‹ Le libéralisme catholique [microforme]Chapitre 1 sur 2 · LIBERTE · texte numérisé non relu

LIBERTE

Monsieur le Président, Messieurs,

Dans notre premier entretien, nous nous sommes arrêtés à une idée fondamentale : le libéralisme est une extension abusive de la liberté.

C'est un déplacement de ce que l'on peut appeler le centre de gravité de toutes les évolutions de la vie humaine.

La liberté! voila le grand mot au nom duquel le libéralisme énonce toutes ses théories : mot magique, véritable levier d'Archihnède capable de soulever le monde.

Rien d'étonnant en cela. L'homne a comme un besoin instinctif de la liberté. Rien ne Ini est plus cher. Il éprouve pour elle un amour qui, avec la plus grande facilité du monde, tourne à la passion.

La liberté! mais tout le monde en parle : tout le

monde en veut ; tout le monde en réclame sa part sous le soleil.

Le catholique réclame laliberté comme un don précieux du ciel. [la réclame au nom du Christ, le Libérateur universel de l'humanité. Il la réclame au nom de l'Eglise, chargée par son divin Fondateur de continuer sa souveraine mission de délivrer le monde, à inesure que les générations se succèdent sur la terre,

Qui, en eflet, peut parler de liberté avec autant d'autorité que l'Eglise catholique, cette grande libératrice des hommes et des peuples ?

La Hibre-pensée, de son coté, ne reste pas arrière, Elle veut ni plus ni moins s'identifier avec la liberté, se l'approprier d'une manière absolue, exclusive, Aussi, la proclame-t-elle à outrance.

Et le catholique-libéral done ?—I] n'a que ce mot à la bouche. Il en a un véritable cauchemar.

La liberté! voilà le point de mire de toutes les aspirations, l'objet de toutes les réclamations, le sujet de toutes les discussions.

Elle est écrite sur tous les drapeaux.

Comment se jait-1l que les camps soient cependant si nombreux et si divers ? D'où vient la division ?—Elle vient, Messieurs, comme à la tour de Babel, de la confusion des langues.

Le mot liberté est passé dans toutes les langues, dans

En de

le langage chrétien, dans l'idiome libéral pur, dans k jargon catholique-libéral. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il ait partout la méme signification.

Le mot est un, mais les sens sont divers.

Dans le vocabulaire chrétien, liberté sigmilie liberté, et rien autre chose. Le mot est d'invention chrétienne, La Bible en est remplie: c'est là qu'il a reçu et qu'il conserve sa signification strictement vraie et rigoureusemeoil exacte,

Dans la langue libérale, où si vous voulez, dans la langue des naturalistes, celle des rationalistes et celles des libres-penseurs,—car ce sont là autant de dialectes du même idiome— liberté sionifie indépendunre, révolte, license. C'est la traduction humaine du fameux non servin de Pange rebelle.

Dans l'abondante phraséologie des catholiques hibcraux, la notion de Ja liberté est loin d'étre précise et définie. Elle est comme noyée, empatée dans le vague, l'incertain, l'indéfini, l'équivoque, en un mot, dans tout ce qui touche au brouillard. Mais jetez le tout dans l'alambic d'une analyse subtile et rigoureuse, et il vous restera pour dernier résidu un seul élément: la lacheté.

Voilà des notions qui sont loin d'étre identiques — Quelle peut être la conséquence toute naturelle de ces contradictions ?—La lutte. :

Aussi le monde entier est-il converti en un vaste champ de bataille où la guerre, au nom de la liberté.

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se poursuit avec le plus vif acharnement, à coup de plume, à coup de massues oratoires ; toutes les foudres du ciel de la dialectique sont lancées dans l'arène. On n'épargne rien.

Le Catholique se tient sur la défensive. Il repousse avec l'arme de la vérité toute doctrine qui tend à lui ravir son bien.

Le libéral libre-penseur, armé de l'erreur et du mensonge, fait ouvertement un travail de démolition.

