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CHAPITRE XVI

LES RIVAGES DE LA CAMPANIE

Entre Rome et Naples. — La rue de Tolède. — Le Campo Santo et le jour des Morts. — La porta Capuana. — Thackeray et Disraeli. — Le Vomero. — Le Récit d’une sœur. — L’éruption du Vésuve. — Les cochers napolitains. — Le Musée. — Les Camaldules. — Pompéi. — Lettre de Pline. — Amalfi. — Sorrente. — Capri. — Les douze palais de Tibère. — Pouzzol. — Saint Paul. — Le temple de Sérapis. — Cumes. — Baïa. — Le cap Misène. — La fête du Roi. — Les sympathies du pays. — Le brigandage. — Ce que Y Europe nous envie. — Ce qu'elle ne nous envie pas.

29 Février. — Entre Rome et Naples

La sublime beauté, la grâce enchanteresse,

Ont passé tour à tour sous mes regards joyeux ; Jamais jour plus charmant n’était tombé des cieux, Les rayons du soleil étaient pleins de jeunesse !

Le matin c’était Rome et ses vieux monuments,

Ses colonnes, ses murs inondés de lumière.

Et le vent balançait les guirlandes de lierre

Qui tombaient du sommet de ses temples croulants!

Les prés se déroulaient, l’aqueduc en ruines Traversait ce désert autrefois si bruyant.

Qui comme un grand linceul tissé pour un géant, Environne aujourd’hui la ville aux sept collines.

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Et couronnant les flancs dorés du Mont Albain D'où les prêtres jadis devinaient les présages,

Parmi les oliviers de gracieux villages.

Elevaient leurs murs blancs dans le ciel du matin.

Le jour, c’était Anxur et les flots de Tyrrhène,

Où les barques des Dieux et des Rois ont glissé;

Le promontoire sombre où se cacha Circé,

Et les ravins boisés descendant vers la plaine.

Les rocs et les forêts de ce rude pays,

Où le Volsque longtemps combattit contre Rome,

Où la fière beauté de la femme et de l’homme Charme du voyageur les regards éblouis.

Et le soir j’arrivais vers ces rives si belles,

Où le Liris profond coule à flots paresseux ;

Et le soleil couchant environnait de feux,

Le Vésuve et Somma ces montagnes jumelles.

Vers ces bords enchantés où la Grèce laissa Le reflet lumineux des premières aurores,

Comme un chœur sculptural de jeunes Canéphores,

Les coteaux descendaient du Saint-Ange à Massa.

Ischia sur la mer resplendissait de flammes Et l’est et l’occident s’emplissaient de lueurs;

L’orange et le lilas mélangeant leurs couleurs,

Couvraient de tons subtils les côtes et les lames 1

O beaux jours de la vie où l’âme monte au bleu 1 Car, si telle est ici la splendeur de la terre,

Que ne doit être alors, plus haut, dans la lumière.

Le séjour éternel des fidèles de Dieu !

1" Mars 1868. — A Capo-di-Monte par la rue de Tolède.

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Ce fut la première fies grandes artères modernes, car elle date de 1540 quand le vice-roi Don Pédro de Tolède la fit élever sur l’emplacement des vieux murs angevins. De là sa célébrité d’autrefois; lorsque Evelyn, par exemple, visitait l’Italie en 1646, les rues de Londres et de Paris n’étaient que des cloaques étroits. Depuis, les boulevards modernes ont singulièrement éclipsé la rue de Tolède, mais sont-ils mieux conçus ?

Ils ne le seraient pas assurément dans ce pays chaud où l’ombre est nécessaire pour l’agrément et même pour la santé. Ainsi, en Algérie, rien n’est malsain comme les villes ridicules construites par le génie militaire sur le plan des avenues de Versailles.

Tolède est dans la juste mesure. Cette grande me est charmante par l’animation et la gaieté qui y régnent et que les misères de ce temps de folie et de papier monnaie n’ont pas pu entièrement éclipser.

On monte beaucoup pour arriver au grand palais de Capo-di-Monte, bien mort et bien abandonné depuis l’unité. Le roi Ferdinand du reste, n’avait pas meilleur goût dans ce genre que Victor-Emmanuel. Les salles sont vastes, mal meublées dans le style empire, pleines de tableaux modernes, que sans trop d’irrévérence on peut qualifier de croûtes. La position seule est admirable.

