Le libéralisme du P. Hyacinthe
Il y a quelques années qu'étourdi, entraîné par le succès de votre parole, écoutant sans entendre les avertissements de vos frères, regardant l'espace immense qui s'étendait devant vous, vous traciez de Foeil une ligne et vous disiez : Je m'arrêterai là : et la limite, hélas ! sans le vou« loir, malgré vous, vous Pavez dépassée, reculée, et il n'existe plus de borne, et vous descendez toujours....
Mais, dites-moi, dans votre course à travers la Suisse., l'Allemagne, n'avez- vous pas vu amoncelées des ruines, tristes débris d'édifices superbes ? Et ces ruines gisant au milieu de la solitude, ne vous ont-elles rien appris.^ Votre
âme, en les voyant, n^a-t-elle rien senti ? Ramassant sous les ronces les pierres tombées du frontispice, peut-être vous auriez pu lire ce mot : Liberté ! Car c^ étaient aussi des apôtres de la liberté qui avaient élevé ces édifices ; ils les avaient crus durables, mais lorsqu'ils n'assistèrent pas eux-mêmes à la destruction de leur œuvre, ils moururent le même jour, et, s'ils revenaient aujourd'hui, ils n'en reconnaîtraient plus les débris dans la poudre, et ils retrouveraient plus fière celle qu'ils voulaient anéantir. Ils avaient amoncelé de grandes ombres qui rendirent plus brillante la lumière de la vérité, et qu'un souffle de Dieu dispersa comme le soleil dissipe les vapeurs du matin; ils avaient creusé des abîmes et la montagne de Dieu parut plus grandiose.
Ainsi en sera-t-il de votre tentative, qui, comme toute erreur, a eu différentes phases.
Dès le début, il y avait autour de votre chaire des oreilles recueillant avidement des mots que vous laissiez tomber comme par mégarde, mais à dessein peut-être ; il y avait des esprits qui les commentaient, des regards arrêtés sur vous comptant les battements de votre cœur, auscultant votre âme. Vous paraissiez les reconnaître ceux qui se tenaient si attentifs auprès de vous ; eux
voyaient vos pensées, étudiaient vos désirs et Tambition qui vous poussait ; ils entendaient ces orages qui grondaient dans votre sein, ils les avaient vus s^ accumuler ; ils les contemplaient se heurtant, s'agitant, soulevant votre poitrine, et supputant les jours de Pattente, ils se disaient : Quand donc éclatera la tempête ?
Vous ne vous étonniez pas d'être compris des ennemis de PÉglise, mais vous auriez voulu que celle-ci fermât ses yeux et ses oreilles jusqu^au jour choisi par vous pour déposer le masque. Cependant elle fut indulgente; elle entendait bien de quel côté venaient les applaudissements qui vous faisaient sourire, mais elle voulait croire encore qu'ils ne s'adressaient qu'à votre talent d'orateur, et dans ces pensées hardies que vous exprimiez parfois devant un auditoire empressé et enthousiaste, elle ne voyait que des mots échappés à un esprit vif, dans la chaleur de l'improvisation. Cependant d'autres, et l'Église le savait bien, et vous aussi, d'autres les recueillaient joyeux et les répétaient. Leur avez-vous jamais reproché d'avoir mal interprété vos paroles? quand, vous tournant vers l'Église, vous "accusiez de chercher dans vos discours des choses que vous n'aviez pas dites, et vous éprouviez
le besoin de vous défendre. Pourquoi cette attitude? Encore ce n'est pas F Église qui vous retrancha de son sein, c'est vous qui en êtes sorti, car il ne suffit pas de protester, ainsi que vous le faites, de son attachement à la foi du Christ, il faut mettre sa conduite d'accord avec ses paroles : c'est aux fruits qu'on peut juger de l'arbre.
