‹ Le libelliste, 1651-1652Chapitre 1 sur 23 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

Elle s'occupe d'y appliquer des bandes transversales de point de Hongrie; mais son ouvrage avance lentement: son aiguille, d'ordinaire si habile, égare souvent sur la dentelle ses reprises inégales, ou s'arrête même parfois sur un point inachevé.

Et la jeune fille lève au ciel ses beaux yeux obscurcis par des souvenirs obstinés et attristans, tandis que des soupirs involontaires s echappent de son sein.

Madame Miron va et vient dans l'appartement, vaquant comme d'habitude aux soins du ménage; cependant sa bonne humeur presque inaltérable semble lavoir abandonnée; elle range et besogne sans mol dire (dérogation alarmante aux us et coutumes de toute sa vie), et ne rompt le silence que pour l'imposer à Babet avec impatience.

L'enfant elle-même subit par moment l'influence de cette tristesse insolite; et, jetant obliquement sur sa mère des regards mmtié intimidés, moitié boudeurs, elle abaisse alors de ton en ton jusqu'à un léger susurrement les bruyantes expressions de sa tendresse pour son favori Cardinal, qui repose sa iéte soyeuse sur

les genoux de sa petite maîtresse, en la contemplant d'un œil béat et langoureux.

— Allons, soyez sage, monsieur, disait-elle au petit animal qui venait de s'attirer par ses joyeux aboiemens un regard irrité de madame Miron. Soyez sage, ou bien, gare à vous ! Voici venir grand gala, prochainement; demandez pourquoi à votre maîtresse Henriette? — Il y aura des talmouses, des oublies , des siminaux , des flans, et nombre d'autres bonnes chosjs dont je ne sais pas les noms : je mangerai tout, et vous vous en torcherez le bec, gouliafre î

— A quand la noce, Henriette ? s'écria tout à coup l'étourdie en s'allant asseoir par terre aux pieds de sa sœur, et la regardant entre les deux yeux.

Henriette passa la main dans les cheveux blonds de l'enfant, et sourit.

Mais son sourire avait plus de mélancolie et moins d'embarras que les convenances n'en exigent d'un sourire de fiancée. ^

— Pourquoi cette question, petite? Je n'en sais pas plus que toi à cet égard. — Sais-je même si elle aura jamais lieu, celte noce?

— Que veut dire ceci ? interrompit brusque-

nient madame Miron, qui avait saisi en passant les derniers mots, et s'arrêta eourl en face de ses deux filles. Par quelle raison en doutezvous , s'il vous plaît, puisque votre père a donné parole à Paul ? C'est se forger du tourment à plaisir : le diable nous en env^oie déjà bien assez sans en aller quérir d'autre.

— Il est vrai, ma bonne mère; mais je ne puis vaincre mes inquiétudes. Dans ces temps malheureux, qui peut, sans une confiance téméraire , se tenir pour assuré du lendemain ? Les'événemens d'hier ont brisé mon courage : à chaque instant les malheurs publics me semblent prêts à retomber sur nous et à nous engloutir dans leurs désastres!

— Remets-» toi de cette secousse, mon enfant, reprit la mère avec plus de douceur. Tu t'épouvantes mal à propos. Ton Paul est un garçon raisonnable maintenant : tu ne dois pas craindre 'c(u'il se fourre là-dedans. Va, va, nous ferons la noce, et sous peu , moins gaiement, par malheur, qu'en autre occurrence

— Est-ce qu'on ne ballera point ? demanda Babet en grognant. Je veux qu'on balle, moi ! Je veux danser la première bourrée avec mon

TROUBLES DE MENAGE. iî

bon ami Paul. — Tiens, vous n'avez pas l'air coulent, madame ma sœur! Tant pis! — Quel plaisir!... Tra la la!...

Une tape assez vigoureusement appliquée de la dextre maternelle changea subitement en cris et en pleurs ces explosions de joie prématurée.

— Nous avons grand sujet de rire! Grand sujet de rire nous avons, ma foi ! — Brais donc, mauvaise, à présent! — Il y en a plus d'un qui n'en feront autant à l'avenir, depuis hier matin! — Ceux qui ont reçu des dragées de plomb ou des fers de pique par le corps ne se sont si fort lamentés, Dieu me pardonne!

Henriette attira Babet sur ses genoux pour l'apaiser, et, levant douloureusement les yeux vers sa mère :

— Aurait-on quelque avis certain du nombre des victimes ?

— Le capitaine qui est venu à Mordre ce matin a dit qu'on avait ramassé plus de trente cadavres, sans tous les affolés qui n'en reviendront

guère.

C'est affreux! murmura Henriette.

Maman , interrompit Babet d'une voix

aiguë et traînante, qu'est-ce qui était les méchans dans la bataille d'hier ?

— Tout le monde! répondit brusquement madame Miron.

— Tiens ! Et mon papa qui y était aussi ! — Tiens ! Je croyais qu'il n'y avait que les Màzarins de méchans , moi !

— Vous êtes mie sotte , répliqua la mère en lui tournant le dos.

— Oh ! quelle journée ! reprit Henriette. J'ai toujours dans les oreilles ces cris , ces mousquetades! Tous les désordres passés n'étaient rien auprès ! — Et songer que mon père était là, exposé à tous les coups, que chaque instant pouvait être le dernier pour lui! — Qu'on est malheureuse d'être femme, d'être enchaînée au logis en de tels instans ! . .

— C'est bien vrai, hum! grommela madame Miron avec une aspiration gutturale. Je ne regrette pas que ton père y soit allé, néanmoins. Quoique le lieutenant civil soit du mauvais parti, ce n'est pas une raison pour le griller en façon de pourceau dans le Petit-Châlelet, comme le voulaient faire une bande d'endiablés; je suis bien aise que maître Miron l'ait tiré de ce mauvais pas.

— Mon père a tant de courage, dit Hënrielte.

— Oui , oui , pour ce qui est de ça ! — Mais je voudrais lui en voir faire quelquefois un autre emploi. — Pour TaiFaire du lieutenant civil, comme je te l'ai dit, passe encore; mais du reste il n'y a point grandement de quoi se vanter î La garde bourgeoise s'est rendue maîtresse de la sédition, a grand' peine! C est bel et bon; mais qu'est-ce que nous j gagnerons? — Hum! J'en boirai mon sang de voir qu'on s'étrangle comme ça les lins les autres au lieu de se mettre d'accord pour pendre le Mazarin et s'accommoder après!— -Eh bien, Babet, es-tu prête? Il est temps d'aller au catéchisme aux filles Saint- Ma gloire.

