‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 45 sur 46 · LES VILLES OU M)RO · texte numérisé non relu

LES VILLES OU M)RO

à entonner la louange des grands stratégistes. Notre sentiment est ailleurs.

Malheur aux conquérants l Puissent-ils dans l’abîme Etre forgés du sang qui par eux fut versé;

C'est en vain que le peuple, hélasl vite abusé,

Donne à leurs vils exploits le beau nom de sublime.

J'aime mieux le druide immolant sa victime Sur l’antique cromlech où Balder a passé ;

Au moins dans ses forêts, son cœur fanatisé Croit devoir honorer le Seigneur par un crime.

Mais eux, cruels et froids, pour un peu de pouvoir Dépeuplent sans pâlir la montagne et la plaine Et moissonnent la vie avant l’ombre du soir.

Aussi je les poursuis de mépris et de haine Et je voue à l’enfer leur funeste renom Depuis Sennacbérib jusqu’à Napoléon.

La station du chemin de fer est fort loin de tout, à. 2 milles au moins. Pour pénétrer dans Mantoue il faut traverser des dédales de bastions, de passages voûtés, de ponts fortifiés. La ville a un aspect morne et désolé. Peu d’animation sur la place delle Erbe. La rue qui y conduit a des arcades, mais de fort médiocre mine.

L’église de Saint-André est sur cette place. Elle est mal tenue et sans grand intérêt, mais les voûtes, évidemment inspirées par celles de Saint-Pierre de Rome, ne manquent pas de hardiesse et de grandeur.

On arrive ensuite à l’ancien palais des ducs de Mantoue, un des plus vastes édifices de l’Italie, assemblage confus de donjons moyen âge, de salles renaissance, d’entresols Louis XIV, avec une église, un théâtre, un manège, plusieurs jardins.

L’architecture est médiocre ou plutôt presque nulle;

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la partie qui est meublée montre dans tout son mauvais goût le style empire. En somme on ne l’encontre cle remarquable que quelques plafonds peints par Jules Romain et ses élèves, encore sont-ils plus beaux comme dessin et comme mouvement qu’agréables comme coloris.

Mais ce vaste palais plein des souvenirs d’autrefois a, ce qui vaut mieux que la beauté, le je ne sais quoi qui fait rêver, comme un parfum subtil de l’histoire des Gonzagues et de Charles de Nevers, duc de Mantoue.

Un bon vieux bonhomme nous conduit à travers ce dédale sans nous ennuyer un instant.

Je n’en dirai pas autant de l’insupportable cicerone qui nous gâte le palais du T. Avec toute la mauvaise emphase italienne, il pérore et nous fait les honneurs de la composition habile et de la profondeur des pensées de Jules Romain.

Ce palais du T, ainsi nommé par la forme des allées de platanes qui l’entouraient et qui n’existent plus, fut construit et orné par Jules Romain et ses élèves. Ils trouvèrent un asile à Mantoue après la désastreuse prise de Rome par les soldats du connétable de Bourbon (1527).

L’architecture, un étage d’un dorique très-riche, n’a rien de bien agréable aux yeux. Sans doute les proportions sont excellentes, mais, à moins de fanatisme* c’est tout ce que l’on peut en dire. La décoration des salles, au contraire, est vraiment charmante. On sent la main du maître jusque dans les moindres motifs d’ornementation. Les peintures de la salle de Psyché rappellent la Farnésine sans l’égaler. Elles sont d’une grande indécence* Jules Romain était non-seulement un païen* mais un païen outré. La salle des Géants est

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un chef-d’œuvre, dit-on. Je ne suis pas à môme d’apprécier les diflicultés de dessin vaincues. Mais cette salade de corps gigantesques, dans une salle relativement petite, ne produit autre chose qu’un effet étrange. Si c’est là ce que cherchait Jules Romain, il a pleinement réussi.

Le palais du T est dans un triste état. Napoléon, qui connaissait bien Mantoue et en appréciait la position militaire, y fit faire quelques réparations urgentes, On ne s’en est pas occupé depuis.

En rentrant en ville nous voyons le palais Collorédo, avec ses énormes pilastres cariatides, et l’élégante petite maison de Jules Romain. C’est peu de chose, mais c’est la perfection dans son genre. Frise charmante, guirlandes et têtes de béliers.

La place Virgiliana, laide le jour, est assez agréable le soir quand la fraîcheur s’élève de l’eau.

Mais la promenade préférée des Mantovans nous semble être les bois et les prairies qui entourent le palais du T.

