E. Boutmy. Psychologie du peuple anglais, p
l'histoire nationale, donnaient des arguments puis-
sants à ses partisans : la Révolution de 1688 n’était-elle pas, pour Jacques II, la sanction de l’inexécution des engagements contractés vis-à-vis de ses sujets? Guillaume d'Orange, en montant sur le trône, en souscrivant à la Déclaration des Droits, énumération des griefs contre le roi chassé, n’entendait-il pas donner au peuple l'assurance qu'il ne retomberait pas dans les errements de son prédécesseur ?
Jaloux de conserver ses libertés si chèrement acquises, ému du danger d’une restauration des Stuarts que lui avait fait entrevoir la tentative jaco-
-bine, écrasée sur le champ de bataille de Culloden,
le parti whig avait réuni les éléments les plus divers autour du trône de la dynastie d'Orange: les industriels et les commerçants, les aristocrates auteurs de la Révolution de 1688 et les dissidents nombreux, que la corruption de la cour de Charles I avait éloignés de l'Eglise anglicane, et qui voyaient, dans la liberté et la proclamation du droit de résistance, la seule garantie contre l'arbitraire royal et Le retour
-des persécutions dont ils avaient autrefois été victi-
mes. Le xvin* siècle nous offrit alors le spectacle
curieux, et quelque peu paradoxal, d’un roi et de
ministres érigeant en principe de gouvernement le
droit à l'insurrection, et poursuivant les prédicateurs qui faisaient, de l’obéissance passive au souverain, le cri de ralliement des partisans de l’ancien régime,
LS Se Appelé de l'étranger pour venir remplacer le représentant indigne de la dynastie nationale; le roi manquait, du veste, du prestige et de l'influence que lui auraient donnés une origine commune à celle de son peuple et le souvenir de dangers affron-
tés ensemble. Ignorant la langue anglaise ou la
parlant peu, plus soucieux des intérêts de «leur
électorat mendiant » de Hanovre que des affaires du royaume, les deux premiers Georges, pendant les quarante-six années qu'ils passèrent sur le trône de 1914 à 1760, s’en remirent à leurs ministres du soin de l'administration. Peu à peu diminuèrent les prérogatives du roi : il cessa d'assister au Conseil des ministres, se vit dépouiller du droit de veto qu'il pouvait opposer aux mesures inopportunes ; sa responsabilité disparut enfin pour faire place à celle d'un cabinet solidaire. Choisis au sein de la majorité parlementaire, soumis au contrôle journalier des mandataires de la nation, les ministres eux-mêmes ne songeaient qu'à faire les concessions propres à éviter leur chute, et ne se préoccupaient guère de proposer des réformes susceptibles de leur aliéner leurs partisans. Le pouvoir central, ainsi amoindri, ne se manifestait plus à la vie nationale que par des levées d'impôts et des guerres extérieures, peu propres à affermir l'autorité royale, puisqu'elles ne donnaient même pas au pays la sensation d’un péril sérieux. Et cependant, loin de porter atteinte à la prospérité britannique, cet affaiblissement semblait,
au contraire, la stimuler, Indépendantes du gouver-
sements dont la puissance pouvait bientôt rivaliser
nement, les grandes compagnies commerciales
allaient fonder en Inde et en Amérique des établis-
avec celle d'Etats souverains ; la marine marchande
prenait un essor merveilleux et donnait à l'Angle-
terre le titre incontesté de maîtresse des mers ; la population augmentait dans des proportions inconnues jusqu'à cette époque. A l’intérieur même, les fonctions autrefois exercées par les agents du pouvoir exécutif passaient aux mains des particuliers. Non contents de déposséder le shérif, ancien représentant local du roi, les magistrates non rétribués supprimaient au xvin° siècle les auxiliaires profes-
sionnels qu’on leur avait adjoints. Sans avoir audessus d’eux de supérieurs hiérarchiques, ils rendaient
la justice et concentraient entre leurs mains les
attributions que nous voyons aujourd’hui répartir
entre nos différents fonctionnaires et conseils régionaux. Le caractère public en fut même voilé pendant de longues années, tant l'initiative privée se montrait active : plus de cinq- cents associations suppléaient au manque de ministère public, dont l’année 1839 devait seule voir la création ; des constables particuliers assuraient la police des comtés, des sociétés confessionnelles se chargeaient de l’instruclion publique, d’autres distribuaient aux indigents les aumônes recueillies par souscription volontaire, en dehors de celles que prélevait la charité officielle (1). Comment s'étonner dès lors que