— Quoi, ma mère, vous allez sortir? dit Henriette avec inquiétude.

— Ci*ois-tu donc que cela va recommencer tous les jours, toi ? Ceux qui ont fait de si belle besogne des deux côtés ont besoin de repos! En voilà pour jusqu'à la nouvelle lune; — Allons , viens, petite : nousprierons le bon Dieu de leur envoyer du bon sens à Iretous; ce serait là un jfier miracle de sa "race !

Henriette demeura seule, livrée à d'affligeantes pensées.

Ses prévisions s'étaient si complètement réalisées que des pressentimens plus sinistres encore lui paraissaient devoir aussi bientôt se changer en certitudes.

La porte , s'ouvrant avec bruit, la fit soudain tressaillir.

C'était son père.

^ Il jeta son chapeau sur un siège , son épée sur un autre, frappa violemment la table du poing, et resta un instant immobile, les veines du front gonflées, et soufflant de colère.

Puis il se mit à parcourir la chambre dans tous les sens , ébranlant le plancher de ses talons ferrés.

Elle essaya par trois fois de lui adresser la parole sans pouvoir articuler une syllabe.

C'était un de ces momens où toute question expire sur les lèvres, parce que toute réponse semble tenir un malheur en suspens avec elle.

— Qu'est-il advenu de nouveau? balbutiat-elle enfin.

— Rien! — Sinon que j'ai appris de belles choses , des choses fort édifiantes, par tous les

saints! — Le misérable papelard! Le chien d'hypocrite ! — H y a deux jours qu'il faisait ici le Caton!...

Henriette l'écoutait avec effroi : elle tremblait de comprendre.

— Votre mariage est rompu !

Elle se leva en sursaut, et resta devant lui fixe et stupéfaite.

— Je renonce à un gendre qui aspire à devenir capitaine des gens de M. deBeaufort ! C'est trop de gloire pour ma famille !

— Mon père î s'écria Henriette avec une douloureuse indignation.

Les^^AZ.^ de M. de Beaufort étaient cent vingt malfaiteurs et larrons délivrés par le noble duc des cachots de la conciergerie, et qui lui formaient une garde d'honneur grossie fréquemment par 1 élite des truands et des argotiers.

— Niez les faits , si vous l'osez ! Hier, dans la cour du Palais, qui a délivré des mains des archers de la prévôté cet enragé, ce scélérat de Peny , au moment oii ils lui tenaient la pertuisane sur la gorge? Qui les a empêchés d'en débarrasser le pavé de Paris? Lui, lui seul ! — On l'a vu se jeter entre eux en furieux, et ramener

h la charge par son exemple les bandits qui pliaient.

— Est-ce un crime que de sauver la vie à un homme qu'il connaît, que nous connaissons tous, au neveu de M. Broussel ?

— C'est sans doute par hasard qu'il est tombé des nues à point nommé pour lui rendre ce service, n'est-ce pas? — C'est par hasard aussi qu'on l'a vu précédemment au beau milieu des groupes, s'entretenant chaudement avec un bandit renommé dans toutes les émeutes, et lui serrer la main avec tendresse? — Lequel vaurien, une heure après , a blessé grièvement d'un coup de dague M. le président de Nesmond.

Henriette se laissa retomber accablée sur son priant.

Elle avait fortifié par avance son âme contre bien des coups possibles ou probables j mais celui-là ne lui était pas venu à la pensée.

Le soir même de V émotion à laquelle on l'accusait d'avoir participé, il lui avait encore réitéré ses promesses solennelles avec le calme d'une conscience irréprochable.

Le père et la fille ne continuèrent pas ce pénible entretien.

TROUBLES DE MENAGE. il

Elle restait assise les mains jointes et le front penché, semblable à la statue de la Ti-istesse.

Lui, continuait sa promenade dont chaque pas résonnait comme une commotion électrique dans le cœur d'Henriette.

En ce moment un petit laquais entrouvrit la porte, et annonça d'une voix perçante :

— M. de Chompré!

Le nom réveilla soudain Henriette de son atonie : jeté inopinément de la èorte dans le vague douloureux de ses idées, il produisit sur elle un effet étrange, celui d'une lueur vive et acre qui blesserait tout à coup des yeux environnés de ténèbres.

Elle se leva d'un mouvement sec et comnie par le jeu d'un ressort intérieur :

— Permettez-moi de me retirer, murmurat-elle;

Et elle quitta l'appartement.

Le visage sombre et courroucé de Miron s'éclaircit un peu à l'aspect de son hôte.

— J'ai sujet de me plaindre de vous, lui dit-il après les premiers complimens. Vous nous avez singulièrement négligés tout ce mois, cl ce n'est ainsi qu'on en use avec ses amis.

— Ce reproche m'est bien sensible, répondit Chompré d'un ton mielleux et contrit. En effet depuis long-temps j'ai peu joui de l'honneur de votre compagnie; mais croyez qu'il m'en coûtait plus que je ne saurais dire, et que je n'eusse élé à ce point mon propre ennemi sans une raison d'importance.

D ailleurs, reprit-il après s'être arrêté un instant sur les derniers mots ,j 'eusse craint d'être de trop dans votre cercle de famille : ma présence fréquente ici est au moins inutile aux approches de l'événement qui va introduire un autre dans votre maison !

— Quel événement? demanda Miron comme s'il n'eût pas compris.

— Le mariage de votre fille! Faut-il que ce soit moi qui prononce ce mot ?

— Je ne la marie pas !

— Est-il possible?

— Très possible , car c'est assuré! Je vais écrire pour retirer ma parole!

— Vrai Dieu ! — Je puis donc encore espérer d'être heureux! — Ah! je n'ai pas été maître de moi! Dans la joie inattendue qui m'est venue saisir, mon secret m'est échappé! — Oui,j'aime voire

lille. Au moment où j'allais déposer mes vœux à vos pieds, la fatale nouvelle qu'un autre plus heureux m'avait prévenu me les fit renfermer dans mon cœur; maintenant que cet obstacle n'existe plus, je mets mon sort entre vos mains î

— Voici la mienne pour garant de l'accueil que je fais à votre recherche.

L'œil oblique de Chompré, qu'il avait baissé d'un air ému, se releva étincelant.

M. le conseiller se confondit en protestations de reconnaissance et de dévouement éternel.

Avant de se séparer de Miron, il avait trouvé moyen d'affermir sur une base inébranlable, à ce qu'il pensa du moins , farrét prononcé sans forme de procès et par défaut contre son jeune rival.