Une route descend la colline de Capo-di-Monte et gagne le Champ-de-Mars en passant par la vallée où se trouvent les Ponte Rossi , nom donné à un aqueduc romain à cause de la belle couleur des briques rougies par le soleil.

La municipalité de Naples, au lieu de se disputer et de camorrer devrait bien imiter les Romains dans leurs

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combes sont creusées dans Je tuf. Ces confréries rappellent les associations des anciens Romains en vue de leurs funérailles. C’est absolument la même idée. 11 y a des Confréries dans toutes les classes de la société. Celle des Cuisiniers, des Cochers, des Maçons, etc. Les monuments sont d’un goût médiocre et la visite d’un Campo Santo n’est jamais agréable, mais le 1er novembre 1864 j’y ai vu une scène bien extraordinaire : la célébration de la fête des Morts par les Napolitains. — La ressemblance avec l’antiquité païenne est encore plus frappante que dans les confréries.

C’est une sorte de Saturnale, les parents et les amis viennent manger et boire près des tombeaux de ceux qu’ils ont perdus. Les caveaux sont pleins de cierges allumés, des masses de fleurs jonchent le sol. Il fait encore chaud dans cette saison à Naples. Un mélange de parfums et d’odeur de cadavre allourdit la tête et ce spectacle étrange enivre et épouvante à la fois.

Nous rentrons en ville par une route droite bordée d’arbres qui conduit à la porte de Capoue.

C’était la promenade à la mode, le Corso au temps des premiers vice-rois espagnols; plus tard Evelvn trouve le Corso établi sur le môle ; maintenant la riviera di Chiaja est le lieu adopté.

De vieilles fontaines monumentales, de vieux bancs de pierre sont tout à fait dans le goût espagnol et font songer à ces alamedas que j’ai vues en Espagne et plus encore peut-être dans les colonies espagnoles du Nouveau-Monde.

La porta Capuanaest une assez jolie porte renaissance entre deux vieux bastions angevins ; elle est je crois connue surtout, à cause du harem gigantesque que les

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rois de Naples avaient établi pourles besoins physiques xie leur année.

L’idée était bonne, quoi qu’en puisse dire l’exagération religieuse, ou ce qui est bien moins respectable, l’exagération de pruderie de la peu vertueuse Angleterre.

On voulait protéger la santé des pauvres jeunes soldats. Le fait est que l’homme qui découvrirait un remède (comme le vaccin pour la petite vérole) contre cette mystérieuse maladie que semblaient ignorer les anciens, serait le plus grand bienfaiteur de l’humanité et mériterait autant de statues que les Jules César et les Napoléon en méritent peu.

Si je scandalise des personnes pieuses en parlant ainsi de la Porta Capuana, je leur demande (et je ne fais pas ici un paradoxe) , de commencer par se faire un cas de conscience de ne pas lutter sans cesse et à tout propos contre la conscription qui empêche au moins un tiers des jeunes gens les plus ardents, les plus valides, de se marier avant l’âge de vingt-huit ans.

Il faut traverser tout Naples par les rues étroites de la Porta Capuana à Chiaja, pour se faire une idée de cette sorte de fourmilière où court la population. Cela rappelle ce que l’on a lu de certaines villes de la Chine.

2 Mars. — Le beau temps continue. Sur la route du Pausilippe, nommée communément Strada Nuova. C’est la promenade de Naples, et quelle promenade ! Comme elle laisse derrière elle les Hyde-Park et les bois de Boulogne si bien peignés. On domine la mer, et les belles lignes si gracieuses des côtes de Naples et de

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Sorrente s’harmonisent et s’unissent avec les flots bleus.

Un grand nombre de villas bordent cette route, entre autres celle qui appartint à lady S*** qui vint à Naples avec lord H*** et dont les aventures aidèrent Thackeray à composer son admirable roman Vanity Fair.

Lord H*** est un type qui restera. Il a servi de modèle au marquis de Steyne dans Vanity Fair et au marquis de Monmouth de Coningsby , roman de cet homme bizarre, qui, parti de rien, ayant contre lui son origine juive et son nom de Benjamin Disraëli, est arrivé à force de talent et de persévérance au poste de premier ministre tory de l’Angleterre.

