S.IH ()I!(;AM>A'II()N 1)1 LIBAN
les les lirundcs ([iieslioiis griiérales. iiii|iùls. polico, (>lc., il csl rvideiil (|ii(' les intôrcMs âv la niajoriU' chréliciiiio se li'oiivaicnl (Milièrcmciil livi'('> à la iiirrci do la iiiiiiorilr iiiusiiliiiaiic. cl (|ii('. siii- n'iiiipoilc (juelle alïairc, le (louvenieui', iioiniiu' par la Porle, dépendaid dVUo, chargé d'appliquer sa politique, élail certain de grouper contre les Maronites un nombre de voix siipérienr. Dans le cas où le Conseil se trouxail divisé, la décision ('lail iTuiise à deux conseillers suppléincnlaii'es, l'un pi'oleslant, l'autre Israélite, religions (pii. dans le Liban, ne j)ossédaient pas 300 adhérents. )) (1)
Le gén('M'al Ducrol. ayani nionlré ce (|u"il y a d'injusk^ dans la composition du (irand Conseil et dans la répailition des impôts, étudie le recrutement de la milice, la queslion des triliunaux et le désarmenieni du Liban :
« La milice devait élre indigène ; rien n'élail sli- \)\\\r de phi> dans le l'cglcment, au sujet de son l'ecintement. Il était l'acile au représentant de la Porte 'd'y iidi'odnii'c des Druses, des Musulmaik^, des Métoiuilis, cl de charger ainsi les aidiuu's des massaci'cs de ISCtO d'assurei' la polici^ dans la Montagne chrétienne.
" La clause poi'taid que les Libanais en dé|)Iacemenl dans les \illes d(^ la cùio l'tdèvei'aient des li'ibunaux de cv^ vilh^s. à charge de l'éciprocilé, paraît à pi'cmière \ ne judicieuse et iMpiilable. Il n'en est rien.
(1) Documents iiiéditg du général Ducrot.
OliCAMSAIION IM 1.11! \\ V?.'!*,)
Les liahilaiils d<' la plus orandc paiiic du Lilian son! l'orct's. pour ('coult'i' leurs pi'oduils, de se l'cudrc daus les villes de la ccMe. i.es Maronites des hauts niassil's du Kesrouan et du Djebaïl sont, pendant plusienrs mois, rhassés par la neige et desrendent daus les résidenees d'hiver. Les hal)ilaids des \illes luariliuies n'ont, au contraire, que très rareuieid l'ocrasion de pénétrer dans la Montagne, les marches, jjour tontes les denrées, se tenant chez eux. Il en résultait cfne, ])()Ui' h)utes les transactions, les Maronites se (l'ouvaient soumis aux jnstices tnrques ou mnsulmanes, et que beanconp d'entre eux, pendant une partie de l'année, soustraits à la juridiction de leurs propres tril)unaux, dépendaient de ceux d'autres districts, dont les intérêts pouvaient être opposés.
" Quant au désarmement de la ^lontagne, dont il est question dan.s le Prniocole et qui est laissé au discernement du Gouverneur en chel, on ne peut (jue se féliciter de son accomplissement, si on désai'iue toute la Syrie, les Druses et les Musulmans en même temps que les Chrétiens. Désarmer seulement ccnix-ci serait les livrer à la merci de leui's emiemis. Alors, on jx'ut, d'avance, prévoir les malheui's (pii leui' sei'aieid réservés. Si leurs armes n'ont j)U, en ISOO, arrêter les j'iols de sang que fit jaillir 1(^ yatagan ennemi, quel sera le sort qui les attendra, au cas où 1<' désarmement n'aura lieu que pour eux ? » (1)
Les critiques du général Ducrol ne sont sans doute (1) Général Ducrot, Documents inédits.
240 OHGAM:^.\TI()\ Dr I.llîW
pîis loiilcs sans loiidciiicnl. Les iii(MlltMii-c> iiislilulioiis liiiiiiaiiio oui des cù\é< plus on moins drler- Incnx. Le rrglcnicnl i\\\ Liban n'en csl |)as cxcin])!. Ainsi, la déliinilalion on circonsci-iplion (\r> Mulidil'als on aiTondisscMiienls rsl loin d'cMi'c ralioniiclle, el. dans la composition dn Conseil central, l'élément chrétien n'a ])as la i'(>|)r(''S('nlalion à Uupicllc le nombre considérable de ses habitants bii donne droit. Mais il n'en est pas moins vrai cpie cetU' constitntion du Lil)an l'enfermait dans l'ensemble tout ce qu'il fallait |)oui' lin donner la sécnrib' et la paix. Tout dé|)endait de son application loyale et fidèle, et l'application dépendait elle-même, en grande partie, du t>()u\ei'neur général. Ses attributions étaient très étendues : « Il veille, dit le règlement, au maintien de l'ordre et de la sécnrilé pnblicpie dans tonte l'étendue de la Montagne, il perçoit les impôts, il nomme les agents administrai ifs, il inslilne les juges, il convoque el préside le Conseil administratif central et approuve l'exécution de tontes les sentences l'endiies par les Tril)unaux. »
Etant donné celte inunense autorité du -pouvoir exécntif, le traité du 0 jnin ))ouvait devenir, entre les mains d'nii gonvei'nenr emiemi des chrétiens, un instrnment d'oppression el de persécution ; mais si ce gonvei'neiu' est homièt(> el loyal, s'il a sincèrement le (.lésir d'administrer \o pays en toute justice, ce traité s(M'a |)onr Ini nn insliMimerd de paix, d(^ bon tu'di'e cl de pr()S|)éril(''. Comme on l'a dit, ce vi'<jli-n\i'ul ovijiiniijuc <i]>jnn'(iH (Unis sou cjtscmbk' (oniiiu' une conihiiKiison (/sscr Jicui-i-uxc r/cv droits du gouvernement
OUGAXISATIÛX DU LIBAN 241
ottoman avec ceux des populations libanaises (1). Quelle fut radniinistralion du premier gouverneur du Liban, Daoud pacha ? La suite de ce chapitre nous le dira.
Joseph Karani avait assisté à l'installation du gouverneur oénéral à Deïr-fl-Kaiiiar. L'amiral de Tinanle lui avait conseillé, il avait même usé de son influence pour l'y déterminer, car cette démarche coûtait beaucoup au jeune chef maronite.
\'oici, en effet, ce qu'où lit dans sa lettre du V août, où il l'end compte au Ministre de la ]\Iarine de son entrevue avec* Karam : « J'ai usé, écrit-il, de l'influence que j'ai pu acquérir sur Joseph bey Karam pour qu'il emploie son crédit près des chefs du Nord du Liban et qu'il fasse tous ses efforts pour que rien ne vienne entraver la marche de Daoud pacha et l'établissement de la conslilution nouvelle. Il me l'a promis et s'est rendu à Deïr-el-Kamar avec les chefs pour faire acte de soumission au uouxcau gouxeiMieur.
'< Mais il ne m'a pas cache (pi'il redoutait de voir cette organisation de la Montagne amener de très grands tiraillements et de grandes difficultés dans sa mise à exécution. La nécessité surlout de venir à Beyrouth pour y faire juger les différends commerciaux lui paraît un empiétemeul sur les pri\ilèges de la
(1) H. Levantin, Etudes de 190?, t. xcii,, p. 164.
242 OHGAMSATIOX DC LIRAN
Monlagiio cl une chai'iie si lourde pour les habilanls, qu'ils auroul beaucoup de peine à s'y soumettre. Cette opinion est partagée par des Européens établis en Syrie depuis de longues- années et la connaissant bien. Les Maronites très nombreux sont humiliés de se voir représentés dans le grand Conseil par deux meml)res, de même que les Métoualis, qui n'appartiennent pour ainsi dire pas à la Montagne, que les Grecs des diverses communions, dont le nombre est très restreint, et auront beaucoup de peine à se prêter à la nouvelle Constitution promulguée. » (1)
Joseph Karam assista donc à l'installation de Daoud pacha à Deïr-el-Kamar. Celui-ci n'était pas seulement chargé de proclamer la Constitution, il devait encore la mettre en pratique pendant trois ans, période d'essai, après laquelle elle devait être perfectionnée ou rendue définitive.
Mais, pour faire accepter ce règlement qui, loin d'être une garantie aux yeux des chrétiens du Liban, ne faisait que les exposer plus que jamais aux vexations et aux exactions, Daoud avait besoin d'un appui, et Joseph Karam. rincarnation des aspirations maronites, était seul capable de le lui donner ; il devait même compter avec lui. L'amiral de Tinan le lui avait tout spécialement recommandé.
-Après son installation, il retint auprès de lui Joseph Karam et, après lui avoir témoigné les sentiments de la plus haute estime, il lui demanda d'user de son in-
(1) Appendice, N» VI.
OHGAM.^ATIO.N Dl LIBAN 243
flueiice auprès de ses conipalrioles pour les maintenir clans l'obéissance et la tranquillité jusqu'au jour où les nominations aux diverses [onctions auraient pu être faites par le gouverneur. Cette demande était assui'ément intéressée, car la Conslituliou octroyée aux Libanais avait provoqué, dans la Montagne, une décej)li()ii et un uiéconleidenient général.
Josej)!! Karani n'avait })as besoin d'être exborlé sur ce point. Connue il n'avait d'autre mol>ile que le bien de ses compatriotes, il leur avait déjà fortement conseillé de prendre patience pendant les trois années d'essai de la Constitution.
Daoud pacha « sentit aussi combien il lui était important de s'acquérir le concours d'un tel homme. Il lui offrit donc le commandement des 1.500 zaptiés ou gendarmes indigènes, sorte de milice qui, d'après la Constitution, devait être recrutée parmi les Maronites, les Druses et les Métoualis. Mais Karam avait acquis la conviction de l'inefficacité de la Constitution d'une part, et, d'autre part, du piège que, dans l'esprit des auloi'ités turques, elle recelait contre la nationalité inaronile et les iidenlions de la France.
" Les chefs qu'il avait amenés avec lui à Deïr-el-ïvamar l'engageaient quand même à accepter le commandement de la force armée indigène, ne fût-ce, disaientils, que pour parer ou atténuer les enirepi-ises que les Turcs méditaient contre la Xation. Je ne saurais, leui' répondit-il, accepter du (/nuienieinenf turc un nuuidut que je remplirais d'une manière déloyale, non
plus que mettre ma loijaulé au service d'un ordre de choses désastreux jjour mes compatriotes.
<( En conséquence, il déclina respectueusement les offres du gouverneur. Il n'en continua pas moins à être l'objet de ses caresses intéressées et de celles de Fuad pacha. » (1)
M. Béclard avait accepté celte Constitution, à laquelle il avait contribué pour une bonne partie. 11 ne pouvait se déjuger. Attelé à la charrette, il fallait la faire marcher. Fuad et Daoud le prièrent de faire concourir Karam au fonctionnement du nouveau gouvernement. Il le fit appeler et le somma de ne pas refuser la fonction qu'on lui offrait. Cette sommation resta sans effet.
De leur côté, les agents anglais lui firent les offres les plus Initiantes, s'il voulait servir leur politique ; il les rejeta avec indignation. Alors, Anglais et Turcs l'accusèrent de s'être vendu à la France et firent tous leurs efforts poui- le démonétiser. Chose pénible, douloureuse pour son cœur si dévoué à la France ! Les agents français l'accusèrent tant(M d'être vendu aux Anglais, tantôt d'être une créature des Turcs. Les am- Ijitieux parmi les Maronites, jaloux de sa grande influence, l'accusèrent d'être mù seulement par l'ambilioii personnelle, et de ne chercher à exploiter sa position que pour faire augmenter la surenchère dont il était l'objet de la part des agents de toutes les Puissances européennes et des Turcs. Toutes ces
(1) Général Ducrot, Documenls inédits.
ORGANISATION Di; LIBAN 245
intrigues et ces calomnies ne servirent qu'à accentuer la popularité dont il jouissait au nord du Liban.
Il se retira dans sa propriété d'Ehden, et y vécut dans une abstention complète de toute intrigue, de tout parti.
Cependant, Daoud i»aciia se heurtait à de grandes difficultés. Il ne parvenait pas à nommer les chefs des Caïmacamats ; toutes ses combinaisons échouaient devant des refus plus ou moins motivés. Dans cette situation, il déclara le sfntii quo pour trois mois.
On touchait au quinze août : rien n'était fait, et rien ne semblait devoir être fait de sitôt. Ils se rendit à Beyrouth pour conférer de la situation avec Fuad pacha et, de là, il partit pour Tripoli, sur une frégate turque, accompagné des évéques de Beyrouth et de Saïda. Puis, il alla à Dimàn faire visite au patriarche des Maronites. L'entrevue fut courte. Daoud pacha demanda au patriarche de le guider dans le choix de chefs des Caïmacamats et des meml)res du grand Conseil. Le patriarche lui répondit <« que ses attributions,' toutes spirituelles, ne lui permettaient pas d'entrer dans les questions purement politiques. » Daoud pacha désirait aussi ([ue le patriarche décidât " Karam à prendre du service dans le gouvernemeni de la Montagne », et c'était là le but principal, même unique, de sa visite à son Excellence ; ce désir n'obtint aucun succès, son Excellence refusant dé sortir des limites de ses alti'i])uti<)ns s|)irituelles (1).
(1) L'amiral de Tinan au ministre de la Marine, 15 août 1861 et 29 août. Voir Appendice, N»" VII et VIII.
246 ORGAMSATION DU LIBAN
En quittant le patriarche, Daoud paclia rendit visite à l'émir Ahmed, de la famille Ahon-Saah, el lui déclara qu'il v avail jtarjni eux un homme qui avail toute sa confiance, que c'était son bras droit, sur le- ({uel il comptait pour faire régner l'ordre et la justice et qu'ils devaient avoir pour lui obéissance et respect ; que cet homme était Joseph Kararn (1).
N'ayant pu rien obtenir du ])atriarche, Daoud pacha écrivit deux fois à Ivaiam. le priant de venir le voir à Tripoli et, si cela ne se pouvait, à Beyrouth, pour conférer des événements qui s'étaient passés depuis leur séparation à Dei}-cl-K<unar (2).
" Joseph Karajn, cpii désirait évitei' à ton! jn'ix de jouei- un rôle dans l'application de la nouvelle Constitution, fit savoir au gouverneur qu'il pouvait compter sur son empressement à faire régner l'ordre et la Iraucpiillilé. mais qu'il ne voulait pas d'emploi, qu'il vivait retiré à Ehden. qu'il y resterait au milieu de ses compatriotes, et que toutes les obsessions dont il serait l'objet n'auraient d'autre résultat que de le forcer à quitter la Syrie. » (3)
Mais Daoul |)aclia el b^uad pacha tenaient absolument a voir Joseph Karam pi-endre un emploi dans l'organisation du Liban.
Si gi'ande élait sou influence qu'on n'osait .>^e passer de lui pour iiKilre la Constitution en vigueur el
(1) l/aniival do Tinan, Appemlice N" \I1I, 29 août.
(2) Ihid.
(3) Ibid.
nommer les titulaires des différents postes. Jamais on n'avait vu situation plus extraordinaire : un simple particulier, sans litre, sans mandat, sans aucun emploi de la violence ou de la parole, mais par son nom seul tenait en échec trois grandes Puissances, la France, rAngleterre. la Turquie, et les empêchait de réglementer, suivant leur caprice, un petit pays de 300.000 hahitants. On ne voulait pas qu'il fût tout ; et pourtant, il était impossible de permettre qu'il ne fût rien (1).
<■' Aussi, à la suite des démarches infructueuses de Daoud pacha, Fuad, abandonnant la Commission, ses travaux, le règlement des indemnités, etc., partit luimême pour Tripoli et se dirigea sur Ehden, où il reçut la visite du patriarche maronite et où Karam. ne voulant pas briser les vitres, lui fit une réception magnifique.
« La conduite de Fuad pacha, dans cette circonstance, fut celle d'un ba])ile homme. Il descendit de cheval poui" aller à la l'eucontre du j)atriarche maronite, venu au devant fie lui, et, à peine arrivé à Ehden. il alla lui faire une \isilc dans laquelle il lui offi'it mille francs poui* la restaui'ation de l'église du village, et demanda au patriarche une petite croix et une médaille de l'a Sainte Vierge comme souvenir.
« Fes prévenances dont Joseph Karam fut accablé ne furent pas au-dessous de celles dont il cnloura le patriarche. Après l'avoir pressé de toute manière d'accepter une position que Karam refusait de .son
(1) Vie militaire du général Ducrot, T. II, p. 13.
mieux, tout en se deinundaiit si Fuad ne liniruil pas par le faire arrêter, ce dernier se fit conduire à Baalbelv par Karam et il eu ()])tiiit la promesse qu'il se rendrait à Deïr-el-Kamar ])Our l'aire une visite à Daoud pacha.
'( Karam quitta Ehdcu, sentant qu'un danger le menaçait, mais comme un liomme placé sur le bord d'un juvcipice, cherchani eu vaiu uue branche à laquelle s'arrêter dans sa chute et qui, ne la trouvant pas, se laisse aller de guerre lasse. » (1)
Daoud pacha le reçut avec de grandes démonstrations de respect et, après les premiers compliments de circonstance. « lui représenta que son attitude empêchait toute organisation gouvernementale : (pie son abstention arrêtait b)us les notables du pays, lesquels, malgré leur désir de prendre part au nouveau gouvernement, hésitaient à le faire, tant que lui s'obstinait à n'en point faire partie ; qu'il devait aux représeulauls de l'Europe, à M. Béclard, à Fuad pacba. de faire cesser une situation grave et insoutenable, eu acceptant une cbai-ge, fût-ce seulement pour -un temps très court : que 1(^ Liban étail eu souffrance par suite de b)us ces liraillemeids, cl (pi'il ne voudrai! pas faire acte de mauvais ciloyen. >• Josepb Karam céda à ces considérations c\ aux iusiauces de M. Béclard ; mais il stipula que. (lurllc que fût Ui eharge qui lui sérail confiée, il s'en déinetlidil di's (jue Daoud fXK ha
(1) Amiral de Tinan au niinislre de la Marine, 29 août 1861. V. Appendice, N° VIII.
ORGAMSATIOX DU LIBAN 249
aurail complète les uoiniiKilions aux ])i'inci])ales fonctions de la Montagne.
DaoLicl pacha le nomma cliel du dislricl de Djezziii, renvoyant tout au sud du Liban, dans le Chouf, au milieu même des Druses, auteurs des massacres de 18(30, c'est-à-dire là où son autorité était d'avance amoindrie et où il serait en opposition manifeste d'idées et de sentiments avec ses administrés. On voulait bien se servir de lui, sa présence dans l'administration était indispensable ; mais en même temps, on tenait à l'annihiler autant que possible (1).
A cette nouvelle, les notables affluèrent, sollicilant des emplois. Les choix du gouverneui' prouvèi-enl à Joseph Karam qu'il avait sagement agi en réservant sa liberté (2).
Le choix des chefs mudirs des Caïmacanuds était arrêté à l'avance dans l'esprit de Daoud pacha, mais il jugeait de bonne politique, poui^ les faire accepter sans trop de difliculté par les chrétiens, de les couvrir du nom et de l'adhésion de Joseph Karam. Cette adhésion donnée, le gouverneur nomma aussitôt toii^ les IMudirs.
L'émir !\ledjid Chéhab, l'ancien candidat du général de Beaufort au gouvernement général du Lil)an, fut noiiiiiK' Mudii' de la i>ai"tie nord (]\\ Lil)aii. dans ce district où Kai'am avait sa famille, ses parents, se< partisan.s,ses ])iens. sa principale influence. \n Koura,
(1) Général Ducrot, Documents inédite.
(2) Vie militaire du général Ducrof, T. II, p. 13.
