I. — LE MONARCHISME
Le monarchisme déteste naturellement la liberté, puisque son principe c'est la domination de tous par un seul, et sa tendance pousser cette domination aussi loin que possible.
Le monarque est un homme que les circonstances ont placé à la tête d'un peuple qu'il gouverne sans contrepoids, sans frein "et sans limites. Cet homme, s'il est à tendances mystiques, s'imaginera facilement que , représentant Dieu sur la terre, non seulement il a le droit, mais il aie devoir
de penser pour tout son peuple, d'agir pour tout son peuple et de ne point permettre que personne de son peuple agisse ou pense par lui-même. 11 a charge d'âmes devant Dieu.
S'il est seulement homme de grande volonté, il pensera exactement de même ; et vous avez remarqué ce que sont dans une famille les hommes ou les femmes de grande volonté : ils n'admettent pas d'autre pensée que la leur.
S'il est homme de grande intelligence, il souffrira à la pensée que d'autres que lui pensent, délibèrent et résolvent dans son empire, remarquant que bien souvent ils pensent, délibèrent et résolvent des sottises.
Et s'il est un imbécile, ce sera bien pire ; car alors Usera orgueilleux comme un imbécile, et toute contradiction à ses idées et toute limite à son autorité le rendront absolument furieux.
Pour toutes ces raisons, il est aussi difficile qu'un monarque absolu, ou même quasi absolu, soit libéral qu'il l'est qu'un câble passe par le chas d'une aiguille.
Et pourtant, à supposer un roi, même absolu, qui serait intelligent et qui ne serait ni trop volontaire ni trop orgueilleux, rien ne serait plus raisonnable à lui que d'être très libéral. Un roi peut s'accommoder du libéralisme, et le libéralisme peut s'accommoder d'un roi. Un roi pourrait et devrait se dire :
« Je suis chargé par la Providence ou par rhistoire, par la succession des faits, de faire régner Tordre matériel dans ce pays, de le défendre d'avance par diplomatie, à un moment donné par les armes, contre Fétranger. Du reste je puis faire tout autre chose et toute autre chose. Mais en limitant à cela mes préoccupations et mes soins, je remplis évidemment tout mon devoir ; je me borne à ne pas m'en créer de nouveaux ; et peutêtre rendrai-je ma tâche beaucoup plus simple, beaucoup plus facile et beaucoup plus agréable. — Qu'ai -je à faire de m'occuper d'éducation ? Que les pères élèvent leurs enfants et prennent qui ils voudront pour les aider à les élever. Je ne suis pas le père de mes sujets. Il me suffira de constater que les maisons d'éducation ne sont pas des rendezvous de débauche. Je gagnerai à cela de n'avoir pas à prendre parti dans la querelle des Universaux, ce qui est une abstention agréable. — Qu'ai-jeà faire de m'occuper de religion ? Je ne suis pas un pape. Je ne tolérerai pas une religion qui pratiquera des sacrifices humains, ou qui défendra de se plier au service militaire. Evidemment; ces choses sont d'ordre matériel ou de défense nationale. Mais toute religion qui aboutira à une morale sociale non destructrice de l'Etat, je ne songerai nullement à rinquiéter ni du reste à la protéger, ni à la soutenir. C'est à ses fidèles à la soutenir et aux fidèles des autres religions à la discuter. Je gagne-
rai à cette abstention de n'avoir pas à prendre parti dans la querelle sur la bulle Unigenitus^ s'en mêler devant être diffîcultueux et fatigant, sans grand profit sans doute pour TEtat. — Qu'ai- je à faire de museler les pamphlétaires et les écrivains? Ils se neutralisent les uns les autres en se contredisant, d'où il suit qu'ils ne seront pas très dangereux pour personne. Et ici il me semble que je gagne beaucoup ; parce que si je les tracasse, ils m'attaqueront, moi, et pourront détacher mes sujets de moi ; tandis que si je les laisse tranquilles, je veux dire agités, ils s'attaqueront, eux, les uns les autres, et me laisseront indemne. — Ainsi de suite. Décidément je ne m'occupe que de police, d'armée et de diplomatie. Là, par exemple, j'entends être le maître. C'est mon métier. »
Un roi pourrait très bien raisonner ainsi, et c'est pour cela que j'ai dit qu'un roi peut s'accommoder du libéralisme et que le libéralisme peut s'accommoder d'un roi. Seulement j'ai supposé un roi qui fût très intelligent et qui ne fût ni volontaire ni orgueilleux. Voilà pourquoi j'ai dit aussi que le monarchisme était un ennemi naturel de la liberté
§ II. — l'aristocratisme
Ici il faut bien s'entendre, car nous marchons sur des contresens. J'appelle aristocratie l'aristo-
cratie. J'appelle aristocratie l'oligarchie ; j'appelle aristocratie un petit groupe de citoyens qui gouverne et qui administre à l'exclusion des autres citoyens (Venise), ou une classe nombreuse qui exerce seule le pouvoir politique à l'exclusion des autres citoyens (France, 1815-1848). Je ne me servirai pas du mot aristocratie dans un autre sens.
Mais, depuis 1750 environ, le mot aristocratie est employé, abusivement, improprement, dans une signification toute différente. Les hommes à tendances démocratiques ont appelé « aristocratie » ou « aristocratique » tout ce qui dans une nation se distingue du fond commun, de la foule, par une certaine cohésion, tout ce qui s'est groupé et forme groupe, toute association, tout faisceau, tout ce qui n'est pas « des individus ». L'Eglise, même depuis qu'elle n'est plus ordre de l'Etat avec privilèges politiques et pouvoir de judicature, est pour eux une aristocratie ; Tarmée, qui précisément est dépouillée des droits politiques qui appartiennent aux autres citoyens, est une aristocratie ; la magistrature une aristocratie, la haute banque une aristocratie, etc.
Ce ne sont pas des aristocraties du tout, puisqu'elles ne gouvernent pas ; ce sont des « aristies », si l'on veut, ou plutôt ce sont des « corps constitués » au milieu de la mrsse amorphe ; ce ne sont pas du tout des aristocraties.
