II
r.O LE LIBELLISTE.
— Je n'en ai point! c'est une erreur... — Ah! Il se croyait sauvé.
Il avait aperçu, au coin d'une rue voisine, deux individus emmantelés.
Tout à coup il poussa un profond soupir : un rayon de la lune venait de lui montrer deux faces également couvertes de loups noirs.
Il tira de son sein une liasse assez mince, qu'il tendit à son ennemi.
— Vous me trichez ! — Vous en gardez , morbleu, et je veux mon compte.
Chompré fouilla dans sa poche, et lui montra, sans mot dire, le creux de sa main rempli d*or.
— Ce ne sont pas vos jetons, mais vos chiffons qu'il me faut.
Chompré livra le reste avec la résignation du désespoir.
L'autre alla rejoindre les deux témoins muets de l'opération, en lui criant :
— Bonne nuit, mon maître !
XVIIÏ*
Derba volant, Scvipia manent.
Là famille Miron est assise autour d'une table qu'on achève de desservir.
Un seul étranger rompt par sa présence le cercle domestique.
Mais ce n'est plus le jeune homme à la physionomie heureuse et prévenante , dont l'expansive gaîté savait épanouir les cœurs comme les visages.
Ceux-là sont resserrés, ceux-ci froids et tristes.
C'est le conseiller Chompré qui s'assied là, à la droite d'Henriette.
Mademoiselle Miron a sur les joues la pâleur mate et accidentelle de l'insomnie : ses paupières sont gonflées, et l'on ne retrouverait pas, dans le désordre des tresses brunes pendantes sur ses yeux et sur son cou, l'élégance harmonique qui préside habituellement à sa toilette.
Retombant sans cesse dans une mélancolique rêverie qu'elle s'efforce en vain de secouer, elle paraît à peine entendre les complimens prolixes et fleuris de son chevalier servant, et répond au hasard par un mouvement de tête sans regard et sans sourire, par un monosyllabe vide de sens déterminé.
Madame Miron n'a pas proféré un mot de tout le dîner; silence plus expressif que les paroles auxquelles il supplée, que la figure même dont il complète l'immobilité maussade.
Son œil ne quitte parfois la ligne droite que pour se reposer sur sa fille ; et l'expression de mauvaise humeur contenue qui ne cesse de s'y
VERBA VOLANT, SCRIPTA MAISENT. i55
peindre pourrait alors induire en erreur sii-r son objet quiconque intercepterait ces regards.
Babet s'est montrée digne par sa tranquillité de la faveur qu'on lui a octroyée de manger à table; grâce sans doute à la présence inaccoutumée de M. le conseiller.
Elle ne détourne guère la vue de ce nouveau venu, qui semble fort médiocrement de son goût, regarde de temps à autre sa sœur d'un air interdit, et se cache derrière sa serviette pour faire la moue au prétendant.
M. Miron seul étale une satisfaction plus apparente qu'effective;
Seul, disons-nous; car M. de Chompré luimême est soucieux, mal à Taise et songeur.
La veille au soir, il avait manifesté ses vœux à la mère d'Henriette, et sollicité son adhésion aux volontés de son époux.
Il avait obtenu pour réponse qu'on saurait bien empêcher qu Henriette fût contrainte en aucune manière; qu au demeurant, on la laissait libre d'agir à sa guise.
M. de Chompré ne se dissimulait pas les sentimens de sa future belle-mèr« à son égard : il avait rampé, s'était replié en tout sens autour
de son cœur sans pouvoir s'y ouvrir une issue, et leur aversion était devenue tout-à-fait réciproque, bien qu'habilement dissimulée de l'un des deux côtés.
Cette neutralité, si peu bienveillante qu'elle fût, était donc un succès négatif pour qui redoutait des hostilités ouvertes.
L'instant où il avait fallu subir les paroles d'amour de cet homme avait été cruel pour la jeune fille : sa poitrine se soulevait en élans brisés et refoulés en elle-même par la présence de son père.
Elle espérait, avait -elle enfin répliqué, après une lutte pénible, qu'on lui octroierait le temps et la liberté de décider de son propre sort.
