IL
compagnon, ma force, mon courage, depuis que j'ai le sentiment de mon existence, il n'était donc point une illusion; lui seul, il était réel, et me «ardait un asile chéri où se devaient oublier tous les chagrins de ma courte carrière. — Tu m'as sauvé de moi-même pendant ces mauvais jours ; tu fais plus , tu te donnes à moi pour m'avoir toujours, comme un ange, sous tes ailes ! Sois donc mon guide, mon amie, ma souveraine; fais de ma vie ce que tu voudras, car elle t'appartient, et tu en es la seule et unique maîtresse !
— Bien vrai ?
— En peux-tu douter ? Est-il rien au monde qui me puisse disputer à toi ? Comment auraisje un vouloir, une pensée étrangers aux tiens, si je te possède? — Va! nous nous renfermerons dans notre solitude ignorée : nous laisserons passer les ouragans qui grondent au-dehors, et nous serons heureux, bien heureux! — ^ N'es-tu pas à moi pour jamais?
Des pleurs de tendresse roulèrent dans les yeux d'Henriette.
NAUFRAGE AU PORT. i'M
— 0 ma belle adorée , tous mes pressentimens sont partis! Oh! comme l'avenir est lumineux et pur maintenant ! Ce temps d'épreuve expire enfin ! A nous s'ouvre celui d'une félicité sans bornes !
En ce moment le bruit d'une altercation qui avait lieu dans l'antichambre arriva juscne dans la ruelle.
— Il est inutile que vous alliez plus loin, vous ne pouvez
— C'est utile et même nécessaire, attendu qu'il faut que je parle à M. Miron.
— Vous ne lui parlerez pas !
— La raison , s'il vous plaît !
— L'on est assem.blé pour le contrat de Mademoiselle.
— C'est justement pour cela que je viens, répondit-on avec insolence.
— Vous n'êtes pourtant pas le notaire?
— Non , je ne suis pas le notaire, répliqua l'autre voix en ricanant.
Miron se leva impatienté, et passa dans le vestibule.
— Qu'y a-t-il pour votre service? dit-il brus-
quement en apercevant un homme qui lui était tout-à-falt inconnu.
— C'est moi qui viens pour le vôtre, et vos gens me rabrouent de façon fort incongrue.
— Voyons ! — Au fait , je vous prie.
— Le fait n a pas besoin d'entrer dans tant d'oreilles , repartit l'étranger en désignant du coin de l'œil les domestiques qui l'examinaient avec curiosité.
— Venez donc !
Miron l'emmena dans son cabinet, et lui fit signe de s'asseoir.
— Trop d'honneur ! dit l'autre d'un air effronté. Ce n'est pas la peine. — C'est seulement
pour. . . pour vous bailler un avis sur — Vous
allez marier votre demoiselle?
Un certain embarras perçait à travers son assurance.
— Eh bien?
— Quand on contracte ainsi alliance avec une famille.... on est bien aise de se connaître à fond les uns les autres. — Bref, j'ai cru vous faire plaisir en remettant entre vos mains ce
petit document sur la parenté de M. votre gendre.
— Qu'est-ce que cela ?
— Une lettre dont un de mes amis m'avait autrefois chargé, et qui est demeurée entre mes mains, à cause de l'absence de la personne à qui elle s'adressait....
— Une lettre à madame Constance de Pommereuil, la sœur de madame Martineau ! s'écria Miron en considérant la suscription. Cela ne me regarde pas !
— Oh ! que si fait! Lisez toujours.
Quelques mots sur lesquels tomba l'œil du
colonel le frapj)èrent si vivement, qu'il fut entraîné a continuer d'un bout à l'autre par un mouvement plus rapide que toute réflexion.
C'étaient d'abord les effusions d'un amour malheureux , les gémissemens exhalés du cœur brisé d'un proscrit; puis Von déplorait les douleurs de l'exil qu'avait ravivées l'aspect momentané de deux êtres chéris , entrevue achetée par mille dangers.
C'était là que s'était arrêtée l'attention du colonel.
« Notre enfant! poursuivait-on; ah! je l'ai toujours devant les yeux maintenant, l'innocente créature! Mais ce souvenir n'est point un baume pour moi. Il ne me connaît point; il ne m'a point souri en me voyant! Un autre a ses caresses, a ce nom de père que j'envie presque autant que celui de ton époux! — Et vivre, souffrir, mourir ainsi, séparés tous trois-, pour toujours séparés! — Quand je mourrai, tu ne pourras même lui dire : Enfant , tu n'as plus de père I ... »
Miron contemplait tour à tour avec stupéfaction la missive et le messager.
— M'apprendrez-vous ce que signifie ce galimathias de pères, d'époux et d'enfant? — Madame de Pommereuil était déjà veuve à la date de cette lettre , et n'a jamais été mère î
— Il est vrai, mais il ne faut pas plus juger la lettre sur l'adresse que le moine sur 1 habit. Madame de Pommereuil devait recevoir le poulet par procuration ; elle servait d'intermédiaire officieuse à la correspondance.
— Près de qui? dit Miron d'une voix émue.
— Près de N'allez pas vous fâcher: je
n'en peux mais, pour moi !
— Parleras-tu? Mon sang bout dans mes veines !
— Près de quelqu'un qui lui était on ne peut plus proche! La vraie mère
Et il fit deux pas vers la porte.
— La vraie mère, c'est madame Martineau; et l'enfant, c'est M. Paul, votre gendre!
— Coquin !