Ces deux choses sont si différentes qu'elles sont
contraire». J'ai souvent essayé de prouver que les « corps constitués », que les « aristies », qui, du reste, ne participent pas au pouvoir, sont des ferments de liberté, des conservatoires de liberté, et des appuis de la liberté : d'abord en ce qu'elles en donnent Texemple, vivant d'une vie autonome et enseignant à vivre ainsi ; ensuite limitant le pouvoir central et lui opposant une barrière plus ou moins solide, mais plus ferme que celle des individus isolés; enfin ayant une tendance naturelle, puisqu'elles vivent de liberté, à se solidariser avec tout ce qu'il y a d'éléments de liberté dans le pays et avec tout ce qui est libérai d'esprit et de sentiment dans la pays. — Voilà ce qu'il faut dire des « aristies », des corps constitués indépendants et autonomes, qu'ils soient du reste de haute classe (académies, associations littéraires, scientifiques, morales, compagnies industrielles) ou populaires (syndicats, sociétés coopératives, etc.).
Mais l'aristocratie proprement dite, Toligarchie, le gouvernement de tous par quelques-uns, n'est pas libérale de sa nature et doit être comptée parmi les ennemis de la liberté. Elle peut l'être plus, elle peut l'être moins que la monarchie; mais elle l'est toujours. En général elle l'est davantage. Il suffit qu'un roi soit généreux, il suffit qu'il soit intelligent pour qu'il soit libéral. Cela arrive très rarement ; mais cela arrive. Ppur qu'une aristocratie fût libérale, il faudrait, elle aussi, qu'ejile fût
généreuse et intelligente, mais cela est beaucoup plus difficile à une classe qu'à un honune. Un homme ne dépend que de lui, chaque homme d'une classe dépend des autres hommes de sa classe ; et des gens investis du privilège de gouverner n'aiment pas beaucoup que rien échappe à leur autorité et à leurs prises. Ce sont plusieurs rois, et des rois ils ont l'orgueil de race, la prétention à rinfaillibilitéy le mépris de tout ce qui n'est pas de leur sang ou de leur monde, la tendance à l'omnipotence et à l'omnipossession, bref toutes les maladies royales. Ce sont plusieurs rois, et dès lors, tandis que le roi ne peut pas tout faire et se résigne quelquefois à ne pas tout faire et à laisser des volontés indépendantes de la sienne, isolées ou associées, faire quelque chose ; eux se partagent entre eux toutes les choses à faire sur le territoire et ne laissent rien à ce qui n'est pas eux, si ce n'est l'obéissance.
Ils réussissent quelquefois, pour un temps, mais assez court, comme on voit en somme par l'histoire, parce qu'ils sont dans une situation très instable, et comme sur le tranchant d'une lame, et qu'à eux plus qu'à tout autre gouvernement s'applique l'axiome que les gouvernements périssent par l'excès ou par l'abandon de leur principe. S'ils sont aristocratie fermée, ils s'étiolent, et au bout de quelques générations ils ne fournissent plus l'étatmajor nécessaire à la nation pour la conduire^ et ils
s'effondrent dans leur impuissance. S'ils sont aristocratie ouverte, la brèche s'élargit peu à peu et assez vite, la démocratie les envahit, l'aristocratie devient quasi démocratie — c'est ce qu'elle était à Rome du temps de Marins — et l'élément démocratique détruit les restes delacitadelleoù ilapénétré.
Ce n'est que dans la période intermédiaire, celle où l'aristocratie n'est qu'entr'ouverte, qu'elle peut faire, et à la condition d'être intelligente et généreuse, de bonnes et grandes choses. Ce temps est en général assez court.
Quelle qu'elle soit, l'aristocratie est peu favorable h la liberté. Chez nous, par exemple, de 1815 à 1848, elle a gouverné sagement, prudemment, avec économie et adresse ; donnant à la France un bon régime financier ; elle s'est fait regretter, et personne plus que moi ne respecte et ne comprend ces regrets ; mais elle a eu terreur et horreur de la liberté. A ce point de vue elle ne différait point du tout de Napoléon Je^, dans le lit de qui, soit Restauration soit gouvernement de Juillet, elle s'était couchée. Elle n'a admis, malgré certaines promesses des chartes, ni liberté de pensée, ni liberté de parole, ni liberté de réunion, ni liberté religieuse, ni liberté d'enseignement, sinon dans une mesure si restreinte et avec de telles entraves que ce n'étaient point des libertés, et de si mauvaise grâce encore qu'on ne peut vraiment ni l'incriminer sur son libéralisme, ni l'en louer.
Il est vrai qu'elle était française et que les Français ne sont pas libéraux. Disons alors qu'elle avait deux raisons pour n'être pas libérale, dont Tune était qu'elle était française et l'autre qu'elle était aristocratie.
§ m. — LE SOCIALISME
Le socialisme, étant une transformation du monarchisme, ne peut guère être libéral. II est même la forme aiguë de l'antilibéralisme. Il consiste en son fond, et en quelque variété ou sousvariété qu'on le considère, à désirer que tout soit fait par l'Etat, que tout soit réglé par l'Etat et qu'il n'y ait que l'Etat. C'est précisément l'idéal de la monarchie et c'est le sien.
Il n'y a d'autre différence entre la monarchie et lui que celle-ci, qu'en monarchie tout le monde est la chose d'un roi et qu'en socialisme tout le monde est la chose de tout le monde. Cette différence serait considérable si elle était réelle ; mais, bien entendu, elle ne peut être et elle n'est qu'apparente ; car comme il faut que quelqu'un de défini gouverne, tout le monde gouverne par V intermédiaire d'un ou de plusieurs délégués, et ainsi, sous prétexte de gouvernement qui est la chose de tout le monde, tout le monde est gouverné soit par un représentant de tout le monde, soit par plusieurs représentants de tout le monde, et nous retombons soit dans la monarchie, soit dans l'aristocratie.
Et de plus on a ce désagrément que Ton vit sous un régime qui n'admet que TEtat et qui ne supporte pas qu'autre que l'Etat agisse, ni que quoi que ce soit se fasse d'autre manière que socialement.
Donc, en dernière analyse, forme supérieure et définitive de la monarchie, forme absolue de la monarchie absolue, le socialisme asservit l'individu jusque-là qu'il le supprime. La monarchie l'enchaînait, lé socialisme l'annihile.
