‹ Le Liban et l'expédition française en Syrie, 1860-1861. Documents inédits du Général A. DucrotChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Syrie

Description de la Syrie. — Les races : Maronites, Druses, Métoualis. — Population.

Pour l'intelligence des événement.*^ qui vont .suivre, il importe de décrire la région du Liban et de jeter un rapide coup d'œil sur son histoire.

La Syrie est coupée par deux chaînes de montagnes, laissant entre elles des .vallées longues et étroites qui s'étendent du Nord au Sud. Ces montagnes sont le Liban et F Anti-Liban.

Le Liban est la longue cliaînc qui court du nord au midi de la Syrie parallèlement à la mer Méditerranée, entre Tripoli au Nord et Saïda (Seyde, antique Sidon) au Sud. Une langue de terre assez étroite et fertile sépare le pied de cette chaîne du bord de la mer, où s'élèvent les trois villes iiuportanîes de

Tripoli, Beyrouth et Saïda (1). Derrière cette ])ande littorale se dresse la cliaîne du Liban. Au sudest de Damas, est situé le llauran, pays habité par des tribus nomades de Bédouins, par des Druses et des chrétiens grecs-catholiques. Il comprend, dans une acception générale, le plateau montueux qui s'étend à l'est du Jourdain et au sud de Damas, plus particulièrement le petit massit qui occupe le centre (2).

La chaîne du Liban peut se diviser en deux grandes parties : au Nord, en face de Tripoli, de Djebaïl et de Beyrouth, le Kesrouan ; au Sud, en face de Saïda, le Chouf, f t entre elles, le Meten à la frontière du Kesrouan, et le Raz-el-Meten à la frontière du Chouf.

Du côté de l'Orient, le Liban s'abaisse vers la vallée de la Bekaa, la terre de Chanaan, appelée par les anciens Cœlé-Syrie ou Syrie creuse. Cette plaine, aujourd'hui la Cœlé.syrie, arrosée par l'Oronte (3), le Litany et le Jourdain, est comprise entre le Liban et l'Anti-Liban et est traversée par la route de Beyrouth à Damas. <( Elle commence au Sud, entre le pays de Tym et le Djebel-el-Aamil, et va du Sud au Nord ;

1(1) Celte zone représente l'ancienne Phénicie. C'est là que s'asseyaient les capitales phéniciennes : Tyr, Sidon, Bérite : les modernes : Sour, Saïda, Beyrouth. Plus au nord, se sont développées les cités latines de Tripoli et d'AIexandrette, et au sud, Caïlïa, St-Jean-d'Acre et Jaffa. (P. Rœderer : Ld Syrie et la France, p. xxvii).

(2) Le Hauran proprement dit comprend le Djebel Hauran et le Ledja.

(3) Sur les rives <le^ l'Oronte s'élèvent de vieilles villes : Homs, Hama et Antioche, aujourd'hui Antakieh.

LA «îYRIE

étroite d'abord à la hauteur de Saïda, elle s'élargit ensuite en face de Beyroutii ; vis-à-vis du Djehaïl elle devient la plaine de Baalbek et va se confondre à la hauteur de Iloms avec les deux chaînes de montagnes qui l'enfermaient à l'est et à l'ouest » (1).

La chaîne de l'Anti-T.iban se dresse à l'est de celle vallée et va du nord au sud, parallèlement au Liban, pour se terminer par le haut massif du mont llermon.

A l'est de l'Anti-Liban s'étend le steppe désertique ou désert de Syrie, et sur la lisière du désert commence la plaine de Damas, véritable oasis d'une admii'abh^ terlilité, due à la masse d'eau qui descend de l'Anli-LiJjan. C'est au milieu de cette plaine qu'est située Damas, ville très active grâce au commerce de ses cuivres et à ses damasquineries.

Au milieu du dix-neuvième siècle, le Liban était habité par quatre races principales : les Maronit(»s, les Druses, les Métoualis et les Grecs.