Miron se précipita sur lui, et le saisit au collet avec violence.
— Tout beau ! Ne m'étranglez pas pour vous avoir rendu un bon office î
— Tu mens, scélérat.
— Non, je vous le jure sur mon âme, si j'en ai une I
Miron le lâcha, et vacilla un instant sur luimême comme si un éblouissement eût troublé sa vue ; puis il s'écria :
— Non; c'est impossible! — Tu ne t'en iras pas ainsi! poursuivit-il hors de lui.
— Que voulez-vous encore? le nom du père!
— Le nom du père ! — Oui , tu le diras , mais devant tous , si tu l'oses !
— Devant tous î — Devant Paul! — J'oserai; mais promettez-moi au moins que je remporterai ma peau, comme je l'ai apportée
Armé d'une force surnaturelle , Miron l'entraîna sans l'entendre.
L'entretien interrompu par la sortie du colonel s'était renoué; les deux amans étaient remontés dans le ciel d'où les avait précipités cette courte interruption....
Tout à coupla porte s'ouvre avec fracas; Miron reparaît le visage altéré, pâle, et traînant après lui un homme plus pâle encore;
Et, le faisant passer devant lui d'un tour de main , il le jetterudement au milieu de la rnelle, en lui o/iant :
— A présent , tu peux parler !
Une rumeur d'étonnement et d'effroi courut dans l'alcove; Paul ressauta sur sa chaise, et se leva de son haut.
Il avait reconnu l'étranger au sourire d'infernale méchanceté qui entrouvrait ses lèvres blêmes.
— Vous m^êtes garant de toutes choses? dit Canto il Miron en s'écartant du jeune homme.
— Oui , sur ma foi!
— Je demande bien pardon à l'honorable compagnie : ce que j*en fais n'est que par zèle pour la justice; il est équitable que chacun reprenne son nom , et laisse celui des autres
Marie tressaillit, laissa tomber ses mains sur ses genoux, leva la tête et l'envisagea d'un œil fixe.
— Vous pensez donner votre fille au fils d'un procureur défunt : vous faites erreur; c'est à celui d'un libelliste vivant.,..
Un cri perçant partit d'auprès de lui.
— De Geoffroy Saint-André ! acheva-t-il. — J'ai obéi à vos ordres , que je crois , monsieur Miron ! Bonsoir !
Il n'eut pas le temps de gagner la porte.
Les armes du colonel étaient appendues dans un coin de l'alcove.
Paul fit un bond de côté, arracha une dague de sa gaîne,se lança en avant avec l'agilité d'une panthère, et , renversant le colonel qui se trouvait
sur son passage, il alla tomber sur l'espion , la lame nue en avant.
Canto détourna la tête comme la pointe était à six pouces de sa gorge, et le coup fit voler en éclats les vitraux d'une verrière.
La force du choc fut telle qu'ils perdirent l'équilibre tous deux; Paul se retrouva en un instant le genou sur la poitrine de son ennemi , et le bras droit libre.
— A mort, rugit-il, infâme calomniateur ! Et il leva le bras.
— Ne le tue pas, gémit une voix défaillante. — Mon fils, ne le tue pas! — Car il a dit vrai!...
— Il a dit vrai! répéta d'un accent terrible le vieux conseiller Martineau, immobile depuis le commencement de cette scène.
Marie s'était évanouie dans les bras d'Henriette atterrée.
La dague s'échappa des mains de Paul, et roula a terre.
Le jeune homme abandonna son adversaire, fit quelques pas en chancelant , et s'adossa au lambris, stupide et insensible comme s'il eût vu la foudre rebondir à ses pieds.
M.Miron elsa femme s'enlre-regardaient d'un air d'étourdisscment et de consternation impossible à décrire.
Le vieux conseiller se cachait le visage de ses mains.
L'espion s'était relevé ; il jeta sur ce tableau un coup d'œil de satisfaction féroce, puis il s'enfuit.
ffa Ilit)ilatt0n»
.Paul ramena chez elle sa malheureuse mère, sans qu'ils échangeassent un seul mot pendant la route.
Mais lorsqu'il l'eut conduite ou plutôt portée dans sa chambre, et qu'il s avança vers la porte en silence, elle retrouva la force de s'élancer après lui, et de s'attacher à son bras en s'écriant d'une voix déchirante :
— OÙ vas-lu ?
Il ne répondit pas, mais il retourna vers elle ses yeux oii ceux de Marie cherchaient à lire avec angoisse.
Elle n'y vit sans doute pas la confirmation de ridée affreuse qui l'avait saisie, car elle quitta le bras dont elle s'était emparée, et se tut.
Paul sentit son cœur prêt à se briser, et il la serra contre sa poitrine.
Les prunelles de Marie se dilatèrent, ses lèvres sVntr'ouvrirent, puis elle fondit en larmes.
— Mon enfant, murmura-t-elle, lu me pardonnes donc !,.. toi !
— Ma mère !... s'écria-t-il en redoublant sa douloureuse étreinte.
— Ecoute î Ecoute ! — Tu dois tout savoir... Mais ses forces la trahirent, elle ne put en
dire davantage...
Il la replaça sur un siège et sortit.
La crainte terrible qu'elle avait un instant conçue s'est évanouie; elle ne doute pas du lieu où il dirige ses pas , quoique sa parole ait expiré dans sa bouche au moment de s'en assurer.
Et pourtant il lui semble qu'un abîme vient
de s'ouvrir entre elle et son fils, un abîme où il va disparaître pour toujours !...
