LE VRAI ET LE FAUX LIBERALISME
Chaque époque eut bs passion dominante ; la passion de notre temps est une indépendance absolue. — Puissance magique de ce mot : Liberté. — C'est l'Église qui a affranchi l'humanité et qui étend encore sur elle son bras libérateur. — Ce qu'il faut nommer liberté et où on doit la placer. — Comment, sous l'influence des passions, les hommes ont faussé la notion de liberté.
Depuis Foriginedu monde, respritderhomme n'a pas cessé de poursuivre une pensée différente selon les âges, comme son âme s'est passionnée tantôt pour un objet et tantôt pour un autre.
A sa naissance Phomme regarde, il admire, il
aime Tunivers, il y cherche, il y trouve, comme Tenfant auprès de sa mère, la nourriture et les jouissances. Plus tard, Tavide curiosité, Tamour des voyages, le goût des aventures, un besoin particulier d'air, de vie, de mouvement, d'espace se développe avec son humeur belliqueuse à mesure qu'il grandit ; et les poètes chantent les courses et les combats de sa bouillante jeunesse, tandis qu'ils remplissent de rêves, .d^illusions, et de mensonges le ciel et la terre, placent des dieux partout et jettent sur le monde quelque chose de mystérieux et de vague. Mais vivant d'une vie multiple, l'homme en même temps sent frissonner un secret qui va s'échapper : il éprouve des besoins qu'une voix intime lui assure devoir être satisfaits *, il se laisse pousser par tous les vents, brûler par toutes les flammes.... Puis il s'assied épuiséet attend qu'on le relève ...; il s'endort, et le Christ le réveille de sa léthargie. Il s'unit à l'humanité pour lui rendre l'existence et la force, et produit une génération nouvelle. Alors fatigué de batailles, l'homme organise ses conquêtes, la politique devient son occupation, mais le sang nouveau, qui bouillonne en ses veines, crée des langues nouvelles et de nouvelles armes pour de nouvelles luttes.
Aujourd'hui Ton se bat avec de la poudre et des mots non plus seulement pour des provinces, pour un sceptre, mais pour briser les sceptres et les couronnes • on voudrait d'un coup de canon renverser tous les trônes ; on se bat surtout pour des principes, parfois pour des raisons qu'on n'ose pas avouer : car le genre iiumain a perdu la franchise de sa jeunesse, et sa dissimulation augmente avec ses ans.
Chaque époque du monde, comme chaque âge de la vie, eut sa passion dominante autour de laquelle se groupèrent comme autour d'une divinité, les pensées, les aspirations, les fantômes de l'humanité, et d'où sortirent ainsi que de leur source les vertus et les vices de chaque siècle.
Les plus sages furent toujours ceux qui, suivant le progrès de l'humanité sans se jeter hors de la carrière, surent résister aux erreurs et aux entraînements de l'époque où ils ont vécu. Tantôt se dégradant, tantôt s'élançant pour retomber sans vie, les siècles se sont vus condamnés par les âges suivants dont l'exagération ne fut parfois qu'une vengeance, un réactif puissant, le contrepoids qui rétablit l'équilibre.
Un jour l'homme, s'appliquant à copier la na-
ture, voulut la rendre plus belle, et il retraça les rêves de son imagination, il mit Fidéal à la place de la vérité. Tandis que des peuples ont acheté des soldats, d'autres ont vendu leur sang. Autrefois la science eût été une tache pour la noblesse. Crédule ainsi que l'enfant aux siècles d'Homère et de Virgile, l'homme aujourd'hui est devenu sceptique comme un vieillard soupçonneux et défiant. Aujourd'hui la passion c'est l'indépendance, le Dieu c'est la liberté sans frein, au temple de qui chacun apporte une pierre, ajoute un degré à son autel. Tous les chants sont en son honneur, et les victimes ne manquent point à cette divinité rendue barbare par ses adorateurs. Gomme les guerriers anciens égorgeaient, en l'honneur des dieux, leurs prisonniers, les soldats d'une liberté despotique sacrifient à l'idole ses ennemis. Aujourd'hui à un esclavage qui eut ses hontes à la vérité, on veut faire succéder une indépendance absolue*, on fausse la liberté, on la pervertit comme on a faussé l'autorité en en abusant.