Le colonel lui réitéra de nouveau sa promesse et celle d'enlever h la pointe de fépée le consentement de la mère et de la fille.

— Bien! se dit Chompré en sortant, si j'ai manqué la veuve que je poursuivais, la demoiselle ne m'échappera pas. — Le proverbe en a menti : c'est prudence que de courre deux biches à la fois. Heu ! heu ! je n'ai pas été loin cependant d'en expérimenter la vérité ; je me

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lepais pour si sûr de l'aulre, que j'avais laissé prendre diablement d'avance a celle-ci , el toutes deux ont failli me faire la figue ! — L'aulre était un peu plus riche, celle-ci plus jeune et plus belle! — Allons ! vaille que vaille ! — Par Satan ! c'est un homme adorable que ce digne maitre des comptes ! On n'a qu'à parler avec lui ! c'est de tout cœur! Il vous épargne argumens et commentaires ! — Il est vrai que le terrain avait été bien préparé : il eût peut-être été moins docile si l'on n'eût pris ce soin à l'avance. — Hé! hé! M. le président Le Coigneux ne se doutait guère qu'il me mariait ce matin, en dénombrant au cher beau-père les fredaines de M. mon compétiteur, comme je le lui avais soufflé.

Après son départ , Miron écrivit une courte lettre, la ferma, appela le laquais de sa femme pour l'envoyer à son adresse; puis il demeura long-temps sans bouger de sa place, ruminant.

TROUBLES DE MÉNAGE. i^

le passé et s applaudissant rréquemmeiit par un peuh ! un hum ! ou quelque autre interjection se pouvant traduire en : C'est bon! Je sais prendre une résolution, moi !

Ce besoin d'encouragement, d'excitation intérieurs, dénotait avec évidence un esprit moins libre et moins satisfait qu'il ne voulait se le persuader à lui-même.

Le colonel avait pour Paul un véritable attachement, et la nécessité, à ses yeux incontestable, de rompre ces liens serrés à la fois par l'habitude et par l'affection, lui était personnellement aussi fâcheuse que la pensée du chagrin qu'en ressentait sa fille.

Les regrets qu'il ne s'avouait pas ne servaient au demeurant qu'à aigrir sa mauvaise humeur et à la faire bouillonner en nouveaux accès de colère contre l'ingrat qui le contraignait d'en venir à de telles extrémités.

— Ah! vous voilà de retour! dit madame Miron en rentrant. On était tranquille ce matin ai^x alentours du Palais?

— Oui! grommela sourdement son époux.

— Hé ! qu'est-ce qui vous met n^artel en tête, notre homme? Vous avez la mine bien refro-

gnéeî Vous serait-il advenu quelque malenco litre?

— Rien , sinon que je viens de démarier et de remarier ma fille.

— Marier ! démarier ! Est-ce que vous croyez que je sais deviner des rehus , moi ? — A propos de ma fille, vous pouviez bien l'appeler notre fille, soit dit en passant I — Voyons, tirez-moi votre affaire un peu plus au clair !

— Eh bien , j 'ôte Henriette à à l'autre , et

je la donne à M. de Chompré ! Est-ce clair, cette fois?

— Etes-vous fou, mon mari? demanda la bonne dame avec un grand sang-froid.

Cette apostrophe un peu vive détermina une violente explosion qui soulagea l'âme ulcérée du colonel , et fut suivie d'un récit entrecoupé de mainte parenthèse où tous les saints du paradis ne furent point épargnés.

La physionomie mobile de madame Miron s'altéra par degrés durant cette narration confuse : elle secoua la tête , et son menton s'appuya sur l'une de ses mains, tandis que l'autre froissait les plis de sa jupe.

— Diable! cela n'est pas beau de sa part!

Voyez la mauvaise tétc I si cela est vrai , après tout! ^

: — Comment, si cela est vrai, maugrebieu î Croyez-vous, par Belzébulh, que M. le président Le Goigneux s'amuse a fabriquer des histoires?

— Heu! vieux bavard! dit-elle à demi-voix. Comme s'il n'aurait pas bien mieux fait de me conter ça, à moi, pour que je chapitre mon vaurien à huis clos !

Ne pouvant pourtant soutenir l'attaque sur ce point, en habile politique, elle prit l'offensive sur un autre.

— C'est égal ! quoiqu'on doive résoudre à l'égard de maître P^ul, ça na pas de rapport avec votre M. de Chompré.

— Je vous demande excuse, madame, dit Miron , en élevant la voix , cela en a beaucoup. L'un congédié , Tautre a déclaré ses prétentions, et je les ai agréées. Je n'entends pas qu'Henriette demeure sans mari , parce qu'il a plu à ce garnement de me forcer à lui défendre de rentrer ici.

— Comment , déjà ?

— Il a reçu de mes nouvelles à Theure qu'il est. II. ss

— Ce m'est avis que vous étiez fort aise de ce prétexte, est-ce pas, pour jeter Henriette à la tète de votre verdet ^ de malheur? — Mordié, j'aime mieux qu'elle se passe de mari toute sa vie, que de prendre cet animal-là.

— Cordieu! madame, je vous commande cependant de la préparer à le recevoir de ma main.

— Vous me commandez! Ah! vous me

commandez!... "J'emmènerai plutôt ma fille avec moi dans un couvent!...

Leurs voix s'étaient élevées si haut pendant cette orageuse discussion, qu'Henriette, attirée par le bruit , reparut en ce moment dans la chambre, les yeux rouges encore de pleurs mal essuyés.

— Viens, ma fille, s'écria madame Miron, remercie ton père ; il te veut faire cadeau de M. de Chompré pour mari !

— Quoi ! mon père, dit la jeune fille d'un ton plaintif, n'était-ce pas déjà suffisamment de chagrin pour un jour ? — Contentez-vous de me séparer de lui, sans exiger plus que mes forces ne sauraient supporter.

* Les Mazarins avaient adopté la couleur verte.

— Bah ! bah ! langage de romans ! — Tu y penserais toujours si Ton ne mettait une belle et bonne barrière entre vous deux ! — Il vaut mieux trancher au vif, et te faire tout de suite un effort de courage! Après, tout sera dit.

— Je voudrais vous obéir, mais je ne puis,... non, je ne puis être à cet homme !