Paul se dirigea en courant vers le Pont-Neuf.
Parvenu hors d'haleine au-delà du môle et du cheval de bronze, il s'arrêta pour respirer, et s'accouda sur un parapet.
Le soir n'avait point amené de fraîcheur avec lui : l'air était chaud et lourd ; entre les masses obscures de la cité et des deux rives dormait le fleuve mélangé de lumières et de ténèbres.
Par-delà l'ombre noire et colossale de la tour de Nesle, la lune, qui se lève sur ses créneaux , jette son miroir luisant au cours du fleuve , presque sous les pieds du jeune homme; sur sa tête deux effraies entre-croisent les grandes ellipses de leur vol, en chevrotant leur plainte aiguë.
. La pesanteur de l'atmosphère , la continuité de ces cris fatigans et higubres, la contemplation prolongée de cette étendue d'eau immobile qu'il voit blanchir de place en place à perle de vue, irritent ses nerfs et lui causent un étrange vertige.
La nappe d'argent, qui se déploie jusqu'à la pile du pont la plus proche, attire et fascine
sa vue. On dirait que celte surface polie l'invite à plonger sa tête brûlante dans l'humide asile qu'elle recouvre, qu elle déroule ses plis pour lui oflrir un brillant linceul !
Il s'arracha d'un violent effort à cette rêverie aussi perfide que la somnolence qu'inspire le mancenillier, et reprit sa course vers l'autre bord de la Seiiie....
Tousses membres tremblaient, ses jambes pliaient sous lui, tandis quil montait lentement l'escalier de la rue Hautefeuille.
Un homme qui descendait le coudoya sur les premières marches.
— Vive Dieu! s'écria-t-il, c'est vous, monsieur Paul! ^- Vous voilà donc des nôtres!
Paul se retourna : c'était l'imprimeur Landry. Il le regarda vaguement.
— Suffit ! suffit ! reprit l'autre. On va vous mettre au fait, là-haut ! — C'est beau tout de même, pour un marié!
Paul frémit, et s'élança impétueusement vers la porte de Saint-André.
Il pressa le pêne d'une main convulsive, et se trouva face à face avec celui qu'il venait chercher.
Il s'arrêta, en proie à mille mouvemens tumultueux, où dominait une impression indéfinissable.
Son esprit eût été moins troublé si une brusque révélation lui eût montré dans un inconnu l'auteur de ses jours, mais il se refuse à l'identité de l'ami avec le père; il semble que ce changement extraordinaire de position lui révèle un autre homme dans cet homme si bien connu.
La voix de Saint-André dissipa ce chaos de sensations confuses.
— Vous ici ! dit-il après avoir contemplé avec surprise le jeune homme pâle et immobile. Vous ici ce soir, mon ami !
— Ne me donnez plus ce titre, murmura Paul , car j'ai droit à un autre.
- — Mon fils, répliqua Saint- André en lui tendant la main.
— Votre fils! s'écria Paul d'une voix éclatante. C'est vous qui l'avez dit !
Saint-André ne répondit pas , mais il pencha la moitié du corps en avant , attachant ses yeux élargis sur ceux du jeune homme.
— Oui , vous m'avez bien nommé, car je suis votre fils, mon père !
IL i4
210 LE LIBELLISTK.
Le Libelliste se précipita vers lui, et, lui serrant les deux mains entre ses doigts de fer :
— Qui te l'a dit? s'écria-t-il.
— Ma mère!
— Marie! — Dieu ! — Elle est donc sur son lit de mort !
— Non! — Mais que Dieu détourne ce présage! Que le ciel me la conserve, car je n'ai plus qu'elle et vous ! — Henriette est perdue pour moi sans retour !
— Henriette est perdue pour toi !... Tu connais le sang dont tu sors ! Mais tout cela n'est
point un rêve? Ta mère a livré le secret de ta naissance? —
— Elle l'a proclamé devant les deux familles assemblées pour signer notre union —
— Grand Dieu!
— A l'instant où j'allais tuer l'homme qui le premier l'avait révélé à mon beau-père!
— Un homme ! . . . . Et qui donc ?
— L'espion!
— Ah ! malédiction sur moi pour l'avoir laissé sortir vivant d'ici', quand il était sous ma main ! Je l'avais bien dit, que nous en aurions quelque amer repentir ! i
Ils demeurèrent quelques momens absorbés clans leurs jiensées.
— Ainsi , la voilà déshonorée ! murmura le Libelliste. Voilà le prix de tant de vertus et de souffrances! — Car tu aj3prendras plus tard cette histoire de douleurs, mais non pas de crime : tu sauras que tu n'as pas à rougir de ta mère! — Marie, cet ange de résignation et de pureté! — Oh ! voir l'opprobre sur elle, le malheur sur toi !
Ses yeux étincelèrent ; il frappa violemment le carreau du pied, et s'écria d'un accent terrible :
— ^^Les grands ! Encore les grands, et leurs infâmes suppôts ! Toujours eux ! — Ils ont découvert le seul côté qui fût resté vulnérable dans mon cœur! Leurs atteintes ne me pouvaient plus trouver sensible : ils me torturent dans les êtres qui me sont chers ! — Ils savent se venger, et leur vengeance ne se fait point attendre. Mais croientils donc le savoir seuls? Dans cette lutte à mort, les coups qui j)artent d'en bas plongent aussi avant que ceux qui viennent d'en haut! — Puisséje leur rendre le mal qu'ils m'ont fait !.. . J'y emploierai mon dernier souffle de vie, ma dernière goutte de sang!