Les Maronites étaient établis sur le versant occidental du Liban, enlic le Xahr-el-Kelb, qui se jette dans la mer au nord de Beyrouth, et le Xahr-el- Barid, dont l'embouchure est au nord de Tripoli- " Fixés d'abord, dit le général Ducrot, sur les bords de la mer, sous la protection directe des postes croisés de Tripoli, Beyrouth et Saïda (l'anciemie Sidon), refoulés ensuite par les conquêtes musulmanes dans

(1) Général Ducrot, Documents inéilits.

les inaccessibles vallées du Kesrouaii, ils s'y luulliplièreiit sans que personne songeât à les persécuter, ils s'y groupèrenl s(>u> raulorilé de chefs ou cheiks, c'est-à-dire les plus notables par leur famille et leur fortune » (1). Ils exerçaient sur le peuple une influence purement morale.

Plus lard, bon nombre de Maronites s'établirent aussi dans le Meleii, puis à Deir-el-Kamar et à Djezzin (2).

Laborieux, énergiques el industrieux, les Maronites transformèrent vite le sol ingrat et pierreux de la montagne en une terre d'une belle fécondité, el sur leur nouveau territoire s'élevèrent des églises, des couvents, des maisons d'éducation. Nulle puissance n'égalait pour eux celle des prêtres et des religieux, surtout celle des évoques, toujours mêlés aux actes de la vie populaire. Tous groupés autour de leur chef religieux, le patriarcbe maronite, ils se rattachaient au catholicisme romain, tout en conservant le mariage des prêtres el quelques différences- liturgiques et de discipline très sagement tolérées.

D'où vient le nom de cette nation et quelle fut son origine ? De la Roque, qui a longtemps séjourné en Syrie et au Liban, et a étudié consciencieusement son

(1) Général Ducrot, Documents inédits.

(2) Les Maronites vécnrent d'abord en masse dans la parlio septentrionale dn Liban du côté des cèdre.s de Bafroun et de Djebaïl. C'est sous les émirs Ma'an et Chehab qu'ils se répandirent dans la montaarne et peuplèrent les dislricls de Kesrouan et du Mefen. (R. Risfelhueber, Traditions friinçiiises nu Liban, chap. P'").

histoire et ses mœurs, écrit dans son \'oijage de Syrie et du Mont-Liban : « Il n'est guère de point d'histoire plus emharrassé et qu'on ait encore moins éclairci que celui qui concerne le nom et l'origine des Maronites. D'un côté, la plupart des auteurs latins qui ont traité cette matière, disent des choses fort incertaines et toujours peu favorables à cette nation ; et de l'autre, il s'est trouvé des sçavans parmi les Maronites cpii, (Ml défendant la tradition de leur Eglise, ont entrepris de réfuter ces écrivains et de substituer à des faits qu'ils soutiennent être fabuleux, d'autres faits qu'ils donnent pour certains et incontestables » (1).

Parmi ces écrivains, il faut citer Guillaume, archevêque de Tyr, qui prétend que les Maronites tirent leur nom d'un certain hérésiarque appelé Marnn, dont ils ont suivi les erreurs pendant 500 ans ; mais, au ])out de ce temps, et ver> l'inniéc 118-^^ toute cette nation, composée de plus de 40.000 hommes, reconnut son égarement et fit alijuration de ses erreurs. Maron aurait été le chef de la secte des Monothélites. Le cardinal de Mtry, évêque de Ptolémaïde. Baronius et autres écrivains, ont pi'ofessé la même thèse (2) contre laquelle s'inscrivent en faux les savants maronites, disant que saint Maron, dont Théodoret a écrit la vie, et qui vivait au cinquième siècle, fut un

(1) De la Roque, T. II, p. 11,

(2) Eutychès, patriarche Melchite d'Alexandrie au x" siècle, est le premier qui parait avoir fait planer sur saint Maron et ses disciples le soupçon de monothélisme.

des plus admirables solitaires de l'Orient (1). En outre, certains ont pensé que le nom de Maronite était tiré d'ime contrée du Liban appelée Maronia, ou d'une bourgade près d'Antioche, appelée aussi Mmonia.