La liberté î que vous connaissez bien la puissance magique de ce mot, Père Hyacinthe! en est-il un autre qui jamais trouva plus d'écho dans les âmes ? C'est un levier qui ébranle le monde, un courant qui Tentraîne ; je me trompe : c'est quelque chose plutôt qui nous fait tressaillir jusqu'au fond de notre être, nous attire, nous précipite sans effort à travers les obstacles vers le bien qu'il nous promet, qui nous convainc sans motifs, endort nos souffrances, nourrit notre espoir. La liberté, c'est le bien de l'homme, c'est une propriété que Dieu lui donna, c'est h rêve de son âme, le besoin de son cœur.
Vous le savez bien, ô Père Hyacinthe, vous savez bien que le peuple court partout où il croit trouver la liberté, qu'il a fait de son nom le synonyme de bonheur, qu'il suit tout drapeau sur lequel il le peut lire, que dans son ardeur insouciante et irréfléchie il écoute toute voix qui lui promet de le rendre libre, qu'il se laisse prendre à tous les fantômes, entraîner en aveugle vers toutes les illusions. Vous le savez, et c'est pour-
— i6 — quoi vous avez, en gros caractères, tracé ce mot, qui séduit, sur toutes les pages que vous avez écrites, que vous l'avez jeté à tous les vents, répété à tous les échos du monde, partout où il vous a été donné de faire entendre votre voix. Tous ceux qui ont voulu entraîner les peuples les ont saisis par ce besoin intime et irrésistible qu'ils éprouvent en eux-mêmes ; hélas ! et nul jamais n'a donné ce qu'il avait promis. Car si la liberté est le soleil qui fait vivre, c'est aussi la lumière qui éblouit, c'est la poudre qui aveugle, la glu qui attache.
La liberté, mot tout-puissant et terrible qui sourit et qui effraye, qui caresse comme la lame froide du couteau sur le cou de la victime; assemblage confus, indéfini, bizarre d'idées, de formes, de pensées nobles et rampantes, de grandeur et de honte, de mensonge et de vérité, d'amour et de haine, d'ambition, d'égoïsme, d'amertume, d'insulte et de dérision, de pouvoir et de faiblesse, d'insolente souveraineté et de servitude honteuse, dédale incompréhensible, inextricable, dont un mot subhme est le nom, ramassis étrange de choses informes, épouvantables, chaos où se rencontrent et se heurtent sans se voir l'absurde et le vrai, l'ombre et la
lumière, les fantômes et la réalité, la sagesse et la folie, le droit et la force, le beau et Patroce, le . crime et la vertu, où plane Paigle, où voltige le hibou, où rampe le serpent; où Ton entend mêlés, confondus, des chants, des soupirs et des pleurs, le bruit des chaînes et les cris enthousiastes, où Ton voit des abimes et des fleurs, des >débris amoncelés et des fondations, où Ton sent au milieu de l'espace un lien qui vous serre et des mains qui vous empoignent, Tempire de la volonté et Tempire des passions, où se trouvent la sagesse de la raison et son orgueil, le délire de l'imagination, la lumière de la foi et la torche qui jette des lueurs blafardes !
Nul mot jamais que celui de liberté n'éveilla dans les âmes plus d'ambitions, ne bouleversa plus d'empires, ne troubla le monde aussi profondément, n'ébranla davantage les sociétés; nul jamais ne forgea tant de chaînes, ne fournit à la mort tant de victimes. Étranges contradictions pour qui ne voit que la surface des choses ! Histoire terrible mais pleine de salutaires leçons, que l'histoire du monde nous montrant partout ei toujours les amis et les docteurs de la liberté écrasés par celle qu'ils aimaient et à qui ils voulaient confier le sceptre; et la liberté expirant
avant d'avoir vécu pour faire place à la tyrannie ! Mais Pamour, le besoin de liberté ne peut mourir-, abusé par un mirage, il court vers un autre*, trompé cent fois, il n'est jamais vaincu, il a toujours et la même ardeur et le même courage*, au lendemain d'une défaite, après Técrasement, il est prêt à recommencer Tépreuve. Chose étrange ! l'homme peut se lasser à la poursuite des richesses et des honneurs, il n'a jamais cessé de combattre pour la liberté, il n'a jamais désespéré de Tatteindre. Il supportera, s'il le faut, la faim, la fatigue, la souffrance, mais il ne veut pas supporter de chaînes, il se débat dans ses liens, il se fait des blessures terribles partois... l'espoir les guérit, mais quand, mais comment se réalisera-t-il?