Des jeunes gens jouent à une espèce de jeu de paume. De belles jeunes filles blondes, un peu grasses, se promènent dans l’herbe. Une certaine gaieté fait comprendre que les maîtres étrangers, les Tédesques justement détestés ici, sont partis probablement pour jamais, et cette scène non loin des vieilles tours du moyen âge me rappelle la « promenade hors des murs » de Leys.

6 Mai. — Nous quittons Mantoue de bonne heure et arrivons à quatre heures à Milan, après un agréable voyage à travers les riches plaines de la Lombardie. Brescia, célèbre par sa défense héroïque contre Haynau,

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l’antique Bergame, pittoresque sur son rocher, sont les principales villes que nous rencontrons en route.

Entre Peschiera et Desenzano, à l’ancienne frontière autrichienne, on a une belle vue sur le lac de Garde et le promontoire de Sirmium où Catulle avait une villa.

Les trois grands lacs de l’ Italie du nord, quoique produits par les mêmes causes géologiques, ont un caractère très-différent. la variété dans la beauté semble être la règle de cette admirable Italie.

Le lac Majeur est celui qui s’approche le plus des hautes cimes des Alpes. Dans le golfe de Baveno, les îles Borromées couvertes de palais, de villages, de terrasses lui donnent un air de décors d’Opéra. La partie basse de ce lac est peu intéressante.

Le lac de Côme, plus resserré, ressemble à une grande rivière. Ses bords son riants, gracieux, avec de belles villas où fleurissent toutes sortes d’arbustes exotiques près des beaux arbres de nos pays. Il rappelle souvent le Bosphore avec un plus doux climat. Mais les minarets de Stamboul ne sont pas là, ni les grands cyprès de Bébek et un lac, quelque beau qu’il soit, n’égalera jamais la mer.

Le lac de Garde, fort large au sud, âpre et sauvage au nord, a un caractère de grandeur plus prononcé. Il a de véritables tempêtes. La nature n’y est point ornée. C’est le moins connu des trois. Peu de touristes se donnent la peine de le remonter jusqu’à Riva.

Le Tyrol touche au lac de Garde. C’est dans la chaîne de montagnes qu’on voit à droite au delà de Dezenzano que Garibaldi fit la triste campagne de 1866 où les volontaires si mal composés en général se débandèrent honteusement partout où ils ne furent pas soutenus par

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les braves Bersagliers que dans leurs hâbleries ils avaient affecté de dédaigner. L'effet produit n’a pas été malheureux en consolidant le prestige de la seule institution un peu vivace du royaume d’Italie, l’armée régulière.

7, 8 Mai. — Milan a plus l’air d’une capitale que toute autre cité d’Italie. Cet air, Florence ne l’a pas du tout. Rome est un lieu à part. Turin, désertée par la maison de Savoie, est devenue bien ville de province. La cité de Naples est certainement beaucoup plus grande, plus peuplée que Milan, mais son aspect est plutôt celui d’un grand port de mer que d’une capitale.

Milan couvre une étendue de terrain considérable. Toutes les maisons un peu élégantes ont de grandes cours. Beaucoup ont des jardins.

Le Milanais est dépensier, fastueux, esclave de la mode. 11 aime les choses modernes. Ce caractère se montre partout dans les grandes familles qui sont pour la plupart en train de se ruiner, dans les voitures, dans les boutiques, dans la municipalité, qui, éprise des gloires du Paris nouveau, s’est affreusement endettée et ne sait plus où donner de la tête en ce moment.

Pourtant, il faut être juste, elle a beaucoup fait. La ville est propre. La police des rues, des voitures est bien conduite, et cela sans l’insupportable étalage de consignes, de sergents de ville qui dégoûte de Paris.

Le nouveau jardin public est très-joli, et on a respecté les grands arbres et les allées droites du vieux jardin.

La nouvelle galerie (entre la place du Dôme et la Scala) est belle. C’est, je crois, la plus vaste et la plus élevée de toute l’Europe. Malheureusement les détails

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secondaires sont d’un si petit goût, qu’un architecte cisalpin a dû passer par là.

Le dôme de Milan, jardin aérien de marbre, domine la ville comme une couronne. Je ne puis dire sa merveilleuse beauté quand on le voit des boulevards plantés d’arbres qui entourent la ville bien éclairée par les rayons du couchant, ou le soir de la Saint-Charles illuminée aux feux du Bengale.

