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Au-dessus d’Amalfi sont les villages de Scala, avec son château fort, ses murailles moyen âge, et Ravello, avec l’ambon de marbre, incrusté de mosaïques, de sa vieille cathédrale. On y voit aussi les restes d’un palais de construction sarrasine. 11 a été restauré par un Anglais, M. Nevile Reid. De sa terrasse pleine de fleurs on découvre le merveilleux panorama des montagnes et de la mer. Plus d’un de mes lecteurs se souviendra avec émotion de la terrasse de Ravello.
Jusqu’ici cette excursion peut se faire en toute sécurité ; mais il n’est plus possible de traverser comme autrefois le mont San-Angelo, d’Amalfi à Castellamare ; quelques brigands, qu’on n’a pas su déloger, occupent depuis l’annexion les bois au-dessus d’Agerola. Tout commentaire est inutile.
Cette fois-ci, nous ne montons pas à Ravello. Le 10 au matin la mer est si belle que nous nous décidons à gagner en barque Scaricatojo, pour revenir à Naples par Sorrente et Castellamare.
Nous suivons la côte par une douce matinée. La mer blanchit à peine autour des écueils. Nos rameurs chantent. Conca, Furore (ainsi nommé à cause d’un entonnoir où les vagues s’engouffrent avec fureur pendant la tempête) Prajano, Positano passent devant nous, perchées sur leurs escarpements, presque inaccessibles : au bout de deux heures environ, nous abordons à la petite plage sablonneuse de Scaricatojo. Un escalier creusé dans les rochers émaillés de fleurs monte au hameau des Conte delle Fontanelle, au-dessus de Sorrente, d’où l’on découvre à la fois les golfes de Naples et de Salerne, Capri et les îles des Syrènes, comme endormies sur les flots. Nous descendons à Sorrente à travers des bois d’oran-
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gers et de citronniers ; mais par des chemins trop encaissés. C’est le défaut de Sorrente où, si l’on veut jouir de la vue, il faut se résigner à rester dans son jardin ou sur sa terrasse. Sorrente est gâté aussi par la mendicité insensée de la population.
Sorrente est l’endroit des environs de Naples le mieux connu des étrangers. Le Tasse y naquit, et un des principaux hôtels porte le nom du grand poète. Nous y prenons, sur la terrasse, notre repas du milieu du jour, admirant avec un plaisir toujours nouveau les lignes du paysage. Naples, blanche de loin, semble vraiment assise sur une escarpolette dont la corde part de T Hermitage, sur les flancs du Vésuve, pour remonter aux Camaldules.
C’est d’ici qu’on s’embarque pour visiter l’île de Capri. Dans cette saison il est difficile de conseiller cette navigation. En mars 186â, partis de Sorrente par un temps passable, nous fûmes surpris par l’orage et faillîmes chavirer dans le détroit. Arrivés à grand’peine à Capri, nous y restâmes huit jours sans pouvoir regagner la terre ferme.
Capri est plein du sombre souvenir de Tibère, et l'on y retrouve l’emplacement du plus grand nombre de ses douze palais. Suétone dit qu’il les construisit en l’honneur des douze principales divinités de l’Olympe; mais ceci est trop peu dans le caractère de Tibère pour qu’on puisse y ajouter foi. S’il éleva tous ces palais ce fut plutôt pour charmer ses ennuis en changeant de place, comme Louis XIV, allant sans cesse de Versailles à Trianon et de Trianon à Marly. Le voluptueux empereur voulait aussi avoir des résidences pour toutes les saisons de l’année, ainsi que pour tous les vents. Capri
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se prêtait éminemment à cela ; le climat est tellement meilleur qu’à Naples, ou sur le reste de la côte, qu’on y vient en hiver pour la poitrine et en été pour éviter les fortes chaleurs.
