Jeans. La Suprématie de l'Angleterre
2. De 1850 à 3897 le tonnage d'Hambourg décuplait 547.947 tonnes à 6.708.050.
cargo-boats anglais. Les importations suivaient une marche ascendante inquiétante, tandis que les exportations restaient stationnaires. Vers 1858, la dépression, jointe à celle de l’agriculture, atteignait un tel degré que les politiciens n’y pouvaient plus rester indifférents.
Une enquête colossale réunissait en cinq gros Blue books (1) le résultat des innombrables interrogatoires et documents puisés à toutes les sources et destinés à fournir au gouvernement les éléments d’une solution du problème poignant qui se posait à l'Angleterre anxieuse. Partout s’élevaient les mêmes plaintes : délégués des centres commerciaux ou consuls en pays étrangers formulaient les mêmes amères constatations : Birmingham n’avait plus le monopole de la métallurgie, les fusils belges ou américains étaient préférés aux armes anglaises, les rails allemands supplantaient ceux de Sheflield, enfin et surtout les tarifs proteclionnistes de l'Amérique et des Etats continentaux avaient leur juste part des récriminations britanniques. De tous côtés le commerce anglais cédait devant la concurrence étrangère : il n’était pas même jusqu’à la France qui ne lui portait ombrage en Amérique du Sud. Les journaux, les revues se réveillaient au sentiment d’un si pressant danger, leurs articles revêtaient des
litres alarmants, un ouvrage de M. E.-E. Williams :
1. Blue books, GC. 462-4915 (vol. 1 et2), 4797-4893 (1885- 1886).
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Made in Germany, jetait le comble au désarroi du monde industriel et ouvrait le chemin aux tentatives protectionnistes qui sommeillaient depuis 1846. Le libre-échange avait fait son temps, disait Lord Salisbury, la prévision de Cobdeñ ne s'était pas réalisée : au lieu de voir les nations unies dans les liens de relations commerciales sans restrictions, une recrudescence d’exclusivisme se manifestait partout, dirigée contre la suprématie britannique, des barrières douanières s’opposaient à l'importation, des primes à la sortie favorisaient l'exportation des produits étrangers, et leur permettaient de venir, en Angleterre, faire une concurrence désastreuse aux marchandises nationales (dumping). Etait-celà un fair play, une manœuvre loyale, demandait le ministre, faisant appel au sentiment de justice, cher à ses compatriotes ? Pour rétablir l'équilibre rompu à notre détriment, entourons-nous à notre tour d’une ceinture protectrice, quittes à en atténuer la rigueur pour ceux qui nous consentiront un traitement de faveur ; au free trade substituons le fair trade, au libre-échange la réciprocité. C'était voiler d’un euphémisme le retour à l’ancien régime protectionniste qu'avait si vigoureusement combattu l'Ecole de Manchester, etles successeurs de Cobden ne s’y trompèrent pas (1).
S'ils ont sur de nombreux points abandonné le
1. Victor Bérard. « L'Angleterre protectionniste ». Revue de Paris, 15 avril 1899.
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programme des individualistes intransigeants et répudié la formule égoïste du « laisser-faire », les libéraux restent fidèles à celle du « laisser-passer » dontils ont pu, pendant plus d’un demi-siècle, apprécier les bienfaisants résultats (1). Ils ne se dissimulent pas la gravité de l'heure présente, ils ne cherchent pas à atténuer l’acuité de la lutte et le danger qui menace l’Angleterre. Nous sommes devancés dans la course universelle, disent-ils, mais pourquoi aller chercher hors de chez nous les causes de notre infériorilé ? Ne nous en prenons qu’à nous-mêmes, n'accusons personne que notre propre insouciance. Nous nous somines endormis dans la confiance de notre supériorité, et le réveil a été pénible quand nous avons vu nos anciens acheteurs devenir les pourvoyeurs de nos meilleurs clients. Les critiques de nos consuls, d’un bout du monde à l’autre, nous indiquent la voie où il nous faut résolument entrer. Nous ne nous conformons pas au goût des consommaleurs, nous voulons les façonner au nôtre, nous leur imposons des modèles surannés, pendant que, plus hardis, les manufacturiers étrangers n'hésitent pas à innover. L'Allemagne, l'Amérique, le Continent se couvrent d'écoles industrielles et commerciales : nous nous obstinons, au contraire, dans une pratique routinière. L’instruction technique est
presque entièrement à créer, et nous ne sommes pas
1. La Chambre de commerce de Manchester s’est toujours prononcée pour le maintien du statu quo.
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armés pour soutenir le combat où la science joue un rôle si important. Ce n'est pas le palliatif passager du fair trade, plus dangereux à la longue que le mal, qui nous ouvrira une issue à cette pénible situation. Faudra-t-il recommencer la démonstration, si souvent faite, des misères qu'entraine avec élle la taxation des matières de première nécessité, seule fructueuse ; faudra-t-il réfuter les promesses trompeuses d'une hausse de salaires accompagnant le relèvement des tarifs ? Si l'Allemagne a suivi une marche triomphale, ce n'est pas à cause, mais en dépit du protectionnisme. Quant aux Etats-Unis, à l'étendue aussi vaste que l'Europe, aux ressources et aux climats variés, groupant un nombre considérable de communautés presque autonomes, ce ne peut être un modèle à offrir à l'initiation des nations européennes, resserrées dans les limites d’un étroit terriloire !
Que faut-il donc pour sauver l'Angleterre, la ramener sur le chemin du succès, faire renaîlre dans les usines des Midlands et du Lancashire la période de dévorante activité dontle libre-échange donna le signal ? Comime dans la politique intérieure un mot doit être inscrit en tête du programme commercial : la réforme. Conservons l'initiative individuelle, l'énergie et la persévérance, caractéristiques de notre race, grâce auxquelles nous avons autrefois conquis tous les marchés ; mais à nos habitudes routinières subsütuons les procédés modernes plus appropriés aux besoins actuels. Ne nous confinons plus dans la
pratique d'un orgueilleux insularisme, d’un étroit chauvinisme qui nous sépare du reste de l'humanité: les nations étrangères nous ont appris.à cesser de les mépriser et ont forcé notre admiration par leur essor ; allons puiser chez elles les éléments de leur réussite, suivons leur exemple, apprenonsleslangues, envoyons nos jeunes gens dans leurs manufactures s'initier aux secrets de leur fabrication comme les Allemands sont venus chez nous compléter leur éducation (1). Pendant que tout marchait etévoluait autour de nous, nous restions insensibles au changement que subissait l'univers et, plus vigilants, nos concurrents nous supp'antaient partout. Le péril est grave mais non désespéré, il est temps encore : redressons-nous, armons-nous, réformons nos mœurs, nos idées, nos habitudes, faisons effort sur nous-mêmes, n’attendons pas d’un gouvernement ce qu’il ne peut nous donner. Certes son rôle est encore assez important : qu'il ouvre des marchés, développe ceux déjà créés, en y installant des moyens de communications et en améliorant les voies de transport ; qu'il institue un corps consulaire compétent, apte à nous renseigner sur les besoins des pays éloignés (2). Mais que là se borne son intervention : ce n’est ni dans la force ni dans l'oppression que réside le remède : utilisons
les ressources de la science moderne et bientôt,
1. Victor Bérard. L’Anglelerre et le panbritannisme (Revue de Paris, 15 décembre 1899).