‹ Le Liban et l'expédition française en Syrie, 1860-1861. Documents inédits du Général A. DucrotChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Les Massacres du Liban

Les Mân et l'émir Béchir Chéhab. — Le Caïmacamat maronite et le Caïmacamat druse. — Les Massacres de 1844 et de 1845. — Les Massacres de 1860.

Nous lisons dans les Documents incdils du général Ducrol : « Vers 1160, une petite tribu arabe, conduite par un cbef du nom de Mân, sortit de Mésopotamie, et passant par Alep, s'installa dans la Bekàa ; puis, sur l'ordre de Moureddin, s'établit dans le Chouf, alors désert. Renonçant aux tentes, elle se bâtit des maisons.

« Quelques années plus lard, la tribu Chéhab, oriçïinaire du Hedjaz et fixée dans le Hauran, qnitta ce pays pour ne pas être contrainte de preiulre parti soit pour Moureddin,. soit pour Salahaddin, chassa les

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Croisés du Tym et s'empara de ses deux villes principales, Hasbeya et Racheya.

(( Les Màn et les Chéhab vécurent constamment en bons rapports, s'iiniieiil même par de nombi-eux mariages.

« En 1517, ils défendirent leur pays contre les Osmanlis. Selim, vainqueur du dernier souverain de la dynastie des Mamelucks, reçut la soumission du Liban, et donna à Fakbr-ed-din Màn la préséance sur tous les émirs syriens, sous la seule condition d'un tribut.

« Pendant 60 ans, le Liban jouit d'une réelle indépendance ; mais en t588, sous prétexte de. punir un acte d'indépendance, Ibrabim pacha, gouverneur d'Egypte, fut chargé d'y établir l'autorité de la Porte. Il marcha contre l'émir Kerkmass Mân, cjui, abandonné de tous, fut obligé de fuir ; puis, réunissant tous les cheiks de la montagne, môme ceux qui l'avaient aidé dans son expédition, il les fit massacrer au nombre de 500. Ibrahim leva ensuite une forte contribution sur le Liban et lui imposa une constitution. Tous les districts furent soumis à l'autorité d'un gouverneur, pris dans la nation, et qui recevait annuellement l'investiture des pachas de Saïda, de Tripoli et de Damas. Seul il réjtondait du li'ibul envers la Porte-

« En 1601, un autre Fakhr-ed-din Màn reçut l'investiture. Il réussit, grâce à ses éminentes qualités, et avec l'appui des Chéhab, à grouper effectivement tout le Liban sous son aiiloi-ité. liiil en échec cl battit à

plusieurs reprises les pachas de Damas. La Porte envoya enfin contre lui des troupes nonijjreuses, qui prirent Beyrouth et Saïda. Pourchassé dans la montagne, Fakhr-ed-din lut pris, emmené à Constantinople et étranglé.

<( En 1698, l'émirat étant devenu vacant par la mort du dernier Mân, neveu de Fakhr-ed-din, l'investiture fut donnée, à la demande unanime des cheiks, à l'émir Béchir Chéhab- Elle resta dans la famille jusqu'en

« En 1791. un autre Chéhab, également du nom de Béchir, devint gouverneur du Liban et reçut de la Porte, en 1810, l'investiture à vie, non seulement du Chouf et du Kesrouan, mais aussi du Djebaïl et de toute la plaine de Bekàa (1) ».

Le Béchir le plus remarquable de tous les Chéhab, nouveau Fakhr-ed-din, était le fils de Ouasem-Omar, converti avec d'autres Chéhab, en 1750, au catholicisme. Ouasem fit baptiser ses deux fils, Hassen et celui qui devait être le grand Béchir, dans le sanctuaire de Notre-Dame de la Tour. Ces deux enfants gardèrent foute leur vie une grande affection pour l'église de leur baptême (2).

Le grand Béchir y faisait prier et y envoyait des offrandes. Vers 1830, il fit construire l'église de No-

(1) Général Ducrot, Dociimeiils inédits.

(2) La Sdinte-Vierge au Liban, par Joseph Goudard, S.J. Ce renseignement et les suivants sur la religion du grand Béchir sont tirés de cet ouvrage, imprimé à la Bonne Presse, rue Bavard, 5, Paris.

tre-Damc Libévalrice, qui lui diMruile en 1800 par les Druses, il restaura et agrandit l'église de Saïydat-et- Telleh, lieu de pèlerinage (1).

Béchir, parti de Ghazir avec un chameau pour fortune (2), très actif, fort intelligent, d'une volonté ferme et persévérante, crut devoir, par politique, afin de ne pas encourir la haine des pachas turcs, ne pas avouer ses convictions ; il se contenta de remplir secrètement ses devoirs religieux dans un oratoire, dédié à saint Maron, érigé par ses soins à l'intérieur du palais qu'il se fit construire à Beit-ed-din. en face de Deir-el-Kamar.

Son long règne fut rempli d'intrigues et de guerres intestiiies. Jaloux de la grande puissance qu'il avait conquise par son habileté et son énergie inébranlable, les pachas, les musulmans, les cheiks, même ses amis ^ui lui furent très dévoués au commencement de son règne, se liguèrent phis d'une fois conli'e lui. Leurs attaques ne le découragèrent pas • « Il déph)ya à leuiégard toutes les ressources de sa force moi-alc, ne reculant d'ailleurs pas devant les mesures sanguinaires en usage dans le pays, faisant couper la langue ou crever les yeux aux coupables » (3).

Il se mainliiil ainsi, pendani ])rès de 50 ans. avec des fortunes diverses, obligé quatre fois d'abandon-

(1) La Sainte-Vierye au Liban, par Joseph Goiulard, S.J.. (pp. 114, 122, 194).

(2) Ibid., p. 194.

(3) Général Ducrot, Documents inédits.

lier le Liban pour y revenir quatre fois avec un nouveau prestige, conservant toujours, malgré la sévérité outrée de son gouvernement, un parti puissant, et tenant d'une main assez égale la balance entre les Maronites et les Druscs, dont il était le seul émir.

En 1832, l'armée égyptienne, soutenue par la France, envahit la Syrie pour affranchir l'Egypte de la dépendance de- la Porte. Au lieu de rester neutre entre l'Egypte et Constantinople, Béchir parut au camp d'Ibrahim, fils de Méhémet-Ali, après la prise de Saint-Jean-d'Acre, et reconnut l'autorité du Vice- Roi d'Egypte. Les cheiks druses et bon nombre de cheiks chrétiens se rangèrent du côté des Turcs (1).

Cependant les Maronites s'étaient multipliés dans le Kesrouan, et « trop n()nd)reux pour ce pays, ils s'étaient répandus peu à peu, comme nous l'avons dit, ils s'étaient infiltrés, pour ainsi dire, dans les populations du Djébaïl, du Aletcn et du Choiif ». De mœurs paisibles, laborieux et industrieux, ils cultivaient comme fermiers les terres que négligeaient les Druses, exploitaient leurs mûriers, fabriquaient la soie, et, dans des districts où ils avaient pénétré, ils étaient parvenus à former la majorité... Avec le temps, les cheiks cb'iiscs, ennemis de Véuiiv Béchir, (tijaiit été chassés ou forcés de s'enfuir, les Maronites établis dans les villages druses devinrent propriétaires des

(1) Général Diicrot, Documents inédits.

terres qu'ils cultivaieul comme fermiers, des maisons abandonnées par leurs niaili-es fugilil's, et des cheiks chrétiens furent mis à la tète des districts mixtes-.. Celle révolution favorable aux chrétiens ne pouvait se faire sans exciter des haines entre les nouveaux possesseurs et les dépossédés. Elle divisa, en effet, les districts mixtes en deux classes ennemies : les Maronites et les Druses, auxquels se rallièrent les débris des diverses races musulmanes. D'autre part, aussi bien que les cheiks druses, les chefs chrétiens du Ivesrouan subissaient avec impatience les atteintes que l'émir Béchir ne cessait d'apporter à ce qu'ils considéraient comme des droits séculaires. De là, dans le Kesrouan, d'ordinaire si uni, des germes de révolte, contenus par la rude main de Béchir. mais faciles à discerner (1) ».

Le traité de Kutayeh (1833) avait donné toute la Syrie à ]\Iéhémet-Ali, et l'émir Béchir. qui avait accepté la domiuation égyptienne, gouvernait au nom de Méhémel tout le Liban, le Kesrouan, le Chouf et les districts mixtes, avec une autorité plus grande et, il faut bien le dire, plus violente que jamais {'2).

De son côté, Méhémet-Ali, despote ambitieux et sanf/uiiKure (3), au lieu d'être un civilisateur, ne fut (juun tifnm, l'oppresseur de la Sjirie (4).

(1) Général Diicrot, Documenls inédits.

(2) Général Dncrot, ihid.

(3) De Fontois, ambassadeur de France à ConstantinKpIe.

(4) Lettre de Montalembert à M. Thiers : Thérapia, 7 .septembre 1840.

