ERREURS
ne ANR ra en ana +
FRE etape
Se
Mais, ajoute-t-on, l’homme est de sa nature libre, Donc, il ne doit pas avoir de loi.
Raisonnement faux ; on devrait plutôt dire : l’homme est libre, donc il a une loi. “ Dieu même, dit Bossuet, Dieu, en qui réside la souveraine liberté, a sa loi souveraine dans la nécessité de sa propre nature : ce qui le fait libre, c’est que sa loi est en lui-même, c’est qu'elle ne lui vient pas du dehors, c’est son absolue indépendance. ”
Mais cette indépendance absolue ne se trouve qu’en Dieu. L'homme a le pouvoir de faire le mal comme le bien ; c’est un être imparfait. Donc, nécessité d’une loi et d’une autorité publique, nécessité d’une règle pour le diriger et d’un frein pour l'empêcher de s'égarer : cette règle et ce frein salutaires se trouvent dans la loi.
Cette loi n'enchaîne pas la liberté ; elle la protége et la défend contre la violence. Dans l’homme, être composé de parties différentes et subordonnées, tout ce qui contrarie la partie supérieure qui doit dominer et commander, est de nature à lui faire violence ; d’un autre côté, tout ce qui tendra à écarter ces obstacles, à comprimer cette violence, favorisera par là même l’exercice de la liberté. Tel est le rôle de la loi : elle veille à ce que les tendances du corps n’entreprennent rien contre la raison ; elle les retient dans l’ordre et le devoir, et permet à la volonté de tendre librement vers son but, le bien, le bonheur. Comme l'enseigne Saint Paul, il y a en nous comme deux hommes, associés par la vie et qui doivent marcher dans l’ordre ; l’un intelligent et l’autre animal. Il y a aussi comme deux volontés qui ont des tendances bien opposées : celle, qui n’est qu’une inclination aveugle, un instinct vioent, entraînerait la volonté intelligente et véritable, si cette cernière n'était soutenue et dirigée par la loi.
Oui, Messieurs, la loi est un bouclier qui nous protége
Re
contre la violence, un rempart qui met notre liberté à couvert contre les assauts de nos propres passions, en même temps qu’elle nous défend contre les passions ct les violences des autres. Remarquez que je parle ici de la loi dans tous les ordres, dans l’ordre naturel, civil, politique et religieux. Donc, l’affranchissement de toute loi, n’est pas la liberté ; au contraire, c’est la licence, et la licence tue la liberté.
“ Etre libre sans une loi, dit un philosophe, c’est être abandonné. La vraie liberté, celle qui fait de l’homme une image de Dieu, c’est la liberté réglée, dominée, sanctifiée réalisée par la loi morale. ?
Puisque la loi naturelle existe, comme nous l'avons prouvé dans une autre leçon, il s’en suit que l’homme n’est pas indépendant ; qu'il a le devoir d'accomplir cette loi et de s’y conformer. Donc, la liberté : l’homme n’est pas illimitée ; elle est restreinte par cette .oi, et cela est conforme à la nature de son être, qui est borné.
On dit tous les jours : la pensée est libre. C’est vrai, mais à une condition, c’est qu’elle demeure soumise à la loi, c’est-à-dire à la raison, qui est sa règle, son guide, sa reine, et qui lui dit qu'elle peut se mouvoir à l'aise dans le domaine du vrai: tel est le champ si vaste et si riche qu’elle peut explorer, mais qu’elle ne doit pas franchir. Egalement, la volonté est libre : oui, mais à la condition qu’elle demeure soumise à sa loi, la raison, et qu’elle ne s'écarte pas de son domaine, qui est le bien ; autrement elle s’égarerait misérablement.