— C'est trop d'obstination , morbleu! Je te donne huit jours pour te décider : si, dans ce délai , tu ne te soumets

— Si , après ce délai , vous continuez à la persécuter, éclata madame Miron, je quitte le logis avec elle...

— Allez au diable , si bon vous semble, mais vous irez seule; ma fille m'appartient, et je la

garde !

— Cessez, au nom du ciel, s'écria Henriette en se jetant à genoux entre eux, cessez, si vous ne voulez que j'expire de douleur à vos pieds ! 0 mon Dieu ! voir naître, à mon sujet , de telles scènes dans la maison de mon père, moi qui donnerais mon sang pour votre bonheur com-

, mun ! Il n'est pas de sacrifice si cruel que je ne préfère à ceci, dût-il m'en coûter le repos de mon existence entière !

5Ô LE LIBELLISTt:.

— Là, là, ne le désole pas tant, petite, dit Miron en la relevant, un peu honteux de son emportement. Mais que diable aussi pourquoi ta mère s'emporte-l-elle comme de l'eau bouillante?

. — Et vous, pourquoi ce despotisme? répliqua madame Miron d'un accent moins revêche. Pourquoi cette hâte, je vous le demande? Car enfin vous pouviez bien entendre ce pauvre garçon avant d'en finir avec lui ! On écoule les raisons des gens , au moins !

— Encore! Des raisons, sacredié! des raisons, après ce qui s'est passé! vous me feriez perdre la tête I — Au reste, dis-moi qui tu hantes , je te dirai qui tu es ! Ce qu'il a fait est une conséquence rigoureusement déduite de précédens qui auraient dû me le faire éloigner dès longtemps. — De ses amitiés particulières avecPeny et compagnie, il n'y avait pas loin à des accolades publiques avec les bandits qu'ils emploient.

— Hé ! Peny ? toujours Peny ! Ma foi , vous avez assez fréquenté chez lui vous-même. Dieu merci !

— Il ne s'agit plus de cela aujourd'hui, ma-

dame. D'ailleurs! ne s'est-il pas toujours largué hautement de sa liaison avec un homme plus que suspect d être mêlé à tout ce qui se fait de pire dans Paris, un de ces dangereux personnages venus on ne sait d où ni de qui, ce Saint-André?...

— Mon père, interrompit gravement Henriette, ce Saint-André est l'homme à qui vous devez votre fille! C'est lui qui ma sauvée, le jour de la majorité du roi ! Il avait exigé le secret pour des motifs que j'ignore, mais je ne puis endurer en silence de telles attaques contre mon bienfaiteur!

— Lui! s'écrièrent à la fois les deux époux s'entre-regardant stupéfaits.

— Eh bien! dit madame Miron triomphante.

— C'est bien lui .^^ répéta le colonel. — Hum! Ah ça! n'est-ce pas quelque invention de ta part, pour le plus grand bien du favori de. ta mère ?

— Ah! ceci est de trop ! murmura Henriette fondant en larmes. Je ne Tai pas mérité de vous.

— Allons! que le diable m'emporte, à mon tour! dit le colonel attendri de ses pleurs. Non, ma petite, poursuivit-il en l'embrassant, tu n'es

pas capable de m'en faire accroire; je le sais bien. Prenons que je n'aie rien dit, et faisons la paix! Mais, vois-tu, nrion enfant, le service éminent que nous a rendu cet homme, et que je n'aurai pas l'ingratitude de méconnaître, de quelque part qu'il soit venu, ne doit rien changer à ce que je t'ai dit : L'attachement de Paul pour toi est tout juste assez fort pour l'engager à faire une sottise, celle de l'épouser, mais non pour l'empêcher d'en commettre d'autres, lui : ce qui ne Fa pas retenu hier ne le retiendra pas davantage à l'avenir. Il n'y aurait plus ici ni union, ni repos : la guerre civile ne fera que croître et embellir ; il serait beau de voir le beaupère et le gendre, la dague au poing en face l'un de l'autre ! Laisse-le aller à son mauvais destin, puisque tu ne l'en as pu retirer, et ne nous y jette pas tous à sa suite ! Et (je te l'ordonnais tout à l'heure, présentement je t'en prie) accorde-moi l'heur de te voir liée à un honnête homme, à un homme de poids et de considération, qui assure ton sort au milieu de ce chaos, d'où Dieu sait quand et comment nous nous tirerons ! -— Réfléchis , Henriette ! Fais cela pour moi ; car un refus

me serait grandement fâcheux et rude à essuyer.

Une vive émotion se peignait sur son visage, plus fortement coloré que de coutume; et il sortit après sa péroraison, comme s'il eût eu besoin de rasséréner au grand air ses esprits agités.

La mère et la fille demeurèrent dans un triste silence.

Madame Miron avait senti tomber la chaleur de sa résistance avec l'affectation d'arbitraire marital qui l'avait produite en vertu des lois immuables de la réaction. Elle n'était pas restée insensible à des raisons énoncées d'un ton bien différent, et qu'elle ne pouvait estimer dépourvues de justesse, sauf, toutefois , les conclusions favorables à M. de Chompré.

D'ailleurs Henriette, Henriette elle-même trouva la force de s'arracher à son accablement pour adoucir encore l'esprit de sa mère, pour la supplier d'éviter soigneusement toute occasion de discorde, au lieu de l'exciter à la soutenir; la généreuse fille immolant ainsi ses propres intérêts h la crainte de nouvelles querelles.

Elle passa une nuit bien cruelle.

— Mon Dieu, s'écrlait-clle ngenonlllée sur sa couche humide de larmes, conseillez-moi ! — Inspirez-moi ce que je dois résoudre! — Je ne puis me hvrer à cet homme! je ne i'alme pas! je ne Taimerai jamais! Ce serait un sacrilège que de hji jurer devant vous amour et fidélité! — Mais faut-il donc que je porte le trouble dans une famille autrefois si unie? — Je suis bien malheureuse! — Ah ! Paul , est-ce donc là ce que je devais attendre de vous ?

6onac Unit , mon illaître»

La nuit vient de tomber aux alentours de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Une de ces nuits si rapides de la fin de juin, qui laissent à peine au soleil quelques heures de repos entre leurs journées démesurées, et ne semblent plus qu'un long crépuscule, pour peu que la lune hâtive remplace immédiatement l'aslre du jour sur Ihorizon.

A défaut des ténèbres, la solitude cl le silence, régnant dans le cloître Saint-Germain et les environs, indiquent l'heure avancée de la soirée.