Au bout du Pausilippe, la strada Nuova descendait à Bagnoli, en face de la petite île de Nisita, bagne et lazaret maintenant : célèbre autrefois par le séjour de Brutus et de Porcie.

Il y a quatre ans, la route fut endommagée par des pluies de printemps ; ce n’était rien alors, mais les autorités ineptes n’eurent pas le cœur d’y envoyer une dizaine d’ouvriers et un ingénieur non camorriste; le prince Humbert qui était ici, au lieu de s’occuper de si pauvres détails, chassait chaque jour aux Astroni. Il en est résulté que cette belle route menace d’un éboulement, qu’elle est fort dangereuse et presque impraticable.

En vérité, pour les choses matérielles, je crois que tout marchait mieux sous le roi Ferdinand.

Nous longeons la crête de Pausilippe, par un chemin d’où l’on découvre, tantôt le golfe de Naples et le Vésuve, tantôt la plaine de Bagnoli, déjà verte, le cap Misène, Ischia, Procida. Cette crête, en approchant du château Saint-Elme qui la termine, prend le nom de Vomero.

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liUl

C’est là, il y aura bientôt trente-six ans, qu’habitaient deux familles, dont la vie intime a été dévoilée dans un livre charmant. J’ai déjà parlé une fois du Récit d'une sœur . Peut-être n’a-t-il pas paru dans ce siècle un volume plus suave et plus doux. — Que d’ affligés n’a-til pas consolés ! J’aimerais mieux le donner à beaucoup d’âmes souffrantes que bien des livres de piété. Pourquoi donc blâmer Mmc Craven d’avoir fait au monde cette confidence. N’y aurait-il pas de l’égoïsme à cacher un tel trésor ? Méfions-nous de cette fausse honte qui provient souvent de la sécheresse et de l’orgueil.

Ce livre sera consulté dans les siècles futurs pour l’histoire de cette noblesse française, rajeunie et épurée par le malheur, et qui n’était pas encore gâtée par l’impertinence, la présomption et le vide du faubourg Saint-Germain de 1868. Libre au voyageur sentimental de rêver sur le lac de Genève, en pensant à Julie et à Saint -Preux, ou d’évoquer aux Pamplemousses les images fabuleuses de Paul et de Virginie. J’aime mieux venir sur le Vomero , chercher les doux souvenirs d’Àlexandrine d’Alopeus et d’Albert de la Ferronnays.

Mais laissons parler celle-ci :

Notre vie devenait de plus en plus délicieuse, Albert plus sûr d’être aimé, se laissait aller à cette charmante gaieté que Pauline m’avait dit être un des traits de son caractère. Cette maison, dépourvue d’élégance, dont la vue même n’était belle que de la terrasse, s’illumina pour nous d'un charme magique et nous aimions mieux y être que dans la charmante villa de ses parents où nous pouvions bien moins nous parler. Mais j’en aimais le retour, parce qu’il m’accompagnait, et quelquefois nous rentrions par l’avenue au lieu de prendre par la ruelle qui était le

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chemin le plus court (mais je n’ai pas osé faire souvent cela, parceque j’avais peur qu’on ne s’en aperçût et qu’on ne devinât pourquoi j’aimais mieux le plus long chemin). Nous passions la plus grande partie de nos soirées sur la terrasse d’en haut. Cela était enchanteur ! Ces deux golfes, ces rivages, ce Vésuve d’où ruisselaient des rivières de feu, un ciel toujours étoilé, un air toujours embaumé! Et avec tout cela, s aimer ! s’aimer en osant parler de Dieu!.,..

Nous ne pouvons entrer à la villa Floridinia, construite par le vieux roi Ferdinand Ier, pour sa femme morganatique, une belle sicilienne ; mais nous voyons la villa Lucia qui y touche. Elle appartient à un Russe, qui la fait entretenir avec soin, par des jardiniers allemands. La végétation est belle, et l’on voit ce que pourrait être les arbres à Naples, s’ils n’étaient pas ridiculement mutilés. La maison de la villa Lucia est ce pavillon pompéien, peint en couleur sang de bœuf, qu’on aperçoit de partout à Chiaja et à Chiatamone.

La vue du château Saint-Elme est peut-être la plus belle de l’univers. On y trouve une combinaison de tout. Grande ville qu’on domine, port animé, golfe, caps, îles gracieuses, collines, plaine, montagnes lointaines, volcan.