Que de vérité et de sens dans ce inot de Cicéron : Voulez-vous être libres, soyez les esclaves des lois. Cette senteuce est générale, elle vaut pour toutes les lois. Si un citoyen pouvait faire ce que la loi défend, dit Montesquieu, il n'aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout
D gg ER
sr teen
4e ani
Nu ai
Sa8
ns 160
Ale même ce pouvoir. Tite-Live n'est pas moins explicite : le désir effréné de la liberté conduit toujours à la servitude. À ces oracles de la raison humaine, joignez ceux de la raison incréée pour les comparer. Celui qui fait le mal;-devient l’esclave du mal. Si vous observez mes commandements, mes lois, mes préceptes, ceux-ci à leur tour vous défendront. Où est l’esprit de Dieu, c'est-à-dire sa volonté, sa loi, là se trouve la liberté. Et, s’il s’agit de la liberté de pensée, c’est la vérité qui nous la donnera, suivant aussi cette expression de la sagesse éternelle, veritas liberabit vos, la vérité vous donnera la liberté. Voilk pour ce qui concerne la liberté en elle-même, la liberté personnelle en face de la loi naturelle, qui est son alliée inséparable, je dirai même sa mère.
Tout ce que nous avons dit peut se réduire aux formules suivantes :
1o La liberté, d’après sa nature, n’est pas donnée pour le mal, mais pour le bien. 20 La vraie liberté est nécessairement conforme à la raison et à la vérité. 30 Donc, tout ce qui est contre la vérité ou la raison, est en même temps contre la vraie liberté, et conduit à l’esclavage. 40 Loin d’enchaîner la liberté, la loi la guide, la défend et la protége. 5o.Plus le corps, la matière, les sens seront soumis à l’esprit, à l'intelligence, à la raison, plus la volonté sera indépendante, et plus la liberté sera parfaite.
Enfin, plus l’homme s’attachera à la poursuite du bien et du juste, plus il recherchera tout ce qui est beau, vrai, grand, noble, digne de louange, plus aussi il sera libre et reculera les barrières qui pourraient gêner l'essor de sa pensée et de sa volonté dans les vastes domaines de la vérité, du bien et de la justice. Il en est de l’âme comme du corps qui jouit d’une santé d'autant plus forte et vigoureuse qu’on a plus de soin de ne lui donner qu’une nourriture saine, et de
lui interdire tout excès. Le corps et l'âme verront tous les jours accroître leur force et leur liberté, s'ils sont fidèles à ne se permettre que les seuls aliments convenables à leur nature, et à écarter tout ce qui pourrait leurnuire, Maisil n’y a que les hommes justes et honnêtes, c’est-à-dire les fidèles observateurs de la loi, qui arrivent à ce magnifique résultat. Donc, la source de la liberté pour tout homme, c'est la loi.
Ce qui a été dit de la liberté personnelle peut également s'appliquer à la liberté civile et sociale.
Le R. P. Félix a défini la liberté individuelle : un mouverent: ns entraves de la volonté dans le bien, Cette définition convient aussi à la liberté civile ou sociale, et l’on peut dire qu’elle est la faculté d'exercer sans entraves dans la société, dans l’état ou dans la cité, tous les actes, tous les droits légitimes du citoyen.
Plusieurs confondent la liberté civile avec la liberté poli. que ; cependant il y a une différence considérable entre les deux. La liberté politique consiste dans la faculté d’inter. venir directement dans la formation du gouvernement ainsi que dans son action. Pour le moment, nous ne parlerons que de la liberté dans l’ordre civil. Elle ne.consiste pes dans la faculté de faire tout ce que l’on veut, mais dans ls subordination qui ôte aux citoyens le pouvoir de nuire, et qui les met dans la nécessité de concourir au bien commun, en contri. buant à assurer l’ordre, la paix, la sécurité, fin immédiats de la société.