Qu'est l'industrie ? C'est chose sociale, comme on disait chose du roi. Qu'est le commerce? C'est chose sociale, comme on disait chose du roi. Qu'est la religion, si elle n'est pas supprimée? C'est institution sociale, comme on disait établissement du roi. Qu'est l'enseignement? C'est chose nationale, comme on disait chose du roi. Qu'est l'agriculture ? Le sol appartient à tous comme il appartenait au roi, et il est cultivé en commun sous la direction de l'Etat. L'agriculture est chose d'Etat, comme on disait chose du roi.
Et donc, industriel, qu'êtes-vous ? Un fonctionnaire. Commerçant ? Un fonctionnaire. Prêtre ? Un fonctionnaire. Professeur ? Un fonctionnaire. Ouvrier ? Un fonctionnaire. Paysan ? Un fonctionnaire.
Jusqu'aux plus petits détails. On demandait récemment : « Si vous supprimez les congrégations et associations qui reçoivent de la main gauche de l'argent des riches et qui le donnent de la main
droite aux pauvres, qui secourra les pauvres?» M. Jaurès répondit immédiatement : « Eh bien, mais,rEtat I » C'est-à-dire: le gouvernement interdira la charité individuelle, mais il fera la charité socialement, de manière à ne la faire qu'à ses amis et à faire des indigents môme ses salariés et ses sportulaires. Les indigents eux-mêmes seront fonctionnaires à leur façon, pour qu'eux aussi ne soient pas indépendants, l'indépendance, même à ce point relative, étant chose que l'Etat ne peut pas supporter.
Le socialisilie supprime donc l'individu, n'admet pas qu'il existe. Un homme est un rouage de la machine-Etat. Et, à la tête de la machine, il y a un ou plusieurs ingénieurs qui pensent pour tous les rouages, les placent où il faut, les mettent en mouvement, les déplacent, les graissent et les huilent tant qu'ils peuvent servir, et les mettent de côté, avec les égards dus à de vieux serviteurs, quand ils sont cassés.
— C'est plutôt une aristocratie qu'une monarchie.
— J'ai dit, en effet, que le gouvernement socialiste pouvait être, soit une aristocratie, soit une monarchie. Cependant il serait le plus souvent une monarchie. Le seul gouvernement socialiste qu'on ait connu, le gouvernement des Jésuites au Paraguay, était apparemment une aristocratie et réellement une monarchie; apparemment une aristocratie, puisqu'il était composé d'un groupe de la
Société des Révérends Pères, réellement une monarchie, puisque ces Révérends Pères eux-mêmes obéissaient strictement à un général unique, et traitant leurs sujets perinde ac cadavera^ étaient perinde ac cadavera eux-mêmes entre les mains de leur général. — Dans le gouvernement socialiste il est seulement probable, mais il est très probable que le gouvernement serait césarien. La machine- Etat si compliquée, embrassant exactement toute la nation, ramenant à soi et concentrant en soi toutes les activités du pays, exigerait vite une direction unique et une direction dictatoriale, ayant autour d'elle des conseils, à la vérité, mais qui ne seraient que les premiers de ses sujets, de ses fonctionnaires, de ses agents, de ses courroies de transmission et de ses rouages.
Le socialisme, c'est une bureaucratie universelle ; rien n'y est laissé à l'initiative privée isolée ou privée collective ; tout y est bureaucratisé ; le pays entier est une administration ; or, on ne voit guère une administration dirigée par un groupe, une collectivité, une classe, un parlement. Il faut un chef unique entouré de conseillers, mais qu'il appelle à lui à titre seulement consultatif. C'est le césarisme. Le césarisme me parait la forme naturelle et quasi nécessaire du gouvernement socialiste.
Au reste, il s'agit ici de la liberté et de ses ennemis et non de la forme future du gouvernement
socialiste. Sous sa forme présumée aristocratique, ou sous sa forme présumée césarienne, le socialisme serait également destructif de toute liberté, puisqu'il est Tantilibéralisme lui-même, puisqu'il considère toute liberté comme une déperdition de forces sociales et comme une forme de l'anarchie, puisqu'il veut tout concentrer pour ne rien perdre ; puisqu'il veut réaliser Tunité morale, Funité intellectuelle, l'unité industrielle, Tunité commerciale, Tunité agricole ; puisqu'il est le despotisme en soi.
§ IV. — l'égalité.
Quand les Conventionnels (et non pas les Constituants) ont mis Tégalité au nombre des droits de Thomme, ils ne se sont pas aperçus, et je l'ai déjà dit, mais je vais examiner la question à un autre point de vue, qu'ils mettaient Teau à côté du feu et une antinomie irréductible au fond même de leur déclaration de principes, de leur théorie, de leur système. Il est curieux de voir quelle place tient Tégalité dans la Déclaration de 1789 et quelle dans la Déclaration de 1793 et quel progrès cette idée a fait en quatre ans au cours de la Révolution française.
Commençons par dire que ni les Constituants ni les Conventionnels n'ont songé un moment à IVgalité réelle de Babeuf et des collectivistes. Robespierre, la rencontrant à un moment donné sur sa
route, Ta même méprisée et moquée très rudement dans un de ses discours. Les uns et les autres ne songent : !<> qu'à l'égalité des droits — quels droits? il faut entendre, comme on le verra très nettement par les textes, les droits politiques; — 2** qu'à l'égalité devant la loi ; 3<> qu'à l'égalité d'admissibilité aux emplois publics. C'est tout. C'est absolument tout.
Seulement les Constituants : !<> n'ont point placé l'égalité dans l'énumération des droits de l'homme (article II) ; 2" ils ont, à la vérité, parlé d'égalité dans d'autres articles, mais toujours avec réserve et avec des réserves.
Les Conventionnels : 1*» ont placé l'égalité au nombre des droits de l'homme dans l'énumération précise et limitative qu'ils en font (article II) et môme ils l'ont placée au premier rang : « Ces droits sont l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété » ; 2** toutes les fois qu'ils parlent de l'égalité dans les autres articles, c'est avec une sympathie et une prédilection visibles et c'est avec des formules qui ouvrent la porte et frayent le chemin vers les théories et les doctrines de l'égalité réelle.