Écoutez ce que disait, il y a peu de temps, un de nos hommes les plus illustres : « La morale du Christ a été le salut des déshérités, l'espoir de ceux qui souffrent, V affranchissement de tontes les servitudes. Oest par elle qu''a été fondée sur le devoir.^ sur le droite sur Vintérêt sociaL
ia loi d'égalité qui fait disparaître tous les despotismes, celui de VEtat comme celui de la famille, »
Ai-je besoin de vous le redire et ne savezvous pas à qui vous devez de n'être pas esclave ou barbare? N'est-ce pas l'Église qui a proclamé les principes dont les prétendus docteurs de la science et les libéraux se sont fait un trophée et se disent les inventeurs ? N'est-ce pas elle qui brisa les chaînes de l'homme et lui rendit sa noble indépendance et le sentiment de sa dignité, qui releva le petit et consola l'opprimé ? Ingratitude et méchanceté de ne plus s'en souvenir, de méconnaître le bienfait, d'appeler intolérante celle qui brisa toutes les chaînes, cette Église à qui Dieu donna pour mission d'affranchir Tunivers et qui étend sur le monde son bras libérateur. Sans nul souci des aangers et des périls, par delà les montagnes et les mers, dans les îles perdues et sur les vastes continents, elle va, son drapeau à la main, le montrer aux peuples sauvages, éveiller leur âme engourdie, les relever de leur abjection, en faire des hommes libres. Quand part le missionnaire, l'évangile d'une main, la croix de l'autre, c'est dans ses deux bras qu^il le tient; son drapeau, et souvent il meurt
roulé dans ses plis comme dans un linceul sacré, martyr de la liberté de sa conscience. Il a traversé bien des siècles déjà, suivant sans jamais faillir le chemin de Thonneur et les voies de la justice, ce drapeau sur lequel le Christ lui-même écrivit : Amour et Liberté ! Plus pur et plus glorieux que celui de Jeanne la Pucelle, il a soutenu bien des courages, ranimé bien des espérances ; il fut présent à toutes les gloires et à toutes les douleurs, il assista aux luttes et aux victoires. Jamais il n'a connu la honte. Portée sur une barque fragile, mais que les flots ne peuvent submerger, quand les vagues montent, rÉglise hausse son drapeau. Dominant les peuples, souvent il fut pris pour signe de ralliement, et puis inconstant et léger, ce même peuple qui avait combattu pour lui, parfois il a pris place dans les rangs de ses ennemis, il l'a insulté, il Ta percé de balles et Ta rendu plus glorieux, mais jamis il n'a pu effacer même une lettre, jamais il ne pourra le ravir.
Protecteur du droit, le drapeau du Christ abrite sous son ombre la misère et la souffrance, il défend la faiblesse contre la force, soutient les peuples contre ks rois qui Toppriment et défend les rois contre les peuples égarés et rebelles, sans
autres mobiles que la justice, Tordre et la liberté. Tandis que les prétendus réformateurs cherchent la faveur des grands, s'appuient sur la force et, proclamant la liberté, rampent au pied des trônes, remettant leurs drapeaux aux mains de la puissance, comme un corps malade ne sentant plus que le besoin de vivre consent à toutes les mutilations pour échapper à la mort, les religions esclaves, quand d'un mot dépend leur existence, se laissent asservir, dépouiller, transformer selon le caprice du maître à qui elles ont confié leurs destinées. Mais tiges frêles et languissantes, greffées sur un arbre étranger, elles ne peuvent pas vivre, elles se fanent aussitôt que rherbe fauchée, la main du passant enlève le rameau flétri et une tige sauvage naît pour la remplacer.
