‹ Le libelliste, 1651-1652Chapitre 12 sur 23 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

Une lonxnie ï)i^ioxi(\ne.

Ce jour-là, dès le matin, une terreur vague et universelle plane sur Paris comme une nuée d'orage.

Nul ne sait au juste ce qu'il doit espérer ou craindre. Tous les partis s'effraient les uns des autres, et celui-là même qui a chargé la mine, montre quelque appréhension de voir un rival

y mettre le feu pour la faire éclater à son détriment.

Il y a en effet un incompréhensible mélange, un amalgame inexpliquable dans les élémens de ce qui se prépare.

Certains quartiers sont presque déserts; dans d'autres, les rues sont combles, bien que tous ceux de leurs habitans qui appartiennent à la bourgeoisie se tiennent clos dans leurs logis, ou entrouvrent de temps en temps leurs croisées avec inquiétude.

Sur les principaux points de la capitale sont apparus presque avec l'aurore des rassemblemens d'abord peu nombreux.

Debout, les bras croisés sous fardent soleil, comme des ouvriers attendant qu on les loue, ils restent là, stationnaires et silencieux; ils grossissent lentement durant toute la matinée; des groupes d'éclairs jaillissent ça et là de leurs ran2:s: ils s'accroissent, ils s'accroissent toujours, ce ne sont plus des individus, ce sont des hordes entières qui les viennent joindre à grand bruit, les voilà qui couvrent enfin de leurs flots amoncelés ces places publiques

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où ils semblaient naguère perdus dans leur isolement.

Qui sont ces hommes? — Pour qui tiennent-ils? — Les différences tranchées et radicales qu'on peut remarquer entre eux permettent difficilement de les croire réunis dans un seul et même but!

Entre ces bandes de forts des halles , de tanneurs, de mariniers, qui circulent d'un air menaçant le long des quais, entre ces figures populaires, irritées, mais franches et tout d'une pièce, se faufilent des physionomies louches et torves, slygmatisées par les habitudes infâmes de l'espionnage.

Plus loin, ces têtes à moustaches, entées sur des corps droits et robustes, à l'attitude un peu raide, aux bras militairement appuyés sur leurs bâtons ou sur leurs piques, semblent peu d'accord avec les pourpoints de hasard et les chausses en guenilles de ceux qui les portent; accoutrement plus convenable pour les sales argotiers qui fourmillent près d'eux, déjà gorgés de vin par le commandeur de saint Simon, et autres agens subalternes des princes.

Dans les interstices de ces masses profondes, II. ifi

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se glissent en tous sens des personn.Tges lestes et affairés, jetant quelques mots dans l'oreille de ces gaillards aux vigoureux poumons qui remplissent dans chaque attroupement le rôle du bélier conducteur.

Un homme , dont la face joviale et rubiconde eût mieux figuré dans une partie fine au cabaret de Renard que parmi les apprêts d'une émeute, déploie surtout une activité plus méritoire chez lui que chez tout autre.

La sueur lui tombe du front au mouvement qu'il se donne pour scruter tous les groupes, recueillir toutes les rumeurs, toutes les paroles : sa vue et son ouïe s'y fatiguent à l'envi.

Il quitte la place Dauphine en se frottant les mains, laissant derrière lui quelques centaines d'individus de la lie du peuple crier à plein gosier : vivent les princes!

Puis il s'approche d'un autre noyau formé sur le môle du Pont-Neuf, gens aux visages sombres et déterminés, aux vétemens pauvres pour la plupart, mais dont la pauvreté n'a rien de l'ignoble et crapuleuse misère de leurs voisins, et dont les armes sont nettes et luisantes.

Il tourne autour de cette troupe, en la flai-

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rant pour ainsi dire, comme fait le chien de chasse pour reconnaître les amis de son maître; et, satisfait sans doute du résultat de l'examen, il accoste quelques-uns des membres du rassemblement :

— Hé donc! mes amis! dit-il, comme vous voilà bien en point! Vous m'avez l'air tout disposés à faire merveille pour le service de M. le Prince!

— De M. le Prince ! répéta quelqu'un de la bande avec un ricanement sourd. Hein? qu'en dis-tu, Landry?

— Oui , oui , sois tranquille, nous allons besogner pour ton prince ! répondit celui-ci de même.