La Déclaration de 1789 dit: « Les hommes naissent libres et égaux en droits. » (Article I.) Cela veut dire qu'ils doivent être égaux en droits politiques et relativement à l'admissibilité aux emplois publics, comme le contexte immédiat le met en lumière : « Les distinctions sociales ne peuvent
être fondées que sur Tutilité commune, » (Même article.) — La Déclaration de 1789 dit: « La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation (article 6), c'est-à-dire égalité (ou qulBisi-égalité] de droits politiques. Il ne semble pas nécessaire que tous les citoyens concourent également à la formation de la loi ; mais tous doivent y concourir. Un législateur qui ne serait pas l'élu à un degré ou à un autre du suffrage universel, qui n'aurait pas le suffrage universel comme à sa base proche ou lointaine, ne serait pas un législateur légitime ; il faut qu'on puisse dire au plus humble citoyen français : « Vous avez fait la loi directement, ou vous Tavez faite par vos représentants ou par les représentants de v©s représentants. Vous y avez concouru. C'était votre droit. Il est sauf. C'est une quasi-égalité, c'est une égalité relative. — Il faut convenir que c'est une manière d'égalité. C'est plus égalitaire que le système, du « pays légal » où les uns concourent à la formation de la loi et les autres n'y concourent nullement.
Les Constituants n'ont pas été plus loin sur ce point. La Déclaration de 1789 dit, même article : « La loi doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux... » — C'est l'égalité devant la loi. Comme la loi est faite par tous, de môme elle
doit être faite pour tous et pour tous la même.
Et enfin la Déclaration de 1789 dit, même article : « Tous les citoyens sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » — C'est l'égalité d'admissibilité aux emplois publics déjà visée à l'article I, spécifiée et définie ici.
C'est tout : égalité de droits politiques ou plutôt non-exclusion des droits politiques ; égalité devant la loi protectrice ou réprimante ; égalité d'admissibilité aux emplois publics. C'est tout.
Quant à la Déclaration de 1793, elle dit : « Les droits de l'homme sont Tégalité, la liberté, la sûreté, la propriété. » — Elle met l'égalité dans la liste des droits et elle la met en tête.
La Déclaration de 1793 dit : « Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi. » (Article IIL) — Elle considère l'égalité comme étant dans la nature même de l'homme. C'est bien faux d'abord, de quelque façon qu'on interprète ; car si cela veut dire que la nature fait les hommes égaux en force et en intelligence, c'est idiot; et si cela signifie que la nature les fait égaux en droits, ce n'est guère moins vain ; car la nature ne donne à l'homme naissant aucun droit ; c'est la famille qui lui en reconnaît, de sa grâce, et c'est la société, soit pour obéir à un instinct généreux, soit en considération de son propre intérêt, qui admet qu'il en a.
C'est donc bien faux d'abord ; ensuite cela ouvre la porte. Si Tégalité est naturelle, il va se trouver bien des gens pour vouloir qu'elle soit réelle, qui diront qu'il est injuste que les uns aient plus que les autres, qui diront que c'est la société qui fait des riches et des pauvres, qui diront que la Déclaration des Droits Ta reconnu en affirmant que les hommes sont égaux par la nature, ce qui est assurer quMls ne sont inégaux que par la société, et qui concluront que le collectivisme est contenu implicitement dans Farticle III de la Déclaration des Droits de Vhomme.
\j^ Déclaration de 1793 dit : « La loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. » — C'est la répétition de l'article VI de la Déclaration de 1789.
La Déclaration à^ 1793 dit :« Tous les citoyens sont également admissibles aux emplois publics. Les peuples libres ne connaissent d'autres motifs de préférence dans leurs élections que les vertus et les talents. i> — C'est la répétition de l'article VI de la Déclaration de 1793 avec les mots « dans leurs élections » ajoutés, parce qu'il était dans l'esprit de 1793 que tout emploi public fût donné à l'élection. C'est tout.
Les deux Déclarations reconnaissent Tégalité comme un droit de l'homme, mais la seconde formellement et avec solennité, la première indirectement en quelque sorte et avec réserves ou hésita-
tîon. Celle de 1793 fait comme un pas vers Tégalité réelle ou plutôt dirige un instant, par une maladresse de rédaction, les esprits de ce côté -là. La première ne fait aucune démarche et n*a aucune tendance, même apparente, dans ce sens. Toutes les deux n'entendent par égalité que Tégalité (tout au plus) des droits politiques, Tégalité devant la loi protectrice ou réprimante, Tégalité d'admissibilité aux emplois. On ne peut pas reprocher aux Déclarations des Droits d'avoir été témérairement et dangereusement égalitaires.
Cependant ce faible germe de doctrine égalitaire, déposé dans les Déclarations^ devait se développer de telle sorte qu'il offusquât et même qu'il étouffât tout ce qui l'entourait. C'est que l'égalité et la liberté sont des goûts plus ou moins forts l'un que l'autre selon les pays, et qu'en France le goût de l'égalité est incommensurablement plus puissant que celui de la liberté, qui, en vérité, y existe à peine. Très vite cette idée ou ce sentiment fut à peu près unanime chez les partisans de la Révolution française : « La Révolution, c'est l'égalité. » De là le processus de l'égalité légale à l'égalité politique, de l'égalité politique à l'égalité réelle (partage ou collectivisme), et même encore de l'égalité réelle à l'égalité absolue (effacement des différences naturelles entre les b,ommes, force morale et force intellectuelle, par le fait de n'en pas tenir compte et de leur préférer leurs contraires).
A travers tout le xix® siècle, le développement et le progrès de Tesprit révolutionnaire n'a guère été que le développement et le progrès de l'esprit égalitaire, et Tesprit de liberté n'a guère été invoqué que par les adversaires mômes de la Révolution, ou plutôt, selon les régimes, il a été invoqué tantôt par les uns, tantôt par les autres, Tétant toujours par ceux qui étaient en minorité, jamais par ceux qui étaient vainqueurs, jamais du reste sincèrement ni par les uns ni par les autres et le libéralisme étant successivement Thypocrisie de tous les partis.