Quoi qu'il en soit, et suivant la tradition commune, les Maronites ne reconnaissent pas d'autre fondateur que saint Maron, dont ils prétendent tirer leur nom. Jean Maron, religieux du couvent de Hamah. est resté en vénération chez les populations chrétiennes du Liban. C'est à lui qu'elles devraient cette ferveur de dévotion que des historiens ont comparée à celle de la primitive Eglise ; et personne n'ignore qu'elles ont conservé, avec un soin jaloux, à travers les âges, l'intégrité de leur foi chrétienne et l'admirable simplicité de leurs mœurs. Elles ont tout souffert de la

(1) Tliéodoret de Cyr vécut de 396 à 458 environ.

Mgr Debs, archevêque maronite de Beyrouth, a combattu dans sa Perpétuelle orthodoxie des Maronites cette accusation de monothélisme avec beaucoup de science. Dans une brochure {Beyrouth, 1900), il cite une lettre de Benoît XIV (28 septembre 1753), dans laquelle le Pape prouve la sainteté de saint Maron et invite le patriarche melchite Cyrille, qui avait répété l'accusation formulée par Eutychès, à se rétracter. Merr Debs place la mort de saint Maron vers l'année 433.

D'après Mgr Debs, un autre saint Jean Maron, également patron des Maronites, aurait vécu du vii^ au vin*" siècle. Ce saint, né aux environs d'Antioche, s'était réfugié dans les montagnes du Liban avec ses disciples : et c'est à lui que les Maronites seraient redevables de leur constitution définitive et du choi.x du Liban comme patrie. Il aurait été saciô évêque de Botrys (aujourd'hui Bntroun) en 675, el dix ans plus tard nommé Patriarche d'Antioche. Il fut, lui aussi, accusé de monothélisme et défendu par Benoîl XIV dans une allocution adressée aux cardinaux le 13 juillet 1744.

part des héréliques et des musulmans plutôt que de laisser porter atteinte à leurs convictions religieuses et à leurs traditions nationales.

On ne peut mieux faire connaître la vie chrétienne des Maronites, leurs souffrances et leur rôle pour le maintien de la religion catholique, qu'en d(mnant ici quelques extraits des paroles que leur ont adressées les souverains pontifes.

Le pape Léon X écrivait au patriarche des Maronites : « Nous remercions la divine Providence de ce que parmi les Eglises orientales, placées au miheu des infidèles, comme dans les champs de l'erreur, le Très-Haut ait daigné garder ses fidèles serviteurs comme des roses parmi des épines, pour la gloire de son nom et la conversion des infidèles eux-mêmes, et vous faire conserver intrépidement la foi et la discipline de la sainte Eglise catholique et romaine, sans que les persécutions que vous avez à subir de la part des infidèles puissent vous détourner de la foi du Christ. )'

Pie I\' écrit aux Maronites : « Xous vous félicitons, rendant grâces de tout notre cœur à la divine miséricorde de s'être conservé, dans ces lointains pays, des milliers d'hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal, et que ni le joug si lourd des infidèles n'a pu détourner de la foi chrétienne, ni le voisinage des hérétiques et des schismatiques n'a i)u cori'ompre ni éloigner de l'Eglise catholique. »

Clément Mil leur écrivait : -' Votre insigne piété,

votre constance dans la foi catholique méritent que nous vous regardions comme nos fils les plus chers dans le cœur de Jésus-Christ. »

Urbain Mil fait entendre la même note : « La beauté du Carmel et la gloire du Liban n'ont pas encore disparu. C'est au Ciel qu'il faut demander des palmes dignes d'orner le liioniplie de votre constance dans la foi. »

Clément XI écrit que « la noble nation nuironite, placée en face des ennemis de la religion chrétienne, n'a pas rougi de l'Evangile du Christ, mais (ju'elle s'en est glorifiée, gardant intacte la sainte doctrine et la parole de Dieu, au milieu d'un peuple aux lèvres souillées. »

Benoît XI\' disait aux cai'dinaux. le L'î juillet IT'ji : « Les Maronites oui lonjours été ce qu'ils sont aujoui'd'hui, entièrement cal'ioliques, unis au Saint-Siège, pleins de respect et de soumission envers leur patriarche et les pontifes romains. »