Votre langage bientôt ne trompa que les aveugles qui ne voulaient pas voir, et il donna aux autres la règle de vos appréciations et la mesure de votre sincérité. Il les engagea à examiner de plus près les enseignements que votre habileté de langage avait réussi à faire admettre : écartant les fleurs ils virent les pièges; sous les mots qui entraînent l'imagination et endorment parfois le jugement, ils découvrirent le mensonge. Hélas! souvent aujourd'hui les mêmes expressions cachent des choses toutes différentes; nos ennemis, habiles politiques, ont nommé leurs erreurs du nom de nos plus sublimes cho ses ; il semblerait que les mots n'ont plus de valeur, que chacun a son langage particulier. Envelopper sa pensée dans des phrases équivoques, la cacher sous des flots obscurs de littérature, la dissimuler par des tours oratoires et des réticences, c'est l'art suprême de notre époque.
Proclamant de fait, sinon explicitement, Findépendance de la raison, c'était pour elle le droit de juger des dogmes et de la morale que vous érigiez en principe. Et pourquoi? On ne fait rien sans but. Assurément le seul plaisir de proclamer la liberté de conscience, telle que vous Pavez rêvée, n'était pas le vôtre : c'était un crime déjà, mais ce n'était que l'avertissement au lecteur, l'excuse de ce que vous méditiez. Examinant le symbole, vous avez trouvé qu'il était bon pour vous de supprimer cet article depuis longtemps rayé dans votre esprit : « Je crois l'Eglise catholique, » et vous avez passé la plume dessus, accusant cette Église d'être tombée dans Terreur. Mais vous êtes donc son juge? Lui auriez-vous succédé dans les promesses du Christ , et désormais est-ce à vous qu'il faudra s'adresser pour trouver la vérité? Vous croyez-vous choisi par Dieu pour soutenir son édifice, diriger son troupeau ?
Tournant les pages de la Loi, de l'Évangile, vous effacez, vous jetez au feu celles qui vous condamnent, ou bien, les revêtant de votre esprit, vous osez les faire servir à votre défense ; vous invoquez la tradition quand vous cro3^ez qu'elle vous donne raison, vous
la passez sous silence lorsqu'elle vous condamne.
C'est la tactique de tous vos devanciers ; Pabolition est leur manière d'agir, la transformation des dogmes leur politique, la négation leur grand moyen de succès, la ruse et le mensonge leurs auxiliaires.
Ils ont entendu votre voix ceux qui ont intérêt à se dérober à la lumière, ceux qui n'ont pas le courage de briser certaines chaînes et qui veulent paraître grands, et qui veulent se donner raison ; ils ont souri à votre appel ; vous avez dépouillé la vérité de ce prestige qu'elle conservait encore à leurs yeux, vous avez encouragé leur audace qui n'osait pas se montrer; vous leur avez donné un droit qu'ils ne croyaient point avoir ; ils n'auraient pas levé, eux, l'étendard de la révolte, mais ils s'abritèrent sous votre drapeau, et bientôt votre nom servit à couvrir leur honte, à excuser leurs attentats. Pour franchir la barrière, ils n'attendaient qu'un mot, qu'un geste, et c'est de vous qu'il est venu; il leur fallait un chef, et ils vous ont suivi.
Vous pensiez bien que c'en était fait de l'Église catholique, et en face de la tombe qu'on lui creuse dans notre France aussi bien qu'en
Allemagne, en Suisse et en Italie, vous espérez toujours y voir descendre le cadavre et sceller la pierre dans Toubli. Mais vous ne connaissez pas le peuple qui chante avec la même indifférence et le même entrain les succès et les chutes, la victoire et les revers, le crime et la vertu, la gloire et la honte, joignant les lauriers, les palmes, les cyprès, les larmes et les roses; qui plaisante sur la mort de Malborough et mêle ses refrains à la Marseillaise ; qui court à la mort en chantant Famour.