L'Église, elle, se nourrissant de sa propre sève, se soutient par son indépendance*, elle n'a nul égard pour la noblesse et la fortune, mais à raison de leur grandeur même, elle reprend plus sévèrement ceux que vous flattez -, elle oblige le cœur orgueilleux à baisser la tête ; elle a le même poids pour le sujet et le prince, le grand et le petit, le maître et le valet; les présents ne la séduisent point; elle n'estime rien que l'honneur; la vertu
est le seul appât qui Pattire-, elle expose quelquefois le plus humble des sujets à la vénération des rois et force la noble dame à se courber devant une bergère. Elle ne prend point conseil de la force et jamais elle n^a été vaincue; elle ne sait pas reculer ; quand on la croit abattue , elle reprend son arme et foudroie celui qui la voulait détruire. Elle ne connaît d^autre maître que Dieu ; elle respecte sur terre ceux qui tiennent sa place et se soumet à leurs justes lois ; cependant à son tour elle ne voit que des fils dans les maîtres du monde, des hommes mortels dans ceux que vous implorez, et elle commande le respect et Tobéissance aux rois mêmes sur le trône. Son empire est une vaste république oii tous travaillent à la même oeuvre, détendent la même cause, poursuivent le même but, où germent et se développent toutes les facultés, où s^exercent tous les talents éclairés et fécondés par la vraie lumière *, ceux que Dieu doua d^esprit, de force et de génie ne sont que les aînés de leurs frères, chargés de les soutenir et de les aider, les riches les économes des biens terrestres, et les pauvres les distributeurs des bénédictions du ciel. Qu'il y a loin de cette indépendance de T Église à la servitude du siècle, de la liberté qu'elle pro-
cure à ses enfants à cette liberté chimérique, rêvée par des docteurs insensés ou impies ! Et combien est digne et respecté son gouvernement, exempt de troubles et d'intrigues à côté de ces empires que le temps élève et détruit ! Chaque siècle voit tomber quelque dynastie, monter et descendre des royaumes ; le monde entier est couvert des débris de la tyrannie et du mensonge pour n'avoir pas compris ce que c'est que la liberté, pour avoir suivi les enseignements des maîtres qui Tontexplo itée à leur profit. Ah! pourquoi les nations ont-elles méconnu la voix de Celle qui, debout depuis dix- huit siècles avec ses immortels principes et ses lois toujours les mêmes, semble leur dire : « Vous qui craignez la mort, écoutez ma voix ; vous qui passez, regardez... Cent fois j'ai chancelé sur ma base de pierre, mais je ne puis pas tomber, car j'ai pour fondement la liberté, et mes lois sont faites avec la justice et l'équité. Je n'ai point ruiné les provinces pour les asservir, je n'ai point livré de batailles pour augmenter mon empire : ces lauriers sanglants et couverts de pleurs sont une tache à la gloire-, ils ont lodeur du crime ; malheur à qui ne craint pas de s'en couronner ! Ils pèseront sur la tête du coupable de tout le poids de la malédiction
des peuples et de Dieu, et verseront dans son âme autant de douleurs et de soupirs que ceux qu'ils auront causés !... Je me fais aimer plutôt que craindre, et respecter autant qu'aimer ; j'instruis par l'exemple surtout ; faisant en toutes choses la part de la faiblesse humaine, jamais je n'ai employé la force, parfois nécessaire dans vos sociétés politiques, mais je me venge du peuple en lui faisant du bien et je le rends docile en le faisant rougir de son ingratitude. Cherchant d'abord son bonheur, jamais je ne l'ai trompé, jamais je n'ai exposé son ignorance aux dangers. »
C'était bien à la messagère de Dieu, de celuilà qui les avait fondés, en faisant tous les hommes enfants d'un même père et pétris du même limon, qu'il appartenait d'enseigner les principes de cette liberté qu'il créa et les moyens pour rhomme de la faire servir à sa félicité. Mais souvent l'homme les repoussa, et laissa ses passions en interpréter le sens -, et bientôt il ne fit plus de ce mot qu'un sentiment de gloire destiné à cacher les tyrans, à couvrir les misères,
in manteau royal qu^on jeta sur les épaules de a prostituée.
Cherchant une liberté, ou plutôt une souveraineté qui n'existe point, aujourd'hui encore des îommes, oubliant que Dieu plaça à côté la loi et e devoir, croient, ils le disent du moins, que la iberté est un champ sans obstacles et sans limies. Les philosophes, les sophistes, les politiques 'ont commentée dans le sens le plusfavorableàla ause qu'ils défendaient *, tous ces prétendus réormateurs qui vous ont précédés l'ont expliquée i leur manière. Ceux-là, qui croient à peine à )ieu, se sont autorisés de sa parole pour préendre donner aux hommes la liberté et lever 'étendard de la révolte^ ils ont, insigne tromperie, mais éloquente confession, copié le drapeau du Christ, et c'est derrière ce drapeau, dans es plis qu'ils ont caché leurs mensonges, leurs ièges, leurs perfidies, leurs lâchetés, substituant . la sagesse de Dieu leur raison incertaine, et sinant ces erreurs du nom de la Vérité même, écartons les voiles, arrachons les masques, reusons les doctrines.