Paul se jeta dans ses bras.
Îil2 LE LIBELLISTE.
— Je m'étais éloigné des agitations politiques.
— J'avais voulu demeurer étranger à vos desseins. — J'avais cru pouvoir m'abriter dans une obscurité paisible, vivre heureux entre ma maîtresse et ma mère , et ils viennent fouler aux pieds mon bonheur, m'arracher de mon refuge!
— Ah ! c'est donc pour me rendre à vous tout entier! Et bien ! qu'il en soit ainsi : je viens vous demander asile dans vos rangs , puisqu'ils ne m'en ont pas laissé d'autre! Voulez-vous de moi pour aller ensemble à la vengeance, mon père?
Les passions formidables du père se reflétaient sur le visage du fils.
Saint- André contemplait le jeune homme avec extase, comme l'aigle contemple son aiglon la première fols qu'il ouvre son aile et sa serre pour voler à la proie, et qu'il fait retentir de son cri de guerre les échos de la montagne.
Le désintéressement de famour paternel avait long-temps étoufiie ses désirs, et lui-même avait éloigné de sa route l'enfant qu'il eût tant aimé y guider, tandis qu'il regrettait peut-être, au fond de lame, d'être trop facilement écouté.
Mais aujourd'hui qu'il lui revient, victime aussi de ses ennemis , les mêmes vœux à la
LA RÉVELATIOIV. *il5
bouche, les mêmes haines au cœur, les scntimens fougueux qui Fagilent ne peuvent plus se contenir. C'est avec une joie sauvage qu'il le presse sur sa poitrine, et d'ardentes larmes tremblent au bord de ses prunelles enflammées.
— Ah I j'ai reconnu mon fils ! s'écrie-t-il. Laissons les lamentations aux femmes : c'est la vengeance qu'il faut aux hommes! Ceux qui avaient cru m'écraser en passant commencent à me compter pour quelque chose dans leurs combinaisons : il faut qu'ils tremblent un jour devant toi ! — Quand j'aurai succombé à Tœuvre, tu le reprendras après moi, enfant.!
En ce moment, onze heures sonnèrent aux Cordeliers.
— Entends-tu cette cloche ? Elle m'appelle en un heu où quelques hommes obscurs, mais loris de leur conviction et de leur volonté, vont réviser en dernier ressort les projets des princes, et décider les événemens de demain. — Il se prépare de grandes choses ! — J'y vais ! me suis-tu ?
— Partout : fût-ôe en enfer î
Ils prirent le pont Saint-Michel, traversèrent la Cité, et s'enfoncèrent dans les sinuosités les
plus sombres et les plus désertes du quartier Sainte-Opportune.
Tout à coup le cœur de Paul se serra violemment.
— C'est ici, dit-il d'une voix étouffée, c'est ici que vous me l'avez rendue jadis... Je ne pensais pas que ce fût pour la perdre ainsi !
— Songe à ceux qui te l'ont fait perdre ! répliqua Saint-André.
Ce souvenir chassa l'attendrissement douloureux qui avait ramolli son âme, et lui rendit toute sa surexcitation d'énergie.
Ils s'engagèrent dans des couloirs si ténébreux que Paul fut obligé de s'attacher au manteau de son guide pour le suivre.
Saint-André ouvrit une porte, et ils se trouvèrent au haut d'un escalier souterrain , sur le dernier degré duquel venait mourir de Tintérieur une faible lumière.
Une rumeur de voix montait jusqu'à eux.
— Quoi ? est-ce donc là } demanda Paul surpris.
— Oui ; car il faut ces voûtes impénétrables entre les paroles qui vont se dire ici et les oreilles des hommes de M. le Prince !
— Comment de M. le Prince ?... Hier
pourtant....
— Hier je me suis rendu a ses ordres, veuxtu dire ? — En effet; mais descendons : tu auras tout à l'heure la clef de ce mystère.
Paul obéit; et, tournant brusquement Fangle d'un gros mur, ils entrèrent dans un vaste cellier où, parmi les presses et les casiers d'une imprimerie , se groupait une réunion assez nombreuse.
On paraissait discuter avec quelque vivacité lors de leur arrivée : dès qu'on les aperçut, la discussion s'interrompit , le nom de Saint- André circula promplement dans l'assemblée, et il se manifesta une certaine agitation , accompagnée de murmures en sens divers.
— Quel est ce jeune homme ? demandèrent plusieurs des assistans. — IN 'est-ce pas le neveu de Martineau ? — Quel est-il , Geoffroy ?
— C'est mon hls, répondit celui-ci d'un air imposant en prenant par la main son compagnon , et le présentant à tous les regards.
— Votre fils ! s'écrièrent vingt voix étonnées et Peny, (iui accourait vers eux, sembla prendre
•iKî LE LIBELLISTE.
racine au sol , en les considérant tour à tour d'un œil ébahi.
Un homme, enveloppé dans son manteau et assis dans un sombre enfoncement du caveau , avait frémi de tous ses membres en entendant ces paroles ; mais il était le seul qui n'eût point laissé échapper une exclamation de surprise.
— Eh bien! cria-t-on, qu'il soit des nôtres! qu'il jure de garder le secret de ce qu'il va ouïr cette nuit!
— Sur les Saints Evangiles et le salut de mon âme, je vous fais ce serment, et celui de vivre et mourir pour la juste cause de la liberté, la vôtre, est-il pas vrai , mes maîtres?
