‹ Le Liban et la Syrie 18451860Chapitre 3 sur 15 · HISTOIRE D'UNE MISSION EK IS · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE MISSION EK IS

Volney, qui a laissé sur la Syrie et sur l'Égypte un livre devenu classique, a raconté comment Ahmed- Djezzar-Paclia conquit le paclialik d'Acre pour le compte du suUan et détruisit presque entièrement la famille de Daher-^-Omar. Gel homme célèbre était né en lllyrie, dans la religion clnétienne; on croit qu'il était ûls d'un prêtre grec. 11 finit par se rendre tout à fait indépendant de la Porte, à laquelle il payait seulement un petit tribut. Il conquit également le pachalik de Tripoli et celui de Gaza. Pendant

les premiers temps de sa fortune» il s'appliqua à tromper tout le monde par une douceur et une affabi-

lilé affectées; mais il ne put se contenir longtemps ; son naturel farouctie et cruel éclata bientôt par des actes dont le souvenir n'est pas encore effacé en Syrie et qui lui firent donner le surnom de Djezzar ou le boucher* Sa férocité s'assouvit pendant trente ans sans se lasser sur les malheureux habitants des contrées qu*il gouvernait, sans distinction de religion ^ ni de race. Après avoir résisté au général Bonaparte dans Sainl-Jean-d'Acre, grâce à ra})pui des Anglais, il gouverna en despote -presque toute la Syrie, jusqu'à ses derniers jours, et mourut tranquillement dans son lit au commencement du mois de mai 1804.

Du temps de Djezzar, sur dix hommes que l'on rencontrait dans Saint-Jean-d' Acre, il y en avait au moins un qui avait un œil crevé, ou qui était complètement aveugle ou bien qui avait le nez ou les oreilles coupées. Il imprimait ainsi les traces de sa cruauté sur les visages, qui devenaient de muets mais éloquents ministres de la terreur qu'il aimdi à répandre. Sur son lit de mort, il méditait de nouvelles cruautés, et sa mort, comme celle de Hobespierre, sauva la vie à un grand nombre de malheureux, qui apprirent, en même temps que leur délivrance, le sort affreux qui leur était réservé. On trouva sous le chevet de son lit une liste de trentequatre individus qui étaient destinés à être jetés et noyés dans la mer. Je ne mentionne pas ceux qui def aient seulement subir des mutilations. Sur cette

ialale iisle figurait uu religieux i'ranciscain nommé le • frère François, qui était loédecin et qu'il avait fait venir de Jérusalem pour le soigner [►eiulant sa maladie. Ce monstre ajoutait la raillerie h la cruaulé. Trèspeu de jours avant sa mort, il avait demandé à son médecin s'il aimait le poisson ; ce bon moine ayant répondu qu'il en mangeait volontiers :

■ — • Très-bien, lui répondit Djezzar, je \o\xl en ferai manger bientôt.

Djezzar-Pacha se faisait rendre par ses espions un compte minutieux de tout ce qui se passait dai.s la ville, et lui-même la parcourait la nuit déguisé et ac- • compagne d'un ou deux de ?es alfidés. Un soir, il entendit une voix de femme qui chantait dans une chambre au rez-de-chaussée. La porle olail cnlr*ouverle; il s'approclia sans bruit et vit une jeune et belle femme qui chantait pour endormir son enfant qu'elle berçait ; elle était seule. Sa curiosité satisfaite, Djezzar se retire et ordonne h ses gens de bien examiner la maison et de lui amener le lendemain le mari de la belle ehanteuse. C'était un chrétien. Cionduit devant le pacha, il se jeUe à ses pieds tremblant de peur. Djezzar le rassure et lui ordonne de ne rien lui cacher de la vérité.

— Qui es-tu î

— Chrétien»

— Où étais-tu hier au soir, chez qui passais-tu la soirée?

^ Dans la maison d*un de mes amis<

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-* Tu aimes donc mieUXi coquin, te divertir avec (les amis que de pâsser la soirée avec ta jeune femme !

Tu la laisses seule dans un apparlement sur la rue, exposée à recevoir quelque insulte 1 Si cela arrivait, lu ne manquerais pas de dire et bien d'aulres avec loi que Djezzar-Pacha ne veille pas à la sûreté des habitants de sa ville. Je te défends de sortir la nuit, et je l'ordonne de passer tes soirées avec ta femme, sous peine d'être jeté à la mer et noyé.

Un espion vint rapporter à Djezzar qu'il y avait chaque jour des querelles dans une maison chrétienne, entre un père et son flls, à Toccasion d*un nouvel appartement que le [)ère avait fait construire au haut de sa maison et que le fils prétendait occuper contrôla volonlé paternelle. Djezzar envoie à l'instant même chercher le tlls. Celui-ci arrive en sa présence plus mort que vif. 11 lui demande d'un ton peu propre à le rassurer quelle était la religion qu'il professait.

— Je suis clirélien, dit- il.

— Puisque tu es chrétien, fais le signe de la croix.

Quand il eut obéi, Djezzar lui dit:

— Où viens-tu de placer le nom du père? en haut ; et du fils? en bas. Ët comment, misérable, oses-tu donc prétendre que ton père soit logé dans Vapparlemenl situé au bas de ia maison et que l'apparte-

^ ment supérieur te soit destiné ? Va le lui céder surle-champ, et si tu oses enfreindre mes ordres, je te

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ferai mourir de la morl la plus cruelle pour te punir et apprendre à tes pareils que les enfants doivent honneur et respect à leurs père et mère.

Un Français à peine 4lébarquéàSaint*Jean-d'Acre, où il était venu chercher fortune, se trouva face à face avec Djezzar dans la rue, au moment où le pacha chevauchait, entouré de sa nombreuse suite ; il clierclie à l'éviter et se colle contre un mur ; mais Djezzar s'arrête, lui fait demander depuis quand il est arrivé, et lui ordonne de se rendre le lendemain

au scrail. Celui-ci obéit.

— Tu n'as pas eu peur de venir à Acre, lui dit le pacha en le voyant; tu n'as donc pas entendu dire que Djezzar était cruel, qu'il faisait couper les nez et les oreilles, crever les yeui» trancher les léles?

Le Français feignit de n'avoir rien entendu dire de pareil, et ajouta qu'il venait pour faire le commerce. Djezzar lui promit sa protection s'il vivait tranquille et se renfermait exclusivement dans sa profession, en le congédiant, il lui remit une feuille de papier qu'il s'était amusé à découper pendant l'entretien-, et qui représentait avec assez de vérité un lion dévorant un cerf.

Dès que la nouvelle de la mort de Djezzar fut publique dans Saint-Jean-d'Âcre, des désordres cornmencèrenL Les troupes de la garnison, dont le nombre pouvait s'élever à trois mille bommes, et auxquels il était dû plusieurs mois de pa^e, ne voulurent point permettre l'inhumation du corps avant d'avoir reçu toute leur solde, H fallut obéir et payer

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chaque soldat. On craignait une émeule, qui aurait pu avoir de funestes conséquences t le kyava, le cadi et

les notables musulmans domiciliés dans la ville s'assemblèrent et se concertèrent entre eux pour aviser aux moyens d'empêcher que la tranquillité n'y fût de nouveau troublée. Il y avait à cette époque à Acre un personnage nommé Ismaïi-Pacha, qui, après avoir occupé de grandes difînités à Conslantinople, élait tombé dans la disgrâce et avait été exilé; il gémissait dans une prison depuis plusieurs années : on l'en fit sortir, et il fut proclamé gouverneur. Celte élévation soudaine n'était que le prélude d'une fin prompte et terrible. Deux mois avant sa mort, Djezzar avait confié la conduite de la caravane des pèlerins de la Mecque à un de ses mamelouks, nommé Soliman- Pacha. A son retour de la Mecque, Soliman apprend à Damas la mort de Djezzar et l'élévation d'ismaïl- Pacba. 11 part, de Damas sur-le-champ avec le peu de troupes qu'il avait sous ses ordres, et se rend à Nazarelh« pour y attendre l'issue des affaires. 11 demande et obtient l'hospitalité dans le^couvent des Pères franciscains. Les religieux subvinrent à ses plus pressants besoins» lui fournirent une certaine quantité de blé et d'orge, et lui avancèrent une somme de 64,000 piastres, plus de 300,000 fr. de notre monnaie actuelle. Cependant Ismaïl-Pacha, apprenant la présence de Soliman Pacha à Nazareth avec une poignée d'hommes, déclare aux autorités d'Acre qu'il véut aller lui offrir la bataille. Il part, mais sans emporter les vœux des habitants, qui aimaient Soliman-

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Pacha et souhaitaient de l'avoir pour gouverneur. deux petites années se rencontrent : Ismaïl-Pacba est balUi et prend la fuite; mais il est reconnu par des paysans de Naplouse, qui Tarrétent et le livrent à Soliman-Pacha. IsmaiVPacha, remis au commandant de quelques bâtiments turcs qui se trouvaient sur la rade de Caïfa, fut conduit à Gonstantinople, où il fut décapité le jour même de son arrivée. Vainqueur de Soliman-Pacha, il eût été reconnu gouverneur de Syrie, et la tète de son ennemi fut tombée à la place de la sienne.

La victoire de Soliman-Pacha fut un bonheur pour la Syrie et la Palestine, si longtemps écrasées sous le sceptre de fer de Djezzar. Pendant une administration, ou, pour mieux dire, un règne de douze ans, Soliman-Pacha exerça le gouyemement de la manière la plus douce et la plus patriarcale. Ses surjets étaient traités comme ses enfants; pas une plainte ne se lit entendre contre le pacha, et jusqu'à ce jour son souvenir est resté entouré de vénération et de respect. Les religieux latins, auxquels il rendit largement les bienfaits qu'il en avait reçus, furent particulièrement protégés par lui. 11 n'avait guère que cinquante ans lorsqu'il mourut. Soliman-Pacha avait pour kyaya ou lieutenant un des anciens mamelouks de Djezzar, comme il l'avait été lui-même, et qui s'appelait Ali-Pacha, et pour principal ministre un Israélite nommé Uayn-Farhs, à qui Djezzar avait fait crever un œil et couper le nez : ce person« nage jouissait ù juste titre delà confiance de Soli-

man-Pacha, qui lui avait délégué un pouvoir presque sans bornes.

A la niorl deSoliman, Abdallah-Pacha, fils d'Ali, et comme lui pacha h deux queues, gouverna provisoirement le pachalik de Saint-Jean-d'Acre. Malgré son extrême jeunesse et le grand nombre de concurrents qui briguaient la haute situation de gouverneur général de Syrie, Abdallali-Pacha, qui n'avait cepen- • dant rendu aucun service à la Porte Ottomane, fut confirmé dans un des gouvernements les plus considérables de l'empire; il dut son élévalion aux bons offices et au puissant crédit de lia^vn-Farlis aujprès de plusieurs grands personnages du divan. Abdallah- Pacha le paya de ce bienfait par la plus noire ingratitude. La Sublime Porte lui ayant demandé la note des biens trouvés è la mort de Soliman-Pacha, des doutes s'élevèrent sur l'exactitude des comptes rendus par Abdallah -Pacha, et Uayn-Farlis reçut Tordre de se rendre à Constantinople. Ce juif n'avait plus, sous le jeune paclia, la haute situation qu'il avait occupée sous Soliman-Pacha. Abdallah, qui sentait combien il avait été coupable envers lui, craignit son crédit, sa vengeance peut-être, et il eut la cruauté de le faire mourir quand il pouvait le retenir à Acre. Celte atrocité fut le prélude des excès auxquels Abdallah-Pacha se livra bientôt. La fin tragique de Hayn-Farlis émut ses nombreux et puissants amis; le sultan connut toute la vérité, et Abdallah- Pacha tomba en disgrâce. Il prévint unedestitution en se déclarant ouvertement rebelle. 11

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eut la folie de croire qu'il pourrait, chose inouïe parmi les musulmans, se faire reconnatlre pour roi de Syrie. Il nomma un de ses mamelouks paclia de Damas et lui donna quelques troupes pour aller prendre possession du pachalik qu'il venait de lui donner; l'émir Bécliir, prince du Liban, à la lôle d*uQ parti de 3es montagnards, eut ordre d'accompagner et de soutenir cette ridicule expédition, dont le résultat fut l'incendie et le pillage d'un petit village situé sur la route de Damas et appelé £l-Mezzi.

Le sultan ordonna alors aux pachas de Damas, d'Alep et de Marach de marcher avec les forces dont ils disposaient sur Acre, d'en faire le siège et d'enlever au rebelle toute la Syrie et la Palestine. Ces forces réunies pouvaient s'élever à vingt mille hommes environ, qui arrivèrent devant la place vers la mi-août de l'année 1822. La ville était abondamment pourvue de toutes sortes de subsistances, et il en arrivait même du dehors, parce que la mer était libre, ce qui permit à Abdallah-Pacha de faire porter en lieu sûr une partie de ses trésors, grâce à la protection de quelques consuls étrangers. Pour mettre fin à cette intervention irrégulière, Dervich-Meliemed, pacha de Damas, adressa, à la date du l^i^ septembre 1822, au consul de France à Saint-Jeand'Acre une lettre dans laquelle, après avoir rappelé que le sultan avait d'abord inutilement employél es voies de la douceur pour ramener Abdallah-Pacha dans le devoir, le nouveau gouverneur continuait . en ces termes :

tt En conséquence, ii a été privé du titre de vizir, et on lui a 6té le commandement de Seyda, Tripoli, Jafla, Ranilé el Gaza, qu'on nous a contié, en nous ordonnant d'intimer au rebelle son exil à Afloum* Kara-Hissar (forleresso de rinlérieur de rAnalolie), et s'il ne se soumettait pas àcesordres et qu'il voulût continuer à s'enfermer dans Acre, de l'assiéger jusqu'il ce que nous pussions nous en emparer et lui faire subir son cliàliment en envoyant sa tète à Constantinople... Depuis quelque temps, il est parvenu à notre connaissance que, dans le nombre des consuls de ces contrées, il s'en est trouvé quelquesuns qui se sont liés d'aràiiié avec le rebelle et lui ont procuré des bâtiments pour emporter ses trésors et lui prêter assistance; nous avons été étrangement surpris de ces démarches. Grâce au Seigneur, vous êtes doué d'esprit et de sagacité, et vous connaissez parfaitement les capitulations qui existent entre la Sublime Porte et le gouvernement français, qui défendent aux consuls de s'immiscer dans de pareilles affaires, parce que cette conduite est contraire aux capitulations et à la bonne intelligence ' qui règne entre les deux cours ; si votre gouvernemont venait à (^tre informé de ce fait, ces consuls seraient sans doute blâmés. C'est ce qui nous a oblgié de TOUS adresser cette lettre amicale, désirant, pour preuve de votre sincère aniilié, que vous soyez attentif à découvrir celui qui se permet d'être ami du rebelle Abdallah-Pacha et d'enlever les trésors de notre gouvernement, atin de le détourner de celte

action répréhensible et contraire aux capitulations ;

et si jnnriais il était le dépositaire des biens d*Abdallah-Pacha et chargé par lui de les cacher, de l'avertir, afin qu'ils soient retenus, parce que ces biens appartiennent à la Sublime Porte. Or donc, s'il se troiiye quelqu'un parmi vous (consuls) qui ait con* trevenu aux capitulations dans celte affaire, il serait urgent qu'il fût justement dénoncé à la Sublime Porté sans qu'il pût nous en vouloir. Si vous pouvez sortir de la ville d'Acre et venir vous présenter à Gaïfa, il vous sera rendu, si Dieu veut, tous les honneurs, et on aura pour vous tous les égards qui vous sont dus, selon l'usage ; si vous ne pouviez pas sortir d'Acre, dispensez-vous de toute communication avec le pacha disgracié par la Sublime Porte. Vous pouvez compter sur toute mon assistance dans les aKaires qui pourront vous concernen Salui à quiconque se trouve dans la bonne voie. »

Malgré les secours que recevait Abdallah-Pacha, après neuf mois de résistance, il aurait été contraint de rendre la place, parce qu'il n*avait plus d'argent pour payer ses troupes, s'il n'eût imploré la protection de son puissant voisin, le pacha d'Égjpte. Mehemet-Ali-Pacha parvint â obtenir la levée du siège et le pardon d'Abdallah, moyennant la somme de 35,000 bourses, et la promesse formelle de payer exactement au sultan le tribut annuel. A dater de cette époque, Abdallah-Pacha resta soumis à son souverain. Son administration ne fut pas aussi paisible que celle deson prédécesseur. Vers la tin de l'année 1824, Témir

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Béchir-Gheab, priDce du Liban, et le schaik Bécliir- Djomblat, le plus puissant mokatagi ou chef des druzcs, se Jigaèreul et se révoltèrent contre le parlia. d'Acre, sous l'obéissance duquel se trouvait ce prince du Liban. Abdallah-Pacha, qui n'eut jamais à sa solde plus de deux ou trois mille liommes de troupes irrégulières, marcha contre les montagnards, les rencontra aux environs de Seida et les battit. L'émir Béchir prit la fuite, trouva, à rembouchure de la rivière Damour, un navire français, qui l'accueillit et le débarqua à Damietle, en Kgyplc. Ce fut au même endroit qu'il s'embarqua, en 1840, lors de la défaite des Égyptiens, et qu'il fut conduit à Malte, pour aller ensuite mourir en exil, à Kadi-Keui, près de Gonstantinople ; le scbeik Béchir prit également la fuite et gagna le Hauran d'ancienne Traôonite) ; mais il y fut arrêté par des Bédouins. Ceux-ci le conduisirent à Acre et le livrèrent à Al)dallah-Pacha, qui le fit jeter en prison. Le vice-roi d'Egypte, qui avait obtenu du sultan le pardon d'Abdallah-Pacha, prit à son tour sous sa protection l'émir Béchir, le réconcilia avec le pacha d'Acre, et obtint pour lui l'autorisation de retourner dans sa principauté du mont Liban, et d'y re« prendre les rênes du gouvernement. Là ne se bornèrent pas les bons oftices de Mehemet-Ali-Pacha. Le scheik Béchir était le plus puissant des chefs druzes ; ses richesses égalaient, si elles ne surpassaient pas celles de l'émir Béchir, et le prince du Liban avait pu juger, lors de la dernière révolte, des ressources, de l'influence et de l'audace de son allié. Quelle bonne

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fortune pour lui si cet allié avait pu être tué dans le combat contre les troupes d*Abdallah-Pacha ! Il fit

part de ses regrets h Mehemet-Ali-Pacha, qui était fait pour comprendre et pour approuver la profondeur des vues de l'émir Béchir, et qui pria le pacha d'Acre de lui rendre un service d'ami» en faisant étrangler le scheik Béchir dans sa prison. Débarrassé de son allié et réconcilié avec son ennemi, le prince du Liban retourna dans sa montagne* U ne tarda pas à s'acquitter envers Abdallah-Pacha du service qu*il en avait reçu.

Les habitants des montagnes de Naplouse et iles environs de Jérusalem, placés dans le gouyemement du paclia de Damas, étaient devenus si insolents que ce pacha avoua à la Sublime Porte qu'il était impuissant à les contenir dans le devoir. Ahdallah-Pacha avait reconquis la faveur du suUau par sa victoire sur les montagnards maronites et druzes ; il reçut Tordre de soumettre les Xaplousains, avec l'autorisation de réunir leur territoire à tous ceux qu'il administrait déjà, s'il parvenait à les réduire. M famille Jarar, qui était celle des principaux sclieiks de Naplouse» occupait un château appelé Sanour, situé sur une éminence, d'un accès très-difficile» défendu par plusieurs pièces de canon et pourvu de toutes sortes de rounitiods. Adallah-Pacba voulut commencer la campagne par l'attaque de Sanour : il pensait que la prise de ce chûteau lui assurerait la soumission du reste du pays. 11 réunit un petit corps de troupes avec de l'artillerie, en donna le commandement à son

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kyaya et le siège de Sanour commença; mais tous les efforts du kyaya rest^rent inutiles et le chAteau ne

se reiidail j>as. Abiiallah-Pacha eul alors recours à rémir Béchir et lui donna carte blanche pouf s'emparer (lu cliAteau. I.'émir préféra la voie des négociations à celle des armes et déploya une telle liabi* leté qu'il amena le scheik Jarar à capituler. U pqt se retirer sur un autre point du territoire de \n[)louse, en emportant tout ce qu'il possédait. Le château de Sanour fut remis à l'émir Béchir, et Abdallah-Pacha le fit raser. La prise de Sanour fit rentrer sous Tobéissance du pacha d'Acre les habitants des montagnes de Naplouse et de Jérusalem; mais un an après, en 182G, une nouvelle révolte éclata encore dans les montagnes de Jérusalem. Cette fois, le kyaya d'AbdalIah« Pacha réussit à l'étouffer avec un fort corps de troupes et deux pièces de campagne. Abdallah-Pacha, victorieux, gouvernait paisiblement la Syrie, depuis quelques années, lorsque le cours de sa prospérité fut interrompu par celui-là mémo qui l'avait protégé auprès du sultan, qui en 1822 avait obtenu le pardon de ses fautes et sa conârmation dans le gouvernement de la Syrie.

Les entretiens de Mehemet-Ali-Pacha avec l'émir Béchir lui avaient révélé les ressources, la fertilité de la Syrie et le parti qu'il pouvait tirer des belliqueuses populations de ce pays. La puissance croissante de Mehemet-Ali-Pacha lui faisait craindre des tentatives hostiles du côté de Gonstantinople et lui inspirait en même temps le désir de s'agrandir. L'intérêt de sa

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sécurité et celui de son ambition lui conseillaient également la conquête de la Syrie. D'ailleurs il connaissait le peu (le ressources dont disposait la Porle et les pachas en Syrie et en Palestine, ainsi que Tagitation qui travaillait les populations si diverses de Tancieu royaume des Séleucides. Vers la fin du mois de novembre 1831» une armée égyptienne, forte de trente mille immines, avec cinquante pièces de siège, dix^sept mortiers pour lancer les bombes, et commandée par Ibrahim «t'acha, vint assiéger Saint- Jean-d'Acre, après s'être enf)f)arée de Jalfa et de Gaïfa. Ibrahim-Pacha avait également sous ses or^ dres une flotte composée do sept frégates de soixante canons, six corvettes, dix bricks et goélettes et d'une douzaine de chaloupes canonnières. Abdallah-Pacha n'avait à opposer à un pareil déploiement de forces que trois ou quatre mille hommes de troupes irrégulières et une médiocre artillerie; mais il n'en fut point intimidé : il soutint dans Saint-Jean-d'Acre un ' siège de six mois, plusieurs assauts meurtriers, et ne * se rendit qu'à la dernière extrémité. Les Égyptiens entrèrent dans la ville, et Abdallali-Pacha fut conduit à Aletandrie, où son ancien protecteur le traita avec beaucoup d'égards. On sait avec quelle rapidité Ibrahim-Pacha 6i la conquête de la Syrie, de la Cilicie, etc.; on connaît sa marche victorieuse jusque dans l'Asie Mineure, où il fut arrêté par l'interven^ lion des puissances occidentales. Ibrahim- Pacha, qui avait été sur le point de conduire ses troupes victorieuses jusqu'à Gonstantinople, rencontra bientôt de

sérieusos difiiculU-^s en Syrie, lorsqu'il voulut soumettre à la conscription et à un service militaire régulier les monlnp^nards de la Paleslineet de la Syrie,, organisés féodaieiuent depuis la frontière d'Égyple jusqu-au mont Taurus.