Le catholique libéral, à cheval sur leslibertésmodernes, va et vient en chevauchant du camp des catholiques à celui des libéraux. Il demande aux premiers des concessions dont il s'efforce d’être le porteur ; mais il n'obtient que leur pitié. On plaint sa générosité plus qu'imprudente ; on déplore souvent son ignorance, ou, pour le moins, ses illusions ; toujours on prie pour lui.—$Sans se rebuter, il court faire l'offre de ses concessions aux seconds qui se moquent de lui tout en lui faisant bon accueil en apparence. Ils tâchent de l'utiliser le plus qu'ils peuvent au service de Jeur cause.

Demélons donc le vrai du faux. Et pour cela, analysons Îles idées élémentaires. Ce sont précisément les notions les plus élémentaires que l’on s'efforce d'embrouiller de nos jours.

Quelle est l'idée première que donne à l'esprit le mot Hberté ?—Je vois un oiseau déployer ses ailes et décrire des courbes qui se croisent en tous sens dans les airs. Je dis : cet oiseau est libre. Pourquoi ? Parce que l'oiseau

est fait pour voler. C'est là sa destinée. Et il est libre tant qu'aucune entrave ne l'empêche d'accomplir sa destinée. —Qu’une main indiscrète vienne à se saisir de lui, et à l’enfermer dans une cage, nous disons: cet oiseau prisonnier n’est plus libre. Pourquoi ? Parce qu'il n'est plus en état d'atteindre sa fin.

Le poisson est libre lorsqu'il erre à son gré au milieu de l'océan, parce qu'il est fait pour nager dans les eaux : c'est à sa destinée. Il cesse d’être libre dès qu'il se trouve jeté sur le sable du rivage, parce qu'alors il est placé en dehors des moyens d'atteindre sa fin naturelle,

Pourquoi n'en serait-il pas de même de l’homme ? Pourquoi n'en serait-il pas de même des sociétés ?—Oui, Messieurs, 1l en est ainsi de l'homme et des sociétés, mais dans une bien plus grande mesure.

Prenez garde, je vous prie, que nous désignons ici, par le mot liberté, les conditions extérieures d'existence dans lesquelles se trouve placé un être allant à sa fin, et rien de plus. Dans ce sens très-large, on peut dire même d'une machine qu'elle est libre, dès lors qu'aucun obstacle ne vient géner ou suspendre le fonctionnement régulier de ses rouages.

Mais pour arriver à Ja liberté prise dans son sens strict, à la liberté humaine, À faut aller plus loin

L'animal va à sa fin par instinct, par loi L'homme, an contraire, y va par choix. Cette distinction nous fait atteindre fa Hberté, non plus comime état extérieur, mais comme puissance intérieure. C'est une faculté propre

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à l'être intelligent. C'est par elle que l'ange et l'homme se distinguent des bêtes et des machines,

Cette puissance élicitive dans l’homme est appelé le libre arbitre. En vertu de son libre arbitr:, l'homme peut faire on ne pas faire une chose, choisir entre deux objets qu'ilcompare, accepter l'un et rejeter l'autre selon

SON oTé,

L'animal, placé en dehors de toute entrave extérieure, ne peut pas manquer d'arriver à sa fin, parce qu'il y est poussé invinciblement par la loi de son instinct. Ainsi en est-il d'une machine qu'aucun obstacle ne vient obstruer.

L'homme, au contraire, peut atteindre où manquer ses destinées, selon qu'il #xe où abuxe de sa liberté.

Naisissez bien, je vous prie, toute la portée de ces deux mots. Il usé de sa liberté-en se plaçant sur la voie qui le mène à sa fin : ilen «buse s'il prend une direction opposée.

Pourquoi ?—lParce que, sa destinée véritable étant manilestée à son intelligence, il pert la repousser, préclsément parce qu'il est libre, mais il n’en a pas le droit. Dieu lui a donné le grand don de la liberté afin qu'il s'en serve à conquérir ses destinées. Nil faillit à ce devoir, il abuse du don de Dieu, en lappliquant à un usage réprouvé par sa volonté sainte et souveraine.

Il est facile de voir, Messieurs, que la liberté, 1c1, n'a plus pour contraire les entraves extérieures. Ces entraves

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sont radicalement impuissantes à l'atteindre. Aucune créature ne peut nous enlever notre libre arbitre, n1 nous empécher d'en faire des actes intérieures. Dieu Jui-mème a voulu le respecter.

