Le libéralisme [microforme]
À la demande de plusieurs personnes, nous avons consenti à publier les cinq dernières lecons de notre cours de Droit naturel et des gens. Le libéralisme, question si pleine d’actualité, faisait l’objet de ces leçons. Elles ont été suivies avec assiduité par un auditoire nombreux et d'élite, auquel nous sommes heureux de pouvoir offrir en ce moment le tribut de notre reconnaissance. Monseigneur l’Archevêque de Québec a bien voulu nous faire l’honneur d’y assister, et donner par là à nos humbles efforts un témoignage de sa bienveillance, et un précieux encouragement.
Nous publions ces leçons telles que nous les avons prononcées, c’est-à-dire, en leur conservant le caractère qui est propre à l’enseignement. De là certaines répétitions inévitables des mêmes idées, certaines inégalités et négli-
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gences de style, qu’on voudra bien nous pardon-
ner, pour ne faire attention qu’à la doctrine. On nous fera peut-être aussi le reproche de
n'avoir pas assez parlé nous-même, et d’avoir
fait de longues et nombreuses citations, Nous
sommes tout disposé à le reconnaître; mais, dans une question si délicate et qui a déjà suscité tant de luttes, nous avons cru et nous croyons encore qu'il était mieux de suivre cette méthode, et de nous appuyer uniquement sur les documents pontificaux et sur l'autorité certainement bien grande de nos professeurs romains, à qui nous conserverons une éternelle reconnaissance.
Puaisse ce petit opuscule, que nous offrons au public, avec l’assentiment de nos supérieurs, lui être de quelque utilité.
Résumé de la leçon sur l'égalité. —La liberté, noble privilége de l'homme. — Abus du mot liberté.—Milieu à tenir.—ÆEn quoi consiste la liberté, — Fausses définitions de la liberté. —Le bien, objet de la liberté, —Différence entre le pouvoir et le droit de faire le mal.—La possibilité &e faire le ma! n’est pas essentielle à la liberté.—Objections : les impertections de l’homme sont naturelles ; de sa nature l’homme est libre, —Rponses. —La volonté exerce son action dans trois ordres divers.—La loi, bouclier de la liberté. —S'attacher au. bien, c'est amplifier sa liberté, — Liberté civile et sociale. —Enuemis ‘de la liberté dans l’ordre civil. — Conclusion.
MESSIEURS
Les droits naturels, qu'on appelle aussi droits primitifs ou absolus par opposition aux droits acquis, dérivés et conditionnels, sont tous compris dans le droi’ ie la personnalité. Le droit de personnalité, et les droits absolus qui en découlent, se retrouvent dans tous les hommes, et sont revètus d’un caractère sacré et inviolable.
En vertu du droit de personnalité, l'homme ne peut pas être traité co ame une chose, employé comme un simple moyen. Personne, aucun pouvoir terrestre, sans une délégation spéciale de Dieu même, n'a la faculté d’attenter à l'intégrité de ces droits inhérents à la nature humaine. L'antiquité, qui ne voyait dans l'homme que.le. citoyew,
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e’est-à-dire, un membre passager de la société civile, niait l'existence du dro:t de personnalité, et usait de l’homme comme on se sert d’une chose ou d’un animal. Les sensualistes, les matérialistes ct les panthéistes de nos jours se rencontrent avez l'antiquité payenne, ct méconnaissent le inême droit de personnalité, puisque, d’après leurs systèmes, Je n'ai pas une fin à obtenir, un but à atteindre, et qu'à la mort tout est fini. La religion chrétienne, en rattachant l’homme à Dieu et jar son origine et par sa fin, l'élève audessus de toutes les formes variables de la société civile et politique, et assure l’inviolubilité de son caractère personnel. Elle fait plus : elle ordonne à l’homme de respecter les provriétés essentielles de sa nature, de se rappeler qu’elles viennent de Dicu, son auteur, et de ne pas lui faire l’injure de les dégrader ou de les abdiquer.
Dans la dernière leçon, nous avons vu que les hommes possèdent des droits spécifiques égaux, qui sont inhérents à l'essence de notre nature; et aue, sous ce rapport, tous les hommes sont égaux. Les principaux droits spécifiques qui dérivent de la personnalité sont : le droit d'égalité, de liberté, de propriété et de sécurité. Tous les droits individuels naissent de ces droits fondamentaux et absolus Mais les droits individuels varient eu nombre et en qualité suivant les individus eux-mêtnes, ce qui fait qu’en réalité, dans l’ordre concret, les hommes sont inégaux. Toutefois les différents droits acquis ou individuels doivent être respectés dans chaque homme, et, dans ce sens € :core, nous pouvons dire que tous les hommes sont égaux.
Ce soir, Je vais vous entratenir d’un autreprivilégeessentiel à la nature aumaine, celui de liberté.