250 ORGAXTSATIOX DU LIBAN
prrs de Tripoli, dans une circonscription mêlée (' • Grecs et de Maronites, Daoud envoya Hassan Chéhab, clraiia-er à la réj^i'on, né maronite dans le sud du Liban et qui, réniant son rite, venait de passer au lile grec pour plaire à la majorité de ses subordonnés ; puis il nomma dans le district du Méten, l'émir Moui-ad Bellama ; à Zahlé, son frère, l'émir Abdallah Bellama, maronite et renégat ; enfin, dans tout le pays habité par les Druses, l'émir druse Melhem Areslan, l'oncle de l'ancien Caïmacam druse, au moment (]e^ massacres, et à Deïr-el-Kamar, l'émir Aïssa Chéhab.
Ces nominations, accueillies par les Chrétiens avec des protestations indignées, n'étaient pas faites pour engager Joseph Karam à rester au poste qu'on lui avait confié. On lui avait tendu un ])ioge : il le comprit. \'ingt-quatre heures après son acceptation du gouvernement du Djezzin, les principales nominations étant terminées, sa parole se trouvant dégagée, il se rendit à DeùM'l-Kamar et doima sa démission. Le gouverneur général ne lui cacha pas son méconlentomcnt. son irritation ; il alla jusqu'à le supplier (le ne pas abandonner son poste, redoutant avec raison le mauvais effet que produirait cette démission :-in" les |»()|iu]ali))ns (•lii'(''liennes du Liban.-, Mais Josepji Kai'am avait pris son parti : il se mit en roule jtour son pays natal.
« En ([uillani 1 )eïr-el-l\anuii-. éci'ii l'amiral de Tinan. .losi^ph t\ai-am a |)assé devant Beyrouth, reloui'nnnl à sa maison pai-liculiri'e d'I^luh'n. où il conq»te
vivre en dehors de loiit ce qui se passe dans le Liban, si l'amour-propre froissé de Fuad pacha le laisse vivre en paix de la vie privée. Il est venu à bord nie faire ses adieux et m'a parlé de la position fausse dans laquelle la persistance de ses refus le place devant l'autorité toute puissante du Commissaire généi'al ottoman ; mais il n'a pu se méprendre, m'a-t-il dit, sur le but de sa nomination dans le petit district de Djezzin, où les Chi'étiens sont entourés de tous côtés par des Druses, cultivant en général des terres qui appartiennent à ces derniers et où les difficultés de toute nature ne peuvent manquer de s'élever, difficultés que l'absence d'aucune force l'aurait toujours empêché de vaincre.
« Il était évident, a-t-il ajouté, qu'en me plaçant la, on voulait me perdre. J'aurais accepté de grand cœur le commandement de la petite force militaire du Liban, si j'avais eu confiance dans Daoud pacha et dans l'indépendance de sa position. Mais je voyais là un autre piège encore plus dangereux. Tôt on tard, et peut-être avant peu, les Turcs exigeront de Daoud pacha le désarmement du Liban. Il ne pourra pas le leur refuser, il est leur homme. Malgré les conventions qui ont pu être faites à Constantinople. h' lii-man du Sultan qui l'institue et nous a été lu. nous dit qu'il est révocable et il ne voudra pas être révoqué En acceptant la position de chef de la force militaire, ou j'aurais à refuser de procéder au désarmement et je pourrais payer ce refus de ma tête, ou je devenais l'exécuteur d'une mesure qui sera la ruine de la Mon
lai^Mic. Nous avons appris par une trop récente expérience ce qu'il en a coûté aux habitants d'Hasbeya et (le Deïr-el-Ivamar pour avoir livré leurs armes. Jamais je ne me prêterai au désarmement. Xous savons ce qui attend les Chrétiens de TOrient. nous savons (jue le chef des Ulémas de Constantinople a déclaré que leur destruction est nécessaire à la dignité de l'em- ])ire ottoman, et principalement celle des Chrétiens de Syrie.
<( Des hommes intelhgents comme Ahmed pacha, le Serasker de Damas, et comme Taher pacha n'auraient pas agi sans ordre supérieur. Les soldats turcs ne quitteront la Montagne que lorsqu'elle sera réduite au dernier degré d'abaissement et de misère ; et dans cette voie, Daoud pacha ne peut être que l'instrument de la Turcfuie et de Fuad pacha.
" Je suis dans une position très malheureuse. On attribue au dépit d'une ambition non satisfaite la conduite que je tiens : elle n'est que le résultat de mes convictions. Le pays est désuni dans un moment où il auiait ])esoiii. au contraire, de concentrer tous ses efforts. J'aurais voulu travailler à cette réunion, sous h\ protection de l'armée française, pendant que j'étais Caïmacam provisoire du Xord. J'a):ais des proposilions éci-ites de Musulmans, de Druses, de Métouali<. (pii dcinandaient à se grouper autour de moi, sous IV'gide de son drapeau ; mais les divers événenienls (pii se son! passés cet hiver m'en ont empêché. Mainicnanl. j(^ comiite viviv dans la plus grande obscuiih'. rmigrer en Grèce si on in"in([uiète et si on me
OU(.AMS.\TR)\ Dl LIBAN" 253
relire les moyens de gagner les Montagnes de l'inlérienr. » (1)
Josepli Karam se retira à Ehden, résoin pins qne jamais de rester en dehors des affaires. C'était une illnsion.
On était vers le milieu de septembre. Ln honune qui a un grand passé dans sa patrie n'est pas libre de se désintéresser à son gré, même en apparence, des questions qui [lassionnent tout le monde autour de lui. A la nouvelle de la nomination de l'émir Aledjid au Mudirat de la partie nord du Liban, comprenant les districts de Bécharié, Djebb et Djebaïl, les habitants furent outrés, et avec raison. En 1840, lorsque Medjid était encore chrétien, afin d'intimider les populations de ces districts, irritées des vexations .de son grand-père, l'émir Béchir, il avait fait périr dans les supplices près de 20G personnes. Il s'était ensuit-^ expatrié, et s'était fait musulman ; puis il s'était refait chi'élien, espérant se remettre en crédit (2).
La nomiiudioii d'un tel personnage au gouvernement de la partie nord du Liban, là même où, vingt ans auparavant, il avait laissé de si déplorables souvenirs, avait tout l'air d'un défi, d'une revanche envers les populations qu'on lui confiait. Les notables l'envisagèrent ainsi, se réunirent spontanément et, comme tous les yeux étaient tournés vers Joseph
(1) Appendice, lettre de l'amiral de Tinan au ministre de la Marine, 12 septembre 1861. V. Appendice, N" IX.
(2) Nous en avons parlé plus haut au chap. \\
254 ()I!(;\MSATI<)\ Dl LIBAN
Karain, regardé comme le \ lai l'epré.^eiilaiil du pciys, ils se rendirent à Ehden. Ils lui demandèrent son concoure (1 le supjtlièrent d'obtenir de Daoud pacha, sans doute jtas au courant du passé de l'émir Medjid. de le nommer à un autre poste. Joseph les congédia, a|)rès s'être employé ouvei"tement et activement à les calmer ; il les engagea même à aller au devant de l'aulorilc (lu nouveau ]\ludir.
('ej)endant, les dangers et l'irrégularité de sa situation ne pouvaient échapper à Karam et, craignant que sa présence ne lût pour le Liban un obstacle à la tranquillité, il avait à [ilu-irurs reprises manifesté le désir de s'éloigner momentanément du pays.
Le 29 septembre 1861, il écrivait en France au général Ducrot, une lettre dans laquelle il le priait de solliciter de AL Thouvenel. ministre des Affaires étrangères, l'autorisation de l'aire un voyage en France.
" Je veux profiter de votre rentrée en France, lui disait-il. pour tâcher que lumière se fa.sse pour notre pauvre nation ; car, malgré les apparences contraires, je ne puis croii-e que noti'e position soit vue sous son véritable jour par votre gouvernement.
<« Je vous envoie ci-joint, une lettre que j'adresse à S. E. Monsieur le Ministre de^Aff aires étrangères. Léniinence de son caractère et de ses lumières, sa boiilf [)our moi, dont, vous le savez, il m'a déjà donné la pleuve, me portent à vivement espérer en lui. Tâchez, je vous prie, de remettre en persoiuie celle lettre, cai- je n'ai |)U y mettre tout ce que j'ai sui" le cwur d'ap|U'éhensions poui' mon pays, et nul mieux (jue
ORCiANISATION Df LIRAX 255
VOUS n'est à même de satisfaire S. E. au sujet des doutes qu'elle peut eiilrelenir ou des questions qu'elle pourrait avoir à poser.
<( Ouanl aux aiiciils de votre gouvernement, qui cherchent encore à me desservir, je vous le répète, je suis sans rancune pour ce qui me regarde ; mais je ne saurais manquer d'insister sur ce que leur façon de faire offre de compi'omettanl à la fois pour les intérêts de mon pays et pour les traditions de la France. C'est en ce sens senlement que je vous prie de faire mention de ces dissidences si regrettables.
« Quant à ce qui est du projet de mon voyage, je tiens surtout à ce que M. le Atinistre ne veuille voir aucune prétention de ma i)arl à jouer le rôle dun émigré d'importance... Enfin, mon cher ami, si je reviens ainsi sur les pensées qui m'animent, ce n'est point que je mette en doute la connaissance que vous avez de moi ; et si je vous demande le service si difficile à rendre d'éclairer sur mon compte l'homme émiment qui préside à la politique extérieure de votre pays, c'est que je conqjte à la fois sui- rallachemenf que je vous porte et sur voti'e amour de la justice. Je ne parle pas de la peine que je vous donne. » (1)
Karam n'avait pas encore reçu la réponse à cette démarche, quand des désordres graves éclatèrent et mirent de nouveau en jeu, malgré lui, sa personnalité.
Des lettres adi'essées au général Ducrot et qui se
(1) Cette lettre se trouve parmi les Documents inédits du général Ducrot.
250 ORGAMSAIIOX Dr LIBAN
Irouvenl parmi ses doiunu^nis inédits, nous donnent des renseignements précis sur ces désordres.
Nous avons vu plus haut que Daoud paclia, selon la vieille politique turque ; diviser pour régner, avait noMUué mudir du Koura, Hassan Chéhab, et mudir (le la i)arlic nord du t>il)aii, réniid Medjid. Ces deux émirs ne tardèrent pas à montrer ce qu'ils étaient en léalité, les deux agents choisis par le gouverneur général pour affaiblir la Monlagne, en y semant la discorde. En effet, Hassan ci Medjid, auxquels on avait confié les emplois les plus importants, au lieu de l»arlager les soucis des i»()|)ulations et d'alléger la lourde charge qui pesait sui- elles, ne songèrent qu'à les molester et à les ruiner.
L'émii- Hassan, esiuil Itoriu'. violent el vindicatif, commença par brouiller les Grecs schismatiques, qui constituaient la majorité dans sa miidirié, avec les Maronites et les Musulmans, el. dès le commencement d'octobre, il se lança dans la voie des injustict>s et des cruautés contre les Chrétiens de son administration.
« Pour ne citer que q^elcpies exemples, écrit un des mtlables les plus influents du district, R. Khadra, l'eniii' Hassan est venu dans le village de Megidil avec ses cavaliers et a fait saisir sept de ses habitants ])our cause de procès (affaire de terrain) engagé depuis des années avec un certain Phares Nassar : il les jette en prison sans jugemenl. juMielre dans leurs maisons et le< livre au jullage. 11 fait garroller. sans autre for-
OK(.AMSATI().\ 1)1 LlliW '^.)i
me de procès, les gens (jui lui drplaisent et leur lait donner la bastonnade.
« A C"heka,il envoie en prison les notables du village, puis il les fait battre de verges, sous prétexte qu'ils ont accepté une invitation à une noce dans une famille l'ivale de la sienne. Leurs maisons sont envahies, leurs meubles et leurs effets détruits, leurs femmes battues. A l'église, les prêtres maronites sont maltraités. Les captifs réclament justice ; on la leur refuse. Ils demandent à conii)araitre devant Daoud pacha : même refus (1). »
L'émir Aledjid, de son C(Mé, n'épai'gne pas les vexations aux amis de Joseph Karam et, contrairement à la Constitution, il exige des habitants des présents en nature, toujours aux dépens des Maronites, et appuie ses exigences par l'envoi de gai'iii-aires, a])olis cependant par l'art. L5 du règlement ; il prétend prélever des impôts, qui ne sont pas encore votés par le grand Conseil du Gouverneur ; enfin, marchant sur les traces de son cousin, l'émir Hassan, il emprisonne, il maltraite les Chrétiens (pii lui déplaisent ou qui lui sont dénoncés, sans les avoir entendus, et ils restent des mois en prison (2).
Tous ces marnais pi'océdés,ces injustices criantes, tous ces actes arbitraires et contraires à la Constitution, irriteid. soulèveni la po|)ulalion maronite. Le
(1) Général Ducrot, Documenta inédits. Lettre adressée an général par nn notable maronite, R. Khadra, et datée <te la résidence du patriarche des Maronites, 9 n(»v. 1861.
(•2) Ibicl.
•S}>> ()l;(. \M^ A 1 1(».\ 1)1 I.IKW
iiiécoiilfiilciiicii! est général, refferve.sce'iicp règne dans loni le j)ays. l'agilalion est à son comble. Des l'equètes, coiiverle> de niillins de signatures et portant plainte contre radiiiiiii>lrali(iii ini(pie, illégale et cruelle des deux inudirs, sont adressées à la Coniniission européenne, elles réclament justice et j)rofection ; d'autres requêtes sont envoyées au Gouverneur général. Toutes ces requêtes restent sans réponse.
-Dans cette situation intolérable^ des centaines d'lial)itants vont trouvei' Ifui' uinque et puissant délenseur. Joseph Karam ; ils lui exj)Osent leurs griel's et leurs plaintes. Celui-ci s'efforce d'apaiser l'effervescence produite par tant d'odieuses vexation.s et dinjnsliccs. (pi'il serait liop Imig de rapj)oiier ici. Xous en avons signalé quehpies-unes. |)(>ur en donner une idée.
Joseph Karam ciiil utile d'avertii' Daoud jiacha i\e> maiixai- pi'océdés de ses loiiclioniiaire- e| de le priei' d'y nu'llre lin. pni'ce (|ue le- popidations comrnencaienl à s'agilei' seiieusemenl. Le Gouv(U'neui' général n<' icpondit pas. et Kai'am, voyant les choses s'aggi'aver de joui' en jour, dut écrire à Fuad pacha,alors à r)ama<. pdui' le mettre au courant de ce qui se passai! au iini'd du Liliaii.
Ce|)eiidanl. Oa^ud pacha, (pii semblait d'abord dédaignei- les V(eux et les plaiide- de liuunense majorité (\c> Libanais, ne tarda pas à se rendre compte de l'indignation générale très justifiée, dont l'écho lui arrivait chaque jour à Deïr-el-Kamar. Dans la crain-
(ti;(;AMs A rio.\ di iimw '-i59
le (1*1111 >()iilrveMU'nl de loiilr la popiilalion du Lihaii.ii accourut eu toute liàte et arriva à Batrouii au coiuinencemeut de novembre. De là, il lit savoir à Kai'aiu de venir recevoir ses ordres.
('epemlant, à la première nouvelle de sou arri\ce. les hahilaiils des deux mudirii's n'-solureiit de d('|»uf(M'au|)i'ès de Son l']xcelleuce deux uolaldes par \illage pour lui exposer leurs griefs ; et, en même temps, ils prièrent Joseph Karam d'cMre leur porte-parole.
('(diii-ci. cédant aux \(eux de la popnlation c\ aus- .-i aux sollicilalions de ses amis, .se décida à se l'aire à l>atroun rinterprète de tout h^ pay^- Quand sou a|>ju'oche l'ut annoiici'e. Ic'^ halulanl.s de Batroun se jiortèrent au devant de lui pour le féliciter.
Inti'oduil ]U'ès de Daoïid jtaclia, il trouva avec le iU'ouxcrneur. M. Crampon, secrétaii'e (te M. Béclard. fpii, dans la ciiY-onstauce, r(>préseidait aussi les autres membres de la Commission européenne. Il fit l'exposé des vexations aiiticon-lilutionnelles des agents du jtacha et des désordres ([u'elles avaient provofpiés ; il lui désigna enlin. iiarmi les perturbateurs rpi'il s'offrait de faire arrèler. (pielques hommes cités pour ("'Ire ses ])]'opres |)arli>ans.
Daoïid pacha repoussa ses offres et l'épondit (pie, d(>vant se l'endre dan- le di-lricl du Koura. il v l'ei'ait justice.
Après cette conversation. Daoud s"empre<sa d'écrii-e à Fiiad |)acha (pie Karam était venu à Balrouu à la tète d'une foule d'hommes armés, j»our rinlimider, et il demanda (ju'il fût appelé à Beyrouth, t:.nt
2(»0 ()!!(. AMSATION 1)1 LIRAN
pour répondiv de ses actes (pic ])(nn' asMii'er la tran- ((uillité dans le pays.
Joseph Karam eiil veut de riiiquiétude ieinte de Daoud. Aiissilôl, [xmr la dissiper, il engagea ses (■oini»atriotes, d'iiistaid en instant jdus nondji'eux, à se disperser, à retourner chez eux, leur assurant que le Pacha était tout disposé à faire justice, que tout se passerait légalement, puisque le Commissaire français était représenté par son secrétaire près de Daoud.
Il vint ensuite seul chez le Pacha, lui dit qu'il ne cherchait sa force que dans la justice, et qu'il comptait bien la trouver près de lui ; il le supplia enfin de faire commencer une enquête sérieuse. Le Pacha refusa, disant qu'il verrait en particulier chacun de ceux qui auraient à se plaindre, et c'est, en effet, ainsi qu'il procéda.
' Cependant, l'accusation ridicule portée par lui contre Karam ne pouvait être prise au sérieux par Fuad ])acha, dont la portée d'esprit et la finesse politique étaient au-dessus de ces misérables subterfuges (1).
.Mais le Commissaire général de la Turqiiie,qui irdoutait l'influence de Joseph Tvaram sur les populations du Liban, influence qui contrariait ses desseins secrets sur ce pays toujours soustrait à la domination de son gouvernement. pn)fita de l'occasiiju qui lui était offerte pour l'appeler à Beyrouth.
i(l) Les renseignements qui précèdent sont extraits de lettres adressées au général Ducrot par des notables du Liban, et en particulier par R. Khadra. Ces lettres se Irdiivent parmi les Documents inédUs du général.
M. Crampon l'invita à répondre à cet appel. 11 lui remit nn sanl'-condiiit du consul de France, M. de Bentivoglio, et Kai-am, se croyant sous la sauvegarde du représentant de la France, partit sans hésitation et sans escorte pour Beyrouth.
« En passant devant le mouillage d'hiver où l'amiral de la Grandière se trouvait avec sa division navale. il fut le voir à bord du Mofiador. » (1)
L'amiral de la Gi'andière avait remplacé au mois d'octobre 1801, n'élaid alors (jue commandant, l'amiral de Tinan, (pii avait Icvt' l'ancre, le 17 octobre, pour rentrer en France, el il avait reçu le commandement en chef de la division navale des C(Mes de Syrie. Deux mois après, il était élevé au grade de contre-amiral (2).
(' Joseph Karam hii dil le motif de son voyage à Beyrouth. Fa (ii'anihcre. inslinclixcnienl. l'engagea à ne pas s'y rendi'e el à rester à bord de sa frégate, puisqu'il s'y trouvait ; mais Kai'am ne voulut pas y consentir et hii dit (pTcManl muni d'nn sauf-condnil du consul de France, il ne poux ail axoii- lien à craindre.