— Ceci est un fait ; mais en quoi, en logique, en quoi, essentiellement, en quoi, par soi-même, l'égalité est-elle un des ennemis de la liberté ?
— C'est précisément Tobjet particulier de ce paragraphe. L'égalité est l'ennemie intime de la liberté, parce que tous les exercices de la liberté gênent l'égalité. Vous ne pouvez être libre qu'en théorie si vous ne voulez pas me gêner horriblement, moi égalitaire. Vous ne pouvez pas exercer un seul droit de liberté sans me gêner, moi égalitaire, d'une façon insupportable.
Vous exercez la liberté de l'enseignement. Qu'estce à dire ? Que vous, homme instruit, vous vous associez à quelques autres hommes instruits pour élever et instruire des enfants. Je sais parfaitement ce que vous faites. Vous créez des surhommes ; vous créez des aristes^ qui vont dépasser de
plusieurs longueurs de tête le niveau commun ou la moyenne, qui me mépriseront et à qui il viendra certainement à Tesprit de me gouverner, de m'asservir, de m'exploiter d'une façon ou d'une autre; qui en tous cas me dépassent, me surpassent et m'humilient. Il ne faut pas d'instruction ; ou il faut rinstruction donnée la même à tous, entière à tous, « l'instruction intégrale ». Or qui donnera l'instruction la même à tous, qui la dispensera et la mesurera de telle manière que pas un enfant dans le pays, quelque riche qu'il soit, n'en recevra plus qu'un autre et que pas un enfant dans le pays, si pauvre qu'il soit, n'en recevra moins qu'un autre ? Qui ? FEtat seul ; et TEtat à la condition qu'il n'ait point de concurrents, lesquels choisiraient eux, selon la fortune ou selon ce qu'ils appelleraient le rang, ou selon ce qu'ils appelleraient des aptitudes extraordinaires, ou selon leurs sympathies personnelles; et lesquels, notez ce point, pourraient donner une instruction supérieure à celle que donnerait l'Etat et créer ainsi des aristes, une classe, une caste, des supériorités, c'est-à-dire des supérieurs. Une faut pas qu'il y ait, par définition il ne peut pas y avoir de liberté de l'enseignement dans un pays égalitaire.
Vous prétendez exercer la liberté religieuse. C'est à peu près, au point de vue égalitaire, comme à tous les points de vue, du reste, la même question que celle de la liberté de l'enseignement.
Vous prétendez exercer la liberté religieuse. Qu'estce à dire ? Que vous voulez pratiquer un culte non réglé par TEtat, non payé par TEtat, non asservi à TEtat. Gela^ c'est une association, Qt une association pour quoi faire ? Pour vous distinguer des autres citoyens ou pour marquer que vous êtes depuis longtemps distinct d'eux. Ne vous suffîtil pas d'être comme moi, pareil àmoi, égal à moi ? Rappelez-vous Tarticle premier de la Déclaration de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. » Quelle utilité commune voyez-vous à pratiquer un culte particulier, distinct de celui de TEtat, ou simplement à pratiquer un culte, si l'Etat n'en pratique aucun ? Non, vous voulez bien vous distinguer, établir « une distinction sociale qui n'est pas fondée sur l'utilité commune ». La preuve, c'est que vous instaurez, organisez, payez un clergé, c'est-àdire quoi ? Un corps de chefs qui ne sont pas des chefs nommés par le gouvernement ou élus par le peuple. Ah I cette fois vous êtes bien convaincu d'aristie. Quand bien même vous démontreriez que ce n*est pas vous distinguer de moi que de pratiquer un culte que je ne sens nullement le besoin de pratiquer, vous conviendrez bien que c'est créer une distinction, une élite, une aristie et même une aristocratie, que d'inventer des chefs, que d'inventer des magistrats particuliers dans la cité! L'Empire romain, l'Etat strictement égalitaire,
qui est mon idéal, à moi égalitaire, a combattu le Christianisme pour cela, par instinct d'égalité et volonté très arrêtée qu'il y eût un niveau au-dessus duquel personne, si ce n'est lui et ses fonctionnaires, ne s'élevât. Des individus et César servi par ses agents ; et rien de plus. Or, d'un côté, ces gens qui n'adorent pas Jupiter qui est le Dieu de César et qui se font un culte particulier, se mettent à part dans la cité ; et se mettre à part c'est toujours faire de l'aristocratie ; c'est toujours attirer vers soi les yeux de ceux qui ne sont pas contents du gouvernement et constituer un groupe qui se sépare nettement des obéissants. Les Jansénistes du xvii* siècle ont parfaitement l'opinion qu'ils sont le sel de la terre de France et quMls sont une élite morale. Les chrétiens du m* siècle font de même. — D'autre part, ils se donnent des chefs à eux, des chefs particuliers qui ne sont pas des fonctionnaires de César; et cela d'abord c'est un Etat dans l'Etat, ce qui ne peut se souffrir, et ensuite c'est une aristocratie qui s'élève en pays démocratique. César ne peut pas admettre pareille chose. Avait-il raison, l'Empire romain? 11 l'avait tellement que ce clergé est précisément devenu plus tard une aristocratie et la plus oppressive et la plus insolente quiait été. Dans un Etat égalitaire il ne faut pas un atome de liberté religieuse. L'égalité est exclusive de la liberté religieuse.
J'ai à peine besoin de dire maintenant comment Tégalité est ennemie de la liberté d'association ; car je viens, chemin faisant, de Tindiquer, Une association est toujours une élite ou croit Tétre, ce qui revient au même pour nos répugnances, et les hommes ne forment une association que précisément pour former une élite, un faisceau de forces, une fédération de volontés, à TefTet d'être plus puissants que les individus dissociés ou associés seulement dans la vaste association de TEtat. Toute ligue constituée pour ceci, pour cela ou pour autre chose, devrait être interdite au moment qu'elle natt, avant qu'elle ne naquît. Car qu'est-ce qu'elle veut ? Poursuivre un dessein particulier qui n'est pas celui de TEtat. Eh bien, ce n'est pas permis. C'est dire que l'Etat ne songe pas à tout. C'est faire déjà la critique et une critique insolente, je ne dis pas seulement du gouvernement, mais de l'ensemble de la nation àqui Ton semble dire qu'elle a besoin d'être éclairée et dirigée par d'autres que le gouvernement qu'elle s'est donné. Qu'est-ce qu'elle veut encore, cette ligue? Surtout se distinguer de la foule, avoir un nom particulier, une devise particulière, des insignes distinctifs. Un nom particulier quand on s'appelle citoyen français I Des insignes distinctifs quand on n'est pas fonctionnaire I C'est absolument contraire à l'égalité démocratique. Je ne parle pas des ambitions lointaines de cette ligue.