Ibraliim-Paclia, vainqueur des (roupes du sultan, mais obligé de maintenir son armée sur un pied respectable, passa par Naplouse en 1834, rassembla les divers sclieiks de l'ancienne Saniarie, et leur déclara qu'il avait besoin' de deux mille hommes. 11 alla ensuite à Jaffa attendreia réponse des sclieiks. A peine se lut-il éloigné, que les chefs Naplousains résolurent de ne pas donner un seul homme à Tarmée égyptienne, s'unirent avec les chefs des nionlagnes de Jérusalem et d'Héhron, et s'insurgèrent contre Ibrahim. Celui-ci partit sans perdre de temps de Jaffa, à la lôle de deux régiments d'infanterie et d'un régiment de cavalerie, décidé à dompler et à châtier les rel>élles, et se dirigea sur Jérusalem, dont la garnison était très-faible, afin d'y établir son quartier général. Mais les insurgés, qui avaient fait encore plus de diligence que lui, l'allaquèrent dans le vallon de Vad-Ali, sur la roule de Jaffa à Jérusalem et près du village d*Abou-6och, appartenant à un célèbre brigand arabe. Le combat fut sanglant, et Ibrahim-Pacha ne parvint à sortir du défilé et à gagner Jérusalem qu'après avoir perdu plus du tiers de ses forces. A peine entré dans la ville sainte, il se trouvabloqué, et toute communication fut interceptée entre Jérusalem et Jaffa, Quelques jours après, un

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régiment d^infanlerie venant de Damas et se rendant à Jaffa, fut attaqué par les montagnards et presque entièrement détruit dans la plaine d'Esclrelon. Cette double victoire inspira tant de confiance aux montagnards, que le scheik Ka'ssem-el-Achmed, gouverneur de Naplouse, marclia sur Jérusalem avec tous ses montagnards, assiégea Ibrahim-Pacha et repoussa victorieusement trois sorties tentées avec vigueur par le tils du pacba d'Égypte. La situation d'Ibrahim- Pacha était critique. Toute communication avait cessé entre Jérusalem et Jaffa. Comment prévenir le gouverneur de celle dernière ville? Gomment faire parvenir i son père le vice-roi la nouvelle de ses défaites et demander du secours? Il s'adressa au père gardien du Saint-Sépulcre, et un religieux franciscain put, grâce à son caractère, paisser à travers l'armée des assiégeants et atteindre Jaffa, oii il remit au gouverneur une lettre d'Jbrahim-Pacha au vice-roi, qu'il avait tenue radiée dans le même endroit où l'Anglais Pitt avait caché le diamant acheté par le RégenU La iettre fut immédiatement expédiée à Mehemet-Ali. Mais les secours pouvaient tarder. Ibraliim-V^aclia lenta la voie des négociations. Il avait près de lui, à Jérusalem, le scheik Hussein Abd-el*Had i , gouverneur d'Acre : c'était un des principaux sclieiks de Naplouse ; mais il s'était tout dévoué dès le principe au gouvernement égyptien. Ses montagnards ne s'étaient pas joints aux insurgés. Là ne se bornèrent pas les services qu'il rendit à Ibrahim-Pacha. H sortit de Jérusalem, pénétra dans le camp des Montagnards, en-

tratna par son éloquence el ses promesses les petits scheiks révoltés, et finit par persuader aux chefs de rinsurrection, à Kassom-el-Adimed lui-niôme, de donner un libre passage à Ibrabim^Pacha, afin qu'il retournât h Jaffa. Il lui promit, au nom du général en chef, rabolition de la conscripiion, et l'assura qu'il serait comblé de faveurs par le vice-roi. Le scheik Kassem-el-Acbmed leva le siège, se relira à Naplouse, et Ibrahim-Pacba put se rendre à Jaifa, où il arriva en même temps que son père, dont la flotte venait de mouiller devant la ville. Le vice-roi amenait à son fils un secours considérable, il ne voulu i . même pas descendre à terre et repartit imnoiédiate-» ment pour l'Égyple. Si la promptitude avec laquelle Mehemet- Ali accourut au secours de son fils fut jus* tement appréciée, on ne sut comment expliquer qu'il se fût décidé à ce départ soudain sans s'ôlre rendu compte par lui'-méme de la situation critique de la Syrie, sans avoir étudié les besoins de la vaste province conquise par son fils, sans avoir pénétré le secret de la force et de la Taiblesse de ce nouvel éla» blissement. Quoi qu'il en soit, Ibraliim-Pacha, h peine échappé à un grand danger et de nouveau à la tête de forces imposantes, viola toutes ses promesses, marcha avec dix mille hommes contre les rebelles, les battit dans plusieurs rencontres, se rendit mat tr& de Naplouse, on fit désarmer les montagnards ainsi que ceux de Jérusalem et d'ilébron, et n'eut pas beaucoup de peine à effectuer le recrutement. Le scheik Kassem-el-Achmed, que ses promesses avaient

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trompé, s*enfuil précipilamment, prit la roule du désert et se réfugia chez les Bédouins Advans, qui le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait et le livrèrent * à Siiérilï-Paclia, qui couiniandait à Damas pour Ibrahim-Pacbaet qui lui fil trancher la tète. Ses deux tils, arreiés quelque temps après, furent aussi décapités à Acre.

Ibrahim Pacha gouverna la Syrie pendant neuf ans, et, malgré un régime sévère et <le fréquentes révoltes» cette province atteignit un degré de pros* périté inconnu sous le gouvernement dés sultans. Cette prospérité même , la prépondérance à laquelle 8*éleva Mebemet-Ali en Orient, l'influence que la France exerçait, grâce a lui, en Egypte et en Sj^rie, suscitèrent la jalousie des autres puissances, notamment celle de l'Angleterre, et le traité du 15 juillet 1840 lut signé entre les cabinets de Saint- James, de Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Berlin et la Porte Ottomane, pour replacer la Syrie sous le * sceptre du sultan. Bien que le gouvernement français se fût fait illusion sur la puissance de Meliemet- AlUPaclia, et que la possibilité d'un empire arabe ne fût que la cliimère de quelques intelligences, d'ailleurs éminentes, il est probable que les alliés auraient Irouvé de redoutables dinicullés à Taccomplissement de leur entreprise, si les montagnards du Liban, poussés par des instigations étrangères, qui venaient se joindre à leurs propres souffrances, ne se fussent révoltés contre Mehemet-Ali-Pacha. La nouvelle de celle insurreclion fut reçue avec le plus

vif déplaisir par M. Tliiers, alors président du conseil, et il en prévit sur-le-champ les funestes consé^ quences pour l'avenir du gouvernement deMehemet- Ali-Paclia, comme pour la résistance qu'il opposait lui-même aux cours alliées. Il n'entre pas dans notre plan de raconter ici cette page de Thlstoire européenne. On sait comment s'effectua l'expédition anglo austro-turque en Syrie* la défaite des Égyptiens, la prise de Saint-Jean-d'Acre et le retour de la Syrie sous la domination du sultan ; nous voulons seule- . ment raconter les péripéties auxquelles donna lieu l'organisation du gouvernement du mont Liban , après l'émir Bécliir» emporté par la tempête qui détruisit le pouvoir du vice-roi d'Égyple en Palestine cl en Syrie.

L'expédition de 1840 n'a pas seule contribué à

détruire, dans le Liban, l'ancien ordre de clioses. Là comme ailleuis, le temps et des idées nouvelles avaient fait un travail profond. Le vieil émir Béclur avait eu pour constante politique l'abaissement des Druses ; afin d'arriver à ce but, il n'avait reculé devant aucun moyen, et avait tour à tour fait servir h ses desseins la ruse et la violence.

Il paraît, d'après des histoires manuscrites et le

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lémoiguage des vieillards, que les populations nonseulemeot du Liban , mais de toule la chaîne de montagnes qui s'étend depuis Laodicée jusqu'à Tv r, ainsi que celle de l' Anti-Liban, étaient divisées en deux grandes factions « appelées les Kais et les Yémens. Celle démarcation ne s'appuyait ni sur la race, ni sur la religion. Les Druses, les Ansariés, les Mutualis^ les chrétiens étaient divisés entre eux en Kais et en Yéuiens. Au-dessus de ces deux grandes divisions, régnait, par la conquête et par Thabileté, une famille musulmane appelée là famille Mâan, dont l'un des membres a été célèbre sous le nom de rémir Fakr-el-Din, vulgairement appelé Facardin. La lignée mâle de la famille Maan s'élei^^nii au commencement du siècle dernier. Un émir, Cbeab, d'une famille musulmane de la Mecque, et dont la parenté avec le prophète est prouvée par des documents conservés au mekhemé (tribunal) de Seyda^ épousa la dernière fille qui restait de cette famille, avec le consentement des principaux chefs du Liban et du pacha de Saint-Jean-d'Aere. La famille Gheab s'établit aussi dans l'Anli-Liban, et les émirs de Kachéya et de Uasbéya appartiennent à cette famille ; ils sont restés musulmans. C'est de cette époque que date, dans le Liban et les autres parties de la montagne, la consolidation du gouvernement féodal. Une grande lutte eut lieu entre les Kais et les Yémens, et le prince de la monlagne, pour récompenser les chefs qui avaient pris le plus de part à la victoire, sous ses ordres, leur donna, à titre de gouvernements, les

22 Ll LIBAN

divers dislricis du Libao, Vers co leaips-là« les dé* nominations de Kais et de Yéroens disparaissent dans le Liban et sont remplacées par celles de Djouiblaties et Yezbékiés, qui subsistent encore aujour* ^ d'Iiui, mais qui n*ont conservé toute leur signiGcation que [)arnii les Druzes.

A l^méme époque^ en face de la famille musul«mane des Glieab, s'élevait dans la montagne une lamille itruze, celle des Djomblat. Au commencement de ce siècle, la première était représentée par Témir Béchir, qui a occupé si longlenjps raltcnlion européenne ; et la seconde par le scheik Bécbir. Les Djomblat sont originaires des environs d'Âlep, et, quoique Druzes, comptent plusieurs paciias dans leur famille, ce qui, en Orient, est une grande illustration, comme c'en était une dans nos anciennes familles de compter plusieurs maréchaux de France. Le scheik Bédiir était le chef le plus riche et le plus influeiU du Liban. Ses richesses surpassaient même celles de Témir Béchir, et sa qualité de kyaj^a (lieutenant) de l'émir lui donnait un pouvoir égal au sien. Le scheik Bécbir était libéral, enclin au pardon, et, quoique Druse, asses doux pour les chrétiens ; mais il était ambitieux, et l'émir avait r^lu de ne plus avoir d*égal dans le Liban, lors de la prise d'armes qu'il fit avec le scheik Béchir contre Abdallah-Pacha« J'ai raconté plus haut la fuite de l'émir, l'arrestation du scheik Béchir, et sa mort à Saint-Jean-d'Acre, où Abdallah-Pacha le fit étrangler dans sa prison, à la soUicilalioa du vice-roi d'Égyple»

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Après la défailc d'Ibrahim-Paclia ol la Tuile de l'émir Bechir, le gouYernement du mont Liban lut confié aux faibles mains de l'émir Bécliir-Cassom, ueveu du vieil émir Béciiir et qui lui renversé par . une Insurrection dnize. La Porie, saisissant avidement l'occasion que lui offraient ces événements, plaça dans le Liban Omer-Pacbaf dont le gouvernement juste et ferme fut accueilli avec joie par les chrétiens et qui aurait satisfait à la fois l'iiumanilé et la sage politiquoi s'il ayait été autre diose qu'un heureux accident, si les puissances signataires du traité de 184G n'avaient pris envers les montagnards l'engagement de faire maintenir leurs anciens privilèges et leur ancienne indépendance administrative. Omer- Pacba succomba sous les démarclies réunies des cinq cours, et avec lui cessa le gouvernement direct des Turcs dans la montagne ; mais la Porte, qui cédait aux cabinets européens en retirant Omer-Paclia du .Liban, résistait à ceux de ces cabinets qui demandaient le rétablissement du gouvernement unique dans la montagne représenté par un membre de la famille Cheab. Elle éiait fortement quoi(|ue secrètement encouragée dans cette opposition par la Russie, tandis que les autres puissances marchaient d'accord entre elles et avaient choisi pour candidat l'émir Émin, lils de l'émir Bécbir, le même qui depuis, par son a[)ostasie, a compromis et empêché le triomphe de sa cause. Entre ces deux partis extrêmes, un gouvernement turc ou Tadministration d'un Gheab, M. de Metlernich trouva un moyen terme, qui consistait à

2k * LE LlfiÂN

établir deux acliniiiislralioiis , l'une clirélienne et l'autre druze, aûn de séparer deux races que des manœuvres récentes avaient f)rofondément divisées; et il fut décidé que Déii-el-Kumar, point central du Liban et cbef-lieu du gouvernement de Tancien émir, habité par des Druzes et des chrétiens, serait occupé par une garnison turque chargée de maintenir l'ordre et la tranquillité entre les deux races ennemies eijuxlai)Osées.

Le principe qui avait dicté le système de la division du Liban en deux administrations distinctes s'appuyait donc sur la nécessité où l'on était de séparer profondément deux .races unies quelques années auparavant sous un même gouvernement, mais animées alors Tune contre l'autre des sentiments les plus liostiles, et dont Tune, la chrétienne, avait été pillée et massacrée par l'aulre. Pour que ce plan reçût son entière eiéculion, pour que les deux races fussent complètement séparées, il fallait que tous les chré-. tiens fussent gouvernés par un chef chrétien, et que tous les Druzes fussent gouvernés par un chef druze ; ces deux chefs prirent le nom de caimacans. Malheuseinent, si la création des gouvernements des deux caïmacans reposait sur une pensée nouvelle et humaine, elle n'indiquait pas une grande connaissance de l'état physique et politique du Liban. Le plan de l'illustre homme d'État de l'Autriche pouvait être exécuté de deux façons : on pouvait établir une division géographique ou simplement administrative. Le premier système eût été excellent si le Liban avait

été naturellement partagé en deui régions égales ou inégales, habitées, Tune exclusivement par les ciiré- . tiens, et Tautre uniquement par les Druzes. Mais tel n'est pas l'état des choses dans le Liban. On y remarque bien deux divisions : el à partir de Tripoli jusqu'au district appelé le Meten/la population est toute chrétienne el se compose de Maronites, de Grecs unis et de Grecs schisma tique. On compte seulement quel* ques villages de Mulualis, musulmans de la secte d'Ali dans les environs de Gebaïl et sur la crête du Liban du côté d'Akoura. Mais depuis le Meten, et en y comprenant ce district, jusqu'à Seyda, on ne trouve plus que des districts mixtes. Sauf* un district tout chrétien comme Djésin, mais enclavé dans des districts druzes, ou un district presque entièiement druze comme le Chouf , mais également enclavé, tout le pays nous montre la population druze et la population chrétienne enchevêtrées l'une dans Tautre. Avec un tel état de choses la division géographique n'était applicable qu*à la partie du Liban qui s'étend depuis Tripoli jusqu'au Meten. Mais, là encore, en nommant un prince chrétien, on n'accordait rien de nouveau aux chrétiens ; ils étaient en possession d'être gouvernés par des sctieiks de leur race relevant du prince de la montagne ; il ne s'agissait plus que d'un changement de personne, de la nomination d'un pripce à la place d'un autre. Toute la question de l'administration du Liban était donc dans les limites des districts mixtes, et c'était sur ce terrain qu'il

fallait appliquer le principe de la séparation admi-

26 LE LUiAN

nislrative des races. L^ambassade brilannique qui avait marché d'accord avec la nôtre pour obleiiir la réïQ^ (égration d'un prince Gkeab dans le gouvernement . du Liban, accepta en môme temps que nous le double gouvernement druze et chrétien, sans faire les mêmes réserves. Le gouvernement français, en effet, avait accueilli une proposition qui offrait des chances apparentes de paix et de tranquillité pour le Liban, tout en manifestant les doutes que lui inspirait une telle organisation et tout en maintenant son opinion que le retour à Tancien ordre de choses élaitce qu'il y avait de plus- sage et de plus favorable aux chrétiens ainsi qu'à la Porte elle-même.

C'est à ce moment-là qu'éclata la dissidence entre le cabinet anglais et le cabinet français. Essad-Pacha, gouverneur général de • Syrie , cliargé le premier, en 1842, d'installer le double gouvernement des • caïmacans, fut arrêté, dès le premier pas, par celte question des districts mixtes, qui était le nœud de la réorganisation du Liban, et qui offrait à la Porte, à l'Angleterre et à la Kussie, des facilités nouvelles • pour changer complètement l'ancien ordre de choses, c'est-à-dire {)0ur faire disparaître la suprématie d'un prince unique et catholique» On nomma deux caïmacans, l'un pris parmi les Maronites et appelé l'émir Ilaydar, et on lui donna tout le territoire compris depuis Tripoli jusqu'à la route de Damas, c'est-àdire avec le district mixte du Meten inclusivement, parce que l'émir Ilaydar et les princes de sa famille, divisée en deux branches, la branche BeUama et la

ET LA STIUB 27

branche Kaïdbey, étaient les mokatagis (seigneurs) du Meten* La famille de l'émir Haydar était d'origine • druze, et plusieurs princes, ses parents, ne reçurent le baptême que sous le gouvernement égyptien. C'était déjà une première violation du principe de la séparation administrative des races. Restait Tadoption de la division géographique, qui triompha encore plus complètement quand on décida que le caimacan druze, que Ton choisit dans la famille Aoslan, aurait sous son gouvernement le pays qui s'étend depuis la route de Damas jusqu'aux environs de Seyda, à l'exceptioa de Déir^el-Kamar. C'était l'intronisation dans le Liban, et, pour la première fois, d'un pouvoir druze indépendant. Loin de rentrer dans l'ancien ordre de choses, on s*en écartait profondément, et un arrangement qui avait pour but, dans l'esprit de son auteur, la séparation do deux races devenues hostiles l'une à l'autre, par suite des derniers événements, aboutissait à la soumission pure et simple des chrétiens aux Druzes, quoique le nombre des premiers fût beaucoup plus considérable. Dans les districts mixtes, le nombre des chrétiens en état de porter les armes s'élevait à 13,951, et celui des Druzes à 6,390.

Le consul général d'Angleterre voyait dans le nouvel arrangement la création d'un pouvoir druze au moyen duquel il espérait établir fortement l'influence de sou pays dans le Liban. Le gouverneur général apercevait du premier coup d'oeil que les chrétiens ne se soumettraient qu'à la dernière extrémité ou

qu'ils se jelleraient plulôl dans les bras des Turcs pour échapper h leurs oppresseurs naturels. La Russie irouvaii son inlérêl h flaller les passions et les illusions de la Porte. Quant h la Prusse, elle croyait servir ses véritables intérêts en appuyant de son nom raclion d'une puissance protestante contre celle de deux puissances catholiques.

La décision prise h Beyrouth par Essad-Pacha d'établir le gouvernement sur la division géographique amena une lutte diplomatique à Constantinopie, où tes représentants des cinq grandes puissances, armés des renseignements que leur transmettaient les consuls, discutaient la question des districts mixtes. L'influence du corps consulaire dans la question de Syrie a toujours été considérable; on peut même dire que chaque fois qu'il y a eu un peu d'entente entre les consuls des cinq grandes puissances, cette influence a été décisive. Cette fois, Tenlente était loin d'exister. Le principe de la séparation des races avait été ouvertement violé par la décision du muchir de Seyda» et les chrétiens se récrièrent contre un arrangement qui blessait leurs droits, renversait le vieil état de choses établi dans le Liban, les livrait sans défense et sans armes à leurs spoliateurs et à leurs bourreaux, et anéantissait les promesses que leur avaient faites les puissances en 1840. Les Druzes, appuyés ouvertement par le consul général d'Angleterre, qui se faisait leur avocat, disaient; a 11 est vrai que les chrétiens sont en plus grand nombre que nous dans les districts où nous habitons ensemble,

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ET X.A STfOB 29

mais ces districts sont notre ancienne propriété; le nom de monlagne des Druzes a toujours élé le nom donné à celle parlie du Liban ; depuis la route de Damas jusqu'aux confins du sandjak de Seyda, il n'y a pas un seul mokatagi (seigneur) clirétien. Les familles druzes, qui se trouvent en ce moment en possession des gouvernements du DJurd, des deux GarJjSt du Ghouf, de Djésin, remontent à une haute anli« quilé, et leur autorité n*est guère moins ancienne. » Il y avait du vrai et du faux dans les arguments des chrétiens comme dans ceux des Druzes; il est vrai qu'il n'y a pas un seul mokatagi chrétien dans tous les districts mixtes, mais il est faux historiquement que les familles druzes en possession du gouvernement de ces districts l'aient jamais été à titre héréditaire. 11 parait certain que Tintroduclion du gouvemement féodal dans le Liban est due à la Faroille Gheab^ qui donnait h ferme [mokata) l'administration des districts, et qui choisissait indifféremment un Druze ou un chrétien. Les Druzes, au temps de leur grande puissance, avaient gouverné presque tous les districts mixtes^ mais l'émir de la montagne avait toujours eu le droit d'en nommer les cliefs. C'était, d'ailleurs, une singulière prétention de la part des Druzes que celle d'exercer un gouvernement féodal liérédilaire sur des populations d'une race et d'une religion différentes des leurs, à une époque où le gouvernement ottoman s'ingéniait à détruire dans tout l'empire les dérébeys, les ayans, en un mol, tout ce qui avait conservé un caractère féodal. Tou •

30 LB UBAN

lefois, les cliréiiens ne se refusaienl pas à reconnattre les chefs druzes pour leurs seigneurs dans les dislricls mixtes, niais ils demandaient en même temps le retour à rancien ordre de choses, c'est-àdtre le gouvernement d'un prince chrétien auquel ils pourraient en appeler de leurs seigneurs druzes, dans les cas où ceux-ci les blesseraient dans leurs intérêts moraux ou matériels.