«T'était vrai ; et jamais paicille signature en Syrie n'avait couvei't une trahison. ("omnKMil Karam, se sentant d'ailleurs innocent v\ muni d'un acte aussi sa-
(1) Amiral (lircjue! des Tdiirhes, Mriuoiret^ iiiédils >iiii- lu ht Sjirie.
(2) L'amiral de la Grandière. né le 28 juin 1807, entré dans la Marine en 1820, nommé capitaine de frég-afe le 30 septembre 1840 et capitaine de vaisseau le !•'■■ mai 1819. fut fait contre-amiral le 24 décembre 1861. Il mourut, le 25 août
202 ()ru;\Ms\Tiox dt i.ip.w
cré, aiiiail-il pu ledoiilci- de parallre dans Beyrouth ? » (1)
T.orsqiril y aiiiva. ■ il reçut de Fuad pacha l'ordre (rinlcnoiiipre toute l'elatioii avec ses compatriotes de la Moutaiiuc, et obtint l'autorisation de demeurer dans la ville, sous la surveillance de l'autorité, jus- ((u'à ce (]ue la vérité des laits qu'on lui reprochait ï\\[ connue. » (2)
Pendant ce temps. " Daoud pacha se poi'tait dans le di>tii(t du Kouia. et de là, dans le district d'Ehdeii, où il attachait à son service les malfaiteurs dont il avait atti-ihué les iiestes à Karam. A Beyrouth, ce deriiici' apprit (pic Daoud a\(iit per>uadé aux C'onnuissaires de ne i)as recevoir sa visite et de l'éloiiiiier du Liban. 11 lui était ainsi défendu de déclarei' la vérité. » (3)
Karam demanda une enquête. |)ai'faitemenl convaincu qu'elle lui serait favorable. En attendant, il se (l'oyait en sécurité à Beyrouth, en qualité de protéine fraïuais et pourvu du sauf-conduit délivré par M. de Bentivoglio.
'- l'ii joui'. ccpciKhinl. (Ml xM-taid (]v faire visite à Mme Tx-clard. (pii jiii portait personncllemeid le plus siiic(''i-(' !iit(''ivt. il fut abordé pai' un ollicier de V\nu]. qui l'invita à se icndie à la caserne pour y élre dé- Icnii. sur la demande de Daoud pacha. Karaui ne fil
(1) .\iiiiral (liccpiel des Touclies. Mcmoirc inciUt sur lu Sijfic.
(2) ri('Miéi'al Dncrot, Dnriinients iiirilils.
(3) Joseph Karam. Mémoire aux ijouveriicinents..., p. 23.
ORGANISATION Dl" LIBAN 263
aucune difficulté de le suivre. Là, on le mit au secret, et il y fut plus maltraité que les chefs des assassins druses ne l'avaient été. car lors Dufferiii et le consul général d'Angleterre avaient soin d'adoucir leur captivité (1). n
<' Karam s'imagiiuiit. dans sa loyauté, que son arrestation et sa mise au secret étaient le prélude de l'enquête qu'il avait demandée. Il ne formula aucune ])laiide. Mais Daoud pacha ne restait pas inactif ; il ne cessai! de poricr coiilic >a xicfinie. (hnis ses lettre-à Fuad, les accusations les plus iiivraisemhlal)les ; par exemple, il l'accusait de s'être mis en rél)ellion contre son autorité à hi tête des Maronites des districts voisins, ("était le conli'aire de la vérité. Les exactions et la conduite incoii>liluli()nnelle de l'émir Mcdji'l avaient soulexé iiii iiKMonlcnlemcnt unanime, qui se serait maiiifeslé |)ai' les jtrics les plus regrettahles, si Kai'am. connue on Ta su par les témoignages les plus précis, ne leùt coiitcmi cl l'i'duil à des formes pacifi- ({ues. Toutes ces accusations mensongères n'en iiioli- \érent ]»as moins son arrestation et son emprisonnement. Dans sa pi'ison, Kaiani ent heau écrire à Fuad cl anx ( "oniinissaii'es des gi'andes Puissances pour rt'clamei' une en({uête. il ne |)nl l'ohienir. i^'uad craignait les siii|o< (]o celle enqu(''le : la cause de lantorilé (Mail li'op niaiixai^e. cl celh' (\{'< Mai'onilo li'op inatla((nahle, pour (|ne le l'cpi'ésentanl de la Toi'le eut
(1) Amiral (licquel des Tonrhes, Mniioirc inrdit siif In Syrie.
lien à uaciRT d'iinL" iii-^liiiclion rrguli(«re. » (1)
Oiic lit-il ? Au li(Mi d'obrii- aux lois de la justice, il s'-adressa aux Coiiunissaii-es. « cl il eut l'adresse de leur présenter l'enquête connue un danger, une cause de troubles certains, en raison de la personnalité du prévenu, et il les amena à opiner en faveur de son expatriation immédiate. C'était tout ce qu'il désirait. Karam éloigné, le Liban sans chef serait à la merci des Turcs. Les Commissaires ne pouvaient et ne voulaient s'avouer que si la nouvelle Constitution, leur œuvre, ne fonctionnait pas, c'est qu'elle était mauvaise de sa nature et en opposition directe avec les intérêts qu'elle voulait protéger ; insensiblement, les insinuations incessantes de Fuad, d'accord avec leur amour-propre, les. avaient conduits à attribuer tout le mal à l'opposition et aux intrigues de Karam. Ils approuvèrent donc la conduite tenue à son égard et la mesure proposée contre lui, ne réfléchissant pas que, en sanctionnant un pareil guet-à-pens, ils en assumaient la responsabilité et en j^artageaient Todieux. » (2)
Joseph Karam avait, du reste, prévu ce qui devait lui arriver. « *Au moment où nous allions quitter la Syi'ie, raconte l'amiral Gicquel des Touches dans son Mémoire iuviUU nous ivcùmes la visite de Josejih Kaiam, (fui venait demander à l'amiral de Tinan conseil --m- ce qui! devait dcvciiii'. Il lui exj)osa que. mal-
(1) Gén-éral Ducrot, Dorninenh iiirilil.'i.
(2) Ibid.
gré son attitude réservée dans le Liban, il serait tonjours en butte à riniinitié de Fuad pacha, que tout ce qui s'y passerait lui serait attribué et que, n'ayant pas rai)pui du consul de l^rance, M. de Bentivoglio, qui lui en voulait depuis les événements de Zahlé et le démenti que le général Ducrot lui avait donné lorsqu'il avait attaqué la conduite de Karam dans cette circonstance, il ne lui restait d'autre ressource que de s'expatrier et de se rendre en Grèce ou en France. Xous eûmes le tort, l'amiral et moi, de le lui "déconseiller... Ce que Karam avait prévu arriva. »
Quoi qu'il en soit, " api'ès un séjour des plus |)éniblcs et assez prolongé cii i>rison à RenroufJ), il l'ut, dans le courant de l'hiver, embarqué sur un navire de guerre turc, où Fuod pacha avait pris place, et conduit à Constantinople, toujours prisonnier. » (1)
« Ce l'ait était tellement déshonoi-ant. ajoute l'amiral Gicquel des Touches, que l'amiral de la Grandière, qui n'était pas un casse-cou et qui savait mesurer la portée de ses actes, me disait très peu de temps après, à Toulon, où on Taxait rappelé, que si le Mofpidor ne s'était pas li'oiivf' au niouilhig(^ d'hiver, lorsque Karam fut transporté à bord du navire de guerre turc, et s'il avait pu en avoir connaissance, il l'eût enlevé, à ses
(1) A Constantinople, Fiiad pacha fît offrir à Karam des fonctions importantes dans la hiérarchie de la Suhlime Porte. Karam les refusa. Grâce à l'intervention de la France, il obtint bientôt d'aller en Esrypte, où il resta deux ans. En 1865, il se décida à revenir à Ehden : mais les tracasseries dont il fut l'objet de la part de Daoud pacha le forcèrent à quitter la Syrie et à accepter l'hospitalité que la France lui (jffrit en Alarérie (1867). Il mourut à Naples, en avril 1889.
266 ORGAMSATIOX DU LIBAN
lisquus el périls, avec les eiuhaicatiuiis ai-iiiées en guerre. » (1)
T/rxil (le Jose])h Kaiaiii dcharrassait Daoïifl pacha (ruiie iiirhiriMc (|ui t;rii;iil >(•> peiiides et néfastes dcsseiii>. Plus d'obstacles ; la \)Ov\e était ouveiie à l'arhiti-aire. Désormais, Daoud pouvait agir au Liban du Xord. non pas seulement en lioiivei-nenr général, mais en maître absolu au-dessus de toute loi. Il ne s'en priva pas.
On sait que l'indépendance du Liban est rélémenl indispensable de la solution chrétienne eu Syrie. Elle remonte aux plus anciennes origines. Pendant quatre siècles, l'adminislriilion hii'(]ue a\ail fait de constants et iiuitiles efforts pour pénétrer dans cette parlie de la Montagne, habitée par les Maronites. En 1840, les Puissances avaient garanti cette indépendance par !(■> plus solennelles pi'omesses, et l'article 0 du ti'ait»' de Paris (1856) était la gai'anlie des Chrétiens de tout l'tMnpire ottoman, y conq)iis les Chrétiens du Liban.
Après les massacres de 1811 et 1845, Muslaj)ha paclui axait d<''ci"él('' que le Liban serait désormais adiniiii-lr(' diivclt'niciil par le- Turcs. Les Puissances icclaniri'cul. cl le deci'el ne fui pas ex(M-uté : mais la Turipiie n'eu luaiidinl pa< uu)iu-- ce |)rinci])e (pie la Il ;ni(|iMllile ne régnerait jamais dans vv pays tant
(1) Méiitoire inédit siif lu Si/i'ir do rjiiiiii'al (iic((n(^l des liniclies.
ORGANISA TIOX DU LIBAX 267
qu'il ne sérail pas un pachalik, un pays soumis au gouvernement d'un pacha.
Malgré tous les effoi-ts et les menées louches de la Suhlime Porte, les Montagnards du Nord du Lihan ne tomhèrent ]ias. iikmiic à IT'jKxpie des saturnales de 1800, sous le joug déxa.staleur des l'ures. Mais ce que la Tur(piie n'avait pu réaliser au temps de sa plus gi'ande puissance, elle essaye aujourd'hui de l'accom- ]»lir, ai)i'rs le d(''parl de notre ai'niée d'occupation, Joseph Karam u'étaul plus là pour lui harrer le passage dans ses montagnes inaccessibles.
'< De])uis ciu(| mois (pi'il exerçait le gou\(M'iieiuent, écrit le général Duci"ot. Daoud paclia axait U(''gligé d'orgaïuser le corps de 1.500 zaptiés indigènes, destiné à l'aii'e la police générale de la Montagne. ()i'. la Constitidion autorisait le Gouverneur, dans le cas où cette milice ne suffisait pas |)()ur assurer l'ordre, à requ(''i'ir le concours des troupes turques. L'occasion était bonne j)Our taire pénétrer ces troupes dans le Li])an à l'abi'i de cette clause perfidement interprétée. Les régiments turcs l'ui'ent mis eu mouvement, et Ic^ mêmes s(ddals (\\\\ avaient présidé aux massacres de 1860, occnpèreid tons les points de la Montagne. » (1) C'était nn premier abus de pouvoir.
Daoud pacha ne s'en tiid pas là. Le généi-al Ducrol écrivait de Xevers à notre IVlinistre des Affaires étrangères : <( Le GouveriKMir, d'après ce que j'apprends.
(1) Documents inédits.
268 ORGAMSATION DU LIBAN
se rend de plus en plus antipathique aux Maronites, par ses mesures on ne peut plus rigoureuses : blocus de Beyrouth à Tripoli ; les Montagnards réduits à la famine et à la misère ; division semée entre les Grecs (lu Koura et les Mai-onites. en poussant les premiers à marcher conlir leurs ('()iu|>atriotes ; efforts tentés dans le même sens près des Druses, sans résultat, du reste. » (1)
L'amiral de la Grandière était alors à Alexandi'ette. Le 24 décembre à midi, l'ordre parti du .'érail de Tripoli était d'arrêter et d'incarcérer tou-^ les protégés français, soi-disant parce qu'ils n'avaient pas payé l'impôt dont ils soid exempts depuis vingtcinq ans. Aucun avis ne leur avait été donné, aucune sonmiation faite, et le consul de France pas averti : oulre lo /.a])lii''s de la poIi((\ (]v> soldats turcs, cpii jamais ne doivent entrer dans les habitations, furent requis pour procéder à cette illégalité : les injures, coups et blessures ne furent pas épargnés, et neuf protégés fi'ançais fuiTul ainsi mis en i)rison : les autirs parvinrent à s'échapper. Gomment expliquer cette bi'ulalité dirigée exclusivcMuent sur notre protection ? (2)
Les deux chefs des districts du Xord du Liban, l'émir Medjid et Hassan Ghehab, n'ayant jjlus auprès d'eux Joseph Karam pour les mainlenir dans les limi-
(1) Dnciimenlx inédils.
(2) Vie militaire du (jcnrnd Diiciol. T. II. p. 30 : lettre de l'nniiral de la Grandière au général Ducrot. 5 janvier 1862.
ORGANISATION Dl LIRAX 269
les (le leur administration, marchèrent sur les traces du Gouverneur ^iénéral, ou plutiM ils (théirent à un mot d'ordre contre les Maronites. Ils molestèrent, pressurèrent les Libanais plus encore qu'ils ne l'avaient l'ait en octobvie. Ce lut une vraie chasse contre ces malheureux montagnards. Soutenus par le*soldats turcs, ils commirent exactions sur exactions, emprisonnant sans l'orme de [)rocès tous ceux qui leur résistaient. Pas d'attentat (|iii ne lui pcrpéli'é chaque jour dans cette partie nord du Liban. « Les brebis avaient été remises aux bons soins des loups. » (1)
'( Enfin, dit encore le général Ducrot, Daoud pacha machina font, autant (pie possible, dans l'organisation du Liban, pour réduire à rien le rôle et l'influence des Chrétiens, pour les vexer de toutes les façons, pour leur faire supporter presque uniquement le poids des impcMs, pour les diviser d'intérêts, poiu' étouffer leurs voix dans le Grand conseil, pour les abandonner à la justice ou plutôt aux vengeances des tribunaux turcs, pour les livrer sans armes à leurs ennemis. » (2)
Le règlement organique du Liban fut pour Daoud pacha letli'e morte. Xonuné pou)' trois ans, il fut ])rorogé pour une période de cinq autres années. Mais sa conduite odieuse exaspéra tellement tous les partis, qu'il fut forcé de donner sa démission en 1868 : il se retira à Constantinople.
Son successeur. Franco pacha (1868-1873), dont l'administration ne fut pas exempte de tout re-
(1) Général Ducrot, Documents inédits.
(2) Vie militaire du général Ducrot, T. II, pp. 110, 111.
proche, assiiiii ccix'iKlaiil à la Montagne, qnelqnes années de lraii(|iiillil<' relalive el de prospéi'ilé. Issu ■d'une lainille callinHipic dAlex, il élail allé, jcinic encore, chercher lorlune à ('oiislanlino])le, on il devin! niail-re IVanc-niacon el ari'iva awisi à une haute situation à la l^ort(> ottomane. lU-nioui'td en ISTo (l).
("ilons, en terminani ce travail, une page de P. ch> la (iorce qui résume parfaitement, mais avec des al! inialions et des ménagements de hon ton, ce que nous a\(>ns racoidé de rexjM'dilion de Syi'ie :
<( L'armée n'ayant poiid de hataille à Hvrer, *eut à c(eui' de laisser là-has le hon renom de sa discipline, de sa sagesse et aussi de sa chai'ilé;car, plus d'une l'ois, nos panvres soldats ])artagèreid leur nécessaire avec ceux (|ui manquaient de loid. Xotre gouvernement eul à un degré singulier le mérite de la patience : i! l'eiil même à l'excès vis-à-vis de l'Angleterre et de la Porle, lignées ])oin' nous pai'alyser... La légitime et g(''néi'(Mise interveidion (]\\ gonverm^ment inq)érial laiss(> un seul regret, c'est qu'elle ne se soit pas déve- 1o])pée avec pins de hardiesse et d'amplenr. On voudrai! une poli!i(pi(^ plus |tei'somiell(\ moins suhordonné(> à tons ceux (pii eureni pour ju'incijtal souci de nous enlacer dans leni's liens, e! qui préférèrent une ^olulion incomplèle ou n)es(pune à un succès remit) \uir Louis de Baudiccnir, La France au Liban, p. 278. Il appelle ce gouverneur, Franco-Consa pacha.
()l((. \MS\ IION 1)1 I.IIIAN '^71
porté par nous. Au lieu de uoiro correclc ol inaltérable mansuétude, on se [>reiid par in-l;inl- à souliailer. chez nos diplomates, quel(pie cliose de l aeeent impérieux d'un Stratl'ord de lU'delilïe, ai^issunt au nom et pour le coni})te de l'iidérét eatliolicpie et l'rançais. Au moment où débarquaient nos premiers bataillons, la Syrie était vraiment ;r.s nulliu^... Tout eût justitîé en notre bouche un langage péremptoire, et l'humanité dont nous étions les représeidants, et les cinielles injures laites à nos clients séculaires, et le droit inleriialional violé en la personne de plusieurs de nos compatriotes, et le sentiment même de la France qui se montra plus lai'd par de si inq)Osantes pétitions et }>ar un si manileste vœu public. La vraie sagesse n'interdit point l'audace, mais elle la met où il faut.
<' Yo\i[ es])]'!! de conquête à part, l'heure était helh pour procède!', non à quelques remaniemeids liiiii- (]es, mais à une organisation générale du Liban, décidément assui'é de son jiidoiionue. affranchi de la Porte, sauf l'obligalion du lril:ut, et l'attaché à la France par une relation bien définie de patronage et de protectorat. Je n'iginn'c» pas (puds einliarras dérivent parfois de ces lulelles. Mais qne de i-aisons ne conviaient pas à embrasser la tâche ! A une assistance transitoire et précaire se substituail un ajtpui durable ; et la certitude de cet appui eùl fait naîli'e en ces contrées un sentiment de sécurité et de conliance jusque là inconnu. Il s'agissait, non de ciéer de nouveaux liens, mais de reprendre d'anciemies relations. Enfin, si la reconnaissance n'est pas im mot vide de
272 oh(;amsaii()N di miîan
sens, quelle n'eût pas été la gralihide (l'iiii peiijjle que nous venions d'arracher liltéiaieinenl à une l'uine totale et à une mort inévitable !
(( L'Empereur n'eul i)as celle ambition. D«>s le début de TiMili-eprise, il s'élail ]>roclamé le simple mandataire de l'Europe et, soit modestie, soit crainte, de froissement, avait aliéné un peu vite son indépendance. En outre, Xapoléon III attachait ime imi)orlance extrême à la boime entente avec l'Angleterre ; or, l'Angleterre se tenait prête à protester si la France accomplissait, sur un seul point du globe, ce qu'elle même a coutume de l'aire dans le monde entier...
« Même avec ses proportions restreintes et ses résiillats incomplets, l'expédilion de Syi'ie demeure l'un des actes les meilleurs du règne. Seulement, l'esprit se figure un dénouement moins écourté, un champ d'action moins jalousement circonscrit. De là un regret, celui que l'Empereur se soit contenté de tracer une page honorable, là où la Providence lui permettait peut-être d'écrire une grande page, grande pour lui-même et son pays. » (1)
(1) De la Gorce, T. III, pp. 351 et 352.
^rf--^
Les lettres qui sut\'rnt sont extraites du « Mémoire inédit » de /'anii/-ai (jicqucJ des Touches, intitulé : Une Famille de Marins pendant un siècle.
Le Mémoire inédit su/- /<i Syrie forme un fascicule à part, i/-ès intéressant.