Les Syriens opprimés ne cachèrent pas leurs mécontentements et leurs colères. En 1839, le Sultan Mahmoud, qui rêvait une revanche, profita de ce malaise général et fit envahir la Syrie par une armée de 00.000 honuues. Cette armée fut écrasée par Ibrahim à Nizib, sur les rives de l'Euphrate. La Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre s'entendirent alors, à Londres, pour arrêter dans leurs conquêtes le viceroi d'Egypte et son fils. Un traité fut signé en ce sens et notifié à Méhémet-Ali ainsi qu'à la France, (ju'on avait tenue en dehors du concert européen pour régler la question d'Orient (15 juillet 1840).

Aussit()t, le gouvernement anglais envoya à Beyrouth le Commodore Napier pour délivrer la Syrie de Méhémet-Ali. Les Druses, une partie des Maronites et les Musulmans attaquèrent Méhémet par terre pendant que Xapier bombardait par mer les villes du littoral. Le pacha d'Egypte fut obligé de quitter la Syrie et de retourner dans son pays.

L'émir Béchir subit le contre-couj) de ce départ. Xombreuses et ardentes étaient les haines que la dureté de son gouvernement et ses injustices avaient accumulées contre lui. Les cheiks maronites et druses se soulevèrent d'un accord conunun, et le soulèvement fut si généi'al que l'Emir, hors d'état de se maintenir, dut abandonner Beit-ed-Din et gagner Saïda où il se livra aux Anglais qui le conduisirent à Mafie avec toute sa famille. Enfin, il fut exilé à Constantinoide. où il mourut en 1850. Là, " il causait souvent, dit J. Goudard, de Notre-Dame de la Tour, avec son Oiimô-

nicM-, le P. Stéphane Habéiche, qui avait desservi l'église. En monrant, le vieil émir, qnoiquc pauvre et oublié, trouva un dernier souvenir pour la Vierge : il lui fit remettre 30.000 piastres (0.000 francs). Ses historiens ont négligé ce détail, qui révèle un côté de l'ànie du prince et jette nn rayon d'espérance sur son lit de mort (1) ».

La restitution de la Syrie par l'Europe à la Porte ottomane et la chute de l'émir Béchir furent pour le Lil)an le point de départ d'une affreuse anarchie. Les Anglais, qui voyaient avec déplaisir les Maronites s'appuyer sur la France et la France se montrer bienveillante aux Maronites, « se mirent à battre en brèche l'indépendance de ce pays. Ils s'adressèrent d'abord aux Maronites, mais ils échouèrent dans leurs tentatives de les détacher de la France ; ils se tournèrent alors du côté des Druses et nouèrent avec eux des intrigues, dont les missionnaires protestants furent les principaux intermédiaires » (2). Ils les firent ai-

(1) La Sfiinte-Vienje au Liban, p. 194. — A la page suivante, J. Goudard ajoute : « L'émir Kassen Cliéhalj, successeur de Béctîir, était aussi très dévoué à Notre-Dame de la Tour. Pendant un exil à Constantinople, apprenant que Pie IX était exilé comme lui, l'émir lui envoya 2.500 francs, c'est-à-dire tout l'argent à sa disposition. Pie IX, très énni, lui écrivit, de Gaëte, pour le remercier (8 mars 1849). Rentré au Liijan, cet émir, devenu aveugle, fut, en 1860, égorgé par les Druses pour avoir refusé d'apostasier. »

(2) Melchior de Vogué : Les Lrénenients île Syrie, p. 17. — Les Maronites et les Druses ne furent pas toujours en guerre. J. Goudard cite, p. 106, un curieux exemple de leur entente : « Une missitm Druso-Maronite fut envoyée h Rome en 1444, sous la conduite du célèbre franciscain Antoine de

mer et leur promirent une protection spéciale et vigilante. Les chrétiens, non seulenieni ne reçurent pas des armes, mais ils furent dépouillés de la plus grande partie de celles qu'ils possédaient. On devine les conséquences. Les Druses, d'un côté, se sentant appuyés et soutenus par l'Angleterre, et de l'autre secrètement encouragés et poussés par la Turquie, se ruèrent siu' les Maronites. Ceux-ci résistèrent- La lutte fut vive, surtout dans le Meten. Dès lors, conflits incessants entre les tribus, et massacres tellement odieux et répétés que l'écho en arriva jusqu'à l'Europe (1).

La Porte n'attendait que ce moment pour substituer son autorité à celle de la famille Chéhab, « dont l'émir Béchir, en s'appuyant sur les Egyptiens, s'était attiré la haine. Béchir s'était ainsi fait une ennemie acliarnée de l'Angleterre, adversaire de Méhémet et de l'influence française. Cette puissance ne pouvait souffrir qu'un Etat chrétien, protégé par la l'rance. s'établit et se fortifiât en Syrie (2) ».

Troïa... On en vint même à espérer la conversion des Druses ». Les missionnaires travaillaient librement dans leur pays, et « le cfief de leur religion, écrit le P. Verzeau au P. Guibert (de Seyde, le 17 mars 1701), ayant demandé des missionnaires pour se faire instruire de nos saints mystères, j'ai fait partir un des nôtres, le R. P. Blein, missionnaire savant et grand homme de bien ». Le patriarche des Maronites pousse vivement cet apostolat. Louis XIV fait même demander, en 1707, des enfants druses pour être instruits dans le collège des Jésuites de Paris. [La Vierge du Liban, p. 107).

(1) Melchior de Vogiié, Les Evénements de Sijrie.

(2) Général Ducrof, Documents inédits.

En conséquence, la Porte, avec l'appui de l'Angleterre, « supprima l'éniiral ; elle plaça tout le Liban sous la direction d'un homme à elle, le pacha de Saïda, et elle divisa le pays en deux régions, administrées chacune par un lieutenant ou Caïmacam spécial : il y eut le CnïindcdUKif mdvoniie dans le Kesrouan, et le CdïiiKK hiikiI dnisc dans le Chouf- Ainsi, tandis qu'une sage politi({ue eût été de faire la fusion de toute la contrée, on en accentuait au contraire, la scission, en la rendant définitive et officielle. De plus, on abandonnait sans défense aux vexations des musulmans, les nombreux chrétiens disséminés dans le Chouf (1) ».

La France, qui voulait rétablir le gouvernement militaire de l'émirat et choisir le chef parmi les membres de la famille Chéhab, protesta contre la division du commandement des ]\Iontagnards. Le rétablissement des Chéhab représentait à ses yeux la liberté religieuse, l'ordre, la sécurité et l'émancipation des chrétiens. Sa protestation resta sans effet, la Sublime Porte ne voubinl jias entendre parler d'un Chéhab (2). De plus, " la politique ottomane avait pour but de donner aux Di'uses une sorte de prépondérance, (fuoique injuste, de les faire servir de contrepoids à l'influence de l'Eglise catholique et de la France, enfin de les employer comme instruments

(1) Général Ducrot : .S'a rie niilllaiir. T. I.

(2) IbiiL, Général Ducrot.

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de tous les désordres el de toutes les violences (1) », dans les massacres qu'elle préparait contre les Maronites.

Mais, pour cacher son jeu, elle affectait de considérer la rupture de l'autonomie comme un progrès. L'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse se rangèrent de son côté ; et la France, se voyant isolée, accepta la combinaison turque.

Loin d'être un progrès, cette combinaison fondait la guerre civile en permanence. Inaugurée en 1842, elle portait ses tristes fruits en 1844 et en 1845- Sûrs de l'appui des Turcs et des Anglais, qui avaient eu soin, après la nouvelle organisation du Liban, de désarmer les villages des Maronites et de paralyser leur défense dans le cas prévu d'une attaque, les Druses cnvaJiirent le terriloivc chrctieiK UkiiiU l>yùlaiit, jnllant, ravageant tout siw leur jtassaeje (2). La guerre fut affreuse. Au récit des scènes horribles, commises alors avec laide des soldats turcs et la complicité du fiouvernement anglaifi (fui considérait la vie de (juelques milliers de catholiques comme de peu de poids dcms la balance de ses intérêts (3), la

(1) Mémoire que Joseph Karam a l'honneur de présenter à la Sainte Eglise et à la France.

(2) Melchior de Vogue : Les Evénements de Syrie.

(3) Ibid. — ■ La Ste-Vierge au Liban, p. 107 : « Peu à peu des germes de discorde furent semés. Les colères s'accumulent. Le Turc et l'Anglais accoururent, enveniment ces antipathies, l'un par haine du chrétien, l'autre par haine de la France, protectrice des Maronites... En 1845, tout le pays se lève : 150 villages chrétiens sont ruinés, d'horribles massacres ensanglantent la Montasfne. )>

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France catholique s'émiil, el, le 15 juillet 1845, le comte de Montalenibert, leuscigné par M. Pouyade, consul de France à Beyrouth, interpella à la tribune M. Guizot, niinisli'e des affaires étrangères. Après le récit des atrocités inouïes commises dans les villages maronites, il dénonça la complicité de la Turquie et celle plus odieuse encore des agents anglais, et il ajouta : <> Ou"allez-vous faire ? Par quelles garanties solides allez-vous prévenir le retour de ces atrocités ? » M. Guizot répondit en flétrissant les massacres du Liban ; il promit d'agir sans retard et énergiqucmcnt. Ses promesses restèrent inefficaces, et les massacres reprirent.