Un jeune homme suit en ce moment la rue des Prêtres, se dirigeant de la place des Trois- Maries à celle de l'Ecole ;

Et, de temps a autre, il s'arrête, écoute et regarde au loin avec une anxiété que nourrit une bien faible espérance;

Puis il reprend sa route, abattu et découragé.

Arrivé à la place de l'Ecole, il se retourne en soupirant, et attend encore, mais dW air de morne résignation, et comme s'il voulait seulement se mettre à Tabri de ses propres reproches.

Mais aucun bruit de porte qui s'ouvre, de pas retentissans, ne vient faire bouillonner ses veines engourdies par le souftle froid et lourd du cha-

grm.

Deux coups tintent h l'horloge de l'église.

— La demie de neuf heures! murmure-t-ii. Allons î c est folle que de demeurer davantage ; personne ne sortira plus d'aujourd hui. C'était

déjà folie, peut-être, d espérer trouver ainsi roccasion de parlera quelqu'un du logis! Mais, non, il n'est trop mince planche pour le malheureux qui se noie! — Quel coup de foudre ! hier matin, touchant presque au bonheur qui avait été le but constant de mes pensées depuis Tenfance! hier soir, précipité du ciel en enfer! — Et ma pauvre mère! deux heures avant, elle se ranimait à parler d'avance de nos projets, de sa fille ! — de sa fille ! — Et quand je rentrai , quand elle me montra cette lettre ouverte, qu'elle avait gaiement décachetée, sans doute, comme un appel à quelque réunion de famille; ah! il ne me fut pas besoin de lire : j'avais tout lu par avance sur son visage! — Il y a des momens où je ne me puis persuader que cela soit réel; que je sois vraiment banni, repoussé irrévocablement, qu'Henriette ne m'appartienne plus ! — Tout devient alors si confus dans ma tête, que je sens le fil de mes idées prêt à se rompre ! et plut au ciel ! car l'on doit moins souffrir! — Mais pourquoi celte inconcevable rigueur? cet arrêt qui m'écrase sans m'entendre, sans motifs autrement articulés qu'une vague réprobation? c'est à briser la raison et le cœur

tout ensemble ! — Et pas un mot d'HenricUc ru de sa mère! Elles aussi m'ont-ellcs abandonné? — Hem ielte î douter d'Henriette! je douterais plutôt de mon âme immortelle et de la parole de Dieu ! — Abî il faut qu'il se cacbe là-dessous quelque noire trame! M. Miron n'a point agi de lui-même en celle circonstance! Saint-André avait raison ce matin, en me disant qu'il y avait là du Cbompré! — Ce ne peut être que la grande émeute qui a servi de prétexte!

Paul, épuisé d'une fatigue morale bien plus accablante que celle du corps, se laissa tomber sur les degrés du portail méridional de Saint- Germain-FAuxerrois.

il sentait peser sur sa t^ une fatalité inconnue, que sa volonté ne pouvait écarter ni combattre : une grande tristesse, celle des êtres jetés dans les positions passives, allanguissait toutes les forces de son âme ; victime à la fois des actes violens de ses amis et de la perfidie de son ennemi, il lui semblait que sortir victorieux de cette épreuve ne serait pas triompher de sa destinée, et qu'il était réservé, malgré tous ses efforts , à quelque chose de funeste.

Tout à coup des pas se firent entendre dans

BO?i?iE NUÎT , MON MAITRE. 29

b direction qu'il venait de suivre lui-même.

Il releva la lête, et presque aussitôt deux hommes passèrent assez vite près de lui.

11 tressaillit; tout son sang reflua violemment vers son cœur, et une exclamation étouffée râla dans sa gorge.

— C'est lui!

Il avait cru reconnaître Chompré.

— C'est lui ! — Il en sort donc ! — Ahî tandis que j'étais là, errant avec angoisse devant une porte défendue, attendant, comme un malfaiteur, que le maître quittât le logis pour oser m'y glisser, lui, s'asseyait tranquille à côté d'elle, s'installait insolemment à la place qui est à moi, que l'on m'a donnée, que je ne céderai qu'avec la vie!

Il se redressa, et courut sur les traces de son rival présumé, pour s'assurer que son premier coup d'œil ne favait pas trompé.

Au débouché du cloître Saint-Germain dans la branche principale de la rue du Petit-Bourbon, celui des deux personnages que poursuivait son regard enflammé souleva d'une main le heurtoir d'une porte bâtarde, et , gesticulant de l'autre avec vivacité, se tourna vers son compa-

gnon , comme pour lui adresser des injonctions pressées et impératives.

Paul n'eut plus de doutes à conserver.

Quelques membres de phrase sans suite arrivèrent à son oreille , la voix aigre du conseiller s'étant élevée peut-être involontairement.

— Qu'on ne me vienne pas quérir là !.. C'est

me compromettre!.,.. Sans déguisement si

l'on vous reconnaissait î

Il poussa la porte entre-baillée, et entra brusquement en apercevant le jeune homme caché jusqu'alors par Fombre des maisons.

L'autre , après avoir tiré sa révérence en signe d'adhésion, continua tranquillement son chemin vers la rue Saint-Honoré.

Une impulsion machinale entraîna Paul à la suite de cet homme.

Il l'atteignit promptement, et, passant si près de lui qu'il faillit le heurter du coude , il l'envisasca d'un œil sombre , comme si le seul contact de Chompré eût attaché pour lui a cet inconnu des émanations de haine.

Mais à peine l'eut-il dépassé, qu'il retint sa marche, et, la réglant sur celle de l'étranger, ne détourna plus de lui son regard, dont l'ex-

BONNE NUIT, MON MAITRE. ôi

pression de vague antipathie s'était changée par deijrés en une fixité singulière et interrogatrice.

C'est qu'un souvenir , d'abord presque insaisissable, se dessine de plus en plus nettement dans sa mémoire, à mesure qu'il considère ces traits Fortement marqués , cette physionomie difficile à oublier, mélange caractéristique de ruse, d'audace et de bassesse. *

C'est que les paroles décousues, qu'il a saisies tout-à-l'heure au passage sans y trouver un sens quelconque, se complètent maintenant d'elles-mêmes pour son esprit éclairé d'une lueur soudaine.

Cette attention obstinée parut éveiller chez celui qui en était l'objet, des impressions correspondantes à celles que nous venons d indiquer.

Ce fut d'abord de Thésitation, de l'inquiétude, que manifestèrent ses mouvemens obliques.

Puis bientôt un sentiment plus précis, un souvenir aussi, sans doute !