Pour ne pas multiplier ces beaux et éloquents témoignages, citons seulement ces réconfortantes paroles de Pie VIII aux Maronites : " Xous ne pouvons oublier l'éclat qu'a jeté et jette encore le flambeau de votre foi au milieu des ténèbres de l'infidélité et du schisme le plus obstiné, ni le soin attentif avec lequel vous conformez votre conduite aux lois chrétiennes. »

L'abbé Pisani, professeur à l'Institut Catholique de Paris, a donc pu écrire en toute vérité après son voyage h travers l'Orieid : « Tels étaient les Maronites au début de l'ère chrétienne, tels on les retrouve

aujourcriuii... attachés par-dessus tout avec passion à leur foi » (!)•

Réfugiés dans la haute montagne et ayant fait de la région des cèdres et de Bécharré le centre de leur nation, les Mai'oniles jouii'cnt longlemps d'une cei'hiine autonomie. Sous les Ahbassides, ils furent sans doute contraints de payer l'impôt foncier, mais ils n'en continuèrent pas moins à vivre de leur vie prol)re et ils réussirent pleincmcnl à sauvegarder leur existence nationale.

Sous la double direction de leurs prêtres et de leurs grands propriétaires fonciers, les cheiks, ils s'organisèrent fortement en un petit peuple féodal qui, à l'abri de ses montagnes, vécut pendant plusieurs siècles dans un c{uasi isolement (2). Défendus par les escarpements et les rochers de leurs montagnes, ils surent tirer parti de cette magnificpie situation en créant, dit le R. P. Azar dans Les Maronites, trois centres fortifiés dans le Liban : Besidnta, Bécharré et Haddeth. De là, ils purent défier toutes les attaques de leurs ennemis, les Musulmans, et conserver leur indépendance. Au milieu du dix-neuvième siècle, ils offraient encore l'image d'un parfait Etat religieux et féodal (3).

(1) .1 travers VOrieni, par l'abbé Pisani.

(2) Us .

?.s Deux

(3) Ibid.

(2) Les Maronites, par René Risteltiueber, dans la Revue des Deux Mondes, 1915.

Toulelois, ratlachcineiil des paysans au Patriarche, aux seigneurs et à leurs prêtres (1), leur dévouement aux seigneurs nuiroiules, cpii étaient leurs protecteurs naturels, constituaient la principale force de ce petit peuple. De cette union se forma un patriotisme national très vivace, qui permit au Liban de poursuivre, pendant longtemps, dans le calme et une parfaite sécurité, son existence propre, indépendante.

Mais la Turquie désirait vivement briser l'autonomie du Liban, en abolissant les antiques privilèges devant lesquels venait se heurter l'exercice de sa pleine souveraineté ; elle voulait s'emparer de son gouvernement. Xe pouvant y arriver par une intervention armée, elle prit un moyen déloui'né. qui sauvegai'dait les apparences. Elle lit tout po-ur aigrir les paysans contre les cheiks et les armer contre eux- Elle savait que par là elle affaiblirait les Maronites, en semant

(1) Le droit d'élection du Patriarclie et des évêques avait été consacré par le Synode de 1736. Le Patriarclie était désigné par une asseniM'ée épiscopale et son élection confirmée par le Saint-Siège. Sans conipler le diocèse de Batroun qui relevait directement de l'autorité du Patriarche, on comptait les diocèses maronites de Beyrouth, Tripoli, Alep, Baalbek, Damas, Saïda et Tyr. Les évéques avaient souvent leurs résidences au Liban, même quand leurs diocèses n'y étaient pas compris. Quant au Patriarche, il résidait pendant l'hiver près de Beyrouth, au-dessus de Djouni. et pendant l'ôté, dans la haute- montagne, au pied des cèdres. Cinq évéques remplissaient la charge de vicaires patriarcaux.