Pour le moment elle ne nous entretient que de l'objet particulier, très modeste, qu'elle s'est proposé. Mais vienne le succès, elle prétendra que Ton compte avec elle d'une façon générale, elle prendra une importance sociale. Il faudra l'avoir pour soi dans les élections ou dans tout autre mode de fonctionnement de la machine nationale. Toute association qui naît, c'est un a ordre de l'Etat » qui conmience, qui peut avorter, mais qui peut grandir, se développer et devenir puissant. Toute association qui naît porte en elle une aristocratie qui veut naître. Il ne faut aucune liberté d'association dans un Etat égalitaire. L'égalité redoute, repousse et proscrit toute liberté d'association.
Elle ne repousse pas moins cette extension de la liberté individuelle qu'on appelle la propriété individuelle. Ici il n'y a pas besoin d'insister. La propriété est tellement une « aristocratie » ; elle est tellement une supériorité et visible au premier regard, palpable et offensant la vue, que Tesprit égalitaire l'a en horreur. Le socialisme, qui n'est au point de vue politique qu'une forme du monarchisme, au point de vue social qu'une forme de Tégalitarisme, est beaucoup plus fort en ce qu'il est un instinct d'égalité que par ses considérations sur la déperdition des forces, des eff*orts et des richesses et sur l'anarchie concurrentielle. Ceci n'est que le vernis scientifique. Au fond, il est
indifférent à Tégalitaire que PEtat soit ruiné ou qu'il soit prospère. La preuve, c'est qu'il adopte une foule de mesures conformes à ses passions qui obèrent terriblement un Etat déjà à demi ruiné. Les vues économiques du socialisme sont donc pour le socialiste paroles d'apparat et « style de notaire ». Le socialiste est un économiste à qui l'économie politique est indifférente. Le fond vrai du socialisme c'est : « Il est insupportable que quelqu'un possède plus qu'un autre, parce que c'est une supériorité. » C'est pourquoi le gros des socialistes a oscillé si longtemps et oscille encore entre le partagisme et le collectivisme. Il ne lui serait pas désagréable que les choses fussent possédées individuellement, pourvu que chacun en possédât autant qu'un autre, pouvu que personne n'en possédât plus que quiconque. L'absurdité du partagisme,. son impossibilité pratique a seule amené le gros des socialistes au collectivisme qui est : « Eh bien 1 soit I alors, que personne ne possède rien 1 » La propriété individuelle choque tellement l'égalité que proclamer Tune c'est abolir l'autre. Jamais le peuple n'a pu comprendre autrement, et en comprenant ainsi il est logique. La première année de la Révolution a vu proclamer l'égalité, une toute petite égalité, l'égalité des droits devant la loi, et a vu brûler les châteaux. C'était la logique du peuple qui traduisait. Egalité, soit. Les légistes peuvent interpréter cela ausen»
étroit ; mais Tégalité vraie, c'est que la terre, ni quoi que ce soit du reste, ne soit pas à quelquesuns. L'égalité est absolument contraire à cette extension de la liberté individuelle qu'on appelle la propriété individuelle.
Elle n'est pas moins opposée au fond à ce qu'on nonmie les libertés intellectuelles, c'est-à-dire les libertés de la pensée, de la parole et de la plume. C'est moins évident au premier abord, parce qu'ici il y a un passage d'un point à un autre, il y a une ligne de démarcation à franchir, en deçà de laquelle l'égalité ne semble pas opposée à la liberté, ne croit pas l'être et en somme ne l'est pas précisément ; au delà de laquelle Tégalité est absolument antipathique aux libertés intellectuelles et ne saurait les souffrir.
Vous avez une façon particulière de penser et de croire et de raisonner. L'égalité n'est point choquée, Tégalitaire ne vous en veut pas. Chacun est libre. « Que chacun dans sa foi cherche en paix la lumière. » C'est du Voltaire, qui était égalitaire, en tant que césarien, mais qui n'était point du tout libéral. Vous publiez un livre oii vous vous montrez intelligent. L'égalitaire n'est pas très content, toute supériorité l'irritant parce qu'elle l'olTusque; mais il vous reconnaît le droit de publier un livre et de vous y montrer intelligent. 11 préférerait seulement que vous vous y montrassiez médiocre.
Mais vous réunissez un certain nombre d'audi-
leurs et vous leur communiquez votre pensée.
Vous réunissez un certain nombre de collaborateurs et vous publiez un journal qui a un certain nombre de lecteurs. Ici Tégali taire, dresse l'oreille et il a parfaitement raison. Ce que vous venez de faire, le savez-vous ? Vous venez de créer une réunion, qui peut devenir une association, qui peut devenir congrégation, qui peut devenir une ligue ou une église. Une réunion suivie d'autres réunions, c'est une association. Un journal, c'est une association très nette des rédacteurs et des abonnés avec le directeur et du directeur avec les rédacteurs et les abonnés. Cette association d'orateurs et d'auditeurs, cette association d'écrivains et de lecteurs peut devenir une aristiey une classe, un ordre, un Etat dans l'Etat, etc. L'égalitaire a parfaitement raison de s'inquiéter.
Cela veut dire que les libertés intellectuelles rejoignent à un certain moment, très vite venu, la liberté d'association ; cela veut dire que les libertés intellectuelles ont leur instrument naturel et leur développement naturel dans la liberté d'association, et que par conséquent, non suspectes, en soi, à l'égalité, elles lui deviennent suspectes dès qu'elles prennent corps, organes et outils, ou pour mieux dire dès qu'elles sont vivantes. Un égalitaire sincère et logique dirait: « J'aime beaucoup les journalistes, à la condition qu'ils n'aient pas de lecteurs, les prédicateurs, à
la condition qu'ils n'aient pas de fidèles, et les orateurs^ à la condition qu'ils ne soient pas écoutés. » L'égalité n'a rien à redouter des isolés. Ils lui ressemblent. Ils sont des individus dissociés ou non associés. Dès qu'ils ont créé une association autour d'eux, ils sont reconnus par l'égalité comme ses ennemis naturels en tant que créateurs d'association.