On y trouve de bons hôtels : l’hôtel Tibère surtout tenu par un Écossais du nom de Ross. Toute une colonie d’artistes est aussi établie dans l’ île, et plusieurs ont pris des femmes capriotes; elles sont remarquables par leur beauté et par leur vertu, quoique les hommes, souvent matelots, manquent beaucoup.
Parmi les palais de Tibère nous en remarquons trois surtout dont les ruines sont considérables encore. Celui des Affaires, situé près de l’unique petit port de l’île; il y recevait les ambassadeurs, les députés du sénat, les gouverneurs de province qu’il daignait quelquefois admettre en sa présence. Le palais des Plaisirs, enfoncé au sud dans un vallon abrité contre les vents froids ; c’est là qu’il se livrait à ses débauches secrètes, qui lui valurent, ainsi que le poil noir dont il était couvert, le surnom de bouc. Une quantité de médailles obscènes ont été trouvées dans ces débris. Enfin la citadelle, placée sur un rocher escarpé; c’est là qu’il se retirait dans ses accès de peur. 11 y resta neuf mois entiers à la suite de la conjuration de Séjan. Car il ne faut pas croire que ce fut le climat seul qui détermina Tibère à venir s’établir à Capri, ce fut avant tout la crainte. Ce misérable qui faisait trembler le monde, tremblait encore plus lui-même. Juste, mais insuffisante punition des despotes!
J’ai lu Tacite dans T lie de Capri. L’absolutisme a raison de le craindre ; il ne fait pas aimer la tyrannie. Quelle progression effrayante de monstres dans cette
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famille des Césars ! Auguste, Tibère avaient au moins de l’intelligence ; on arrive bientôt à des fous furieux, comme Caligula et Néron. Malgré le dégoût que ces récits inspirent, il ne faut pas les négliger; cette lecture est fortifiante; elle est consolante aussi, car l’humanité est devenue meilleure, et des scènes pareilles, continuées pendant quelque temps, seraient impossibles aujourd’hui, sauf peut-être chez les Russes.
Nous revenons de Sorrente à Castellamare par une route en corniche, belle, mais inférieure cependant à celle de Vietri à Amalfi. En ce moment elle est assez endommagée par des éboulements. De Castellamare, port de construction assez animé, le chemin de fer nous ramène coucher à Naples.
Ceux qui feront pour la première fois cette excursion, la plus belle, la plus complète des environs de Naples, devront y consacrer trois jours au lieu de deux et monter à Ravello. Ne croyez pas un mot des difficultés qu’opposent les guides et les domestiques de place.
12 Mars. — Nous allons à Pouzzol, CumesetBaïa. Cette excursion peut facilement se faire entre dix heures du matin et six ou sept heures du soir. Une bonne voiture, avec le pourboire, ne doit pas coûter plus d’une vingtaine de francs. 11 est ridicule de voir les embarras que les courriers font pour une tournée aussi simple. Insistez pour aller à Cumes par l’Arco Felice; c’est un des spectacles les plus curieux de la route, et cela vous empêche, à partir de Pouzzol, d’aller et de revenir par le même chemin. Le voyageur qui fait ce trajet pour la première fois doit s’attendre à être fort ennuyé par les guides, les mendiants, etc. 11 fera bien de s’arrêter le
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moins possible à Baïa où ces fléaux sévissent plus qu* ailleurs.
Nous sortons de Naples par la grotte du Pausilippe. Au-dessus de l’entrée est le tombeau fort peu authentique de Virgile; cependant, c’est non loin de là qu’il fut enterré. Le tuf volcanique dans lequel est creusé la grotte se taille si facilement et est tellement friable qu’il pourrait bien arriver quelque jour un éboulement dans le genre de celui de l’extrémité de Sainte-Lucie, qui, cet hiver, a enseveli une vingtaine de personnes sous les ruines de leurs maisons.
En sortant de la grotte on trouve le village de Fuori Grotta, puis la route traverse une plaine fertile avant d’arriver au bord de la mer.