Essad-Pacha, à la mémoire duquel je suis heureux de rendre ici une éclatante justice, comprit tout ce qu'il y avait d'équitable dans les demandes des chrétiens; il résista longtemps aux exigences passionnées du colonel Rose, qui lui enjoignait, au nom de son gouvernement et dans les termes les plus péremptoiresy de contraindre les chrétiens, même par la force, à reconnaître la juridiction pure et simple des Druzes, et en référa une dernière fois à Gonstantinople, en faisant connaître Tinvincible répugnance des chrétiens h se soumettre aux Druzes tant qu'ils n'auraient pas au sommet de la hiérarchie du ' gouvernement du Liban un prince chrétien. Une autre considération fort sérieuse avait amené Essad- Pacha à cette conclusion, c'était la division profonde qui régnait parmi les Druzes. Cette population, ou pour mieux dire les chefs de cette population, sont divisés en deux factions également fortes, mais inéî^ales par le nombre, celle des Djomblalies et celle des Yezlékiés. La première prend son nom de la famille Djbmblat, la plus ancienne et la plus puissante familledruze du Liban;rautreaconservéle nomdruze

fcT LA SYRIE 31

• d'une des anciennes factions qui ont de tout temps

divisé la Syrie. A l'époque où il fut quo^lion J'éliro un caïmacan druze, aucune des deux factions ne voulut permettre qu'un candidat de la faction ennemie fût choisi, mais elles s'entendirent pour faire porter le choix sur Témir Aclimel-Roslan» dont la famille, bien que liée à celle des Djomblal, était cependant considérée comme neutre. Toutefois la Domioalion ne fut permise qu'après qu'il eut signé un acte rédige par les chefs druzes, et par lequel il s'engageait à partager avec eux non-seulement le pouvoir qui lui était conféré, mais encore les émoluipents qui y élaient aUachés. Là ne s'arrùtait jias ranarchie qui dévorait les druzes. Quand il s'agissait de partager le pouvoir, tout le parti yezbekié pencliaît ouvertement pour un prince Cheah, de façon que dans lo • Liban il n'y avait que la famille Djomblat, les deux caïrnarans druze et chrétien et leurs maisons qui fussent contraires au retour à l'unité. Ëssad-Paciia Ut connaître tous ces faits au divan : c'est alors que fut décidée la mission du capilan-paclia Halil, beau-fr^^e du sultan, qui arriva en Syrie au mois.de juin 1844, et qu'eut lieu une nouvelle campagne diplomatique de la France et de l'Autriche pour ramener un prince chrétien dans le Liban et prévenir les maux que des yeux pénétrants voyaient s'amonceler sur cette triste contrée. C'est alors aussi,que le cabinet anglais s'op- ' posa à tout changement par l'organe du premier ■ lord Cowley, cpii présenta un mémorandum en faveur du statu quo. Le cabinet anglais s'attachait au

mainlien du stafu quo par suite des renseignements de son consul général en Syrie» qui n*é(ait ébranlé ni })ar les j)élilions nombreuses des chrétiens aux cinq consuls, ni par les divisions des ûruzes. 11 continuait à rejeter tous ises mouvements sur les intrigues des Ciieab, et il insistait sur l'impossibilité de rendre le pouvoir à un prince de celte famille sans heurter la Porte et sans froisser les populations. Il oubliait que son opposition à un prince Ciieab et gouverneur unique de la montagne ne datait que du moment où une principauté druze avait été créée dans le Liban. 11 y a plus : dans le passage suivant d*une de ses dép^ciies, il portait, sans s'en apercevoir, la condamnation la plus formelle contre le système dont il déiendail ardemment l'application: a La question des populations rivales, disait-il, reste sans solution, et les diflicultés avec lesquelles le nouveau plan a eu à lutter sont si grandes, que peut* être le plus grand éloge que Ton en puisse faire est de dire qu'il a survécu et qu'il n'a pas péri. On peut être sûr qu'avec de l^appui, il eût été distingué comme bon, même dans l'empire ottoman. » La question des populations mixtes restait sans solution ! mais c'était la question tout entière ! Le plan avait survécu, mais il avait soulevé dès le commencement toutes les oppositions, et il avait fallu pour l'exécuter le désarmement, les massacres, les horreurs dont le retentissement causait en Europe une si légitime émotion en 1845.

Halil-Pacha débuta dans sa mission en déclarant

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que les Gheab étaient hors de cause, et il fit aux ha-

Ditants du Liban une proclamalion par laquelle il les invitait à exprimer librement leurs vœux pour le gouvernement de la monlagne, en leur interdisant expressément de parler de la famille Gheab. C'était un aveu naïf et comme une constatation involontaire du vœu des habitants du Liban.

Cette proclamalion coïncida avec Tarrivée en Syrie de M. Atlison, attaché à l'ambassade britannique, qui, dès son arrivée à Bevroulh, s'exprima avec kt même franchise sur l'inutilité des prières des chrétiens en faveur du retour des Cheab.

Après des lenteurs toujours calculées, Ualil-Pacba ' Qt connaître, le 2 septembre 1844, aux Druzes et aux chrétiens réunis, que la Porte maintenait le gouvernement des caïmacans druzes el reconnaissait le droit des mokatagis à gouverner les districls mixtes. Les chrétiens, un moment abattus, reprirent cependant courage : avec l'accent du désespoir, ils exprimèrent, dans des pétitions adressées aux cinq consuls, l'horreur que leur inspirait la domination des Druzes. Les évèques, le patriarche, les sciîeiks chrétiens , protestèrent en faveur de leurs coreligionnaires et demandèrent la réalisation du système de séparation des races, et la généralisation pour tous les districts mixtes de ce qui avait élé décidé pour Déir-el- Kamar, c'est-à-dire la nomination d'une autorité chrétienne pour les populations chrétiennes de chaque localité. J'étais alors consul de France en Syrie. • Je transmis ces demandes au gouvernemeni fran-

$k LE LIBAN

çaîs, en les expliquant et en les développant. Il avait élé décidé que Déir-el-Kamar serait administré par deux vekils, l'un chrétien, Tautre druze, relevant chacun du caïmacan de sa race. Mais les mokatagis de Déir-el-Kamar avaient été déclarés déchus de tout droit sur leur district, à cause des atrocités qu'ils j avaient commises * ; il fallait donc modifier cet arrangement en ce qui concernait les autres districts mixtes. Je proposai l'élection d'un vekil chrétien (procureur), placé dans chaque localité mixte à côté du mokatagi druze, qui était maintenu dans son au«lorilé sur les Druzes, tandis (]ue le vekil seul administrerait ses coreligionnaires. Les contestations entre chrétiens ne devaient être jugées que par le vekil chrétien ; les coDleslalions entre Druzes, par le mokatagi druze ; les contestations survenant entre un Druze et un chrétien, par le mokatagi et le vekil réunis. Le vekd devait d'ailleurs relever du caïmacan chrétien, comme le mokatagi druze du caïmacan druze. Par cet arrangement, la séparation des races était établie, et le pouvoir de chaque caïmacan limité h ses coreligionnaires. En conséquence, le caïmacan clirétien et les princes de sa famille perdaient tous leurs droits sur les Druzes du district de Meten. L*idée d'établir des vekils parut à la fois simple et ingénieuse; elle offrait, il est vrai, plus de difficultés dans la pratique que dans la théorie ; mais elle

1 Ces mokatagis étaient scheikNassif et scheikHamoud-Abounaked. Le second a dirigé les massacres en 1841 , 1845 et 1860.

ne blcssail ni riiumanilé ni les droits généraux; elle ne frappait que des privilèges dejamille et des intérêts particuliers. Elle constituait une véritable victoire jdiplonia tique pour la l?rance et pour l'Autridje, elle anéantissait le principe du gouvernement sans contrôle des chrétiens par les chefs druzes, elle soustrayait les populations chrétiennes à l'administration de leurs ennemis sans heurter la Porte. Si cet arrangement avait été complètement et équitablement exécuté, la question du Liban avait enfln une solution. Le consul général d'Angleterre, qui avait fait aux scLeiks druzes les promesses les plus solennelles, en leur garantissant une autorité sans partage, sentit bien la portée de cette proposition. 11 s'abstint de laire connaitre k son gouvernement la nouvelle phase dans laquelle venait d'entrer la question, et fit même des démarches auprès de ses collègues de Prusse et d'Autriche pour les engager à ne pas communiquer non plus à leurs cours respectives les pétitions du patriarche et des évêques au Sujet des vekils. C'est par l'ambassade de France à Londres que lord Aberdeen apj>rit le nouveau plan proposé, et que, frappé de son équité et de ses avantages probables, il le recommanda à sir Stratford-Ganning. Ce seul fait suffit pour donner une idée de la poh tique locale que suivait le colonel Rose, et montre combien son gouvernement a dû être souvent ou trompé, ou au moins mal renseigné.

M. Guizot soutint la question des vekils avec Taulorité de sou talent et la franchise qu'il avait tou«

jours montrée dans les négocialions relatives à la question du Liban, et l'ambassade de France à Cîonslanlinople finit par remporter en principe*. Malheureusement pour l'humanilé et pour les bons rapports de la France et de TAngleterre, sir Stratford, blessé de la victoire de la France, obtint du divan, qui craignait que les Druzes, affaiblis par la séparation radicale de Tadministrationdes deux races, ne s'unissent aux chrétiens pour demander un prince Glieab, que les .vekils fussent présentés* après leur élection, au nombre de trois, au caïmacan druze, qui devait choisir celui qui lui convenait le plus.

Les Maronites ne devaient jouir de cette concession^ arracliée par l'influence française et mutilée par la .jalousie britannique, qu'après les plus cruelles épreuves.

Remontons un peu le cours des événements, et voyons quelle fut la conduite de la Porte Ottomane en Syrie, depuis le jour où ses alliés l'eurent mise en possession de cette province. A peine la domination du sultan avait-elle remplacé celle de DIehemet-

1 On peut consulter avec fruit les documents .diplomatiques publiés en 1846 par le gouvernement français.

£1 LA SÏHIE 37

AU-Paclia, que la guerre civile éclala dans le Liban, el que les Druzes vinrent incendier les villages maronites de fiaabda et de Haddet, en vue même de Bey-' roulh, et tandis que Selim -Pacha, le commandant des lorces turques, contemplait tranquillement, avec sa longue-vue, du pied du Liban où son armée était campée, des désastres etdes atrocités qu'il n'eût tenu qu*à lui de prévenir et auxquels il avait contribué. Le but des Turcs était de s'emparer de l'administration du Liban, et cependant c'était rinsurrection des montagnards chrétiens qui avait le plus contribué à hâter la chute du gouveniement de Mehemet-Ali- Pacha.

L'ambassade de France mit sous les yeux de Rifaat*

Pacha, ministre des affaires étrangères de la Porte Ottomane, la cruelle situation du Liban et lui r^mon* tra la pressante nécessité de conjurer par des actes énergiques et décisifs les nouveaux dangers dont la montagne était menacée* Rifaat - Pacha se montra ému de cette communication et du ton dont elle était faite, protesta de ses bonnes dispositions personnelles et de celles des ministres du sultan, promit de convoquer un conseil extraordinaire, et demanda au premier interprète de Tambassade de France un résumé écrit de sa conversation, afin de pouvoir se présenter, disait*il, plus fort devant ses collègues. Plusieurs conseils extraordinaires «des ministres eurent lieu à la Porte, el après avoir hésité sur le choix d'un commissaire extraordinaire, le conseil, sur l'avis du grand vizir, se décida à désigner Mustaplia-Pacha, alors

séraskier. Le choix de ce personnage cousidérable fut accueilli avec une vive saiisfacUon par l'ambas* sade de Trance, qui considérait Muslapiia-Pacha comme un de nos rare^ amis. On complaît sur sa bienveillance pour les cbrètiens, oubliantla cruelle indifférence qu'il avait montrée en Épire lors du supplice de l'héroïque et infortuné Georges ^ Le Liban était encore alors (novembre 1841) sous le gouvernement d'un seul prince catholique, l'émir Béchir-Gassem, et cependant Rîfaat-Pacha, dans ses convorsalions avec les membres du corps diplomatique, discutait déjà les divers modes de gouvernement qui pouvaient être octroyés aui montagnards du Liban. Tantôt il parlait de donner un ciief aux Druzes et un ciief aux Maronites, c'est-à-dire d'organiser la guerre civile, ce qui eut lieu en effet plus tard; tantôt de faire gouverner toute la montagne par un pacha musulman, c'est-à-dire que Rifaat-Pacha violait déjà en pensée les privilèges séculaires du Liban et trahissait ainsi les projets du divan. Ces projets éclatèrent à tous les yeux lors de l'arrivée de Mustapha-Pacha en Syrie. Dès le commencement de 1842, profitant des troubles que les autorités ottomanes elles-mêmes avaient fomentés dans le Liban, il pro-^ uonça la déchéance de l'émir Béchir-Cassem, élabht le gouvernement direct des Turcs dans la montagne,

* Voir Chrétiens et Turcs, par Eugène Poiijade, liv. il,

l A'.bunic il lu G ace.

ET LA STBIB 39

ciiangea ainsî par'une décîsioa hardie et personnelle, mais qui n*élail que l'expression des vœux les plus ardents de la Porte, l'autorité séculaire qui gouvernait le Liban. La conduite de Mustapha- Pacha produisit la plus pénible impression sur les populations et sur le corps diplomatique, souleva des plaintes amères et donna lieu aux plus vives protestations. La Porte ne s'en émut pas ; elle avait pour elle le fait accompli, et depuis lors la famille Gheab, dont elle avait juré la [lerle, n'a jamais été réintégrée dans le gouvernement du Liban. La Porte ne voyait qu'avec le plus vif déplaisir une famille catholique, d'origine musulmane, etquicomptail môme le PropliMe parmi 968 ancêtres» k la téte d'un gouvernement tel que celui du Liban.

• Mustapha-Pacha avait éié envoyé en mission extraordinaire pour calmer «les plaintes qui s'étaient élevées contre les autorités turques en Syrie et pour gagner du temps; la Porte avait un moment trompé le corps diplomatique, mais l'illusion n'avait pas été longue; des plaintes de plus en plus vives se tirent entendre contre le gouvernement de Mustapha-Pacha, contre sa dureté envers les chrétiens, sa hauteur envers les Européens. La Porte ne le rappela point, mais elle voulut continuer à user d'un moyen qui lui avait si bien réussi; elle proposa aux envoyés des cinq grandes cours de nommer un commissaire ad« joint à Muslapha-Pacha. Les ambassadeurs se laissé^ rent persuader, et Selim-Bey, undespelils-iilsd'i^i- Paclia deXépélen, étiiappé au massacre de la famille»

XB LIBAN

parlilpoUr Beyroulli. Vaciioa des puissances se Irou* vail de nouveau suspendue ; c'était ce que voulait le divan. Le l)ut annoncé du voyage de Selim-Bey élait de contrôler la conduite de Mustapba-Pacha et de s'informer du véritable vœu des habitants de la montagne. Moslapha-Pacha avait déclaré qu'ils soubailaient vivement d'avoir un pacba musulman pour gouver« neur. Selim-Bey, envoyé pour contrôler Muslapha- Paclia, lui preia son appui; c'est lui qui eut l'audace de faire fabriquer de faux cachets et de signer de . prélendues pétitions des habitants de la montagne qui demaudaient un gouverneur musulman. La mis* sion de Selim-Bey ne répondit donc pas plus aux espérances de la France que celle de Muslapba-Pacha^ mais la Porte recueillait le fruit de sa ruse et de sa persévérance, et le gouvernement direct des Turcs dans la montagne était maintenu malgré les protes-* tations des puissances.

Au mois de septembre 1842, le grand vizir Izzel- Pacha, un des représentants les pli^s osbtinés du vieil esprit musulman, dut se retirer devant le mécon» lentement des puissances occidentales. 11 fut remplacé par Réouf-Pacha, déjà fort avancé en âge» et qui avait la réputation d'être enclin aux réformes, ou du moins de n'avoir aucun mauvais vouloir, aucune aversion fanatique contre les idées et Tinfluence de l'Europe. C'était un vieillard inoffensif, et dont les habitudes jetaient un jour curieux sur la civilisation des Turcs. Lorsqu'il se trouvait dans la vie privée, ce qui lui arrivait souventi malgré les fréquentes ap«

£T Lk SYRIE /il

paritions au pouvoir de ce doyen des grands vizirs, il s'occupait avec sa femme à élever de jeunes esclaves, à leur enseigner la musique, la danse, Fart de présenter les pipes, de conduire une maison, puis il les Tendait à de riches Osmanlis, qui les admettaient dans leurs liarems comme épouses ou comme esclaves. Avec Réouf-Pacha, un nouveau minisire des affaires étrangères entra dans le conseil. Rifaat-Pacha se retira. C'était un liomme de formes assez vulgaires, d'un esprit cultivé, d'une grande fortune, qui passait pour très- favorable à la politique* autrichienne ; avant tout musulman, et ayant parfaitement rempli les intentions du divan en amusant le corps diplomatique par les deux missions de Mustapha-Pacha et de Selim-Bey. Il était usé pour le mo« ment,^t Sarim-Effendi, qui fut depuis Sarim-Pacha et grand vizir, le remplaçait, Sarim-Pacha, quia acquis depuis une grande réputation comme administrateur, parce qu'il a gouverné un peu moins mal que ses prédécesseurs le paclialik de Brousse, > et à * qui .Rechid-Pacha disait au moment où il partait pour Tambassade de Téhéran :

cr — Tous allez enseigner la ruse aux Persans. x> Sarim-Effendi, à peiné installé à la place deRifaat- • Paclia, reçut les représentants des cinq grandes puissances, entoÀré des dignitaires de la Porte. Selim- Bey fut introduit et entendu; une discussion de six heures eutlieii sans qu'il fût possible de s'entendre. Sarim-Effendi déclarait quMl croyait de toute nécessité de donner des chefs musulmans aux Druzes et

aux Maronites ; les ambassadeurs protestaient, rappelaient que lés alliés, eu iatervenaut en Syrie, avaient solennellement promis aux Libanais la res-* lauralion elle inaiiilieu de leurs anciens privilèges, et déclaraient que ce que la Porle avait fait en Syrie était essentiellement provisoire tant querEoropene l'avail pas sanctionné. Ceci se passait le 15 septem^ bre* Le mois suivant, la Porte Ottomane fit remettra aux roprésenlanls des cinq puissances un mémorandum dans lequel elle maintient les principes énoncés dans la conférence du 15 septembre, et revient sur la nécessité de donner des cijefs musulmans aux montagnards ; sauf ce point, elle est prête à d<mner toute satisfaction aux puissances, et pour preuve de son bon vouloir, elle propose la destitution d'Omer- Pacha, le seul Turc dont Tadministration eût «laissé des regrets dans la montagne.

Les représentants des cinq puissances répondirent qu^ils allaient en référer à leurs cours, mais en ajoutant que leur propre opinion n'avait subi aucune modification. La Porte à son tour fit sa^oir aux représentants des cinq puissances qu'elle ne mettrait à exécution aucune partie de son plan avant de connaître les réponses des cinq'cours. Elle présentait sa décision comme une concession, tandis qu'en réalité • elle n'avait rempli aucun de ses engagecdenis» et elle se retranchait en même temps denière une continuelle et habile temporisation, ne perdant jamais do vue le but qu'elle se proposait et qui semblait, malgré tant de preuves palpables, échapper aux envoyés de

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l'Europe et à leiu saou vornomonts. La Russie souJe con^ naissait le plaa de la Porte, l'appuyait, bien qu'avec réserve, parce qu'elle avait autant à cceur que le gou«vernement turc de ne pas voir reparaître lians la montagne lé règne de la famille Gheab. Le divan» heureux de la facilité avec laquelle les représentants de l'Europe accueillaient ses propositions, ses expé* dients et ses promesses, annonçait que vingt mille bourses avaient déjà été liquidées et payées sur les * indemnités dues aux Maronites, en coippensation des biens dont ils avaient été dépouillés dans l'automne de 1841 ; Il produisait même les reçus des indenjnisés, •C'était un mensonge grossier, qui ne tarda pas à être ' découvert, ce qui n'empêcha pas la Porlede se servir à plusieurs reprises d'un moyeu qui lui réussissait à chaque fois, du moins pendant quelques - semaines. Eu même temps, elle donnait aux puissances les assurances les plus formelles contre le retour de toute oppression violente. Les représentants de l'Europe à Gonstantinople acceptaient ces assurances comme une garantie. I^a mission de Halil-Pacha, celle de Yedgi- Pacha et celle de Chekib-Effendi devait cruellement démentir cette contiance.

Ën6n, après neuf mois de laborieusesnégociations, les cinq puissances et la Porte Oltomané' tombent d'accord pour organiser un ordre de choses dans le Liban, et le divan a l'art de présenter comme une concession ce qui est pour lui une victoire. Les caï- * roacanssont créés, ils sont créés h litre d'essai ; mais l'avenir fera voir avec quelle habileté la Porle a tiré

parli du sysltMiic des caïmacaBS que Rifaat-Pacha ' définissait lui-même prophétiquement a la guerre civile organisée. » La diplomatie européennese flatta d'avoir amené la Porte à céder le terrain sur lequel elle lùtlait depuis la mission de Mustaplia-Paeha, et à renoncer au gouvernement direct des Turcs dans la montagne. Erreur profonde! la Porte n'y a jamais renoncé, et Tétat do Liban, plusieurs années après, prouva qu'elle avait vu juste dans ses intérêts. Les Gheabs furent abandonnés complètement, et dans la salisfaclion que Ton éprouvait de voir un terme à tant de travaux, aucune précaution ne tul prise pour l'eiéculion sur les lieux mêmes du système nouveau, . dont les principes étaient acceptés sans que les détails'en fussent examinés; c'était s'exposer à de graves mécomptes.