parmi eux la discorde. Le traité de Paris (30 mars 1856) entre la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la Sardaigne et la Turquie, venait seconder fort à propos les desseins de la Sublime- Porte. Les paysans maronites prirent au sérieux l'article du traité qui proclamait l'égalité devant la loi pour tous les sujets du Sultan ; ils voulurent être les égaux des cheiks. Ils avaient, du reste, à se plaindre de certains seigneurs, qui, depuis quelques années, au lieu de se montrer leurs protecteurs et leurs amis, faisaient peser sur eux un joug onéreux. La haine, lenvie et les passions démocratiques les armèrent, donc contre leurs anciens chefs ; ils se révoltèrent et se livrèrent à des excès et à des désordres. Dans beaucoup de villages, les chefs furent expulsés, et dans quelques-uns ils fui'cnt tués. Il en résulta que, dès 1858, l'ancienne organisation du Liban étant détruite et n'étant pas remplacée, le pays se trouva sans chefs, sans autorité, et la population, juscjue-là très unie, fui jirofondément divisée par les passions politiques, des villages restant attachés à leurs anciens chefs, et les autres arborant le drapeau de la démocratie. La division amena raffaiblissemcnt de la nation maronite, et favoi-isa les douloui-eux événements de 1800, dont nous parlerons bientôt (1).

(1) René Ristelhiieber : Le,s Muroiiiles. — On lit dans les Documents inédits du p-énéral Diicrol : « En 1857, le peuple du Kesrouan, fatigué des e:<pction.s et des abus de toutes sortes commis par ses ctierks, s'était révolté contre eux et les avait chassés de la montagne. Presque tous appartenaient à la famille Ghazen, une des plus anciennes et autre-

Au centre et au sud du Liliaii liabitaienl les Druses, sur les plateaux du ("lioul cl au nord du Chouf, dans le district mixte du Meleii.

On rencontrait encore les Druses dans cjuekiues villages (le lAuti-Liban, sur les montagnes du Hauran et d;ins les deux localités de Hasbeya et de Hasheva.

Leur secte, disent plusieurs historiens, était née en Egypte, vers la fin du dixième siècle. Forcés plus lard d'en sortir, à la suite d'un changement notable cjui s'était opéré dans leurs dogmes primitifs, ils se réfugièrent sur les montagnes du Liban. Leur importance date seulement des premières années du dixseptième siècle et du règne de leur émir, Fakhr-eddine, dont les talents et l'ambition occupèrent l'Europe et inquiétèrent vivement la Porte. Il paya cher sa célébrité. Attaqué et vaincu par les Turcs, fait pi'isonnier. il fut conduil à Constantinople. ofi Moui'ad I\" le fit élranoler.

fois (les pins respectées du pays. Les Ghazen, réfuariés à Beyroullî, invoquèrent en vain l'intervention des autorités turques. Celles-ci, fidèles à leur politique de division, voyaient ces divisions intestines avec trop de plaisir pour chercher à y mettre fin immédiatement. Elles préféraient se ménager ainsi le moyen de s'immiscer dans les afïaires de la Montagne en temps opportffh. Les révoltés restèrent donc les maîtres de la position et se partagèrent les biens immenses de la famille Ghazen, dont ils n'avaient été jusqu'alor.s que les serviteurs ou les fermiers. »

Il est difficile do se prononcer sur le fond de leur religion. A l'occasion, cependant, quand leur intérêt est engagé, ils ado|»tent quelques pi'ali([ues musulmanes (!)•

La polygamie est admise, même le mariage entre frère et sœur. Ils ont un code moral et religieux connu seulement des initiés. Le vulgaire n'assiste jamais à leurs cérémonies mystérieuses ; il n'est reçu ni dans leurs réunions, ni dans leurs loges isolées sur la montagne en des endi'oits écartés, loin des regards des profanes (2).

Belliqueux et vaillants, sobres et fiers, aussi implacables dans la baine que dévoués dans l'amitié, ils se montrent liospitaliers en temps de paix, d'une férocité inouïe pendant la guerre. L'aristocratie guerrière et intrigante, incessamment occupée de ses querelles, faisait peu de cas de la culture de la terre et laissait volontiers ce soin aux cbrétiens ; mais elle oubliait ou ajournait ses divisions dès qu'il s'agissait de se réunii' coidre l'ennemi commun.