Pouzzol est sur la baie de Baïa, embranchement du
golfe de Naples; Baïa est en face. C’était la grande ville
de plaisance, le Baden-Baden ou le Hombourg de Rome ;
elle regardait le grand port de commerce. Pouzzol avait
surtout des relations avec l’Orient. Saint Paul v débar-
qua lorsqu’il se rendit à Rome.
« Nous nous embarquâmes sur un vaisseau d’Alexandrie qui avait passé l’hiver dans l’île (de Malte) et qui avait pour signe Castor et Pollux. Et arrivés à Syracuse, nous y demeurâmes trois jours. De là, côtoyant les terres, nous vînmes à Rhégium, et le lendemain, le vent soufflant du midi, nous arrivâmes en deux jours à Pouzzoles, où nous trouvâmes quelques-uns de nos frères, qui nous prièrent de demeurer sept jours chez eux, et après nous prîmes le chemin de Rome.
« Et lorsque nos frères de Rome l’eurent appris, ils vinrent au-devant de nous jusqu’au Forum d’Appius. Paul les ayant vus, rendit grâce à Dieu et fut rempli de confiance. »
(Actes des Apôtres, XXVIII, 11-15).
La Pouzzol actuelle est une petite ville assez misérable. Elle avait encore une certaine importance au
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moyen âge, mais les tremblements de terre terribles, à la suite desquels le Monte Nuovo sortit de terre, en septembre 1538, la ruinèrent entièrement.
Le temple de Sérapis, divinité orientale que nous trouvons naturellement dans ce port où était établie une population considérable d’ Égyptiens, offre une preuve des révolutions géologiques de cette côte. Les colonnes de marbre cipollino du portique présentent, à douze pieds au-dessus de leurs bases, une large bande, remarquable par une quantité de trous qui y ont été percés par une espèce de mollusque, qui se creuse ainsi une habitation dans les pierres calcaires submergées. L’abaissement du sol qui porte ces colonnes, et leur séjour prolongé au-dessous du niveau de la mer, est prouvé ainsi jusqu’à l’évidence. Un nouveau soulèvement a dû les porter à leur position actuelle. Ces mouvements d’oscillation durent encore, car, dans ce moment, la côte s’abaisse de nouveau, et on ne pourra bientôt plus entrer à pied sec dans l’enceinte du temple.
Après Pouzzol est une plantation de pins et la ferme d’un Français, qui, avec son toit plat et son palmier, a un aspect extrêmement algérien. Laissant à droite le Monte Nuovo, qui montre remplacement de l’ancien lacLucrin, on arrive sur des collines d’où l’on domine le lac Averne. Qu’il devait être beau de voir d’ici le simulacre d’une bataille navale comme celle qu’ Auguste ordonna pour divertir les baigneurs de Baïa.
L’Arco Felice est une arche de briques immense sous laquelle passe la route. On aperçoit le golfe de Gaëte au delà, les bois de la chasse royale qui bordent la mer, les lagunes de Licola et de Torre di Patria, l’ancienne Literne, où mourut Scipion l’Africain#
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De tous côtés sont les débris de l’ancienne ville de Cumes, colonie grecque qui fut si puissante, dont les victoires furent immortalisées par Pindare, mais qui, déjà, à l’époque romaine, était entièrement déchue de sa splendeur.
L’Acropole est devant nous, sur un rocher dont la forme rappelle celle de l’Acropole d’Athènes. De vieux murs montrent la belle construction grecque dans toute sa pureté.
De Cumes nous gagnons Baïa par le lac Fusaro. Un rendez-vous de chasse du vieux roi Ferdinand est bâti sur pilotis à quelque distance du rivage. On y vend maintenant d’excellentes petites huîtres blanches et grasses qu’on peut recommander aux amateurs. Du lac Fusaro, en descendant vers Baïa, on a un des coups de théâtre de cette journée charmante, mais je ne veux point abuser des descriptions qui finissent par fatiguer le lecteur.