L’intérieur de cette belle montagne de marbre ciselé est un peu sombre. Dans la crypte richement ornée de bas-reliefs d’argent se trouve le corps de saint Charles Borromée. La châsse qui le contient est composée de crystal de roche, de pierres dures et de vermeil.

Ce grand saint est une exception à la règle « nul n’est prophète dans son pays. » Il fut plus qu’un roi à Milan et le peuple y vénère et y chérit encore sa mémoire.

Né en 1538 à Arona; il fut nommé à vingt-trois ans cardinal et archevêque de Milan, par le pape Pie IV son oncle maternel. Il mourut le h novembre 158A, âgé de quarante-six ans et fut canonisé dès 1610 par le pape Paul V (Borghèse).

Saint Charles Borromée fut l’idéal de l’évêque, ferme, vigilant, doux et conciliant à la fois. Il unissait la mortification personnelle la plus absolue à un goût pour la splendeur qu’il jugeait nécessaire aux choses du culte. Ses institutions, ses bâtiments ont tous un caractère de grandeur.

Voyez à Milan , en fait d’église, Saint- Ambroise, antique, vénérable, le lieu même dont le grand archevêque refusa l’entrée à l’empereur Théodose souillé par les affreux massacres de Thessalonique. Saint-Laurent avec

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son portique de colonnes romaines, le seul reste un peu considérable de l’antiquité à Milan. La Madone de Saint- Gelse, riche, ornée de belles statues de la Renaissance. Saint-Eustorgia avec le magnifique tombeau de saint Pierre le Dominicain et d’autres sépulcres du moyen âge.

La cène de Léonard de Vinci dans le réfectoire du couvent delle Grazie, changé aujourd’hui en caserne, est bien endommagée. A la galerie Brera sont un grand nombre de tableaux remarquables, entre autres le mariage de la Sainte-Vierge, une des premières œuvres de Raphaël.

L’entrée à Milan par le bel arc de triomphe du Simplon est remarquable, quoiqu’une vaste place d’armes soit toujours une chose assez disgracieuse pour les yeux. Le vieux château a perdu tout caractère du moyen âge, ce n’est plus qu’un très-grand quartier d’artillerie. Les allées qui l’entourent formeront une promenade agréable et animée quand les arbres seront devenus un peu plus touffus.

Le 8 nous allons passer la journée à Pavie. Cette vieille ville Lombarde ne manque pas d’un certain intérêt. Elle est baignée parle Tessin qu’on traverse sur un pont couvert, genre de construction très-rare en Italie.

Le château bâti par les Visconti devait être très-beau si on en juge par certains détails d’ornementation respectés par les artilleurs qui y sont installés.

L’église de San Michèle, avec sa façade massive où toutes sortes d’animaux sculptés forment une espèce de ménagerie, est un bon spécimen du style Lombard.

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Datant du septième siècle, elle est une des églises les plus anciennes de l’Italie.

La cathédrale contient le tombeau de saint Augustin, dont le corps fut, dit-on, transporté d’JIippone au moment des persécutions des rois Ariens Vandales, contre les catholiques orthodoxes. C’est un monument en marbre blanc, ciselé comme un bijou et orné de 290 statuettes.

La Chartreuse de Pavie le plus beau couvent de l’Italie, ce qui est beaucoup dire, se trouve à une lieue de la ville, au milieu de la plaine verte coupée de canaux où François Ier fut vaincu et fait prisonnier. La façade de l’église a des bas-reliefs charmants, mais elle est un peu trop surchargée, comme tout ici, du reste. Malgré cela, il est impossible de ne pas être émerveillé de la beauté des marbres, des bronzes, des autels en pierres dures, des boiseries, des portes en terra cotta, du vaste cloître. Quant à les décrire ce serait un long travail.

Des moines ont été laissés à la Chartreuse, et les pédants du Parlement de Florence, quelque fanatiques qu’ils soient, auront un peu honte délaisser tomber en ruines cet édifice qu’on vient visiter de toutes les parties de l’univers.

9, 10, 11, 12, 13 mai. — Le chemin de fer de Milan à Turin passe par Novare et Verceil. La vue de la chaîne des Alpes en général et du massif du mont Rose en particulier est très-belle pendant une partie du parcours.

C’est avec joie que nous approchons de Turin où nous

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avons passé tant de moments heureux près de ceux que nous aimons.

Nous dirons peu de chose de l'aspect de Turin et de ses monuments, et nous parlerons plutôt du caractère de sa population, sujet plus intéressant et moins connu.