Le prétendant s'était tenu pour satisfait , alors : d'où viennent à cette heure son geste inquiet , les mouvemens fréquens de son front et de ses lèvres ?
Ses discours coulent toujours fluides et nombreux; mais sa pensée en est souvent absente.
Est-ce la morne contenance des deux dames qui réagit sur lui du dehors, ou quelque autre motif plus alarmant encore l'agite-t-il au dedans ?
VERBA VOLANT, SCRIPTA MANEÎST. i5iî
Il était accouru dès le matin pour s'entretenir avec maître Miron; mais celui-ci venait seulement de rentrer au logis pour le dîner.
— Ah ça ! dit tout a coup le colonel avec sa brusque bonhomie, ce m*est avis que nous sommes tous gais comme le lendemain de Mardi-Gras. A commencer par vous, monsieur mon gendre ou peu s'en faut, n'étes-vous pas un bien malheureux homme pour vous refrogner amsi la mine? Je voudrais bien savoir pour six écus quel sujet vous peut mettre martel en tête ?
— Un grave sujet en vérité , répondit Chompré d'une voix émue. Une nécessité que je n ose exposer ! une demande que je n'ose faire, craignant d'être ou trop audacieux en la présentant, ou trop misérable en essuyant son rejet !
— Sortez ! Babet. — Eh ! parlez donc, morbleu! Après la demande que vous nous avez déjà faite, que diable pouvez- vous craindre de requérir de nous?
— Ah î mon respectable ami , votre généreux accueil ne m'aura profité en rien, si je me vois présentement repoussé! Mais vous m'ordonnez.
iJ6 LK LIBELLISTE.
de parler : j'obéirai ; j'irai au devant de ma destinée, quelle qu'elle soit!
Ce début qui annonçait une crise prochaine fixa Fattention errante d'Henriette. Elle écouta, les yeux baissés en terre, le sein palpitant.
— Je ne suis pas en sûreté dans Paris !
— Comment?
— Les séditieux, irrités de Topposition du parlement à leurs pernicieux desseins, ont résolu de se défaire des gens de bien qui leur font le plus d'obstacle : Ils veulent, ce semble, suppléer par le guet-apens à l'insuffisance de l'émeute. Des haines personnelles, dont les causes seraient mopportunes à rechercher ici, me désignent peut-être aux couteaux de certains , non moins que les haines civiles; bref, j'ai failli être assassiné hier à ma porte, et les meurtriers seront sans doute plus heureux une autre fois.
— Les scélérats! s'écria Miron. — Des haines personnelles!... Qui soupçonnez- vous, par ia mordieu ^
— Oh ! personne nominativement ! dit Chompré.
Henriette avait frissonné à l'imputation vaguement perfide échappée avec calcul de la
bouche du conseiller : au premier éloiinement succéda sur le visage de madame Miron un sourire d'incrédulité dédaigneuse.
— Des affaires d'importance m'appellent en outre hors de la capitale : il semble que tout me crie à la fois de m'en éloigner; mais, quand ce serait un avis du ciel, je ne lui prêterai pas Toreille. Qu'importent les intérêts de fortune, l'existence même! Je resterai sous le poignard; je quitterai tout soin de mon bien plutôt que de renoncer à celui que vous m'avez permis, l'entrée de cette maison, où se renferme tout
l'heur de ma vie, à moins Je trouve à
peine la force de poursuivre
Son accent était fort assuré en dépit de cette précaution oratoire.
— A moins 0 mademoiselle! c est à
toutes les généreuses qualités de votre Àvnr que j'en appelle en tremblant... à moins que vous ne daigniez recevoir auparavant mon nom, me livrer immédiatement cette main, dont la possession n'était pour moi qu un espoir lointain comme celui du ciel!
La douce et calme Henriette se leva impétueuse, effarée.
iJtt LE LIBELLISTE.
Lorsqu'elle s'était fait la violence de ne pas lui répondre par un non trop formel , la recherche du conseiller ne s^était présentée a son esprit que comme un péril éloigné; le temps, les événemens l'écarteraient sans doute : elle l'attendait, elle y comptait!