Pour cela, le citoyen doit nécessairement vivre dans la dépendance, non-seulement de la loi naturelle, mais encore de la loi civile, qui, pour être juste, doit être bâsée sur la première. Si, dans la société, chacun voulait conserver le pouvoir d'agir à son gré, la liberté ne pourrait pas exister. cr ? parce que chacun, devenu interprète de la loi
naturelle, deviendrait aussi l'arbitre de ses devoirs sociaux ; chacun serait libre, non pas moralement, mais physiquement, de les violer. Les biens, l'honneur, la vie même de chaque particulier seraient à la merci de tous. Donc, nécessité d'une autorité, ou de la loi civile, pour protéger notre propre liberté. D'où il suit que le peuple le plus Libre, n’est pas celui dont le gouvernement gène moins la volonté des citoyens, mais celui dont les lois sont de nature à assurer le bonheur public, en faisant régner l’ordre et la justice parmi les sujets, en leur laissant d’ailleurs toute liberté qui ne blesse point cet ordre, et en écartant tout obstacle au libre exercice de leurs droits légitimes. C’est ce que confirme la doctrine de M. Bautain, qui veut que la société sauvegarde les intérêts particuliers de chacun, en même temps que | l'intérêt commun, qui doit être la fusion des intérêts de tous. {
“ Tous ceux qui font partie d’une association quelconque, | dit ce philosophe, par cela qu’ils sont des êtres raisonnables, doivent trouver dans cette réunion la satisfaction d’un intérêt É propre, c’est-à-dire la garantie de l'existence, la protection de À la famille et tout ce qui peut assurer le développement des facuités physiques, intellectuelles et morales de la nature humaine. Mais, si chaque membre doit y trouver son intérêt il est évident qu'il ne doit pas l’y trouver aux dépens des autres, et ainsi il faut que tous ces intérêts privés s'accordent, se balancent de manière à être satisfaits, sans se nuire ni se combattre. Donc, dans toute société, avec les intérêts par- 4 ticuliers de chacun, il ÿ a un intérêt commun, qui doit être ÿ la fusion des intérêts de tous. Cet intérêt commun regarde chaque membre, puisqu'il doit lui fournir la garantie de son existence et de ses intérêts propres ; et par conséquent cha- É. cun doit, en vue du bien public, et pour le produire, concé- | 4 der quelque chose de sa liberté individuelle, de son temps, Le de sa pensée, de ses biens, de tous ses moyens de vivre.”
Maintenant, dans l'ordre civil, quel sera le premier ennemi de la liberté ? La désobéissance à la loi. Le mépris et la violation des lois conduisent les peuples à l'anarchie et à la servitude. Mais il existe un autre ennemi de la liberté civile, plus redoutable encore, s’il est possible : c’est le système de centralisation exagérée qui consiste à remettre tous les droits, toutes les libertés des sujets aux mains de l'Etat, ce qui lui permet d’exercer son action despotique sur toutes les affaires privées, d’après le principe monstrueux que tout appartient à l'Etat, corps et biens, voire méme les âmes. Sans doute on ne prétend pas porter atteinte à la liberté intérieure qui est en dehors de toute attaque ; mais on voudrait soumettre aux chefs de l'Etat tous les actes de la vice religieuse, civile et sociale, toute sa conduite extérieure. D’après cette théorie des socialistes et des communistes, chaque membre de l'Etat, suivant l'expression de Corbière, ne serait qu’un rouage politique, qui n'aurait ni mouvement propre, ni but distinct, qui recevraitet transmettrait l'impulsion à peu près comme une manivelle passive.