Le 3 juillet, le comte de Ouatrebarbes fit un généreux et chevaleresque appel à la Chambre des députés, et, après lui, l'israélite Crémicux prononça de nobles [laroles en faveur des chrétiens : " Le sang n'aurait pas coulé, dit-il, en s'adressant à M. Guizot, si vous aviez eu foi dans votre force el dans vos glorieux souvenirs. »

("es paroles n'eureiil pas l(> résultat qu'on devait attendre. Xos efforts dii)lon»aliques échouèrent devant le mauvais vouloir du gouvernement anglais. FI cependanf le commodore Xapier, le même qui avait l)oiiil)ardé Beyrouth, avait fait entendre, cette même année 1845, dans un meeting à Edimbourg, ces mémorables paroles : c Le gouvei'nement nous a envoyés en Syrie pour délivrer cette province de Méhémet- Ali : mais je regrette d'avoir à déclarer cpie Ic^s habitants (le la Syrie sont tombés >ous un despotisme

mille l'ois pire. La plus grande douleur de ma vie es! d'avoir contribué à chasser de la Syrie le pacha d'Egypte et d'avoir aidé les Turcs à établir parmi les chrétiens du Liban, dernier et noble débris du christianisme asiatique, le gouvernement le plus infâme qui ait jamais existé. »

Quinze ans plus tard éclatait la conspiration formidable qui devait, ensanglanter le Liban. Les faits monstrueux qui se passèrent, en cette année néfaste de 1(S()0, sont assez connus. Aussi suffira-t-il de les rappeler dans un résumé rapide.

Le Sultan, sous la pression de la France, avait rendu, en 1856, un édit qui confirmait et étendait les pi'ivilèges des chrétiens. Cet édit, qui amena une heure de calme et de tranquillité dans la Montagne, permit aux Turcs de préparer dans l'ombre une puissaide levée de boucliers contre les Maronites et de renouveler, sur une plus large échelle, les massacres de 1845.

( 'onstantinople avait alors en Syrie un représentant, le pacha de Beyrouth, Kurchid, vrai Turc, déloyal, fauteur de tous les désordres, eruiemi déclaré des chrétiens, sanguinaire. " Il entretenait des relations avec les chefs des Druses, dont il était l'ami ; il tenait en éveil leurs passions religieuses et les encourageait secrètement au combat » (1). Les troupes tur- ([ues devaient, en cas de guerre civile, leur prêter

(1) P. de la Gorce : Histoire du Second Empire, T. III.

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aide ci protection, et les ]3achi-boiizoiiks, bataillon de l'armée irrégulière, avaient ordi'e de soutenir les soldats de Kurchid-

Ce pacha avait aussi pi-is soin, pour mieux dissimuler ses abominables desseins, de nouer des rapports amicaux avec le patriarche des Maronites, Mgr Massad ; les Anglais, patrons avoués des Druses, et le comte de Bentivoglio, consul général de France à Beyrouth. Celte politique ténébreuse lui réussit ; il ])ul ainsi, sans éveiller l'attention, atteindre l'année 18G0 pour l'exécution de ses projets sanguinaires. Tout était préparé ; il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte, avant d'entrer en guerre ouverte.

Ce prétexte se présenla, le 22 mai 1860. Une petite action, ou plutôt une rixe, eut lieu aux portes de Beyrouth, entre les deux nations ennemies de la Montagne. Dix ou douze paysans druses y étant arrivés pour chercher quelques-uns des leurs, rencontrèrent des chrétiens armés comme eux. Des paroles, puis des injures furent échangées de part et d'autre, et bientôt, des injures on en vint aux coups. Une fusillade s'engagea, dans laquelle les premières balles partirent du groupe des chrétiens. Un Druse fui tué et deux autres grièvement blessés, ainsi qu'un chrétien (1).

Kurchid n'en demandait pas davantage pour découvrir ses batteries. Il n'avait à Beyrouth que 750

(1) F. Lenormant : Les derniers événements fie Siirie, Ch. Douniol, Paris, p. 24. Dans cet ouvrage, l'auteur raconte les événements dont il a été le témoin.

soldats réguliers. Il écrit à Damas, à Xaploiise et à Jérusalem qu'où lui envoie des renlorls ; il rassemble de tous côtés des bachi-bouzouks, des Ottomans, des Albauais c\ des Bedouius de la Bekàa et, le 29 mai, il s'établit avec ses troupes régulières et irrégulières au village de Baabda, à deux Ikmu'cs de Beyroutb, pour se mettre en rapport plus direct et plus facile avec les cbefs des Druses.

Il était d'usage (fue, lors([ue le gouverneui' général quittait la vili(\ l'ai-tillerie de la grande caserne fit quelques décharges pour saluer son départ. Dans la circonstance, ces décharges servirent de signal (1).

Au moment où les premiers coups de canons retentissaient, une vive fusillade éclatait subitement dans le village de Beit-IMéi-i, et bientôt toutes les maisons des Maronites et des Druses devinrent la proie des flammes. Les deux partis se battaient avec acharnement. 30 à 10 soldats irréguliers, à la solde du pacha de Beyi'outli, (pii se trouvaient dans ce village, mirent le l'eu aux premières maisons chrétiennes (2).

Tandis que cela se passait à Beit-Méri, les Druses du Meten incendiaient les villages chrétiens d'Arsoun, de Keneïsch, de Zendouka et autres enc(tre (3).

Le lendemain, 30 mai, la dévastation s'étendait autour de Beyrouth, au pied de la Montagne, où

(1) F. Lenormant, Les derniers événements de Syrie, p. 25.

(2) Ihid., p. 25.

(3) Ibid., p. 25.

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les Druses pillaient et (léliiiisaicnt tous les villages avec l'aide des bachi-bouzoïiks. Liiiiagination la plus' fertile ne saurait décrire toutes les abominations et les raffinements de cruauté commis alors par ces derniers, même sur les femmes et les enfants (1).

Pendant ce temps, le gouverneur Kurchid, assis tranquillemient près de là. à la porte de sa tente, fumait gravement son chilîouk et regardait, impassi- ])lt\ brûler les villages, encourageant du geste et de la voix les incendiaires et les massacreurs qu'il appelait des héros (2).

Le même jour, le grand et beau village chrétien de Hammana était assailli par un fort parti de Druses, qui ne respectèrent même pas la maison sur laquelle était arboré le drapeau de France et qui appartenait à une Compagnie française.

On se demande ce que faisait, pendant ces massacres et ces dévastations, le consul général de France, le comte de Bentivogiio. Ce représentant de la France succédait à AI. Le Lesseps, dont le nom est resté cher aux populations chrétiennes du Liban.

(( La guerre de Crimée avait exalté, dans le Levant et surtout chez les Maronites, la puissance française. Le Consul général que nous avions alors à Beyrouth, Edmond de Lesseps, élevé dans ces parages et ayant fait toute sa carrière dans les con-

(1) F. Lenorniant, op. cif., p. 26.

(2) Ibid., p. 27.

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salais du Levant, dont il parlait plusieurs des langues, avait dû j)rt>lit('i' des cireonstances favorables pour augmenter son influence, non seuleuDent sur le littoral, mais sur les populations de l'intérieur. Le capitaine Gicquel des Touches (1) l'avait promené sur la côte, en 1851 ; ils avaient remonté ensemble jusqu'aux Cèdres du Liban, visité le patriarche maronite et, en 1855, le capitaine l'avait retro'uvé à Caïffa. L'intimité qui régnait entre eux, autorisait le marin à parler franchement au Consid. Il lui dit donc, à plusieiu's reprises, qu'il lui semblait trop tendre la corde et effacer par trop le général otlomann de Beyrouth, pendant qu'il excitait la jalousie du Consul général d'Angleterre, uii des membres actifs de la Société biblique. Mais M. de Lesseps n'était pas homme à se laisser marcher- sur le pied. Il représentait la France, et il cherchait avant tout son honneur et sa prépondérance en Syrie (2) ».

Edmond de Lesseps, énergique, audacieux, ne reculant jamais quand il s'agissait d'un devoir à accomplir, on l'avait vu, au moment de l'explosion du fanatisme musulman provoqué par la publication

(1) Le capitaine Gicquel des Touches, devenu depuis amiral, était, en 1861-1862, capitaine de vaisseau et chef d'étatmajor de l'escadre de l'amiral le Barbier de Tinan, qui resta à Beyrouth après le départ de nos troupes pour la France (5 juin 1861). L'amiral Gicquel des Touches a écrit sur cette époque des Mémoires intéressants encore inédits. La famille de l'amiral a bien voulu me les communiquer ; je la prie d'agréer mes remerciements rectninaissants.

(2) Mémoires inédits sur la Syrie, de l'amiral Gicquel des Touches.