Mais ce n'est plus la menace du danger, c'est le danger lui-même qui est là, qui l'assiège sans trêve ni délai.
Point d'évasions, de subterfuges dilatoires : tout ce qui n'est pas refus serait consentement ; et le consentement, c'est la mort! pis que la mort !
Voila towtes les pensées qui éclatent ensemble dans son cri d'alarme.
— Non!... non!... c'est impossible!...
M. de Chompré se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis sa physionomie reprit à l'instant l'expression d'une respectueuse douleur.
— Ma témérité méritait cet arrêt cruel : permettez-moi néanmoins de ne le pas croire irrévocable. 0 monsieur Miron, me ferez- vous défaut en cette critique circonstance ?N'userezvous pas en ma faveur de votre puissante intercession ?
Le colonel était resté comme étourdi de la requête inattendue de son protégé.
Revenu à lui, il secoua la tête et la main, en homme qui se débarrasse d'une fatigante incertitude par une résolution désespérée.
— ^Allons! s*écria-t-il, en affaires , les plus courtes sont les meilleures. Sois raisonnable, mon enfant, et consens à en finir. Jamais! en style de jeune fille, veut dire : pas aujourd'hui, mais demain, est-il pas vrai ? D'ailleurs, je serais bien aise de te voir hors de Paris jusqu'à ce qu'il se fasse un peu plus tranquille !
— Hors de Paris! s'écria madame Miron, lâchant enfin la bonde au flot en courroux amoncelé dans sa poitrine. Vous voulez marier ma fille pour renvoyer hors de Paris, pour la mettre en sûreté parmi les chenapans de Lorraine, les malandrins de toutes couleurs, ou, qui pis est, parmi les coureuses de madame Anne î — Elle ne me quittera pas, j'en jure Dieu; et, quoi qu'il nous doive écheoir, nous le verrons venir ensemble. — Est-ce pas, ma fille?
Henriette, haletante, les sourcils froncés, les narines gonflées , se jeta , sans répondre , dans les bras de sa mère.
00 LE LIBELUSTE.
— Ma femme! — ma femme!... murmura le colonel d'un ton irrité, sans pouvoir faire sortir ni raisonnemens de son cerveau , ni paroles de sa bouche.
— Monsieur peut bien aller battre les chemins tout seul : on aura tout le temps de deviser d'autre chose au retour !
— Le temps! madame, s'écria Chompré. Qui peut compter sur le temps, en ce siècle de calamités? Quel avenir s'assure au-delà du mois, de la semaine? — Belle Henriette, ne me déniez pas le titre fortuné de votre époux, et je bénirai tous les coups par lesquels la destinée tentera de me faire expier cette gloire î
La jeune fille avait déjà surmonté la première violence de son émotion, et ce fut avec une dignité simple et ferme à la fois, qu'elle répliqua :
— Il n'était pas dans mon devoir de manifester une répugnance obstinée contre ce qui
paraissait l'objet des vœux de mon père : j'ai donc tâché de m'habituer à l'idée de suivre ses ordres, quels qu'ils fussent; mais je n'avais point prévu, et il n'a pu entrer dans sa pensée, que je dusse être ébranlée d'un choc aussi soudain. La nécessité d'une décision prompte et
sans appel, imposée par vous-même, monsieur, ne me donne sur mes véritables sentimens que de trop sûres lumières, sans m'éclairer sur le parti qu'il sied de prendre, et pourtant il ne m*est loisible de tarder davantage. — Vous le voyez, mon père, c'est moi que Ton interroge, il me faut répondre sans détour ; mais je ne le puis faire sans vous supplier de me pardonner toutes choses à l'avance î
11 se fit un moment de silence.
M. de Chompré s'agitait sur sa chaise, élevant vers Henriette des regards inquiets qui s'efforçaient d'être tendres et supplians.
M. Miron évitait ceux de sa fille, et demeurait taciturne, la lèvre inférieure débordant soucieusement sa compagne, et le talon battant le carreau.
— Que voulez-vous ? s écria-t-il brusquement en voyant le laquais de sa femme entr'ouvrir la porte. Qui vous a permis d'entrer?