Car son coup d'œil était sagace et prompt comme le flair du chien de chasse; et ce qu'il avait une fois déposé dans les cases de son cerveau ne s'en échappait plus.

Voyant Paul, qui le devançait de quelques pas , eontinuer sa route par la rue des Poulies, il se jeta lestement dans la rue Bailleul, qui la coupe à angle droit, et prit son élan à toutes jambes, croyant se délivrer enfin de cet'te renconlre alarmante.

Mais il entendit au bout de quelques secondes 'une autre course bondir derrière la sienne.

Sa fuite avait h l'instant changé en certitude les soupçons de Paul, et les pensées flottantes du jeune homme s étaient concentrées en une seule, celle de lui arracher le secret de ses relations avec Chompré. ,

— Qui vous hâte de la sorte, mon maître? lui cria-t-il. Estimez- vous avoir encore toute la basoche du Palais à vos trousses?

L'autre tourna vers lui, sans s'arrêter, un visage hideux de crainte et de rage, et vit que son adversaire gagnait sensiblement du terrain.

Il fit volte-face , et resta immobile, comme s'il se fût remis en vaincu à la discrétion du vainqueur.

La course impétueuse de Paul, n'étant plus excitée par celle du fugitif, se ralentit naturellement en un pas précipité.

— Vous VOUS exécutez de bonne grâce ! criat-il. C'est au mieux! — Attendez-moi; nous avons à deviser ensemble, l'ami!

— On ne saurait rien refuser à des jambes" telles que les vôtres, répliqua le quidam.

— C'est parler raison ! dit Paul en approchant.

— Ah! traître! s'écria-t-il soudain.

Il avait vu luire dans les yeux de l'étranger une joie sinistre, dans sa main une lame de stylet dressée à la hauteur de sa poitrine.

Le loup fuyard et lâche avait retrouvé sa férocité pour faire tète à l'imprudent chasseur.

Paul était sans armes.

S'il se fût étourdiment lancé sur le misérable pour le prendre au collet, le fer tout entier eût été caché dans son sein avant que l'éclair en eût ffappé sa vue.

— A mon tour, messire de la basoche, dit le drôle avec un ricanement atroce.

Et il se ramassa comme une béte fauve pour se ruer sur son ennemi.

Celui-ci sauta légèrement à quartier; et, par

unTe subite inspiration de désespoir, empoignant

de la main gauche son chapeau à larges bords, II. 3

il le rabattit avec force contre Tarme qui descendait sur son cœur.

Il poussa un cri de joie et de vengeance.

La lame, engagée et embarrassée dans la coiffe de feutre , avait à peine fouillé de sa pointe la superficie de ses vêlemens.

Il lâcha aussitôt le castor sauveur pour saisir vigoureusement le bras de l'assassin au-dessus du poignet, et, de Tautre main, il lui serra la gorge.

Il y eut alors des efforts inouis des deux parts.

La lutte était à peu près égale entre ces deux hommes, dont l'un regagnait par sa forte membrure et sa dureté musculaire l'avantage que donnait à l'autre la souplesse et l'élasticité de la jeunesse.

S'enlaçant des bras pour s'écraser contre les murs, des jambes pour se briser sur le pavé, ils redoublent de secousses furieuses, se disloquent le corps et se tordent les poings pour arriver à leur but principal, celui de conquérir le poignard dont dépendent leur vie et leur mort.

INul combat de champions armés de pied en cap n'eût été si terrible à voir que ce duel, avec une seule arme pour deux.

Car un mouvement, une seconde, un éclair peut le mettre à fin !

Mais cet instant n'arrive pas : l'arme contestée ne s'agite pas dans des doigts libres le temps de diriger le coup, tant l'œil et la main de chacun déjouent promptement les tentatives de l'ennemi .

En ce moment, des serrures crièrent à vingt toises de la place où ils se débattaient ; une porte cochère roula pesamment sur ses gonds, et plusieurs voix se firent entendre.

Paul crut sentir trembler son adversaire : il le lâcha du bras dont il lui froissait les reins, et se suspendit des deux mains à la main ennemie serrée autour du manche du poignard.

L'autre profita de ce geste et le heurta tout à la fois du coude et du genou.

Paul perdit l'équilibre, mais sans quitter prise.

Des cris : arrêtez ! arrêtez ! s'approchèrent : on accourait vers eux.

L'étranger secoua violemment le bras auquel s'attachait Paul, et, se dégageant enfin des tenailles qui s'imprimaient dans sa chair , il rejeta le jeune homme en arrière, renversé, mais le stylet entre les doigts comme un trophée de sa victoire.

ta^ lb: libklliste.

— Sus ! — Courez sus ! — Au Mazarin ! cria Paul en se relevant un peu froissé de sa chute.

Mais le drôle avait tiré ses grègues d'une telle vitesse qu'il avait déjà tourné le coin de la rue de l'Arbre-Sec , et qu'il était désormais inutile de chercher à le joindre.

— Etes-vous blessé, mon maître? demandèrent plusieurs hommes groupés autour du basochiens.

— Non ! non ! — Grand merci ! — Foin de moi pour avoir laissé prendre le large au bélître !

— Monsieur Paul! s'exclamèrent deux laquais qui venaient de l'envisager.

— Eh! — c'est vous mon oncle! repartit le jeune homme, à l'aspect du vieux conseiller dont les regards affaiblis par les veilles le considéraient avec incertitude.

— Que diable est-ce que tout ceci? demanda le vieillard.

— C'est un assassin , répondit Paul grinçant des dents et serrant le stylet avec rage , c'est, é..

En ce moment un cri perçant retentit à son oreille : une femme, qui se tenait a la porte en-

tr ouverte, s'élança impétueusement vers lui.

— Mon fils! criait-elle. Oh! c'est mon fils qu'on voulait tuer !

Paul interrompit la phrase commencée, et glissa le poignard sous son pourpoint.

— Calmez-vous, ma bonne mère! dit-il en la recevant dans ses bras. Ce n'est rien ! Je me colletais avec ce coquin pour le forcer à délier sa langue! C'est un mouchard du Mazarin , ami particulier de M. de Chompré, à qui M. Miron veut donner sa fille!

Et le tremblement nerveux de ses lèvres démentait d'une manière effrayante la tranquillité ironique de ses paroles.

Marie embrassa son fils avec un long soupir i le conseiller lâcha une énergique imprécation.

C'était en sortant avec ses gens de chez sa belle-sœur qu'il avait été témoin de la scène dont la catastrophe eût été sans doute plus tragique sans son intervention.