Un murmure ironique courut dans la foule, et s'éteignit brusquement devant un chut impérieux.

Le questionneur les regarda d'un œil ébahi, et s'éloigna sans en demander davantage : il ne poussa pas plus loin ses explorations, et prit en toute hâte le chemin du Luxembourg,

Il y avait beaucoup de monde et de remuement dans la cour de ce palais; les gardes de Monsieur étaient sous les armes; bon

nombre (le gentilshommes se promenaient à côté de leurs chevaux sellés et bridés, et Ton attelait le caresse du duc d'Orléans.

Le vicomte d'Autel, capitaine des gardes de Monsieur, introduisit le nouveau venu jusque dans le cabinet des livres de son Altesse , où elle se tenait avec M. le Prince, Mademoiselle, le duc de Beaufort, et quelques autres des coryphées du parti.

— Eh bien, Marigny? dit vivement Condé, tout s'apprête au mieux , est-il pas vrai?

— Oui, en apparence. Monseigneur ; mais au fond, je crains qu'il ne se brasse des choses qui ne seraient pas pour le mieux I — Si j'osais donner un avis à Votre Altesse, ce serait de se méfier de ce Saint-André et des siens : ces gens-là jouent un jeu double, quoiqu'on ne puisse trop dire pour le compte de qui.

Et il conta son aventure :

— C'est assez clair! s'écria le timide Gaston. On en veut à nos jours, et à ceux de M. le Prince. Je n'irai point à l'assemblée de l'Hôtelde- Ville. — Qu'on dételé les chevaux ! — Je ne me mettrai point sous le couteau. — Je ne veux pas que vous y alliez non plus, mon cousin !

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^ — Je ne puis reculer pour une oinbrc' de danger, repartit Condé d'un ton moins ferme que ses paroles. — • Reculer! devant qui?

— Si vous refusez de m 'écouter , je monte en voiture, mais ce sera pour quitter Paris, pour me retirer à Limours. — Il n'est pas question de point d'honneur en pareille occurrence.

— De fait, reprit Condé assez ébranlé, voici une lettre que M. de Rohan m'écrit du lit où le retiennent ses blessures, et qm est tout~a-fait dans le même sens. Il prétend que Saint-André nous trahit, ou nous trahira : c'est une vieille affaire où nous avons vu de près le pèlerin qui lui donne cette pensée.

— Eh bien! s'écria Monsieur triomphant.

— Pourtant, dit Mademoiselle, toute rouge de la honte que lui causait la lâcheté de son père, si belle occasion perdue ne se retrouvera jamais !

— Plutôt que de la laisser perdre, j'irais mon grand chemin tout seul, cria Beaufort.

Monsieur regarda sa fille avec colère.

— Différons notre départ, «dit M. le Prince, nous verrons à nous décider suivant la conduite que tiendra la multitude.

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— Dans tous les cas, repartit Monsieur se radoucissant un peu sur la proposition d'un délai, dans tous les cas, il faut changer nos dispositions premières; et, si nous avons la témérité d'aller a THôtel -de-Ville, ne pas y ajouter celle de demeurer dans la salle pendant le dénoûment de la pièce.

— Adopté, s'écria Condé; j'enverrai de nouveaux ordres à Bourgogne. Quoi qu'il y ait sous jeu, les Mazarins de l'assemblée pâtiront de l'afFaire ! Jamais exécution de conséquence n'avait assemblé en Grève plus * grande foule que celle qui s'entassait sur la place, le long du revêtement du quai, aux fenêtres, et sous ces colonnes qui donnaient alors aux édifices voisins du palais communal un aspect analogue à celui de l'ancienne Maison-aux-Piliers , avant qu'elle eût été remplacée par rHôtel-de-Ville de Pierre Lescot.

Mais cette foule était là comme actrice et non comme spectatrice , et ce n'étaient pas les ma^ gistrats du Châtelet qui devaient donner le signal du terrible drame.