C’est de là surtout qu’on peut remarquer ces belles lignes de Naples ; celle qui descend du Somma vers les plaines de la Campanie, les courbes gracieuses qui vont du Mole aux Grande, et du château de l’OEuf à la Mergellina, etc.

Au-dessous de la citadelle est la riche Chartreuse de San Martino, avec ses peintures, ses marbres précieux, ses boiseries, ses balcons, d’où l’on aperçoit tout Naples, et d’où l’on entend toutes les rumeurs de la

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bruyante cité. Elle est déserte maintenant, livrée à Tincurie et à Tabandon, et deux guides de Pompéi, dans leur uniforme semi-militaire, sont chargés de la montrer aux étrangers. Libre aux esprits forts de penser qu’ils remplacent avantageusement les pauvres vieux chartreux qu’on a chassés sans pitié, et qui mourraient de faim après avoir passé leur vie à secourir les malheureux n’était la charité de quelques bons cœurs.

3 Mars. — L’éruption du Vésuve continue. Elle s’était ralentie pendant le mois de février, mais elle redouble d’intensité depuis quelques jours. De Naples, pendant la journée, on ne voit que beaucoup de fumée, mais la nuit, c’est un spectacle superbe que de contempler ce cratère, qui vomit des flammes et d’immenses blocs de lave et ces rubans de feu qui descendent de la montagne en plusieurs endroits.

Ce matin, après déjeuner, nous partons pour Résina, village situé au delà du palais royal de Portici, au-dessus de l’emplacement de l’ancienne ville d’Herculanum. A dire vrai, Résina n’est qu’un faubourg de Naples. On ne trouve pas un seul instant la campagne; la rue droite bordée, de chaque côté, de maisons, n’a pas la vue de la mer.

A Résina, nous trouvons les guides du Vésuve, les loueurs de chevaux, etc., si insupportables et si gâtés par les étrangers, que nous nous décidons à pousser en avant jusqu’à Torre del Greco.

Là nous louons sans peine des ânes avec leurs âniers, et notre caravane nombreuse, car plusieurs de nos amis napolitains se sont joints à nous, commence l’ascension de la montagne au milieu de beaux jardins. Rien ne

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peut égaler la fertilité des premières pentes du Vésuve. Aussi les habitants ne veulent point abandonner ce riche terrain et souvent chassés par la lave, ils reviennent s’établir à quelques pas de la coulée. Les figuiers sont couverts de bourgeons, et les champs de fèves en fleurs répandent une bonne odeur dans l’air.

Peu après Torre del Greco nous trouvons la coulée de lave de 1861. Cette année-là plusieurs cratères s’ouvrirent assez bas sur le flanc de la montagne. La lave ne parvint pas à la ville de Torre del Greco qui n’en fut pas moins presque renversée par des secousses fréquentes de tremblement de terre. Elle est déjà entièrement sortie de ses ruines et, sauf la destruction de quelques forêts, l’éruption actuelle n’a pas causé de grands dommages. Après cette coulée, nous entrons dans des bois de châtaigniers que nous ne quittons que sur les bords de la lave du mois de janvier.

Elle est à peine refroidie, cependant il faut la traverser pour quelques centaines de mètres avant d’arriver à la lave qui coule. C’est un trajet difficile pour les gens agiles, et tout à fait pénible pour les autres. Il n’y a aucun danger, le moment n’en est pas moins saisissant. La chaleur est intense. Des scories noires encore fumantes sont sous nos pieds.

Devant nous au milieu des tourbillons de fumée une cascade incandescente, non brillante maintenant comme elle l’est la nuit, mais sinistre, bruissante comme un feu de charbon de terre mouillé. On voit à peine le ciel et la mer, on respire un air chargé de soufre, la terre disparaît sous les matières volcaniques, un seul élément semble vous entourer : on est bien dans l’empire du feu.

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L’expression la lave coule est peu juste, elle s’avance plutôt comme des morceaux de charbon qui glisseraient le long d’un plan légèrement incliné. Elle marche si lentement qu’il faudrait bien du malheur pour être atteint, mais en présence de ces grands phénomènes de la nature, on se défend dilîicilement d’une certaine inquiétude. Au-dessus de nous le cratère fait entendre des grondements formidables et lance des pierres dans l’air.