Les Méloualifi sont des musulmans cbiites. Après

(1) « Un des préceptes de cette secte, dit l'amiral le Barbier de Tinan, c'est de caclier sa croyance et de se plier, pour les cérémonies extérieures, aux pratiques de la partie la plus puissante de la nation chez laquelle elle vit ». [Appendice. Lettre de l'amiral au ministre de la Marine, 30 juin IS61, n° 11).

(2) Général Ducrot, Documents inédits.

la inorl de Mahomoi, la gticrro se déclara entre se? deux i)rétendaiils. .\li-l)("ii-A])i-Tàlel) et Aboii-Bakr. Ali fut tué et les Métoualis, ses disciples, obligés de s'enfuir, se répandirent en Perse et en Syrie. « Etablis, dit le général Ducrot dans ses Mémoires inédits, dans le Djebel-el-Aandl entre Saïda et Sour (ancienne Tyr), ils peuplaient, au dix-neuvième siècle, les villages groupés sur le revers oriental du Liban qui s'appuie sur la Bekàa, et allaient ainsi au nord jusqu'à Baalbck (pi'ils gouvenuiient et exploitai(Mit en maîtres avides- Il y a environ 150 ans, cette race guerrière et pillarde, entourée d'ennemis, et qui semblait destinée à disparaître, dominait la partie la plus septentrionale du Liban, où les chrétiens étaient déjà nombreux et prêts à résister.

« Les Métoualis arrivaient jusqu'à la mer, occupaient le peti-t port de Djebaïl, et gouvernaient tout le territoire compris entre Djebaïl. Tripoli et la plaine de Raalbek. Au delà de Tiipoli, au nord, ils habitaient aussi les districts d'Akkar et de Donnëyé. Aujourd'hui on trouve encore dans le })ays de Djebaïl des familles de Métoualis. autrefois puissantes : elles sont maintenanl séjtarées de leurs coreligi()iiiiair(\>- de Baalb(>k j)ai' les montagnes qui dominent Tripoli et qui son! exclusivement peuplées de chrétiens. »

Leur ligne entre Djebaïl et Baalbek fut violemment rom|)ue par l'émir Béchir, et ils se retirèrent en très grande majoi'ilé à Baalbek.

Sur ce coin de lei're. celle vùcc pillarde, toujours à cheval, la lance au poing, exei-ca une loui(l<^ domina-

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tion, rançoniianf les voyageurs, dévalisant les caravanes marchandes. Les voisins avaient constamment à souffrir de leurs rapines. Souvent en lutte avec les pachas, ils avaient acquis, dans leurs révoltes contiluielles, un renom de valeui", (|iii, malgré leur petit nomhre, les rendait redoutahles.

Ils habitaient des gourbis et travaillaient peu la terre. Ils s'absentaient des mois entiers pour se livrer au brigandage, leur profession avouée. Xe reconnaissant aucun chef, ils étaient aussi indisciplinés que les Druses étaient soumis et unis.

Du reste, leur caractère se rapprochait en beaucoup de points de celui des Druses, mais ils n'avaient ni leur noblesse, ni leur fierté.

Enfin, à l'époque qui nous occupe, on trouvait en Syrie, mêlés aux Maronites, aux Druses et aux Méloualis, des chrétiens de tous les rites, Grecs, Syriens, Ai-méniens et Chaldéens, les uns catholiques, les autres schismatiques (1). Les Grecs, soit unis, soit schismatiques, étaient presque tous dispersés dans les dis-

(1) Il y avait en Syrie deux groupes de chrétien? : 1° Les Catholiques : les Maronites, tous unis à Rome ; les Grecs (■(itlioliques ou Melchites, les Arméniens unis, les Chaldéens, les Syriens catholiques ou Sijriaques et quelques coptes unis ; 2° Les schismatiques : Grecs orthodoxes, les Arméniens orthodoxes ou grégoriens. On trouvait aussi, mais en très petit nombre, des IVestoriens, des Jacobites et des Coptes schismatiques.