En voyant Pâme humaine subir à chaque épo- [ue de l'histoire Tinfluence des diverses passions, n s'est demandé si elle était assujettie aux lois de
la matière, si une force inconnue Péloignait sans cesse du centre. Les oppositions égales et constantes des aspirations et des siècles ne sont-elles que les perturbations des consciences, les oscillations de Pâme cherchant Téquilibre dans la vérité? Pour excuser leurs excès, quelques-uns Taffirmeraient peut-être sans voir que leur affirmation est en même temps une négation de leurs principes et de la liberté que Dieu nous donna. Les égarements qu'ils sont contraints d'avouer, ils les appellent encore des fatalités, et la force des choses est le destin des hommes libres. Méconnaissant Pautorité de Dieu, les indépendants reconnaissent l'autorité d'une puissance aveugle qu'ils ne savent comment nommer.
Le mouvement de l'âme est une loi de la nature, mais la volonté humaine dirige ce mouvement, et la parole du Christ en devrait être la règle. Car s'il est des questions abandonnées complément ici bas aux recherches et aux discussions des hommes, il est une voie tracée par Dieu, de laquelle nous ne pouvons nous écarter sans danger. Je connais des libéraux modernes qui blasphèment la parole du Christ ; ils sont rares à la vérité -, mais il en est d'autres, nombreux, soutenant que les préceptes transmis en son nom
par r Église, et Tobligation morale qui nous est faite de les accomplir sont un contre-sens, un attentat à la liberté ; comme si elle était incompatible avec la loi et le devoir qui Pengendrent, tandis qu'elle ne peut se passer de ces deux principes de son existence, comme si le choix entre le bien et le mal pouvait s'exercer dans un milieu vague, entre des objets indéfinis. Sur le terrain mouvant de la politique, ils sont impitoyables pour leurs adversaires, en matière religieuse, tout leur paraît indiffèrent en soi. Le bien et le mal, le vice et la vertu sont des mots arbitraires que rhomme applique selon sa volonté ou ses caprices -, son opinion variable est la barrière flexible substituée à la limite tracée par Dieu. Tout est susceptible de devenir vérité et vertu ; ce ne sont plus que des choses relatives, dépendantes, variables d'un individu à un autre. Et que devient alors la liberté ? Le droit, que l'homme s'est arrogé en son nom de décider entre le bien et le mal, l'anéantit complètement, et il en résulte Tobligation étrange et absurde de reconnaître la vérité immuable dans des sentiments opposés, approuvant avec les uns ce que nous condamnons avec les autres. L'âme peutelle ainsi se diviser ? et n'y a-t-il pas là une im-
possibilité qui prouve la fausseté des principes ? Mais rhomme s'arrête souvent sur la route sans épuiser toutes les conséquences de son système ; et c'est ainsi qu'il trompe ceux qui s'amusent avec lui à cueillir des fleurs le long du chemin.
Il en est qui se trahissent quelquefois. Me permettrez-vous de vous citer le mot d'un publiciste qui avait quelque sympathie pour moi, mais qui ne pouvait s'empêcher de discuter sans fin. « Vous autres, me disait-il. vous ne comprenez la liberté que dans le bien. » C'était un aveu naïf. Je ne lui répondis pas*, j'eus tort peut-être, j'aurais dû lui demander si, comme tant d'autres, il ne réclamait la liberté que pour avoir le droit de faire le mal. Souffrez qu'en m'adressant à vous, je lui dise aujourd'hui ce que que je nomme la liberté et où je la place.
Quand Dieu créa Fhomme, il le fit libre, et certes vous avez raison de revendiquer un droit qui vient de Dieu *, c'est pour vous un devoir de le défendre envers et contre tous. Vous êtes fier, et à juste titre, de cette noble prérogative de liberté qui, sur terre, ne fut donnée qu'à l'homme seul, parce que lui seul possède l'intelligence pour en user -, vous l'appelez la liberté, le pre-
mier et le plus précieux de tous les biens. Mais tout bien, toute dignité ont leurs obligations : et le bienfait oblige autant que la noblesse ! Vous en convenez, n'est-ce pas ! Par conséquent, la liberté suppose des devoirs, implique une obligation morale et plus grande et plus forte pour rhomme juste et véritablement grand que l'obligation matérielle : celle de s'en servir noblement sous peine de mériter la dégradation et la honte.
