‹ Le Liban, la Galilée et RomeChapitre 44 sur 46 · I.E8 VILLES DD NORD · texte numérisé non relu

I.E8 VILLES DD NORD

bien détériorés et noircis. Dans l’art comme dans la nature toute chose a besoin de temps. L’extérieur est un exemple frappant du style orné jusqu’au délire. Des morceaux de porphyre, de serpentine sont incrustés dans les murs, les colonnes cannelées composites ont des guirlandes de fleurs vers le milieu du fût. L’effet n’est cependant pas déplaisant, mais c’est que la construction n’est qu’une bonbonnière. Ce genre devient odieux dans de grands édifices. 11 défigure bien des parties du nouveau Louvre à Paris.

LaScuola di San Marco, aujourd’hui l’hôpital civil, a une façade un peu plus sobre quoique les marbres de couleur y soient employés encore. Elle se trouve sur la place de San Giovanni et Paolo, en face de la belle statue équestre en bronze de Colleoni. Dans l’église, à gauche du maître-autel, est le tombeau du doge Vendramin (mort 1470) de Leopardi. C’est un des morceaux les plus exquis de la sculpture de la renaissance.

Dans la sacristie on admirait des bas-reliefs, des boiseries et un des chefs-d’œuvre du Titien, le Martyre de saint Pierre, le Dominicain de Vérone. Tout a été consumé par un incendie, l’été dernier.

Le jardin public de Venise à l’extrémité Est de la ville est fort mal entretenu ; on y voit cependant une allée d’assez beaux arbres. Le Lido est une longue bande de terre sablonneuse qui protège les lagunes de Venise contre les tempêtes de l’Adriatique. Quelques personnes détestent le Lido.

A Venise, à l’affreux Lido,

Où vient sur l’herbe d’un tombeau Mourir la pâle Adriatique,

LES VILLES DD NORD

dit Alfred de Musset en parlant des lieux où il s’est senti le plus attristé.

Je l’aime pourtant avec ses vues, tantôt sur la pleine mer, tantôt sur la ville de Venise, et les Alpes couvertes de neige au delà.

Le 3 nous allons à S. Erasmo, grande vigne située dans les lagunes entre le Lido, Murano et Hle de Torcello, curieuse par ses débris du vi* siècle et par les premiers souvenirs des réfugiés de la Terre Ferme qui devaient fonder la république de Venise.

Les marais, les pêcheurs dans la vase, les oiseaux aquatiques, le soleil chaud, l’horizon vaporeux, avec des effets de lumière et d’optique particuliers aux lagunes, cette population vivant presque entièrement sur l’eau, tout cet ensemble qu’on ne rencontre pas ailleurs en Europe fait songer à l’existence qu’on mène dans les marécages, sur les rivières et les grands lacs de la Chine. Quand on lit le récit d’un voyage en jonques dans ce curieux pays, l’imagination se reporte immédiatement aux lagunes de Venise.

La place Saint-Marc, la Piazzetta, la rive des Escla- „ vons sont charmantes par les belles nuits de clair de lune. Il est agréable aussi de remonter le grand canal en gondole, au milieu d’une avenue de magnifiques palais. On est si tranquille, on se repose si délicieusement dans une gondole. Certaines personnes se plaignent quelles sont noires; nous sommes tenté de croire quelles perdraient de leur grâce si elles étaient autrement. Dans les grandes occasions, comme quand nous vîmes l’entrée du roi Victor-Emmanuel à Venise au mois de novembre 1866, les grandes familles ornent magnifiquement des bateaux qu’on nomme des péotes.

LES VILLES DD NORD

Ils paraissent lourds; cependant ceux qui l’ont vue n’oublieront jamais la fête des régates sur le grand canal en présence du roi, ces péotes avec leurs traînes de velours, les costumes étranges et si variés des gondoliers et cette rue mouvante encombrée d’embarcations de toutes sortes.

Venise maintenant est une ville si pauvre, l'extrême misère y est supportée avec une telle résignation, qu’un intérêt douloureux s’attache à l’ affection qu’on a pour elle. Le peuple espérait voir une prospérité immédiate arriver avec le gouvernement italien. Il n’en a rien été d’abord. Cependant les âmes ayant repris courage, la situation commence à s’améliorer. Nous ne pouvons croire à une grande prospérité pour Venise, mais nous espérons au moins qu’on y pourra vivre.

Les Vénitiens sont sympathiques; ils sont d’une extrême douceur. 11 n’y a presque jamais de crimes dans cette ville où il serait si facile d’en commettre. L’extrême discrétion des gondoliers, leur absence de curiosité est un trait remarquable. Cela passera sans doute à la longue, mais cette qualité semble être dans leur sang. Venise était en effet par excellence la ville d’intrigues • et de mystères.

les Vénitiens sont un peu mous, ils ne manquent pas de sens politique ; c’est aussi une tradition de race.

Ils sont attachés au catholicisme. Tous leurs députés sont conservateurs. Les colossales sottises de Garibaldi comme ses baptêmes d’enfants à la porte des cafés ont excité peu d’enthousiasme ici ; le contraire plutôt. Ils ne sont pas cependant aveuglément monarchiques.

Un quatrain qu’on trouve sur tous les murs de la

LES VILLES DU NOTID

ville, en ce moment, ne manque pas de gros bon sens dans son italien médiocre.

Ad Umberto meno teste A Firenze miglior teste Date al popolo del pane E a Vittorio men...