Liberté ! quel mot magique ! Il flatte l'oreille de l’homme ; il réveille en lui le sentiment de sa véritable grandeur. Parmi tous les êtres qui l'entourent et qui ont leurs mouve-
ments propres, aucun ne peut dire : Si je me meus de telle ou telle manière, c’est parce que je le veux. L’homme seul, au milieu de toute la création visible, peut prononcer fièrement ce mot. Je le veux ; parce que lui seul est doué d’une volonté libre et capable de se déterminer à telle chos: plutôt qu’à telle autre.
Mais ce mot si noble de liberté, ce droit sacré, ce privilége divin, puisque je ne le retrouve qu’en Dieu, et qu'il réfléchit en moi son image, à le sort de presque toutes les choses grandes et sublimes : c'est d’être exposé à la profanation par l’abus qu’on en fait. Il est écrit sur toiis les drapeaux, et sert zour toutes les causes : liberté de pensée, liberté de la presse, liberté de l’enseignement, liberté de la science, d'action, liberté de religion. Tantôt, c’est au cri de liberté que les chaînes de l'esclavage sont rompues, et que l’on voit s’'accomplir les actions les plus généreuses ; tantôt, c’est au même cri de liberté que l’ordre est renversé, que les crimes les plus affreux sont commis, et que l’on court à l'anarchie es à la servitude. Veux-t-on, dit Tacite, supplanter l’autorité, on crie liberté ; et, quand cette autorité s’est écroulée, on s'attaque à la liberté elle-même. Vous voyez s'agiter encore les drapeaux de Mazzini, de Garibaldi, de Victor Emmanuel, de la Commune : sur tous se trouve inscrit ce mot de liberté. A la vue des excès, des malheurs et des ruines causés au nom de la liberté, bien des hommes sont portés à la maudire, et à faire même un reproche à Dieu de nous l'avoir donnée : ces hommes ne se trompent guère moins que ceux qui exagèrent la liberté de l’homme et la confondent avec la licence.
Il y à un juste milieu à tenir entre ces deux extrêmes : il se trouve dans la vraie signification du droit de liberté ;
car s’il existe une fausse liberté, il en existe aussi une véritable.
Mon intention n’est pas de prouver l'existence de la liberté, ni de démontrer qu’elle est une propriété essentielle de notre nature. L'homme est libre: c’est la prrsuation intime de tout homme jouissant de sa raison ; c’est aussi ce qu'expriment les mots si fréquents dans le discours : délibérer, réfléchir, juger, louer, blâmer, punir, récompenser. La liberté est donc une prérogative essentiel]: à notre nature. Mais en quoi consiste-t-elle ? quel est son attitude vis-à-vis de la loi ? Autant de questions à examiner.
Qu'est-ce que la liberté ? ou que signifie cette proposition : l’homme est libre. Beaucoup d'écrivains, même célèbres, vous répondent : être libre, c’est n'être gêné par aucune loi, c’est être maître de soi, ne dépendre de personne, c’est agir comme l'on veut, c'est pouvoir faire tantôt le bien et tantôt le mal.
Eh bien ! donner aïnsi pour objet à la liberté, ou plutôt à la volonté—car la liberté n'est pas une faculté distincte ; elle n’est qu'une qualité inhérente à la volonté—donner pour objet à ia volonté ou à la liberté le malet le bien indifféremment, c’est une erreur manifeste.
En effet, le bien seul est l’objet de la liberté. Le volonté, comme toute autre faculté naturelle, a une tendance, un objet qui est déterminé par la nature humaine. Mais d’où vient cette nature ? De son auteur, Dieu. Donc, la tendance de la volonté, qui fait partie de notre nature, vient de Dieu. Mais, si cette tendance, si cet objet que réclame la volonté vient de Dieu, il est nécessairement bon, et ne peut pas être mauvais. Donc, il répugne que le mal, en tant que mal, soit l’objet du libre arbitre ou de la liberté. Autrement la tendance ou l’inclination de la volonté serait à la fois naturelle et contre nature, viendrait de Dieu et n’en viendrait pas. T1 est si vrai que le bien seul est l’objet de la volonté, que lorsque nous faisons le mal, nous ne le faisons que parce que
nous l’envisageons comme bien, sinon réel, du moins apparent. Ce n’est que par erreur, par accident, et non pas directement, que nous nous portons au mal.
En outre, si d’après la nature, c’est-à-dire, d'après la volonté même de Dieu, l’homme a le droit de commettre le mal, quelle puissance créée, quelle autorité finie pourrait l'empêcher de le faire, et d’user d’une faculté inhérente à la nature, et donnée par l’être suprême ? On voit de suite que donner à la volonté le droit de faire le bien ou le mal, c’est renverser du coup toute autorité, c’est sanctionner et protéger tous les crimes, c’est anéantir mème l'autorité du père dans la famille ; bien plus, c’est proclamer l’absurdité de la loi naturelle, car on supposerait que Dieu permet et défend la même chose tout à la fois. Donc, l'objet de la volonté, et par conséquent de la liberté, est le bien, et ne saurait être le mal.