Dieu n'a pas fait l'homme indépendant ; il lui imposait des lois en même temps qu'il lui donnait la liberté, et celle-ci ne pouvait être une abrogation du code ; bien plutôt elle en était la confirmation, et le précepte à son tour déterminait la liberté et lui traçait des limites. «Tu peux manger de tous les fruits de ce jardin, mais tu ne toucheras point à celui de l'arbre de la science du bien et du mal, et si tu en manges, tu mourras. » Voilà le commandement et la liberté, le droit et le pouvoir. C'est l'alternative entre le bien et le mal, le choix entre la soumission et sa récompense, la révolte et sa peine.
A chacun de nous Dieu a tracé sa route, mais il ne nous force pas à y marcher comme il oblige chaque jour le soleil à suivre sa carrière, la mer
— 3o — à respecter ses bornes. Nous ayant donné Tintelligence et la volonté, il ne pouvait pas nous traiter comme les êtres inanimés, qui n'ont aucun moyen de résistance, et l'homme est au milieu de la nature le libre citoyen à côté du prisonnier rivé à la chaîne. Eh bien, dans cette liberté qui nous fut laissée par Dieu, beaucoup ont cru, ont voulu plutôt trouver des motifs pour légitimer leur ambition, des raisons pour se déclarer indépendants même vis-à-vis de Dieu. Comme si la liberté était la négation de l'autorité du Créateur et des devoirs de la créature, la dissolution du lien qui unit l'ouvrier à son œuvre. Dieu ne peut pas renoncer à ses droits, c'est folie de le prétendre, le dire c'est un blasphème ; car il faudrait pour cela que Dieu immuable, la sagesse, la bonté, la justice même abandonnât à elle-même sa chétive créature; il faudrait admettre qu'il se repent de l'avoir créée ou qu'il ne l'a faite que pour la souffrance et le malheur, que la terre est loin de son regard, ou que la vertu et le vice, le mensonge et la vérité lui sont indifférents. Mais qui donc soutiendrait le monde? comment ne se briserait point la terre? comment n'aurait-elle pas été détruite le jour où Dieu Taurait abandonnée ?
— 3i — Quand un père montrant à son fils un grand devoir, lui dit : Remplis-le et je te récompenserai^ sinon je serai forcé de te punir, dites-moi, où est le droit de désobéir que le père laissse à son enfant ? D^ailleurs, la loi admise, la liberté mériterait-elle encore le nom que Thomme s'est plu à lui donner, pourrait-on l'appeler encore le plus précieux des biens si elle était de droit la source des maux et la route qui conduit à un malheur éternel ? Ce qui engendre le mal, ce qui égare doit-il être considéré comme un bien? Mais la liberté n'est pas ce que voudraient la faire les modernes professeurs : c'est un don de Dieu qui nous fournit l'occasion de grandir et de mériter des biens infinis, il ne devient funeste que par le mauvais usage que nous en faisons. C'est un vin généreux destiné à augmenter les forces et la vie de l'homme, et dont l'abus entraîne la mort ; avec la lumière divine pour phare, la sagesse pour limites, la liberté est un vaste océan dont les flots tumultueux usant leur effort contre les passions, écueils perfides d'une mer orageuse, doivent mourir tranquilles et soumis au pied du trône de Dieu.
i Les passions ! voilà les invisibles ennemis qui flattent Pâme comme on caresse une victime avant de la frapper. Ils sont au dedans les tyrans qui l'oppriment, et beaucoup les cherchent en dehors. Ils sentent des chaînes et ne savent qui les a garottés ; ils reçoivent des ordres et ne connaissent point les maîtres qui les dictent ; leurs âmes attirées, repoussées, divisées, ne peuvent trouver le repos ; elles sont comme un champ de bataille où s'agitent des ennemis irréconciliables, et la proie qu'ils tentent de s'arracher. Cruelles, perfides, impitoyables, se masquant pour mieux tromper, les passions joignent la flatterie à Tinsulte, les caresses aux verges, le miel au poison, et cachent leurs chaînes sous des roses. Beaucoup, qui de loin les voyaient, les ont prises pour les guirlandes dont on se couronne les jours de fête; attirés par l'éclat, séduits par le plaisir, ils se sont élancés. D'une main convulsive ils ont saisi les fleurs, et les misérables se sont chargés de chaînes. Mais ce
soir les roses froissées s'effeuilleront et les liens resteront à nu.