U Porte Ollomane, cependant, dans un document d'une grande importance Bt d'un ton singulièrement assuré, prenait soin elle-même de dévoiler toute sa pensée aux représentants des cinq puissances, h ceux du moins qui auraient eu besoin d'un pareil acte ])our pénétrer les motifs et les espérances qui faisaient agir le divan, car pour le ministre de Russie, c'était sa propre politique qui était pratiquée par le gouvernement otloman. iNous voulous parler d'un mémorandum remis par Sarim-Effendi aux ambassadeurs et minisires de la Grande-Bretagne, de la France, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, et dans lequel la Porte avoue, avec une habile et ferme persistance, ses projets de gouvernement di'-

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rect dans la montagae; déclare ce système seul ap* pUcable et seul capable de donner satisfaction aui Libanais, et ose citer, à l'appui de son opinion et de ses convictions, l'opinion et le témoignage de Mu&tapha-Pacha lui-même rappelé de Syrie à la suite des plaintes des représentants des grandes puissances. Sarim-Ëffendi, dans ce mémorandum, déclare que rinstitution des caïmacans est mauvaise ; il fait allusion, avec une certaine impatience, à Fintervention des puissances dans une question d'administration intérieure; annonce que, dans son opinion, les caïmacans ne sont créés qu'à titre d'essai, et fait ses réserves pour le cas où l'avenir prouverait la justesse de ses prévisions. On verra bientôt comment la Porte essaya de se faire donner raison par les événements.

Cependant, la diplomatie, à Constanlinople, croyait avoir remporté un éclatant succès, et chacun des représentants des grandes puissances, qui avaient hautement témoigné du vif intérêt qu'elles portaient aux chrétiens, voulait marquer la part qu'il avait au triomphe. Toutefois, l'ambassadeur de France craignit Teffet de l'enivrement de la victoire sur les Y^rétiens, et recommanda de tempérer la vivacité de la joie par une grande modestie, afin de ne point éveiller d'ombrage chez leurs ennemis. Quoi qu'il en soit, la Porte, qui ne perdait aucune occasion d*ar • river à ses Ans et d'établir dans le Liban un gouvernement unique et musulman, décida hardiment que le district de Djeb'aïl serait distrait de l'administration du caïmacan chrétien, et donné à un ofticier

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kù Ll LIBAN

lurc placé sous la jui idiclion immédiate du pacha de Seyda. Les cinq consuls protestent avec vigueur à Beyroulli, et les représentants des cinq cours, à Gonstantinople, protestent à leur tour^ et avec une entière unanimité de langage et de sentiments. Celte dé rarclie, bien faite cependant pour produire une salutaire impression sur la Porte, n'amène aucun résultat ; mais la confiance de l'ambassade de France ,n'en est point ébranlée; elle espère que celte difficulté sera la dernière, qu'elle sera bientôt surmontée^ et sa seule crainle, c'est que les chrétiens ne s'exaltent trop facilement à la pensée du nouveau triomphe que nous allons remporter.

Cependant la Porte Ottomane avait confié le gouvernement de la Syrie à un vieillard, Essad-Pacha, doué d'une liante raison, d'une grande tolérance, et dont la longue ex|)érience semblait trouver, à la fin d'une carrière brillante, mais semée de vicissitudes, des lumières qui n'étaient plus guère le partage d'un bien grand nombre do ses compatriotes, et un esprit de douceur et d'équité que peuvent seuls donner la crainte de Dieu et l'amour des hommes. Né eu Asie et élevé %u milieu de populations catholiques, il avait été frappé depuis longtemps de l'obéissance aux souverains que la cour de Rome prêche auxcûllioliques d'Orient, bien différenia en cela des Grecs, qui considèrent ouvcrlement rem[)ereur de Russie . comme leur maître couronné.. En louchant habile-* ment celle corde chez Essad^Pâcha, il ne fut pas difficile de lui inspirer up intérêt sérieux, quoique '

dégagé de loute faiblesse, pour les clirétiens. C'est à ce vieillard que fut coutié le soin délicat et difficile de mettre à exécution les detniers arrangements pris par la Porte Ottomane, d*inslaUer les caimacans et de placer leurs administrés sous leurs ordres. C'est alors que surgit l'inextricable difficulté dont nous avons parlé au sujet de l'organisation des districts mixtes. Les chrétiens protestèrent avec vigueur et avec désespoir contre un arrangement qui • les soumettait aux Druzes; et enlin, au bout de quinze mois de négociations, au moment où Ton croit toucher au but, on est arrêté par un obstacle imprévu à Gonstantiaople, parce qu'on ignorait la géograpiiie du Liban.

Les cliréliens, pour se concilier de plus en plus Essad- Pacha, avaient déclaré qu'ils préféraient le gouvernement d'un paclia ci d'un musulman au joug des Druzes, et le muchir de Seyda avait fait alors à Gonsfantinopleraveu de l'impossibilité où ilse trouvait d'exécuter dans le Liban les ordres qu'il avait reçus, •sans recourir à la force. Arrivé à cette exirémilé, il posa nettement la question au divan. C'est à ce moment que s'opéra , au sein de la conférence des représentants des cinq cours, un changement profond et regrettable. Jusqu'alors, l'unanimité avait régné pour s'opposer au gouvernement direct des Turcs, du moins entre la France, l'Angleterre et rAulricIie, la Russie et la Prusse se montrant {>lus molles dans ' l'action, bien que leurs déclarations fussent conformes à celles lies autres puissances; l'unanimité continua

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au moment de Tacceptalion du gouvernement des deux caïmacaos; mais lorsque le mucbir deSeyda eut le courage et l'honnêteté de dire è son gouverne- . ment qu*il fallait user de la force pour imposer Tarrangement des caïroacans aux chrétiens, et lorsqu'il filun dernier appel è la clémence, cette unanimité cessa dans le sein de la conférence. Les représenlanls de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Prusse paraissaient persuadés que Tapplleation des mesures de 1842 n'avait encore été essayée ni avec la bonne • foi ni avec Tintelligence qui eussent pu en assurer le succès, lis proposaient l'examen de quelques palliatifs * destinés à répondre aux besoins les plus pressants des [)opulations, et, ces palliatifs une fois recommandés à l'adoption de la Porte, leur avis était d'offrir le concours sincère, unanime et décidé des représentants .des cinq cours pour la mise h exécution de l'arrangement de 1842. On était cependant au mois de juin 1844; plus de deux années s'étaient donc écoulées, et cet arrangement, annoncé comme une victoire, non-seulement n'avait pas été exécuté, maiS' n'avait même pu être essayé. Bien plus, l'ambassa* deur de France et l'inlernonce d'Autriche étaient d'avis que l'impossibilité de la mise à exécution était assez révélée par les plaintes des populations et par l'aveu du pacha lui-même, pour nécessiter un examen nouveau et plus sérieux de la question tout entière. Un dissentiment de cette nature devait amener et amena le recours aux cabinets européens, chaque représentant se réservant la latitude de son action

BT LA STRIE • - ^9 '

personnelle dans le sens et la mesure qu'il croirait convenables.

La Porte Ottomane avait tour à tour envoyé en Syrie Selim-Pactiat puis Mustapba Paçha» le séra^* kier, enfin Sélim*Bey ; on a vu les résultats de ces déplorables missions, bien faites pour guérir de toute confiance dans les bonnes intentions du divan à Vi^gard du Liban. Cependant la Porte ne se mit point en grands frais d'invention pour continuer la politique à la fois hardie et perfide qu'elle suivait depuis que la Syrie était rentrée sous sa domination. Elle (fécida qu'une division de lajlotte» qui se trouvait en ce moment aux Dardanelles, où elle avait suivi le sultan, se rendrait sur la côte de Syrie, sous les ordres du capitan-pacha. a Elle voulait essayer, fitelle dire à l'ambassadeur de France, si la présence à Beyrouth d'un des grands officiers de l'empire, accompagné d'une force imposante, ne faciliterait pas,

par son seul effet morale la tâche qu'Essad-Pacha luimême avait reconnue impossible, et si les lumières de Halil-Pacha, venant en aide aux siennes, les obstacles ne s'aplaniraient pas devant le concours de leur action. » La Porte Ottomane donnait à entendre que <r le but principal de la mission de Halil-Pacha était d'assurer la rentrée de l'indemnité due aux chrétiens (on doit se rappeler qu'au mois d'octobre 1842 la Porte avait déclaré à l'ambassadeur de France que vingt mille bourses avaient déjà été liquidées et payées sur les indemnités dues aux Maronites); mais qu'en traitant cette partie importante de la ques-

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lion, il serait nécessairement appelé h en examiner rensemble et les vices radicaux que l'essai d'exécution avait révélés dans l'organisation administrative . de 1842, particulièrement en ce qui concerne les territoires mixtes, d Le principe de la séparation des races une fois admis, les territoires mixtes formaient toute la queslion. £q même temps, la Porte laissait entrevoir aux ambassadeurs des puissances catholiques et protectrices des Maronites la possibilité du retour au gouvernement unique dans la montagnot • . oonfié aux mains d'un prince de la famille Gheab, si Texameii des faits venait à convaincre Halil-Paclia (!b la nécessité de cette restauration. De son côté, sir Stratford Ganning envoyait en Syrie, sur le vaisseau môme qui portait le capitan-paclia, M. Alison, secrétaire oriental de l'ambassade britannique. Le but avoué de sa mission était également de se rendre compte de la vérité avec un esprit dégagé de vues partiales et libre d'engagements. Tel fut le jour sous lequel cette double mission fut présentée à Beyrouth ; mais le corps consulaire et les chrétiens n'eu« rent pas besoin d'une longue attente pour connaître la pensée du nouveau commissaire extraordinaire de la Porte Ottomane. Ainsi que nous l'avons dit dans le cliapilre précédent, llalil-Paclia signala son débarquement par une proclamation où il défendait aux Libanais de prononcer mAme le nom de Gheab. Celte proclamation avait quelque chose d'insolent, mais de sincère, après les explications entortillées du fuipistre des affaires étrangères de la Porte.

£q chargeant Halii-Paclia de rèparer les maux dont

souffrait la Syrie depuis si loni^lemps, la Porte ne faisait pas uniquement acte de condescendance envers les représentants des cinq cours. Elfe y avait été également cou Irainte par les rap[)orls qu'elle recevait du gouverneur général de ia Syrie et de la Palestine.^ Essad-Pacha, dont j'ai fait connaître le caractère juste et le grand bon sens^ était devenu l'ami et le soutien des Maronites, non-seulement parce qu'ils le flattaient ou préféraient son pouvoir immédiat et sans partage à celui du caimacan druze» mais aussi parce qu'il était convaincu que de toutes les populations du Liban, les Maronites seuls pouvaient offrir à la Porte un puissant moyen de maintenir sa suprématie. Né en Arménie, au sein d'une population divisée en catboliques unis au saint-siége et en cbrétiens du rite oriental, de bonne heure il avait pu s'apercevoir que les premiers faisaient des sujets beaucoup plus dociles que les autres. J'avais pénétré les sentiments du vieux vizir, et fortifié ses bonnes dispositions, en lui remontrant l'intérêt que la Porte avait à se concilier les populations catholiques de Syrie el h s'appuyer sur elles. Je lui disais : « Ifis catholiques ont upe incontestable supériorité

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sur les populations nombreuses et diverses de la Syrie ; leur industrie^ le caractère de leur religion, leur nombreoffrenl àla Porte des garanties sérieuses. Rappelez-vous de quel puissant secours ils ont été à lbrahim<-Paclia, lors de la guerre contre Naplouse et le Hauran. La Porte Ottomane se propose, et avec raison» d'opérer le recrutement en Syrie ; lorsque cette occurrence se présentera, songez à l'aide que cette population pacifiée et reconnaissante pourra vous apporter en restant immobile et en séparant sa cause de celle des Druzes et des musulmans. »

Ces réflexions avaient produit une grande impres*. sion sur l'esprit du muchir, aussi me dédara-t-il avec vivacité « qu'il n'avait jamais eu à se plaindre des populations chrétiennes du Liban, i> ajoutant a qu'il ferait fout ce qui dépendrait de lui pour améliorer leur situation. »

Dans le même temps, le nouvel évéque de Beyrouth, Tobie, qui était chargé, par le patriarche et rémir Haydar, de défendre les intérêts de ses coreligionnaires devant les autorités ottomanes et le corps consulaire, reçut la visite de quelques chefs druzes. Ceux-ci tirent de vives instances auprès de lui : ils le conjurèrent de s'interposer, afin de rétablir la bonne harmonie entre eux et les chrétiens ; et, connaissant le désir qu'avaient les Maronites, de voir revenir au milieu d'eux les princes delà famille Cheab, ils rassurèrent de la promptitude et de la satisfaction aveclaquelle ils rentreraient de nouveau sonsFautorité de cette famille. Les protestations devinrent bientôt

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si vivesy que révèque, qui n'avait point cherché à dissimuler le peu de confiance qu'elles lui inspiraient, * demanda aux cliefs druzes s'ils étaient disposés à faire la même déclaration devant £ssad-Pacha ; ils répondirent affirmativement, sans hésiter, et, dès le lendemain, l'évêque sollicila et obtint dumucliir une audience particulière. Il trouva réunis le miichir, son kvava et le divan-effendi. Il parla d'abord de Ja nécessité de régler déûnitivement la question du traitement des deux caïmacans, question restée en suspens, bien que l'on fût au mois de mai 184i, et que rinstallation des caïmacans eût eu lieu en 1842. Quelques explications sont nécessaires pour faire apprécier la décision que prit le mucliir de Seyda.

La somme du miri payée par le mont Liban était de 3,100 bourse (la bourse vaut 500 piastres). Les districts placés sous le gouvernement du caïmacan chrétien payaient 973,656 piastres. Ceux qui étaient gouvernés par le caïmacan druze payaient 365,317 piastres. Les districts en litige, où la population chrétienne est de 30,000 ftmès environ, payaient 373,527 piastres, liuûn les Druzes du Meten, qui relevaient du caïmacan chrétien, mais dont il avait toujours refusé de recueillir lui-même le m/ri, payaient 37,500 piastres.

Sur les 3,500 bourses, la Porte avait décidé que les caïmacans en recevraient 2,100, réduites à 1,800 par les divers defterdars ou receveurs généraux qui s'étaient succédé à Beyroulh. En principe, celle dernière somme devait être également partagée entre

les deux caïmacans; mais Véniir Hnydnr, qui recuoillait à lui seul près des deui tiers du imri, et qui élail bien conseillé, ne voulut jamais consentir à ce partage; et les deux émirs ne prélevaieiil sur le miV» que ce qui était nécessaire à leur entretien. La part de rémfr Acbmet était beaucoup moindre ; le muchir de Seyda, poussé par les protecteurs des druzes, allait consentir à lui abandonner la portion du miri acquittée par les districts en litige; et c'est sur ce point que i'évèque maronite entreprit de faire changer d*idée au pacha. Il lui fit observer que c'était en quelque sorte préjuger la question de savoir si ks districts en litige seraient ou non placés sous la juridiction du caïmacan druze.

— 11 me semble, ajouta-l-il, que l'on devrait attendre la décision définitive du divan; et jusque-là» c'est h l'autorité ottomane à percevoir directement celle portion du mirù

Ëssad-Pacha accueillit favorablement cette X)uverture, et demanda, avec beaucoup d'affabilité, à Tevêque Tobie s'il n'avait pas autre chose à lui commu-* nîquer. L'évéque ayant rappelé au pacha qu'il lui avait promis une audience, particulière, le kyaya et le divan^effendi furent congédiés.

— Je (lois parler avec une extrême franchise à Votre Excellence, dit l'évéque, et je réclame toute votre indulgence. .

Le pacha Tajant assuré qu'il pourrait parler en toute liberté, le procureur du patriarche lui dit :

— Dans une de nos dernières conversations, vous

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avez affirmé que les affaires du mont Liban ne seraient jamais terminées ; vous avez raison, si vous . entendez que la montagne ne sera pas de nouveau gouvernée suivant l'ancienne coutume, c'est-à-dire si elle ne jouit pas d'un gouvernement unique.

— Je ne connais pas d*hommos en Syrie, répliqua . £ssad'Pacba, qui soit en état de se faire accepter de

la montagne en qualité de gouverneur unique.

— En effet, reprit l'évêque Tobie, il n'y a que rémir Bécliir qui réunisse la force et l'iiabileté né* cessaires à cette haute position, et ce qui m'enhardit à-vous dévoiler ma pensée avec tant de francluse, c'est que les DrudEes me pressent de vous, exposer leurs vœux pour le retour du giand prince ; ils sont prêts à les exprimer eux-mêmes devant vous,

Essad-Pacha parut entendre ces dernières paroles avec un mélange de doute et d'intérêt.

— Je reconnais, dit-il, l'habilelé de Témir ; mais la Porte ne peut pas oublier qu'il a pris centre elle le parti de Mebemet-AU-Pacha ; d'ailleurs son retour n'obtiendrait pas l'assentiment de TAngleterre; d'au* très puissances s'y opposeraient peut-êlre aussi.

— La fidélité avec laquelle l'émir Bécbir a servi ses chefs immédiats Djezzar- Pacha, Soliman-Pacha, Abdallali-Pacha, Mebemet-Ali-Pacba, à la complète satisfaction de ces vizirs, dont la Porte avait favorisé l'élévation, doit être pour le sultan un gage assuré de

• son entier dévouement, s'il le replaçait à la tête de la montagne. Quant aux Anglais, leur éloignement pour l'émir s'explique aisément. Jamais le prince ne

leur a permis de s'introduire dans la montagne ; jamais il ne leur. aurait permis de fonder des collèges et de chercher, à force d'argent, à faire changer de religion aux habitants du Liban.

— Il est vrai, majs l'émir Béchir incline fortement vers les Français.

— La Syrie, continua révéque» est divisée en • trois grands partis : les Maronites et les Grecs catholiques sont unis aux Français par les liens de la religion depuis des siècles; les Druzes penchent pour les Anglais, qui leur promeltenlleur appui ; les Grecs ont recours aux Russes» dont ils ont la protection. Plus un pareil étal de choses durera, et plus aussi l'influence de ces trois grandes puissances augmentera au détriment de celle de la Porte, à laquelle aujourd'hui aucun de nous ne s'adresse, tant son impuissance est reconnue. L'agitation, le manque de confiance, l'absence de direction enhardissent les étrangers et préparent leur influence; mais cette anarchie cesserait, sans aucun doute, du jour ôîi l'émir serait réintégré dans le gouvernement de la montagne ; alors on verrait la tranquillité se rétablir de Naplouse à Alep, et les empiétements des Anglais et des Druzes rencontreraient des obstacles insurmontables* L'amour seul du bien général méfait parler de la sorte : si je ne consultais que mes intérêts, je ne demanderais pas de changement: l'émir Haydar a la plus grande confiance en moi ; je le dirige, tandis que l'émir Béchir ne subirait ni mon influence,, ni même celle du palriarche.

Le pacha» qui avait écouté Tévéque avec une religieuse attention, lui dit qu'il sentait la force de ces raisons et qu'il en référerait à Gonslanlinople. Il lui recommanda en iùème temps de tenir leur conversation secrète, surtout pour l'émir Haydar, et s'engagea à lui communiquer la réponse qui serait faite à son rapport. Puis, après un moment de réflexion :

— Quels seraient les Druzes qui seraient prêts à me confirmer ce que je viens d'entendre ?

L'évéque nomma plusieurs scheiks, entre autres Scheik- Hassan -Taihouk, mokatagi du Garb, El- Fokani, l'un des druzes les plus intelligents, et des plus influents à cette époque, et Scheik-Abdul-Melek, mokatagi du Djurd. Le pacha désira voir le pre-* mier, qui lui fut envoyé par l'évéque Tobie, et qui confirma pleinement ce que ce dernier avait avancé.

Scheik-Uassan ajouta:

— Tous les Druzes désirent le retour des Gheab, excepté l'émir Achœet-Roslan, leur caïmacan, et la famille Djomblat.

— Maisi lui dit le pacha, les chefs druzes ne pourraient-ils pas opposer une forte résistance au retour de l'émir Bécbir?

— La force el le pouvoir de l'émir ont laissé dans le Liban des souvenirs vivaces, répondit Scheik- Bassan, et personne n'oserait s'élever en face de lui.

Ëssad-Pacha demanda aussi le secret à Scheik* Hassan, et, le 9 du mois de mai, il expédia un Tartare à Gonslanlinople, avec un rapport circonstancié sur tout ce qu'il avait entendu. Une lettre du drog-

DiyiliztiO by GoOglc

man arabe d'Ës»ad-Pacha iuformd i'évéque Tobie de ce fait, en lui donnant en même temps un résumé

de l'enlrelien du pacha avec le scheik druze.

A la lecture du rapport d*£ssad-Pacha, le divan se décida à envoyer Ilalil-Pacha en Syrie. Mais ni la Porte» ni l'Anglelerre, oi la Russie, ne voulaient de la restauration de la famille Gheab; la Prusse ellemême y répugnait. Pendant de longues années, la • France avait exercé, en Syrie et en Palestine,- une influence à peu près sans partage et qui n'in^irait aucune méfiance à la Sublime Porte. L'expédition d'Égypte remplit le divan d*inquiétude,*réveilia les souvenirs de gloire que nous avions laissés en Orient depuis les croisades, el fit naître de vives espérances^ non- seulement chez les chrétiens de tous les rites, mais iiièine ciiez les Druzes et les Mutualis. Si le générai Bonaparle n'avait pas été arrêté devant Saint- Jean'd'Acre, la conquête de la Palestine et de la Syrie eût été encore moins disputée que celle de rÉgypte. La brusque issue de cette campagne si brillamment commencée, causa un profond désappointement à tous les chrétiens d'Orient, dont les regards étaient tournés vers le héros d'Arcole et des Pyramides.

Mais la France avait inauguré son rôle nouveau en Orient, et désormais il n'était plus permis à un Fran^ çais d'imiler Volneyj qui conviait Catherine à s'emparer de Jérusalem comme de Gonstantinople.

L'influence politique et commerciale des Anglais

en Syrie, d'abord bien intérieure à la nôtre, se

préparait de longue main à atleiadre le premier rang, grâce à leurs excellents voyageurs , à leurs • missionnaires et principalement à l'immense développement de leurs manufactures. Ëntin, Teipédition de 1840, la ruine de la domination égyptienne en Palestine, en Syrie et dans la Cii^cie, et surtout « l'active protection accordée aux Druzes, permirent à l'Anglelerre de prendre défnirtivement pied en Palestine et en Syrie, appuyée qu'elle était sur la principale famille druze, celle des Djomblat, sur les missionnaires pi'oleslants, anglais et américains, faisant cause commune contre le catholicisme, et assurée dé la coopération de la Prusse par la création d'un évêclié protestant à Jérusalem.

La Russie^ de son côté, avait envoyé des consuls en Syrie, et ces agents avaient déployé une grande persévérance et une incessante activité pour créer une profonde division entre les chétiens unis au saint-siége et ceux qui en sont séparés.