Les députés des compagnies souveraines, des

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seize quartiers de Paris , des six corps de métiers , des communautés ecclésiastiques , les colonels quarteniers, les échevins et conseillers de la ville, les curés des paroisses délibèrent depuis plusieurs heures, sous la présidence du prévôt des marchands et du gouverneur de Paris, tandis que le vent leur apporte par intervalles les rumeurs du dehors, à travei's les croisées ouvertes de l'Hôtel -de-Ville,

Les bandes de soldats déguisés, et celle que Marigny a malencontreusement abordée, grossies par des renforts considérables , sont maintenant établies sur la Grève , au centre des masses populaires.

Saint-André est installé avec son fils, plusieurs de ses amis et des officiers du régiment de Bourgogne, dans une maison, derrière la croix de pierre érigée en face de l'Hôtel-cle-Ville.

Il parait livré à une vive impatience, et sort fréquemment pour pousser des reconnaissances jusqu'à la rivière.

— Rien encore, murmure-t-il, et l'horloge de la ville marque cinq heures ? — Qu'est-ce que cela veut dire? Les princes auraient-ils

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changé de dessein , et s'aviseraient-ils de ne

pas venir? — C'est impossible! Mais si cela

traîne jusqu'au soir, il y aura des accidens effroyables dans cette bagarre !

Un officier des gardes de Monsieur arriva enfin du pont Notre-Dame, et vint parler à l'oreille d'un homme vêtu en bourgeois, qui se tenait près la croix de la Grève.

Celui-ci fit part des instructions qu'il venait de recevoir à quelques-uns de ses voisins; et on les vit courir dans les rangs bien alignés de certaine partie des rassemblemens , et parler avec vivacité à chaque serre-file.

— Eh bien ! quelles nouvelles, monsieur le Major? vint demander Saint-André.

— Messieurs les princes sont en chemin; ils vont être ici dans dix minutes.

En effet, un grand bruit de chevaux ne tarda pas à se faire entendre, et le carosse du duc d'Orléans déboucha sur la place, flanqaé de plus de trois cents gentilshommes bien montés, sans y comprendre les gardes de Son Altesse.

Ce cortège d'honneur, qui pouvait passer

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pour une redoutable escorte de sûreté , s'ouvrit en une double baie pour laisser avancer le carosse jusqu'aux degrés de riIôtel-de-Ville , occupés par une compagnie de la garde bourgeoise.

Les princes, salués par de longues clameurs, mirent pied à terre, et disparurent sous le vestibule.

A l instant où l'on avait aperçu Condé, Paul avait porté la main sur ses pistolets avec un cri de rage; mais Saint-André comprima ce mouvement d'un regard.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit , enfant ! ditil d'une voix brève et sévère. Attention : voici l'instant critique. Si les princes obtiennent l'arrêt d'union ( ce qu'il plaise à Dieu ! ) , tout sera dit pour ce soir; si l'assemblée le refuse, le peuple le demandera de façon à ne pas essuyer un second refus; en qualité de ses fondés de pouvoir, nous irons clore la délibération en ordonnant aux députés qui ne voudront pas revenir sur leur avis, de vider la place. — Avançons ! avançons !

Ils s'approchèrent de l'Hôtel- de-Ville , aux fe-

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nctres duquel se penchaient plusieurs gentilshommes de la suite des princes.

— Tenez-nous au courant de ce qui se passe là-dedans! leur cria le major de Bourgogne.

— Faites donc taire vos braillards !

— Ecoutez ! écoutez !

— M. d'Orléans prend la parole. — 11 remercie la ville du passage donné aux troupes avanthier. — Il offre ses services et ceux de M. le Prince à la ville et au parlement.

— Ecoutez! écoutez!

— Le père Broussel propose l'union avec les Princes : plusieurs le soutiennent...

— Noël ! — Noël! — L'union ! — L'union ! ' rugirent dix mille voix.

Le silence ne se rétablit qu'après plus d'un quart d'heure, pour ouïr la réponse des officieux narrateurs aux cris élancés de toutes parts : — Est-ce fini ? — Est-ce conclu ?

— Non : le procureur de la ville a commencé une harangue qui a l'air de vouloir durer jusqu'à demain. — Ah ! il propose de députer vers le roi pour le supplier de rentrer dans Paris sans le cardinal Mazarin.

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— Parle-t-il d'union?

— • 11 n'en a point parlé.