La splendeur de Baïa sous les romains, ne peut pas être exagérée. Les maisons, les temples, les palais somptueux, les thermes escaladaient les collines en amphithéâtre. La valeur de la terre était telle, les emplacements manquaient si totalement que les édifices empiétaient sur la mer dès le temps d’Horace.
Tu secanda marmora Locas sub ipsum funus, et sepulcri Immemor struis domos;
Marisque Baiis obstrepentis urges Summovei e littora Parum locuples continente ripa (1).
(t) Et vous faites tailler des marbres précieux Vous qui touchez à votre heure suprême!
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MS
Jules César y avait eu une villa. Elle était entrée dans le domaine des empereurs, et avait été considérablement agrandie, un camp pour les prétoriens de la suite avait été établi tout auprès. Elle occupait l’emplacement du chateau actuel de Baja. C’est là que Caligula reçut la députation de Juifs d’Alexandrie dont Philon, qui en faisait partie, a laissé un si curieux récit. Adrien découragé par le peu de succès des eaux pour le rétablissement de sa santé, s’y laissa mourir de faim. Il avait réglé avec son goût ordinaire le cérémonial de ses funérailles. Son corps fut transporté de nuit àPouzzol, sur des barques resplendissantes de flambeaux, de là un cortège spécial le conduisit à Rome dans le mausolée qui s’appelle aujourd’hui le château de Saint-Ange.
De toutes les magnificences de Baja, il ne reste que peu de ruines d’une certaine importance, mais le sol lui-même n’est qu’un amas de substructions et de débris, quand on suit la côte dans une barque on les voit au loin sous les flots.
Au dernier siècle on donnait les noms de temples de Vénus, de Mercure et de Diane, aux principales ruines de Baja, maintenant on les appelle des thermes. En archéologie comme pour tout le reste, les modes changent.
La population du hameau actuel de Baja est laide, déguenillée, insupportable. Un vieillard difforme, à moitié idiot, danse une tarentelle ridicule dans le tem-
Vous faites élever un palais fastueux,
Oubliant le tombeau qui s’ouvre sous vos yeux!
Non content d’habiter le fortuné rivage OU l’on voit sur les rocs blanchir les flots amers Vous pressez, vous comblez, vous resserrez les mers.
(Horace, livre II, Ode 15, traduction de Daru.)
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pie de Vénus. Mais c’est le mauvais goût cisalpin qui est cause de cela, l’amour insensé du grotesque et du laid. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit à propos des modèles de l’Académie de France.
Nous nous échappons de Baja sans trop souffrir des mendiants, qui nous quittent comme les puces pour se jeter sur des Américains nouvellement débarqués. Au delà de Baja est Baoli, qui conserve encore son nom romain-, près du village, sont les réservoirs d’eau pour la flotte romaine, grande ruine souterraine que l’on nomme la Piscina Mirabile. Le cap Misène paraît trèsprès de là, mais les sables qu’il faut traverser en rendent l’ascension assez pénible.
La lagune que l’on nomme Marc Morto est un reste du grand port creusé pour recevoir la flotte romaine qui avait ici une de ses principales stations. La villa de Cornélie mère des Gracques, se trouvait sans doute sur le terrain nivelé qu’on voit de ce côté du cap. Tibère y mourut au mois de Mars 87. Elledevintensuitela résidence officielle de l’amiral qui commandait la flotte, et Pline l’ancien qui occupait ce poste en partit le 2/i août 79, pour aller observer de plus près l’éruption du Vésuve.
Gomme à Baja nous trouvons de tous côtés des ruines. Néron avait à Baoli une villa favorite, où il reçut Agrippine au moment'où il méditait son assassinat. Mais il faut lire dans Tacite le récit de ce parricide.