Dans cette lutte contre Tinfluence française et contre le catholicisme, l'Angleterre épiscopalienne, la Russie schismaiique, la Prusse luthérienne et TAmérique calviniste, avaient uni avec beaucoup d'ardeur leurs rivalités et fait taire leurs dissensions* L'Autriche eUe-méme> lacatliolique Autriche, s'était jointe à ces puissances pour amener rabaissement de l'influence politique de la France en Palestine et en Syrie, et par là elle avait contribué à favoriser cette levée de boucliers contre le catholicisme. Elle ' ne tarda pas à reconnaître la faute qu'elle avait com-

mise, et s*unit à la France, bien que mollement, pour obtenir la restauration de la famille Gheab. Mais la caiise du prince catholique, qu'Essad-Pacha, laissé h lui-même, pouvait sauver, essuya un échec sensible, dont elle ne se releva jamais, de la mission de Halil-Pacha et de l'apostasie de l'émir Émin, celui des iils de l'émir Béchir que rAutriche présentait comme le chef le plus acceptable par les Druzes et par les chrétiens.

Je me trouvais dans le couvent du mont Garmel

à l'époque où Halil-Pacha fut envoyé en Syrie. J'y jouissais d'un repos momentané, mais profond, vi« vant de la vie des solitaires, et contemplant du haut du promontoire les grands aspects de la mer et des montagnes, et je me disposais à faire une pieuse visite à la crèche de Nazaretli, quand j'appris farrivée de Ualil-Paclia devant Beyrouth. Je retournai à mon poste sans perdre de temps, et j'arrivai pour êlre témoin de la conslernation causée par la proclamation du capitan-pacha. Halii-Paclia était entré avec l'escadre ottomane dans la baie de Saint-Georges, où le Malimoudiéf vaisseau de 140 canons, battant pavillou amiral, et les autres vaisseaux de l'escadre étaient beaucoup plus en sûreté que devant

ET LA SYAIE 61

Beyrouth, dont le mouillage offre souvent de grands dangers par les vents du nord, qui s'élèvent avec une effrayante soudaineté. Je-nie rendis à bord du Mah^ motidié en compagnie de M, de Saint-Simon, un officier d'une rare distinction et un homme d'une élévation de caractère remarquable, que la mort a ravi trop lôl à notre marine, et qui commandait alors la station navale de Beyrouth. Nous abord&mes l'énorme masse flottante du Mahmoudié, ancré presque au pied du Liban, comme une menace aux chrétiens, et nous fAmes introduits devant le capi tan-pacha. Halil-Paclia, bien que jeune encore, n'avait conservé de cette beauté qui en fit d'abord le favori du sultan Mahmoud, puis le mari d'une de ses filles, qu'un teint éclatant. Il était gras jusqu'à l'obésité, il avait de gros yeux voilés, mais ses manières avaient delà distmction, el, malgré ?a corpulence, il était d'une re- ■ marquable agilité, il nous reçut entouré d'un grand luxe, et il évita, lors de la première entrevue, d'aborder les délicates questions qui faisaient l'objet de sa mission. Hahl-Pacha était un esclave circassien, ^ acheté fort jeune par le vieux Khosrew-Pacha,. qui fut le maître d'un très-grand nombre de dignitaires ' de l'empire pendant lè règne du sultan Mahmoud et les premières années de celui de son tils. Quand U vit la rapide élévation de Ualil, il dit :

~ Je n'espérais pas tirer un si bon parti des dix mille piastres qu'il m'a coûté.

Le capitan-pacha s'exprimait dans sa langue avec facilité et élégance; il munirait une bonhomie appa-

rente et parfois uifc gaielé bruyante. Dans rinlimité, li amusait son entourage par son talent de mimo, il eoDtreCaisait tout le monde et se plaisait surtout à tourner en ridicule le vieil Kssad -Pacha, qui le savait, et qui s'iadigaait de la vie de plaisirs que menait le beau*rrère du sultan. Cependant tout sentiment pur n était pas élciul dans le cœur de ce voluptueux. Ayant aperçu un jour, dans une de ses promenades, un (les écrivains du consulat général, nommé llalil- Medaouar, avec son lils, âgé de sii ans, il prit ce gracieux enfant dans ses bras et Tembrassa avec des larmes :

— Mot aussi , nae dit-il, j'aurais pu avoir des iiis; j'en ai eu deui qui ont été étranglés à leur naissance, parce qu'ils avaient pqur mère une sultane.. Kl des larmes coulèrent sur ses joues.

• il était difficile de iiieUru ea présence deux iiorames de caractères plus dissemblables qu'Essad et Halil-Pacha. D'une rare probité, rigide observateur de sa religion et de la parole donnée, juste, sévère pour les grands, compatissant envers les faibles, le mucliir de Seyda, malgré tout l'orgueil du musulman el de Tosaianli, avait entrevu le profond abîme creusé sous le trône des sultans, mais il dissimulait ses patriotiques appréliensions sous des dehors pleins de dignité, et qui commandaient le respect,

La proclamation de Halil-Pacha fut communiquée aux habilanls de la montagne |)ar un bouiourouldi, ou Tordre d'Kssad*Pacba, et cette pièce causa un vif uiécouleulement à Tauibassadcur de France, auquel

BT LA STRIK 63

les explications données vivant le départ de Halil- Pacha étaient loin de faire prévoir un pareil débuts Je fis connaître aux pachas réunis les regrets de Tambassadeur, et ils déclarèrent qu'ils n'emploieraient aucune contrainte et qu'ils feraient preuve d'une enr. lière imparli.ililé dans l'enquête qui allait s'ouvrir. Mais UaUi^Pacha, sortant des généralités, déclara nettement qu*à son avis, il n'y. avait qu'un gouverneur turc, relevant du muchir de Seyda» qui pût établir dans le Liban un ordre de choses solide et durable. Essad-Pacha me parla avec le plus grand découragement des affaires. du Liban et des difûculr tés dont il se trouvait environné; il se sentait impuissant à les résoudre et souhaitait son rappel , l'exil même» pour échapper aux conséquences fâcheuses qu'il prévoyait. En présence de Haîil-Pacha, il ût connaître, à l'égard du gouvernement unique des Gheab, son opinion, qui fut sur-le-champ iréfutée avec vivacité par le capitan-paclia.

Les mois s'écoulaient; les discussions se suivaient; les pourpalers et les conférences continuaient entre • les chrétiens et les Druzes, les montagnards et les pachas, et rien ne se terminait. Au mois de juin, au moment où Halil-Pacha quittait Constantinople, le divan, pour ne pas inspirer de soupçons aux ambassadeurs favorables à la cause des chrétiens, leut avait fait savoir conlldentiellement que le but principal de la mission de Halil-Pacha était d'assurer la rentrée de l'indemnité due aux chrétiens, et dont le payement avait été annoncé par la Porte comme

6h . ^ LS UIUN

UQ fait accompli dès 1842. En Dovembre 1844, le capitan-*pacha 9 pressé de questions, déclara que son intention était de commencer par établir clairement ce que les montagnards devaient au trésor impérial.

— Depuis trois ans, disait-il, la montagne n'a . acquitté qu'une très faible partie du miri (impôt fon« cier); le caïmacan clirélien n-a pas encore mis sous les yeuf du defterdar (receveur général), les sommes qu'il a touchées, et ce n*est qu'après le règlement des comptes définitifs, que le divan de Beyroutb fixera le mode de payement de l'indemnité, conjointement avec les scheiks députés par les districts pour défendre leurs intérêts.

£n conséquence, un ordre émané du mucbir de Seyda invita les districts h élire leurs députés. Les pacbas convoquèrent en même temps les procureurs des chrétiens des districts mixtes, et Halil-Pacha leur annonça « qu'après avoir examiné avec le plus grand soin la situation de la montagne, il avait décidé que les chrétiens des districts mixtes resteraient soumis à radministration des mokatagis druzes, que la Porte avait approuvé ta décision prise par lui, et qu'ils devaient préparer leurs coreligionnaires à le recevoir. » Le grand amiral ajouta que la Porte était résolue à faire exécuter cette décision, mais que les procureurs des chrétiens seraient cependant admis h proposer des objections de détail au divan tenu à Beyrouth, et qu'ils pouvaient compter sur la bienveillance du gouvernement. Les procureurs solli-

fitèrent un délai de dix jours pour communiquer à leurs commettaois les ordres du grand amiral. Cette modéralion, ce langage coocilanl étaient un encouxagemenl aux clirétiens à persévérer dans i'eipres* sien des vœux qu'ils avaient émis, à savoir de con<* server le statu quo^ c'est-à-dire de continuer h jouir des bienfaits de l'administration paternelle d'Ëssad- Pacha. Gï'lait au vizir que la Porte devait une telle marque de confiance, et cependant elle désapprouvait sa politique ; elle se disposait dès lors è le rap« peler et à laisser Halil-Paclia prononcer sur le sort des chrétiens.

Malgré Tordre donné aux chrétiens des diiÊrieiê mixtes d*élire des députés et de les envoyer à Beyrouth, afin d'assister aux délibérations relatives à la solution des affaires du Liban, les élections n'avaient pas lieu. Les chrétiens semblaient craindre, en les faisant, et en se conformant à l'une des injonctions de l'autorité musulmane, d'avoir l'air de se soumettre à la décision qui les plaçait sous 1q gouvernement desDruzes, contre lequel ils ne cessaient de protester. A cette occasion, ils répondirent en ces termes à leurs vékils ou chefs médiats

f Mont Liban, 6 novembre 1844.

« Nous recevons à l'instant votre lettre du .30 du

mois dernier, et nous remarquons l'entrevue que vous avez eue avec Leurs Excellences le capitanpacha elle muchir, qui vous ont donné avis de fai réception des réponses définitives de la S.ub^mc^

Diyi

66 Lt LIBAN

Porto, sur la question do la montagne, ei que, conformément à une dernière décision/ il a été arrêté parle gouvernement (le Sa Haulesse, que nous devons nous soumettre à l'autorité des Druzes, et qu*il ne nous est permis ni de revenir sur ce sujet, ni d'adresser de nouvelles suppliques, parce qu'il n'est plus temps*

» Leurs Excellences vous ont dit de nous consoiler la soumission la plus complète, soumission qui nous procurera la tranquillité, et de choisir dans chaque mokata unvékil qui veillera sur nos intérêts.

x> Vous dites, dans celte même lettre, que n'ayant pas notre autorisation pour accepter l'administration des Druzes, vous avez adressé à Leurs Eicellences des prières ardentes pour qu'elles vous permissent d'attendre notre réponse ; que le délai de dix jours vous a été accordé, et qu'il est de notre devoir d'o« béir aux ordres de la Sublime Porte et de Leurs Excellences, et de suivre poncluellemenl les conseils qu'elles ont bien voulu nous donner, et qui seuls nous procureront la tranquillité.

. D Nous avons bien compris ce que vous nous dites à ce sujet. La question ayant été ainsi résolue, que

nous resle-t-il à faire? Que devons nous répondre quand on nous ferme la boucfie? Nous ne pouvons voir dans cette décision qu'un sujet de malheur et de tourment, et ])uisque notre sujétion aux Druzes est définitivement arrêtée, et qu'il ne nous est plus peimis d'en parler, que ce soit bon gré ou malgré nos vœux, comme nou^ no pouvons pas nous trofq-

per nous-mêmes, nous figurant qu'une ère de paix vaeommencer avec notre assujettissement, nous déclarerons la vérité et nous disons : La domination des Druzes nous ravit toute sécurité; elle nous pré* pare les maux les plus durs et les tourments les plus insupportables. Dieu a condamné Tliomme à mourir une seule fois, et nous ne pouvons pas croire que la Sublime Porte veuille nous défendre d'exprimer notre pensée franchement et loyalement, à nous qui ne nous sommes jamais départis de notre devoir d'obéissance aveugle, partout et en tout, à ses nobles décrets.

» Si la Sublime Porte a décrété Texéculion définitive de sa dernière décision, n'est-il pas à craindre qu'elle ne l'ait fait sur des informations fausses et dénaturées? Mais puisqu'il n'est pas permis de revenir sur cette décision et de faire de nouvelles instances, voici ce que nous avons résolu : Par votre première lettre, vous nous disiez que quiconque ne voulait pas . se soumettre ài'administration druze pouvait émigrer, ajoutant que le consul général d'Angleterre vous a dit que les propriétés des émigrants seraient évaluées équitablement, que la moitié de leur valeur serait payée avant l'émigration, etl'autre moitié après l'installation dans les nouvelles tpcalités : nous vous chargeons donc d'exposer aux autorités que nous voulons tous émigrer; demandez, suppliez, obtenez desmubacbirs (commissaires) qui viennent estimer nos propriélés, et nous en payer la valeur. Il est entendu

que, partout où nous nous trouverons) nouç serons

Diyi

les serviteurs dévoués de notre gouvernement. Vous pouvez même donner coDnaissance de la présente réponse au consul général d'Angleterre, pour qu'il nous prête son secours et remplisse sa promesse. Nous voulons d*autant plus qu'il en prenne connaissance que nous avons bien des droits à réclamer de lui et de son gouvernement sublime notre entière tranquillité, ainsi que notis l'ont promis les agents de celle pui.ssance. »

Il nous semble que ce langage des montagnards

du Liban ne manque ni de fermeté, ni de bon sens, ni même d'éloquence. Mais en quoi consistait ce projet d'émigration proposé par le consul général d'Angleterre? quelles circonstances l'avaient inspiré? quelles étaient ses chances de succès? deux mots d'explication sont ici nécessaires.

Le consul général d'Angleterre en Syrie et Palestine élait, à cette époque, lé colonel Rose, le même qui fut depuis chargé d'affaires à Gonstantinople, et qui, devenu général, s'est illustré dans la demiî»re guerrede l'Inde. Il avait pris une part active à l'expédition de 1840, et depuis lors, on lui avait confié la délicate mis«on de représenter son pays

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ET LA 8YRIE 69

. dans les- provinces que TAnglelerre avail contribue à soustraire à la domination du vice-roi d'Égyple. Le colonel, aujourd'hui sir Ilugli Rose, juslifia pleinement le choix de son gouvernement, et déploya, pour établir et fortifier son influence, une ténacité, un calcul, cl en môme lemps une hardiesse que nous - aurions été lieureux de voir au service de la cause des chrétiens. Non^seulement TAngleterrc, ou du moins ses réprésenlanls, n'éprouvaient aucun embarras à déclarer « qu'ils ne faisaient point de différence entre les Druzes et les chrétiens, mais leur parlialilé, en laveur des premiers, perçait dans leurs moindres paroles et dans tous leurs actes.

— «Vous pouvez, disait le consul général d'Angleterre à un de. ses collègues qui lui rappelait que c'était en faveur des Maronites qu'avait eu lieu l'in-. tervenlion européenne, celle de TAnglelerro notamment, vous pouvez tenir un pareil langage, mais je pe saurais m'y associer. »

Lorsque la Porte eut décidé que les cli rétiens des districts mixtes seraient soumis aux Druzes, ce fut le consul général d'Angleterre qui insista avec une vivacité passionnée auprès d'Essad- Pacha, pour la prompte exécution de ce décret et, au besoin pour l'emploi de la force; ses exigences allèrent jusqu'à la menace ; mais il ne parvint pas à ébranler l'imperturbable fermeté du vieux vizir. Le. premier, il ouvrit l'avis de i émigration. En citant l'exemple de l'Écosse où elle se pratiquait fréquemment, avait-il engagé les chrétiens à recourir à cette dure extrémité? il

70 ut UBAN

S en défendit, mais il est avéré que l'ardente poursuite de son bul avait ameno un esprit aussi positif à ])roposer une solution è peu près Impossible. Quoi qu'il en soit, celle solution avait élé adoptée en principe à Gonstanlinople mèmet 11 ne fallait pas une bien longue réflexion pour être frappé de Todleoic d'une pareille mesure, prise froidement en conférence par les ambassadeurs des cinq grandes puis« sancos de Tlùirope, de concert avec la Porte Ottomane ! La famine a chassé les Irlandais loin de la verle Érin, à travers l'Atlantique ; les Allemands vont demander aux forèls et aux plaines de l'Amérique une .aisance et une indépendance qu'ils ne trouvent pas sur l'antique sol de la patrie ; les CSosaques du Don ont lui la Russie et sont venus s'élablir en Asie, pour conserver intact le dépôt sacré de leurs vieilles croyances, et tout récemment, le triomphe des husses dans Id Caucase et la défaite de Scbamyl ont poussé les Circassiens sur les rives du Bosphore. Le besoin, l'amour du bien-être, l'ambition, l'impatience du joug ont provoqué toutes ces ^ émigrations. Mais les Maronites se trouvaient dans une situation bien différente. Les alliés, en débarquant en Syrie, leur avaient promis aide et protectioni et les avaient conviés à s'unir à eux pour chasser Ibrahim- Pacha, et tous s'étaient rendus à cet appel. D'ailleurs, comment cette émigration aurait-elle eu lient où les Maronites auraient-ils transporté leurs pénales ? Ils eussent été contraints de quitter le pays où ils habitaient en majorité, un sol cultivé par leurs

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luaios depuis des siècles et couvert de couvenis laborieusemeat fondés.. . G'éiaii bien plutôt aux Druzes, qui formaient la minorité, à se retirer. Cet argument n'adiuellait pas de réplique, et l'Angleterre n'avait d'autre raison à faire valoir que la nécessité d'exécuter dans son ensemble l'arrangement de J842; mais cet arrangement n'était qu'un essai! Dès le . principe, la Porte d'une part, la France et rÂutridie ■de l'aulre, en avaient démontré la faiblesse ou l'injustice. L'Angleterre, qui, grâce à celte combinaison

malheureuse, était parvenue à jeter la division dans

la monlagnc et à se créer une base d'influence et d'action cbez les Dru^ alliés du Paclia d'Égypte en 1840 et quelle combattait alors, en attribuait rinsnc*cès, non point à des vices radicaux, qui IVappaienl 4ous les esprits impartiaux, mais au mauvais choix des autorités et aux intrigues de la famille €lieab. Ses représeatauts se servaient d'étranges arguments pour iaire ressortir ce qu'ils appelaient les awmtageê de Uur système. Ils énuméraient les garanties accordées aux chrétiens, garanties qui seraient placées sous la sauvegarde des consuls des cinq grandes puissances, considérées comme véritables puissances, protectrices, tandis que, à ce point de vue mèmci l'arrangement de 1849 offrait de graves înconvé* nients, puisqu'il perpétuaitl'intervention européenne dans les affaires intérieures de la montagne, inter* venlion qui, au lieu de s'appuyer sur un principe ou sur un fait général, serait bientôt mise en jeu pour les moindres incidents... Certes, ce n'était point

lù le moyen d'assurer à la fois la IranquilHlé el le bonheur des populalions du Liban, ainsi que la pai* stble suprématie de la Sublime Portei but léel et avoué des puissances européennes.

Pendant que les chrétiens suppliaient ou recouraient à d'éloquentes protestations pour édiapper au joug des Dfuzes ; pendant que le patriarche et les évéqnes provoquaient publiquement la résistance de leurs ouailles par des lettres pleines, de force aui autorités olionianes, le consulal général brilanuique de son côté déployait une infatigable activité et une rare vigueur. 11 exigeait impérieusement que le capilan-paclia el le muchir.de Seyda fissent exécuter la décision prise par la Porte Ottomane au mois de septembre 1844, décision qui avait aiDoiiuiri, au . moyen d'une clause subreptice» la victoire que Tinfluence française avait remportée. Notre triomphe consislait à faire gouvernerlcs tlirélienspar lescliré- WeuSf les Druzes par les Druzes» par l'intermédiaire de vékils relevant les uns du caïmacan chrétien, les autres du caïmacan druze. Ce mode, à la fois simple, pratique, et qui donnait une si juste satisfaction aux intérêts si longtemps lésés des Maronites, avait été adopté, malgré une vive opposition de l'ambassade britannique. On en verra la preuve dans les extraits suivants de deux lettres, qui me furent, à cette époque, écrites de Gonstanlinople par un des secrétaires de la mission :

« Je n'ai que le temps de vous écrire un mot pour vous féliciter de la solution de cette question (celle

£T LA SYIUK 73

ûesvékiU); c'est notre influence qui a triomphé, malgré, je dirai presque la rage de sir Slralford Ganning. Je ne puis mieux vous indiqui^r combien votre rôle a été apprécié dans toute celte affaire, qu'en vous cilant un mot de sir StratCord dans une conférence : « Mais e*f$î une idée persaimelle de M, Poiijade que vous voulez nous imposer! » Et il

s'agissait justement du mode adopté et indiqué par vous. « Ce sont vos idées qui ont prévalu jusqu'à présent. C'est un succès coni[»lel que nous avons obtenu ; il est incontestable et incontesté, peut-être même trop incontesté, car on cherche à nous le faire i)ayersur d'autres points; on nous attaque vigoureusement sur la Grèce. Nous venons de recevoir une communica- • lion qui ressemble à une déclaration, je netlirai pas de guerre, maisd'hoslililés de la part de la Turquie unie à la Grèce. Je crois que sir Stratford a contribué à obtenir cette pièce à deux tranchants. Il attaque notre influence en Grèce, qui me semble avoir été poussée trop loin, ou bien si l'ambassade ne veut pas sacrifier les intérêts de la mission d'Athènes, elle perdra un peu de sa popularité à la Porte. L'ambas- . sadeur, qui revient dans un mois, aura donc une po< sillon délicate. »

Mais ce triomphe de nos idées, obtenu grâce à l'énergique impulsion du chargé d'affaires de France à Constantinople S avait été singulièrement affaibli

< M. His de Butaval.

74 UBAN

par la clause quesirSlralford Canning avait amené la Porte, sa facile complice, à iasérer, après coup, dans les ordres émanés du divan : à savoir que les vékils chréliens relèveraient du caïmacan druze. Les chrétiens, malgré toutes les tentatives essayées sur eux ou contre eux, n'avaient pas encore voulu ohéir , et le capitan-paclia, qui ne voulait sévir qu'au dernier moment, mettait à profit les lenteurs, les hésitations, les résistances, la lassitude ou la ' crainte, pour arriver à la réalisation des plans de sa cour : l'acceptation par les chrétiens et par TËurope du gouvernement direct du sultan dans la montagne: .