Les lettres de l'amiral Le liarhier de Tinan, adressées au Ministre de la Marine, rendent compte de l'état général de la Syrie, du 1" Juin [Slii au il Octobre 1861.
Lettres de l'Amiral de Tinan au Ministre de la Marine
Beyrouth. 1(5 Juin i(S01.
Monsieur le Ministre, Par une lettre en date du 10 juin, expédiée par le Labrador, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte que l'évacuation du personnel du corps expéditionnaire de Svrie était terminée. Il ne reste plus (ju'une
centaine d'ouvriers d'administration qui viennent d'achever d'emballer les derniers objets du campement, sur la Moselle. Ce transport est parti pour Marseille le 15 juin.
M. le général de Beauforl m'ayant demandé de le faire transporter à Alexandrie avec son nombreux état-major et ses chevaux, je compte lui "donner le Mogador pour l'y conduire. Il y prendra passage, soit sur le paquebot des messageries, soit, si la chose est possible, sur une des frégates transports qui font les voyages d'Alexandrie à Toulon. J'ai dit à Votre Excellence que j'avais le regret que l'absence de l'Eldorado ne me permît pas de placer cette frégate à la disposition de cet officier général qui a, avec un nombreux état-major, quatorze ou quinze officiers, de nombreux chevaux et cent cinquante hommes, ordonnances, officiers d'administration, etc.
L'envoi de l'escadre en Syrie a un peu atténué l'impression fâcheuse causée par le départ de l'armée et contribué à empêcher, vers les villes de la côte, Tthnigration complète, qui semblait à un moment devoir être la conséquence de la rentrée^ du corps expéditionnaire. Je tâche de faire renaître la confiance en envoyant le Mogador et le Colbert montrer le pavillon sur tous les points du littoral, de Latakiè à KaîlTa, et en donnant aux commandants de ces bâtiments, ainsi qu'à ceux des vaisseaux mouillés devant Beyrouth, toute latitude pour encourager les promenades, dans l'intérieur du pays, de ceux de leui's otliciers qui leur deuiandent l'autorisation d'en faire. J'ai recoinmandi'" (jue les excursions se fissent
toujours en nombre, en uniforme et armés. Il y a huit jours, Deïr-el-Kamar a été visité par l'état-major du Fontenoy, et l'est en ce moment par celui delà Bretagne; les environs de Beyrouth lont été par les officiers du Redoutable, et une caravane de plusieurs officiers vient de partir pour Damas, dont la route est en ce moment parfaitement sûre.
J'ai envoyé le Redoiitalile passer huit jours à la mer et mouiller vingt-(juatre heures à Chypre. Je suis prêt, si quelque mouvement se manifestait sur la côte, à y envoyer des bâtiments assez forts pour le faire cesser, par la crainte que leur présence inspire ; mais jusqu'ici tout me fait présumer qu'une tranquillité momentanée va régner sur les côtes de Syrie. Les Maronites y sont intéressés par la nécessité de rentrer leurs récoltes, et les Turcs par le désir qu'ils ont de montrer à rEurojie qu'ils ne sont pas impuissants. Le nombre des habitants revenus à Deïr-el- Kamar est, en ce moment, d'un millier de personnes. Dans un village nommé tlammanah, dans le Meten, au centre du pays druse, la présence de nos soldats a réuni huit cents habitants sur douze cents. Le chef de ce village est venu, le 13, à bord de la Bretagne. Jusqu'ici, a-t-il dit, leur tranquillité n'a pas été troublée. Fuad pacha parcourt le pays. Il est parti pour Zahlé et doit traverser les districts du Nord en revenant par Tripoli. Il s'agite beaucoup, en ce moment, pour empêcher de nouveaux événements de surgir,et les agents anglais en font autant. Mais le résultat et le luit de ces mouvements doivent être malheureusement d'accroître la puissance tui-que dans un pays
OÙ elle n'avait jamais régné, et de placer peu à peu le Liban sous un joug qu'il n'avait pas connu. Or, comme il y a antipathie complète entre les chrétiens et surtout entre les chrétiens maronites et les Turcs, plus la domination de la Porte s'affermira, plus l'on doit redouter de voir se renouveler, dans un temps prochain, les horreurs révoltantes commises l'année dernière, sur tous les points où se trouvent des garnisons turques pour exciter les massacres et aider à leur exécution.
Aussi, les Maronites attendent-ils avec impatience la nomination d'un caïmacam chrétien qui doit faire cesser l'état d'angoisse dans lequel se trouve le pays, et permettre à la sécurité de renaître en amenant le rappel des troupes ottomanes. Les Druses désirent aussi, dit-on, voir les Turcs quitter la montagne. Ils s'aperçoivent que chaque jour leur forge un nouveau lien, et sont disposés à regretter d'avoir été poussés à des crimes dont le résultat est d'amener chez eux des maîtres, qu'avec l'aide des chrétiens ils avaient toujours tenus éloignés jusques ici.
La politique des Turcs a été habile, et celle des Anglais, qui veulent substituer leur influencé à la nôtre, a été conduite avec le même esprit de suite. si l'état actuel se prolonge, la confiance passagère (jue la présence de notre armée et la vue de nos vaisseaux peuvent inspirer encore aux Maronites, cessera bientôt avec raison, et le pays ne se rasseoira pas.
Telle est, Monsieur le Ministre, l'impression que je reçois des diverses conversations que j'entends
depuis mon arrivée à Beyrouth. Je n'ai pas été assez en rapport avec les populations et je ne pourrai jamais l'être assez, je suppose, par suite de ma présence au milieu de mon escadre, pour pouvoir dire à Votre Excellence quel est le chef qui convient le mieux au Liban et qui serait le plus volontiers accepté. Les officiers les plus élevés en grade de l'armée qui ont vécu au milieu des habitants, pendant huit mois, diffèrent si essentiellement d'avis à cet égard, qu'il serait présomptueux pour moi de soulever déjà une pareille question.
L'opinion du gouvernement doit être depuis longtemps arrêtée à cet égard ; mais ce qui est à désirer, je le répète, c'est de voir prendre un parti, car chaque jour rive la chaîne du Liban à la Turquie et nuit à notre influence. Il est cruel de penser que les instigateurs des crimes de Deïr-el-Kamar et de Damas sont appelés à profiter de leurs forfaits, et qu'au moment où les autres provinces de l'Empire ottoman reçoivent chaque jour des privilèges et des libertés, la Syrie seule est menacée de voir peser sur elle un joug d'autant plus insupportable qu'il ne lui offrirait pas la garantie d'être préservée de ces explosions de fanatisme qu'elle redoute à bon escient.
D'ailleurs, l'influence anglaise marche derrière celle que les Turcs peuvent acquérir, et si les intérêts séculaires de la P^rance sont de conserver à l'extrémité de la Méditerranée une position dominante qu'elle occupe depuis les Croisades et que nos efforts pour former des établissements dans l'Extrême-Orient rendent chaque Jour plus utile, elle doit se préoccuper,
ce me semble, d'empêcher que la condition de cette province devienne pis qu'elle n'a jamais été. Pendant la guerre de Crimée, malgré les divisions introduites par le Iraité de 18'i2 dans le gouvernement du Liban en dehors de Saint-Jean-d'Acre et de Beyrouth, on ne savait pas ce que c'était qu'un soldat turc. Les habitants se gouvernaient suivant leurs coutumes ; il est loin d'en être ainsi maintenant, et la puissance de la Porte tend à s'étendre et^ à se substituer à tout autre pouvoir.
Depuis quelques jours, outre les visites des Consuls généraux, et du colonel anglais Fraser, attaché à Fuad pacha, qui parcourt le Liban avec une grande activité, j'ai reçu celles des évèques maronites de Beyrouth et de Saïda, qui espèrent toujours que la protection de la France leur donnera le moyen de se reconstituer. Je les ai engagés à compter aussi sur eux-mêmes. L'opinion de plusieurs négociants français, établis à Beyrouth, est que la mollesse des Maronites et leur défaut d'entente les livre désarmés aux mains de leurs ennemis, et bien que, dans le nord du Liban, ils ne manquent pas d'une certaine énergie., ils n'ont pas, dans le ."^ud, les qualités nécessaires pour s'assurer la prépondérance que devrait leur donner la supériorité du nombre pour maintenir au milieu des Druses, plus unis, leur sécurité et celle de leurs familles. Un chef aral)e du désert, du nom de Dackriel-8emer, delà tribu des Amazès, est venu, le 11 juin, à Beyrouth, sur l'appel de Fuad pacha et avec l'intention de prendre congé du général de Beaufort. Il s'est présenté à bord de la Bretagne, sans être
annoncé et au milieu d'Un exercice général. On ne l'y a pas reçu. Quand j'ai été informé de cette i3arlicularité, je l'ai envoyé chercher ; il avait déjà quitté Beyrouth. Son neveu, qui n'était pas encore parti, est venu à bord. Je lui ai fait montrer le vaisseau en détail ; il est parti en faisant force protestations de dévouement à la France. En ce moment, cette tribu nombr(iuse est étal)lie sur le bord du lac de Tibériade et en relations d'amitié avec Akyli-Aga.
Le Colhert et le Moyador ont mouillé, le 15, à la suite de leur excursion sur la cote. A Saida, le Colbert a trouvé, encore sous la tente, les réfugiés de Hasbeya et de Rasheya. Ils sont au nombre de trois mille à trois mille cinq cents, plongés dans la plus affreuse misère, sans autres moyens d'existence que la piastre ou les trente paras que le gouvernement turc leur accorde, pour vivre. Ces chrétiens, grecs schismatiques pour la plupart, ne veulent pas entendre parler de rentrer dans leurs foyers. Leur éloignement de la mer et leur voisinage du Hauran et des Druses, qui les ont, à l'appel des gouverneurs turcs, si cruellement maltraités, leur cause une frayeur et une défiance qu'il sera inij^ssible de surmonter. Les chrétiens maronites des environs de Saida ont repris leurs cultures et leurs métiers et sont dans un état comparativement moins atîligeant ; mais ce n'est pas sans une émotion douloureuse qu'ils ont vu rentrer la petite garnison française qui les protégeait contre les insultes des Turcs, (jui partageait avec eux leurs rations de vivn^s et qui avait su s'attirer leur affection comme elle avait su gagner l'estime
(les Turcs éclairés. C'est avec un légitime orgueil que je recueille de tous côtés les témoignages des regrets laissés en Syrie par nos frères d'armes du corps expéditionnaire, l'arloul, ils ont aidé à la reconstruction des maisons, au rélal)lissement du bon ordre et de la confiance; ils ont soulagé, par tous les moyens eii leiu- pDUNoir, les malheureux écluippés au massacre ; ils les ont nourris et encouragés. C'est un hommage à leur rendre, et la marine ne doit pas rester en arriére quand il s'agit de joindre sa voix aux témoignages de sympathies donnés à nos soldats par les populations chrétiennes, et de proclamer hautement le bien fait en Syrie par nos compagnons de l'armée de terre.
Dans les environs de Saida, les dispositions des Musulmans aux insultes et aux vexations commençaient déjà à se manifester lorsque le Colbert a paru. Il a, d'après mes ordres, fait tous ses efforts pour rassurer les populations chrétiennes sur les conséquences du départ de nos troupes, promettant que la protection de la France continuerait à s'étendre sur elles au moyen de ses vaisseaux. Mon- intention est effectivement de faire particulièrement surveiller cette partie de la côte où les clinHiens, en minorité, sont entourés d'une population fanatique.
A Sour (Tyr), la misère des réfugiés est encore plus grande, le secours accordé par les Turcs n'étant que la moilif- (h' celui g('U(''raleiuenl (hjnné à Saida. Leur uoml)re esl de deux mille environ, presque tous veuves el or|)he]iiis. Ils r(M;oiveiit de dix à quinze centimes pai' jour el oui, sur eette faible indenniité,
un loyer à payer. Ils demandent que cette minime somme leur soit donnée par semaine, au lieu de l'être par mois; j'espère l'obtenir, ainsi que la sortie du medjlis d'un musulman fanatique, qui use dr l'influence que lui donnent ses fonctions pour exciter ses coreligionnaires contre les chrétiens.
A Kaiifa, il régnait une grande tranquillité ; les environs de Nazareth sont toujours protégés par Akyli- Aga. Les armes qui vicnnenl de lui être envoyées par l'Empereur, ont achevé de l'attacher à la France, et la croix qu'il va recevoir incessamment de notre consul de Beyrouth nous assurera, je l'espère, à tout jamais son concours. 11 s'est empressé d'annoncer à toutes les tribus de cette partie de la Galilée les bienfaits de Sa Majesté et son dévouement complet pour la P'rance.
M. le Commandant de la (irandiére m'a remis, sur la tournée qu'il vient de faire dans le Nord de Beyrouth, un rapport que j'ai l'honneur de vous adresser in extenso. Son appréciation sur les conséquences fâcheuses qui doivent résulter pour la Syrie du retard apporté à son organisation et à la nomination du Caïmacam s'accorde avec celle que j'ai déjà exprimée dans le commencement de ce rapport, et frappe les yeux de tout observateur. 11 est donc à désirer que l'on sorte, au plus tôt, de cet état transitoire que la Porte et l'Angleterre ont seules intérêt à prolonger.
Votre Excellence remarquera les efforts faits dans le Nord de la Syrie par les agents anglais pour détruire lintluence française et faire croire à notre impuissance. Sachant, par les démarches qu'ils ont déjà
tentées, il y ii quelques années, pour y répandre la religion protestante, combien de pareilles menées seraient mal accueillies, c'est maintenant par des agents catholiques qu'ils essaient de pénétrer au cieur des populations. Ces agents, en prenant part à leurs exercices religieux, en leur parlant de l'Irlande catholique, sœur de l'Angleterre, et vivant sous ses lois, cherchent à les habituer à l'idée qu'en cas de persécutions de la i^art des Turcs et des Druses, c'est entre les bras de l'Angleterre qu'ils doivent se jeter comme la seule nation capable de les secourir efficacement.
J'ai reçu, hier, la visite de l'émir Medjid, qui a été mis sur les rangs pour la caïmacamie du Liban. Ma. première impression ne lui a pas été favorable, et autant qu'on peut juger un homme à première vue, il ne m'a paru ni intelligent, ni énergique.
Signé : de Tin an.
Vaisseau La Bretagne. Beyrouth. 30 Juin 1801.
Monsieur le Ministre,
Voici un mois que l'escadre a jeté l'ancre sur la rade de Beyrouth, et je me crois actuellement en mesure, sinon d'exprimer un avis utile sur cette question de Syrie si controversée, au moins de sortir de la réservé que je m'étais imposée jusques ici dans l'appréciation des événements.
Un fait m'a frappé par dessus tout dans ce que j'ai vu et entendu depuis que je suis à Beyrouth, c'est que cette agitation de la Montagne n'est qu'une agitation factice, causée par les divisions que les Turcs et les Anglais ont intérêt à y semer, mais nullement produite par l'antagonisme des races qui, pendant des siècles, ont vécu côte à côte, sans que les différences de religion aient jamais été la cause de leurs discussions.
Pour contrebalancer l'inthience de la France que nous devons aux souvenirs d'une protection ancienne et surtout au zèle de nos missionnaires et aux nombreux établissements d'éducation que les Lazaristes, les Jésuites et les Sœurs de Charité françaises ont
créés en Syrie, les Anglais ont inventé les Druses, permettez-moi cette expression, et depuis cette infernale invention, dont les Turcs se sont empressés de profiter bien vite, des torrents de sang ont coulé dans le Liban. Cependant, le Druse est loin d'être fanatique ; un des préceptes de cette secte, c'est de cacber sa croyance et de se plier, pour les cérémonies extérieures, aux pratiques de la partie la plus puissante de la nation chez laquelle elle vit. Quant aux chrétiens de la montagne, habitués dès l'enfance à se trouver entourés de gens de toutes croyances, ils ne connaissaient pas le fanatisme religieux avant les événements qui ont établi la division si fatale entre eux et les Druses. Maintenant encore, le sang répandu dans les massacres de 1860 élève une barrière bien plus large entre les races que la diversité de leurs croyances religieuses. 11 n'y a qu'une voix, parmi les hommes faits de ce pays, pour dire qu'il y a quelques années encore leurs dissentiments n'avaient rien de religieux, et que les Druses et les chrétiens prenaient parti dans les querelles de la Montagne suivant leurs intérêts particuliers et non suivant leurs cultes.
Même après les événements douloureux de 1860, ces passions auraient pu se calmer si on avait donné aux chrétiens la satisfaction qu'ils avaient droit d'attendre pour assurer leur sécurité, par le châtiment des chefs druses coupables d'avoir excité les massacres, et accordé une indemnité suffisante aux victimes, puis dolé la Montagne d'un gouvernemenl fort et énergique.
Il ressort de la dernière partie de la correspondance de M. le général de Beaufort, aussi bien que des renseignements qui me sont parvenus à moi-même, que les Druses sentent fort bien la faute qu'ils ont commise en attirant les Turcs dans le Liban et en se privant des alliés chrétiens, de même race qu'eux, avec l'aide desquels ils les en avaient écartés jusques ici.
Quant aux chrétiens, ce qu'ils redoutent surtout, ce sont les dissensions intestines que les Turcs et les Anglais cherchent à entretenir parmi eux. Que l'on cesse de nous diviser, me disait un des chefs les plus énergiques du Liban, et nous n'aurons besoin ni de poudre, ni de balles, nj d'armes, ni de secours extérieurs ! Nous suffirons à tout. Nous sommes quarante mille hommes en âge de porter les armes et les Druses ne sont que huit mille ; nous avons, dans le nord du Kesrouan, six mille guerriers, comme il n'y en a pas dans toute la Syrie, et contre lesquels ni Druses, ni Métoualis ne peuvent lutter. Enfin, nous avons des traités d'amitié avec les peuplades voisines, de religion différente. J'ai moi-même sous mes ordres des Musulmans, des Métoualis, et j'ai des alliances avec des ansariés, qui m'ont donné des preuves de leur bonne volonté pendant les massacres de 1860.
Malheureusement, le moment n'est pas encore venu où les chrétiens marcheront sous la même bannière. Il s'est pourtant produit, dans le nord du Liban, depuis quelques années, un mouvement démocratique tendant à affranchir la Montagne du gouver-
5cS8 APPENDICE
noment féodal des anciennes familles. Les descendants des émirs, privés de leurs privilèges et de leurs propriétés territoriales par les dernières révolutions, se sont retirés pour la plupart à Beyrouth, d'où ils agitent le pays par les rivalités qu'ils entretiennent et l'appui qu'ils trouvent dans les chancelleries. Malheureusement aussi, les événements qui ont surgi en 18G0, les espérances qu'une nouvelle organisation de la Montagne, dans laquelle ils pomraient être compris, a fait concevoir à ces princes, ont rendu leurs intrigues plus actives. Les pétitions que l'on a fait signer dans le Liban, au nom de la France, ont achevé de jeter l'indécision dans la population dont une partie était pour les émirs, l'autre pour Joseph Karam, Caimacam provisoire du Liban du Nord.
Votre Excellence comprendra com])ien l'incertitude de l'avenir, les intrigues et les ambitions particulières agitent et divisent ce petit pays où les derniers désastres ont laissé de si douloureux souvenirs. Aussi, pas un enfant de douze ans qui ignol'e, en ce moment, la situation politique de la Syrie, et chacun attend avec anxiété ce qui résultera de la Conférence de Constantinople.