Après avoir erré dans les vergers de Baoli en pensant à ces scènes d’autrefois, nous reprenons le chemin de Naples en allant directement de Baja à Pouzzol le long du Monte-Nuovo.
A Pouzzol nous visitons au-dessus de la ville le bel amphithéâtre dont les souterrains où l’on gardait les
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bêtes féroces sont si bien conservés. Près de là est un paysage bien souvent reproduit par les peintres. Le soleil se penche sur l’Ëpoméo, Ischia, Procida, le cap Misène, la côte de Baja couvertes d’une poussière d’or resplendissent de nouveau de beauté et de jeunesse, tandis que les longues lames crêtées de feu viennent se briser sur les arches du Môle qui porte encore le nom de l’insensé Caligula.
1 h Mars. — C’est à la fois le jour de naissance du roi Yictor-Emmanuel et du prince Humbert. Un vent froid avec un soleil ardent et des tourbillons de poussière ne portent pas beaucoup à l’enthousiasme. La fête de Sa Majesté ne provoque qu’une indifférence absolue. La revue même n’assemble pas une grande foule. Sauf les édifices publics on ne voit pas une maison pavoisée. Dans d’autres pays que nous connaissons, l’habileté de la police supplée au manque d’élan des populations. Mais on est trop pauvre en Italie, peut-être même trop honnête, pour organiser des manifestations à grands frais. Ici on a sévèrement blâmé le Municipe d’avoir, distribué 2 fr. 50 par tête à deux douzaines de lazzaroni qui ont accompagné l’autre soir le duc et la duchesse d’ Aoste de la gare au palais avec des chandelles romaines ou des torches.
Ce jeune couple très-désireux de faire du bien, suffisamment intelligent, aimable, n’excite aucun sentiment
k Naples. C’est déjà quelque chose, car le prince héréditaire y était décidément antipathique.
Le prince Amédée, qui aurait été adoré dans d’autres temps et dans un autre milieu, et qu’on peut vraiment nommer, comme dans les contes de fées, un prince Charmant, échoue au milieu de l’apathie géné-
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raie. Il a été assez loué pour sa conduite vraiment excellente, lors du désastre de Sainte-Lucie, mais voilà tout.
Le fait est que personne dans le peuple ne se soucie de l’unité Italienne et de la maison de Savoie. Elle a des partisans dans la noblesse — pas beaucoup — les ducs de San Arpino, de Bovino et quelques autres. Le commerce a été dégoûté par le papier-monnaie et les lourds impôts. Les avocats sans cause, les médecins sans malades, fanatiques d’abord, tournent au républicanisme depuis qu’ils voient que la dynastie nouvelle ne leur a procuré ni plus de malades, ni plus de clients.
En somme, la majorité, il faut bien le dire, commence à regretter sérieusement les Bourbons. A mesure que l’on oublie la tyrannie mesquine et triste de Ferdinand II, on s’entretient de plus en plus avec affection de « Franceschiello » le « vrai roi» qui est à Rome.
Dans l’armée italienne et ailleurs, on entend bien des personnes parler avec légèreté d’une guerre avec la France.
Il faut bien cependant qu’elles se persuadent que le Napolitain a toujours été aussi facile à perdre qu’à gagner. Une frégate française dans le golfe de Naples, un régiment français à Terracine, renverseraient en un clin d’œil tout l’édifice nouveau, et François II n’aurait qu’à paraître pour être reçu comme un Messie.
Comment s’en étonner ?