L agitation alla croissant, surtout lorsqu'on" sut que la discussion était engagée sur les conclusions du procureur de la ville : seulement on pouvait remarquer, immobiles comme des bancs de sable au milieu d*une mer en courroux, plusieurs lignes d'hommes qui semblaient là plutôt par devoir que par rentraînement de passions violentes.

Tout à coup un mouvement extraordinaire s'opéra dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville ; les gentilshommes quittèrent précipitamment les croisées, et, quelques ihsians après, M. le Prince apparut sur le perron.

— Qu'est ceci? dit Saint-André. Viendrait-il en appeler directement au peuple? Tant mieux! c'est une faute pour lui, et un succès pour nous!

— Camarades , cria Condé de toute la force de ses poumons après avoir réclamé le silence du geste, ces gens-là ne nous veulent servir en rien : ce sont des Mazarins! Faites-en ce que vous voudrez I

Ces paroles retentirent comme un infernal appel d'une extrémilé à l'aulre de la place, et

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furent accueillies par une clameur immense.

Saint-Ai^dré s'était élancé à travers les chevaux des gardes de Monsieur, et, parvenu à quelques pas du prince, comme il allait franchir le marche-pied ducarosse :

— ' Monseigneur, lui cria-t-il d'une voix éclatante , ce n'est pas là ce dont nous étions convenus !

Condé ne parut pas l'entendre , et se jeta dans la voiture, à côté du duc d'Orléans; puis le carosse partit au galop avec l'escorte.

Mais le cortège des princes ne les suivit pas tout entier : bon nombre de seigneurs avaient mis pied à terre et s'étaient postés dans les maisons voisines pour assister à la tragédie qui s'allait représenter à leur bénéfice.

Au cri de garde à vous ! des centaines de mousquets s'alignèrent soudain au-dessus de la foule. Depuis plus d'une heure, on voyait arriver sans cesse de la rue de la Vannerie, et s'éparpiller dans la multitude, des faisceaux d armes et des paquets de charges ou de cartouches.

A peine Saint- André avait-il rejoint les siens, que plusieurs coups de fusils retentirent à trente

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pas de lui; à ce signal éclatèrent les rouleniens prolongés d'un violent feu de peloton.

Cétaient les soldats déguisés qui le dirigeaient contre les fenêtres de rHôtel-de-Yille et contre le poste qui protégeait rassemblée.

La multitude se rua en avant d'une seule impulsion. Saint-André et Paul furent entraînés par leurs propres compagnons contre le faible détachement bourgeois qui gardait l'arcade Saint-Jean.

Culbutés et dispersés au premier choc, les gardes bourgeois laissèrent le passage libre aux vainqueurs, et ceux-ci établirent leurs communications avec les attroupemens armés qui prenaient l'Hôtel-de-Ville à revers.

Saint-André repassa l'arcade. La compagnie placée sur les degrés de l'Hôtel-de-Ville, après quelques décharges, avait cherché un refuge à fintérieur, en fermant les portes massives de l'édifice devant les assaillans.

La grêle de balles, qui mettait en poudre tous ses vitraux et criblait sa façade, demeura quelque temps sans réponse; on vit fumer des torches dans les rangs des assiégeans, et ils s avancèrent avec des hurlemens vers les portes.

Mais alors des canons de mousquets s'allongèrent de chaque croisée, et il en partit un feu trop bien nourri pour qu'on pût l'attribuer uniquement h une poignée de gardes bourgeois : la partie la plus énergique de l'assemblée avait sans doute trouvé dans l'Hôtel-de-Ville même les moyens d'aider efficacement ses défenseurs.

Les assaillans reculèrent , laissant plus d'un cadavre au pied du grand-perron, et la fusillade reprit avec fureur des deux parts.

Saint-André frémissait d'effroi , en vovant tomber des gens blessés à mort à trois pas de son fils.

La possibilité de ce combat acharné ne s'était pas même présentée a son esprit : il avait été arrêté que, si les notables se montraient indociles aux voeux des princes, le peuple pénétrerait dans l'Hôtel-de-Ville, et les contraindrait h changer de résolutions. La force irrésistible de la masse mise en mouvement et la présence des princes devaient nécessairement annihiler toute résistance sérieuse.

Il n'en avait point été ainsi, les princes ayant préféré mettre leurs personnes en sûreté, sauf à faire verser des flots de sang pour leur cause.

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