L'annonce de la nomination d'un gouverneur étranger privant la Montagne d'un de ses plus anciens privilèges, n'a pu être accueillie avec plaisir. On craint que Daoud eifendi ne soit un des comi)laisants de la Porte et ipril ne gouverne dans le but de priver peu à peu le jjays de ses libertés. S'il entre dans cette voie, on ne peut savoir où s'arrè-
teront les malheurs de la Syrie. Mais si, comprenant le bon côté du rôle qu'il est appelé à jouer, il rejette loin de lui tout secours de la Porte pour s'appliquer à calmer la Montagne, s'il cherche à rapprocher les Druses des chrétiens et à faire cesser les divisions de ceux-ci, en les organisant fortement pour les événements à venir, il peut, au contraire, sortir de son élection un résultat meilleur que celui de l'élection de l'émir Medjid.
En général, la conduite des anciens princes du Liban pendant les événements de 1860 n'a pas été celle qu'on doit attendre des prétendants à l'autorité. Les Chéhab, les Bellama, les Ghazen qui sont les principales familles de la Montagne n'ont pas quitté Beyrouth pour se joindre aux guerriers du Kesrouan qui s'étaient réunis pour arrêter les Druses sur les bords du fleuve Kelb et les empêcher de renouveler dans le nord du Liban ces horreurs de Deïr-el-Kamar, Hammanah, Djezzin, etc.
Bien plus, lorsque le fanatisme musulman a gagné Beyrouth même, l'émir Medjid a été un des premiers à quitter la Syrie pour se rendre à Alexandrie. En présence de ces faits, malgré le regret que les habitants du Liban peuvent éprouver de la perte de leurs privilèges les plus essentiels, il se peut que, pour le moment, la nomination d'un gouverneur étranger rende plus facile la réconciliation des races diverses et des chrétiens entre eux, et qu'elle contribue à donner un peu de repos à la Syrie. Tout dépendra de la valeur du personnage désigné, de ses bonnes intentions et des forces dont il disposera.
Un seul chef indigène parait avoir la force, l'intelligence et la réputation nécessaires pour jouer un rôle dans le Liban. Ce chef, dont le nom est dans toutes les bouches et que les derniers événements ont beaucoup grandi, est Joseph Karam, du canton d'Ehden, nommé Caimacam provisoire des districts du Nord.
Depuis longtemps, Karam prévoyait les événements dont la Syrie a été le théâtre, et il suivait avec attention les menées ténébreuses de Kurchid pacha. Il en avait averti M. de Lesseps avant qu'il fût remplacé à Beyrouth par le comte de Bentivoglio, et il s'était préparé à la lutte.
Aussi, à la première nouvelle des massacres, arrivait-il sur le Kelb,bien qu'il ne fût suivi que de quatre cents hommes, et là il empêchâtes Drusesde s'avancer dans le nord du Liban. S'il n'a pas essayé d'arrêter à Zahlé le progrès de l'ennemi, chacun sait à Beyrouth qu'il faut l'attribuer à la trop grande confiance accordée par les consuls européens aux fallacieuses promesses de l'infâme Kurchid pacha et aux injonctions qui lui ont été faites par eux de s'arrêter pour ne pas donner de plus grandes proportions à une lutte que les autorités turques se chargeaient de faire cesser.
Je regrette de ne pas me trouver d'accord avec M. le général de Beaufort sur une question dont l'importance se trouve de beaucoup atténuée par la nomination d'un gouverneur étranger à la Montagne ; mais je crois que les Chéhab représentent le passé de la Syrie et que Karam en représente l'avenir.
L'émir Medjid, qui a passé de la religion chrétienne à la religion musulmane pour se faire chrétien de nouveau, suivant les femmes qu'il a épousées, ne peut être l'homme de la partie solide du Liban où la nationalité n'a d'autre fondement que la fidélité à la foi religieuse.
Ce prince, que son nom appelait -à la tête des chrétiens au moment du danger, et qui les a abandonnés pour se réfugier sur la terre étrangère, ne peut leur inspirer la même confiance que ce simple chef de district qui, de sa propre initiative, a sauvé le nord de la Syrie. Lorsque l'on a vu de près ces deux personnages, l'opinion se prononce en faveur de Karam. L'énergie, la volonté, la loyauté sont peintes sur sa figure ; sa conversation respire le patriotisme. L'éducation toute française qu'il a reçue, l'attachement qu'il nous a montré en toute occasiori me font penser qu'il ne cédera jamais aux avances dont il est l'objet de la part des autorités turques et des agents anglais.
Si la France veut contrarier les vues ambitieuses de l'Angleterre sur la Syrie et l'empêcher d'y prendre pied dans un avenir peut-être plus prochain qu'on ne le suppose, et quand l'empire ottoman craquera sous le poids du lourd fardeau qu'il est incapable de supporter, ou sous une nouvelle explosion du fanatisme musulman, c'est sur Joseph Karam qu'elle doit s'appuyer. Elle doit tenir à grandir ce chef pour le mettre en avant à un moment donné, et peu d'efforts lui seront alors nécessaires pour contrebalancer.les menées des Anglais et des Turcs réunis.
Ce qui manque à Joseph Karam, c'est l'illustration de la race, qui, en Syrie, donne un très f;rand prestige ; mais il a pour lui les services rendus par son père et par lui, eî il se trouve soutenu par ceux des habitants de la Montagne qui ne veulent pas voir revenir les privilèges féodaux des familles Chéhab, Bellama, Ghazen, aujourd'hui ruinées pour la plupart, mais dont la nombreuse postérité s'abattrait comme un vol d'oiseaux de proie sur le pays, si l'un des membres de ces races princières devenait le chef du Liban.
Le temps grandira Joseph Karam, et, en Syrie, une grande influence européenne peut faire encore plus pour cela que les années. Dans l'Orient, les carrières se font vite lorsque la faveur s'attache à un homme, et personne ne le trouve étonnant. On voit, chaque jour, un esclave s'élever sur les marches du trône, par la volonté du Sultan. L'appui de la France aurait le même prestige, et si elle le voulait, elle pourrait, en soutenant ce chef, faire oublier, dans peu d'années, que sa noblesse n'est pas celle des Chéhab. D'ailleurs, il se chargera lui-même de nous "aider, et ses qualités personnelles feront la moitié de la tâche nécessaire.
L'avenir de l'Orient est chargé de nuages. Les massacres de 1860 peuvent se reproduire d'un moment à l'autre. Le fanatisme turc, non seulement n'est pas éteint, mais il laisse, malgré la volonté de Kuad |)acha et la prc'sence des escadres, s'échapper dans Beyrouth "iiiême de sinisli'cs lueurs. La France ne sera pas, à tout instant, en mesure d'expédier une
escadre et une armée en Syrie. Mieux vaut qu'elle y fonde largement son intluence militaire à côté de son influence morale. Cette dernière ne fera pas défaut. L'enfant maronite des deux sexes balbutie le français en naissant. Dans vingt ans, notre langue se parlera dans tout le Liban, si elle n'est pas étouffée dans des flots de sang. Mais la supériorité croissante des chrétiens irrite les musulmans au-delà de toute expression. Ils voient la domination leur échapper, les chrétiens s'enrichir et, de là, ces explosions de fanatisme dont l'empire ottoman deviendra nécessairement tout entier le théâtre. Il faudra faire face partout à la fois. Si nous voulons prévenir ces malheurs, appuyons donc ceux des chrétiens qui peuvent lutter de force matérielle contre les musulmans, et sans cesser de venir en aide aux grandes familles dont le dénuement inspire le respect, et en nous efforçant de faire améliorer leur situation par le pays mètne, auquel leurs ancêtres ont rendu de véritables services, donnons notre appui à ceux qui peuvent, dans peu de mois peut-être, le sauver d'une ruine totale et maintenir l'influence de la Frauce, intluence que M. le Ministre des Affaires étrangères lui-même a cru devoir revendiquer à juste titre devant les réclamations Jalouses du gouvernement anglais, comme étant fondée parles services rendus aux habitants du Liban depuis plusieurs siècles.
Je considère comme un succès de notre pobtique d'avoir empêché le projet de Lord Dufferin de réunir les deux pachaliks de Beyrouth et de la Montagne. Placer la Svrie sous un iiouverneur uénéral habile et
rusé comme Fuad pacha équivalait à la séparer, en réalité, de la Porte, pour la mettre sous le protectorat de l'Angleterre, qui aurait pris ici, et bientôt en Egypte, une position prépondérante à notre détriment.
Bien que j'aie tenu à faire connaître à Votre Excellence mon opinion sur l'état des affaires de Syrie, opinion qui diffère, je le sais, de celle de plusieurs agents du gouvernement de l'Empereur, je dois en même temps l'informer que je ne m'occupe en rien de la faire prévaloir en me mêlant à la politique du pays, et que je me borne à observer les événements sans y prendre part, en me restreignant au rôle de protection que mes instructions me prescrivent.
Signé : de Tin an.
« Les officiers du « Fontenoy » avaient fait dans l'intérieur un voyage dont l'amiral de Tinan rendait compte dans les termes suivants au Ministre de la Marine. » (Note de l'amiral (jicqucl des Touches).
Beyrouth, 28 Juin 1861.
Monsieur le Ministre,
A Deïr-el-Kamar, la tranquillité régnait. Le nombre des habitants était de 1.400: les maisons se relevaient, et 250 métiers de soie étaient rétablis. Un soldat s'étant livré à des actes de brutalité sur un enfant de six ans, avait été puni de 250 coups de bâton.
lis avaient fait à Damas une excursion et visité, sur leur parcours, les villages un peu considérables placés à droite et à gauche des deux routes différentes qu'ils avaient suivies en allant et revenant.
Ils ont trouvé que la présence de l'escadre avait remédié en partie au découragement qui s'était emparé des populations au départ de nos troupes. On croit, dans le pays, que les vaisseaux contiennent toute une armée prête à débarquer, et les officiers
n'ont pas combattu cette croyance propre au rétablissement de la confiance.
Partout où ils ont passé, ils ont. recueilli les marques de la plus vive sympathie de la part des habitants qui s'empressaient de venir au-devant d'eux, les prêtres et les notables en tête.
Sur les points un peu importants, les Maronites se sont remis à l'œuvre pour rebâtir leurs demeures ruinées ; mais, dans les petits villages éloignés des centres de population, les chrétiens redoutent trop l'influence des Druses pour s'aventurer à se fixer de nouveau au milieu d'eux.
Ce qui a frappé les ofhciers du Fontenoy, dans leur passage à travers la partie orientale du Liban, c'est le manque d'autorité quelconque. Les émirs et les cheiks, nominalement placés à la tète des populations, ont presque tous abandonné leur poste ou n'y exercent aucune influence.
Fuad pacha, dans une course rapide qu'il a récemment faite dans le Liban, a rétal)li dans quelques villages une municipalité provisoire, mais il faudra une impulsion plus puissante pour i*eleve^r le pays de l'état misérable oii il se trouve encore et prévenir les collisions des Druses et des chrétiens.
Sur plusieurs points de la route de Damas, se réunissent des ouvriers des diverses croyances. Si une rixe se produisait entr'eux. on ne sait où le mal s'arrêterait.
Les officiers ont aussi entendu parler des efforts infructueux de l'entourage de Fuad pacha pour obtenir des signatures atteslant la sécurité des chrétiejis du
Liban, démarches dont je vous ai parlé dans mes précédentes lettres.
L'impression des officiers du Fontenoy^ en voyant leSp monceaux de ruines de la ville chrétienne de Damas, a été profonde. A les entendre, il faut les avoir visitées pour avoir l'idée d'une pareille destruction ; mais c'est un sujet dont tout l'Occident a retenti. Ce qui est peut-être plus péniJjle que ce spectacle, c'est la vue des réfugiés de cette malheureuse cité, attendant encore le paiement et même la fixation de l'indemnité qui doit les sortir de la mendicité et leur donner un capital qui leur permette de reprendre leurs travaux.
On a publié, £es jours-ci, à Beyrouth, un arrêté de Fuad pacha, invitant les Damasquins à faire valoir leurs droits cl promettant d'indemniser les plus pauvres; mais il parait que l'indemnité est si faible, proportionnellement aux pertes, et les échéances si éloignées, que la foule s'est portée aux portes de sa demeure pour élever des réclamations contre le règlement de cette indemnité, si facilement promise d'abord pour être ensuite si retardée et si diminuée.
Fuad pacha n'a réellement agi que contre Damas, au début des événements, pour empêcher notre armée d'avoir un prétexte d'y entrer. Depuis que les châtiments et les indemnités sont toml)és dans le domaine de la controverse et qu'il s'est vu appuyer contre les réclamations si fondées de la France par une partie des Commissaires étrangers, il a eu le talent de ne plus tenir compte des promesses faites par la Forte pour le règlement des affaires de Syrie.
En ce moment, la population chrétienne de Damas est errante en dehors de ses murs. Les seuls chrétiens qui y sont établis sont ceux des villages environnants qui y trouvent une sécurité plus grande sous la protection des consuls que dans les petites localités.
A ce sujet, je dois dire que l'accueil de M. Outrey, consul de France à Damas, a été pour nos marins plein de cordialité.
Les ofïiciers du Fontenoy sont rentrés par Zahlé, qui se relève de ses ruines, grâce à l'énergie de ses habitants, et par Bekfaya où les Jésuites élèvent une centaine d'orphelins échappés aux massacres, et où Joseph Karam a arrêté les Druses qui se dirigeaient sur le nord du Liban. Ils ont trouvé le nom de ce dernier très populaire dans la Montagne et ont entendu louer partout son énergie, sa loyauté et son intelligence.
Ce chef est venu me faire visite à Beyrouth, et je l'ai reçu plusieurs fois à bord de La Bretagne. Je rends compte à Votre Excellence, dans une autre lettre, du jugement que j'ai porté sur un homme qui s'est acquis une véritable importance dans le Liban.
Signé : de Tin an.
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La Bretagne. 10 Juillet 1861.
Monsieur le Ministre,
Des officiers de La Bretagne, qui viennent de parcourir la Montagne pour se rendre à Baalbek, en compagnie de M. le contre-amiral Paris, m'apportent des détails sur l'état des esprits. Ils ont trouvé le Liban tranquille; on n'y redoute plus de massacres immédiats, mais le commerce ne reprend nulle part, et la confiance est encore à renaître. La nomination de Daoud pacha n'inspire aucune sympathie, dans la Montagne comme à Beyrouth. On le regarde comme la doublure de Fuad pacha. Sa qualité d'Arménien est une cause de défiance ; il faut attendre que ses actes viennent détruire cette mauvaise impression. Les pétitions signées dans le Liban, sous l'influence de la France, en faveur de l'élection d'un Chéhab, sont trop récentes pour que la population puisse encore admettre que Daoud Pacha ait été nommé par l'influence française; et les agents anglais, qui sont sans cesse en course dans la Montagne, ne cessent de répéter que notre diplomatie a eu le dessous dans la question
de Syrie. Les officiers, qui reviennent de la Montagne, ont encore trouvé un agent, anglais, campé dans le Zahlé, dans le but d'y faire établir un orphelinat protestant. Nous ne luttons pas, en Syrie, contre l'intluence anglaise avec les mêmes armes. Sans doute, l'éducation toute française donnée aux enfants des deux sexes par les établissements religieux nous assure la prédominance : mais, plus tard, ces jeunes gens deviennent des hommes, et il est à regretter que des insinuations mensongères cherchent à leur faire oublier le bien iuimeuse que la France vient de leur faire.
Si nous tenons à conserver notre influence dans la Montagne, il serait bon que des agents ayant un caractère officiel vinssent contrebalancer les menées des Anglais, et que des officiers de nos bureaux arabes, par exemple, parlant la langue du Liban, eussent pour mission de répéter que l'Angleterre n'a pas donné, pour soulager les misères de la Syrie, la cinquantième partie des aumônes envoyées par la France, et que ces aumônes, elle ne les accorde, en général, qu'au prix d'un changement de religion; qu'elle n'a pas envoyé un soldat dans le Liban pour protéger les chrétiens, uiais qu'en revanche, elle s'oppose à l'exécution des Druses.
Ces agents, allant et venant dans la Montagne, rétabliraient la confiance en notre protection. La situation des chrétiens, en ce moment, si ce n'est dans les villes turques, n'inspire pas de craintes pour leur existence; mais leur condition est bien loin d'être ce ([uelle était avant les massacres. Ils sont obligés
de s'humilier, de souffrir et de s'abaisser pour ne pas^ exciter les musulmans qui, le verlx^ haut et l'injure à la bouche, ont pris à leur éi^ard une attitude qu'ils n'avaient plus depuis longtemps, et surtout depuis la guerre de Crimée.
A Damas, le mouvement que l'avènement du nouveau sultan avait excité, n'a pas eu d'autres suites que de rendre plus intolérable la position des chrétiens. Fuad pacha redoute trop de nous mettre en position de nous rendre justice à nous-mêmes pour ne pas augmenter de vigilance. Il a donné les ordres les plus sévères pour la répression de toute émeute.
On dit qu'un Turc qui. pendant les massacres de 1860, avait rendu d'immenses services aux chrétiens et qui les avait protégés dans le dernier mouvement, a été assassiné par ses coreligionnaires de Damas.
L'émir Abd-el-Kader était campé à Baalbek lorsque l'amiral Paris s'y est rendu. Il a reçu la visite de nos officiers avec beaucoup d'atîabilité, et s'est informé de l'Empereur, du Saint-Père et de plusieurs hauts personnages qu'il a connus en Europe. Il a gardé le silence lorsque des questions lui ont été posées sur l'état de la Syrie, son avenir, et détourné la conversation pour parler de Paris et des embellissements qui y ont été apportés depuis quelque temps. Il a paru fort au courant des (''vénements actuels.
Daoud pacha est arrivé le 5 Juillet, dans la soirée, sur un paquebot turc qui portait les Commissaires français, russe et prussien. Il est descendu à terre le lendemain, et a été reçu comme un iniisfiir.
Il m'avait fait annoncer sa visite, mais jusip^'à
présent je ne l'ai pas encore reçue. D'après ce que ma dit M. Béclard, son départ pour Deïr-el-Karaar et celui des Commissaires doivent être prochains.
Sur un rapport qui m'a été fait par l'agent consulaire de Saida des mauvaises dispositions manifestées par les Turcs depuis la mort du sultan Abdul Medjid, je viens d y envoyer le Cixion y passer une semaine. Il ma ramené, hier, Mgr Valerga, patriarche de Jérusalem, et est allé reprendre sa station.
Peu de jours après mon arrivée, j'ai informé Votre Excellence qu'un chef de tribu des environs du Hauran, du nom de Mehemet Dunkry, était venu pour me voir à bord de La Bretagne, au milieu d'un exercice général, qu'on ne l'y avait pas reçu, ignorant qui il était, mais que le lendemain j'avais envoyé prendre son neveu qui se trouvait encore à Beyrouth, et qu'on lui avait montré La Bretagne très en détail.
On m'annonce, ce matin, que d'après une dépêche télégraphique de Damas, ce Mehemet Dunkry viendrait de tuer le chef Ismaël-el-Atrash, celui de tous les Druses qui a montré le plus de férocité dans les massacres de l'année dernière, et qui s'était réfugié dans le Hauran pour échapper aux poursuites.
Une corvette turque est partie, ce matin, de Beyrouth, après avoir embarqué un assez grand nombre de personnes. On dit qu'elle transporte à Saint-Jeand'Acre, Chypre, Rhodes et Scio les autorités turques, et les chefs druses condamnés par le Tribunal de Beyrouth à la suite des événements de 1860.
Signé : de Tin an.
Beyrouth. 18 Juillet 1861.
Monsieur le Ministre,
J'ai eu l'honneur de vous adresser, par la frégate à vapeur le Canada, partie le 10 pour Marseille, une dépêche assez longue sur la situation de la Syrie. Aucun événement grave n'est venu, depuis lors, changer l'aspect extérieur du pays; mais certains incidents prouvent que le calme qui y règne n'est qu'apparent, que la sécurité ne peut y renaître et qu'il y règne un malaise général.