Notre peuple, en particulier, est voltairien par le langage, mais catholique dans les entrailles. Il a eu des apostasies parfois immenses et, en apparence, presque totales et officielles. Malgré ces emportements ou ces faiblesses qui semblaient entraîner tout le corps, toujours Tesprit et le cœur de la France ont résisté. Elle est restée à Jésus-Christ et à son Vicaire; on ne peut faire que cet acier, si fortement trempé, ne se redresse et ne brille tout à coup de son ancien éclat. Il y a des taches de sang, des taches de boue, des taches d^haleine : la rouille n'y mord pas. On essuie la France et elle reparaît. Lorsqu'elle dit qu'elle est hérétique, ni Dieu ni personne ne veut la croire -, elle ne peut se croire
elle-même; et en effet, cela n'est pas vrai. Impie, c'est une mode. La mode règne, elle la suit. Allez encore un peu, vous verrez! La France a trop d'esprit pour être hérétique et pour rester longtemps impie. Au fond, cette grande nation, qui s'est ennuyée de la foi de ses pères, trouve que l'impiété est trop absurde, et que ces gens de grands discours font sottement leurs actions.
Elle a ri de votre projet de destruction et jeté le ridicule sur votre tentative. Après vous avoir enivré de ses applaudissements, elle vous a mis au ban de la société, comme elle s'est lassée de Bossuet ; et tandis que la libre conscience traitait vos espérances de folie, sa verve satyrique prenait dans votre vie nouvelle des traits piquants dont elle vous accablait. Et malgré le succès de curiosité qui vient d'accueillir votre retour, vous passerez -, que dis-je ? vous avez passé comme tous les ennemis de l'Église. Si vous voulez vous en convaincre, lisez les comptes rendus de vos conférences du Cirque *, et l'Eglise, jusqu'à la fin des temps, restera debout pour redire aux générations futures qu'elle est l'héritière des promesses du Christ.
Mais pourquoi donc, moi, vais-je essayer de
parler à ce qui va mourir? Pourquoi vais-je souffler sur cette cendre? Pour réteindre, ou pour la ranimer?.... pour l'éteindre et pour la ranimer \ pour faire disparaître, si je le pouvais, le dernier rayon de cette lumière trompeuse qui vous égare, pour rendre à Pétincelle de la vérité vivante en vous le contact de Pair, pour la ranimer et Pembraser au divin flambeau.
Et vous ne sauriez vous formaliser de mon dessein, vous qui, au retour d'un exil volontaire, nous invitez ati respect de la vérité. Moi aussi j'aime Dieu, mon pays et la vérité ; je ne hais rien tant que la méchanceté et le mensonge*, je n'ai pour mes contradicteurs ni flatterie ni dédain -, ma plume n'a point de fard, elle ne sait pas ce que c'est. La vérité lui a toujours paru pouvoir s'en passer; sa pureté est le vêtement splendide qui la pare ; sa simplicité est tout son ornement -, sa grâce naturelle et sa noblesse sont ses attraits ; sa lumière, c'est le flambeau céleste qui doit nous guider ; sa force, c'est sa douceur même -, son éclat, c'est le rayon de la beauté de Dieu-, sa flamme, c'est la charité. Elle charme, elle attire, elle séduit, se fait aimer, sous son visage austère et grave: unissant aux attraits invincibles une morale sévère, elle captive autant
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par sa mâle beauté que par sa douceur et son sourire; source de satisfactions et de jouissances, mélange ineffable de tout ce qui est bien, grand, admirable, de tout ce que Phomme cherche, désire, aime, applaudit, elle satisfait ses besoins et ses aspirations, c^est une figuré sublime qui n'est autre que Dieu lui-même. Mais comment ferai- je pour vous la montrer? Je le sens, je vais la défigurer, car je suis un peintre bien inhabile, et le plus beau talent ne la pourrait rendre. Je sais que la vérité console et fortifie, qu'elle relève les âmes abattues, et donne du courage à ceux qui désespèrent ; elle rend à la fleur languissante sa fraîcheur et son parfum ; elle est la rosée qui calme et qui vivifie, le soleil qui réchauffe-, elle habite le ciel, mais elle éclaire la terre; elle perce les nuages, sans qu'ils puissent troubler son éclat et sa pureté; elle ne fuit jamais qui la cherche; Finjure ni le mépris ne la peuvent atteindre; elle répand sur tous ses trésors; et quand on la fait, et quand on la repousse, et quand on voudrait l'anéantir, grande et magnanime, par pitié elle laisse encore à l'âme rebelle ce nimbe transparent qui l'aide à découvrir son erreur et lui fait désirer la vérité.