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des Sciences morales et politiques de l'Institut, et par les écrivains les plus en vue, inspirant les journaux sérieux, ayant à son service des publications importantes et bien rédigées, possédant enfin, dans les Assemblées parlementaires, des porte-paroles autorisés, son enseignement joue encore chez nous un rôle considérable (1). Il est donc curieux de se demander comment une doctrine partie, à une même époque, de données identiques et sous l'empire de besoins analogues, arriva, au bout d’un siècle, à être l’objet d’un sort aussi différent en deçà et au delà de la Manche. C’est pourquoi, après avoir exposé, comme nous le fimes pour la pensée anglaise, l’évolution des idées libérales en France au xix° siècle, et le programme actuel de l’école, nous nous attacherons à rechercher les causes qui figèrent chez nous la doctrine individualiste en une immobilité dogmatique, alors que, chez nos voisins, elle obéissait aux modifications politiques et économiques.
Le mouvement d’'émancipation libérale du x vire siècle n'avait pas élé l'apanage exclusif de la Grande- Bretagne et si, dans ce pays, les événements politiques et la Révolution industrielle en avaient hâté l’éclosion, il avait en France aussi suivi une marche parallèle. La philosophie naturaliste de l'époque, les définitions rationnelles de Montesquieu, sur la con-
nexité des phénomènes et l'existence de lois, com-
1. Levasseur. « L'évolution des doctrines économiques et sociales en France » (Revue d'Econ. pol., décembre 1905).
mençaient à porter leurs fruits. Les physiocrates, les économistes du temps, prônaient, ainsi que leur nom l'indique, le culte de la nature et considéraient l'univers comme la résultante d’un ordre harmonieux et spontané. Ils vantaient la sagesse suprême qui présidait à la réciprocité des rapports entre les différentes parties de l'immense assemblage, où rien n’est isolé, où tout se tient, où « toutes les causes sont des effets, où tous les effets sont des causes » (r). Les lois générales de l'harmonie providentielle offraient, à leurs yeux, le meilleur enseignement qui pût être donné, à la nation, du gouvernement le plus parfait (2). Autour d'eux, au contraire, tout semblait avoir pris pour maxime le contre-pied de ces conclusions : le commerce ct la culture gémissaient sous le joug d’entraves nombreuses : à ce régime, ils proposaient de substituer celui de la liberté des échanges et de l’agriculture, et leur doctrine sur les attributions économiques du souverain se résumait dans la formule célèbre de Gournay, dont le succès fut considérable, jusqu’au jour où les nécessités pratiques en montrèrent l’insuflisance : « Laisséz-faire et laissez-passer ».
Si l’on peut discuter les emprunts que fit Adam Smith aux idées physiocratiques, et mettre sur le compte d’une simple coïncidence, provoquée par les aspirations de l’époque, les ressemblances que
1. Dupont de Nemours. Rambaud, op. cit., p. 169, 2. Quesnay, IVe maxime.
nous retrouvons dans leurs œuvres, il serait plus difficile d'affirmer que l'Ecole française libérale échappa à leur influence. Sa doctrine réfléta à la fois l'amour de la liberté de Quesnay et de ses successeurs, et l’enseignement technique du grand maître écossais. Ce fut, en effet, la lecture des /?echerches qui révéla à Jean-Baptiste Say, le premier représentant chez nous de l’orthodoxie, sa vocation d’économiste. De ce jour, il s’en fit le vulgarisateur et exposa ses théories avec un ordre, une précision, une élégance qui manquaient au professeur de l'Université de Glasgow, Il partageait avec lui la haine des entraves et des obstacles à la libre expansion de l’activité humaine, et, dans son œuvre, pointait déjà cette hostilité à toute intervention gouvernementale que ses disciples devaient pousser à ses plus extrêmes limites. Certes ilne va pas jusqu’à la proscrire absolument ; nulle part il ne prétend, comme on le lui a fait dire, que l'Etat est un « ulcère qu’il convient d’extirper », il lui reconnait même une part importante dans la marche et le progrès industriel ; comme Adam Smith, il considère que le devoir lui incombe d'assurer la diffusion de l'instruction et, à l'encontre même de ce dernier, qui s’en était fait le fervent adversaire, il ne trouve pas, en toutes circonstances, blâämable l'emploi de primes favorisant les manufactures naïissantes, il l’engage même à y recourir quand elles peuvent avoir un bon résultat politique. Mais, tout en s’inclinant devant utilité et la nécessité de ce rôle du pouvoir central,
il ne dissimule pas que son ingérence est un mal,
même lorsqu'elle est indispensable & parce qu'elle «€ vexe et tourmente les particuliers, parce qu’elle est & coûteuse, soit pour le particulier, soit pour le con- « tribuable, quand celle est gratuite, c'est-à-dire € quand elle a lieu aux frais du Trésor public, soit € pour le consommateur quand on prélève les frais «€ en une taxe sur les marchandises ».