Ce malaise attaint aussi bien les musulmans que les chrétiens. Le pacha de Beyrouth lui-uîème exprimait, il y a quelques jours, au Consul de France, son regret que l'on n'ait pas sévi d'une manière énergique contre les malfaiteurs de 1860, car une bonne répression eût satisfait l'Europe, et maintenant, eux, les Turcs, seraient délivrés de toutes les réclamations qui ne cessent de les assaillir de la part des protecteurs des chrétiens.
Le manque de sécurité provient certainement, en grande partie, de ce défaut de répression. Il accroît
l'insolonce des musulmans et décourage les chrétiens. Si une indemnité suffisante avait pu être payée en une seule fois aux gens qui ont été ruinés par les massacres de Damas et du Liban, au lieu de continuer à végéter au moyen de ces faibles aumônes, dans les villes de Beyrouth, de Saida et de Sour, beaucoup d'entr'eux seraient allés dans la partie septentrionale du Liban, dans les lies de l'Archipel, en Egypte, partout enfin, plutôt que de retourner dans un pays dont le nom seul leur rappelle les événements tragiques de l'année dernière.
Au sud de Beyrouth, continue à camper sur le littoral une véritable population de veuves et d'orphelins qui y mourront de misère, mais que rien ne décidera à rentrer dans rintérieur. L'idée que les Druses, écartés jusqu'ici de Deïr-el-Kamar, vont pouvoir rentrer dans les maisons qui leur appartiennent, leur enlève tout raisonnement. Ils ne peuvent se faire à la pensée de se retrouver en face des assassins de leurs maris, de leurs pères et de leurs en,fants, et de vivre presque sous le même toit qu'eux. Leur horreur pour les meurtriers est plus forte- peut-être que la frayeur qu'ils leur inspirent. Quant aux réfugiés de l'intérieur et des parties plus éloignées de la côte, rien ne les décidera à rclourner chez eux et à s'exposer aux dangers auxquels ils viennent d'échapper.
Je joins à ccKc Ici Ire une adresse (|ui m'a étt'' portée par des femmes de Deir-el-Kamar. Il m'en a déjà passé plusieurs par les mains du même genre. 11 ne m'appartient pas de répondre à ces publications. Je
suis malheureusement impuissant pour les accueillir, et je ^renvoie habituellement ces supplications au Consul de France ; mais cette requête soulève une question sur laquelle je sais que le général de Beaufort a été consulté par le gouvernement, et qu'il serait peut-être humain de reprendre. Elle me semble la seule solution à employer pour conserver l'existence de plusieurs milliers de réfugiés, sans avenir à Beyrouth, à Saida, à Sour, que le marasme, le désespoir et la misère conduiront peu à peu au tombeau.
Cette question est celle du transport en Algérie des chrétiens qui voudraient s'y fixer. Je crois savoir que le général de Beaufort n'a pas conseillé, dans le temps, l'adoption de cette mesure à cause de l'espoir qu'il conservait alors de résoudre les difficultés de la situation dans le Liban même ; mais, quelle que soit la réussite qui attende Daoud pacha dans le nord de la Montagne, réussite possible, mais que je ne voudrais pas garantir encore, les chrétiens du sud sont trop exposés, au milieu des Druses et des Métoualis pour que leur sécurité puisse être assurée de longtemps, après l'essor donné aux mauvaises passions. Il faut donc s'attendre à voir l'Europe ramenée avant peu à s'occuper d'une manière encore plus sérieuse des affaires de Syrie, à moins qu'elle ne se rende sourde aux cris de désespoir que ces malheureux lui adressent.
Or, comme la France n'a jamais joué un pareil rple, mieux vaut envisager la difficulté et chercher à la résoudre que de se laisser plus tard dominer par elle. Je crois donc que malgré la dépense que nous
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occasionnerait réLa])lissement en Algérie d'une foule de malheureux sans ressources aucunes, ces dépenses seraient encore une économie si elles nous évitaient une nouvelle expédition en Orient. Les Maronites parlent l'arabe, ils sont travailleurs; ils pourraient donner une impulsion considérable à l'élève des vers à soie en Algérie, et la France se louerait peut-être un jour d'avoir introduit, dans sa principale colonie, une industrie aussi riche pour laquelle nous sommes tributaires de l'étranger.
Sans doute que les gens (pii demanderaient d'abord à s'expatrier seraient des femmes et des enfants, mais les hommes qui leur seraient attachés par quelques liens se laisseraient entraîner à leur suite, et la charité privée, si inépuisable en France, ne ferait pas défaut et viendrait en aide au gouvernement dans l'accomplissement de cette œuvre d'humanité. D'ailleurs, l'exemple une fois donné serait bientôt suivi, et la France pourrait recruter pour l'Algérie, où elle est si rare, une race de gens de peine et de travailleurs attachés à notre domination par la reconnaissance et la conformité de religion.
Le Caton vient de passer une semaine à Sour et à Saida. Le commandant de cet aviso s'est beaucoup occupé des réfugiés et m'a fait un tableau navrant de leur misère. Voilà un an que cet état dure. L'aumône si modique que leur fait le gouvernement turc se paie de plus en [ilus irrégulièrement : les tentes qui abritent des milliers de ces malheureux sont à jour, et rien ne fait présumer qu'un terme puisse être mis à leur déplorable situation.
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Voici ^in exemple de ce qu'est la sécurité à la portée des canons de nos vaisseaux.
A quelque distance de Saida, un chrétien qui était allé visiter sa propriété a été accueilli par des Druses à coups de fusil. Un chef druse, nommé Kassem bey Jaissufî", qui a joué le rôle le plus actif dans les massacres de Saida, qui a tué lui-même le frère du Caimacam actuel et fait massacrer un grand nombre de chrétiens, est établi dans un bourg très rapproché de la ville. Le pacha de Saida en est informé, et il a été le premier à dire au commandant du Caton que cet homme est un des principaux meurtriers des chrétiens, qu'il le sait parfaitement, mais que pour l'arrêter il faut un ordre de Fuad pacha. L'amnistie accordée aux Druses couvre leurs crimes; mais comment admettre que les victimes puissent éprouver la moindre sécurité en voyant autour d'elles les assassins de leurs proches parents aussi audacieux que jamais. A SourJ'évèque catholique a été insulté par un employé de la Douane qui a brisé la bride de son cheval, l'en a fait descendre violemment, a jeté à terre les effets que le cheval portait et a menacé l'évèque de sa canne.
Une jeune femme réfugiée de Hasbeya, mariée depuis un an, ayant son mari absent, vit à Sour avec sa belle-mère. Deux ^létoualis sont entrés chez elle de nuit ; l'un a saisi la bodle-mère par le cou pendant que l'autre exerçait les plus indignes violences sur cette jeune femme. Puis, la passion du premier assouvie, ils ont changé de rôle et le second a renouvelé sur cette malheureuse créature les brutalités dont elle venait d'être victime.
M. le Commandant du Caton m'a écrit ces détails le 10. Ils me sont parvenus le 11 dans la matinée. J'ai envoyé de suite mon chef d'état-majorchez le Consul de France le prier de l'accompagner chez Fuad pacha pour demander que justice soit faite pour les deux crimes. Fuad pacha a consenti à ouvrir une enquête et a envoyé le soir même un de ses aides-de-camp pour s'informer des faits, promettant une punition sévère s'ils étaient reconnus vrais. J'ai envoyé immédiatement un courrier au commandant du Caton pour lui porter l'ordre de retourner de Saida à Sour ahn de suivre cette enquête. 11 n'a pu arriver malheureusement qu'au moment où le vapeur turc en repartait, mais les quelques paroles échangées entre lui et le secrétaire de Fuad pacha, lui ont assez fait connaître dans quelles dispositions se trouvaient les gens chargés de l'enquête pour qu'il ait jugé devoir m'en informer immédiatement.
Le secrétaire de Fuad pacha lui a, en effet, répondu que l'employé de la Douane qui avait maltraité l'évêque ne le connaissait pas, ce qui était faux: l'évêque, couvert de son costume, portait la croix épiscopale et a même de suite fait remarquer son caractère à ce forcené. Quant au viol commis par les Métoualis, c'était, au dire du secrétaire, un crime qui se commettait partout, même en France.
J'ai remis cette affaire entre les mains de M. Béclard, qui s'était chargé de faire comprendre à Fuad pacha que, dés le moment où les faits étaient prouvés, il fallait infliger des châtiments sévères. Une indisposition du pacha a fait attendre plusieurs jours une
solution. Je viens d'apprendre qu'elle avait été déférée au Tribunal de Beyrouth, qui en présence du rapport remis par la commission d'enquête a condamné l'employé de la Douane à (juinzo jours de prison, et les Métoualis à trois ans de galères. Je ne puis m'illusionner à ce sujet. Sans la réclamation que j'ai faite, aucun châtiment n'eût été infligé très probablement aux coupables; mais cette réclamation étant appuyée par notre légation, les Turcs ont réduit, avec intention, au minimum, la punition dont lesprévenus ont été frappés.
Dans la partie sud du Liban, le gouvernement de Tibdin est encore laissé au.x mains de Aali bey, un des chefs qui a pris le plus de part aux massacres qui ont eu lieu dans les environs de Sour. Les chrétiens, qui habitent ce district, sont soumis à toute espèce d'avanies et d'exactions, et tes menaces les plus fortes leur sont adressées pour les empêcher de porter plainte à Beyrouth.
Le vaisseau Eylau. qui croisait pour linslruction de son équipage, a mouillé quelques heures devant Chypre pour savoir ce qu'étaient devenus les condamnés embarqués à Beyrouth. Il m'a rendu compte que Kurchid pacha était arrivé à Larnaca et avait été interné à Nicosie, capitale de l'Ile, que Tahir pacha, ancien conmiandant des troupes à Damas, avait été envoyé à Chypre pour être ensuite conduit à Rhodes. Dix-huit condamnés pour les massacres à Djezzin avaient été, le 1'"' Juillet, mis hors de prison et renvoyés dans leurs foyers. Ces renseignements diffèrent un peu de ceux que je tiens de ^I. le Consul de
France à Chypre. Il ne me parle pas de Kurchid pacha, mais il m informe que Tahir pacha, envoyé à Nicosie pour y subir la peine de lexil, a été reçu à Larnaca par les autorités avec les honneurs oËB-
ciels ; qu'à Nicosie, il en a été de même ;
que ces démonstrations ont excité les Musulmans; qu'on a assailli, dans la même journée, trois chrétiens à la porte même de notre agent consulaire.
Les Druses, internés dans les îles de l'Archipel et partis de Beyrouth, se sont emliarqués en proférant des menaces. A Saida, un chef de bataillon turc, qui en conduisait trente-deux à bord d'un vapeur, les a fait passer au milieu des tentes des réfugiés chrétiens, ce qui a occasionné des scènes déplorables, les femmes redemandant le sang de leurs proches et les Druses répondant par des injures et des menaces. Leur passage dans la ville a été presque un triomphe.
Vous pouvez juger de l'état des esprits, Monsieur le Ministre, par ces détails un peu longs, peut-être, mais qui m'ont paru nécessaires pour le bien faire apprécier à Votre Excellence.
J'ai reçu la visite de Daoud pacha, auquel j'ai fait le salut de dix-neuf coups de canon que les Turcs donnent à leurs mushirs. Il est resté longtemps chez moi, m'a parlé de son origine française par sa mère, de son désir de bien faire, de l'activité qu'il déploierait pour que cela marche pour le mieux. Un homme actif, bien intentionné et intelligent comme le paraît être Daoud pacha, peut sans doute beaucoup, mais il me semble se faire illusion sur les difficultés qui l'environnent et ne pas assez compter sur les défiances
qui seront semées par des influences étrangères entre lui et ses différents sujets. Je désire me tromper, mais tout ce qui me revient, me fait craindre qu'il ne rencontre dans raccomplissement de sa tâche pUis d'embarras qu'il ne semble en prévoir.
Le consul de France à Damas, M. Outrey, est venu passer quelques jours à Beyrouth. L'émeute du l*"'' .Juillet, dans cette ville, a été étouffée vigoureusement ; mais il le fallait, car elle aurait pris, sans cette répression rapide, une gravité que l'on n'a reconnue qu'une fois la tranquillité rétablie. Malgré sa connaissance de la Syrie, M. Outrey est convenu avec moi qu'il avait été étonné de la violence des passions qui se sont de nouveau manifestées dans cette cité, et il craint maintenant de voir tout événement important se passant dans l'Empire ottoman, y ramener des scènes tragiques, bien qu'il espère que Damas ne donnera plus dorénavant le premier exemple du désordre.
La lecture du firman qui élève Daoud pacha à la dignité de Mushir du Lilian a eu lieu aujourd'hui, au Bois-des-Pins, à quelque distance de Beyrouth. Fuad pacha y assistait avec la Commission internationale et les consuls étrangers. Au moment où Daoud pacha arrivait au bJois-des-Pins, les veuves réfugiées à Beyrouth se sont i:)récipitées autour de lui, demandant sang pour sang et la punition des assassins de leurs maris. Ce n'est pas sans peine qu'on est parvenu à les éloigner.
Daoud pacha est parti ce jour pour Deir-el-Kamar.
Signé : de Tinan.
Vaisseau La Bretagne. Beyrouth. 1*''" Août 1861.
Monsieur le Ministre,
Dans ma dernière lettre, je vous informais que Daoud pacha avait reçu au Bois-des-Pins, près Beyrouth, l'investiture de son gouvernement et qu'il était parti le même jour pour Deïr-el-Kamar. M. Béclard aura sans doute fait connaître à M. le Ministre des Affaires étrangères la manière presque inconvenante dont cette cérémonie s'est effectuée. Dans tous les flrmans, le nom de la personne appelée à une dignité aussi élevée que celle de Mushir, est proclamé entouré de toutes les épithètes élogieuses dont les langues orientales sont si prodigues. Dans l'acte lu pour la nomination de Daoud pacha, on ne l'a même pas nommé. On dit : « Un chrétien est désigné », etc., et c'est par une pièce à part que les habitants du Liban sont informés que ce chrétien s'appelle Daoud pacha.
Cette note ne fait pas mention de la part que les grandes Puissances ont prise à la réglementation
des affaires du Liban et des garanties qui leur sont données. Elle ne dit même pas que le gouverneur du Liban sera toujours un chrétien. Aussi, sa lecture a-t-elle très médiocrement satisfait les chefs chrétiens qui l'ont entendue, et il a fallu leur répéter que ce qui n'était pas dans cette note était renfermé dans un protocole, signé de tous les représentants des grandes Puissances.
J'ai usé de l'influence que j'ai pu acquérir sur Joseph Karam pour (ju'il emploie son crédit prés des chefs du nord du Liban et qu'il fasse tous ses efforts pour que rien ne vienne entraver la marche de Daoud pacha et l'établissement de la constitution nouvelle. Il me la promis, et s'est rendu à Deïrel-Kamar avec ses chefs pour faire acte de soumission au nouveau gouverneur ; mais il ne ma pas caché qu'il redoutait de voir cette organisation de. la Montagne amener de très grands tiraillements et de grandes difficultés dans sa mise à exécution. La nécessité, surtout, de venir à Beyrouth pour y faire juger les différends commerciaux, lui paraît, me disait-il, un empiétement sur les privilèges de la Montagne et une charge si grande pour les hal)itants qu'ils auront beaucoup de peine à s'y soumettre. Cette opinion est partagée par des européens établis en Syrie depuis de longues années et la connaissant bien. Les Maronites, très nombreux, sont humiliés de se voir représentés dans le grand Conseil par deux membres, de même que les Métoualis qui n'appartiennent pour ajnsi dire pas à la Montagne, que lesOrecs des diverses communions dont le nombre est très restreint et
auront Ijeaucoup de peine à se prêter à la nouvelle Constitution promulguée.
La situation de Daoud pacha en présence des deux populations maronite et druse est pleine de difficultés. A son arrivée à Deïr-el-Kamar, les veuves l'ont reçu avec les ossements de leurs maris et de leurs enfants a la main, et lui ont demandé s il leur apportait la répression des crimes qui les ont privées de ce qu'elles avaient de plus cher. Les principaux de la ville lui ont fait connaître qu'ils ne pouvaient avoir aucune sécurité si les Druses venaient s'établir au milieu d'une population de femmes et d'enfants, et que leur vue exaspérait tellement qu'ils ne pouvaient répondre des vengeances qui seraient exercées sur ceux des Druses qui s'y rendraient pour leurs affaires. On m'a dit que, pour éviter les malheurs qui pourraient survenir, Daoud pacha faisait camper les Druses hors de Deir-el-Kamar ; lorsqu'ils avaient à lui parler, il allait les entendre à un moment de la journée.
11 s'est passé, il y a trois jours, à Beyrouth, une scène qui peint l'exaltation des sentiments de ces femmes chrétiennes qui attendent, sans -espoir et dans la plus profonde misère, la répression des crimes rpii les y ont plongées, et des indemnités qui les replacent dans leur première situation.
Un cavalier druse passait sur la place extérieure de la ville, lorsqu'il a été reconnu par une femme grecque d'IIasbeya comme l'assassin de son mari et de ses enfants; elle lui a sauté à la gorge, l'a renversé et l'a mis dans l'obligation de tirer son yatagan: mais, en ce moment, ses cris ont attiré quelques-unes
de ses compagnes, qui ont désarmé le Driise et l'ont maltraité de tout leur pouvoir. On l'a fait repartir de Beyrouth la nuit suivante.
Des scènes semblables ne sont pas faites pour rétablir le bon accord entre les populations chrétienne et druse ; mais elles sont la conséquence naturelle de la ligne de conduite suivie par le gouvernement turc et de la mauvaise foi de Fuad pacha, mauvaise foi qui, loin de cesser, augmente chaque jour et se manifeste plus que jamais, m'a dit M. Béclard, dans le règlement des indemnités à payer aux réfugiés de Damas, question depuis si longtemps à l'étude dans la Commission européenne et dont la solution n'est pas encore arrivée. La répression des outrages dont les chrétiens sont l'objet est toujours aussi imparfaite, et il. suffit que la réclamation de ces pauvres gens passe par nous pour qu'il leur en soit fait un crime.
Au reste, le désaccord des Commissaires européens encourage l'attitude de Fuad pacha à cet égard, car M. Béclard ayant porté, il y a quelques jours, au sein de la Commission une réclamation pour des outrages faits à des enfants chrétiens, l'un de ces Messieurs a voulu l'écarter comme n'étant pas de sa compétence et il a fallu que Fuad pacha lui-même déclarât qu'il était prêt à l'admettre.
D'après les rapports que j'ai reçus, les agents anglais continueraient à agiter beaucoup le pays. D'un côté, ils pousseraient les réfugiés au protestantisme, leur promettant que, le jour où ils abandonneraient leur religion et l'appui de la France, ils seraient protégés par les autoriti'S turques et par les Druses et rece-
vraient les in(lemnit(\s qui leur sont dues; de l'autre, leurs émissaires attribuent à l'Angleterre tout ce qui se fait en faveur des chn-tiens. C'est ainsi que, dernièrement, des gens arrêtés depuis longtemps à Damas au sujet du massacre, ayant été envoyés à Beyrouth, on a, avec persistance, fait courir le bruit que ces malfaiteurs venaient d'être emprisonnés sur la demande de M.Wood, ancien consul anglais à Damas, qui continue à voyager dans toute la Syrie.
Envoi du Fontenor/ dans 1 Archipel, instructions données, etc. Il part le 23 Juillet.
D'après le compte qui m'est rendu par le commandant de ce vaisseau, les 130 prisonnniers de Damas envoyés à Rhodes, y circulent en pleine liberté. Kurchid pacha occupe un très bel hôtel dans l'ancien arsenal et on prétend que le gou^'e^neur turc lui accorde une allocation de six mille piastres par mois. Les châtiments illusoires dont la plupart des conjurés des massacres de Syrie sont l'objet de la part de la Porte, donnent vraiment à penser que la responsabilité de ces atrocités doit remonter plus haut que les ministres de Damas et.de Beyrouth.