Mais un penseur, un orateur, un écrivain ne pense jamais, ne parle jamais, n'écrit jamais que pour communiquer sa pensée et former un groupe d'hommes pensant comme lui. Il n'est donc en réalité un danger pour Fégalité que quand il a fait des prosélytes ; mais il l'est en puissance, il Test même en dessein, dès qu'il écrit, dès qu'il parle et dès qu'il pense. L'égalité n'est pas sans s'en apercevoir ou sans s'en douter ; et si elle déteste le penseur qui a réussi, elle se méfie, quand elle est intelligente et prévoyante, même du penseur qui n'a pas réussi encore. Napoléon avait en horreur tous les idéologues et ne distinguait pas entre ceux qui avaient de l'influence et ceux qui n'en avaient pas ; car tous, à un moment donné, pouvaient en avoir. A mesure que l'égalité prend des forces et prend conscience d'elle-même, elle tient pour obstacles ou pour dangers tous ceux qui pensent librement, parce qu'ils peuvent faire des sécessions dans l'Etat, et que les uns en font de très réelles et qu'il peut arriver que les autres en
fassent un jour. La liberté de la pensée, la liberté de la parole, la liberté de la presse sont inconciliables avec Tégalité, à moins qu'elles soient sans effets. Or elles ne sont jamais sans effets que quand elles sont exercées par des sous -médiocres. Un César ou un égalitaire qui serait un peu goguenard dirait avec beaucoup de raison : « Liberté de la parole, liberté de la presse ; mais oui. Je les accorderais volontiers aux imbéciles. Les autres, c'est une autre affaire. » En soi, les libertés intelleç'cuelles sont indifférentes à Tégalité. Dès qu'elles sont actives, elles lui sont contraires et elles lui sont odieuses.
Il n'y a qu'une liberté, une seule, qui puisse s'accommodera l'égalité et dontjFégalité puisse s'accommoder ; c'est la liberté strictement individuelle ; c'est la liberté d'aller et de venir, de vivre à sa guise, de se loger comme l'on veut et d'être maître chez soi comme le charbonnier. De ceux qui en usent et qui n'usent que de celle-là je dirai ce que je disais du penseur isolé : ils ne sont pas odieux à l'égalité parce qu'ils lui ressemblent. Ils sont, comme les égalitaires,des individus dissociés, non associés et qui ne veulent pas être associés. Us sont les hommes selon le cœur des égalitaires. Il n'y a pas à dire le contraire: l'égalité fait assez bon visage à la liberté individuelle.
Et encore! De celle-là comme des libertés intellecluelles,etpourles mêmes raisons, l'égalité permet
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d'user, mais n'aime pas beaucoup qu'on abuse. Je faisais remarquer au commencement de ce volume que^dans ses mœurs^ le Français est très ennemi de la liberté individuelle. Ce n'est point précisément parce qu'il est égalitaire, c'est tout simplement parce qu'il est sociable. La sociabilité exige Tuniformité des mœurs et habitudes, et par conséquent ne permet pas une façon de vivre indépendante. Cependant, même au point de vue politique, un peuple égalitaire a quelque éloignement pour la liberté individuelle. Rappelez- vous Rousseau et son rêve éternel de repas en commun, divertissements en commun, promenades en commun, etc. Voyez la trace qu'a laissée cette idée dans les plans do vie nationale des révolutionnaires disciples de Rousseau (Robespierre, Saint-Just) et chez les Fouriéristes et Saint-Simoniens. Cette idée de défiance à l'égard de celui qui vit à sa guise et non à la guise de tout le monde, cette idée de Vœ soU, elle vient bien un peu, et plus qu'un peu, de ce sentiment que qui s'isole se distingue et peut-être veut se distinguer. Certes, il n'est pas dangereux, puisqu'il ne s'associe pas ; il n'y a que les associations qui font courir un danger à l'égalité ; il n'est pas un aristocrate, puisqu'il n'est pas le noyau d'une ligue, d'une église, d'une agglomération, ni môme dun groupe quelconque; mais il est un ariste^ ou prétend l'être ; il est quelqu'un qui est à part, ce qui, sans rompre l'égalité, y met en quel-
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que sorte une fausse note. Cet homme ne domine pas ; mais il détonne. Il n'est pas contre Fégalité, mais il est contre l'uniformité qui est le signe et Tuniforme de Fégalité. — Et il peut être exemple. D'autres peuvent l'imiter, et, n'en doutez pas, ils formeraient une association, ce qui est le fléau de Fégalité. — En somme, il est de l'essence encore de l'égalité que tout homme, non seulement ne soit pas au-dessus de tout le monde, mais soit comme tout le monde. Défiez-vous de ceux qui usent un peu fortement, un peu apparemment, de leur liberté individuelle. Il se peut qu'ils soient de simples indépendants, ce qui, à la condition qu'on le soit isolément, est permis; mais il se peut qu'ils soient des orgueilleux, des contempteurs. Or dans tout contempteur, dans tout orgueilleux il y a une belle graine d'aristocrate.
Ainsi même de la liberté qui lui est la plus inoffensive, même de la liberté qu'elle tolère le plus aisément, l'égalité a encore défiance, et une défiance qu'il serait difficile et qu'il serait irrationnel qu'elle n'eût point. L'égalité est l'ennemie-née de toute espèce de libertés, sans qu'il faille tout à fait en excepter une seule. Il n'y a rien pour moi qui soit plus certain ni plus évident.