“Je ne connais rien de plus faux en principe, dit cet économiste, de plus propre à dégrader les citoyens que cette théorie. Si elle passait dans les lois d’une nation, elle aboutirait à l’abrutissement de la population et à une extinction entière de la vie intellectuelle, morale et industrielle. La liberté, qui fait la gloire de l’homme et qui est le stimulant des découvertes dans les sciences et dans les arts, serait confisquée au profit des gouvernants. Au lieu de suivre l’inspiration indépendante de la volonté, chacun serait soumis, pour l’accomplissement de sa tâche journalière, aux ordres qu'il recevrait des chefs de l’état. Sous un tel régime, on aurait pu forcer Bossuet à être commis d’un bureau, et Descartes laboureur, Plus d'activité propre, plus de vocations déter-
minées par la voix intérieure et puissante du génie. La flexibilité du caractère constituerait le principal mérite des citoyens : le talent, privé d'élasticité pour se prêter aux diverses façons que le despotisme prétendrait lui faire subir, ne serait considéré que comme un outil rebelle, destiné à être brisé. Il n’y aurait qu'une vertu, l’obéissance servile : le résultat final de cette condition serait l’anéantissement de la personnalité. ”
Le P. Félix parle d’une manière fort originale de ce hideux système. “ Il n'y a qu'un propriétaire : l'état. L'état possède tout, l'état à droit à tout ; l'état est Dieu, et la société c’est lui. Voilà ce qui est venu sur nos forums, et jusque dans les assemblées de nos législateurs, se poser comme l'idéal des sociétés futures : c'était le panthéisme dans la société ; en d’autres termes, le communisme ; le communisme, absorption monstrueuse de toutes les propriétés individuelles par un seul propiétaire ; le communisme, confiscation universelle de toutes les libertés individuelles par la centralisation, ou plutôt par la tyrannie sociale élevée à sa dernière puissance ; servitude absolue, légitime châtiment des peuples qui ont poursuivi le rêve anti-social de l'indépendance absolue ; le communisme, société contre la raison et contre la nature, société monstre, hideuse à voir par sa difformité, sa dégradation et son asservissement ; société ruché cornme l'appelait un écrivain célèbre, où l’on nous laisserait tout au plus l'honneur d'être une abeille ! ”
“ Arrière ce mécanisme grossier......arrière ce brutal niveau qui empêche de monter et ne force qu’à descendre ! Laissez, laissez ces êtres nés libres et progressifs, déployer au soleil dans les grandes lignes de l’ordre et du devoir leur activité généreuse. ”
Le P. Taparelli enseigne également que “ le but de l’organisation sociale est de coordonner entre eux des êtres com-
posés chacun d’un corps et d’une Âme, mais qu’elle n’a point d'action sur la partie spirituelle, si ce n’est en tant que l’esprit est uni au corps par un lien naturel d'unité commune, c'est la nature, à proprement parler, qui agit sur l'esprit tandis que ia société sauvegarde parmi les hommes l'ordre extérieur ; l’essence même de l’homme limite donc à l’ordre extérieur l'action de la snviété, et par conséquent, le bit immédiat de la société est l'ordre temporel et extérieur. Cette doctrine a été adoptée et défendue par los docteurs catholiques, qui n'aiment guère la déclamation et les phrases sonores en malière de liberté, formés qu'ils sont à l’école du Verbe incarné, qui apporta sur la terre l'esprit de vraie libe kid
Il montre ensuite que la fin immédiate de la société reçoit son caractère moral de la fin dernière ; que cette assertion le bien privé de l'individu doit étre subordonné au bien public, doit s'entendre d’un seul individu par rapport à tous les autres. Puis il flagelle ces publicistes qui font de l'Etat une idole, un dieu Moloch dévorant ses adorateurs, et qui n'hésitent pas à exposer les peuples à tous les hasards, pourvu qu’ils obtiennent le bien-être de l'Etat, A cette école appartient Michelet, l’auteur du pamphlet intitulé Le peurle, dans lequel il déclare que l’homme appartient corps el âme à l'état. “IL y a déjà longtemps, ajoute Taparelli, que Royer-Collard, et après lui Guizot ont fait justice de cetto doctrine inhumaine et servile. La société est-elle faite pour servir l'individu, ou l'individu pour servir la société ? Royer-Collard a résolu cette question. Les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre ; là s’accomplissent leurs destinées ; mais elles ne contiennent pas l’homme tout entier. Après qu'il s'est engagé à la société, il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à une vie future..…..nous autres personnes
{4 individuelles, êtres doués de l’immortalité, nous avons une | | autre destinée que les états.” (Guizot, civil. europ. lec. I.) 4 I Il est facile de conclure, Messieurs, que la première condi- É ji tion pour maintenir la liberté dans une société, dans ua : | état, c’est la justice et l’ordre, ou l'observation de la loi. b ji En qui se trouve le respect de la justice et de l’ordre, et À |A l'obéissance à la loi ? Dans le bon citoyen. Mais pourrez- 4 | A vous faire un bon citoyen avec un homme immoral, avec un À [4 homme plein de lui-même, esclave de ses passions, dominé : 1 | par son intérêt, et capable, pour se satisfaire, d'employer L' [ii tous lex moyens sans reculer même devant le crime ? Evi- 4 demment non. Donc, gouvernants et gouvernés, soyons des É hommes honnêtes, et nous serons des citoyens libres ; nous 4 ju formerons une société qui verra se déployer la liberté n. {ie dans toute sa beauté. 1 1 ê «| 4 | | 4 Ut. ï ll 4 fl \ ŒE d:
{ll ; | — L.