— Bien parlé! dit Peny sortant de sa stupéfaction. C'est ainsi qu'il vous faut apparaître en fils de votre père !
Paul, devenu l'objet de l'attention générale, promenait ses regards autour de lui avec une curiosité non moins vive que celle qu'il excitait.
Cette salle souterraine offrait en effet un remarquable spectacle. Ses extrémités étaient ensevelies dans d'épaisses ténèbres; au milieu, deux lampes , luttant circulairement contre les larges ombres qui noircissaient entre les saillies
LA RÊYELATIOIN. 217
des arches cintrées , concentraient Icnr masse de lumière snr un groupe de têtes fortement dessinées, de physionomies passionnées et sombres, d'âpres visages en harmonie avec le temple sévère d'un culte encore caché dans ses catacombes.
Celui qui eût pu aller au-delà de cet examen extérieur, et porter un regard profond dans l'âme de ces hommes pour y lire ce qu'ils ignoraient eux-mêmes, y eût puisé un intérêt bien plus saisissant encore.
Car ce n'est pas là un conventicule de séditieux vulgaires, agglomérés par l'oppression du moment, l'amour du désordre ou le besoin d'un changement de position quelconque : liés entre eux par un autre lien que la nécessité présente, par celui d'une pensée commune, d'une pensée d'avenir, ces hommes forment peut-être le noyau d'une révolution,si Dieu permet au fruit de mûrir.
Que d'actes et de caractères extraordinaires sont là en germe, attendant pour éclore le souffle des circonstances î
C'est pour le dur labeur des rénovations politiques , que la nature humaine tient en réserve ses facultés les plus puissantes : là seulement.
2i8 LE LIBELLISTL.
l'homme se révèle aux yeux des autres et aux siens avec les abîmes de grandeur et de bassesse que renferme son cœur. Dans les partis agressifs, asile de toute passion énergique, s'échelonnent tous les degrés intermédiaires entre le héros et lebrigand, sans compter ces métis étranges qui touchent à la fois aux deux extrémités de l'échelle : gens de bien condamnés à laisser honneur et conscience dans celte épreuve terrible, vicieux prêts à racheter leur vie passée par des vertus subites et ignorées d'eux-mêmes , prodiges de désintéressement, monstres d'égoisme, les meilleurs et les pires des hommes, tous enfin , hors des lâches, ^'y mêlent et s'y coudoient!
Le torrent qui roule ses eaux fécondes sur les plaines, entraîne avec elles bien des vases impures î
Qu'importe, si ces limons engraissent la moisson de l'avenir !
Paul ne s'élevait pas à de telles réflexions en considérant ses nouveaux alliés.
11 y avait là des personnes de diverses conditions , depuis Vimprimeur Marlot et quelques gens de métiers, jusqu à des officiers supérieurs de la garde bourgeoise cl des membres du par-
lement. Paul y reconnut, non sans surprise, les conseillers Coulon, Machault et Fleury, renommés , au reste , dans le public pour leurs opinions populaires.
Ces trois magistrats étaient le centre d'une fraction de l'assemblée qui s était détachée, homme par homme, de Taffluence accumulée autour du Libelliste.
— Messieurs, dit Coulon, d'un ton un peu sec, cet incident nous a suffisamment occupés, que je crois. Nous ne sommes pas ici pour traiter d'affaires de familles. Nous avions entamé une délibération assez sérieuse en l'absence de M. Saint-André : nous pouvons la reprendre, lui présent : il y est personnellement intéressé...
— Voici le fait ! interrompit Peny : Ces messieurs, loin d'entrer dans nos vues pour demain , nous imputent à crime notre conduite d'hier; ils nous blâment «randement d'avoir aidé à l'ouverture des portes !
— Je ne le croirais pas, si je ne l'entendais de votre bouche, dit Saint-André.
— Il en est pourtant ainsi ! s'écrièrent Coulon et quelques autres. — Et nous réitérons ce blâme !
— En tout cas, répondit Peny, vous avez tort de le faire porter presque exclusivement sur Saint-André; car Louvières, moi et d'autres, avons pris et exécuté cette résolution de concert avec lui.
— Non ! s'écria Saint-André, je ne souffrirai pas cette solidarité : vous vous refusiez k prendre ce parti , et je vous y ai forcés. C'est à moi de répondre de mes actions ! J'ai cru que le bien de la cause me commandait d'agir ainsi, et ne m'en repens point; j'ai cru que la nécessité la plus pressante était d'arracher au Mazarin une victoire complète, et le crois encore.
— Il fallait, dit Coulon, les laisser aux prises jusqu'à l'extinction du parti le plus faible : c'était toujours un ennemi de moins sur deux ; il ne restait plus que le vainqueur affaibli par sa victoire ! — Grâce à vous , ils vivent tous deux , et nous étoufferont entre eux.*.
— Mazarin vainqueur nous eût étouffés plus facilement à lui seul !...
— Si ce n'est lui, répliqua Fleury, ce sera M. le Prince, que vous avez complaisamment introduit dans Paris.
— Auriez-vous préféré qu'on y reçût sa Majesté ? cria Peny.
— Oui : mieux vaut le lionceau que le lion , si l'on est réduit à choisir !
— Vous avez tort ! dit Saint- André; car le lionceau royal dont vous parlez est déjà plus dangereux que son rival, qui ne tiendra jamais le sceptre du roi-lion ! — M. le Prince a peur de la couronne : il voudrait et n'ose; n'ayant pas l'audace de son rôle, tout le désavantage de la lutte est donc de son côté.