La ville est presque entièrement moderne. Les maisons sont bien construites. Les rues sont droites. On sait combien nous admirons peu ce genre, et il faut avouer que depuis que Turin n’est plus capitale, ces grandes rues droites lui donnent un aspect triste et un peu morne.

Ajoutons pour compenser ceci que la police de la voirie est bien faite, qu’une grande propreté règne partout et que la municipalité Turinoise a su faire de grands travaux sans ruiner les finances de la ville comme il est arrivé à Paris et à Milan.

Un jardin public nouveau s’étend le long du Pô entre la ville et le château du Valentin construit dans le style de l’époque par Christine de France, Duchesse de Savoie, fille d’Henri IV. Ce jardin est beau, quoique les pelouses soient un peu trop étendues, défaut qu’on devrait éviter dans un climat extrême comme celui de Turin, où après des hivers aussi rigoureux que ceux de l’Allemagne du Nord, on a des chaleurs plus fortes que celles de Naples ou de Palerme.

Le beau monde préfère la promenade de la place d’ Armes, et nous sommes tenté de lui donner raison à cause de l’air pur qu’on y. respire et du coup d’œil superbe sur la chaîne des Alpes terminée au sud par le cône de glace du mont Viso.

Cette vue constante des Alpes a donné à presque

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tous les Piémontais le goût des excursions dans les montagnes. En été toute la société de Turin se transporte dans quelques villages alpestres, la Novalèse, Viu, Saint-Vincent , Gressoney, Counnayeur. Les jeunes gens et quelquefois les jeunes dames font des ascensions, et un Club Alpin a été fondé à Turin à l’instar de celui de Londres. Un de ses plus intrépides grimpeurs est M. Sella, l’habile ex-ministre des finances que le Parlement a trouvé un peu trop médecintan t-pis.

Au point de vue moral ce qui frappe à Turin, c’est l’union, la bonne amitié entre les différentes classes de la société. La constitution physique de la ville a pu contribuer à ce bon esprit. Turin n’a pas de quartier pauvre. La noblesse, les gens riches habitent d’un côté ou d’un autre. Elle n’a rien qui réponde au faubourg Saint-Germain ou à Belgravia. Il n’y a pas même de maisons pauvres. La classe élevée habite les premiers étages, au dernier sont les ouvriers. De là mille rapports de connaissance, de bons offices réciproques, de charité bien entendue et reçue sans humiliation.

Mais cette cohésion heureuse tient encore à d’autres causes. Le peuple piémontais, outre ses bonnes qualités naturelles, son courage, son honnêteté, n’a jamais été envenimé par l’oppression. Le pouvoir royal, despotique en principe, étgit assez modéré dans son application. La noblesse ne fut' point tyrannique comme les hobereaux français. Elle n’eut pas le fanatisme de la chasse qui cause tant de mauvais sang entre le riche et le pauvre. Toujours à l’armée, toujours répandant son sang pour le pays, besoigneuse le plus souvent, elle

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conserva son prestige bien mieux que si elle eût écrasé la plèbe par sa splendeur. Aussi elle resta aimée et respectée, et encore maintenant il n’est pas de ville en Europe, y compris Londres et Vienne, où la noblesse tient autant le haut du pavé qu’à Turin, et cela du consentement universel.

La révolution de 1848. les événements de 1859 et de 1860, n’avaient porté aucune atteinte à cette entente féconde entre la royauté et les différentes classes de la société : ce triste honneur était réservé à la convention de septembre 1864, une des erreurs les plus funestes de l’Italie nouvelle.

Quand on examine T histoire de cette convention on ne peut s’empêcher d’y trouver quelque chose de mystérieux. La France a-t-elle voulu tendre un piège à l’Italie? Et cependant le souverain absolu qui y règne semble favorable à cette cause ; et si la France tendait un piège, pourquoi l’Italie, qui ne manque pas d’esprit diplomatique, s’y est-elle laissée prendre? Encore peuton penser que les Florentins qui dominaient dans le ministère étaient aveuglés par le désir, qui s’est imparfaitement réalisé, de faire gagner de l’argent à leur ville natale. Mais comment comprendre que le roi Victor-Emmanuel ait pu signer ce papier qui lui aliénait ses États héréditaires pour des avantages problématiques.

Comment, sans parler de l’affection qu’il devait avoir pour sa bonne ville de Turin, ne sentait-il pas l’avan- * tage de garder le siège du parlement au milieu d’une population dévouée et plus disposée à combattre qu’à aider les ineptes déclamateurs de la gauche. Quand Garibaldi dans ses divagations insulta M. de Cavour,

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les Turinois, loin de l’applaudir, avaient bien envie de lui faire passer un mauvais quart d’heure.