Vers la tin de Tannée 1844^ il ût une démarche très-significative. Il envoya secrètement auprès de révêque Tobie, procureur du patriarche des Maronites, une personne de confiance appartenant à l'ancienne famille du scheik Daher, qui a joué un grand rôle comme gouverneur de la province d'Acre, afin de rengager à présenter au capitan-pacha une requête pour demander le gouvernement direct du muchir de Seyda. L evêque ïobie répondit qu'il ne pouvait faire une pareille demande sans l'autorisation préalable des vékils, et sans la promesse formelle du capitan paciia qu'elle serait accordée. L'envoyé du capitan-pacha nnvita alors l'évêque Tobie à formuler un projet de requête sans signatures. L'évêque Tobie demanda un mode de gouvernement quelconque, mais qui fût de nature à soustraire les chrétiens à Fautorité druze^ C'était une manière habile de dési-

KT tk SYAIË 75

gner e gouvernement direct du mucîiir de Seydii, saosTexprimer lormeliemeDl. Celle pièce lut déposée entre les mains du capitan-pacha, qui la transmit au divan, soit pour l'entretenir dans l'espoir du Iriomplie définitif de ses idées, soit pour s'excuser de n'avoir pas encore obéi aux injonctions du consulat général britannique, que n'ébranlaient ni n'émouvaient les nombreuses pétitions présentées au grand amiral et au muchir, pas pljis que l'opposition franche et respectueuse des clirélieus, et la division profonde qui régnait parmi les Druzes. Ainsi, poussés à bout par un homme d'une aussi vigoureuse initiative que le colonel Rose, les deuxgrands ionclicuiuaires ottomans tinrent une conférence secrète, à laquelle ils invitèrent les consuls généraux. d'Anglelerro et de Russie, atin de pouvoir se servir de l'autorité du second pour convaincre le premier des dangers qu'il y aurait à employer des mesures de rigueur. Le consul général d'Angleterre insista tout d'abord, avec son opiniâtreté habituelle, pour un commencement d'exécution, même par la force. Son collègue de Russie, au contraire, déclara qu'il trouvait l'emploi de la force dangereux et op[)osé aux vues de son gouvernement. Dans cette conjoncture, Essad-Paciia donna aux deux consuls généraux lecture d'une dépêche de M. Guizot, qui lui avait été transmise par le ministre des affaires étrangères de la Porte, et dans laquelle le ministre français exprimait, avec la haute autorité de sa parole, le désir que le gouvernement ottoman apportât une solution paciiique et .conforme

à ses iiiléréls, à la question du Liban*. L'émioent homme d'Étal faisait presseniir ea même temps les conséquences funestes qu'entraînerait pour laTurquie l'offusion du sang dans la montagne. Appuyé sur un aussi puissant duiiliaire* Ëssad-Pacha réussit à amener le consul général d'Angleterre à reconnaître que remploi de la force serait impoli tique. A cette occasion, le muchir de Seyda me dit ces remarquables paroles : '

— Le grand amiral ignore entièrement la nature des hommes et des choses du pays; j'ai eu beaucoup de peine à lui résister et h Tempêclier de faire des actes qui auraient amené dans lampntagne une conflagration» que seul j'ai pu conjurer jusqu'à présent. C'est moi qui ai décidé que la question serait de nouveau portée devant le divan impérial*

La résistance des chrétiens à se soumettre aux Druzes, et, par suite de celte âtlilude, riujpossihilité pratique des derniers arrangements» tels que la Porte les avait modifiés subreplicement, avaient pris un caractère encore plus tranché, depuis que les chrétiens faisaient delà question des districts mixtes une question religieuse, exprimant,en outre, leurs craintes à régard des persécutions dont ils étaient menacés par les Druzes, qui en voulaient à leurs croyances.

* Voir les documents diplomatiques publiés ea 1846 par le

gouvernement français, dont M. Saint-Marc Girard in a donné une excellente analyse dans le Journal des Débats du 28 Juillet dernier.

Comme c'était surtout parmi ces derniers quoles missionnaires américains faisaient leurs tentatives de conversions^ ils voyaient ou feignaient de voir dans leur soumissîon aux Druzes une chance de plus pour la propagande protestante. Les émissaires envoyés par Essad-Pacha dans la montagne lui avaient rappelle que ces craintes élaient générales.

Cependant, l'agitation se répandait dans la montagne et gagnait tous les districts mixtes. Les chrétiens, malgré la protection dont les couvrait la I raiice et le muchir de Seyda, appréhendaient les vengeances des Druzes et les perfidies des Turcs. Des symptômes de troubles prochains éclalaienl partout, et la mésintelligence enlre le gouverneur général et le grand amiral croissait de jour en jour. Les Druzes se sentaient vaincus par l'influence française : le concours de TAutriche et de la Prusse leur faisait défaut, et la Russie elle-même, bien qu'elle eût attendu au dernier moment, venait de lémoigner liaulement de tout son intérêt pour les chrétiens.

Leur proie allait donc leur échapper ; mais, chose remarquable, et cependant facile à prévoir, les mêmes scheiks druzes qui, de concert avec les cliré- • tiens, avaient sollicité leretôurd*unprinceGheab,afin de conserver, sous le patronage.de celte famille, leur

domination de mokatagi sur les chrétiens do leurs dislncls, ces nit'^mes scheiks, infidèles à leurs précédentes démarches, étaient maintenant aussi pressés que les autres d'échapper à une mesure qui allait les dépouiller de droits usurpés. Essad-Pacba quiUa Beyrouth vers la fin de Thiver de 1845, et se mit en marche pour la montagne, espérant que sa présence pourrait ramener le calme et relever le moral des populations chrétiennes découragées. Le voyage quMl fit dans le Lihan, la fermeté de ses discours et la vigueur équitable de ses actes, la résistance de plus en |)lus inflexible des chrétiens et de leurs chefs religieux, semblèrent un moment assurer le triomphe que la France venait enfin de remporter h Cîonstantino[)le, en obligeant la Porte à donner des ordres pour que l'arrangement des vékils, tel que Tinilialive française l'avait conçu et formulé» fût:, et sans plus de relard, mis à exécution. C'est alors qu'un changement, dont les suites devaient être déplorables, eut lieu dans le gouvernement de la Syrie. Ëssad- Paclia fut rap|)elé et rem])lacé par Vedgi-Paclia, gouverneur d'Alep. Le grand amiral se trouva privé, ou plutôt affranchi des conseils et du frein salutaires que lui imjjosaient la haute expérience et la droiture de son collègue.

Avec le départ d'Essad-Pacha, Fagitatioh et les craintes redoublèrent, et, vers le mois d'avril, les symptômes précurseurs de la guerre civile devinrent si menaçants que je fus obligé de m'en ouvrir sans détour au grand amiral lui-môme.

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Les i;éponses de Halil-Pacha, loin de me rassurer, m'inspirèrent la plus vive inquiétude. Je rentrai chez moi en proie aux plus tristes pressentiments; la réflexion les augmentait encore. Aussi, le 25 avril, je me décidai à lui faire connaître par écrit les sombres impressions que j'avais reçues. Je lui rappelai les plaintes légitimes des chrétiens, les rapports qui m'avaient été adressés : les troupes ottomanes can* tonnées dans les villages de la montagne et se conduisant avec la plus grande partialité, protégeant ouvertement lesDruzes contre les chrétiens, et allant jusqu'à désarmer ces derniers quand elles en trouvaient Toccasion. J'essayai de lui peindre la terreur des chrétiens à la vue des troupes turques, qui se massaient dans les villages oîi dominait l'élément chrétien, tandis qu'elles n'entraient même pas dans les villages druzes. Je lui démontrai les funestes effets de celte partialité pour les Druzes, partialité qui n'était pas même déguisée, et qui faisait renaître dans ta montagne des craintes qu'une sage adminis* Iration avait effacées. On prononçait de nouveau, d*un bout à l'autre du Liban, le nom de Sélim-Pacha, complice des massacres de 1841... J'attirai l'attention du grand amiral sur un étal de choses qui ne pouvait manquer de causer la plus pénible impression au gouvernement français; je lui renouvelai la de* mande, que je lui avais laite, d'ordonner le départ des troupes des villages chrétiens, si, comme me l'avait assuré Halil-Pacha, les craintes de collision étaient chimériques, ou, dans le cas contraire, de

placer également des troupes dans lesvillage^ruzes, el de donner aux officiers des ordres formels, afin qu'ils restassent neutres et s'abstinssent de toute démonstration en faveur des Druzes. Enfin, je faisais appel à la justice, à la réputation du grand amiral. Halil-Pacha répondit par des faux-fuyants, et, malgré ses assurances, la guerre civile éclata avec fureur dans le Liban. Au moment où les coups de fusil retentissaient jusque dans la plaine de Beyrouth, d'où Ton pouvait voir la fumée des incendies allumés par les Druzes dans le Liban, Halil-Pacha s*embarquait

sur k3 Mahmoud ié m bruit de l'artillerie, emportant avec lui les malédictions des chrétiens. Ainsi finit cette mission , qui devait avoir pour eux de si heureux résullats!

Après le départ du grand amiral, les événements prirent de jour en jour un caractère plus grave. La partialité des Turcs en faveur des Druzes devint évidente pour tout le monde. Les villages chrétiens, as-

saillis par les Druzes , furent laissés sans défense, tandis que ceux des Druzes étaient immédiatement secourus par les troupes régulières ottomanes, et même par rartillerle. Le fanatisme musulman se réveilla dans le peuple, un grand nombre de musulmans sortirent de Beyrouth pour aller au secours des Druzes dans la montagne; les chrétiens no pouvaient plus se montrer dans les rues sans être insultés. Les Mutualis, demeurés jusqu'alors indiffé • renls entre les Druzes et les Maronites, furent atteints par cette animosité religieuse et prirent fait et cause

ET LA SYBIE 81

pour les premiers. La haine religieuse se propagea; lesDruzes et les chrétiens de FAnli-Liban, de la Galilée et de la Palestine, en vinrent aux mains, et les assassinats se succédèrent avec autant de fureur que. dans le Liban, Dacud-Paclia^ qui commandait les Turcs dans le Liban, et dont le quartier général se trouvait à Deïr-el-Kamar, était un musulman fanatique, et qui prêtait ouvertement main-forte aux •Druzes partout où les chrétiens avaient le dessus. Il arriva même que, sur plusieurs points, les Turcs égorgèrent des chrétiens qui avaient mis bas les armes... Des lettres des principaux scheiks, tombées entre les mains des Maronites, dévoilèrent la haineuse complicité du général ottoman. Dans cette lutte acharnée, les deux populations rivales déployèrent une égale énergie; mais la victoire resta aux Druzes, bien qu'inférieurs en nombre, parce que leur organisation plus féodale, la bravou-re de leurs chefs et la ^ coopération des troupes turques compensaient le désavantage du nombre. Le clergé maronite se montra ardent, courageux, hardi. Il savait que la protection de la France était acquise .aux chrétiens, et cela suffisait pour le soutenir danslalulle- Une aprèsmidi que j'étais seul dans le cabinet de travail d'une maison de campagne que J'habitais près de Beyrouth, un moine maronite entra sans s'être fait annoncer. Il me prit par la main et me conduisit à la lenélre, d'où Ton découvrait les cimes du Liban.

— Ce soir, me dit-il, quand la nuit sera descendue sur la plaine, viens à cette place, et tu verras des

feux éclairer les hauteurs du Meten. Ce sont nos montagnards les Maronites qui auront vaincu les

Druzes el qui raunoaceroat leur victoire.

Le jour avait à peine disparu que je vis briller le signal convenu. Le scheikHassan-Talhouk, voyant les Druzes hésiler au niouienl du l'action, réveilla leur * courage par Tapologue suivant:

« Les lions envoyèrent un jour offrir le combat aux chacals; ceux-ci lurent saisis de crainte ; mais un vieux chacal leur conseilla d'accepter le déû, à la condition ({u'ils auraient un lion |)Our les mènerai! combat, «et que les lions seraient commandés par un chacal. La proposition fut agréée, et les chacals, conduils par le lion, rtMiiporlèrent la victoire. Les Maronites sont peut-être des lions, dit lescheik Hassan en terminant , mais ce sont des chacals qui les commandent; tandis que si vous êtes des ciiacals, vous avez des lions è votre tête ! »

Bientôt il devint évident que les Druzes ne s'arrêteraient pas aux Maronites, mais que leur l'urenr et celle des Ottomans se porteraient sur tous les chrétiens, même élranKers; aussi, des le 5 mai, dans la prévision des scènes terribles que je vais raconter, j'avais, écrit àVedgi-Pacha pour lui demander que les couvents des révérends p(»res capucins, à Abey et à Solima, fussent mis à l'abri d une attaque* Cette juste demande ne réussit pas à empêcher le plus affreux niallieur,earc'est j)réi:isément à Abcj que la coupable cbmiivence desTurcsavecles Druzes, etleur bainepour les chrétiens , se montrèrent dans leur repoussante évi-

dence. Les Druzes envabireDl le village d'Abey, gui* désparlescheik Hamoud-Abou-Nakedt celui-là même

qui avait conduit les Druzes au pillage de l)eïr-el- Kamar, en 1841, et par le scheik Ualtar, tous deux exilés pour leurs cruelles déprédations dans le Hauran, et auxquels on permellait le retour dans le Liban, au moment même où les plus graves désor^^ dres y éclataient ! Les chrétiens se réfugièrent en partie dans le palais de ïémiv Essad, de la famille Oheab, forte construction qui leur permit d'opposer une assez vive résistance ; mais le plus grand nombre tut cliassé et rejeté dans la plaine , où il tomba sous les coups des Druzes. Le couvent des capucins. ' n'était occupé que par un seul religieux, le père Charles de Loretta. Les Druzes pénètrent dans le couvent, massacrent le père Charles, qui s'interposait pour sauver la vie à deux prêtres maronites réfugiés dans l'église; ils les tuent, ils incendient Téglise, brisent les saintes images, mettent le feu à la robe de bure du pere Charles, dont le corps fut réduit en cendres, et s'emparent de tout ce qu'ils trouvent bon à emporter. 11 y avait cependant deux cents hommes de troupes ottomanes h Ahey, et un détachement de dix hommes avait été placé devant la maison des missionnaires américains établis dans* ce village, et qui. fut respectée. La veille, le consul des Étals- Unis disait dans un salon :

~ Nos missionnaires n*ont rien à craindre, puisque ce soul les Druzes qui mettent le feu aux villages . chrétiens.

8{| LB UBAN

Uu colonel turc, Mustapha-Bey, arrivé de Deïr-el- Kamar pendant le combat, reçut la capitulation de l'émir Essad, qui se défendait vigoureusement dans son palais. Les émirs et les chrétiens furent placés dans la maison du scheik druze Bou*Man-Ël-Din. La douleur de nos missionnaires était profonde, et ce ne fut pas sans une vive émotion que j'appris que tous mes efforts pour sauver le père Charles avaient été impuissants, grâce au mauvais vouloir des Turcs. L'horrible assassinat de ce religieux produisit sur toutes les populations une impression qui ne saurait s'exprimer. Ce meurtre d'un prêtre catliolique et la destruction d'un couvent français, alors que les émirs maronites et les autres chrétiens avaient obtenu une ^ capitulation, accordée, selon la rumfiur publique, à rintervention des missionnaires américains, excita un douloureux étonnement. Ce bon père consacrait sa vie à l'éducalion des enfants chrétiens du village d'Abey et des environs. Son humble école était beaucoup plus fréquentée que celle des missionnaires biblistes;de là des jalousies et des rancunes qui le laissèrent sans défense au jour du péril.

Je crus que je devais honorer d'une manière publique la mémoire d'un religieux mort martyr de sa foi et de notre cause, et il fut célébré, dans l'église des capucins,, un service funèbre, auquel j'assistai avec tous les officiers du consulat, le commandant de la station navale, son état-major et tous les Français présents à Beyrouth,

Les religieux du couvent de Solima réussirent à.

s*enfuir avec ce qu'ils avaient de plus précieux, et à gagoer le couvent des jésuites à Bekfeya, où ils reçurent une cordiale hospitalité. La guerre civile continuant à ensanglanter le Liban, malgré les protestations les plus vives, je pris toutes les mesures pour en adoucir les maux ou pour en soulager les victimes, et bientôt la protection de laFiance s'étendit partout où je pouvais atteindre* Je recueillis les fuyards; je fis vêtir et nourrir les malheureux que la haine des Druzes avait dépouillés. Au milieu de ces désastres, j'eus la consolation de voir mon dévouement et mon zèle appréciés à Paris et à Rome. L'illustre Rossi m'écrivit : « Le cardinal préfet de la Propagande n'ignore pas tout ce que les catholiques doivent, dans ces horribles événements, au gouvernement français et à vous, monsieur, qui en avez si dignement rempli tes intentions. Jesuisheureux,monsieur, d'étreauprès de vous rinterprète des sentiments de satisfaction et de reconnaissance delà sacrée congrégation. La connaissance de votre conduite ferme, humaine, prévoyante, a quelque peu adouci l'amertume des affreux récits qui venaient la contrister* »

A la Chambre des pairs, M. de Montalembert prononça pour la défense des chrétiens un éloquent discours, auquel M. Guizot joignit la haute consécration de sa parole*.

* Nous croyons devoir donner ici quelques passasses du discours de M. de Montalembert: (^Nole de l'édiUur,) M. LE GOMTB DE MONTALEMBERT. « Je 8uis beureux de

Ô6 LB UBAN

La mort du père Charles domandait une éclatante réparation, ]a conduite des Turs un sévère examen. On va voir quelle fut celle du divan et de ses représentants dans cette phase laborieuse des affaires du Liban.

YUl

Vedgi-Pacha, chargé seul de gouverner la S^rie, après le rappel malencontreux d'Ëssad-Pacha et le

départ du grand amiral, était un des derniers représentants de l'ancienne administration ottomane, et un type assez achevé du vieux fonctionnaire mu* sulman. il pouvait avoir cinquante ans; il était petit,

pouvoir dire que d'après toutes les versions un entier hommage doit être rendu au représentant de la Franœ à Beyrouth; que le consul M. Poujade a excité non-seulement la sympathie naturelle de tous ses concitoyens, mais encore l'admiration

générale de toutes les personnes qui se trouvaient à Beyrouth, par le courage, l'énergie et raclivité qu'il a déployés {approbation). J'espère que ret ('loge dans la bouche d'un pair de l'opposition ne lui. nuira pas aux yeux du gouvernement. »

M. GUIZOT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — i U a

déjà reçu une partie de la récoinpense qui lui était due. »

LE COMTE DE MONTALEMBERT. ' — i Jo SUIS fort houreUX de

rapprendre* >

(Voir le Moniteur du 16 juillet 1845.) Voir dans l'appendice les remarquables discours de MM. de Montaiembert et Guizot. (Pièces justificatives l.et

ET LA STRIB B7

avec des Iraits mongols où dominait une expression de ruse satisfaite et de béate indifférence. Il nesavait rien de i'Europi', si ce n'est qu'elle exerçait une influence considérable dans les affaires de Teoipire ;* et, comme presque tous ses collègues, il était résolu à faire preuve envers les Européens d'une bonne volonté apparente et même de condescendance, mais aussi à ne leur rien accorder qu'à la dernière extrémité. Il avait seize femmes , un grand luxe oriental, et ne connaissait d'autre récréation, après avoir passé une grande partie de la journée à expédier les affaires, que l'intérieur de son harem. Tel était l'iiomme à qui je demandais justice du meurtre du père* Cliarles. Au plus fort de la guerre civile, Vedgi- Pacba s'était transporté dans le Liban, sous prétexte démettre un terme, par des mesures vigoureuses prises sur les lieux, aux massacres et aux incendies, maison réalité pour échapper aux vives réclamations et aux plaintes des consuls. Cependant, il dut revenir à BejTOUlh, et, dès son arrivée, je lui exprimai mes griefs et mes reproches dans un langage qui se ressentait de mon^émotion et qu'autorisaient les graves el tribles événemenls dont j'avais été le témoin, ou dont le contre-coup était venu Jusqu'à moi. J'insistai tout * d'abord sur l'arrestation du scheik Hamoud- Abou-Naked, et Vedgi-Pacha promit de me donner prompte satisfaction sur ce point. Cependant les jours elles semaines s'écoulaient, et le sclieik continuait ses courses insolentes à travers le Liban.

— Il n'est pas aisé de s'en rendre maître, me di«

sait le Paclia. Commenl y parvenir? Avez-vous quelque conseil à me donner?

— Non, aucun. Je vous demande de le faire arréler, uiais ce n'est pas à moi à vous indiquer la marche que vous devez suivre. Si j'étais gouverneur de la province, je saurais bien le faire tout seul.

— Voyon§, examinons, reprenait Vedgi-Pacha du Ion le plus amical. Si je Tinvitais à dtner, et si je le faisais saisir pendant le repas? Qu'en dites-vous?

— Je vous répète que cela ne me regarde pas; faites tout ce qui vous plaira, mais que lescheik Hanioud-Abou-Naked, que le meurtrier d'un religieux placé sous la protection française soit arrêté. Quand il sera en prison, nous aborderons la question du châtiment.

Enfln, on m'informa que l'on avait procédé à l'arrestation du scheik.

— Il est en prison, me dit le Tacha; qu allonsnous faire maintenant? qu'exigez- vous?

Ma situation était devenue extrêmement délicate et difficile. Si, immédiatement après le meurtre du père Charles, l'assassin avait été saisi et envoyé en exil, la réparation suivant de près le crime, eût produit une impression assez salutaire pour ne pas m'obliger à réclamer les dernières rigueurs ; mais les lenteurs calculées de la justice ottomane avaient tellement alïaiblî notre prestige, qu'il fallait une condamnation et un châtiment terribles. D'ailleurs, en Orient, le sang demande du sang; et porter la main sur un prêtre catholique européen était une audace

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ET LA STRIB

inouïe; un forfait sans exeniple; je demandai doncà Vedgi- Pacha la peine de mort, il répondit qu'il ne pouvail pas prendre sur lui la responsabilité d'un pareil chàlimenl, elqu'i4 en référerait à Conslantinople.