— Rentrons ! murmura la veuve appuyée sur l'épaule de son fils !

M. Martineau les suivit en silence.

— Eh bien, fit la mère quand ils se retrou-

vèrent seuls tous trois dans la ruelle^ qui astu vu?

— Personne! — Ou plutôt j'en ai trop vu! — Le Chompré venait d'en sortir, j'en suis assuré, quand je l'ai aperçu côte à côte avec le com^ pagnon qui m'a échappé tout à l'heure. — Depuis un mois , il n'avait pas mis les pieds chez M. Miron : cette concordance n'est-elle pas assez significative?

— Pauvres enfans ! dit Marie en joignant douloureusement les mains.

— Lui, épouser Henriette ! Par la mordieuî je le tuerai auparavant!

— Paul! gémit la mère épouvantée de sa violence.

— Un misérable en commerce avec des espions de la cour ! — Car cet homme dont je me voulais saisir, je l'ai reconnu pour avoir été dénoncé au peuple, moi présent, comme l'un des limiers du cardinal, un pourvoyeur du bourreau!

L'œil du vieux magistrat se ralluma d'une flamme menaçante : sa tête grise se redressa sur les muscles tendus de son cou.

— Il y avait long-temps que now^ soupçonnions cela! s'écria- 1- il. Des preuves! des preuves. Soutiendrez-vous devant justice ce que vous venez d'arguer contre le sieur de Chompré? Des preuves! et je me porte son accusateur en cour de parlement! Je le fais chasser de la Compagnie comme traître et fauteur du tyran ! Nous ne sommes encore tombés si bas que de souftrir sur nos bancs un semblable réprouvé !

Dans l'ardeur de ses haines politiques, il avait oublié qui lui parlait en ce moment, et ne voyait plus devant lui que le révélateur , quel qu'il fût, d'une trame criminelle.

■— Des preuves! répéta Paul avec découragement. Je n'en ai pas d'autres que celles que j'espérais arracher à ce païen. Loin de pouvoir convaincre la justice, je n'espère même pas convaincre M. Mironî L'autre a tant de tours dans son sac!

Cette réponse ht retomber le vieillard des intérêts publics aux intérêts privés qui lui demandaient avis et assistance.

— Hum! ht-il après réflexion. Le premier point, a savoir que le Chompré est un damnable

àO LE LIBELLISTE.

scélérat, nous est démontré à notre souhait; le second, touchant Tintention présumée qu'aurait maître Miron d'en faire son gendre, demeure, ce me semble, moins suffisamment établi. Les circonstances et coïncidences ci-dessus alléguées ne sont admissibles que comme présomptions corrobora tives d'une preuve majeure, laquelle fait défaut....

— Et la lettre! s'écria Paul. Elle seule ne m'avait que trop convaincu du projet de maître Miron , même avant les nouvelles certitudes qu'il vous plaît qualifier de simples présomptions.

— Voyons-la donc, cette lettre, au lieu d'entamer les débats avant l'inspection des pièces.

Le conseiller reçut de Paul la missive fatale.

Elle était conçue dans les termes suivans : « Monsieur,

(( J'estime que la présente ne vous sera point un sujet de surprise, et que votre façon d'agir, dans la journée d'hier, s'est proposé pour but de mettre à néant tous les rapports existant entre nous. Ainsi soit fait, puisque vous Tavez voulu! Je vous rends grâces de m'avoir donné lieu d'épargner à ma fille un malheur sans remède.

{( Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, vous et les vôtres, en sa sainte et cligne garde!

« Miron. »

«P. S, Tout entretien en explication à cet égard étant de tout point inutile, je vous prie de vous abstenir de quelque tentative que ce soit, et veux bien vous donner avis que j'ai arrêté des mesures irrévocables pour assurer à Henriette un sort plus conforme a mes vœux. »

Le conseiller demeura quelques instansmuet après en avoir pris lecture; mais ses sourcils se fronçaient et ses épaules se haussaient par intervalles.

— Il est évident, dit le triste Paul, que la première phrase ne se peut entendre que de Témeute, la dernière, de M. de Chompré!

— Il faut que Ton t'ait bien méchamment noirci près de M. Miron , interrompit sa mère. Il est si bon et si sincère qu'il ne saurait soupçonner le vilain cœur chez les autres !

— Je jure sur mon salut que je n'ai rien fait dont je me doive repentir; je ne me suis rendu au lieu du tumulte que par inquiétude pour ceux de mes amis qui s'y trouvaient d'un côté

OU de Tautre; enfin je n'ai pris pari à l'action que pour sauver M. Peny

— Nous avons bien affaire de tes justifications! grommela le conseiller impatienté. 11 semblait trouver que son neveu se justifiait par trop.

Il se leva avec une irritation croissante.

— Tète sans cervelle ! grondait-il. Il devrait être trop vieux pour se laisser jouer comme un enfant , ou trop jeune pour retomber en enfance. Son jugement était sain et droit, jadis! et se comporter de telle sorte ! — J'irai le trouver î Je lui dirai : Votre gendre prétendu est un grand fourbe , et vous une grande dupe ! Rentrez dans votre sens, morbleu , et oublions le passé !

— Ah ! mon frère, dit madame Martineau; ce serait tout perdre que de le heurter de front. Comment le persuader de la vérité des découvertes que Paul vient de faire ^

— Ce mariage ne s'accomplira pas! répondit le vieillard. C'est impossible! Cela ne sera pas !

— Et par quels moyens l'empêcher , s'écria Paul désespéré, si Henriette n'ose tenir tète ii son père ? — » J'en trouverai bien un , moi !

Marie leva les mains au ciel , sans avoir la force de parler.

— Tiens-toi tranquille , toi ! répliqua sévèrement le conseiller. — Par quels moyens ? je ne le sais pas encore; mais je t'ai dit que cela ne serait pas! — Et je réitère mon dire!

Le vieillard semblait grandir de son attitude imposante.

Son accent bref et impérieux , ses assurances si vagues et si positives à la fois, agirent plus fortement sur l'esprit exalté de Paul que ne l'eussent fait des motifs de confiance nettement articulés.

Il ne répliqua pas; mais ses yeux et ceux de sa mère interrogèrent avec une sorte de stupeur l'austère visage du conseiller.

M. Martineau ne répondit point à ces muettes sollicitations : il remit son chapeau sur sa tête, ramena autour de lui les plis de son manteau noir, et se dirigea vers la porte.