— Monsieur, c'est quelqu'un qui souhaite vous entretenir pour affaire d'importance.
— Je n'ai le loisir présentement ! — Qu'on repasse plus tard! — Eh bien! sortirez-vous?
Il se promena un instant par la chambre, les bras croisés et la tête penchée.
Puis, il s'arrêta vis-à-vis d'Henriette...
— Encore vous ! maugrebieu !
Le valet se remontrait timidement a la porte.
— Monsieur, c'est que cela ne saurait se remettre.
Il s'approcha de Miron, en disant à demi voix :
— C'est quelqu'un de considérable ^ qui ne veut pas être nommé devant votre compagnie.
Miron haussa les épaules d'impatience.
— Restez, restez, dit-il à M. de Chompré, et attendez-moi tous.
Il appuya ces derniers mots d'un coup d'œil qui indiquait la crainte d'un dénoûment trop hâtif en son absence.
— 0 mademoiselle, s'écria Chompré, à mains jointes , mais d'une voix forte et pénétrante, daignez réfléchir avant que de me porter un coup qui blessera votre père en me donnant la mort.
Henriette tressaillit au toucher de cette corde sensible.
VERBA VOLANT, SCRlPTA MANENT. «5
Madame Miron voulait repartir, mais im regard de sa fille l'arrêta.
— Je m'expliquerai devant mon père , répondit-elle.
Elle quitta l'appartement, laissant le prétendant seul avec sa mère.
En entrant dans une chambre voisine, elle aperçut Babet le nez collé à la fenêtre, et regardant de tous ses yeux les croisées d'un corps de logis situé de l'autre côté d'une étroite cour.
L'enfant se retourna vivement.
— Ah ! . . . c'est toi , Henriette. Tu ne sais pas ? Mon cher père vient d'entrer dans la chambre rouge, là bas, avec... devine avec qui?
— Que m'importe?
' — Ouais, comme tu voudras ! — Va : tu en
serais trop fâchée, de ne pas le savoir! Avec
l'oncle de Paul!
— Pour sûr!...
— Oui, oui; je l'ai bien reconnu. — On ne les saurait voir, parce qu'ils ont fermé les rideaux; mais, écoute comme ils parlent haut!
Henriette se laissa tomber sur une chaise, saisie d'une violente palpitation.
(>>i LE LIBELLISTE.
Fuis elle ne put s'empêcher de suivre l'exemple de saisœur.
Les voix s'élevaient, s'abaissaient tour à tour.
— Tiens! qu'est-ce qu'ils font là?dit3abet. Ils ont allumé la chandelle en plein midi!
Henriette serra le bras de la petite avec une sorte d'effroi.
Une grande exclamation avait frappé ses oreilles.
Elle n'entendait plus rien.
Les voix reprire»t, mais moins distinctes, et s'éteignirent enfin tout-a-fait.
La porte de la rue s'ouvrit, et se referma bruyamment.
On monta rapidement l'escalier.
Henriette se sentit prête à défaillir ; c'était le pas de son père.
Il entra, pâle , les yeux en feu, le visage décomposé.
l\ tenait encore d'une main la lumière qui avait causé la surprise des deux jeunes filles : de l'autre, il saisit ie bras d'Henriette, et, sans lui dire un seul mot, il l'entraîna dans la salle k manger, où madame Miron et son prétendu
VERBA VOLATNT, SCRÏPTA MANENT. 68
gendre avaient prolongé bien malgré eux une heure entière un tète à tête assez désagréable pour tous deux.
Le colonel posa rudement son chandelier sur la table, et resta un instant les bras croisés , attachant sur Chompré un regard dont madame Miron s'efforça en vain de comprendre l'expression étrange.
— Pardieu, monsieur mon gendre, dit-il enfin,' je suis aise de vous tenir ici pour conférer avec vous touchant certaines pièces qui viennent de m'étre remises. Vous , qui êtes homme de bon conseil, vous m'aiderez, que je crois, à tirer au clair leurs mystères d état.