En redescendant à Torredel Greco, l’admirable paysage de la baie de Naples se déroule à nos regards charmés, éclairé par la palette merveilleuse du couchant. Capri, Ischia, Procida resplendissent de feux. Quelle température, quel ciel ! N’est-ce pas le plus beau de tous les luxes que de pouvoir venir en jouir à cette saison au lieu de subir les brouillards de Londres et la pluie et la boue de Paris.

Nous revenons ventre à terre de Torre del Greco à Naples, en moins d’une heure nous gagnons le café de l’Europe.

11 n’y a pas de ville où les voitures de place aillent plus vite qu’à Naples. Une course entre deux ou trois carozzelle est un événement de tous les jours. 11 faut surtout les voir revenir de la Favorite, au mois d’octobre quand les jardins de ce palais (il appartenait au prince de Salerne, père de la duchesse d’Aumale) sont ouverts les dimanches et les jeudis au public.

Les petits chevaux napolitains sont excellents, les cochers habiles, et ils détestent aller doucement. Il arrive cependant fort peu d’accidents à Naples, un homme écrasé esttoutcequ’ily a de plus rare. G’ est que les chevaux qui vivent avec la famille et ont toujours au moins une

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demi-douzaine de GuagUone (1) entre les jambes ne veulent point écraser leur monde, ils s’arrêtent plutôt tout court ou repoussent l’imprudent d’un vigoureux coup de nez. Ce serait une erreur de croire que les Napolitains soignent mal ou brutalisent leurs chevaux. Ils les font marcher vite, c’est vrai, mais après la course iis les caressent, partagent leur salade avec eux et leur essuient le nez avec leur mouchoir de poche, tandis qu’un Guaglione leur lave les pieds et leur brosse le sabot.

7 Mars. — Visite au Museo Borbonico qu’on appelle bien entendu maintenant Museo Nazionale. Cette manie de changer tous les noms à l’avénement d’un nouveau régime a été empruntée à l’esprit étroit de l’administration Française, mais certaines parties de l’Italie ont dépassé leur modèle. A Naples, on a au moins conservé tous les noms qui ne rappelaient pas très-directement les souverains légitimes; en Toscan®, on a tout débaptisé pour faire place à des rues du plébiscite, à des avenues Garibaldi. On ne s’y reconnaît plus. Les vieux noms historiques comme le Campo de Sienne célèbre dès les jours de Dante n’ont pas même été respectés.

Le musée Borbonico a pour directeur un savant antiquaire M. Fiorelli qui est aussi à la tête des fouilles de Pompèi. 11 s’occupe en ce moment d’une nouvelle dis-

(I) Mot qui signifie gamin dans le dialecte napolitain et dans lequel il faut peut-être trouver l’étymologie de notre mol voyou , quoique cela paraisse au premier abord un peu tiré parles cheveux*

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tribution des objets d’art. Ce travail sera certainement très-utile quand il sera terminé ; mais comme l’argent manque il avance avec lenteur, et pour le moment le Musée est un véritable dédale.

Il faut tâcher de trouver la salle des bronzes antiques qui surpassent tout ce qui existe en ce genre dans le reste de l’Europe. Le Mercure assis sur un rocher, les coureurs, le Silène, la statuette dite de Narcisse écoutant l’écho, etc. Parmi les marbres, remarquez la Vénus Callipyge, la Flore Farnèse, le groupe si animé d’un faune et d’un enfant, la leçon de flûte, la Psyché si charmante quoiqu’il n’en reste qu’un fragment.

Je ne parlerai pas des tableaux ni des fresques curieuses détachées des murs des maisons de Pompéi. Le désarroi général et l’absence de catalogue empêchent d’en jouir.

En sortant du museo Borbonico nous montons au couvent des Camaldules par une route qui part de Capo-di-Monte. La voiture s’arrête dans un chemin creux et il faut marcher une demi-heure à pied à travers les taillis de chêne. Au milieu des feuilles mortes qui jonchent encore le sol, nous trouvons des violettes, et ces premières pervenches du printemps qui font songer à Jean-Jacques se promenant dans les bois des Gharmettes avec Mm* de Warens.

C’est un vrai jour de printemps, doux avec un peu de brume. Du fond d’un ravin boisé qui forme un encadrement, nous apercevons Capri semblant flotter sur la mer comme une île de fées dans un rêve des Mille et une nuits. Ce paysage formerait un motif gracieux aux illustrations fantastiques de Gustave Doré.