Un système de gouvernement un peu moins corrompu, quelques chemins de fer, le plaisir d’avoir des députés, ne peuvent pas compenser pour la majorité de la population, une perturbation immense dans les con-
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ditions de la vie et des impôts plus que doublés. Certes la liberté, l’absence, ou du moins la diminution des ennuis donnés par la police sont des choses trèsagréables, mais la sécurité a diminué. Le brigandage est devenu un tel fléau pour les habitants des provinces napolitaines, qu’on a de la peine à se le représenter dans toute son intensité. Mieux vaudrait assurément être dans un pays envahi par l’ennemi, où du moins femmes, enfants et vieillards sont tant soit peu respectés. Encore, si on se contentait de voler et d’assassiner selon les anciennes méthodes. Mais le brigandage est devenu scientifique. Le système du riscatto (de la rançon) est une exploitation du pays en grand. On vous saisit, on vous emmène dans la montagne et on demande une rançon très-élevée, le quart de votre fortune au moins. Mr Moens, un Anglais, a dû payer 120,000 fr. ; le marquis Avitabile encore plus. Si la famille ne veut ou ne peut payer, on lui envoie d’abord une oreille ou quelque autre partie du corps ; puis, si l’argent n’arrive pas, on tue le prisonnier, après l’avoir torturé. La crainte très-raisonnable du riscaUo est telle, que les gens aisés des petites villes des provinces mènent une existence de prisonniers. Ils ne s’aventurent pas hors des murs. Pour aller de la ville de Campagna jusqu’à la station d’Eboli (une heure et demie), on se rassemble une quinzaine de personnes armées jusqu’aux dents.
Il y a cependant de la gendarmerie. Les carabiniers, comme on les appelle, corps excellent, qui subit avec une résignation admirable une existence de dangers et de privations, aggravée de l’ancienne discipline piémontaise d’une sévérité vraiment si outrée, qu’il est
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bien possible quelle éteigne toute initiative. Le fait est que les carabiniers, malgré leurs qualités, ont peu conjuré le fléau. Il est vrai qu’ils se plaignent de ne pas avoir les coudées assez franches.
Les Italiens accusent du brigandage, à tort et à travers, tantôt les anciens partis, expression très-élastique, empruntée à nos journaux officieux, tantôt les prêtres ou Rome.
C’est parmi eux qu’ils devraient en chercher la cause. Les déclamateurs du Parlement, les hommes à système ont voulu tout unifier avec si peu de précautions et de mesure, que dans les provinces méridionales, la révolution, de politique, est devenue sociale. La pauvreté qui en résulte, et encore plus le déclassement général alimentent les bandes de brigands. 11 faut ajouter une extrême démoralisation qui existait de tout temps dans ce pays, bien avant les Bourbons, qu’on veut en rendre responsables. Des négociants, des propriétaires soudoient des bandes de brigands, les nourrissent, les aident de toute manière, et partagent les bénéfices, qui sont considérables depuis que le riscalto a été mis en usage. On appelle ces gens les manulengoli. Ils sont encore plus coupables que les brigands. On ne parvient pas à mettre la main sur eux.
Ce n’est pas que la magistrature soit inactive. Elle fait arrêter on ne peut plus légèrement, et l’abus de la prison préventive, imité de la France, est devenu un véritable scandale. Un des publicistes les mieux informés des affaires d’Italie, M. Erdan, écrivait, au sujet de cet abus au journal le Temps « que la position de ministre de la justice du royaume d’Italie, devenait bien délicate pour un homme d’honneur. »
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Qu’il me soit permis à ce sujet de faire une courte digression. Pour peu qu’en pays étranger on nous imite en quelque chose, aussitôt nos administrateurs de s’écrier : « cette institution que l’Europe nous envie. » Il est tel ministre, on le reconnaîtra sans peine, qui ne peut prononcer un discours sans y introduire cette pi> rase qui a fini par devenir risible. Cependant ces imitations sont peu fréquentes, et quand elles ont lieu, il est rare qu’ elles ne soulèvent pas les objections des esprits les plus éclairés.
L’Europe nous envie notre armée, nos courageux soldats, notre littérature cosmopolite et les gloires du passé ; en dehors de cela, la plupart des pays sont trop heureux de ne pas vivre sous notre régime.