Comme les Juifs charnels se figuraient un messie conquérant, vainqueur par les armes des rois et des nations, souvent le peuple rêva, sous rinfluence des passions, une liberté toute ma térielle que ses maîtres Tauto risèrent à substitue^ à la vraie liberté ; et il ne connut plus d'autres ennemis que ceux qu'il voyait Parme à la main, d'autre tyran que celui qui tenait un sceptre, d'autres maîtres que ceux qui ont des ouvriers dans leurs usines, des employés dans leurs manufactures, et les regardant comme les ravisseurs, les détenteurs injustes de sa liberté, ce fut contre eux qu'il dirigea ses coups.
Plus que jamais la liberté est devenue le ressort de la vie et de l'activité humaine, et il était presque impossible qu'elle fût comprise par tous ; Dieu l'avait unie à la vérité, l'homme l'en sépara et en fit un squelette auquel il ne conserva que le nom. Chaque peuple, chaque individu l'habilla à sa manière, ainsi que fait le peintre pour son sujet, l'écrivain pour sa pensée, l'homme pour sa propre création. Son vêtement fit sa fortune-, elle prit avec ses différents maîtres des aspects différents, elle monta, elle descendit
avec les âmes et les caractères. Les uns lui demandent de rompre des chaînes, les autres attendent d'elle le pouvoir; celui-ci ne réclame que la liberté de la presse, celui-là ne s'imagine pas que la liberté puisse avoir un autre objet que la politique, et tandis que les uns la conjurent de supprimer les abus, d'autres lui ordonnent d'effacer la loi.
Vous souvient-il de cette tour que les hommes autrefois voulurent bâtir pour en faire leur refuge et se défendre contre la puissance de Dieu ? Eh bien, à notre époque on voudrait faire de la liberté un piédestal sur lequel Thomme pût se hisser pour échapper à la soumission qu'il doit à son Créateur et se rendre indépendant. La tour resta inachevée et le piédestal n'atteindra point les cieux : un jour la terre, lasse de porter ce fardeau, le secouera comme une vile poussière en poussant un cri de satisfaction. Dieu brisera le monument de l'orgueil humain. Toutefois, il laissera debout les pierres mal jointes de sa base creuse, sur laquelle on grava des mots séparés du texte qui les explique et des paroles d'immortalité, et ses quatre faces comme un amas de caiiloux dérobés à la montagne sainte, comme autant de pages arrachées par
— 3b — lambeaux au Livre divin, devant toutes les nations du globe, serviront à la honte de ceux qui les voulaient employer à leur défense ; leurs pièces de justifications, reconnues fausses, deviendront les motifs de leur condamnation.
Mais d'où vient, dit-on, ce vent qui passe et qu'on entend souffler à travers les branches des vieux troncs et des jeunes arbres, derrière tout obstacle, entre ce qui meurt et ce qui grandit, le vent qui courbe et qui relève, qui brise, qui flétrit, et dans des sens divers roule au foyer la paille sèche, la fleur brisée et la tige verdoyante, qui passe et qui attise la flamme ? Du ciel, de la terre ou de Penfer?... Où va-t-il, quel est-il! Est-ce Fange qui remonte aux cieux ou descend vers nous, le souffle du diable, l'agitation incessante de l'humanité, la passion qui mugit ou l'homme qui secoue la poussière des siècles? Est-ce l'esprit de Dieu qui veut purifier le monde. Je ne sais : cependant, je l'ai suivi, le monde? depuis sa naissance*, il ne s'est pas un instant reposé, mais combien souvent il se trompe ? J'ai vu que parfois Dieu lui découvre son erreur et le punit en le laissant aller au courant qu'il veut suivre. Enfant de Dieu et de la terre, fils de l'homme et de sa passion, sous ses
pieds la fange, et sur sa tête les astres, Phomme sent aussi frissonner au dedans de lui un souffle mystérieux qui l'agite et Pentraîne. Sollicité par la passion du siècle à laquelle répond la passion de son âme éveillée par des discours séduisants, parfois il s'est penché pour voir au-dessus de Pabîme, et tandis que je le regardais il a disparu, et le vent, qui brisait les têtes superbes, respectait ceux qui s'appuyaient à la montagne sainte, comme le flot épargne le mollusque attaché au rocher.
Pourquoi, vous qui étiez la gloire du Garmel, vous êtes-vous laissé entraîner par ce souffle? Ne le sentiez-vous pas venir? Cependant on vous avait averti; mais vous n'avez pas voulu des conseils charitables; comptant sur vos forces, vous vous êtes redressé avec une téméraire fierté, et tandis que vous vouliez braver la tempête, la tempête vous entraînait Où?.... La
" feuille détachée de l'arbre va où la pousse le vent-, l'oiseau qui tombe dans le fleuve roule avec le flot.