Les rédacteurs des Déclarations des Droits de l'homme, qui ont fait une part si grande à la liberté et qui en ont fait une si petite à l'égalité, sont tombés dans une erreur qui est très commune. Ils ont
laissé dans leurs théories ce qu'ils ne mettaient pas du tout dans leurs actes ; ils ont laissé très sincèrement, dans leur croyance, ce qu'ils ne mettaient pas du tout dans leur conduite. Ils ont pris part à un grand acte historique qui se faisait moitié par leurs soins, moitié en dehors de leurs prévisions et de leurs efforts, et qui était la suppression de ce qui restait de libertés dans Tancienne constitution, rétablissement de l'égalité politique, la concentration, l'acheminement vers l'égalité réelle et l'égalité absolue dans le despotisme absolu. C'est cela même qui est la Révolution française; c'est ce qu'elle était dans les desseins de Dieu, ou, si l'on veut, dans les suites nécessaires de l'histoire. Us y ont collaboré par leurs actes de tout leur pouvoir. On dirait que faire Napoléon /©r est le dessein continu, quotidiennement et minutieusement poursuivi de l'immense majorité des révolutionnaires. — Seulement ils étaient « quand même » des élèves de Montesquieu. Quand ils agissaient, ils étaient des précurseurs et des préparateurs de Napoléon ; quand ils pensaient, ils restaient des disciples de Montesquieu ; et ainsi ils ont mis dans leurs décla-» rations quelques textes qui étaient timidement dans le sens de leurs actes et une foule de textes qui étaient dans le sens de leurs pensées ; et ils se trouvent avoir rédigé deux manifestes qui contredisent la plupart de leurs actes , qui sont approuvés aujourd'hui surtout par leurs adversaires
et qui embarrassent surtout leurs successeurs.
A travers ces contradictions, ordinaires à la nature humaine, et qui sont faites pour le divertissement de rhumoriste, il reste ceci, c'est que Tégalité et la liberté sont parfaitement antinomiques, et que qui fonde celle-là ruine celle-ci et que qui est passionné pour celle-là ne pourra jamais supporter l'autre.
On me dira : D'où vient que tel peuple, le peuple américain, est égalitaire et est le peuple le plus libre de la planète? — Cela vient d'une chose assez simple. Cela vient de ce que le peuple américain n'est pas du tout égalitaire.
Il ne Test pas du tout. Il Test, si Ton veut, dans les limites et dans les mesures de la Déclaration des Droits de V homme ; il est partisan de l'égalité des droits politiques, de Tégalité devant la loi protectrice, et réprimante, de Tégalité d'admissibilité aux emplois publics. Etre égalitaire dans cette mesure c'est ne l'être guère ; c'est ne l'être presque qu'en apparence. Mais pour ce qui est de l'être véritablement, non il ne l'est point du tout.
On ne le voit pas s'irriter des égalités naturelles qui existent entre les hommes, et je n'ai point entendu dire qu'il y ait eu un Babeuf américain qui ait écrit qu'il fallait s'insurger contre ces distinctions que mettent parmi les hommes les capacités et les talents.
On ne le voit point s'irriter contre les inégalités
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que met entre les hommes raccumulation des richesses dans certaines mains, et il n'y a pas de pays au monde où le socialisme ait un si petit nombre d'adeptes qu'aux Etats-Unis. L'Américain n'est ni monarchiste ni socialiste, ce qui est la même chose, et par conséquent il n'est pas égalitaire. Il est simplement républicain.
On peut même dire qu'il aime l'inégalité. Je ne vois pas qu'il l'aime théoriquement, comme pourrait faire un théoricien de l'aristocratie, Aristote ou Platon ou Nietzsche. Non ; mais il l'aime dans la pratique. Il aime qu'il soit bien entendu que dans le pays qu'il a l'honneur d'habiter, lui, homme de rien, né sans un dollar, peut devenir cent fois millionnaire, cinq cents fois millionnaire, millionnaire indéfiniment, et laisser des centaines de millions à chacun de ses enfants. Et c'est-à-dire qu'il aime qu'il soit bien entendu qu'il peut devenir furieusement aristocrate et formidablement créateur d'aristocratie, sans que personne ait rien à lui dire.
Et je dis créateur d'aristocratie. Sans doute; car la classe des millionnaires américains est une aristocratie financière, économique et même politique, l'argent jouant là-bas un rôle politique au moins aussi considérable que chez nous.
Et remarquez, d'une part, que l'Américain pauvre n'a pas de haine ni de colère contre l'Américain riche, ou beaucoup moins, on en conviendra, que
la clîose n'a lieu partout ailleurs ; d'autre part, que le millionnaire américain n'obéit point dans le cours de ses destinées à des' sentiments égalitaires comme fait le millionnaire français et européen. Le millionnaire européen, une fois devenu millionnaire suffisamment, s'arrête. Fils de millionnaire, il ne commence pas. Il semble que la fortune acquise doive se dépenser, se dissiper, soit par la prodigalité, soit par le non-accroissement. Le riche serait méprisé, notez bien cela, et se mépriserait un peu lui-môme, s'il travaillait à l'accroissement d'une fortune déjà imposante. Cela veut dire que le riche Européen a ce sentiment vague que Tinégalité qui s'est créée doit disparaître, n'être qu'accidentelle, ne durer qu'une ou deux générations; ou plutôt, ce qui est bien plus fort, cela veut dire qu'il vit dans un pays où règne ce sentiment-là et que, lui, il en reçoit la contagion ou est forcé par l'état des mœurs et par l'état des esprits à s'y conformer.
Or l'Américain n'a ni ces scrupules, ni ces délicatesses, ni ces pudeurs, ni ne trouve autour de lui une opinion qui les lui inspire ou les lui impose. Pauvre, il s'enrichit ; riche, il s'enrichit encore ; fils d'enrichi, il se surenrichit ; cela sans trêve, sans aucun relâche, comme sans aucun remords, et il ne trouve personne pour l'en blâmer, et il trouve presque tout le monde pour l'en admirer. Je n'examine point la chose au point de vue moral pour le
moment. Je dis seulement que c'est antiégalitaire au premier chef, que cela indique un état général d'esprit absolument antiégalitaire et qu'il n'y a aucun peuple au monde qui soit moins égalitaire que le peuple américain. — Quant à être libéral et libertaire, c'est une autre chose.
L'exemple des Etats-Unis ne me réfute donc pas quand j'établis ou plutôt quand je vois une antinomie entre l'égalité et la liberté ; seulement il me confirme.