Ainsi l’expression «que l’Europe nous envie » a été surtout appliquée à notre magistrature. Elle tombe entièrement à faux. Ce qui serait plus juste de dire, au contraire, c’est que toutes les intelligences sagaces s’effrayent du servilisme qui gagne ce corps, dont la morgue et l’esprit de coterie égalent celles des anciens parlements, sans en avoir la ferme indépendance devant le gouvernement.
L’inféodation delà magistrature au pouvoir ne peut être trop sérieusement déplorée, et sur ce point il est permis de blâmer directement les magistrats.
Ils sont bien moins responsables des autres abus qui attristent les observateurs; de l’omnipotence dangereuse du juge d’instruction, delà véritable torture morale du secret, du rôle si souvent peu digne du Président des assises pendant l’ interrogatoire de l’accusé, car le système de procédure criminelle est tellement vicieux qu’il faut un talent bien rare chez les magistrats,
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qui ne se recrutent pas généralement parmi les intelligences les plus ouvertes du pays, pour ne pas tomber fréquemment dans les écarts que nous signalons.
Il en résulte un affaissement marqué dans le respect qui est porté à la magistrature, et c’est là une chose trèsgrave pour ceux dont les opinions sont conservatrices, dans le sens large de ce mot.
Une réforme est absolument nécessaire. Cette vérité s’impose à ceux qui voudraient le plus voir la société assise sur une base solide.
Je sais bien que je m’attaque à l’esprit de routine et aux idées préconçues de la majorité. — C’est seulement à ce prix qu’on déracine les vices des institutions. — L’admiration aveugle de tout ce qui est de son pays est un des sentiments les plus hostiles au progrès. — Il a été la cause de la ruine de l’Espagne, et s’il continuait longtemps encore il finirait par rapetisser la France.
Quand au dernier siècle on attaquait la torture, de pompeux magistrats fort honnêtes gens du reste, je n’en doute pas, haussaient les épaules de pitié et écrivaient pour la défendre, de doctes volumes dédiés au Roi (1).
Quand il fut question au commencement de ce siècle de supprimer la pendaison en Angleterre pour le vol domestique et une quinzaine d’autres délits, le lord chancelier lord Eldon, un fort brave homme qui ne manquait pas d’esprit, déclarait solennellement que la société allait être profondément atteinte.
En m’attaquant à la procédure criminelle avant tout, et
(i) Voyez le livre Les lois criminelles de la France, par le conseiller Muyart de Vouglans. 11 réfute avec superbe les idées sentimentales do l'illustre Milanais Beccaria.
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subsidiairement au système judiciaire en France, en déclarant que l’Europe est loin de nous envier notre magistrature et qu’il faut un changement radical, je parais en 1868 aussi utopiste aux esprits routiniers que ceux qui voulaient abolir la torture et la peine de mort pour les petits délits, en 1780 et en 1810. Dans l’humble mesure de mon pouvoir j’ai voulu parler cependant ; au bout d’une centaine d’années si quelqu’un ouvre par hasard ce livre il appréciera le progrès, et s’étonnera qu’un peuple soi-disant éclairé, ait pu tolérer de pareils abus.
Mais revenons à l’Italie. — Malgré le triste état des provinces Napolitaines que nous venons d’exposer, nous dirons au risque de déplaire à beaucoup de nos amis que nous ne pouvons souhaiter une Restauration. Certes nous désapprouvons hautement l’annexion du royaume de Naples, et nous sommes convaincus que ce fut un malheur à tous les points de vue. — Mais une fois la chose accomplie, il vaut mieux ne point la défaire, d’autant plus que ce serait à recommencer plus tard. Cette vérité s’impose à presque tous les esprits modérés — moins rares qu’on ne croirait dans ces provinces à ne voir que les énerg'umènes qu’on envoie au Parlement. — L’Italie unie a encore de grandes chances de durée, mais il faut pour cela quelle oublie la parole creuse de Rome capitale. — Si elle tente un nouveau Mentana elle subira la peine méritée de cette aberration.