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(lu ïhtili-llouiiKtijouii, réussir seul, à Aie]), par la l'eriuelé (le sou allihulL', à uiaiulcuii' uuc jiojuilaliou de 80-000 âmes et à ai-nMer le massacre des chrétiens (1).

« L'influence personnelle de M. de Lesseps contrel)alan(;ail encore ce que le traité de 1850 avait de défeclucux pour nous, lorsque l'on eut la malencontreuse idée de le retirer de Beyrouth, pour l'envoyer au Pérou. Il vint s'endjarquer à Brest, sur le Dufjuaij-Trouin, le cœur navré, au mois de décemhre 1859. Là. il rencontra M. Gicquel des Touches, et, au moment du départ, il lui dit : <( Dans 6 mois, le Liban sera à feu et à sang. M. de Bentivoglio y contribuera (2)." » .

Le comte de Bentivoglio, frère de Mme Waleska, le remplaça a Beyrouth comuK^ consul général.

" Cet Italien, qui ne manquait pas de courage ]»ersonnel, dit l'amiral des Touches, était complèteuieul ignorant de la ligne de conduite qu'il aurait à li'uii-, et n'avait d'autre mérite que d'être le frère de -Madame Waleska.

(( En Syrie, la grande difficulté du maintien de la paix consistait à empêcher les luttes entre Druses et Maronites, depuis que les Anglais avaient excité une auiuiosilé cuire ces deux jieujdes. Depuis 1842, les lutl(>s eidre eux avaient été fréquentes, mais l'in-

(1) F. Lenorninnt, op. cit., p. 33.

(2) Mémoire.^ iiinlih >•///• lu Sijrie, de rniuiral Gicquel des Touches.

LES MASSACRES DU LIBAN b/

fluence de nos consuls généraux avaient, su peu à peu les faire cesser- Le chef des Druses du llaui'an, traité avec considération par M. de Lcsseps, qui lui rendait des services auprès du pacha de Beyrouth, était à sa dévotion.

c< Lorsque M. de Bentivoglio arriva en Syrie, ce chef vint lui faire sa visite. Le consul demanda ce que lui voulait ce pouilleux, le lit attendre longtemps à sa porte et le reçut avec peu de considération. L'Arabe, blessé dans son orgueil, se rendit immédiatement chez le consul général d'Angleterre, qui n'eut garde de ne pas profiter d'une semblable bonne fortune. Entre le Druse, le pacha et lui, se forma une alliance étroite. Quand les Turcs se virent sûrs de cet appui dans la Montagne,, ils (ramèrent cette conspiration qui, de Damas à la mer, amena le massacre de 18G0, juste à l'époque annoncée par M. de Lesseps (1) ».

L'amiral Gicquel des Touches dit encore dans ses mémoires inédits : « La présence à Beyrouth dim consul connaissant le pays, s'étant acquis la conliance des chefs druses, comme l'avait fait de Lesseps, eût arrêté les mésintelligences entre les Druses et les chrétiens et empêché les massacres fomentés par les autorités turques. Il en a coûté cher à ces malheureuses populations et à la France de se voir représentées par un Italien ignorant et indifférent (2) ».

Enfin, M. Blanche, vice-consul de France à Tripoli,

(1) Mémoires inédits de l'amiral Gicquel des Touchos.

(2) Ibid.

arrivé jeune en Syrie comme précepteur des fils de M- Bourée (plus tard ambassadeur à Constant inople), excellent botaniste, géologue distingué de premier ordre, qui avait parcouru le Liban en tous sens et avait acquis par ses mémoires à l'Institut une notoriété dans les sciences, écrivait à l'amiral Gicquel des Touches : « Bentivoglio a été une vraie calamité pour la France dans les circonstances terribles où il s'est trouvé à Beyrouth. Il n'était ni Français ni digne de l'être, et les vrais coupables de ses actions, sont ceux qui l'ont envoyé à ce poste, contrairement à la loi et à toutes les traditions du service (1) ».

Pour en revenir aux premières dévastations et massacres commis par les Druses aux environs de Beyrouth, le comte de Bentivoglio, qui ne pouvait ignorer les scènes horribles qui s'accomplissaient autour et auprès de lui, fermait les yeux et semblait ne porter aucune attention à ces actes de brigandage. Trompé sans doute par les belles paroles du pacha, il se borna à de stériles protestations auprès de ce gouverneur qui s en jouait (2).

Enhaidis pjir l'inaction de notre consul, se sachant

(1) Mémoires iiicilita de l'amiral Gicrjuet des Touches. Le 25 septembre 1861, l'amiral de Tinan écrivait au ministre de la Marine que « iM. Blanche était un des hommes le plus au courant de la situation du pays ». [Appendice, n° x).

(2) Fr. Lenormant, op. cit., p. 35.

approuvés et soutenus par le [)aclia de Beyrouth, forts également de la protection occulte des agents anglais, les Druses continuèrent avec plus de violence et de férocité la guerre engagée contre les chrétiens.

Le 31 mai, Deïr-el-Kalaa, Ain-Bardé, Ain-Saadé, Brounimana, Marischaya, Bahdat et Behannis étaient incendiés sur le versant occidental du Lihan. En même temps, ce qui restait de villages et de hameaux et qui avait été épargné, le 29 mai, dans le Meten, ainsi que le couvent de-Keneïsch, étaient détruits de fond en comble.

En trois jours, soixante villages, riches et florissants, furent réduits à l'état de ruines informes (1).

Les scènes de carnage et les dévastations ne se bornèrent pas aux environs de Beyrouth et dans le Meten ; dès le premier juin, elles s'étendirent à Saïda, et le deux, à Djezzin.

A Saïda, les Jésuites possédaient une maison, gouvernée par le P. de Prunières. Un des missionnaires de cette maison, le P. Bousseau, témoin oculaire des scènes sanglantes du 1" juin, les raconte dans une lc|tre datée de Saïda le 6 juin :

« Les musulmans en grande foule, dit-il, armés de poignards, de fusils, de casse-têtes et de toutes sortes d'armes meurtrières, exaltés par un fanatisme dont i! est impossible d'avoir une idée sans avoir été témoin des scènes de barbarie auxquelles ils se sont livrés, se sont jetés avec la plus grande fureur sur les chrc

(I) F. Lenormant, op. cit., p. 32.

liens pris au dépourvu, la plupart sans armes et harassés de fatigue. Ils ont tué les hommes, les femmes et les enfants sans distinction. Mais ce n'était pas assez pour ces barbares d'ôter la vie à leurs victimes ; ils les ont mutilées et déchiquetées à coups de poignard, pour mieux rassasier leur haine contre le nom chrétien... Parmi les victimes, il y avait neuf prêtres » (!)•

A une assez faible distance de Saïda, dans la Montagne, existe une ville chrétienne, Djezzin, résidence de Tévéque maronite. Dès le début des troubles, Saïdbey Djemblat, l'homme de confiance de Kurchid, avait promis aux habitants de cette ville qu'ils n'avaient rien à craindre et que leur ville serait respectée. En dépit de cette promesse, le 2 juin, Saïdbey en personne, à la tête d'une nombreuse horde d'idolâtres et de Musulmans, envahit Djezzin, et là, les scènes de massacres qui s'étaient ])assées à Saïda, se reproduisirent dans toute leur horreur (2).

(1) Cette lettre, dont nous ne donnons qu'un extrait, a été reproduite, en 1860, dans les journaux français et étrangers.

(2) F. Lenormant, p. 43. — On lit dans les Evénements de iSijrie (p. 6) par M. de Vogué : « Le district de Djezzin, surpris par Saïd-bey, fut entièrement ravagé, les couvents pillés et brûlés, les prêtres massacrés, les populations passées au fil de l'épée : une foule éperdue de femmes et d'enfants descendirent en courant les pentes qui mènent vers la mer, espérant trouver un refuge à Saïda. La garde turque de la ville les reçut aux portes sur ses baïonnettes, el les habitants musulmans massacrèrent dans les jardins la plupart des fuyards ; quelques infortunés, sauvés par le viceconsul de France et par un brave médecin français, le docteur Gaillardot, trouvèrent un abri dans le Khan de France. »

Sur 1.200 chrétiens qui setaienl enfuis et réfugiés dans un bois, pas un seul n'écliappa à la mort. L'évêque maronite, Mgr Bouiros, qui avait été chercher asile chez un chèik métouali, parvint à se mettre en lieu sûr, mais son grand vicaire fut saisi et coupé en quatre morceaux. De douze à vingt prêtres furent immolés, et leurs restes dévorés par les chiens. Le monastère grec-uni de Deïr-el-Moukhallis comptait 150 moines. Tous tombèrent, le 4 juin, sous les coups des assassins, ])ien que les Driises eussent fait dire aux niDines de rester parfaitement tranquilles, qu'il ne leur serait fait aucun mal. Cette annonce n'était qu'un piège- Les religieuses ne furent pas plus respectées que les prêtres et les moines ; seulement on ne les mit à mort qu'après leur avoir fait subir les plus indignes outrages (1).