Les Russes ont envoyé à C'ronstadt deux frégates et une corvette. Ils ne gardent ici qu'une frégate, le Grand Amiral Gémira] et l'Oleg, avec une canonnière. Les Anglais, au contraire, ont peu à peu porté leur division de trois à six vaisseaux. L'Orion, qui a niouilh', ces jours-ci, venant de Corfou, a complété ce nombre. L'importance des événements ne me semble nullement justifier cet accroissement de forces.
Je ne puis rattribuer qu'au désir de ne pas nous paraître inférieurs. Je ne crois pas, en effet, pour le moment, à une nouvelle explosion du fanatisme musulman, bien que Je ne garantisse en rien l'avenir de la Syrie au milieu des causes de conflit qu'elle renferme dans son sein.
(Sondes faites par le Prométhêe^ pendant "20 jours ; envoi de YAlgésira!^ à Jaffapour qu'un certain nombre d'hommes aille à Jérusalem).
Sisné : DE Tin AN.
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Vaisseau La Bretagne. Bevroutli, le 1j Auùt 18U1.
Monsieur le Ministre,
Peu d'événements se sont passés depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire le 1"'' de ce mois à Votre Excellence. Autant (jue je puis suivre les faits, sans y prendre part, rien né me semble avancer dans la solution de la ([uestion de Syrie. L'amélioration de la position des chrétiens, l'indemnité à leur payer, l'organisation de la Montagne, tout me semble paralysé ou par des empêchements impossibles ou par une mauvaise volonté calculée. F*eut-ètre ces deux motifs existent-ils V Mais au milieu de cet état provisoire, la Turquie avance son œuvre, établit sa domination pesante, et les progrès du pays si féconds depuis quelques années ne peuvent que s'arrêter sous le joug de ce gouvernement rapace et inintelligent. Les tendances contraires des membres de la Commission européenne et la conduite évasive de Fuad pacha prolongent cet état de choses qui assure à la Turquie une prépondérance que les massacres de 1860 aui'aient dû amoindrir, tandis que les privilèges
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des Maronites et les indemnités des chrétiens de la Montagne disparaissent et vont faire d'une nation simplement tributaire des rayas de l'Empire ottoman. Il n'est pas de paysan dans le Liban qui ne sente ce que cette situation a de triste pour leur avenir.
M. Outrey, notre consul à Damas, qui avait proposé un projet d'indemnité pour les Damasquins, en prenant pour base le chiffre total de 150 millions de piastres, était venu à Beyrouth pour traiter cette question devant la Commission européenne. Il est reparti pour retourner à son poste. Il m'a dit, au moment de son départ, que Fuad pacha avait refusé à la Commission européenne, malgré les notes qu'il avait du recevoir de Constantinople et l'assurance que M. Béclard avait également de notre Ministre des Affaires étrangères, d'admettre d'autre chiffre pour l'indemnité que 40 millions de piastres, chiffre fixé par lui-même. On lui prête de vouloir encoi'e lui faire subir des réductions pour des matériau.v de reconstruction fournis, l'entretien de la garnison de Damas, etc.
Pendant qu'il traitait l'affaire devant la Commission, il faisait venir les réfugiés damasquins et leur disait de nommer des délégués avec lesquels il put s'entendre sur le paiement de l'indemnité. Les Damasquins, comprenant qu'une fois les délégués nommés, il chercherait à les gagner et rejetterait sur eu.v le défaut de paiement à l'égard des autres réfugiés, n'ont pas voulu tomber dans le piège et en désigner, malgré les menaces de Fuad pacha de ne leur rien accorder. Ils ont insisté sur ce qu'il y avait une Commission
européenne qui devait fixer le cliiffre de l'indemnité totale, et qu'une fois ce chiffre établi, il serait facile de sCutendre sur sa répartition.
On dit. d'un autre côté, que la population musulmane de Damas s'agite et montre de mauvaises intentions contre les chrétiens au sujet de la contribution dont on veut la charger pour le paiement de cette indemnité. 11 est facile à Fuad pacha de produire cette agitation s'il entre dans ses vues de prouver qu'il n'est pas possible sans danger de soumettre Damas à une contribution élevée ; mais il n'arrivera qu'à démontrer par là que c'était pendant la présence du corps d'occupation française qu'il fallait régler toutes ces questions, et que la mauvaise volonté qu'il a témoignée à son égard est la principale cause des •embarras qui pourront surgir actuellement.
Daoud pacha éprouve ses premières difficultés dans la Montagne. Il a commencé par déclarer le statu quo pour trois mois. Les troupes turques restent pendant ce temps dans les districts mixtes, et les Maronites désespèrent de les en voir sortir de longtemps. Un fait s'est passé dans les environs de Djezzin, qui ne contribuera pas à lui rallier les chrétiens et à combler le vide qui se fait, dit-on, autour de lui. Il avait envoyé des émissaires chrétiens à son service pour percevoir l'impôt à Niha. village voisin de cette petite ville. Les Druses ont refusé de payer et ont maltraité ces émissaires. Les chrétiens ont pris leur parti et il est survenu une rixe que les soldats turcs ont ari'ètée : mais les émissaires ayant maintenu la perception de l'impôt et ayant résisté aux officiers
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turcs, il s'est laissé persuader de les emprisonner.
Le gouverneur du Liban est venu passer deux jours à Beyrouth, chez Fuad pacha; il s'est rendu, ces jours-ci, à Tripoli, sur une frégate turque, et est allé de là rendre visite au Patriarche maronite. Il était accompagné des deux évéques de Beyrouth et de Saïda. L'entrevue a été courte. On prétend que Daoud pacha a demandé au Patriarche de le guider dans le choix des membres du Medjlis et que celui-ci lui a répondu que ses attributions toutes spirituelles ne lui permettaient pas d'entnu" dans des questions purement politiques.
Le vaisseau YAliirsii-ns est revenu, le P?, dune excursion à Jaiïa, pendant laquelle -M. le contre-amiral Paris et plusieurs officiers de l'escadre se sont rendus à Jérusalem....! La tranquillité est parfaite, grâce au bon esprit du gouverneur ottoman.
Les divers établissements religieux, sous la protection de la France en Syrie, viennent de célébrer lés distributions de prix annuelles. J'ai assisté à celle qui a eu lieu à Beyrouth, chez les Sœurs de Charité, et je me suis fait représenter à Antourah et à Ghazir par M. le Commandant du Mogador, qui a conduit sur les deux points Mgr le Patriarche de Jérusalemet le Consul de France.
Dans ces solennités, les Sœurs de Saint-\ incent-de- Paul, les Lazaristes et les Jésuites s'efforcent à l'envi d'exalter le nom de la France «pie leurs élèves sont habitués à considérer comme une nouvelle patrie, comme la protectrice née de la génération qui s'élève en Svrie à l'ombre de ses bienfaits. Il importe à
notre influence, présente et à venir, de soutenir ces établissements éminemment utiles et honorables pour notre Nation, et auxquels les Anglais et même les Prussiens cherchent à opposer des rivaux, mais sans aucune chance de succès, j'espère.
J'ai des nouvelles' du Fontenoy, du 5 Août, de Smyrne. Il y avait été très bien accueilli. Aucun vaisseau français n'avait paru sur cette rade depuis 18o"2. Il partait pour Salonique et devait ])asser le 15 Août au Pirée. Je l'attends vers le 25.
Sis;né : de Tinan.
api'eni>I(;e 3-?8
YIll
Vaisseau La Bretni^ne. Beyrouth. 2V) Août 18()0.
Dans mes précédentes lettres, j'avais l'honneur, Monsieur le Ministre, de rendre compte à Votre Excellence d'un voyage dans le nord du Liban que Daoud pacha avait effectué pour y faire une visite au Patriarche maronite; puis, plus tard, du départ de Fuad pacha sur le vaisseau-amiral turc pour Tripoli, dans le but apparent de se rendre par terre à Homs, Hamah et Damas.
Le jour commence à se faire sur le véritable motif de ces deux déplacements, et peut-être Votre Excellence jugera- t-elle comme moi, après avoir lu les détails qui vont suivre et le prix que les Turcs mettent à se l'attacher, que le chef maronite, Joseph Karam, méritait le jugement que j'ai j)orté sur lui dans ma lettre du 30 juin, et les regrets que je manifestais dans cette dépèche de ne pas l'avoir vu apprécier de la même manière par les })ersonnes investies de la confiance du gouvernement français. Le manque d'ap|tui de notre part, en ébranlant la confiance de ce jeune chef dans la protection qu'il-pouvait recevoir de la France, le place dans une position extrêmement
.'^l'i AIM'KNDICK
délicate [)ïir devant les autorités turques qu'il redoute, d'autant plus qu'elles le llattenl davantage. Il hésite, par la conscience (ju'il a du rôle peu lionorajjle (ju'elles s'apprêtent à lui faire jouer, à accepter leurs offres, tandis (jue, d'un autre côté, il sent la position })leine de périls que lui créent ses refus.
Le voyage de Daoud pacha dans le Kesrouan, c'est maintenant une chose qui ressort de toutes les correspondances bien informées dont il m'a été donné connaissance, avait pour but de faire cesser. le vide que les chrétiens laissent autour de lui et d'obtenir du Patriarche maronite qu'il lui désigne les membres du Medjlis et du grand Conseil (\i\\ doivent faire la base de son administration, et de le pousser à décider Karam à prendre du service dans le gouvernement de la Montagne.
En même temps que Daoud pacha se rendait à Dimman, chez le. Patriarche, sa suite faisait insinuer à Joseph Karam qu'd devrait y venir lui-même ; à quoi le jeune chef, (|ui ne voulait pas s'y rendre, répondit que, par discrétion, il devait éviter de se mettre en tiers dans une pareille entrevue, sans une invitation formelle.
Daoud pacha ne profita pas moins de sa présence dans le nord du Liban pour faire venir la famille des Abou-Saab, fort intluente du tenqjs du dernier Caimacam de la Montagne, l'émir Béchir Ahmid, et qui avait profité de sa position pour exercer des exactions sévèrement réprimées plus tard sous la caïmacamat de Karam. Le nouveau gouverneur lui a déclaré qu'il y avait un lionune parmi eux qui avait toute sa confiance,
qui était >on bras droit, sur loquet il comptait pour faire régner l'ordre et la Justice, qu'ils devaient avoir pour lui obéissance et respect, et que cet homme était. Joseph Karam.
Il donna, en se rendant à Tripoli, un rendez-vous sur la rente à Karam, auquel celui-ci ne put se rendre, l'invitation lui étant parvenue trop tard, et de Tripoli il lui écrivit encore en le priant de venir à Beyrouth où il l'attendrait pour conférer des événements qui s'étaient passés depuis leur séparation.
Joseph Karam, qui désire évitera tout prix de jouer un rôle dans l'application de la nouvelle Constitution, parce qu'il prévoit que les Turcs veulent arriver à enlever peu à peu à la Montagne tous ses privilèges, qui craint, s'il occupe un emploi, d'avoir un jour ou l'autre k refuser l'obéissance à Daoud pacha, si la question de désarmement du Liban est décidée et de payer de sa tète ce refus à l'autorité, dont il serait devenu l'agent, a fait dire au Mushir qu'il pouvait compter sur tout son empressement à faire régner l'ordre et la trampiillité, mais qu'il ne voulait pas d'emploi, qu'il vivait retiré à Ehden, qu'il y resterait au milieu de ses compatriotes, et que toutes les obsessions dont il serait l'objet n'auraient d'autre résultat que de le forcer à quitter la Syrie.
Je sais que ce projet est presque arrêté chez lui. Il a parlé de se rendre, soit chez les Kurdes avec lesquels il a des alliances, soit en France, soit en Grèce. Un mot du gouvernement le ferait de suite partir pour la France.
C'est à la suite de ces démarches infructueuses de
Daoud pacha que Fuad pacha, abandonnant la Commission, ses travaux, le règlement des indemnités, etc., clc, est i)arti lui-niènie ])()ur Tripoli et s'est dirigé sur Eliden, où il a reçu la visite du Patriarche maronite et où K'aram, ne vouhint pas briser les vitres, lui a fait une réception magnilique.
La conduite de Fuad pacha, dans cette circonstance, a été celle de l'habile homme que je vous ai dépeint dans mes différentes lettres. Il est descendu de cheval pour aller à la rencontre du Patriarche maronite, venu au-devant de lui et, à peine arrivé à Ehden, est allé lui faire une visite dans laquelle il a olfert mille francs pour la restauration de l'église du village, et a demandé au Patriarche une petite croix et une médaille de la sainte Vierge comme souvenir. Les prévenances dont Joseph Karam a été accablé n'ont pas été au-dessous de celles dont il a entouré le Patriarche. Après l'avoir l)ressé de toute manière d'accepter une position que Karam refusait de son mieux tout en se demandant si Fuad pacha ne finirait pas par le faire arrêter, ce dernier s'est fait conduire à Baalbek par Joseph Karam et il y a obtenu la promesse qu'il se rendrait à Deirel-Kamar pour faire une visite à Daoud.
Karam a quitté Ehden sentant qu'un dnnger le nieiiarail : mais comme vm hounue placé sur le bord d'un pr('cipice, cherchant en vain une branche à laquelle s'arrêter dans sa chute et qui, ne la trouvant pas, se laisse aller de guerre lasse.
J'ai eu conunuiiicalioii, avaiil-hiei-, d'une lettre conlidenlielle li-es ])i-êve qu'il écrivit à un de ses amis de l^eyroulli. à sou arrivée à Deir-el-Kamar, dans
laquelle il lui dit que, cédant aux instances de Daoud pacha, et dans la crainte d'éveiller des soupçons que ses refus réitérés Uniraient par soulever, peut-être aussi parce qu'il ne se sentait plus libre de ses mouvements, il a accepté le gouvernement du district de Djezzin, mais qu'il a refusé obstinément le commandement de la milice qu'on voulait lui donner en même temps, et il ajoute : « Je compte quitter le gouvernement de Djezzin dés que la Tranquillité sera rétablie ».
La position du gouverneur de Djezzin sera des plus difficiles. Cette ville est située au milieu des districts mixtes du Sud, en plein pays druse : et dans cette situation isolée, Karam, séparé du nord de la Montagne où est sa force et où la population lui est dévouée, ne peut que succomber. Quel sera le moyen que les Turcs emploieront pour arriver à ce résultat ? C'est ce qu'il est difficile de dire encore. L'important pour eux est d'enlever à. la seule individualité qui puisse maintenir dans le Liban une ombre d'indépendance nationale et grouper autour d'elle les chrétiens au jour du danger, toute espèce de pouvoir réel et de popularité.
Il a fallu toutefois que Fuad pacha estimât à uji haut prix le succès de sa démarche pour que, dans sa haute position, il se soit décidé à la tenter par de pareils moyens, comme il faut aussi que Joseph Karam, qui sait fort ])ien le piège qu'on lui tend ainsi qu'à ses amis, ait compris l'impossibilité de s'y dérober sans qu'une main secourable lui fût tendue.
J'avoue que je prends un vif intérêt, sans y prendre
aucune part, même indirecte, an développement de cette lutte où sonl aux prises, d'un côté, la force et l'astuce, de l'autre, le courage malheureux allié à une nature droite et loyale. Je regretterai de voir lui événement fâcheux priver le Liban, à un moment donné, du seul homme qui, dans les événements de 1S()(). ail donné Ja ]ireuve de son initiative et de son énergie, et qui par son altitude courageuse a empêché le cours di's malheurs de s'étendre. De plus, Joseph Karam est, malgré tout ce qu'on a pu dire, dévoué à la France. Il sait fort bien que nous sommes la seule natioii voulant réellement et faisant le bien de la Syrie. Ses amis, ses conseillers sont des Français, et si des divergences d'opinion se sont produites entre lui et quelques-uns de nos représentants ^au sujet d'un memljre de la famille Chéhab, l'émir Medjid, le silence qui s'est fait autour de ce nom, depuis que l'armée est partie, prouve d'une manière surabondante que cette élection n'avait pas de racines dans la population et (pic li^mir Medjid ne pouvait lui donner aucune des garanties quelle sentait nécessaire à la sécurité.
l)'un autre côté, Fuad pacha, qui connaît la droiture des sentiments de Joseph, sait qu'une fois (ju'il aura accepte une position de la l'orti'. il n'aura rien à redouter de lui et de sa tidclilé. Il sait combien tous les gens du district du Djebitel et du Kesrouan étaient satisfaits de h' voir se tenir à l'écart, et que de toute manière il détruit sa j)0{iularil(' dans tout le pays en le forçant à accepter un enq)loi, et surtout en l'éloignant. Enlin, il le place dans une partie de la Mon-
tagne où les révoltes desDruses et des chrétiens entraîneront des désordres. Daoud pacha conservera toujours Karam sous sa main et aura toujours des soldats turcs, et Dieu sait ce qui peut en résulter pour Joseph Karam.
Pendant que le Commissaire extraordinaire de In Porte tend si bien les lils du réseau qui doit un jour priver le Liltan de sa liberté, le véritable ]»ut de sa mission, celui de réparer Ips maux causés parles massacres, me parait singulièrement négligé. J'ai reçu encore une supplique des malheureux réfugiés de Sour, qui sont avec ceux de Saida dans le même état de misère. Ces pauvres gens attendent que la Commission eui'opéenne les i-etire d'une situation de plus en plus inloléra]»l€ et qui dure depuis plus d'un an. L'indemnitt'^ qui les faisait vivre est de plus en plus irrégulièrement payée, car ils attendent quelquefois vingt-cinq jours les 15 centimes qu'on leur donne pour salaire.
Depuis quelque temps, on me dit que Daoud pacha a communi(]ué à l'evèque maronite Boutros-Rostani, de v'^^aida, l'intention de nommer au gouvernement de l'un des districts du nord du Liban, l'émir Medjid Chéhab. Hier, on m'a annoncé (juil venait d'être appelé à Deïr-el-Kamar. L'émir Medjid Cliéhab, qui pourrait exercer quelque intluence chuis les districts mixtes, n'en aura aucune dans le Nord. C'est sans doute ce que veut Fuad pacha, et c'est la contre-partie de la nomination de Joseph Karam à Djc/.ziii.
Siané : de Tin an.
Vaisseau La Bre(ag/ic. Beyrouth, le 12 Septembre IStil.
Monsieur le ^liiiislre,
Depuis ma dernière dépêche sur les événements du Liban, j'ai su que le chef Joseph bey Karam, apî'ès avoir occupé nominativement, quelques jours à Deirel-Kamar, la position de gouverneur de Djczzin, avait donné sa démission. L'émir Medjid Chéhab, l'ancien candidat au gouvernement général du Liban, a été nommé muhdir du district du Kesrouan ; l'émir Mourad Bellama, uuihdir du district maronite du Meten ; son frère l'émir Abdallah Bellama a été nommé à Zahlé. Un Grec schisnuitique, ancien secrétaire dû Caïmacam du Nord, Bécliir Ahmed, est muhdir du Koura, district situé près de Tripoli.
L'émir druse Melhem Rosselan, oncle de l'ancien Caimacam druse, au moment des massacres, est nommé muhdir de tout le pays habité par les Druses. L'émir Aïssa Chéhab, «pii s'est assez bien montré et qui a un [)eu mieux n'sistc' (pic les autres, lors des massacres de 1800, a été appelé à Deïr-el-Kamar où Daoud pacha le garde, dit-on, pour lui donner le
commandemenl de la force militaire appelée à faire la police.
Toutes ces nominations ne se sont pas faites sans tiraillements et sans dilïicultés (1).