Chompré jeta un coup d'œil impossible à décrire sur les papiers qu'on lui présentait; mais ce fut à peine si ses traits reflétèrent quelque chose de ce qui se passa dans son âme.
— Des mystères d'état! — Voyons! — Quelques lignes insignifiantes ! — Une dame donnant des nouvelles de sa santé. — Point d'adresse
— - Voilà tout?
— Voilà tout !
— Vous vous trompez, dit Miron.
El il plaça la mince feuille en avant de la lumière.
Des caractères jaunâtres se dessinèrent dans l'intervalle des lignes.
-1.? — Je ne comprends point Tassemblage de ces lettres sans liaison, ni de ces mots bizarres.
— C'est que vous ne savez lire à la façon des hébrieux et des nécromans ! Entamez la lecture de droite à gauche, et de bas en haut, comme si vous vouliez chanter la messe noire : — Bien ! épelez à rebours !... — lié! cela vient-il à point présentement?
Les dents de Ghompré s'entre-choquèrent , ses coudes se serrèrent contre son corps; mais il ne perdit pas contenance.
Lisez haut, je vous prie, dit Miron.
Il obéit.
— (c S. E. est on ne peut plus satisfaite de votre zèle infatigable et des résultats de vos travaux. En continuant d'agir ainsi sur l'opinion publique, vous et vos collègues pourrez passer incessamment des paroles aux effets — N'épargnez rien pour dégoûter les gens de bien de tout ce qui s* est fait depuis quatre années : il faut que la bourgeoisie et le parlement même nous
TERBA VOLAÎST, SCRIPTA MANENT. 67
reviennent, sans conditions ; tous moyens sont licites pour toucher au but... »
— Cette lecture vous fatigue : vous êtes enroué, ce semble; laissons celte dépêche! — Vous ne pouvez me donner quelques lumières sur sa destination ?
— Moi ! non sans doute...
— Passons donc a la suivante. — C'est une traite de vingt-cinq mille livres tirée à vue sur le banquier lombard de son Eminence, le signor Luigi Piombo; le tout bien et dûment signé: Zongo Ondedei. — Vous ignorez également à qui s'adresse celle marque de la munificence du magnifique cardinal?
— Vous voyez ! le nom est en blanc !
— Je le vais donc remplir, moi ! s'écria Miron d'une voix tonnante. Mettez sous ma dictée : —- Au conseiller de Chom pré!
Madame Miron s'élait levée avec un cri d'horreur et de triomphe, et son regard impitoyable écrasait le prétendant.
— C'est une lâche imposture, balbutia Chompré, une infâme machination de mes ennemis et des vôtres î — Je ne connais pas ces lettres ; elles ne me concernent aucunement....
— Pas même celle-ci, reprit le colonel en déployant ime troisième missive.
(( Vos projets sont vus ici avec plaisir : le beau-père ne jouit pas d'une médiocre considération dans le public ; ce sera double bien que de nous l'acquérir et de l'enlever à la famille dangereuse qui vous faisait ombrage. »
— Donc, vous avez l'approbation des puissances, mon cher monsieur? — Vous êtes bien en Cour, trop bien pour nous , car les grandeurs ne sont le fait de petites gens de notre sorte! — - Vous pouvez aller palper les écus d'or du Mazarin, monsieur, mais ils ne feront litière avec ceux que j'ai honorablement acquis durant cinquante ans de probité !. . .
Tandis qu'il parle encore, ce n'est déjà plus sa voix ironique qui agite l'âme du conseiller, sous son extérieur immobile et contracté.
Deux inspirations soudaines s'y croisent et s'y débattent.
Persistera-t-il à nier ces pièces accusatrices, à les arguer de supposition? Saisira-t-il une audacieuse offensive?
Les inconvéniens des deux partis se groupent en masse devant son œil perçant.
Avec une promptitude et une force d'esprit dignes d'un plus noble emploi, il a choisi.
— Monsieur, reprend-il d'un ton accentué mais calme, je ne m'abaisserai pas à feindre plus longuement : oui, ces dépêches m'appartiennent; je tiens correspondance avec les ministres du roi, et je hâte de tous mes efforts la rentrée de Leurs Majestés dans la capitale du royaume....