Hasbeya et Rascheya partagèrent le sort de Saïda et de Djezzin. Les Druses et les Musulmans y commirent les mêmes atrocités, les mêmes honteux outrages, et les soldats réguliers turcs rivalisèrent avec eux d'acharnement et de férocité. Tous les habitants de ces deux villes, hommes, femniies et enfants, à l'exception de ceux qui parvinrent à s'échapper, furent fusillés ou égorgés. x'\près le massacre, les deux villes fiu'ent incendiées, détruites.

Ces tragiques événements s'accomplirent dans la première quinzaine de juin.

(1) Fr. Lenormant, op. cit., pp. 46 et suiv.

Toutes les forces druses et musulmanes se concenficicut alors devant Zahlé, la clef de toutes les positions chrétiennes, le centre de la population catholique du Lihan, le village le plus considérahle de la plaine, placé sur les versants de la vallée pittoresque du Nahr-Bardonneh. On appelait Zahlé la ville invaincue, parce qu'elle avait soutenu sans fléchir, en 1845, un siège de plus de trois mois.

(< Pour les ennemis des chrétiens, la conquête de cette ville était le plus grand succès à remporter, le triomphe capital et décisif. Aussi tous les efforts furent-ils dirigés de ce côté. Druses du Lihan, Métoualis du Lihan et de Baâlhek, Druses du Hauran, xArahes Bédouins de la Bekâa et de la plaine de Damas, Musulmans sortis de cette dernière ville, hachi-houzouks, Arnautes, Haouras, soldats du Xizain partis de Damas avec six pièces de canon et mutinés en route, en tout 17.000 hommes environ, se rassemhlèrent sous les murs de Zahlé » (1).

A la nouvelle de cette concentration de troupes ennemies autour de la ville, l'émotion des consuls européens fut vive. Ils se réunirent, et comprenant que le sort (W< Maronites de la Montagne, ainsi que la sécuiil»' (le Damas dépendaient en grande partie du salut de Zaliic il- se décidèrent à faire une démarche collective auprès de Kurchid pour l'amener à faire lever le siège. Kurchid promit tout ce qu'on lui demandait ; il s'engagea même, sur son honneur, à eni-

(1) F. Lenorinant, op. cit., p. 67.

pêcher la prise de la ville. Tout cela n'était qu'une tromperie ; les consuls s'y laissèrent prendre (1).

II n'en fut pas de même des Maronites du Kesrouan. Convaincus qu'ils ne pouvaient compter ni sur la parole d'honneur de Kurchid, dont les troupes prenaient part presque partout aux assassinats et aux destructions, ni sur les Anglais, protecteurs des Druses, et dont les émissaires parcouraient le Lihan pour y semer le désordre et la révolte, les Maronites comprirent, un peu tard sans doute, mais enfin ils comprirent que l'heure était venue, s'ils ne voulaient pas se laisser massacrer comme leurs frères du Meten, du Chouf et du sud de la Montagne, d'organiser euxmêmes leur défense, les armes à la main.

Leur chef était tout indiqué. Il se nommait Joseph Karam, né en 1823, à Ehdeii, à l'est de Tripoli. Quoiqu'il ne fût pas de la race des cheiks, sa famille était en possession, depuis plusieurs siècles, du commandement dans le district d'Ehden. C'est la partie la plus inaccessible de la Montagne, celle qui fut la résidence de Jean Maron, et qui, au milieu des invasions et des persécutions les plus terribles, resta la forteresse inexpugnable et le boulevard du catholicisme en Orient. In des aïeux de Joseph Karam joua un nMe important sous le gouvernement du grand émir Fakred-din, et il obtint de cet émir l'autorisation de bâtir la première église à Beïr-el-Kamar. Les Karam ne se fii'ent pas seulement reiu arquer dans les luttes qui

(1) F. Lenormant, op. cit., p. 68.

eiisaiii-lîmloreiit le Liban à différentes époques, ils se signalèrent aussi par leur attachement inviolable au christianisme et à la cause française (1).

« L'aïeul de Joseph Karam, Abou-Karam, chef du district d'Ehden. avait pris contre les Turcs le commandement des Maronites, et les avait forcés à reculer après plusieurs combats sanglants. Les Turcs demandèrent alors des renforts à Constantinaple, et un Séraskcr (chef d'armée) vint à Tripoli avec de nouvelles troupes. Abou-I\aram, voulant épargner aux chrétiens les horreurs de la guerre, fit savoir au Sérasker rpi'il consentirait à se soumettre à lui, à la condition ({ue les troupes ottomanes cesseraient d'attaquer les Maronites. La condition fut acceptée et signée, et Abou-Karam se rendit à Tripoli. Mais, dès son arrivée, le Sérasker l'engagea à professer la religion musulmane, lui promettant en retour le gouvernement de tout le Liban. La proposition était blessante pour le valeureux chrétien et inacceptable ; il la refusa à plusieurs reprises, et, sur son refus, il fut appréhendé par le chef turc et mis à mort à Tripoli (2).

" Boutros Karam, le père de Joseph, a laissé dans tout 1<' I^il)an une réputation d'énergie et de justice.

(1) Général Ducrot. Mémoire inédit sur Karam. — Joseph Karam a été très discuté. Il eut des ennemis acharnés, surtout parmi les représentants de la France en Syrie. Le général Ducrot, qui le connaissait inrtinienient, le défendit toujours et en toute justice. L'amiral le Barbier de Tinan et l'amiral Gicquel des Touches furent également ses défenseurs.

(2) Ibid.

qui fit toujours béuir sa uu'uioirc. Seul, i)aruH tous les cheiks du pays, il osa faire euteudre à Ibrahim paclia ({uelques reiuoutrances sur les abus de son gouvernement, et cela au moment de sa plus grande puissance ; seul encore il lui resta fidèle dans les mauvais jours, et repoussant les armes et les offres des Anglais, il tint pour le gouvernement égyptien jusqu'à la dernière heure. Huit soldats égyptiens, poursuivis par les populations irritées, trouvèrent asile à Edhen, et ne durent leur salut qu'au dévouement et à l'énergie du vieux Boutros Karaui. .Monté sur la terrasse de sa maison, il déclara aux furieux qui l'entouraient qu'on pouviait mettre le feu à sa demeure et l'ensevelir sous ses décombres, mais qu'on ne lui ferait pas trahir les lois de l'hospitalilé. Sa voix respectée fut entendue et il parvint à conduire ses protégés à Tripoli (1) ».

Joseph Ivaram marchait sur les traces de son père et de ses aïeux. <( Dès sa jeunesse, il donna des preuves d'une énergie remarquable et d'un dévouement sans limite à la France. Il lutta d'abord contre son frère aîné qui, gagné par l'Angleterre, s'était mis en opposition avec son père, représentant du parti français. Expulsé de la maison paternelle pour ce motif et déshérité plus tard, il dul céder à l'ascendant de Joseph Karam, après une lutte très vive, dans laquelle celui-ci déploya autant de générosité que d'énergie. Chose bien rare partout et surtout en

(1) Général Duorot, Mém. inéd. sur Karam.

40 LES MASSACHES Dr LIBAN

OiiiMil, OÙ le (li'oil d'aînesse est si rcspeclé, le frère aîné finit par devenir le serviteur le plus dévoué du frère cadet.

« Josepti Karam, devenu chef du district d'Ehden, eut à soutenir plusieurs luîtes ardentes, d'abord contre les Métoualis, ennemis séculaires des chréliens de ce disirici, qu'il parvint à expulser complètement de ses Monlagnes. Plus tard, à la suite de ses différends avec les missionnaires anglais, qui s'étaient intro-, duits dans le village d'Ehden, il eut à lutter contre les gens du district de Bécharré, soudoyés et armés par le colonel ChurrhilK agent secret de l'Angleterre, qui prodiguait l'argent, les munitions, les armes, et qui paya même de sa personne dans plusieurs engagements. Dans celte lutte si difficile, Joseph Karam se montra aussi modéré qu'habile et énergique. Par son attitude, il mit les Anglais dans l'obligation de désavouer leur agent malheureux. Le commandant Gicquel des Touches, alors chef d'état-majoi- de l'amii'al le Barbier de Tinan, et qui commandait un bâtiment de la station, fut témoin de la déroute complète du colonel Churchill, poursuivi pendant plusieurs lieues par les gens de Joseph Karam, à la suite du dernier engagement de cette triste campagne (!) ».

Au moment des massacres du Liban, lorsque les

familles ju'incières du pays, les Bellama. les Chéhab

(1) Gén<>i'al Diiorot. Ménioire inédit i^iir hararn.

et les Ghazen, ne songeaient qu'à leur propre sûreté et allaient chercher un refuge clans les consnlals on snr les navires en rade de Beyronth, Joseph Karani, senl de tous les cheiks, osa se montrer et agir. Il confia à ses amis la défense du nord du Kesrouan et, à la tête de quelques centaines de comljallanls dévoués, il vint s'établir à Mar-Elias-Cliouaya, à une petite distance de Zahlé (1).

