CHAPITRE VI
Le Libéralisme contemporain : son programme
SOMMAIRE
Le fondement philosophique. — Le devoir de l'Etat. — La réforme sociale. — La notion de liberté. — Les limites de l'intervention gouvernementale. — La législation ouvrière. — Les progrès réalisés et les réformes nécessaires. — La question foncière, sa formule. — Les villes ; les logements ouvriers, maux et remèdes.— Les campagnes : les « Small Holdings ». — Les rapports du fermier et du landlord. — Le prélèvement de l’«unearned increment », — La taxation des plus-values foncières. — La gestion industriellede l'Etat, des municipalités. Avantages et inconvénients. — Conclusion. — Libéralisme et socialisme (1).
Nous voilà arrivé enfin au terme de cette longue évolution du libéralisme économique en Angleterre:
r. L’excellent ouvrage de M. Herbert-Samuel : Liberalism. its principles and proposals (Londres, 1902) nous a été d’un grand secours dans la rédaction de ce chapitre. M. Jacques Bardoux s'en est inspiré dans les deux articles qu'il à fait paraître dans le Journal des Débats (1903, n° 270 et 342).
à l'aurore du xx° siècle, il convient d’en fixer les traits, d'en tracer le programme pour montrer toute l’étendue du chemin parcouru depuis le jour où Adam Smith en formulait les principes. L’expression de la pensée libérale contemporaine ne se rencontre du reste plus exclusivemént dans les ouvrages des doctrinaires, elle a cessé de trouver chez eux seuls un asile, elle a pénétré dans les programmes politiques, et c'est dans les essais des hommes d'Etat, dans les innombrables brochures et pamphlets que font éclore les luttes électorales, dans les motions des parlementaires, dans les résolutions de l’assemblée annuelle de la fédération nationale du parti libéral, que nous irons maintenant la chercher. Ce n’est pas aux besoins du moment, aux seules considérations de propagande immédiate qu'obéissent les leaders libéraux quand ils formulent les revendications dont l’ensemble constitue leur doctrine actuelle. Les critiques qu'ils dirigent contre les abus sociaux, les réformes qu’ils demandent reposent sur un fondement philosophique ; les profanes peuvent parfois ne pas saisir le rapport qui les unit, mais la connaissance n'en est pas moins indispensable pour ne pas taxer d’arbitraires les mesures dent ils réclament l'accomplissement. De même que le maçon, en élevant ses constructions, a sans cesse sous les yeux les plans de l'architecte, l’homme d'Etat doit s’astreindre à obéir, à la lettre, aux règles que lui dictela morale, Comme le disait Burke « l’œuvre du philoso- € phe spéculatif est d'établir la fin du gouvernement,
« c'est affaire au polilicien, philosophe en action, « de rechercher le moyen de l’atteindre et de l’utili- « ser à bon escient » (r). Or, à quelque école qu'ils appartiennent, qu'ils soient idéalistes ou matérialistes, positivistes ou utilitaires, que ce soit Spinoza ou Kant, Bentham ou Comte, les moralistes modernes sont tous d'accord sur le principe qu'il faut fixer à la morale privée: le devoir de l’hommeest de mener et d'aider, dans la mesure de ses forces, ses semblables à mener ce qu'il juge être la meilleure vie possible. Composée de l'ensemble des morales individuelles, la société ne peut donc avoir un objet différent ; pour l'Etat enfin, qui n’est que la société organisée en vue d’une action collective, on ne saurait concevoir une autre notion du devoir et nous arrivons ainsi à la définition que le libéralisme nous fournit du rôle du gouvernement, & assurer à tous ses « membres et à tous ceux sur qui peut s'exercer son « influence la meilleure chance de menerla meilleure « vie possible» (2). La meilleure vie possible! Combien d'obstacles en séparent l'humanité : la pauvreté, la misère n’en sont-elles pas les principaux ? Travailler à les détruire, ou tout au moins à les soulager, tel doit être le premier pas dans l’acheminement vers le but cherché. Aussi la réforme sociale, autrefois réservée aux efforts de la seule initiative
individuelle, figure-t-elle en tête de son programme