Les hommes, ceux surtout qui ont une imagination vive et passionnée, se retracent en toutes leurs œuvres, se peignent jusque dans leurs gestes. On sentait la hardiesse de vos pensées dans
la hardiesse de votre langage; on distinguait à travers les cascades de votre style et les accents pittoresques de votre voix, votre âme suivant les écarts d'une imagination ardente ; on entendait en vous, écoutant le flux et le reflux de vos pensées, l'agitation de tout votre être; on reconnut toujours en vous cet esprit inquiet, troublé, tourmenté, ne se reposant nulle part, cherchant je ne sais quoi qu'il ne saurait lui-même définir, poursuivant quelque chose qui fuit sans cesse, aimant avec passion les nouveautés, parfois s'éloignant des voies traditionnelles pour dérober quelques étincelles et récolter un peu de gloire, et loin de tout ce qui brille, essayant d'appuyer l'austère vérité sur des paradoxes séduisants, des peut-être éthérés, en même temps traits de flamme et pluies de fleurs.
Caché derrière un pilier de cette basilique longtemps le théâtre de votre éloquence, je tremblais, moi l'auditeur sympathique de mon frère aîné de Saint-Sulpice, en vous voyant, éclairé seulement par votre raison, vous égarer aux champs où se trouvent en présence l'erreur et la vérité, et tressant des couronnes pour les ennemis de l'Eglise. Et cependant, tandis qu'au fond de votre âme vous sentiez l'ambition préparer
votre chute, vous rappeliez du courage, de la vertu; mais si je demandais à chacun ce qu'il regarde comme le bien, pensez- vous que la vertu ne prenne pas bien des visages différents, qu'elle ne soit pas remplacée souvent par la vengeance, la satisfaction des sens, la domination, la puissance, la richesse, la gloire, nos penchants naturels, et qu'elle n'arrive pas à consister dans ce qui est honte et dégradation, au lieu d'être la force qui comprime nos inclinations perverses et développe nos qualités ? D'abord il faudrait s'entendre ; mais poursuivons.
Votre vie fut une course échevelée à travers les bois et les plaines, une suite non interrompue de convulsions étranges, indices certains, présages d'un événement qui causa plus de bruit que de surprise. On vit insensiblement votre regard se détacher de la lumière qui avait guidé vos premiers pas, pour chercher un autre soleil; mais l'œil humain n'est pas fait pour regarder fixement les astres, Dieu vous fit baisser la paupière. Ébloui et ne pouvant embrasser le vaste ensemble qui s'offrait à vos regards, vous avez, dans un tableau lointain, confondu l'erreur et la vérité, ainsi que l'œil confond les couleurs dans un cercle qui tourne. Cependant votre langage
— ■'^''9 — a par instants encore le reflet de la beauté et de la vérité, car votre âme en a gardé le souvenir comme une image dont le temps n'efface qu'un trait à la fois.
Et quand il vous fut impossible d'imposer silence à vos esprits soulevés, de soutenir le choc de vos agitations intérieures, alors vous avez ouvert votre âme, et les flots de ce faux libéralisme qui se font jour partout s'échappèrent avec violence.
Si quelques traits empêchent encore parfois de vous reconnaître, quoi d'étonnant ! Placé au centre de la lumière, il vous fallut d'abord côtoyer ces espaces indécis, marcher à travers ces crépuscules où la nuit lentement replie ses voiles, ces vastes champs où l'âme hésite, cherche, se trompe, comme le voyageur ébloui le soir par les blanches clartés; avant d'arriver à la négation *, n'aviez- vous pas et n'avez- vous pas encore les longs détours du doute.
Et puis chacun a ses moyens selon son caractère et les positions respectives des adversaires ; les misérables ne s'insultent point de la même manière que ceux qu'on est convenu de nommer les honnêtes gens tous ne se battent point; avec les mêmes armes, on les manie avec plus ou
moins d'adresse et Ton choisit celle qui convient le mieux; on ne se sert point du canon contre un ennemi tout proche ni de la baïonnette contre le soldat à une demi-lieue *, T Américain ne prend pas pour venir à Paris la même route que TArabe-, et le mineur, lorsqu'il creuse ses voûtes ténébreuses, ne lui arrive- t-il pas de rencontrer un autre mineur, travaillant pour la même fin dans un sens opposé?