Le lendemain de son arrivée, au point du Jour, il reçut une lettre de Kurchid, qui lui ordonnait de se retirer, et une autre lettre du comte de Bentivoglio, qui l'engageait à rentrer à Ehden, parce que les événements du Sud ne le touchaient pas personnellement. Karam répondit qu'il ne se retirerait pas et que les événements ne le touchaient que trop. Mais, par un aveuglement inexplicable, le consul français, d'accord avec le consul autrichien, prétendit que la présence de Karam et celle de sa petite troupe avaient l'air d'une provocation et ne feraient (pienveuimer les choses ; il lui conseilla de nouveau de s'éloigner. Joseph Karam protesta et refusa, comprenant la gravité d'une retraite. Le comte de Bentivoglio lui donna alors par écrit des instructions formelles, au nom de la France, et un ordre de départ (2).

(1) Général Ducrot, Méni. inéd. sur ./. Karaïu.

(2) Ihid. — On lit, dans les Mémoires inédits de l'amiral Gicquel des Touches : « Dès que le bruit des sinistres événements de la Montagne parvint à Joseph Karam, il fit appel à tous les montagnards et se dirigea sur Deir-el-Kamar. La nouvelle de leur approche avait fait reculer les agrès-

Le général Diicrol raconte ce qui suit dans son Mrinoire itiédil sur ./ôsc/W/ I\<tnnn : " Plus lard, ce même consul nia iiiii)udemmcnl l'existence de cet ordre. Le général Ducroi présent, qui avait tenu cet ordre entre ses mains, qui en avait pris et conservé copie, ne put contenir son indignation et, en présence de l'amiral Paris, du commandant de la Grandière, chef de noiro station navale, et de plusieui's autres personnes, il lui reprocha vivement, non d'avoir donné cet ordre, mais de le nier, afin de rejeter sur Joseph Karam la responsabilité de son propre aveuglement et de sa faiblesse- » L'amiral Gicquel des Touches complète le renseignement du général Ducrot dans ses Mémoires inédits : « Dans un déjeuner, auquel assistait le général Ducrot, le comte^ de Bentivoglio se mit à railler J. Karam et la lâcheté avec laquelle il s'était arrêté devant Zahlé. Le général, indigné, le pria de sortir, et, lorscju'ils furent dans un autre apj)ai'tement, il lui montra avec mé-

seiirs. En ce moment, les musulmans, aidés par les Druses, les Métoualis et auti'es peuplades, marchaient sur la ville de Zahlé. Les habitants appelèrent Joseph, qui leur promit son secours et se mit en route pour le leur donner. Le gouverneur de Beyrouth, Kurchid pacha, lui enjoignit de s'arrêter : il ne tint aucun compte de sa défense. C'est alors que Kurchid réclama du consul de France qu'il donnât l'ordre, au nom de la France, à Joseph Karam, de ne pas pénétrer dans Zahlé, lui promettant que les troupes tur- ((ues s'opposeraient à tout désordre dans cette ville. M. de Bentivoglio, aussi ignorant de la Syrie qu'il était possible, doiuia l'ordre à Karam de s'arrêter, et, comme celui-ci ne voulait pas y souscrire, il le lui donna par écrit, au nom île lu Fiance. Joseph obéit en frémissant. »

pris l'ordre même qu'il avait écrit et signé pour empêcher Karam d'aller au secours de cette ville, et lui défendit de poursuivre cette accusation à l'avenir. »

Dans la lettre à Joseph Karam, le consul lui prescrivait de rester tranquille et de ne rien l'aire, parce que le Pacha se chargeait de tout.

Ou'arriva-t-il par suite de cette confiance et de cet ordre ?

Karam ohéil et s'écarta à regret, prévoyant les effets de ce funeste départ. Quant à Kurchid, il trompa une fois de plus les consuls et en particulier le consul français.

Les troupes envoyées par le Pacha, soit-disant pour débloquer Zahlé, mirent trois jours pour faire les douze heures de marche qui séparent cette ville de Beyrouth et, au bout de ce temps, elles s'arrêtèrent dans un endroit où elles interceptaient l'arrivée de tout secours en honnnes, en vivres et en munitions pour les chrétiens. Une fois ce point atteint, elles y demeurèrent sans en plus bouger (1).

Cependant, à peine Joseph Karam était-il parti, que les hordes sauvages se présentèrent aux portes de Zahlé, et pour entrer « elles usèrent, écrit le général Ducrot, d'une ruse indigne. Elles répandirent le bruit que les Maronites arrivaient, et, dans la demi-obscurité du crépuscule, elles demandèrent qu'on leur ouvrît les portes. De grandes croix qu'ils portaient au bout

(1) Fr. Lenormant, op. cit., p. 69.

de bâtons et qui sanctifiaient leurs étendards, les firent prendre pour des amis, à cette heui-e indécise. Les portes s'ouvrirent. » (1)

Aussitôt, les sauvages se précipitèrent dans la ville, tuant, massacrant hommes, femmes et entants, tous ceux c{ui n'avaient pu s'enfuir vers le Kesrouan, et les maisons furent pillées et livrées aux flammes. « Zahlé possédait un collège dirigé par les Pères Jésuites, Cet établissement était couvert de la protection française, et le drapeau tricolore en surmontait les bâtiments: Malgré ce signe préservateur, qui menaçait ceux qui passeraient outre, de la vengeance de la France, le collège fut envahi par les Druses. Tous ceux qui s'y étaient retirés comme en un lieu de sûreté, les enfants, les professeurs, les auxiliaires, les domestiques, jusqu'au cuisinier, tombèrent sous les coups des assassins » (2). Le F. Bonacina, italien, et le P. Billotet, français, furent égorgés avec trois frères Xavériens. dont l'Institut de maîtres d'écoles indigènes avait été fondé à Bikfaïa par le P. Estève, supérieur des Jésuites à Beyrouth. Deux Pères seulement, le P. Riccadona et le P. Canuti, échappèrent à la mort, la Providence ayant permis qu'ils fussent épargnés sans doute pour pouvoir raconter, sous le sceau du serment, les horreurs commises alors dans les lieux saints, des femmes violées sur la table même de l'autel, les espèces sacrées dispersées et profanées (3).

(1) Mémoire inédit sur Karain, thi général Ducrot.

(2) Fr. Lenonnant, op. cit., p. 70.

(3) Ibid. — « L'église du collège, bâtie en pierres, d'après

C'est le 18 mai que se passèrent ces scènes hideuses. Le lendemain 19, les vainqueurs de Zahlé se portèrent en masse sur Deïr-el-Kamar.

Deïr-el-Kamar, situé dans le Cliouf, était un des principaux boulevards des chrétiens. Ses habitants, qui n'avaient pris aucune part aux désordres entre les Maronites et les Druses, étaient les sujets directs de la Sulilime Porle, et Kurchid avait promis aux consuls euro[)éens que cette ville serait respectée. Il y avait même établi un général, Taher pacha, avec un millier de soldats poiu' la proléger et la défendre. C^'était encore une ruse, une insigne tromperie du pacha de Beyrouth.

Dès l'arrivée des envahisseurs, Taher fait entrer ses soldats dans leurs casernes, et lui-même se retire dans le sérail. Les Druses et les Musulmans pénètrent librement dans la ville et exigent des chrétiens la remise de leurs armes, en leur promettant la vie sauve et le respect de leurs propriétés.

Mais, le lendemain, « ils commencent à tuer tous ceux qu'ils trouvent dans les maisons, honunes, femmes et enfants... Près de L500 chrétiens s'étaient ré-

les plans d'un P. Jésuite, ne put être détruite par les Druses ; la force de sa construction déjoua leurs projets. L'intérieur est simple, mais assez l^eau, orné de peintures sur bois et de cjuelques panneaux sculptés avec goût. Tout autour règne une galerie, élevée au-dessus du sol d'environ 7 à 8 mètres... Une vaste terrasse d'où la vue s'étend au loin et un dôme circulaire la .surmontent. » (Souvenirs de Syrie, par L. Lemoine, officier au 5'^ de ligne.

fugiés dans le sérail sous la protection du général. Lorsque la ville eût été saccagée de fond en comble, les massacreurs se dirigèrent vers le sérail, se firenl ouvrir les portes el, sous les yeux de Taher pacha el de ses soldats, ils tuèrent tous les chrétiens qui s'y étaient réfugiés.-. Une grande partie des victimes furent tuées sur le crucifix et sur les saintes images par les Druses et les soldats turcs, qui leur disaient avec d'horribles blasphèmes : Appelle donc maintenant ton Dieu, quil vienne à ton secours.

<( Les Jésuites avaient deux écoles à Deïr-el-Kamar. Ces établissements avaient cru se protéger en arborant le pavillon français. Les Druses et les Musulmans abattirent le drapeau à trois couleurs de la France, le traînèrent processionnellement dans les rues en le couvrant d'immondices ; puis, après l'avoir trempé dans l'huile, ils s'en sei'virent en guise de torche pour mettre le feu aux écoles. » (1)

Nous n'avons encore rien dit de Saïda (2), où s'était enfui de la Montagne un nombre considérable de chrétiens, échappés aux poursuites des Druses. Ces malheureux fugitifs se flattaient de trouver un asile dans cette ville. Là étaient les agents consulaires, les autorités civiles, une police organisée, quelques troupes régulières. Mais, comme les chrétiens s'approchaient

(1) Fr. Lenormanl, op. cit., pp. 73 el 75.