— Il se fait tard! Adieu ma sœur : nous nous reverrons demain!

— Adieu , mon frère! que Dieu vous bénisse pour votre généreuse amitié ! Si votre parole s'accomplit, vous aurez, été notre ange sauveur!

— Ecoule, dit le vieillard à Paul qui le reconduisait jusqu'à la porte extérieure, sois raisonnable, si tu peux, laisse venir les choses et ne fais pas de pointe à 1 étourdie. C'est une mauvaise méthode en affaire.

— Quel malheur que nous n'ayons pu nous emparer de ce misérable espion !

— C'est un malheur, à vrai dire! Un malheur pire peut-être que tu ne le penses; car il est possible que par-là une importante découverte ait été manquée ce soir.

— Ce soir! — Tiens! il attendait aussi

quelque découverte ce soir...

— Qui donc?

Paul hésita.

— Qui as- tu vu? Qui t'a dit cela?

— Monsieur Saint-André, répondit Paul à demi voix, et comme à regret.

— Ah ! fit le vieillard ; mais le ton de cerie exclamation, et le signe de tête qui l'accompagna indiquaient un sentiment tout opposé à la surprise.

— Et à quel propos?

— Sur le récit que je lui fis de mon malheur. Il l'attribua sur-le-champ, ainsi que moi, aux

intrigues de Ghompré, et me dit, sans autrement s'expliquer, qu'il pourrait bien y avoir du nouveau devant la fin de ce jour.

— C'est bien! — A demain! dit le conseiller en sortant.

Marie et son fils conversèrent ensemble bien avant dans la nuit, chacun d'eux s'ingéniant à combattre tout haut les inquiétudes que l'autre ne manifestait pas, à ne lui montrer en soi qu'espérance et foi dans l'avenir!

Et ils en venaient à faire pénétrer au-dedans cette conviction extérieure, comme ces rhéteurs qui finissent par se faire des dogmes de leurs thèses paradoxales.

Mais le cri de défiance d'une âme mise en garde par de longues épreuves dissipait bientôt chez Marie ce rassérénement factice, et retentissait par une communication magnétique dans le cœur de Paul, d'où s'en allaient graduellement l'heureuse mobilité et la verdeur de confiance du jeune âge.

M. de Ghompré était resté peu de temps dans

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la maison derrière la porte de laquelle Paul l'avait vu disparaître.

Il ne tarda pas à le rencontrer dans la rue solitaire, et, longeant les restes encore splendidcs de riiôtel du Petit-Bourbon, il reprit, de toute la vitesse de ses jambes, la route de son logis, situé rue Aubry-le-Boucher.

Et, chemin faisant, la fermentation de son cerveau faisait explosion au-dehors en paroles sans suite , en gestes précipités et bizarres; et parfois, il portait vivement la main à sa poitrine, comme pour s'assurer que son pourpoint gardait fidèlement quelque dépôt précieux.

Un souvenir vint rembrunir son front :

— Ces drôles, murmura-t-il, sont aussi indiscrets que les insectes maudits dont on leur a donné le nom, celui-ci surtout! Me venir demander chez M. Miron, étalant sous les lanternes des domestiques sa face impudente! Il m'a fait trembler un instant! trop de gens le connaissent dans Paris! je lui avais défendu de courir la ville sans se grimer en quelque manière î — Chien de métier I le diable m'en puisse débarrasser! — Pas encore, pourtant! pas avant que nous ayons cueilli et mis en sûreté la mois-

■^on par nous semée! la récolle viendra sous peu : Henriette sera nôtre en dedans peu de jours, j'espère, et dans quinze, peut-être, on proclamera à voix haute dans l'antichambre royale les secrets ensevelis maintenant dans des bouges ténébreux^ car ce qui vaudrait la corde pour le présent, vaudra pour lors pensions et charges en cour. — Hé ! hé ! c'est par les chemins couverts qu'on pénètre dans la citadelle de dame Fortune

Il s'arrêta court dans ses triomphantes pensées : il lui avait semblé entendre derrière lui , depuis quelques instans, un pas mesuré sur le sien.

Il regarda en arrière, un peu troublé; mais le personnage qu'il suspectait s'éloigna par une rue latérale, et l'intrigant retomba dans ses rêves hardis et avides.

Car il était ambitieux, cet homme : c'était la seule passion élevée de son âme; mais, au heu de rehausser à son niveau ses autres penchans, il l'avait ravalée jusqu'à eux.

Parfois son orgueil se soulevait contre les ignobles instrumens dont le contact l'entachait d'une lèpre honteuse. Il secouait avec dégoût

toutes ces fanges vivantes attachées à ses vôtenicns.

Avec quelle rage d'impatience il accusait alors la lenteur du temps, il allongeait ses doigts crispés vers la simarre de pourpre et d'hermine, les cordons hleus et les plaques de diamans qui devaient cacher un jour toutes ces souillures î

Ses vœux et ses espérances n'avaient point de frein a ses heures d'exaltation.

La fortune inouie de Jules Mazarin avait dilaté, sans horne ni mesure , l'ambition des hommes d'intrigue, comme fît dans notre siècle la fortune de Napoléon pour l'ambition des gens de guerre.

Le fils du pauvre horloger romain était parti de plus bas!

— Pourquoi pas? secria-t-il, arrivé mentalement de degrés en degrés a ce faîte suprême. . .

Un tremblement universel agita tous ses membres.

Une main lourde était tombée sur son épaule, et le clouait à la terre.

11 tourna lentement sa tête terrifiée, et se trouva face à face avec un visage noir et im-

mobile, qui attachait sur lui deux gros yeux fixes.

Il allait défaillir, quand une secousse l'arracha de sa première stupeur.

— Vos papiers ! gronda sourdement l'homme au masque.

Ghompré frémit de nouveau, mais non plus seulement de peur; et sa main se glissa dans son justaucorps, pour y chercher une réponse.

Mais l'autre comprit ce mouvement, et lui saisit le bras au moment où ses doigts froissaient le manche d'un poignard.

-—Ce n'est pas cela que je demande! reprit-il. 0

Chompré n'essaj'^a pas de résister : il avait vu la lame d'une dague au poing de cet adversaire, qui, désarmé, l'eût encore écrasé sous sa large carrure et ses bras rnusculeux.

— Les papiers qui vous ont été remis tout a l'heure par un espion arrivant de Saint-Germain !

— Quels papiers.'^ murmura Chompré. Je ne sais ce que vous voulez dire

— Peu m'en chaut! donnez toujours, et dépêchons!

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