CHAPITRE IV
La Politique Coloniale
SOMMAIRE Les colonies au début du xix° siècle. — Le pacte colonial. — Sa destruction. — Mesures successives. — Huskisson. —
Russell. — Abrogation de l’acte de navigation (1849). — L’esclavage et son abolition (Ministère Grey).— La compagnie des Indes. — L’octroi du self government, son historique. — Le réveil de l'impérialisme, la scission libérale et
la nouvelle conception libérale de l'Empire.
Le xvrire siècle avait assisté à l'expansion coloniale de la Grande-Bretagne, à la formation d’un empire britannique, mais la fin avait été marquée par la sécession violente des dépendances américaines, fruit de l'oppression commerciale et de l’étroite tutelle où elles avaient été trop longuement tenues. L’expérience n'avait cependant pas instruit le législateur du xix° siècle, au contraire l'éveil du sentiment d'autonomie et de révolte n'avait fait qu’augmenter dans la mère-patrie l’impopularité des aspirations démocratiques, et, si le Québec Bill de 1774 avait
octroyé aux Canadiens le droit d'appliquer la coutume de Paris, et avait rétabli l'indépendance et la liberté des communes, la réforme de Pitt de 1591 présentait un caractère beaucoup plus autoritaire. Il n’osait pas détruire l’ancienne législature populaire et représentative, mais l'établissement, à côté d'elle, d’un gouverneur et d’une Chambre, nommés par le roi et réunissant entre leurs mains presque tous les pouvoirs véritables, la réduisait au rôle d’une simple assemblée d'enregistrement (1). Malgré quelques légers tempéraments, le pacte colonial subsistait encore dans presque toute sa rigueur primitive. La marine nationale se réservait toujours le monopole de la navigation, l'Angleterre envoyait seule dans ses possessions les objets manufacturés, ceux des autres pays étant exclus de droit, et l’exportation des produits coloniaux ne pouvait se faire que dans la métropole. Les Antilles voyaient fleurir le travail esclave, et l'Inde, entre les mains d’une Compagnie puissante, permettait à ces actionnaires de percevoir des dividendes énormes à la faveur du privilège commercial et politique qu'on lui avait concédé. L'Australie s’ouvrait à peine à l’existence, et Botany Bay devait sa triste réputation aux convois de convicts qui allaient chaque année grossir le nombre des déportés. Les colonies n'étaient, en
somme, aux yeux de l'Angleterre, qu’une source de
1. J. Leroy-Beaulieu. La colonisation chez les peuples modernes : La colonisation anglaise. L. 2, ch. x, t. IL, p. 325 et suiv.
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richesse qu’elle était libre d'exploiter à sa guisé, sans avoir envers elles les moindres obligations. Cette situation ne pouvait laisser le libéralisme indifférent, et féconde fut ici encore l'œuvre d’émancipation qu'il accomplit au cours du xix° siècle. Concurremment à sa libération du commerce métropolitain, dont il avait abaissé de nombreuses barrières, Huskisson songea à son passage au pouvoir à diminuer les entraves entourant les relations des colonies avec le reste du monde. En 1822 il autorisa l'échange de marchandises sur navires du pays d'origine ou de destination ; les produits énumérés, importés de l'étranger, restaient cependant astreints à une taxe supplémentaire de 7 1/2 0/0 et le commerce avec l'Europe ctait réservé aux navires anglais. La puissance marilime grandissante des Etats-Unis portait ombrage aux nations europécnnes et, pour rétablir l'équilibre qu'ils avaient rompu à leur profit, l'acte de 1826 vint faire une brèche plus profonde dans le pacte colonial. Désormais, les navires des pays d'embarquement ou de débarquement pouvaient librement transporter certaines marchandises dont il donnait la nomenclature. Seule l’intercourse entre la métropole et ses colonies demeurait l’apanage du pavillon britannique. Toutefois, fidèle au principe de la réciprocité, la loi n’accordait ces faveurs qu’aux nations ayant des établissements où l'Angleterre profitait des mêmes avantages. Les droits, qui jusquelà grevaient le rhum colonial ainsi que le café, étaient diminués; mais, puisque la métropole sous-
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trayait ainsi peu à peu les colonies aux rigueurs du monopole, il convenait qu'elle pût aussi se fournir où bon lui semblait, des denrées qu’elles leur achelait autrefois, et que les bénéfices dont elles jouissaient disparussent avec les charges qu’elles supportaient. La question des droits différentiels, en faveur des sucres coloniaux, donna longtemps lieu à une polémique des éclats de laquelle retentirent souvent les discours des Ligueurs de Manchester. Mais après l’abrogation des Corn laws le ministre libéral Russell comprit l’inconséquence d’un système qui protégeait les colonies alors que la mère-patrie était soumise à un régime de libre-échange. La proposition qu'il faisait était propre à assurer, sans encombre, un changement.
Les droits sur les sucres moscouades, alors fixés à 21 shillings, seraient graduellement et annuellement réduits jusqu’en 1853 où ils n’atteindraient plus que 14 shillings. Les quelques difficultés, que ferait naître la transition dans les colonies, n’allaient pas du reste, pour elles, sans compensations. Des facilités plus grandes seraient accordées à l’émigration, les droits à l'entrée des rhums coloniaux subiraient une nouvelle réduction. La dernière mesure qu'il proposait était enfin plus radicale : « Le temps était venu, « disait-il, de briser: le cercle vicieux de l’ancien & pacte colonial. » Aussi autorisait-il les colonies à fixer elles-mêmes le taux de leurs tarifs douaniers et à en effacer les droits différentiels dont avaient
jusqu'alors joui les produits métropolitains sur ceux
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de provenance étrangère. Le bill fut voté, mais les restrictions qu’il conservait, ainsi que la nouvelle loi sur les sucres, provoquèrent une demande d'enquête des planteurs coloniaux qui en réclamaient la modification. Elle eut lieu et conclut à la facilitation de l'immigration des ouvriers nègres, à des avances de 500.000 livres sterling aux colonies, à l’abaissement du droit sur le sucre colonial jusqu'à ce qu’en 1854 il entrât en Angleterre à égalité avec le sucre étranger. Le pacte colonial était détruit, sauf quelques vestiges, comme l’intercourse qui continuait à être réservée aux vaisseaux anglais. Les plaintes auxquelles donna lieu, en 1849, l’acte de navigation, le débat qu’elles soulevèrent à la Chambre, révélèrent la nécessité d’y mettre un terme et le vote du bill le 26 juin 1849 assura enfin l'entière liberté de la navigation extérieure aux navires de toutes les nationalités (1). Ainsi disparaissait, après deux siècles d’existence, l’acte de Cromwell et de Charles IT, à l'abri duquel s'était développée la marine britannique et grâce auquel elle avait atteint une degré de progrès qui lui permettait de défier toute compétition étrangère.
Frappé des misères qu'amenait le commerce des noirs, de la cruauté des combats où ils élaient ravis, des tortures qu'ils subissaient à bord des navires négriers, émus de voir vendre des êtres humains comme de viles bêtes de somme, William Wilberforce