(2) En 1686, le con.çulat de Saïda avait, de son ressort, 15 maisons religieuses : 7 de Cordeliers, 5 de Capucins, 3 de Jésuites, 1 de Carmes. (Goudard, La Sainte-Vierge du Liban, p. 64).

de Saïda, les Musulmans, excités par les Muftis, allèrent au devant d'eux, munis de fusils, de poignards, de casse-têtes, et les trouvant sans défense, les massacrèrent sans pitié. Ceux cjui purent échapper au massacre se réfugièrent en ville, où ils trouvèrent soins et protection auprès des Sœurs de Ctiarité.Ceci se passait le premier juin. <( Les jours suivants, dit Pierre de la Gorce, les massacres continuèrent dans les caves, dans les jardins, dans les maisons de campagne, partout où avaient pu se réfugier les survivants. Dans l'intérieur même de la ville, la terreur régnait. Ni l'urgence du péril, ni les représentations des résidents européens, ni la voix de l'humanité ne pouvaient émouvoir les fonctionnaires, ou complices, ou hébétés... Au milieu de l'abattement général, deux Jésuites français, le P. Rousseau et le P. de Prunières, donnèrent un méritoire exemple de courage. Accompagnés de deux hommes déterminés, ils se hasardèrent à sortir de la ville pour secourir les blessés, administrer aux mourants les derniers sacrements et aussi ensevelir les morts, parmi lesquels étaient un assez grand nombre de prêtres, que déjà on honorait comme des confesseurs de la foi. Ayant franchi l'enceinte, ils ])arcoururent les buissons, les jardins, les bosquets, jaloux qu'ils étaient d'exercer leur dévouement. Les Musulmans, les ayant reconnus, les assaillirent, et c'est au milieu de mille dangers qu'ils parvinrent à regagner la ville. Malgré l'insuccès, ils renouvelèrent, deux jours plus tard, leur pieuse tentative. Le lendemain, ils se disposaient à repartir en-

core, quand le consul, effrayé, leur interdit cette nouvelle témérité ; en effet, Musulmans et Druses tenaient toutes les issues, et c'était par une sorte de miracle que les deux saints religieux leur avaient échappé deux fois » (1).

Cependant, après les scènes de carnage et la dévastations de Deïr-el-I\amar, le bruit se répandit que les Druses et leurs alliés se disposaient à remonter vers les districts du Nord, pour y mettre tout à feu et à sang.

« A cette nouvelle, lisons-nous dans le Mémoire inédit déjà cité du général Ducrot, .Joseph Karam reparut avec ses partisans, se fit reconnaître comme chef par tous les chrétiens du Liban et menaça de s'emparer de Tripoli, au cas où les Druses, aidés des Turcs, feraient le moindre mouvement offensif sur les terres des Maronites. Cette ferme contenance arrêta les envahisseurs qui préférèrent marcher sur Damas, où le gouverneur Achmet pacha se montrait le digne collègue de Kurchid. »

Après avoir ravagé tous les villages chrétiens autour de Damas et avoir tué leurs habitants, ils entrèrent dans cette ville de 130 à 150000 habitants, se-

(1) P. de la Gorce, Histoire du Second Empire, T. III., p. 307. — Cet historien a tiré ses renseisrnenients des ieftres de MM. Ford et Eddy, missionnaires américains, dn Consul américain de Beyronth, et du rapport du capitaine Mansell au vice-amiral Fanshawe et du rapporl du vice-consul Abéla. II renvoie éî?alemenl aux Annales de la Propagation de la Foi, 1860, et à VAmi de la rcliijion, 10 juillet 1860.

loii quelques historiens, cl selon d'autres, de 100 à 128.000. Les chrétiens, au nonihre de 18 à 20.000 (1), étaient relégués dans le luènie cjuarlier ; actifs, industrieux, connnercanls. ils s'étaient accrus sous la protection française. Leur quartier était, sans comparaison, le plus hean et le plus riche de la cité orientale. Eglises, couvents, vastes habitations, belles fontaines, rien ne manquait à celte petite ville dans la grande* ville.

Le 8 juillet, un des chefs musulmans convoqua les principaux chrétiens et les assura qu'ils pouvaient dormir tontes portes ouvertes, qu'ils n'avaient rien à craindre. " Le lendemain, malgré la protection du consul de France, malgré la courageuse intervention d'Abd-el-Kader. les Druses. les Damasquins, puissamment aidés par les Musulmans et les bachi-bouzouks, se ruèrent à l'eiivi siu" les maisons chrétiennes. Envahi par ces hordes sauvages, le quartier ne fut bientôt plus qu'un amas de décombres où la barbarie montrait partout ses traces lugubres, ne laissant à la place de ces riches demeures que des débris souillés par de longues (rainées de flammes ou de hideuses taches de sang » (2).

« 300 maisons furent réduites en cendres, trois

(1) Les historiens ne sont pas d'accord .sur le nombre des chrétiens à Damas. Le chiffre de 18 à 20.000 nous semble se rapprocher davantage de la vérité.

(2) L. Lemoine, Souvenirs de Syrie.

couvents détruits, onze églises brûlées, renversées. » (1)

10.000 chrétiens, sur 8.000 Grecs-unis, 8.000 Grecs schismatiqucs et 3.000 Maronites, furent lâchement assassinés.

Pendant ce temps, le gouverneur Achmet restait confiné au fond du sérail dans une immobilité pire ([lie le crime. On est heureux de le constater, le consul anglais, M. Brant, tenta de secouer l'inertie d'Achmet. et le somma, à plusieurs reprises, au nom de la civilisation, de l'humanité et de l'honneur ottoman, de remplir les devoirs de sa charge, en lançant contre les assassins et les incendiaires quelques bataillons disciplinés- Le pacha ne fit rien ; il ne sortit même pas du sérail. Cette intervention du consul anglais est d'autant plus louable que partout ailleurs les représentants de l'Angleterre se montrèrent hostiles aux malheureux chrétiens du Levant.

Le 10 juillet 1860, il écrivit au consul général de Beyrouth : « La conduite du pacha a été souverainement honteuse ; il s'est montré dépourvu de toutes les qualités d'un gouverneur, et il n'a paru nulle part. Les soldats, au lieu de prévenir le pillage, y ont donné leur assentiment. » (2)

De son côté, « Abd-el-Kader ne demeui'ait pas in-

(1) Rapport (les cinq commissaire? européens qui ont été à Damas se rendre compte, fin novembre 1860, des dégâts commis.

(2) Fr. Lonormant, oper. cit., p. 1.30.

actif ; il courait partout avec ses cavaliers, faisant la police et chassant les Druses qui s'étaient introduits en ville, malgré la défense. Tour à tour, il conseillait, priait, menaçait les autorités turques sans mieux réussir auprès d'elles que les consuls. » (1)

Si plus de 8.000 chrétiens ont pu être sauvés, on le doit à Abd-el-Kader, aidé des 600 Arabes de l'Algérie qui l'avaient suivi dans sa retraite. Il n'y a que lui qui ait travaillé à les arracher à une mort certaine. C'est ainsi qu'il sauva les Lazaristes et les Sœurs de Charité avec une foule de jeunes fdles. Mais pas un seul religieux des sept Pères et deux Frères franciscains n'échappa au poignard des assassins, malgré tous les efforts qu'il fit avec ses vaillants Algériens pour les mettre en sûreté dans son palais.

(( Le 17 juillet, les massacreurs, lassés de tuer, cessèrent leur œuvre effroyable ' ; et quand le carnage se fut arrêté, les soldats d'Abd-el-Kader escortèrent jusqu'à Beyrouth de L500 à 2.000 chrétiens pour les protéger contre les dangers qu'ils pourraient rencontrer en traversant le Liban. » (2)

Tel est le résumé de riiorrible tragédie de 1800, l'ésumé succinct, mais suffisant pour l'intelligence des faits qui vont suivre-

(1) Fr. t.enormant, oper. cit., p. 13(i.

(2) Ibid., p. 142. — M. L/éon de La Brière, ancien z<)na>e pontifical, père de M. Yves de La Brière, rédacteur à la revue liliules, qui présidait, en 1869, la caravane française de

Avant de terminer ce chapitre, il importe de savoir combien de victimes a comptées la durée des massacres, du 30 mai au 17 juillet.