— Et qui nous répond qu'il ne la prenne pas demain , cette audace ?
— Nous ne voulons point de l'arrêt d'union , reprit Fleury.
— Vous avez laissé le populaire crier vivent les Princes ! continua Coulon. Lui ôterez-vous ce cri de la bouche à volonté ? Vous avez déçu le peuple...
— Monsieur, interrompit Saint-André avec force, si c'est une accusation de trahison que vous avez dessein de porter contre moi , expliquez-vous franchement !
— Trahison ! se récria Fleury; non assurément ! je n'ai pas dit cela !
222 LE LIBELLISTK.
— Je le (lirai donc, moi ! cria une voix rauque et altérée.
Il se fit un grand mouvement dans l'assemblée : les moustaches de Saint-André se hérissèrent de fureur, et il mit la main sur son épée.
Mais la lame a demi tirée retomba dans son fourreau.
Un vieillard s'était levé d'un coin obscur du caveau , et s'avançait an milieu de la salle.
Paul frémit et se retourna comme sur un lit de charbons ardens.
C'était Martineau.
— Oui, je vous accuse! répéla-t-il étendant vers Saint-André sa main tremblante. — Vous avez été la nuit chez M. le Prince : vous avez fait un pacte particulier avec lui, à prix d'or ou autrement , il n'importe ! Mais vous vous êtes livré à lui , vous êtes un traître !
— Un traître! rugit Saint-André en faisant un pas vers son accusateur.
— Pensez-vous que le cœur me faille devant votre colère ? — Je ne me rétracterais pas, quand la mort serait dans vos regards ! — Ce n'est pas chose si désirable que de vivre !
Tous les muscles du visage de l'énergique
LA REVÉr.ATIOlN. 225
vieillard décelaient lagilation de son âme : par celle agression, en apparence si peu molivée, se faisaient jour des sentimens intimes qui TéloufFaient faute d'issue.
L'homme auquel il s'attaquait ainsi, n'étaitil pas la cause première du coup de foudre qui avait anéanti toutes ses affections de famille ?
Et il venait de le voir s'enorgueillir publiquement du fils qu'il avait considéré vingt ans comme son enfant d'adoption , l'héritier de son nom et de son sana !
Un tumulte effroyable régnait dans la salle : des cris , des interpellations fougueuses se croisaient de toutes parts.
— Vous mentez! — Vous êtes fou! — Ce barbon perd le sens! — Hors d'ici! — Tout beau ! pas de violences ! — Ecoutez ! — Des preuves ! — Qu'il se justifie !
Saint-i\ndré , les bras croisés, les yeux fixés en terre , parut im moment absorbé en luimême et msensible à la scène orageuse dont il était l'objet.
Tout à coup il releva la tête, et se précipita au plus épais du gToupe, qui recula devant son œil élincelant, et fit un vide autour de lui.
— Arrière! cria-l-il à Peny et à ses autres partisans qui menaçaient du geste le dénonciateur. — Faites silence, vous tous!
11 s était élancé sur une esca belle d'où il dominait l'assemblée.
Un frémissement d'attente s'entendit chez tous les assislans. Peny était devenu pâle , et frissonnait !
— On vous a dit que j'avais vendu mon âme ù M. le Prince, s'écria Saint-André d'une voix qui fit mugir les sourds arceaux de la voûte. On a dit vrai, et voici le sceau de mon pacte!
Il arracha à la fois son chapeau et la coifle de cendal qui lui couvrait la tète.
La foule resta effarée et béante dans un effroyable silence.
Paul était tombé défaillant aux pieds de son père avec un gémissement d'horreur.
Deux orifices mal cicatrisés, stigmates hideux d'une mutilation infamante, marquaient seuls la place de ses oreilles.
— Oui , répéta-t-il, je suis l'homme de M. le Prince, et voila le salaire du premier avis que je lui donnai dans le J^rai Français!
A la stupeur générale succéda une explosion
de clameurs furieuses, tandis que vingt bras agitaient des poignards et des épées nues.
— Vengeance ! — Mort à M, le Prince! — Nous voulons son sang î — Nous voulons sa télé!
— Ce ne sont pas les injures d'un seul , mais celles de tous qu'il faut venger!... J'ai vécu quinze mois avec mon outrage : sachons attendre....
— Non ! — Non ! — Qu'il meure ! — Il veut une sédition demain! qu'elle l'emporte! — Aux voix la mort du prince !
— J'ai droit d'être écouté dans ma propre cause ! dit Saint-André d'un ton impérieux. Jurez-moi d'attendre mon signal pour le frapper.
— Oui î — Oui ! — Il est trop juste ! — A vous de diriger nos coups!
•—Eh bien! laissez donc là présentement mon
offense personnelle : songez aux vôtres, à celles
de vos pères , aux misères accumulées sur les
peuples par la tyrannie durant des siècles ! —
M. le Prince est-il l'unique auteur de tant de
crimes et d'infortunes? N'a-t-il pas eu des dc- U. m
vancicrs? Quand vous l'aurez tué, naura-t-il point de successeurs ?
— Ce n'est pas un prince , s'écria Peny , ce sont tous les princes qu'il faut mettre à bas !
— Et ce sera chose aisée ! — Hommes du peuple , les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules! — Secouons-les , et nous en joncherons la terre ^ ! Mais gardons-nous de le faire qa ils ne nous aient aidés à renverser un ennemi plus redoutable encore , le despotisme ! — Celui-ci vaincu , il sera temps !