Iricls mixtes, surtout dans les portions ((iii Ijordent la côte, et dans les villes sui' les bords de la iMéditerranée. Les Grecs-unis ont un évèque à Saïda et à Beyrouth. Les Grecs schismatiques se sont maintenus à Tripoli (1).

Les avis sont très partagés sur le chiffre de la jiopulation en Syrie, le nombre des habitants étant difficile à déterminer en l'absence de recensement et même de données statistiques impartiales.

D'après le général Ducrot. la population totale du Liban, en 1800, était de "iOO.OOO âmes, se décomposant ainsi :

Maronites 225.000

Druses 25.000

Grecs-unis 11 .000

Arménien.s, Syriens et Ghaldéens

chrétiens 14.000

Grecs schismatiques 14.000

Métoualis 3.000

Musulmans divers 4-000

Soil 250.000 Catholi(pi(>s coiiliv '.(i.OOO Druses, Metoiuilis, Musulmans et Schisnialicpio (2). Les chiffres donnés par le général sonl bien diffé-

(1) Actuellement les Tirccs catholiijues y ont un évèque, Mgr Doumani, sacré à Damas le 21 mars 181)7.

(2) Général Ducrot, DoriiiiienlA inniils.

rents de ceux qui nous sont fournis par les autres écrivains. Et ces derniers sont loin d'être du même avis.

Louis de Baudicour écrit dans La France au Liban (1).

<( La population maronite comptait, en 18G0, d'après les statistiques officielles, à peine 300.000 âmes. Les Grecs forment, après les Maronites, la portion la plus nom])reuse des chrétiens de Syrie : on y compte 90.000 Grecs schismaliques et 70.000 Grecs-unis. La plupart des Arméniens fixés en Syrie sont catholiques ; leur patriarche a sa résidence au Li])an. Ces Arméniens et tous les chrétiens des autres rites orientaux n'atteignent guère ensemble que le nombre de 45.000. La population druse dans le Liban est de 55.000, et celle des Métoualis de 20 à 30.000. »

Enfin, dans un long et instructif mémoire adressé vers 1875 aux r/ouvernemeiits et naiioia^ de VEurope, un Maronite, Joseph Karani, dont nous parlerons bientôt, qui connaissait admirablement toutes les tribus du Liban, les décompose de la manière suivante :

Maronites "... 350.000

Druses 40.000

Grecs non-unis 25.000

Grecs-unis 15.000

Métoualis 10.000

Musulmans 15.500

[\] Paris, -chez Dentu, 1879.

Joseph Karam ajoule : « A Tripoli et à Saïda, les habitants étaient en majorité musulmans ; à Beyrouth, ils étaient en majorité chrétiens. Ces trois villes ne dépendaient plus du Liban en 1860, bien qu'elles fussent enclavées sur les côtes de la mer- Les Turcs étaient peu nombreux en dehors de l'adininistration et de l'armée.

« Dans les districts au nord du Liban, les habitants étaient chrétiens, mêlés de quelques musulmans et Métoualis ; au Sud, ils étaient chrétiens et Druses ; dans les districts du midi dépendant de Saïda, ils étaient musidmans et Métoualis » (1).

Tel était, en résumé, l'état de la Syrie quand éclatèrent les tristes événements que nous allons raconter.

(1) F. Lenormant porte de 170.000 à 180.000 le chiffre de la population maronite. Puis il ajoute : Grecs-unis, de 30 à 40.000 ; Grecs orthodoxes, de 12 à 12.500 : Druses, 80.000 dans le Liban ; Métoualis, 15.000 dans le Liban ; à Damas, 20.000 chrétiens ; enfin, à Damas, 80.000 musulmans. (L^.s Derniers événements de Syrie, Paris, Ch. Douniol, 1860).

On truovera, à V Appendice de cet ouvrage, n° xiii, un tableau statistique, tiré de la carte d'Etat-Major du Liban imprimée en 1862 et indiquant la popuhition des districts du Liban.

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