— Ah ! il avoue! s'écrie madame Miron.
— Oui, madame, dût cet aveu m'envoyer à réchafaud! — Un seul chef demande explication : quelques mois suffiront. — Cet argent m'a été remis pour le service du roi! — Je rougirais de me justifier davantage. — Du demeurant, je m'en fais gloire. — Moi aussi, j'ai pris part aux illusions de la Fronde : les maux de l'Etat m'ont ouvert les yeux; je ne suis pas demeuré, comme tant d'autres, à mi-chemin du retour aux saines idées; j'ai eu le courage de remonter jusqu'au seul remède qui rendra la santé à la France, le rétablissement de l'autorité royale en son intégrité première. Mon crime est d'avoir pratiqué au péril de mes jours ce que vous avez pensé maintes fois en votre for intérieur (j'en suis as-r
y« LE LIBELLISTE.
sure), ce qu'il serait digne de vous de confesser hautement sous peu, à la face du public déjà ébranlé dans ses erreurs! Quelle gloire de déterminer par votre exemple une si heureuse révolution! La reconnaissance du roi, le....
— Serpent ! murmura la bonne dame étouffant de colère.
— M. Miron lui imposa silence du geste , et coupant la parole à l'habile orateur :
— Oui dà, voilà donc où nous en voulions^ venir! — Ah ! vous comptiez donc, pour ce que je ne suis point d'avis de laisser les faiseurs d émotions régir Paris à leur gré, me trouver tout disposé à me vendre au tyran, et à pactiser avec ses serviteurs ? — Vous avez mal compté, monsieur! — Moi et nombre d'autres amis du bien public nous ferons encore long-temps face à la fois au Mazarin et à M. le Prince.
— Vous périrez donc entre tous deux, et par l'un et l'autre!
— . Est-ce pronostic ou menace, s'il vous plaît , mon maîlre? — Si c'est menace, je vous baille
VERBA VOLANT, SGKIPTA MA^t.NT. 71
licence d'aller besogner à la mellre en œuvre : si c'est avis, recevez celui-ci en retour; ne remettez onc les pieds ici ni au parlement, si vous n'avez désir d'expérimenter ce qu'on réserve aux traîtres !
Pâle de frayeur et de rage, le petit homme s'élança vers la porte.
— Monsieur , cria-t-il d'un accent aigre comme le cri du pêne qu'il tourmentait entre ses doigts, vous vous souviendrez de mes dernières paroles.
— Je ne vous conseille point de mettre en oubli les miennes, répondit le colonel
— Embrassez-moi, mon mari, dit madame Miron avec un éclat de voix qui fit résonner la chambre : je ne vous reconnaissais plus, grâce auxmaléfices cleceSatan,mais je vousai retrouvé, pour le coup, et vous me semblez beau comme le jour des barricades !
— Eh bien, petite! dit Miron à Henriette en tendant gravement les joues a sa pétulante moitié, tu ne dis rien de tout cela ?
— 11 est parti ! murmura la jeune fille , respirant longuement, et les yeux pleins de larmes. Elle se jeta au cou de son père.
— Qu'est-ce? — On croirait que tu me trouves diantrement rude aux marieurs ! — Allons , prends patience, nous n'avons nul dessein de te condamner à mourir fille î
— Ainsi , tu n'as pu rencontrer ton oncle ? demanda Marie.
— ]^}on, répliqua Paul d'un air sombre , il était sorti dès le matin. Peu importe, au demeurant, car je n'ai pas grand'foi dans ses promesses.
— Pourquoi cela, mon ami ? — Pourquoi te complaire à repousser les espérances qui s'offrent à toi ? — Est-ce là reconnaître le zèle de ce digne vieillard?
— Je prise ses intentions comme elles le méritent , mais j'ai crainte qu'elles ne l'abusent sur son pouvoir. Je n'attendrai pas un jour de plus pour agir de moi-même.
— Et que feras-tu , cruel enfant? — Ecoute: on frappe! — C'est lui peut-être!
Paul se leva, et courut à la croisée avec une
vivacité qui démentait son découragement de tout à l'heure.
