Le libéralisme de Laurier [microforme]
I. — La conférence sur le libéralisme en 1877. — Un véritable manifeste, — Les principes libéraux, — Un parti catholique ? — Le clergé et la politique, — L'union des races.
La vie ,; Laurier Vous est trop connue et ce serait folie pour moi que de vouloir la faire tenir toute dans une courte série d'articles. Tout ce que je désire, c'est d'en retracer quelques moments essentiels, depuis sa jeunesse jus--u'aux derniers jours de sa magnifirs carrière, Ce SOnt ceux qui mettent le mieux en rek f le Principe dominant de sa vie ; l'esprit de conciliatior .+ de tolérance, le respect des droits de tous qu'il s'agisse des individus ou de la nation.
Et à cette heure trouble de malentendus et de luttes, où tant de nos hommes publics n’ont d'autre souc! que de semer la calomnie et le préjugé, n'est-il pas utile et consolant d'évoquer le suvenir, tout récent encore, de l’homme qui a représenté si éminemment l'esprit de bonne entente ‘t de concorde ?
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Je .mmence brusquement par le premier discours important de Laurier, sa conférence sur le libéralisme à Québec, en 1877. Laurier avait alors trente-six ans set ce discours contenait ‘4jà en germe sa politique de quarante anrfiées à veni. {in l’a toujours considéré comme le plus bel effort orat > de sa jeunesse ; et c'est la préface naturelle de sa vie publique, qu'elle annonce prophétiquement avec une rare justesse,
La conférence avait attiré une foule énorme, dont la chronique nous a conservé le souvenir.
Il y avait, raconte un spectateur, plus de deux mille Personnes rassemblées dans une salle qui en contient à
public ; les gardiens des portes, envahis par un flot montant et grossissant sans cesse, avaient renoncé à recevoir les billets d'entrée. La foule était trop nombreuse et trop avide pour attendre ; On ne pouvait pas la contenir ni la soumettre aux règlements ordinaires ; il fallut de bonne heure lui k.isser libre Cours et lui abandonner toutes les issues.
On était avide d'entendre le jeune Laurier, déjà très réputé comme orateur, traiter une question de la plus brûlante actualité,
A cette époque, on combattait vivement les libéraux dans la province ; on les considérait comme des radicaux dangereux et on se méfiait de leur programme. Laurier était alors un jeune député plein de promesses ; sa conférence, qui est du 26 juin 1877, eut le plus grand retentissement et elle fut considérée par tout le pays comme un véritable manifeste du parti libéral. Elle mit le jeune Laurier au premier rang des libéraux de Québec et quelques mois plus tard, en octobre, il entrait dans le ministère McKenzie, M. Hector Fâbre écrivait. alors dans l“Evènement” :
“Depuis de longues années... nous avions perdu l'habitude d’entendre un homme public parler d’autres choses que de ses adversaires, des mérites de son parti, des crimes de ceux qui lui font opposition, des mille petites chicanes qui sont la monnaie courante des discours. Il nous marquait la théorie, le sens des principes constitutionnels, la thèse qui établit, qui démontre et élucide. En un seul jour M. Laurier stest placé à la hauteur de l’homme d'Etat...”
Et je cite ce paragraphe parce que dès alors le journaliste avait parfaitement compris ce qui devait être en tout temps la force et la beauté de la conception politique de Laurier, ce qui devait l’élever dans les sphères de la constitution et des principes au-dessus des mesquines contingences de la chicane électorale.
PR LR.
Quel était donc ce libéralisme que prêchait Laurier et auquel il devait toujours rester fidèle ?
Ce libéralisme reposait sur le respect mutuel des croyances et des droits de chacun, et sur l’amour constant et la recherche du progrès.
“Nous sommes une race conquise, disait Laurier. C’est une vérité triste à dire, mais enfin c’est la vérité. Mais si nous sommes une race conquise, nous avons aussi fait une conquête ; la conquête de la liberté, Nous sommes un
et
peuple libre ; nous sommes une minorité, mais tous nos droits, tous nos privilèges nous sont conservés...”
Ces droits reposent sur la constitution, qui délimite également les droits des autres populations composant avec nous Ja famille canadienne, et qu’il importe de respecter.
Et plus loin, il ajoutait complétant sa définition du libéralisme :
“Son principe... réside dans l'essence même de notre nature, dans cette soif de bonheur que nous apportons avec nous dans la vie, qui nous suit partout... Nous gravitons sans cesse vers un idéal que nous n’atteignons jamais. Nous rêvons le bien, nous n’atteignnns que le mieux. A peine sommes-nous arrivés au terme que nous nous étions assignés, que nous y découvrons des horizons que nous n'avions pas même soupçonnés, Nous nous précipitons, et ces horizons, explorés à leur tour, nous en découvrent d’autres qui nous entraînent encore et toujours plus loin.”
Donc, tolérance et poursuite constante du progrès, telle était la double essence du libéralisme de Laurier dès 1877 ; en opposition avec l'idée conservatrice d'esprit de caste et de stagnation.
Ces deux principes contraires se sont de tout temps combattus ; et ce serait une erreur de croire que le libéralisme üe 1877 est une innovation.
“Ceux qui disent que l’idée libérale est une idée nouvelle, ajoutait l’orateur, se trompent, L'idée libérale, non plus que l’idée contraire, n’est pas une idée nouvelle ; c'est une idée vieille comme le monde, que l’on retrouve à chaque page de l’histoire du monde, mais ce n’est que de nos jours qu’on en connaît la force et les lois, et qu’on sait l’utiliser. La vapeur existait avant Fulton, mais ce n’est que depuis Fulton qu’on connaît toute l'étendue de sa puissance et qu’on sait lui faire produire ses merveilleux effets.”
La méfiance que l'on exerçait à l'endroit des libéraux dont on voulait faire de dangereux réforniateurs n'était donc pes justifiée. Ils ne faisaient qu’exprimer ces principes de tolérance et de progrès qui existent toujours à l'état latent dans l'esprit humain.
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Au cours de sa conférence, Laurier prenait une attitude bien définie à l'endroit du projet de former un parti catholique, qu’on agitait alors. La page vaut d’être relue aujourd’hui avec grand soin ; elle est pleine de sagesse et d'à propos.
“Je ne suis pas ici, disait-il, pour faire parade de mes sentiments religieux, mais je déclare que j'ai trop de respect pour les croyances dans lesquelles je suis né, pour jamais les faire servir de base à une organisation politique. Vous voulez organiser un parti catholique. Mais n’a- Vez-Vous pas songé que si vous aviez le malheur de réussir Vous attireriez sur votre pays des calamités dont il est impossible de prévoir les conséquences ? Vous voulez organiser tous les catholiques comme un seul parti, sans autre lien, sans autre base que la communauté de religion ; mais n’avez-vous pas réfléchi que, par le fait méme, Vous organisez la population protestante comme un seul parti, et qu’alors, au lieu de la paix et de l'harmonie qui existent aujourd’hui entre les divers éléments de la population canadienne, vous amenez la Suerre, la guerre religieuse, la plus terrible de toutes les guerres ? Encore une fois, conservateurs, je vous accuse à la face du Canada de ne comprendre ni votre pays ni votre époque.”
Loin de vouloir que les partis se groupent d’après les croyances, Laurier den ‘ndait au contraire qu’ils fussent indépendants d'elles, qu'ils fussent basés sur le respect de toutes.