François Lenormant, témoin oculaire de la plus grande partie des événements de la Syrie, s'est livré à une étude consciencieuse de cette grave question ; et voici le résultat de ses recherches :

A Saïda et à Djezzin 1.800 morts

Dans un bois entre ces deux villes 1.200 » A Hasbeiya 1.000 »

A Rascheiy a 800 »

Terre-Sainte, a relaté dans son journal intime un voyage accompli, du mois de mars au mois de juin 1869, en Palestine et en Syrie. Dans ce voyage, il alla visiter Al^d-el- Kader à Damas, et il raconta l'audience dans un volume intitulé : Mes amis, sonrenirs. Nous reproduisons cette page intéressante : « Les serviteurs, dit-il, ont reconnu l'accent et la langue de la France ;'ils introduisent joyeux les Frères de VEmir dans le vaste atrium carré qu'entoure un cloître mauresque où jaillit l'eau murmurante d'un bassin central, et qui sert de salon dans toute demeure orientale. Des orangers et des fleurs embaument ce lieu charmant : tout à l 'entour règne une série de petites salles fraîches nù l'on se retire à l'ombre pendant la chaleur du jour. De grands lévriers d'Afrique ont reconnu des amis. Ils accourent et marquent leur joie, prodiguant aux visiteurs leurs plus expansives caresses. Le maître de la maison paraît : son visage fier et bronzé porte la trace des gloire.s d'autrefois ; il fixe franchement sur les arrivants d'Europe un regard net et pénétrant ; il salue à l'orientale, en touchant son front, sa bouche et son cœur, puis tend la main, selon l'usage d'Europe. Il porte le noble et large costume de l'Arabe des tribus, très différent de la levantine brodée qui pare les Daniasquins. Les insignes de la Légion d'honneur se détachent sur la laine blanche de son burnous. Un interprète l'accompagne et ses fils l'entourent. Le vieillard prend majestueusement, lentement la parole. Il souhaite bienvenue et prospérité à l'hôte de France que Dieu lui envoie.

A Zahlé 700 moi'ls

A Deir-el-Kaïuar 2.400 »

A Damas 11.000 »

« 11 faut ajouler, dit-il, à ces chiffres celui des geus tués dans les villages aux environs de Beyrouth, chiffre qui doit être au moins de 3.000. On ohtient ainsi un lotal de 21.000 victimes massacrées en moins de deux mois. Encore ce total est-il certainement audessous de la vérité, car .nous nous sommes horné à prendre^ pour les morts de Damas le nombre de M.

On prend pince sur des coussins et les serviteurs apporlent le café, les confilures, les chibouchs. — Tu es bien jeune pour courir le monde. — Pas si jeune, Emir, que je n'aie entendu et compris le récit de vos actes. Je .sais la reconnaissance que vous doivent les chrétiens de Damas et leurs frères du monde entier. — L'Emir a protégé les faibles. Il n'a pu faire tout ce qu'il eût souhaité. Et gravement, simplement, Abd-el-Kader raconte les faits : le soulèvement de ses coreligionnaires, le couvent des Sœurs françaises envahi, les maisons européennes pillées et brûlées, les chrétiens massacrés. — Je suis vieux, fait-il, et j'ai vu couler bien du sang ; celui-là m'a ému. Si Dieu .s'est servi de moi pour éviter de plus grands malheurs, que Dieu soit béni ! — Emir, où avez-vous recueilli tant de victimes ? — Elles ne pouvaient être en .sûreté que dans ma propre demeure. Cette cour même était remplie : il y avait des Soeurs, des orphelines, des, blessés et des mourants. — Et l'émeute s'est arrêtée sur votre seuil ? Un éclair, la plus expressive réponse, s'alluma dans les yeux du vieil Africain...

Il conmiandait à ses sentiments comme à sa langue. Cet austère visage, cette langue gutturale, aux intonations impérieuses, ce geste noble et hospitalier, exerçaient sur nous ime attraction qui nous remua souvent, bien que le vieil Africain ne se livrât jamais à l'abandon de la causerie familière ; il régnait dans son langage et dan.s sa tenue une majesté sympathique, mais volontairement soutenue, ((ui excluait toute grâce. »

Sp;irlalis au lieu de celui de M. Lauiissc, plus élevé, el nous n'avons pas pu y faire figuier la quanlilé énorme des nieurfres individuels » (1).

En outre, on évalue à 75.000 fe noml)re des viclinies des désastres, qui avaient pu fuir cl s'étaient réfugiées soit dans les iiionlaiiiies du Liban, soit dans les villes du lilloi'al- On comptait encore 10.000 orphelins. 0.000 veuves et environ 3.000 fenuues ou filles vendues pour les harems.

Ouaid aux dévastations commis(^s |)ar les Druses avec la coopération des Tiu'cs, une statisticpie, dressée avec soin, donnait, à la fin de juillet IcSOO, les résultats suivaids : 300 villaiics détruits, 560 églises renversées, ainsi (pie :?8 ("coles, 42 couvents brûlés et 0 établissements religieux européens. L'incendie du seul Meten, dont les trois quarts des villages étaient })euplés de chrétiens, a coûté à ces malheureuses popufations plus d'un million de francs. La perte des chrétiens du Liban, dans la seule récolte des cocons, est évaluée à cinq ou six millions. Les dévastations dans la plaine de la Bekàa et de Baalbek sont incalculables. A Deïr-el-Kamar, la perte a été de 25 à 30 millions, ainsi qu'à Zahlé. Les dégâts dans le Liban dépassent 30 millions. Ces chiffres approximatifs, mais qui se rapprochent de la vérité, comprennent la valeur des maisons, des mobiliers, des bijoux el des récoltes. Dans ce qui précède, on ne comprend

(1) Fr. LenormanI, oper. cit., p. 144. — Spartalis éUiif ronsiil (le Grèce à Damas, el, M. I^anusse, gérant du consulat, de France.

pas Hasbeiya, Rascheiya et Damas. En résumé, dit un rapport consulaire, puJjlié par le Moniteur Universel du 18 septembre 18(30, sur les pertes commerciales éprouvées par les chrétiens de Syrie, ces derniers ont perdu plus de 100 millions de francs (1).

Terminons le résumé que nous avons donné de l'horrible tragédie de 1860 par deux citations empruntées à Melchior de Yogiié et à Fr. Lenormant. Elles méritent d'être connues.

« L'intervention de l'Angleterre en Syrie, dit Melchior de \'ogué, eut les plus funestes conséquences et contribua à couvrir le pays de sang et de ruines... Soit par crainte de se voir un jour intercepter la future route des Indes, soit par opposition à la politique française, elle ne veut pas souffrir en Syrie l'établissement d'un gouvernement fort et ami de la France. Elle préfère à tout pouvoir, fût-il chrétien et réparateur, le

(1) Louis de Baudicour, La Fronce au Liban, Dentu, Paris, p. 153. — B. Poujoulat, La vérité sur la Syrie, Gaume frères, Paris, p. 522. — Un comité, organisé à Londres par lord Stratfort de Redcliffe, le marquis de Lansdowne, le marquis de Clanricarde, lord Eburg et lord Stanley, pour recueillir des souscriptions en faveur des chrétiens d'Orient, G donné dans une circulaire des chiffres sur les chrétiens assassinés et sur les dévastations commises ; mais ces chiffres sont bien au-dessous de la vérité. Les chiffres que nous donnons dans le texte .sont le résultat de statistiques dressées avec soin et consignées dans les rapports de nos consuls.

régime oppresseur et sanguinaire de la Turquie, ins- Irumenl docile de ses desseins- Quant à l'intégrilé de l'empire, on sait que, dans sa bouche, ce mot n'est ({u'uu prétexte... La politique anglaise en Syrie a donc été de coiili'e])alaiic('r l'inriiiciice française et de servir les projets de la Sublime Poi-te... lu de ses actes lut donc de battre en ])rèche l'indépendance (hi Liban. » (1)

Pierre de la Gorce com})léte ainsi la pensée de M- de Vogué : « Cette puissance guidait toute sa conduite en Orient par deux règles devenues traditionnelles : La première était de combattre dans le Levant les progrès de l'influence catholique, c'est-àdire française ; la seconde était de protéger la Turquie, sous la condition de la gouverner. Aussi pritelle facilement son parti de l'horrible drame qui s'accomplissait, dans lequel, disait-elle, il ne s'agissait que de molester quelques papi.stes, et ces papistes étaient des clients de la France. » (2)

Fr. Lenormant fait entendre une autre note : « Le véritable coupable, dit-il, dans cette horrible tragédie de 1860, le seul instigateur des événements de Syrie, celui qui a tout préparé depuis deux ans, ce n'est ni le peuple maronite, ni le peuple druse, c'est l'autorité ottomane elle-méni(\ ce sont les agents de la Porte, le pacha de Beyrouth ». El plus loin : « Les auteurs des événements de Syrie, ceux qui les ont pré-

(1) Les événements de Syrie, p. 16.

(2) Histoire du Second Empire, T. HT, p. .313.

parés, exécutés, conslammenl dirigés, ceux qui persoiuiellenicnl y uni commis les plus abomîuables cruautés, les vrais, je dirais presque les seuls coupables, ce sont les agents de l'autorité turque, depuis le Mouchir jusqu'aux simples soldats. Les Druses n'ont été que des instruments excités par d'autres, et leurs crimes, qui cependant ont été bien grands, n'ont nulle part égalé ceux des Turcs. » (1)

(1) Les derniers événements de Syrie, pp. 22 et 153.

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