— Eh bien?
Le jeune homme ne répondit pas : il restait pétrifié comme si sa raison se fût refusée au témoignage de ses yeux.
— Je pense ouïr les pas de plusieurs personnes? dit Marie. — N'est-ce donc pas ton oncle?
— Henriette ! s'écria Paul, sans pouvoir proférer que ce seul mot.
— Comment, Henriette? répéta madame Martineau, dont la joie, la surprise, le doute, animèrent en un instant la physionomie languissante.
Elle s'était levée sans attendre la réponse de son fils hors de lui-même.
Ils n'avaient pas gagné la porte ni l'un ni l'autre, qu'elle s'ouvrit devant eux; et M. et madame Miron entrèrent avec Henriette sans s'être fait annoncer.
Madame Miron s'avança la tête haute, avec une majesté vraiment royale et triomphante.
La vive émotion qui colorait le visage d'Hen-
riette redoublait l'éclat humide et transparent de ses prunelles.
Paul ne l'avait jamais vue si charmante.
Elle ne lui lança qu'une œillade en passant, et se précipita dans les bras que lui tendait Marie.
Puis celle-ci, un bras autour du corps de la jeune fille, une main dans celles de madame Miron, reporta sur le colonel son regard encore étonné.
— Ah ! je ne l'espérais plus ! s'écria-t-elle enfin.
— Ceci est à mon intention, répondit le colonel; mais je vous demande quartier, madame. Il est contre les lois de la guerre de tirer sur une place qui se rend à discrétion; et, vous le voyez, je me viens remettre a la vôtre avec tout mon monde.
— J'en userai donc généreusement, repartit-elle avec un doux sourire.
— En ce cas, signons la paix, poursuivit Miron, en l'embrassant respectueusement. — Eh bien, enfans,que ne faites-vous de même, au lieu de vous entre-regarder comme deux
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ébahis? Te faut-il pousser par les épauleSyloi ?
Paul ne sortit de sa stupeur que pour s'élancer impétueusement vers Henriette, et la presser avec ivresse sur son sein.
Eperdu, ébloui, bouleversé, il n'avait compris qu'une seule chose dans ce brusque et surprenant changement de fortune:
C'est qu'on lui rendait Henriette, et que ce baiser était comme un gage sacré d'une possession qui ne lui serait plus ravie! —
— Mais, au nom du ciel, monsieur Miron, expliquez-moi ma disgrâce passée et mon bonheur présent ; car, en vérité, c'est à en perdre la tête î
— Bah ! bah! tu n'as pas grand'perte à faire de ce côté! — Ton oncle m'a mis au fait, voilà tout ! — Ce garnement dont je te croyais le complice, tu ne le connaissais que comme Tun des libérateurs d'Henriette! — Diantre soit de l'obligation! — Pour le reste, je te le pardonne! Laissons le passé, occupons-nous de fa venir; sur ce, je m'en vas chez M. le curé de Saint- Germain-fAuxerrois, acheter premiers et derniers bans pour en finir dans la huitaine : qu'en dit l'honorable compagnie?
Des cris de joie accueillirent la proposition : Henriette seule garda le silence ; mais ses yeux ne démentirent pas la bouche des autres.
— Mon Dieu , tu m'as donc entendue ! s'écria Marie, dans sa pieuse reconnaissance.
MX, ^( Beantovl
C'ÉTAIT à tort que Ton avait considéré Peny et les siens comme les premiers auteurs de Tassaut livré au Palais le ^5 juin.
Le récit d'une scène qui se passa ce jour-là sur le Pont-Neuf fera mieux comprendre la véritable cause de la direction imprimée à cette émeute.
Le ^5 juin, dès six heures du matin ^ la
poj3ulallon était en mouvement par la ville, échangeant de groupe en groupe des interrogations inquiètes.
L'on attendait d'importantes nouvelles du théâtre de la guerre, alors très rapproché de Paris.
Le duc de Lorraine, ce souverain dépossédé, qui faisait en grand le métier de condottiere ; et louait au plus offrant son armée vagabonde, venait d'arriver des Pays-Bas au secours des Princes.