— Dieu en avancele jour î s'écrièrent plusieurs des conjurés.
— Rien que l'arrêt d'union ne le saurait accélérer. Aussitôt l'arrêt enlevé, M. le Princerentre en campagne et nous laisse face à face avec Monsieur. Le duc d'Orléans est lâche; nous le gouvernerons avec des émeutes; envieux, il jalousera Condé dont l'orgueil ne tar-
* Cette phrase, dont une imitation est devenue si célèbre , se trouve textuellement dans le pamphlet intitulé : Le Point de Z'of«7e; Paris, i652. Voyez la collection des pamphlets de la Fronde à la Bibliothèque nationale.
LA REVELATION. ÎIST
dera pas à réveiller la vieille haine populaire ; ils périront l'un par l'autre sur les débris du trône î — Alors nous serons seuls, je vous l'ai dit ! — Voilà pourquoi je suis allé la nuit chez M. le Prince; voilà pourquoi je lui ai promis mon appui , le vôtre à tous! — Suis-je un traître, à présent ?
— Vive Geoffroy Saint- André, notre chef, à la vie et à la mort !
Une seule voix ne s^unit point à cette acclamation enthousiaste, mais elle ne protesta point.
— Donc , préparez-vous ! — Les deux points de ralliement principaux sont la place Dauphine et la place Royale, d'où l'on se portera sur la Grève à deux heures. Voici les postes : Peny avec les gens des ports, derrière Saint-Jean; Le Maillard et les siens, de l'aulre côté de la Grève, proche la rivière, pour contenir la garde bourgeoise des quartiers Saint- Denis et Saint-Germain-l'Auxerrois : — Colonel Martineau, ajouta-t-il d'un ton grave et accentué, en se tournant vers le conseiller, vous empêcherez vos compagnies de prendre les armes...
*i28 LE LIBELLISTE.
Les lèvres du vieillard tremblèrent , mais il répondit d'une voix assurée :
— Je le ferai.
— Moi et mon fils, à la Croix de la Grève, en face de i'Hôtel-de-Ville, avec les halles et une partie du régiment de Bourgogne en justaucorps bourgeois! — A demain, messieurs!
Une â\m\
Après le départ de Paul, Marie était restée long-temps assise, complètement immobile à rextcrieur, tandis que le chaos était dans sou sein.
Peu à peu sa tête s'affaissa sous le poids de la fatigue et de la douleur; un sommeil pénible vint clore ses paupières, sans faire participer son esprit au repos apparent de son corps.
La matinée était avancée lorsqu'elle se réveilla, car le soleil dardait déjà ses rayons dans la chambre, à travers les persiennes entrouvertes.
Elle se souleva, brisée de corps et d'esprit. Alors tous les événemens de la veille lui revinrent en mémoire; son secret de vingt ans, qu'elle croyait à jamais enseveli dans la tombe de sa sœur et dans le cœur de son amant, brusquement traîné au grand jour par une main inconnue; son déshonneur confirmé devant tous par sa propre bouche; son funeste passé la ressaisissant tout entière, quand elle allait rompre sans retour avec lui par le bonheur de son enfant !
Elle porta autour d'elle un regard vague et troublé , et ne put articuler que ce seul cri :
— Mon fils !
Elle n'obtint point de réponse.
Elle sortit sur le palier et voulut monter l'escalier qui conduisait à la chambre de Paul; mais ses forces la trahirent, et elle ne put que répéter d'une voix plus perçante :
__ Paul!— Mon fils!
Une vieille servante descendit à cet a] réitéré.
— Avez -VOUS VU mon fils ?
— Oui, madame.
Marie respira.
— Allez le chercher là-haut !
— 11 n'y est pas. M. Paul est rentré de grand matin, et ressorti presque aussitôt.
— Sans me voir ! dit douloureusement la mère.
— Il a défendu qu'on vous réveillât, et ma commandé de vous tranquilliser : ce sont ses propres paroles !
— Quel air avait-il ? — Qu a-t-il fait ? — N*at-il dit que cela ?
— Dame! il avait l'air un peu effaré; il
avait un drôle de ton en parlant; je ne l'ai vu ainsi de sa vie! Ah! il a écrit une lettre
— Une lettre ! — Donnez î Mais donnez donc vile !
— Je ne l'ai pas : il Ta emportée Mais
comme madame est pâle ! madame est malade ?
— Non, laissez-moi! dit Marie en rouvrant la porte de sa chambre.
Elle alla retomber sur un fauteuil, et sanglota.
— Mon pauvre enfant ! il était égaré, hors de
i23îi LE LIBELLISTE.
lui! — 11 ne se relèvera pas d'un tel coup! — Mon Dieu, vous êtes bien sévère! Si tant d'expiations ne vous suffisaient pas, vous pouviez m'écraser pour ma faute! Mais lui, qu'avait-il fait?....
Une heure après, la porte s'entrouvrit dou-r cernent
Marie se leva en sursaut .
Ce n'était que la vieille femme de charge.
— Que me voulez-vous?
— C'est une lettre, madame....
Marie la lui arracha impétueusement des mains.
— Ce n'est pas de lui ! murmura-t-elle avec consternation.
Elle y reporta les yeux comme pour s'en assurer, et tressaillit :
— C'est d'Henriette !
Ce billet s'adressait à Paul.