L'Evèque maronite de Beyrouth, Mgr TobiasAoïuid, personnage très remuant, dit-on, s'est intronisé à Deir-el-Kamar et cherche à exercer sur ces nominations une inlluence qui déplaît à ceux des chrétiens qui l'accusent d'avoir été, par sa turbulence en 1860, une des causes de leurs uialheurs.
Dés son arrivée à Deir-el-Kamar, Joseph Karam a saisi ce prétexte pour donner à Daoud pacha la démission qu'il s"(''tait réservé de lui présenter dés qu'il le jugerait convenable, son but n'ayant jamais été de conserver une position qu'il jugeait pleine de dangers pour lui ; mais bien de pc/rmettre au gouverneur général, sur la demande qu'il lui en avait adressée, de s'appuyer de son acceptation pour entraîner celles d'autres personnages, qui hésitaient à se laisser revêtir de divers emplois. Aussi, l'émir Mourad Hellama, habitant le Meten, district dans lequel il peut attirer sous ses ordres deux ou trois mille comi luttants, a refusé à plusieurs reprises le poste de muhdir du Kesrouan où, par suite du même esprit qui faisait désigner Joseph Karam pour le district de Djezzin, Daoud pacha voulait d'ajjord l'envoyer. De guerre lasse, on s'est décidé à lui donner le Meten, et alors l'émir Medjid Chéhab a été envoyé dans le Kesrouan.
Les habitants de Zahlé, qui sont des Grecs unis,
(1) Plusieurs nominalions n'ont pas élé maintenues. Ainsi Hassan Chéhab l'ut noiomé muhdir ilu Koura ;\ la place du Grée sehisiiiali<iue.
n'ont pu accepter avec plaisir, ma-t-on dit, l'émir Abdallah Bellama,qui est de race maronite et qui a embrassé le rite p:vfc par suite de quelque dissension.
En général, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire dans mes précédentes lettres, la conduite sans énergie et sans courage des émirs, dans les massacres de 1860, a achevé de leur aliéner l'affection de la Montagne.
En quittant Deir-el-Ivamar, après avoir donné sa démission, Joseph Karam a passé devant Beyrouth, retournant à sa maison particulière d'Ehden^ où il compte vivre en dehors de tout ce qui se passe dans le Liban, si lamour-propre froissé de Fuad pacha le laisse jouir en paix de la vie privée. Il est venu à bord me faire ses adieux et m'a parh' de la position fausse dans laquelle la persistance de ses refus le place devant l'autorité toute -puissante du Commissaire général ottoman; mais il n'a pu se méprendre, m'at-il dit, sur le Itut de sa nomination dans le petit district de Djezzin, où les chrétiens sont entourés de tous côtés par les Druses, cultivant en- général des terres qui appartiennent à ces derniers, et où les dilïicullés de toute nature ne peuvent manquer de s'élever, difficultés que l'absence d'aucune force l'aurait toujours empêché de vaincre.
w 11 était évident, m'a-l-il dil, que, en mi^plavant là, on voulait me perdi'e. J'aurais accepté de grand cieur le commandemeni de la petite force militaire du Lilian si j'avais eu conhance dans Daoud pacha cl dans l'indépendance de sa position. Bien n'aurait plus
AlM'KXniCE IV.VA
convenu à mes goûts. Mais je voyais là un autre piège encore plus dangereux. Tôt ou tard, et peut-être avant peu, les Turcs e.xigeront de Daoud pacha le désarmement du Liban. Il ne pourra pas le leur refuser, il est leur homme, ^falgn'' les conventions qui ont pu être faites à Constantinople, le lirman du ^Sultan qui l'institue et qui nous a été lu, nous dit qu'il est révocable, et il ne voudra pas être révoqué. En acceptant la position de chef de la force militaire, ou j'aurais eu à refuser de procéder au désarmement, et je pouvais payer ce refus de ma tête, ou je devenais l'exécuteur d'une mesure qui sera la ruine de la Montagne. Nous avons appris par une trop l'écente expérience ce qu'il en a coûté aux habitants de llasbeya et de Deir-el-Karnai- pour avoir livré leurs armes. Jamais je ne me prêterai au désarmement. Nous savons ce qui attend les chrétiens d'Orient, nous savons (jue le chef des Ulémas de Constantinople a déclaré que leur destruction est nécessaire à la dignité de l'Empire ottoman, et principalement celle des chrétiens de Syrie.
« Des hommes intelligents comme Ahuied pacha, le seraskier de Damas, et comme Tahir pacha n'auraient pas agi sans ordre supérieiir. Les soldats turcs ne quitteront la Montagne que lorsqu'elle sera réduite au dernier degré d'abaissement et de uiisêre, et dans cette voie, Daoud pacha ne peut être que l'instrument de la Turquie et de Fuad pacha. Je suis daus une position très malheureuse. On attribue au dépit d'une ambition non satisfaite la conduite que je tiens ; elle n'est que le résultat de uies convictions. Le pays
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est désuni dans un moment où il aurait besoin, au contraire, de concentrer tous ses efforts. J'aurais voulu travailler à cette réunion, sous la protection de l'armée française, pendant que j'étais caimacam provisoire du Nord. J'avais des propositions écrites de Musulmans, de Druses, de Métoualis qui demandaient à se grouper autour de moi soug l'égide de son drapeau ; mais les divers événements qui se sont passés cet hiver m'en ont empêché. Maintenant, je compte vivre dans la plus^ grande obscurité, émigrer en Grèce, si on m'inquiète et si on me retire le moyen de gagner les montagnes de l'intérieur ».
D'un autre côté, on dit que l'émir Melhem Rosselan, nommé chef des Druses, ne se soucie pas d'occuper la position qui lui est offerte. Les Druses sont désorganisés par l'éloignement de leurs chefs qui sont en prison et en exil. Le territoire sur lequel ils sont appelés à se gouverner directement est beaucoup plus restreint qu'avant les massacres. En résumé, ils sont plus qu'autrefois dans la dépendance des Turcs.
Au milieu de ces difficultés, de ces divisions, qui détruisent toute espèce d'autorité dans la Montagne, celle de la Turquie grandit chaque jour, et le but poursuivi en organisant les massacres de 1860 approche de plus en plus de sa réalisation.
Fuad pacha n'est pas encore revenu de Damas.
J'ai su par le Prométliôe, que j'avais envoyé à Larnaca, que depuis rinlernement de Tahir pacha, à Nicosie, une agitation, qui n'est pas habituelle, régnait dans cette parlie de l'île de Chypre. Un événement futile avait manqui' d'y auieuer des désordres; mais
la présence du Con^iul de France, qui s'y était rendu. avait pu les conjurer.
UEylau, que j'avais envoyé à Jaffa, et ÏI ntpériiil, qui a mouillé "24 heures devant Kaiffa, ne m'ont rien fait connailre dr saillant de cette partie du littoral. Il en est de même de Sour et de Saida que le Colberl a récemment quittés.
En général, tout est jran(|uille en ce moment, et le pays me paraît plus calme qu'il y a deux mois sur tous les points du littoral.
Si2:né : de Tin an.
XM] APPENDICK
Vaisseau L() /irofa<^ne. \c 2,j Septcnibro 1861.
Monsieur le Ministre,
Depuis l;i dernirre lettre ({ue j'ai eu Ihonneur d'écrire à Votre Excellence, il ne s'est passé aucun/ événement digne de lui être relaté. La tranquillité continue à régner. Fuad pacha est toujours à Damas, où il compte, à ce qu'il paraît, faire un long séjour, car il y a appelé son harem et y a convoqué la Commission européenne pour le règlement des indemnités, question dont la solution semble toujours s'éloigner. M. Béclard est parti le '2[ pour Damas, où il s'attend à faire une absence d'un mois à six: seuiaines.
J'ai profité de l'intervalle de deux courriers pour faire exécuter à làBretagnp un tir à boulet, que notre départ des îles d'Iiyères avait fait remettre, et commencer au //e</oN/a/j»/e et Il ïlinpih-'tal le second tir de l'année que je ferai opérer successivement par les autres vaisseaux.
Ijlmpérial s'est ensuite rendu à Jatfa, où il a séjourné pendant une semaine, ce qui a peruiis à une partie de ses olRciers, de ses maîtres et aux
hommes d'élite de son équipage, de visiter Jérusalem. Cette partie de la Palestine est également tranquille.
Nos officiers ont reçu de M. Barrère, notre consul à Jérusalem, le même accueil empressé et la même hospitalité que ceux qui les ont précédés.
Après avoir effectué son tir de canon, le Redoutable est resté sans voiles pendant toute la semaine. La Bretagne s'est rendue à Larnaca et à Tripoli, on grande partie à la voile, pour l'instruction de son équipage.
La situation de l'île de Chypre est celle dont je vous ai informé dans mes précédentes lettres. Les Grecs y ont pris le dessus, par leur nombre et leur influence, sur la population turque. Elle n'est pas moins tranquille depuis l'arrivée de Tahir pacha et des prisonniers druses qui jouissent, à Nicosie, le premier, de tous les dehors d'une grande considération, les derniers, d'une liberté presque complète.
A Tripoli, le pays est calme. La Montagne, dans ce moment, y jouit d'une grande indépendance. Les paysans, ayant chassé les émirs qui les dépouillaient par leurs exactions, ont, en général, une grande aisance. D'après ce que me disait M. Blanche, le vice-consul de France, un de ses hommes le plus au courant de la situation du pays, le paiement de l'impôt, que la nouvelle Constitution permet à Daoud pacha de doubler, ne s'effectuerait pas sans résistance, s'il était tout d'un coup augmenté dans cette, proportion. Quant au désarmement des habitants, il est à désirer que la faculté de l'opérer laissée au gouverneur général du Liban, ne soit pas de longtemps mise
à exécution, car elle entraînerait, dans la parlie du Nord, une résistance qui deviendrait la cause de nouveaux désordres.
L'émir Medjid Cliélial) ayant pi'is la direction du Kesrouan.a envoyé des émissaiy.es annoncer sa nomination à la position de Mulidir. Dans le district de Bécharré, au-dessus de Tripoli, les habitants ne les ont pas reçus. Dans celui d'Eliden, qui est limitrophe et où Joseph Karam exerce son influence, il les a accueillis comme les envoyés de l'autorité, son int^ention étant d'aider et non d'entraver la marche du gouvernement de Daoud pacha, tout en restant en dehors de ses actes et conservant sa liberté d'action. L'émir Medjid n'obtiendra que ditiicilement,dans cette partie vivace et forte de la Montagne, l'autorité suffisante pour y gouverner.
Dans la partie du Liban éloignée du littoral qui est par la latitude de Saida et de Sour, les chrétiens, loin d'être dans une situation aussi prospère que celle du Nord, sont encore dans une position à peu près aussi misérable qu'après les massacres ; les ruines des villages ne sont pas relevées, la répression^n'a jamais existé, aucune indemnité n'a été payée aux habitants; ils savent où sont les chevaux, les bœufs de labour (jui leur ont été volés par leurs meurtriers, mais ils ne peuvent se les faire rendre. Ce n'est que bien à la longue que pourront se fermer les plaies faites à ce malheureux pays par les événements de
Signé : de Tin an.
Al'PENKlCK 339
9 Octobre 18(31.
Monsieur le Ministre,
L'amiral Mundy, dont la santé est altérée depuis longtemps et qui avait reçu de l'amirauté anglaise l'autorisation de se rendre avec son vaisseau sur tel point de la Méditerranée où il aurait espoir de se remettre, est parti avec VHannibal pour Larnaca. Il veut faire route delà pour Malte, si, après y avoir séjourné quelque" temps, il n'éprouvait pas un mieux sensible. Il a laissé le commandement de l'escadre anglaise à M. le capitaine Mason, du César.
Le contre-amiral russe Schestakoff est parti pour Ayas, baie d'Alexandrette, avec trois frégates et une corvette, laissant à Beyrouth un seul yacht à vapeur pour l'informer des mouvements de l'escadre française. Son intention est de ne plus revenir à Beyrouth, si nous sommes rappelés en France dans quelque temps.
L'amiral turc, Mustapha pacha, après avoir renvoyé successivement tous ses navires à cause des mouvements du Monténégro, a transporté son pavillon de
Mushir sur une corvette à rames, qui n'a plus pour compagnon qu'un aviso de cent chevaux environ.
Je viens d'apprendre que M. le comte de Chambord est arrivé ce matin à Beyrouth, par le paquebot du Lloyd. Il se rend à Jérusalem.
La situation du pays est toujours calme en apparence, sans que l'antagonisme des races chrétienne et ottomane cesse d'exister sur différents points. Les choses en sont venues à un tel degré quei l'on doit s'attendre, je crois, à les voir vivre dans une hostilité permanente. L'opinion généralement répandue, et celle que je vous ai émise moi-même, dans' ma dernière lettre, donne tout lieu d'espérer que cette hostilité sourde ne se traduira pas, de quelque temps, en désordres graves;' mais je crois qu'il est bon que la France ait toujours en Syrie une division légère assez nombreuse pour montrer le pavillon partout où il sera nécessaire.
Tout donne lieu de supposer que, dans leur propre intérêt, les autorités turques ne trameront plus de complot pareil à celui qui a amené, en 1860, les événenements de Damas et du Liban ; mais ce ne sera qu'au moyen d'une intervention active qu'on pourra les empêcher d'en revenir au système d'avanies qui est dans leurs habitudes invétérées.
La tranquillité de la Montagne ne me semble pas assise sur des bases bien assurées. Il paraît que les Druses sont fort mécontents des Anglais et des Turcs. Ils voudraient sortir du Hauran et rentrer dans le Liban. Je sais (pie deux de leurs principaux chefs, Khahar bey Ismaël et Atrasch, dont on avait fausse-
ment annoncé la mort, ont envoyé, ces jours-ci, un de leurs affiliés à un filateur français pour savoir ce que ferait la France s'ils entamaient une alliance avec les Maronites pour chasser les Turcs du Liban. Cette alliance n'ayant aucune chance de réussir, dans ce moment, après les massacres qui ont élevé entre les deux nations une barrière de sang et de haine, je ne pense pas que les chrétiens y accèdent même en petit nombre ; mais cette démarche prouve la tournure que prennent les idées de l'aristocratie druse. Déjà, avant le départ de M. le général de Beaufort, une semblable tendance avait commencé à se manifester chez elle.
Les chrétiens sont, d'un autre côté, divisés entre eux ; le pays a tellement besoin de respirer et de se refaire, que la principale préoccupation des Montagnards du centre du Liban doit être d'assurer leur
existence.
Signé : de Tin an.
Dans cette lettre du 9 Octobre, l'amiral de Tinan écrit au Ministre de la Marine :
« Je viens d'apprendre que M. le comte de Chambord est arrivé ce matin à Beyrouth ».
L'amiral Gicquel des Touches donne,sur ce fait, les détails suivants :
« M. l'abbé Bourgade, aumônier de la BrotRgnn, était allé, le 10 Octobre, le matin, à terre, vers huit heures. Il entra dans ma chambre, tout ému, pour me
dire la présence du prince dans un hôtel, où il l'avait aperçu. Je le rapportai à l'Amiral, et au même moment, pendant l'inspection de l'équipage et pendant que la musique jouait sur la dunette de la Bretagne, le pauvre exilé passa, sur le bâtiment autrichien, à poupe de notre vaisseau, voyant sous un pavillon étranger cette escadre française sur laquelle il ne pouvait mettre le pied. »
« La constatation de lin utilité de lexpédition coûteuse française, faite en Syrie, dit l'amiral (iicquel des Touches, constatation constamment renouvelée et prouvée par la correspondance de l'amiral deTinan, ne pouvait être bien accueillie par notre gouvernement. On le lui fit sentir en ne lui répondant pas. Mais, lui, ne cessait de dire la vérité.
« Enfin, le 14 Octobre, une dépêche télégraphique, arrivée à Alexandrie, nous fut apportée parLe Requin, qui y stationnait. Elle était chiffrée, et du 10 Octobre.
L'amiral y répondit par la lettre suivante du même jour, 14 Octobre.» (Mémoire inédit sur la Syrie) :
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que Le Requin a mouillé aujourd'hui sur rade de Beyrouth, m'apportant votre dépèche chiffrée du 10 Octobre, 1 h. 25 soir.
Je donne des ordres pour que l'escadre soit en mesure de partir le 17, dans la matinée. Ce délai nous
est nécessaire pour régler les comptes et compléter à la division navale de Syrie les vivres et les rechanges que nous serons en mesure de lui donner, et embarquer dans les batteries le charbon qui doit assurer le retour en France des vaisseaux qui consomment le plus de combustible.
Conformément à vos intentions, le Redoutable va faire dans l'Archipel une tournée semblable à celle que le Fontenoy a exécutée au mois d'Août. Je lui donne l'ordre de revenir à Toulon, vers le 5 Novembre.
Je détacherai ïEylRU et V Impérial en passant devant la Sude, et je ferai route, avec La Bretagne, VEylau et le Fontenoy, pour rentrer à Toulon.
Signé : de Tinan.
« L'Amiral donna avant de partir ses ordres cachetés aux vaisseaux qui devaient nous quitter en route ; il compléta les vivres de la division de Syrie qui était composée du Mogador, du Colbert et du Caton, en remplacement du Prométhée, renxoxé en France pour passer au bassin. Le 17 Octobre, l'escadre de l'Amiral de Tinan leva l'ancre et rentra en France. » {Amiral Gicqiiel des Touches). »
Dans la brochure Souscription recueillie en faveur des Chrétiens de Syrie, l'abbé Lavigerie. après avoir indiqué en détail la répartition des sommes qu'il a reçues, ajoute :
« En résumé, nos distributions et nos dépenses s'élèvent, comme on le voit, cà la somme de 1,575,159 fr. 14 c.
« Nous avions reçu ^, 136,791 fr. 93.
« Il nous restait par conséquent en caisse, le 6 mars 1861, 561,631 fr. 79 c., et, de plus, 7,708 fr. 25 c. pour intérêts des sommes momentanément déposées au Crédit foncier. Cette somme se distribue déjà.
« Je n'ai point mentionné, dans cet exposé, des sommes distribuées par des personnes honorables, qui nous ont servi d'intermédiaires ; des distributions faites par nous-mêmes, durant notre séjour en Syrie, soit à des familles ruinées, soit aux pauvres qui se pressaient partout à notre porte. »
Dans ce résumé, il n'est question ni du million envoyé à Beyrouth dans le courant du mois d'août 1860, ni des sommes recueillies par le P. de Damas après le retour en France de l'abbé Lavigerie.
L'abbé Lavigerie dit encore dans sa brochure :« La collecte d'ornements n'a pas été relativement moins considérale que celle de la souscription. Nous avons reçu prés de huit cents oi'nements complets, sans compter un bon nombre de vases sacrés, de croix, de
chandeliers, etc Notre œuvre a recueilli, soit en
argent, soit en nature, une valeur de prés de trois millions de francs «; et seulement durant les mois d'octobre, novembre et décembre 1860, les sœurs de charité de Beyrouth ont distribué aux réfugiés de la Montagne et de Damas des Vêtements pour 20,568 fr.
L'Œuvre avait fait appel à la France en faveur des malheureuses victimes des Turcs. Cet appel fut le signal d'un admiraltle élan de charité.
Tableau statistique indiquant la Population des Districts du Liban t'
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Chehar ....
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Kharroub . .
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Bechàra . . .
Merdj-Ayoïr. .
Houlev ....
Hasbava. . .
Uacheva . . .
Bekàa
Bàalbek . . .
Totaux . . .
(1) Ce tableau se trouve sur la Caria du Liban, d'après les reconnaissances de la Driçjade lopographique du Corps expéditionnaire de Syrie en 186O-I86I. dressée au Dépôt de la Ouerrc parle Capituine d' Etat-Major Gélis, sous le ministère de S.E. le Maréchal comte Randon, l«b..