Les persécuteurs ont bien pu clouer lesmartyrs sur les instruments de torture; mais jamais ils n'ont pu les priver de la liberté d'adhérer à leur foi, et d'en porter témoignage par leurs paroles et par leur sang.

Quel est donc le contraire de la liberté humaine ?— C’est la loi de la nécessité : c'est cette destinée inévitable qui résulte d'un enchainement nécessaire des choses, et qu'on peut appeler la fatalité, Tous les êtres dépourvus de raison sont soumis à cette loi: l'homme lui est soustrait, parce qu'il est libre.

La liberté peut done se définir * Ja forme essentielle sous laquelle opère la nature humaive dans la conquéte de ses destinées. ?

I est évident, d'apres ces données, que Fhomine, pour être vraiment libre sur la terre, doit avoir la connaissance de sa véritable destinée, ainsi que des moyens de l'atteindre, et le pouvoir de se servir de c2s moyens

La grande question de la liberté ne peut donc jainals être résolue d'une manière raisonnable, si elle n'est subordonnée à la solution d'un.autre probleme encore plus fondamental: la connaissance certaine de la véritable destinée de l'homme et des sociétés.

Or, quelle est cette destinée ?—C'est ici, Messieurs,

qu'avec la confusion des langues, commence la division entre les Catholiques, les Libéraux, et les Catholiqueslibéraux.

Les premiers placent cette destinée en haut.

Les seconds la laissent en bas.

Les troisièmes veulent la mettre un peu partout, et réussissent à la trouver nulle part. Voilà pourquoi ils restent dans la vague, dans le vide, disons le mot: dans le creuc.

De là trois notions sur la liberté : liberté vraie, liberté fausse, liberté bâtarde.

La première est celle des catholiques.

La seconde, celle des libéraux libre-penseurs. La troisième, celle des catholiques libéraux. Examinons brièvement ces trois notions.

L'homme, par les seules forces de sa raison, indépendamment des lumières de la foi, apprend déjà que Dieu est sa fin, que sa destinée véritable consiste à marcher à la conquète de Dieu. Son intelligence s'élance malgré lui dans les hautes régions de l'universel, et elle ne peut s'arréter que lorsqu'elle sera en possession du vrai absolu, de Dieu. Ka volonté, son cœur, toujours en quête de bonheur, ne peut se reposer d'un véritable repos avant d'étre en possession du bien absolu, de Dieu. En se repliant sur ses tendances les plus intimes, 11 sent, à ne

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pas s'y tromper, que son àme est un abime immense comme Dieu, dans ses aspirations et ses désirs. C'est que Dieu l’a faite pour y loger lui-même ; et il a calqué les dimensions du logement sur sa propre taille. Jetez tous les biens du monde, la terre avec tous ses trésors, dans cet abim2; et toujours il tendra ses grands bras en criant : Encore, encore, tant que la divinité ne sera pas venu le combler.

L'homme, voyez-vous, a besoin de Dieu, comme l'oiseau a besoin de l'air, comme le poisson a besoin de l'eau.

En dehors de Dieu il étoufle, il agonise.

En voulez-vous une preuve ?—Regardez au fond du cœur de quiconque a rejeté Dieu. Dites s’il peut se trouver, quelque part sous le ciel, des brouillards aussi épais, des nuages aussi sombres, des orages aussi noirs, des tempêtes aussi lugubres, des tristesses aussi profondes, et parfois, ce qui est le paroxisme de l'agonie, un vide qui laisse au fond de cette âme isolée une souffrance aussi pénible, aussi cruelle, aussi crucifiante ! N'y eut-il que les mille et une tortures qu'il s'impose pour cacher tout cela sous les dehors trompeurs d'une félicité apparente, qu'il n'en faudrait pas davantage pour laisser soupçonner ce que recèle le dedans. Tant de soins à blanchir le sépulcre ne dit rien qui vaille au fond. Tant il est vrai que l’homme se porte de toute la force de son être vers le grand Tout. Ce besoin de Dieu, qu'il sen rende compte ou non, est chez lui nécessaire, irrésistible, invincible. C’est une loi primordiale imprimée dans le plus intime de son âme. La raison seule révèle jusqu'à

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un certain degré l'existence de cette loi et son impérieuse action.