(( J'ai souffert toute cette nuit, lui disait-elle, des perplexités qui ne se peuvent imaginer; mais, dans les cruelles circonstances où nous nous trouvons, mon premier devoir est envers vous : Il faut que je vous sauve de vous-même! — Vous m'avez promis autrefois de ne point vous
jeter, à mon insu, dans les entreprises désespérées des factions. Ce serment , je ne vous en ai pas délié, je viens vous le rappeler aujourd'hui. Réclamer mes droits, c'est reconnaître les vôtres. Je renouvelle donc l'engagement de n'être jamais à un autre. Je ne puis faire plus ; mais , qui sait? Le temps, peut-être... Reprenez courage; soyez homme Vivez, je vous en prie,
je vous l'ordonne. ..Vivez pour moi... pour votre mère! »
— Ange du ciel î s'écria Marie en baignant le billet de ses pleurs. — Elle ne détourne donc pas de moi ses chastes regards; elle me tend, dans ma misère, une main secourable... Elle l'aime toujours; elle ne renonce pas à lui !... . Mon Dieu, je vous accusais tout à l'heure! Oh! pardon ! pardon ! Mon (ils pourra donc être encore heureux!...
Cette lecture avait été pour elle un baume bienfaisant : ses larmes devinrent moins amères. Auparavant, c'était avec une sorte d'effroi qu'elle attendait son fils : cette letlre a mis presque de la joie dans son attente; elle ne pourra donc le consoler autrement qu'en pleurant avec lui!
Mais les heures s'écoulent, et Paul ne revient pas!
Elle attend! — Elle attend encore!
— Ah ! Paul , c'est mal de délaisser ainsi voire mère ! . . .
Une inquiétude insurmontable lui serre le cœur, qui palpite avec violence dans sa poitrine.
Elle se lève, parcourt sa chambre en tous sens, se rejette accablée sur son fauteuil
Tout à coup une sorte de mugissement rauque et lugubre se prolonge, en grossissant, audessous de ses fenêtres.
Elle pousse un cri de terreur, et court à la croisée.
Un individu de mauvaise mine , soufflant à perte d'haleine dans un cornet h bouquin, précède une cinquantaine d'hommes , de femmes , d'enfans, presque tous armés tant bien que mal, et de grandes et confuses rumeurs annoncent à quelque distance la marche d'une troupe beaucoup plus nombreuse.
— Marion ? Marcel ? — Accourez ! Que se passe- t-il donc ^
— Madame, répliqua le petit laquais, ce sont
les gens de M, de Beaufort qui descendent de la Grande-Truanderie. La garde bourgeoise s'assemble : c'est un remuement !
— Ne sortez pas aujourd'hui , madame ! dit la vieille. On conte qu'il va tantôt arriver des choses terribles.
Marie resta un moment muette ; un tremblement agitait tous ses membres.
— Ma mante et ma coiffe ! s'écria-t-elle.
— Quoi ?.. . dit la vieille ouvrant les yeux et la bouche d'un air hébété.
— Je le veux ! ,
— Madame nous permetirade l'accompagner tous deux.
— Je veux sortir seule !
La douce Marie avait pris un accent si impérieux, il y avait quelque chose de si étrange dans le son même de sa voix , que la femme de charge n'osa répliquer un seul mot.
Elle s'élança hors de la maison , et se dirigea rapidement vers la rivière.
— C'est donc lui qui me l'enlève, qui l'entraîne avec lui ^ — Quoi ? ne saurait-il me laisser mon lils ? — Je n'ai qu'un fils au monde ,
cl il le lui fiuil! — Non , non, je saurai bien l'obliger à me le rendre.
Elle allait suivant sa ligne droite , traversant les bandes qui parcouraient les rues, sans chercher à les éviter, et presque sans les voir!
Cependant , arrivée au milieu du Pont-Neuf, elle ne put percer la foule immense qui stationnait à la pointe de la Cité , et fut obligée de suivre le quai de l'Horloge.
Quelques minutes après, elle se tenait haletante devant la tourelle de la rue Hautefeuille.
Ce fut un instant bien étrange pour elle : elle s'appuya au mur pour ne pas tomber; tous les objets tournaient autour d'elle , et il lui semblait ' qu'elle allait devenir folle.
Mais ce ne fut qu'un instant, car elle fit deux pas vers la porte et frappa....
— M. Saint-André!...
— Madame, il n'est pas rentré depuis la nuit dernière. — Il est sorti avec un jeune homme qui le vient souvent visiter, et nous n'avons revu ni l'un ni l'autre.
Elle poussa un profond soupir, chancela par
deux fois, et repartit avec la vélocité d'une insensée....
Peu après le départ de madame Martineau , la vieille servante accourut au retentissement du heurtoir, espérant que c'était sa maîtresse qui rentrait.
C'était Paul, la rapière au côté, et deux longs pistolets dans sa ceinture.
Malgré sa morne préoccupation, l'absence de sa mère parut le contrarier et l'inquiéter.
11 lui écrivit quelques mots pour lui assurer qu'il ne courait aucun danger, que tout ce tumulte prendrait fin sans effusion de sang, qu'il la reverrait le soir.
Puis il quitta la maison.
S'il y eût reparu un quart d'heure plus tôt, il eût trouvé sa mère et la lettre d'Henriette. Ces deux voix si pressantes se fussent réunies pour émouvoir son âme, pour lui rappeler des sermens oubliés!...
Quel en eût été le résultat dans la situation violente où les scènes de la nuit l'avaient jeté ? c'est ce que nul ne saurait dire.
Quoi qu'il en soit, il était revenu trop tard, et il prit le chemin de l'Hôtel-de-Ville ! —