La vue du couvent des Camaldules est encore plus

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vaste que celle du château Saint-Elme, mais les détails, même dans les journées les plus claires, sont un peu noyés dans la distance. C’est un belvédère naturel d’où l’on peut se faire une première idée de la configuration du pays vers Pouzzol, Baya et Cumes. En partant simplement de Naples à âne par l’Infrascata et Antignano on est en moins de deux heures aux Camaldules. Je ne sais pourquoi les livres de guide n’indiquent pas cette intéressante excursion.

Nous revenons à Naples par Soccava et la grotte du Pausilippe qui était une grande merveille avant les tunnels de chemin de fer. Cette route est bordée de platanes qui sont magnifiques et pleins de vigueur et de santé. C’est que par hasard on ne les a pas taillés selon la mode absurde du pays. Mais cela viendra sans doute bientôt.

9-10 Mars. — Nous partons de bonne heure pour Pompéi. La meilleure manière de s’y rendre est de prendre le chemin de fer qui longe tout le temps la mer, tandis que la route par Portici, Torre del Greco et Torre dell’ Annunziata est presque toujours dans une rue. Ce matin cependant, à cause des heures qui ne sont pas très-commodes, nous prenons une grande voiture à trois chevaux qui nous conduit rapidement.

Nous entrons dans la ville, si longtemps ensevelie au milieu des cendres, par la villa de Diomède et l’avenue des Tombeaux. Ces tombeaux, placés ainsi selon l’usage romain, longeaient la grande route qui venait de Naples.

En dehors des murs il y avait aussi des hôtelleries ; dans leurs écuries on a trouvé des ossements de che-

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vaux et d’ânes, venus probablement pour apporter des denrées au marché. Dans une sorte de guérite en pierre, placée à la porte de la ville, était étendu le squelette du soldat ou du douanier qui était de garde. 11 n’avait pas abandonné son poste, ou peut-être il ne s’était pas douté du danger; car le Vésuve, dont les belles lignes gracieuses dominent Pompéi de si près, n’avait pas eu d’éruption depuis un si grand nombre de siècles, que la tradition de ses phénomènes volcaniques s’était entièrement effacée de l’esprit des habitants.

On est aussi tenté de croire que bien des victimes furent suffoquées tout d’un coup par des émanations méphitiques (c’est ce qui arriva à Pline l’Ancien un peu plus loin, à Stabies), car comment expliquer autrement que ce soldat et d’autres se fussent laissés enterrer vifs dans des cendres brûlantes sans essayer de s’enfuir.

Pline le Jeune, qui resta au cap Misène où son oncle commandait la flotte, donne des détails de cette éruption dans deux lettres adressées à l’historien Tacite.

Voici la partie la plus intéressante de la première de ces lettres î

Mon oncle était à Misène où il commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, vers la septième heure, ma mère l’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une forme extraordinaires. Après sa station au soleil et son bain d’eau froide, il s’était jeté sur son lit, où il avait pris son repas ordinaire, et il se livrait à l’étude. Il demande ses sandales, et monte en un lieu d’où il pourrait aisément observer ce phénomène. La nuée s’élançait dans l’air sans qu’on pût voir à une aussi grande distance de quelle montagne elle sortait. L’événement ht connaître ensuite que c’était du mont Vésuve. La

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forme approchait de celle d’un arbre et particulièrement d’un pin : car s’élevant vers le ciel comme un tronc immense, satôte s’étendait en rameaux. Peut-être le souffle puissant qui poussait cetfe vapeur ne se faisait-il plus sentir; peut-être aussi le nuage en s’affaiblissant ou en s’affaissant sous son propre poids se rêpandait-il en surface. Il paraissait tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu’il était chargé de cendre ou de terre.

Ce phénomène suiprit mon oncle, et, dans son zèle pour la science, il voulut l’examiner de plus près, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j’aimais mieux étudier; il m’avait par hasard donné lui-même quelque chose à écrire. . . Il fait préparer des quadrirèmes et y monte lui-même pour aller secourir Rectineet beaucoup d’autres personnes qui avaient fixé

leur habitation sur cette côte riante .

Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude à mesure qu’ils approchaient; déjà tombaient autour d’eux des éclats de rochers, des pierres noires brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer abaissée tout à coup, n’avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner; mais il dit bientôt au pilote qui Ty engageait : La fortune favorise le courage; meneznous chez Pomponianus. Pomponianus était à Stabies de l’autre côté d’un petit golfe que formait la courbure insensible du rivage.

C’est à Stabies, ainsi que je l’ai déjà dit, qu’il fut suffoqué par des vapeurs, pendant qu’il dormait, après avoir dîné (nuit du 24 au 25 août 79).

C’est peut-être la trentième fois que je visite Pompéi, mais on ne se lasse jamais de cette ville, qui donne une idée si exacte de la vie des anciens. L’existence qu’on y menait devait être élégante, joyeuse. Les caprices sanglants des empereurs y étaient moins à craindre qu’à Rome.

Il y avait beaucoup de petites villes de ce genre dans l’Italie méridionale, et je croîs pouvoir affirmer que peu de populations furent jamais plus heureuses, au point de vue simplement matériel, que celles-ci

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pendant le's deux premiers siècles de T ère chrétienne. Plus tard, les exigences croissantes d’un fisc plus savant ruinèrent les provinces longtemps avant l’invasion des Barbares.

Pompéi était une petite Rome : un Forum, des temples, des basiliques, un amphithéâtre, des bains publics. Spécialement consacrée à Vénus, Pompéi voulait honorer sa déesse de toute façon. C’était avant tout une ville de bien-être et de volupté. Plusieurs des graflili tracés au stylet sur les murailles sont bien curieux, et font connaître les mœurs bien mieux que les inscriptions pompeuses de la Rome impériale, dont un si grand nombre sont détruites aujourd’hui.

Bon nombre des maisons particulières, celle du Faune entre autres, sont des modèles d’élégance, et elles ne sont pas aussi petites et aussi peu confortables qu’on veut bien le dire. Leurs salles à manger d’été et d’hiver, leurs petits jardins devaient être délicieux. Bien entendu il faut tenir compte du climat : elles seraient odieuses pour les pays du Nord avec les pluies et le froid. On continue à travailler aux excavations de Pompéi, mais assez lentement. Ne le regrettons pas. Ce qui est découvert depuis un siècle commence à tomber en ruines, et il est bon de laisser quelque chose pour la postérité.

Nous partons de Pompéi à une heure et gagnons en une heure et demie de chemin de fer les bords du golfe de Salerne, par la belle vallée de Nocera et de la Cava ; ce dernier endroit est célèbre par son couvent de Bénédictins, situé à peu de distance dans une gorge de montagnes. Il date de 1025 quand des princes Lombards régnaient encore à Salerne. Nous l’avons visité plus d’une

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fois, avant les spoliations inintelligentes des pédants de Florence. La collection des diplômes est une des plus riches qui existent. Il est curieux de remarquer les modifications de l’écriture et les signatures grossières des princes et princesses, et encore ce sont les doctes, car un grand nombre sont obligés de mettre simplement leur croix.

Nous quittons le train à Vietri, la station avant Saleme.

De là à Amalfi nous suivons en voiture découverte une route en corniche, dont la merveilleuse beauté est presque impossible à décrire ; tantôt elle longe les bords de la mer, entre une grève de sable fin et des bois d’orangers, tantôt elle s’élève sur de hauts promontoires; elle traverse ensuite des gorges boisées ou tombent de petites cascades et au bout desquelles, dans un enfoncement du rivage, sont cachées de jolies bourgades de marins. Les pêcheurs, jambes nues, tirent les filets vers la plage tandis que les femmes accourent leurs petits enfants dans les bras.

Amalfi était une ville de commerce importante au commencement du moyen âge. Elle a encore une certaine industrie, on y fabrique des pâtes excellentes. Nous y trouvons des figures de connaissance au bon hôtel dei Capucini situé sur le port. Le temps est charmant et nous contemplons de nos fenêtres les ondes brillantes du beau golfe de Salerne avec les montagnes neigeuses de la Calabre au delà. Avec une lunette d’approche, de certains points d’ Amalfi, on peut voir les temples de Pæstum. Dans cette saison, la température ne laisse rien à désirer : on est abrité de tous les vents, sauf de ceux du sud ; mais cette situation en espalier doit être un peu trop chaude en été.

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