Que sera-ce donc lorsque le flambeau de Ia foi viendra iluminer la raison ?—Ki l’homme marchant au milieu des ténèbres de sa déchéance ne peut s'empéche : de voir Dieu à la faible lumière de cette lampe natureile qu'il porte en lui-même, qu'adviendra-t-il lorsque le soleil de la vérité révélée répandra ses brillantes clartés et Jui montrera ce même Dieu dans toute sa splendeur ? Personne en effet n'ignore, bien que les libre-penseurs le uient ou feignent de l’ignorer, que la religion chrétienne apporte au monde sur le problème de la destinée de l'homme et des sociétés, une solution on ne peut plus précise, on ne peut plus catégorique, une solution absolue que le chrétien sait être vraie la et la seule vraie.

Que conclure de là ?—C'est que l’homme est hbre dès qu'il marche sans entraves à la conquéte de Dieu, sa véritable destinée.

Sur la terre, à cause de l’état d'épreuve par lequel il doit passer, sa liberté, tant intérieure qu'extérieure, est plus ou moins restreinte, et par conséquent plus ou moins imparfaite. Cette imperfection découle, quant à sa liberté intérieure, de l’imperfection de son libre arbitre auquel est inhérente la possibilité de faillir, d'user ou d’abuser, en adhérant à Dieu ou en le rejetant : fragilité rendue encore plus grande par les penchants viciés de la nature et par la force séductrice des passions. Et quant à sa liberté extérieure, elle dépend des mille entraves que lui suscitent, à chaque pas dans la vie, la puissance et la malice du démon et de ses suppôts.

lp Dans le ciel, notre liberté sera parfaite.

Comme le poisson au sein de la mer, nous serons plongés dans l'océan de la divinité. Aucune puissance ne pourra nous en retirer.

Notre libre arbitre sera plein etentier, parce que notre intelligence sera si totalement iluminte par le vrai et notre volonté si complètement fixée dans le bien, que, tout en choisissant Dieu volontairement, nous nous trouverons dans l’heureuse impossibilité de nous en éloigner.

Voilà la liberté chrétienne, la Hberté vraie, la seule vraie liberté.

Pour les libéraux libre-penseurs, ce n'est pas cela. Dieu les gène, Rien de plus notoire.

Ce n'est pas que Dieu soit sorti de sa plate, puisque toutes les places lui appartiennent, Ce sont eux qui tentent de sortir de la leur.

Mais comme leur propre déplacement ne peut avoir d'effet relatif à la divinité, Dieu n'en persiste pas moins a demeurer partout ; et ils arrivent tout naturellement à se heurter contre lui.

Ils savent bien, quoiqu'ils se dispensent de le dire hautement, qu’on ne peut se heurter contre Dieu sans enrevenir tout meurtri. Aussi, ne peuvent-ils se résigner à le rencontrer ainsi perpétuellement en travers de leur chemin.

C’est un obstacle dont 1ls tentent de se débarrasser d'une façon ou d'une autre.

Impuissants à l’anéantir, ils se contentent de l’écarter d’un trait de plume. Ils font abstraction de Dieu : et tout est dit.

Mais, Dieu écarté, qui vont-ils mettre à sa place ?— Phénomène étrange, Messieurs! L'homme, quelque détraqué qu'il soit, ne peut s'empêcher de rester homme malgré lui; il ne peut tuer, dans le fond intime de son être, le besoin de l’«bso/u.

Na raison est ainsi bâtie qu'il lui est impossible de s'en défaire.

Dieu est le vrai absolu, seul capable d'être l'objectif de la raison humaine.

Le libre-penseur, en donnant à Dieu sa feuille de route, croit réussir à mettre l'absolu à la porte. Illusion ! il rentre aussitôt par la fenêtre.—Seulement, il a voulu l'oter d'où Dieu l'avait mis, il ira se loger là où assurément aucun de vous, Messieurs, n'aurait songé à le mettre : dans le moi, dans la liberté.

Pour quiconque laisse Dieu au centre du système, la vérité est absolue, et la liberté, relative. —C’est à celle-ci d'emboiter le pas.

l’our le libéral, c'est le contraire : la liberté est absolue : tout le reste est relatif, et placé an second ran 2.

Et comme la liberté ne fait qu'un avec la nature humaine, l'homme devient ainsi lui-même son propre objectif, le but de ses destinées, sa fin.

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