Cependant, les événements qui s'étaient passés en Syrie, dans le Liban, l'Anti-Lîban, hi Palestine, avaient ému les représentants des grandes puissances . à Gonstantinople ; presque tous les consuls s'accordaient, dans leurs récils et dans leurs jugenienis, pour apprécier avec une grande sévérité la conduite des autorités ottomanes \ L'orage contre le divan

' On lira avec intérêt le Blue^Baok relatif aux aflaires de Syrie, 1845-'18I6, et la Correspondance diplomatique concernant le même sujet , publiée par le gouvernement français en 1846. On trouvera dans ces deux publications des preuves abondantes de la part prise par Tauteur aux événements qu'il raconte et qui sont comme les pièces justificatives de son récit; nous croyons cependant devoir donner ici une très -importante dépêche de M. Guizot» adressée à l'ambassadeur de France à Gonstantinople. {Noie de l'éditeur.) — Voici cette dépêche: • J*ai appris que la partialité du muchir de Sayda et des trou* pes turques en faveur des Dmzes était devenue plus manifeste et plus odieuse. Non-seulement ces troupes, dont la mission devait être de s'interposer entre les deux partis, ont protégé les Druzes et laissé systématiquement accabler et égorger les chrétiens, mais encore elles ont dans maintes dreonstances pris part au massacre de ceux-ci; elles ont commis d'affreuses cruautés, et il n*est plus possible maintenant de douter de la complicité des agents de la Porté avec les ennemis des Maronites. Notre consul (à Beyrouth), dont on ne saurait trop louer le zèle et le bon esprit, en a plus d'une fois appelé vainement à l'autorité de Yedgi-Pacha pour prévenir ou. pour arrêter le désordre ; le mu-

90 hK LIBAN

grossissait à Constantinopîe ; les ministres décidèrent le suUan à donner une première, mais illusoire satisfaclion, en retirant à Ualil-Pacha le commande* nienlde la flolle et la position de minisire de la marine, ce qui ne Tempéclia pas d*être, peu de temps après, replacé comme ministre du commerce. Cette satisfaction fut loulefois jugée assez insu ITisante pour que la Perle Ottomane crût devoir revenir à son vieux moyen de gagner du temps et de tromper les représentants (le l'Europe. Les intrigues qui s'agitalfcnl perpéluellemenl en Turquie^ autour du sultan et de ses ministres, avaient rendu intolérable la situation du ministre des affaires étrangères. Chekib-Effendi, qui était alors investi de ces hautes fonctions, avait été ambassadeur à Londres en 1840, et c'est lui qui avait signé, avec lord Palmerston.lebarondefirunow, le baron Nieuman et le baron BÛlow, le* fameu» traité du 15 juillet, qui ravit la S) rie et la Gilicie à

chir est resté impassible ou même a feint dlgnorer des faits

qui n'étaient un secret pour personne. C'est tout aussi inutilement que M. Poujade l'avait pressé de prendre des mesures afin de préserv(M' de toute attaque les couvents des capucins à Abey et à Soliiiia; il n'en fut pris aucune. Ces deux couvents saccagés et brûlés par les Druzes n'existent plus aujuurd'hui, et un religieux qui occupait celui d'Abey a été assassiné avec des drconstancet atroces en présence de cent cinquante hommes de troupes ottomanes. Jusqu'alors, les missionnaires avaient été respectés au milieu des luttes et des inimitiés delà montagne. Un tel attentat alFecte h un trop haut degré riionneur et les intérêts de notre protectorat religieux, pour qu il puisse et.doive rester impuni. »

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Mehemet-Ali-Pacha, amena la chute de M. Thiers, . ravénement de M. Guizot, el fut considéré comme une véritable défaite diplomatique pour la France. Après des débals interminables à lac}iaml)re des députés, des metidces imprudentes àrAllemagne, resiée d'abord en dehors de ce conflit , après maintes agitations stériles et des protestations dont lord Palmerston s'amusait , on répondit au bombardement de Saint-Jean-d'Acre et de Beyrouth par les fôrtifi- • calTbns de Paris. Chekib-EHendi était donc l liomme de la>déchéance deTiofluence française en Orient, et le traité du 15 juillet 1840, qui avait fait le baron Brunow ministre Londres, fit Gbekib ministre des affaires étrangères à Constantinpple. Mais la situation de ce dernier était déjà fort ébranlée; il voulait .éviter une chute imminente, et faire encore gagner du temps à son gouvernement; aussi annonça-t-il solennellement au corps diplomatique son prochain départ pour Bcyroutli. Cette fois, c'était le ministre lui-même qui abandonnait le soin des affaires et l'honneur de Irailer avec les ambassadeurs des cours alliées ou amies, alin de se rendre sur les lieux, examiner par ses propres yeux, étalonner satisfaction aux justes demandes de l'Europe et aux griefs des chrétiens*

La mission de Chekib^Effendi parvint à la connaissance du corps consulaire à Beyrouth dans des termes qui ne devaient lui laisser aucun doute sur le succès que les ambassades en attendaient. Les nasirs du Liban, les commissaires ordinaires etextrdordinairesi

92 LE UBAN

le s^^»rnskier, le grand amiral lui-même avaient échoué, il est vrai, on le reconnaissait, mais le moyen de conserver des craintes ou des inquiétudes, quand le minislre allait en personne faire au corps consulaire en Syrie Tlionneur de discuter avec lui ces impor-^ tantes affaires f Cet honneur devait cependant, dans les internions de Cliekih-I^llendi, être parcimonieusement mesuré» car il demanda et obtint que les consuls généraux reçussent des instructions qui les obligeassent à s'abstenir scrupuleusement, pendant leur séjour en Syrie, de toute action directe ou indi* recte qui pût être regardée comme une entrave apportée à la mission d'un des principaux membres du gouvernement du sultan. La Porte, disait-on, devait avoir le champ libre pour répreuve décisive qu'elle tentait et dont elle assumait sur elle seule toute la. responsabilité. On oubliait seulement que cette responsabilité allait encore s^exercer probablement aux dépens des malheureux chrétiens.

Ghekib-Effendi, avant d'être ministre des affaires

élranf^ères, avait été chargé, dans l'inlérieur même de Tempire, de missions importantes et ayant entre elles une grande similitude, quoique le résultat en

fût bien différent. 11 avait été envoyé en Serbie pour

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faire triompher l'élection du prince Alexandre George le Noir, que le sullrage populaire portail au pouvoir» contre le prince Michel Obrenowitch, mouvement tout national, dirigé contre l'influence de la Russie et que la Porte Ottomane appuyait. Dans cette mission, Gftiekib-Effendi fut admirablement secondé par son secrétaire Emin-Effendi. La défaite diplomatique de la Russie en Serbie lui inspira 1^ désir de prendre sa revanche en Valachie, et elle résolut de renverser le prince Alexandre Gliika, qui lui avait, dans plusieurs circonstances, vigoureusement résisté \ Mais la cour de Pétersbourg se servait de la Porte Ottomane pour exécuter ses sentences dans les Principautés, et cette fois Ghekib*Ëfiendi servit les vœux de la Russie, grftce au prince Alexandre Ghika, qui alla au-devant de sa chute en se refusant aux concessions que la Russie demandait de lui et qui auraient assuré le maintien

- et la durée de son pouvoir.

Chekib-Effendi, qui se faisait précéder des plus brillantes promesses, avait bien des malheurs à réparer. situation du Liban devenait de plus en plus alireuse.Les Druzes, vainqueurs des Maronites, grâce à la coopération des troupes ottomanes, commettaient dans toute la Montagne des meurtres et des déprédations. Les femmes étaient dépouillées, attachées à

. la queue des chevaux et traînées toutes nues dans les villages où les Druzes avaient concentré leurs forces.

•Voir Chrétiens et Turcs, par Eugène Poujade. In-S®. Chez Didier, Liv, V, Les Principautés avant et après le Congrès,

9ft Lë LIBAN •

Le capitaine de vaisseau Bouet, commandant le ba*H leau à vapeur le Plulon^ parcourut le Ulloral de la Syrie pour porter des secours et juger par lui-même de la situation des chrétiens. Il revint à Beyroulli profondément ému des horribles mutilations qu'il avait vues et de l'état de misère où étaient les chré-* tiens. L'émir Ilaydar écrivait ù Vedgi-Pacha lettres sur lettres sans obtenir de réponse ; dès qu'une plainte parvenait au muchir, il s'adressait aux chefs druzes pour leur demander des ex[)licalions et, pour toute justiûcationi il communiquait^leurs réponses. Le3 em()lo,vés du consulat de France parcouraient la Montagne, tantôt pour sauver la récolte d'un couvent, tantôt pour arracher de pauvres moines et des femmes à la fureur des Druzes, Je pensai que la France devait être toujours au premier rang quand il s'agissait d'humanité, de protection religieuse» de généreuse charité, et son nom était béni au milieu de tous ces désastres. Les missionnaires américains eux-mêmes eurent recours à moi, et une nuit je fus réveillé par un de ces révérends, que je n'avais jamais vu et qui venait me demander aide et protection pour le village où il résidait. Vedgi-Pacha avait oublié ou feint d'oublier les décisions prises par l'a Porte Ottomane ; il semblait considérer la défaite des Maronites comme un fait accompli, qui rendait aux Druzes toutes leurs prérogatives ; en invitant les clitélieiis qui avaient lui la rage de leurs ennemis à rentrer dans leurs villages, il se contentait de leur annoncer qu'il avait reconunandé aux chefs druzes de les traiter avec clé^

mence et bonté. Quant au consul général d'Angle-

lerre, il avait essayé, au milieu de ce désordre, d'obtenir du mucbir que le sdieik Sayd-Djoniblat fût nommé gouverneur du grand district de Djesiii, dont il était le mokalagi, où sont siluées les vastes propriétés de sa famille. Mais ses efforts demeurèrent infructueux. ClH'kib-Hrfcndi, arrivé à Beyrouth le 20 septembre 1845, trouva en vigueur un arrangement pris parVedgi-Pacha pour faire cesser la guerre civile dans la Monîagne; des })eloloi)S de troupes avaient été cantonnés sur divers points désignés par les consuls. Le muchir s*était prêté à cette mesure avec un empressement feint, qui laissait croire à son impartialité, mais il l'avait fait trop tard pour empêcher ou même pour réparer des tnaux incalcula**bles.

La Porte Oitomane/au moment où le ministre des affaires étrangères allait partir pour son épineuse

mission, avait remis aux représentants des cinq cours un mémorandum, dans lequel étaient développés les principaux objets de celte mission. Ce document attira ma plus grande attention La Porte annonçait une prochaine occupation du Liban par Namick- Pacha, commandant l'armée d'Arabie, et dont le quartier général était alors à Damas. L'occupation du Liban par une force armée, après Todieuse conduite des autorités militaires ottomanes, peiidant les évé-

* On peut le lire dans les pièces diplomatiques publiée>s en 1846 par. le gouvemejuent français.

Déments qui venaient de se passer, n'était point fai(e

pourcîiliner les appréliensions des chéliens. Ils crai • goaient d'élre désarmés et de voir leurs ennemis ' rester sur le pied de guerre. Le désarmement en soi élail une bonne chose, et, à celle époque, je fondais quelques espérances sur le caractère du muchir du camp d'Arabie. Je savais qu'il avait assez bien gou* verné le paclialik de Larisse en Tliessalie; il y avail protégé des écoles grecques, et donné en prix des classiques français aux enfants qui s'étaient le plus distingués. Il recevait même les journaux, les revues françaises et faisait des coUeclions d'antiquités. Le mémorandum promettait de nouveau le payement des indemnilés, mais celle promesse avail élé si souvent faite sans être réalisée, tant de décisions définitives avaient élé prises par la Porte Oilomane, à cet égard, quelle ne produisait qu'une impression de doute et presque de dégoût. Enfin de nouveaux arrangements étaient annoncés comme devant celle fois être irrévocablement imposés aux dislricls mixtes. Ils étaient loin d'être aussi favorables que ceux que nous avions déjà obtenus, et que la Poile considérait sans doute comme détruits par la victoire des Druzes. Il avait été concédé, on se le rappelle, < que les cbrétiens n'auraient à subir nulle part la juridiction des Druzes. » il y avait loin de là aux pouvoirs si étendus que le mémorandum laissait aux mokatagis, pouvoirs beaucoup plus grands que ceux qui leur étaient accordés précédemment.

Quant à la neutralité du corps consulaire exigée par

le mémorandum de la Porte, il n'était pas aisé de s'y soumettre sans abandonner nos droits les plus chersi et faire perdre aui chrétiens la confiance qu'ils avaient en nous. Ciiekib-Effendi débarqua à Bej^roulli le 14 septembre 1845. Je le vis immédiatement. 11 avait une démarche assez gauche; il louchait: son organe ne manquait pas de mordant, et sa parole était facile. Malgré son regard oblique>Ghekib-Ëffendi n'avait ni la dissimulation, ni Tasluca de Vedgi-Pacha; il était Uième assez bon. Je l'ai connu depuis dans la vie privée, et je Tai visité dans son modeste kiosque deBebek; cet ancien ministre portail alors sur lui la ciei qui renfermait les confitures et le café qu'il offrait aut hôtes de distinction; il était parcimonieux» mais sans ôtre rapace; il riait beaucoup au souvenir des démêlés que nous avions eus en Syrie. Cliekib- Ëffendi avait pour secrétaire en Syrie Noureddin- Bey, aujourd'hui fonctionnaire élevé de la Porte Ottomane, intelligence distinguée et caractère plein de droiture. J'entamai l'entretien avecGhekib-Ef fendi en lui demandant s'il n'allait pas donner à la France une satisfaction immédiate» éclatante, en faisant tomber la tête dus<;heik Hamoud*Abou*Nal(ed. Je suis d'autant plus et» droit, ajoutai-je, de vous tenir ce langage, que la Porte a pris à ce sujet, lors de votre départ , des engagements solennels envers l'ambassade de France.*

Chekib-Ëffendi déclara qu'il était prêt à m'accor-

(!( r toute satisfaction, mais qu'il procéderait conformément à la loi turque : sciieik Eamoud serait soumis

à un jugement, et la sentence dépendnuldela déposition des témoins. C'était m'annoncer l'impunité du coupable, (c D'iiilleurs, njoula-l-il, culle affaire ne peul èire distraite de la question générale du Liban. Scheik Hamoud-Abou-Naked est en prison, et nous avons le temps de procéder avec calnie et réflexion. » Je protestai simplement, mais énergiquement contre tout retard, et je me retirai.

Dès le lendemain, une réunion de tous les consuls généraux eut lieu chez le ministre des affaires étrangères. Nous avions été convoqués pour entendre de sa bouche l'exposé de sa mission et des raisons qui l'avaient motivée. 11 le fit avec netteté et dignité. Voici à peu près ses paroles :

« Je suis envoyé pour exécuter rigoureusement le mémorandum que j'ai adressé moi-même aui repré* sentants des cinq grandes puissances qui l'ont toutes accepté ; sans doute, ce document vous a été communiqué. Lorsque la Syrie fut délivrée du joug égyptien, la Porle [)romil aux montagnards certains privilèges; ma mission est de les leur garantir. »

Ghekib-Ëffendi ût ensuite une allusion très-voilée, mais malveillante, à i'iiilt;rvenlion des cinq consuls, et donna clairement à entendre qu'd avait été décidé par les cinq grandes puissances que cette intervention allait cesser; il nous i)ria de n'écouler ni les plaintes ni les griefs des montagnards, et de les lui envoyer, en nous assurant que le gouvernement du sultan était animé dcb intentions les plus paternelles, et il termina en annonçant qu'il nous demanderait

. ET LA SYaiE 99

par écrit do fairo retirer, dans un (l(Mai qu'il fixerait lui-même, et jusqu'à Tenlière pacification du Liban» tous les nationau)[ que nous avions dans la Montagne. Tous les consuls généraux accueillirent avec une approbation, qui ne différait que dans les termes, les ouvertures et les déclarations de Ghekih- Fifendi, et ne iirent aucune objccliou aux uioditicalions apportées aux décisions qui avaient affranolii les chrétiens du pouvoir direct des mo1cataf?is druzes. Je ne pouvais, pour mon compte, donner un aussi facile assentiment aux injonctions fort peu déguisées du ministre des affaires étrangères. Les étal dissement^ français ou immédiatement placés sous la protection de la France sont nombreux dans le Liban ; on y voit des lazaristes, dos jésuites, des capuoins, des franciscains, des carmes, françaiSg italiens, espagnols, tous placés sous l'ombre protectrice de notre drapeau. Comnient abandonner tant de couvents I comment livrer à la merci des troupes ottomanes^ à des bandes de Druzes et de Mutualis, des sanctuaires, des écoles, des bibliotlitnincs ? Et les élablissetnents religieux des Maronites, des Grecs-unis, des Arméniens catfioliques, les couvents d'hommes et de fenmies, qui, par centaines, couvrent le Lii)au, qu'allaient-ils devenir une fois que les religieux français auraient abandonné la Montagne? A aucun prix, je ne pouvais obtempérer aux instances de Gliekib- Ëffendi ; aussi, je ne cédai pas, malgré son vif mécontentement, et je le ronilis responsable de tous les maux qui seraient la conséquence de son entreprise

sur nos droits séculaires. Le ministre avait pourtant qulHé GonstantîDople en promettant de donner, dès son arrivée à Beyrouth, salisfaclion entière à nos griefs particuliers ainsi qu'aux cïiréliens de la Montagne ; il s'engageait, en outre, à respecter tous nos privilèges. Mon entrevue avec lui ne pouvait me laisser aucune illusion, et les événements ne tardèrent pas à dépasser même mes prévisions.

On sait comment scheik Ilamoud-Abou-Naked avait

été euOn arrêté. Celle nouvelle avait causé une grande joie aux chrétiens, un vif dés^ippointement aux musulmans et aux Druzes. L'incarcération du scheik Hamoud était un commencement de réparation. Après plusieurs discussions très-animées, Ghekib-Effendi se décida, non pas à infliger à l'assassin du père Charles le châtiment que je réclamais, mais à le faire juger; il osa même m'envoyer son premier interprète pour me demander de comparaître comme accusateur, selon la loi musulmane, devant le tribunal qui allait prononcer la sentence. Je refusai avec indignation. Ma présence, en face de ce meurtrier, eût été une faute d'autant plus grande, que je prévoyais son acquittement. Le scheik parut donc devant le tribunal, qui le déclara iimocent ; recouvert

d'un bournous blanc, il fui i'ltirp:i, et il sortit de Bey- ^ roulii, armé et accompdgac de cavaliers druzes, ar-» més comme lui et chantant des airs guerriers.

Les religieux, qui habitaient Beyrouth, étaient profondément abattus, et les nouvelles^ qui venaient de la montagne, n'étaient pas de nature à relever leur courage. Le désarmement s'opérait dans tout le Liban avec une brutalité qui atteignait surtout les chrétiens. Les troupes ottomanes s'installaient dans les couvents, et les élablissemenis mêmes des religieux français n'étaient pas respectés ; des dépréda* lions, des violations sacrilèges, des injustices de toutes sortes provoquèrent des plaintes et de vives protestations. Je fis parvenir au muchir du camp d*Arabie, à Namik-Pacha, des remontrances d'abord modérées; j'en appelai à la raison, à Tintelligence éclairée de l'ancien gouverneur de Tbessali^; mais sa coupable insouciance pour les souffrances des chrétiens, la tolérance dont il couvrit les excès de ses soldats, Taudace avec laquelle nos missionnaires furent maltraités, sans qu'il daignât répondre à nos réclamations, le montrèrent bien différent de ce qu'il avait été dans la Grèce occidentale. Aussi son attitude, impassible jusqu'au crime, ne me surprit-elle point lors du massacre de Djeddab. Pourquoi les musulmans, élevés en Europe, nourris des mêmes idées que nous, et familiarisés avec nos mœurs, nos coutumes et notre supériorité, deviennent-ils le plus souvent nos ennemis cachés ou déclarés, aussitôt qu'ils sont de retour dans leur pairie ? Se croient-ils

obliges, afin (Vérliapper aux soupçons de leurs coreligiODDûires, d'exagérer en a[)pareuce leurs préjugés et leurs haines» ou bien riiumiiiation qu*Us ont res* sentie en coini)aranl leur société à la nôtre, n'a-l-elle pas envenimé ces Laines dans leur cœur ? Que ce soit hypocrisie ou vengeance, les résultats en sont souvent les mêmes.

— • Je ne puis pas, me disait un paciia, me mon-> trer facile dans mes relations avec vous, je porte lunettes et je parle français

Cependant tous ces événements avaient ému ÏE\x^ rope, et le gouvernement français, ])réoccupé de la situation de nos nationaux et des chrétiens dans le Liban, avait voulu leur donner une marque de sa sollicitude en envoyant dans la rade de Boyioulh une frégate, la lidk-Poule^ a bien faite pour être

montrée à nos amis et à nos ennemis, » comme Té-* crivait Tamiral Turpin, alors commandant la station

navale du Levant. La Belle-Poule ou la ^ioirc^ comme l'appelaient les Arabes à cause de sa couleur (elle avait été peinte en noir depuis qu'elle avait rapporté de Saint-Hélène les restes de l'empereur Napoléon) fut accueillie avec allégresse par les chrétiens. Son brave commandant, M. Guneo d'Ornano, fit une tour-

^11 y a de nombreuses exceptions; la plus éclatsinte est certainement l'ambassadeur ottoman actuel à Paris, Achmet-Velyk- Effendi, homme de Tesprit le plus <îclairé et d*un rare mérite, auquel je me suis plu depuis longtemps à rendre justice. Voir Chrt'liens et Turcs, par Eugène Poujade, liv. III,

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née le long du lilloral, et parloal où nous nous arrù- . lions, les émirs» les moines, les évêques, les paysans, descendaient pour venir admirer la frégate française, ou nous envoyaient des amphores de \in d'or du Liban, ou des charges de neige durcie, ramassée sur les hauteurs (!u Saniii, et portées par des mulets, que des moines accompagnaient, La frégate eut bientôt l'occasion de jouer un rôle plus actif cl plus utile. Le désarmement continuait avec toutes ses violences dans les villages les plus rapprochés de Beyrouth, à Zouk, à Djouni, à Gazir, dirigé par Ibrahim-Pacha, placé sous les ordres de Daoud-Paclia, commandant général des troupes en Syrie. Ibrahim -Pacha avait fait enfoncer les portes du couvent des jésuites, à Gazir, et l'avait laissé piller par ses soldats, (]ui s'y établirent. Le 26 octobre, j'appris que HaliUMedaouar, écrivain arahe du consulat général, initié h toutes ses affaires depuis quinze ans, et particulièrement recommandé à la protection du consulat par le ministre (les affaires étrangères, avait été arrélé h Zoiik, à cinq lieues de distance de Beyrouth. A deux reprises différentes, je demandai au muchir et à Daoud-Pacha d'ordonner l'élargissement de llalil Medaouar; ils me firent répondre qu'ils ne se mêlaient pas des affaires du Liban. J'écrivis alors à Ghekib-Ëffendi, et, afin de prévenir toute éventualité fâcheuse, j-'expédiai à Zouk le premier cavas du consulat, avec une lettre pour Ibrahim* Pacha, dans laquelle je lui rappelais la (jualilé de Medanuar et le priais de le mettre en liberté* ibrahim-Pacha répondit qu'il ne me

connaissait pas, menaça le cavas de le faire désarmer et mellre aux arréls, et le fit conduire par ses soldats hors du village. Sur ces entrefaîtes, la famille éplorée de llalil-Medaouar apprenait à Beyroulli qu'il avait été bÂtonné. Une dernière fois j'insistai auprès du muchir, le prévenant que s'il n'ordonnait pas la mise en liberté du drogman, la frégate la BelU-Pouk irait jeler l'ancre dans la rade deDjounit et que le commandant ferait enlever l'employé du consulat. Sur un nouveau relus du muchir, la Belle- Poule fit voile de grand matin, le 27 , pour la rade de Djouni. J'avais neltemeni indiqué au commandant la marche qu'il devait suivre; je m'étais assuré que son énergie ne faiblirait pas. De ma maison de cam« pagne, qui dominait la rade de Beyrouth et toute la côte, je pus, au moyen d'une longue-vue, suivre tous les mouvements de la frégate* Dès qu'il eut jeté Tancre, le commandant d'Ornano envoya à terre un ofûcier, accompagné d'un de mes drogmans, ïédamer le prisonnier. On refusa de le rendre. Toutes les embarcations furent alors mises à la mer, armées et dirigées en bon ordre jusqu'au rivage* L'ofûciery qui commandait la 'compagnie de débarquement, descendit à terre et déclara au pacha que si le prisonnier ne lui était pas remis sur-le-champ, il T^nlèverait de force, et qu'au besoin la frégate le soutiendrait de son artillerie. Devant cet acte de vigueur, Ibrahim-Pacha, dont l'émotion se trahissait par une grande agitation, céda, et remit Halil-Bledaouar aux mains de rofficier français. Le drogman fut conduit

ET LA 8YRIR l05

à boni. En mettant le pied sur le pont, il tira son lurbaD, cria : « Vive la France ! x> el tomba évaDOui. 11 y avait deux jours qu'il subissait le supplice de la bastonnade, la prison, les insultes et toutes sortes de privations. Cette expédition, menée avec autant de prudence que de fermeté, était^devenue indispensable. La hauteur de Chekib-Eftendi, du séraskier, les insolences des soldats, dépassaient toutes les bornes; la considération même du nom français allait être atteinte, et il fallait la relever par un acte de vigueur et d'éclat. Le scandaleux acquittement du scheik Uamoud-Abou-Naked était effacé, mais cette vigueur et cet éclat, qui rendaient à la France tout son prestige en Syrie et en Palestine, cette démonstation de la Belle-Poule, qui produisit une commotion électrique et une allégresse indicible, ne faisaient ni le compte de Ghekib-Ëffendi, ni celui des autres repré* sentants de l'Europe ; on m'assaillit de protestations, de dennandes d'explications, on m'accusa d'avoir violé le territoire ottoman et d'avoir même voulu provoquer un soulèvement contre le sultan. Je n'iiésitai pas à rendre mes collègues juges de la cruelle situation où je m'étais trouvé, de la dure nécessité à laquelle j'avais été contraint. Je les convoquai chez moi. Celui d'entre eux qui avait embrassé avec le plus de chaleur la défense des Turcs, s'abstint de paraîlre et par là même s'avoua vaincu. Aux autres, je communiquai ma correspondance avec Cbekib- Effendi, avec le muchir, àvec le séraskier; je leur mis sous les yeux les preuves irrécusables de l'arbi-

lOff LE LIBAN

traire et de la mauvaise foi des Turcs> et, comme

dernier argument, je fis conjpaiailre Ilalil-Médaouar, je le fis dépouiller de ses vétemeols, et, à la vue des traces de violence dont son corps était couvert, mes collègues nie donnèrent, par l'iuipression qui se peignlt sur leurs visages et par leur muette indignation, la seule ai)i)robation que je voulusse obtenir d'eux.