Condé élait parti, avec toute la noblesse frondeuse, pour se mettre à la tête de ses propres troupes, sorties d'Etampes en dépit de M. de Turenne.
— - Il devait avoir opéré sa jonction avec le duc Charles, et l'on pensait apprendre à tout moment le résultat d'une bataille.
Tout à coup le désappointement , la colère, la consternation se peignirent sur tous les visages; une rumeur sourde , partie de la rive nord de la Seine, parcourut l'étendue du Pont-Neuf, et vint retentir dans la foule amoncelée sur le môle , aux alentours du cheval de bronze.
— Il n'y a point de bataille ! M. de Lorraine
a trahi ! — La Cour a payé sa retraite ! — Il s'en retourne au pays Wallon !
Ce bruit fatal fut bientôt confirmé de toutes parts; le noble routier, chose trop certaine! avait fait faire voUe-ffice à ses grandes compagnies, et se relirait, non pas comme il était venu, mais les mains pleines des dépouilles de nos campagnes.
Des cris d'indignation succédèrent au premier étonnement; et bientôt des voix animées et retentissantes exprimèrent énergiquement çà et là les senti mens du peuple, et ceux qu'on voulait inspirer au peuple.
— Voyez tous ces princes! ils n'ont ni foi, ni loi, ni bon Dieu; les païens qu'ils sont ! — C'est une race de Satan ! — Pourtant, M. le Prince. .. — Hem! M. le Prince! — M. de Lorraine n'est pas le seul qui porte a bon droit fécharpe jaune la couleur des traîtres! — On parle d'autres accommodemens que le sien! — On dit partout que M. le Prince a fait sa paix!... — Impossible!— Rien n'est plus sûr: M. de Turenne a reçu l'ordre de rie pas attaquer ses troupes ! — Le traité est fait! — Vous êtes de bonnes ffens
de ne le pas croire : estimiez-vous donc qu'il se battît pour Tavantage du pauvre monde, une fois le sien garanti! — N'en est-il pas toujours ainsi? quand les altesses en ont assez de part et d'autre^ elles s'accolent tout bellement, partagent le lopin, et nous remettent double bât sur le dos. — Nous sommes de grands innocens de nous esréner à leur profit, pour le gré qu'ils nous en ont! — A bas les princes! — Vive M. d'Orléans : c'est le fils du Diable à Quatre : il ne nous délaissera pas, lui! — Tout comme ses pareils ! c'est un prince aussi !
— Oui, c'est lin prince aussi ! s'écria une voix qui domina sur-le-champ toutes les autres. Vraidieu, c'est une grande folie au pauvre peuple que d'en requérir quelque bien : les exemples de nos pères devraient nous avoir appris que les sujets n'ont jamais meilleure justice que lorsqu'ils se la font eux-mêmes. — Cet aveuglement était bon du temps de nos pères; nous avons les yeux trop bien ouverts présentement pour ne pas voir que nous ne sommes sujets à personne par nature; il faut avoir recours au droit naturel.quand l'injustice est la seule règle
de ceux en faveur de qui nous avons renoncé à ce droit pour rétablissement d'une police "^^ — Il est temps que nous fassions nos affaires nous-mêmes, puisqu'on les fait de cette sorte ! — Plus de princes, de favoris ! — plus de rois!
Ces paroles hardies furent accueillies par une sorte de stupeur; puis des acclamations parr tielles leur répondirent.
— Par la mordieu, que voilà une sage pensée ! tonna une basse-taille de Stentor.
Nombre de regards indécis se tournèrent vers le soubassement de la statue, où venait de s'exhausser un homme grand et robuste, les pieds posés sur les épaules de fun des esclaves d'airain qui ornaient les quatre angles du piédestal.
— Peny! — C'est M. Peny ! cria-t-on. — Monsieur Peny, est-il vrai que M. le Prince nous trahisse ?
— Nous trahir! Est-ce qu'une Altesse Sérénissime doit fidélité à d'autres qu'à sa personne ?
* Toute cette harangue est extraite textuellement d'un des libelles alors en vogue.