Mais, dit-on, n’est-il pas essentiel au libre arbitre de pouvoir choisir le bien ou le mal ?
C’est vrai, l'homme a le pouvoir de faire le mal ; il peut blesser la vérité, voler, assassiner, se suicider ; mais le droit, Jamais. De plus, ce pouvoir de faire le mal n’est nullement essentiel à la liberté considérée en elle-même ; car autrement on devrait le retrouver dans tout être doué de liberté. Or, Dieu est un être parfaitement libre, et cependant impeccable. Donc le pouvoir de faire le mal n’est pas essentiel à la liberté ; il n’est qu’une preuve de l’imperfection Cu sujet dans lequel il réside.
Une comparaison aidera à faire comprendre ce raisonnement un peu abstrait. Un homme est tourmenté d’une fièvre violente. La présence de cette fievre me fait conclure qu’il est encore vivant, que son âme est encore unie à son corps. Devrai-je en conclure que la fièvre vient de l’âme ? Evidemment non. D'où vient-elie donc ? de l’imperfection du sujet qu'elle anime, du corps.
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Ainsi devons-nous raisonner au sujet du pouvoir que l’homme a de choisir et de faire le mal. C’est un désordre, impossible sans doute si l’homme n’était doué du libre arbitre, mais qui ne lui est cependant nullement essentiel.
Encore une fois, remarquons que le libre arbitre est une qualité inhérente à la volonté, et que la volonté, de sa nature, est faite pour le bien, de même que l'intelligence est fuite pour la vérité ; d’où il suit que le mal, comme mal, ne peut pas être l’objet de sa tendance. S'il arrive, ce qui se voit souvent, que la volonté se porte vers le mal, ce n'est pas par une tendance qui lui soit essentielle et intrinsèque, mais par un effet résultant de l’imperfection du sujet dans lequel elle se trouve, Cette imperfection est cause que l’homme est exposé à se tromper, surtout lorsque les inclinations du corps, qui sont contraires à celles de la raison, viennent s’y ajouter. Saint Thomas résume cette doctrine en deux mots : “ Bien que vouloir ou choisir le mal soit une marque de liberté, ce n’est cependant ni la liberté, ni une partie de la liberté; ”.
Muis, reprennent les avocats de la licence et de l’indépendance, c'est Dieu qui a créé l’homme avec ses imperfections ; par conséquent ces imperfections sont naturelles. Or ce qui est naturel ne saurait être raisonnablement combattu, ni contredit. ;
Il est facile de résoudre cette difficulté. Sans doute on ne saurait raisonnablement combattre ce qui est naturel, si par là on entend ce qui est essentielle à la nature, ce qui est nécessairement exigé par la nature. Mais, si par là on veut dire qu’on ne peut s'opposer raisonnablement à ce qui est possible à la nature, cette proposition devient complètement fausse. Ainsi, il est possible naturellement qu’on attente à ma fortune, à mon honneur, à ma vie ; que des calamités menacent de fondre sur moi; que ma santé se
trouve gravement compromise. Est-ce à dire que je ne pourrai pas, que je ne devrai pas même prévenir autant que possible de semblables malheurs ? Non, sans doute ; ce serait agir contrairement à la raison. Il en est de même dans la matière qui nous occupe. Au moyen du libre arbitre, l’homme peut dévier de l’ordre vouiu et se précipiter dans l’abîme. Est-ce agir contre la raison que d'employer toutes les forces de son être pour se garantir d’un semblable malheur ? N'est-ce pas plutôt la raison elle-même qui le réclame impérieusement ?
“ La volonté exerce son action dans trois ordres divers : 1o dans l’ordre des choses qu’elle veut nécessairement, c’est ainsi que Dieu s’aïme lui-même, et que l’hcmme veut nécessairement être heureux ; 20 dans l’ordre des choses qui dépendent de sa détermination propre, et qu’elle peut vouloir ou ne pas vouloir sans s'écarter de sa fin dernière ; ainsi Dieu peut vouloir créer, ou ne pas créer, et l’homme peut vouloir ou ne pas vouloir tel ou tel bien ; 30 dans l’ordre des
choses qui éloignent l'être de sa fin, teiles que l’erreur, le
mal, le péché. ” |
“ Dansle premier ordre, la volonté n’est pas libre, puisque la nature la détermine nécessairement à vouloir ce qu’elle veut, ”
“ Dans le second ordre, la volonté est libre, puisqu’elle se détermine d'elle-même et par elle-même d’après le jugement de la raison. ”
“ Dans le troisième ordre, la volonté n’est libre que dans les êtres raisonnables, qui, se trouvant dans un état d’imperfection et d'épreuve, ont le pouvoir de s’écarter de leur fin, de vouloir l'erreur, le mal, le péché, et ce n’est pas là la liberté véritable, la liberté attribut de tout être intelligent, car elle ne se trouve ni dans les bienheureux, ni dans les anges, ni en Dieu. ”