Si donc, en tous les cas, son intervention est un mal, le devoir d'un bon gouvernement sera de la rendre aussi rare que possible : les qualités nécessaires à la conduite des affaires lui font complètement défaut : manquant du stimulant de l'intérêt, ignorant les règles de la production, ses tentatives commerciales sont vouées à un échec certain, et ses prétendus bienfaits ne sont que des niaiseries, nuisant le plus souvent à la marche naturelle des choses (1).
La notion même de liberté, jusque-là peu approfondie dans les œuvres des économistes, se’ découvrait alors un panégyriste ardent, un vrai philosophe dans Dunoyer, qui y ramenait toute la science économique. Le titre seul de ses ouvrages indiquait la nature de son esprit; le premier avait pour objet : « L'industrie et la morale dans leur rapport avec la liberté », le second traitait de la « Liberté du travail ». Qu'’entendait-il donc par ce vocable qui revenait à
tout instant sous sa plume ? Elle cessait d’être pour
1. Jean-Baptiste Say. Traité d'Economie politique, 1. T, ch, xvt, 8 4.
lui une abstraction intangible pour revêtir le caractère d’une réalité : l'accroissement de la puissance humaine. Elle consistait à délivrer l’homme des liens dont jusqu'alors avait été entravé l'exercice de son activité : écarter ces obstacles, renverser ces barrières, c’élait l’acheminer vers la conquête de ce bien suprême. Le développement de la civilisation était lié au progrès industriel et sa marche était marquée par les étapes successives vers la réalisation d’un monde idéal où, enfin affranchi de toutes restrictions, l'individu pourrait donner libre carrière à son intelligence et à son initiative.
Ces entraves étaient loin, d’ailleurs, d’être toujours matérielles : la maladie, l'ignorance étaient autant d'obstacles à l'atteinte de la pleine liberté et dont la culture du corps et de l'esprit lui permettait de se débarrasser. Mais de tous ceux que le progrès n'avait pas réussi à faire disparaître, et auxquels s'étaient heurtées vainement les tentatives des savants, le plus désastreux était l'augmentation des attributions gouvernementales. Le souverain s’est longtemps cru capable de pourvoir à la production et à la satisfaction de tous les besoins. Comme les socialistes modernes qui prêchent la nationalisation des industries ; il s’est imaginé favoriser le commerce par des systèmes prohibitifs ou mercantilistes, et l'octroi de monopoles. Adam Smith en a eu facilement raison, mais les fonctions qu'il reconnait à l'Etat sont encore trop considérables. Aux yeux de
Dunoyer, un seul devoir lui incombe, et il est assez
important pour occuper loute son activité : c'est celui de la sécurité. Elle constitue un immense bienfait, dont les conséquences ont la plus heureuse répercussion sur toute l’industrie : elle seule est propre à maintenir l’énergie individuelle, en lui assurant le bénéfice de ses efforts et à permettre aux produits d’atteindre leur valeur véritable. Semblable sur ce point aux premiers économistes, Dunoyer se désintéresse, d’ailleurs, de la forme du gouvernement pourvu qu'il satisfasse aux deux besoins du commerce : sécurité et liberté. Sous l'égide d’un pouvoir central, dont les attributions seront ainsi réduites au rôle de « producteur et de marchand de sécurité », convaincus que les relalions extérieures ne risquent pas d’être troublées par une politique agressive ou aventureuse, les citoyens se laisseront aller au libre jeu de leur initiative ; leur simple intelligence fera plus, pour diriger leur activité vers leur propre bien-être, que tous les infructueux essais de l’administration pour les en détourner. N’entreprenant que ce dont seraient incapables les particuliers ou les efforts combinés de l'association, l'Etat serait obéi par un peuple qui n’aurait pas à souffrir de son ingérence dans le domaine de la liberté, individuelle, dont la civilisation augmente et affine chaque jour le sentiment. Aussi le fonctionnarisme et la centralisation menaçants dont leur époque offrait le spectacle, n’eurent pas d’ennemis plus
acharnés que les rédacteurs du Censeur européen (1):