Le conlro-coup des événoinenls du Liban avait eu lieu à Gonstantinople. Quand on y apprit Tacquittement duscheik Hamoud-Abou-Naked, la violation de nos droits et privilégtis, et le sans-la^on, le mépris avec lequel les dernières espérances des chrétiens avaient été foulées aux pieds, inaltéré tant de protestations réitérées, l'ambassadeur de France perdit enfin patience. On l'avait, pèndaut cinq ans, tenu dans . l'attente par des missions répétées, mais qui, toutes, aboutissaient à des résultats contraires à ceux qui avaient été prorois. On avait envoyé desnasirsdu Lil)an, le séraskier, le capilan-paclia, le minisire des affaires étrangères; la Porte aurait probablement encore proposé de confier une dernière mission toute réparatrice au grand- vizir, mais la coupe élûit pleine : elle déborda ; l'ambassadeur menaça de prendre ses passe-ports et de se retirer aux Dardanelles si une éclatante satisfaction n'était pas imniédiiilemenl accordée ; elle le fut. Scbeik Hamoud-Abou-Naked partit en exil pour Nicomédie; les moines dont les couvcnis avaient été dévastés obtinrent des indemnités. Cliekîb*Effendi dut retirer la défense qui interdisait le séjour delà Montagne à nos nationaux, et Uiéme il re-

çul l'ordre de les y proléger. Seulement, comme si la Porte ne pouvait se décider à faire les choses de boiiiio grâcp, ces ordres mirent, pour arriver à Cheikib-Elïeûdi, trois lois le temps nécessaire dans les circonstances ordinaires.

Celle crise diplomalique venait d'èlre traversée avec honneur par Tambassade de France, quand parvint comme un coup de foudre à Gonsianlinople la nouvelle de la démonstration laite par la Belle-Poule» ' Mais cet orage passa comme le premier. Ceux qui voudront connaîUe en détail celle |)ériode curieuse de notre liisloire diplomalique, liront avec intérêt la discussion qui eut lieu à la chambre des députés, le 15 juin 18ît), et le ferme et brillant discours de M. Léon de Malleviile, qui, dans cette occasion, se fit l'interprète du sentiment patriotique de la chambre envers les liommes qui savent tenir haut le drapeau de la France ^

* Voici un «Undt de Texcelleot discours de M. de MalleviUe^

(Note âe l'éditeur.)

if. LEON DE MALLEVlLLE. — « Mais il y a eu quelque chose de phis grave, parce que, immédiatement, un drogman du consulat de France à Beyrouth, s*était rendu dans un village, à Djouni, pour s^opposerà de nouveaux massacres. 11 a été saisi parles autorités turques, bàtonné, enfermé. Le consul, M. Poujade> ne prenant conseil que de sa dignité et de son courage... heureusement il n'avait pas d'inslructions... (tnoiivcment) a demande ininiédiatument une réparation de ces outrages; elle lui a été refusée.

j> Uné frégate française, la Belle-Poule ^ était dans le port,

Cependant, en dépil des fautes de Chckih-Effendi et du mauvais vouloir de la Porte, la si lualion» grâce à la volonté nettement formulée de i'Ëurope, s'amé* liorait peu à peu dans le Liban. Un conseil composé de Maronites, de Grecs-unis et do Grecs schismatiques, était formé et placé auprès du caïmacan chrétien. Cette inslilulion avait une importance.et une signification réelles. 11 y eut deux divans ou mejlU (conseils), l'un avec son siège auprès du caïmacan druze, l'autre auprès du caunacan chrétien, présidés, le premier par Témir druze» le second par Témir chrétien. Chekib-Effendî contoqua les trois évèques chrétiens qui résident à Beyroulli, c'est-à-dire le Maronite, le Grec-uni, le Grec scbi smatique. Il les invita à choisir, pour chacun de ces divans, un juge ou cadt, et un membre assesseur. L'évèque maronite fit preuve de sagacité; il choisit pour juge du conseil des districts mixtes résidant auprès du caïmacan

il la fit avancer et il déclara que si son drogman ne lui était pas rendu, la BtUe-Poule allait débarquer; il a fallu que ce débarquement 8*opéràt. Alors, sous le coup de cet acte de vigueur,

de cet acte de vive force, le drogman a été rendu.

» C'est un fait honorable, et je suis très-heureux de le signaler à l'attention do mon pays ; mais je suis bien malheureux de lui rappeler au même instant que cet acte si honorable a été singulièrement affaibli depuis. »

(Moniteur du 16 juin 1846.)

Voir à Tappendice le discours de M. de Malleville. Voir également sur ce sujet, un curieux article du Constitutionnel du 16. juin 1846. — Pièce* justificatives, n'»» 2 et 3.

{Note de l'éditeur.)

ET LA SYRIB 109

druze, le sclieik Becharra-Ruchmaya, appartenant à la seule famille chrétienne illustre qui liabite le pays mixte, à partir de la roule de Beyrouth à Damas, grande ligne de déniarcation du Liban.

L'évèque grec schismatique nomma également deux Grecs, l'un de Beyrouth, Tautre de Hamdoun, gros village mixte» situé dans le Djurd. Mgr Agabios, grec- uni de Beyrouth, devait d'autant plus faire choix d'hommes honorables et fermes, que ces mejlis donnaient aux Grecs-unis des garanties qu'ils n'avaient jamais eues jusqu'alors, ayant presque toujours été confondus avec les Maronites. Il y avait a Deïr-el— Kamar une famille Mechaka, qui comptait dans son sein deux hommes très-intelligents, mais dévorés du besoin de l'intrigue, ayant d'ailleurs des relations étroites avec les Druzes, et» de plus, protégés par les Anglais. Beaucoup de Grecs-unis, désireux surtout d'êlre représentés dans le conseil par des hommes habiles, penchaient visiblement pour la nomination des Mechaka, mais Tévéque Agabios se refusa à les présenter. Il vil l'immense inconvénient qu'il y aurait à introduire dans les divans deux agents anglais reconnus, et qui ne pouvaient d'ailleurs être à la fois juges de leurs nationaux et protégés du consulat général d'Angleterre« 11 se décida donc cootre la nomination des Mechaka, mais, en l'absence d'individus véritablement distingués, parmi ceux de la Montagne, il fallait Choisir entre les Melcliites (Grecs-unis) les plus influents des villes et de la c6le.

Les Melcliites sont en grand nombre à Seyda, à

110 LB UBAN

Saint-JeaD-d'Acre, à Jalla. Voici quelle fui ia composition des coDseib : chaque divan eut dix membres, deux Druzes, deux Maronites, deux Grecs-unis»

deux Grecs, deux Musulmans, dont l'un de la secte d'Ali ou Muéuali^ VàuiTe Sunni ou orthodoxe; ces deux sectes comptant des fidèles dans le territoire gouverné par le caimacan chrétien, comme dans celui qu'administrait le caïmacan druze. Dans chaque divan il y a cinq juges qui prononcent dans les questions Judiciaires, et cinq membres assesseurs. Chaque membre juge ou assesseur jouit d'un traitement de 1,5(K) francs par an. Chaque divan reçoit donc annuellement une somme de 15,000 francs, plus les appointements d'un secrétaire et de quelques gardes (cavas). Chaque caïmacan reçoit 12,000 francs par mois ; c'est une belle position ; l'égalité de traitement n'est cependant pas équitable, car les districts administrés par le caïmacan druze n'acquittent pas le tiers des impôts de la Montagne. Toutefois son pouvoir n'en fut pas augmenté; il ne percevait, ou du moins n'employait pas pour son usage la loialité de ce traitement. Ainsi que je l'ai déjà dit, lorsque le système des caïmacans fût adopté, il y eut de grandes difficultés pour la nomination d'un prince druze. Les Druzessont divisés en deux factions trèshostiles l'une à l'autre, et qui ne se sont réunies que par la haine contre les ciirétiens, ou, pour mieux dire, par le besoin de leur résister. Ils n'ont d'autre religion que l'intérêt. Ces deux fractions, qui existent dans le Liban depuis un temps immémorial, sé-

paraient jadis la Montagne en deux camps» sans dis* tinclion de race et de religion : ce sont les Yezbékiés ellesDjomblaliés. Gliréliens,Druzes, iMutualisse trouvaient réunis sous la même bannière, et le chrétien yezbékîé était beaucoup plus Tennemî du chréûen djomblalié que du Druze jezbékié. Les chrétiens restèrent généralement en dehors de cesquerelles, tandis que parmi les Druzes aucune des deux fractions ne voulut permellre à l'autre de donner un émir aux Druzes.Toutefois comme les Djomblatiés étaient plus puissants, sinon (lar le nombre des chefs, du moins par la naissance, les ricliesses et la multitude des adhérents subalternes» on élut un émir qui n'était pas djomblatié, mais dévoué à cette famille. A ce moment critique, les chefs druzes s'entendirent, et ils firent signer à leur caimacan un traité par lequel il s'engageait à partager avec les cheft de sa nation les émoluments qu'il recevrait, et à ne rien , faire sans leur consentement unanime ou exprimé par la majorité des voix. A ce compte, Témir druze n'a véritablement aucun pouvoir, et c'est une oligarchie de scheiks druzes qu gouverne. L'émir chrétien ne partage ni sa charge ni ses revenus avec aucun scheik du Liban.

De cette combinaison, il résulte q\ie les deux di- . vans, lorsqu'ils ont l'appui de la Porte, font plus

que contre-balancer le pouvoir des deux caïmacans« qui ne sont alors autre chose que les exécuteurs des

volontés des mejlis. Ils sentent cette situation et laissent souvent percer leur mécontentement. L'émir

112 LE UBAN

druze, surtoul, redoute celte institution, parce que les chrétieDS sont ea majorité, six contre quatre, dans les deux divans ; quelquefois, les deux membres musulmans, Muiuali et Sunni, votent avec les membres chrétiens, c'est-à-dire lorsque le divan a l'appui du gouverneur général. C'étaient des acquisitions importantes pour les chrétiens, mais qui ne doivent leur importance qu'au bon vouloir d'un pacha, ainsi qu'on a pu s'en convaincre récemment encore. Cliekil)-Effendi rencontra de grandes diriicullés pour la nomination des deux vekils de Deïr-el-Ramar. Tous ceux qu'il avait désignés refusèrent, et il fut longtemps embarrassé du choix qu'il devait faire. Sa mission le dégoûta bientôt, et le séjour de la Syrie ne tarda pas à lui devenir insupportable. Le souvenir des frais iviosques du Bosphore augmentait son impatience et aigrissait son caractère ; il ne savait pas qu'une mort prochaine l'attendait à Gonstanti-^ nople. Son départ fit craindre de nouveaux désordres; depuis lors, en effet, le Liban a été presque toujours troublé. Ou les divans bien organisés fonctionnaient avec l'appui du gouverneur général, et alors le gouvernement municipal s'établissait dans la Montagne et amoindrissait le. pouvoir du caïmacau druze et des moiiatagis de la même nation ; ou bien' les chrétiens avaient un organe légal pour faire en- ■ tendre leurs plaintes quand ils étaient lésés. La présence aux affaires de Rechid-Pacha, qui avait succédé à Ghekib-Ëffendi, améliora la position des chrétiens.

Ses décisions furent empreintes d*un haut esprit de justice et d'humanité, et ses ordres sévèrement » exécutés. Il répara bien des malheurs, il adoucit l'exil de l'émir Bécliir en lui allouant une pension et accorda aux chrétiens et aux Druzes l'égalité civile.

Avant de clore ce récit d'événements dont nous fûmes longtemps témoins, jelons un coup d'œil général sur la question du Liban. Que l'on se représente la situalioA de la Syrie en 1840, au moment où M. Guizot quittait l'ambassade de Londres pour prendre possession du ministère des affaires étrangères. L'émir Béchir, et avec lui l'ancienne administration du Liban, étaient tombés devant l'insurrection des populations chrétiennes, qui s'étaient soulevées malgré nos conseils, malgré l'expression de notre mécontentement. Un pacha fut installé dans la Montagne après la courte et malheureuse administration de rémir Béchir-Gassem. La France rentra alors dans le concert européen ; elle n'avait pas, comme l'Angleterre, promis solennellement aux chrétiens de leur rendre leurs privilèges et de leur continuer une administration indigène quasi indépendante. Cependant elle usa de son influence et de son titre de protectrice du catholicisme en Orient pour faire admettre le principe d'un gouverneur chrétien dans la Montagne. 11 ne faut pas oublier que l'émir Bécliir n'avait jamais été officiellement reconnu comme chrétien. Avant la conquête de la Syrie parles Égyptiens, il passait pour musulman, el ce n'est que de-

lik LE LlfiAN

puis 1833 qu'il professa publiquement le christianisme.

Le gouvernement français n'a jamais adhéré aux

nombreuses réformes que Ton tenta dans le Liban sans faire ses réserves , sans exprimer son peu de conGance dans la nature de ces essais, et sa conviction formelle que le retour à Tunilé était la meilleure solulioa pour arriver à la pacification du Liban. U consentit à l'établissement des caïmâcans, et tâcha de tirer de cette nouvelle forme de gouvernement tout ce qui pouvait améliorer le sort des cliréLieus et servir à les mettre sur un pied d*égalité avec les Druzes. C'est alors que ces derniers lournèrenl leurs regards vers TAngleterre et s'appuyèrent sur elle. Une lutte d'influence dans le Liban devait 4tre la conséquence naturelle de l'intervention de 1840, et pourtant si l'on examine avec impartialité la situation de la Grande-Bretagne, appelée en Syrie parles popula*tions, et celle de la France, dont les conseils étaient méconnus, et contre laquelle les obrétiens^ux-mèmes agissaient, on s'étonnera du peu de terrain gagné par la première de ces puissances. C'est qu'elle ne tarda pas à s'aliéner ceux-là mêmes qui l'avaient invoqué^e. Les agents anglais avaient promis aux Druzes la domination sans contrôle sur les curéliens ; mais l'influence de la France, au moyen des vekils et des conseils mixtes, a détruit le principe du pouvoir arbitraire des Druzes. Ce pouvoir est aujourd'hui partagé, et l'avenir lui serait plutôt fatal que favorable si les chétiens savaient s'unir. Les habitants des dis-

Digitizoa

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tricls mixtes se plaignent toujours de ne pas avoir à leur tête un gouyemeur de leur race et de leur leli; gion , el nous ne croyons pas qu'on puisse leur reproclier une denjaade iondée sur la tradition et la justice, ei que lè gouveroement français s'est longtemps efforcé d*obtenlr pour eux. Mais à l'époque où, accablés par la décision prise par le capitanpaelia (â septembre 1844), ils frémissaient de se voir livrés aux Druzes sans aucune garantie, à celte époque, ils regardèrent la création des vekils comme un bienfait» et leur joie fut grande lorsqu'ils surent que cette création que j'avais proposée avait été obtenue à Constantinoplc par notre chargé d'affaires. Cette victoire fut amoindrie , il est vrai , par sir Stratford Canning. Nous croyons sincèrement à la parfaite loyauté de lord Stratford deRedcliffe; c'est un des caractères les plus bonnètes et les plus purs qui aient pris part aux grandes affaires de l'Europe depuis vingt-cinq ans, et sa correspondance au sujet des affaires du Liban en est un éclatant témoignage; mais nous pensons qu'il a cédé à un scrupule mal placé,. au désir de tenir envers le parti druze la pro* messe de conserver aux Hokatagis dans leurs districts des attributions que la religion surprise de l'ambassadeur britannique prenait pour des droits anciens. Ces prétendus droits consacrés aux Druzes en faisaient les véritables chefs des chrétiens, et diminuaient de beaucoup la valeur des vekils. Les conseils mixtes ont été institués pour rétablir l'équilibre. Certes, on est loin d'être arrivé en Syrie aux résultats les plu3

salisfaisants, mais chaque pas fait dans cette question avait été marqué par un avantage au profit des

des chrétiens, et c'était toujours la France qui prenait!' initiative des mesures adoptées.

L'action de la France dans la question de Syrie a eu deux aspects. Elle était isolée et indépendante dans tout ce qui concernait la protection du cuite catholique; l'Autriche n'a jamais cherché à lui disputer cet antique et nohle rôle. Elle était unie à d'autres influences pour la question de l'administration du Liban, question que la France trouva ouverte lors de sa rentrée dans le concert européen, en 1841. Le gouvernement français a toujours agi seul; il a toujours maintenu son droit de protection religieuse; mais une influence exclusive, en ce qui concernait l'administration d'une province de l'empire» était une chose heureusement impossible. La France,

.qui ne pouvait souffrir l'inlluence exclusive de la Russie en Serbieet dans la Macédoine, ni celle de la Grande-Bretagne en Égypte et dans Ttle de Crète, ne devait pas chercher à revendiquer une influence politique exclusive en Syrie. L'eût-elle voulu d'ailleurs» qu'elle n'y aurait pas réussi. Autrefois, grâce au catholicisme, aux missions de Terre-Sainte et à son commerce, la France régnait seule moralement en Syrie et en Palestine; mais depuis longtemps celte suprématie était battue en brèche, surtout par l'An-

, gleterre. Déjà, au commencement de ce siècle, un voyageur anglais, décrivant l'état de décadence des Turcs en Syrie» pouvait dire: « Une révolution silen-

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cieuse s'opère par des œojens sûrs et qui ne recherchent pas l'agression. Les préjugés - religieux disparaissent devant rinfluenee exercée par les voyageurs anglais. Les Écritures, traduites eu arabe, se frayent un chemin dans tout le pays; les couvents de Terre-Sainte sont heureusement sur leur déclin, tandis que les missionnaires prolestants tournent pour la première fois leur attention vers la cité sainte et les chrétiens de Syrie. Si le p;ouvernemenl ottoman pouvait être amené à tolérer cette mesure, il serait question d'élabHr une église protestante à Jérusalem, exploit plus noble que celui qu*acconi[)lit répée de Godefroy de Bouillon» et que chanta la muse du Tasse. D'un pareil foyer, les- rayons de la lumière dos saintes Écritures se répandraient dans toutes les directions, et sur les traces du ciiristianisme surgiraient, ainsi que cela s'est toujours vu, l'industrie, la liberté, l'ordre social et toules les charités de la vie. » Un autre voyageur anglais disait à peu près, dans le même temps: « La langue de Sfiakespeare, de Millon et de Byron, la seule qui convienne aux Grecs après leur propre langue, se répandra avant longtemps dans tout le Levant, et avec elle un esprit rénovaleur, l'influence des lois anglaises et la lumière du christianisme et des Kcri* tures. 0

Je doute que la création d'un évêché prolestant à Jérusalem ait répondu aux espérances des prolestants; je suis même persuadé que les craintes des

calhohques ont été vaines; mais l'influence et la

il8 Ll LIBAN

langue anglaises, ainsi que le protestantisme, ont certainement fait des progrès que l'on ne saurait regarder avec dédain. Le commerce et la religion ont été, entre dos mains, des moyens puissants pour exercer en Orient une haute domination morale ; l'Angleterre nous a égalés ou même dépassés par le commerce ; et si les missionnaires français, les lazaristes el les jésuites, n'avaient apporté un esprit nouveau en Syrie, il eût élé bien dil'ficile de mainlenir notre suprématie religieuse, qui doit servir de flambeau à la civilisation dans une province où tout ra[)pelie notre passé, notre gloire, et où l'avenir nous réserve peutêtre encore un beau rôle ^

^ Ces pages ont élé écrites au mois de février de cette année

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