La capitale devait rester à Turin, en laissant dans le vague, sous un nuage, cette parole de Rome capitale que Mazzini semble avoir inventée pour défaire de nouveau son pays. Cavour l’avait adoptée pour le moment, comptant bien l’ensevelir un peu plus tard grâce à quelque prodige d’habileté. Cependant il eut tort, et l’esprit le plus élevé et le plus sagace de l’Italie moderne, l’illustre Massimo d’Azeglio ne s’y trompa point.

C’est peut-être la plus grande plaie actuelle de l’Italie, et les Turinois crient maintenant plus fort que les autres « Rome capitale » par dépit contre Florence.

Ici nous devons les blâmer sévèrement, comme nous devons juger sans indulgence, l’alliance des députés piémontais avec les braillards napolitains. Il faut au moins de la franchise. Si vraiment (et c’est l’opinion secrète que j’ai cru quelquefois reconnaître), ils désirent revenir à l’ancien ordre de choses, qu’ils osent au moins le dire, plutôt que de préconiser des levées de bouclier contre le Pape, ce qui leur va d’autant moins que Turin est encore au fond une ville très-catholique.

La convention de septembre, publiée avec toutes sortes de circonstances aggravantes, provoqua des manifestations. Les Florentins, qui montrèrent la poltronnerie la plus ridicule, perdirent la tête, et une collision entre le peuple de Turin et la troupe, chose qui ne s’était jamais vue, amena un affreux désastre. Une centaine de personnes furent tuées ou blessées sur la place Saint- Charles.

Le prestige du roi disparut au milieu de ces événe-

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ments. Il était coupable, en effet, car il n’est pas permis à un souverain de montrer autant de négligence ou d’incapacité. Malgré plusieurs replâtrages (le dernier, le plus heureux, a été le mariage du prince Humbert avec la fille du duc de Gênes qui fut tant aimé en Piémont), le lien est rompu entre Turin et la maison de Savoie. Le peuple s’est gâté; il est devenu plus turbulent. Se sentant trahi, il a prêté l’oreille aux émissaires garibaldiens et à leurs déclamations républicaines.

Cependant il reste beaucoup de l’ancien esprit.

L’administration intérieure est excellente. Malgré de grands revers de fortune, personne n’est abattu. Turin abandonnée des autres ne s’abandonne pas elle-même. Le carnaval a été plus brillant que dans aucune autre ville d’Italie. Les jeunes gens de la société ont organisé des cavalcades. Les dames ont fait des ventes au profit des œuvres de charité dans des boutiques en plein vent. Au mariage du prince Humbert les fêtes ont été mieux organisées qu’à Florence.

Le 11 nous allons passer vingt-quatre heures dans un vallon de la colline de Turin. L’endroit est gracieux, bien boisé, et l’on aperçoit entre deux coteaux les dômes et les toits rouges de la ville et le mont Cenis à l’horizon. Le Piémont n’est pas le pays de plaines sans intérêt que les voyageurs superficiels traversent en courant. Sans parler des hauts sommets des Alpes et de l’Apennin, la colline de Turin, le Biellais, ont des sites charmants, mais ils sont dépassés par ceux du Canavet.

Quelle contrée délicieuse que cette petite province située entre les Alpes des vallées d’Aoste et de Cogne, les plaines du Pô, et cette longue montagne droite,

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massive, la Serra qui fut la moraine d’un des énormes glaciers de la période glaciaire.

Ce sont des mamelons couverts de bois de châtaigniers et quelquefois couronnés par des ruines de vieux châteaux ; de petits lacs aux ondes claires ; de grands berceaux de vigne auprès de champs de maïs. De tous les côtés on aperçoit de vastes paysages tantôt sur les montagnes, tantôt sur la plaine. Ivrée, la capitale, est une jolie ville aux murs crénelés, et quelques bourgs, Strambino entre autres, ont des églises qui ne dépareraient pas des grandes villes de France.

Le 1 h mai je prends congé des miens et je traverse tristement pendant la nuit l’ennuyeux mont Genis. Le lendemain après huit mois d’absence, je me retrouve dans cette France toujours chère, malgré toutes ses défaillances. Que je voudrais la voir, enfin débarrassée des traditions énervantes du césarisme, marcher d’un pied sûr vers un avenir de paix et de liberté !

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