Je ne termine pas par respect pour Sa Majesté.

l\ Mai. — De Venise nous allons directement à Vérone sans nous arrêter cette fois-ci à Vicence, jolie ville pleine de palais élevés d’après les dessins de Palladio (né 1518, mort 1580). 11 était Vicentin. Quand sa réputation fut faite, ce devint une idée fixe de tous ses compatriotes de construire des maisons ornées d’ordres classiques. Vicence est un délire de dorique, d’ionique et de corinthien. On ne peut trop admirer le goût, les proportions exquises de ces palais. Ils furent malheureusement construits à la hâte, avec de mauvais matériaux, et ceux qui ne sont pas entretenus avec grand soin ont un air déguenillé. Les environs de Vicence sont charmants. Le Monte Berico, qui touche à la ville, a une église de la Madone où l’on monte par de longs portiques.

La première impression que l’on ressent à Vérone est une impression de grandeur. Rues larges, beaux palais, vastes monuments des jours d’autrefois. C’est bien l’antique métropole de Théodoric le Grand, la capitale des la Scala, les amis de Dante.

Le poëte s’y réfugia en 1316, après la chute d’Uguccione délia Faggiola. Il venait de passer plusieurs années entre Pise, Lucques et les châteaux de la famille

LES VILLES DU WORD

Malaspina sur la rivière de Gênes. Il y avait terminé le Purgatoire. Il resta environ deux ans auprès de Gan Grande délia Scala seigneur de Vérone. C’est ici qu’il commença le Paradis.

Lo primo tuo rifugio, e il primo ostello Sara la cortesia del gran Lombardo,

Che in su la Scala porta il santo uccello :

Che avra in te si bcnigno riguardo,

Che del tare e del chieder tra voi due

Fia primo quel, che tra gli altri e piu tardo (1).

L’hospitalité offerte au grand Gibelin a donné un prestige à cette famille délia Scala, dont les crimes furent si épouvantables. Avis aux despotes. — Gan Grande, rendons-lui justice, fut un prince illustre, suffisamment scrupuleux pour le temps dans lequel il vivait ; mais après lui l’histoire des Scaliger comme celle de leurs successeurs en puissance, dans la haute Italie, les Visconti, n’est qu’une succession d’assassinats de frères à frères et d’oncles à neveux. Cette famille s’éteint littéralement dans le sang. Le moyen âge a sa fin, avec des mœurs encore barbares, et la foi affaiblie par les scandales du schisme, conséquence du séjour des papes à

(1) Le grand seigneur lombard qui porte en armoiries Sur une échelle d’or l’aigle de Germanie,

T’offrira le premier un généreux abri.

il te regardera de l’œil tendre d’un frère.

Entre vous, au rebours do ce qu’on voit sur terre,

Le don arrivera plus pressé que le vœu.

(Purg., XVII.)

LES VILLES DC NORD

Avignon, est beaucoup plus cruel et plus sombre qu’à son début.

Après leur hospitalité pour Dante, ce qui reste le mieux des Scaliger, ce sont leurs curieux tombeaux situés dans un enclos autour d’une petite église, à quelques pas de la place delle Erbe.

Ils forment de vrais édifices à plusieurs étages artistement sculptés et couverts de statuettes. Très-différents de dessin et d’exécution, ils ont tous un point de ressemblance; deux statues du la Scala qu’ils contiennent, l’une en prince couché sur le sarcophage, l’autre en guerrier, à cheval et au faîte du monument.

La place delle Erbe a des maisons peintes à fresques autrefois, et ces colonnes de granit surmontées du lion ailé que Venise élevait dans toutes les villes de la seigneurie. Pleine de Heurs et de fruits, gaie, cette place est digne de la charmante description de lady Georgiana Fullerton dans son roman de Grantley Manor.

Vérone est un endroit cher à l’imagination des Anglais. G’ est la scène des « deux gentilhommes de Vérone» et des immortels amours de Roméo et de Juliette.

Quinze ans! ô Roméo! l’âge de Juliettel L’âge où vous vous aimiez 1 où le vent du matin,

Sur l’échelle de soie, au chant de l’alouette,

Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin !

(Alfred de Musset, Rolla.)

Pour satisfaire à la curiosité pratique des touristes britanniques, on montre dans un verger des faubourgs le tombeau apocryphe de Juliette.

Saint Thomas de Canterbury, l’illustre martyr saxon,

LES VILLES DU NORD

a une église ici. Elle a été restaurée récemment. Le gouvernement italien prétend ainsi montrer aux populations très-catholiques de la Vénétie que, quoiqu’en guerre avec le Pape, il a plus à cœur les choses religieuses que Sa Majesté impériale et apostolique d’Autriche, qui avait converti Saint-Thomas en un grenier à foin, comme Saint-Zéno en un dépôt de grains.

Il avait certes eu grand tort pour Saint-Zéno, qui est une église du plus haut intérêt. L’intérieur est trèscurieux, le clocher est superbe. Il est peu en l’honneur des pères de famille de Vérone de voir de méchants gamins occupés à jeter des pierres aux sculptures du portail.

Près de Saint-Zéno, dans l’église de Saint-Bernardin, est une charmante chapelle renaissance, chef-d’œuvre de l’architecte San Micheli.

Ne manquez pas de l’aller voir ainsi que le palais Giusti avec ses vieux cyprès, ses terrasses, sa belle vue d’ensemble sur Vérone et son labyrinthe où se perdirent plaisamment le président de Brosses et ses amis.

L’ancien amphithéâtre romain est sur la place Bra, la principale de la ville. L’extérieur est entièrement en ruine, mais l’intérieur ayant toujours été plus ou moins entretenu est fort bien conservé.

5 Mai. — La matinée est lourde : des nuages pesants pendent au-dessus des Alpes. Une heure de chemin de fer à travers un pays riche et plat d’abord, marécageux ensuite, nous conduit à Mantoue. Ces plaines, sans intérêt naturel, virent les affreux carnages des

champs de bataille illustres, mais ce n’est pas à nous

ai

Page 1