Analyse de la leçon précédente. —L’esprit du mal et de l'erreur, l'esprit du bien et de la vérité. —Sources de la thénlogie. —Rome notre guide.— L’encyclique de 1864.—Le libéralisme décrit dns le syllabus. — Histoire des quatre propositions condamnées. —L'homme possède-t-il la liberté de conscience.—La foi, acte raisonnable. L'homme ne peut pas être forcé à eroire.—Il a toutefois l’obligation de croire.—Princ'yales maximes du libéralisme par rapport à l’individu.—Réfutation de ces maximes. —Devoir de l'intelligence et de la volonté vis-à-vis de Dieu et de la révélation.—Dieu n’est pas indifférent à notre croyance et à notre conduite. —Paroles de Grégoire XVI et de Pie IX sur l’indifférentisme, source véritable du libéralisme religieux.
MESSIEURS
Avant d'aborder la question du libéralisme, il était nécessaire de concevoir une idée exacte de la liberté en ellemême. Aussi, dans la leçon précédente, nous avons prouvé que l’objet de la volonté et de la liberté, :c’est le bien, et que la liberté n’est donnée que pour le bien. La vraie liberté est le mouvement sans entraves dans le bien ; le bien est l'élément naturel et le domaine de la volonté et de la liberté, comme l’eau est l'élément naturel de l'habitant des fleuves, et l'air ie Comaine propre de l'oiseau.
Parce que je suis un être imparfait, j'ai le pouvairde faire
le mal, mais le pouvoir n’est pas un droit. A cause de mon imperfection, la loi, dans tous les ordres, dans toutes les sphères, est la protectrice, l’amie, le guide, la bienfaitrice de ma liberté ; même, c’est la loi qui doune l’existence à la liberté et qui lui conserve la vie. Quand je dis la loi, je n'ai pas bésoin d’ajouter la loi juste, celle qui est basée sur le droit naturel ; car toute lui qui manque de cette qualité, n’est pas véritablement une loi, et par conséquent, loin d’être amie, elle est ennemie de la liberté.
Nous voulons tous la liberté, Que dis-je ? la liberté est une qualité, un attribut essentiel à ma nature: je ne puis pas sans crime y renoncer ; au contraire, je dois travailler à l’étendre, à la fortifier en lui donnant son aliment, le bien. Mais, pour cela, une condition impérieuse se pose devant mot et me dit: Sois l’esclave de la loi. D'où il suit, par une conséquence d’une losique inflexible, qu le citoyen comme le peuple, le plus libre, est celui qui est !: plus honnête, le plus vertueux, le plus fidèle observateur des lois.
A la lumière de ces principes féconds, il sera facile de juger sainement plusieurs questions fort agitées de nos jours, et souvent peu comprises : libéralisme, liberté de conscience et des culles, tolérance, indifférentisme, lutitudinarisme.
Libéralisme ! Ce mot est récent, mais l'erreur ou plutôt les erreurs qu’il abrite ne sont pas toutes récentes. Deux puissances se disputent l'empire des intelligences et des volontés :. l'esprit du mal et de l'erreur, et l'esprit du bien et de Ia vérité. Tous deux ot leur drapeau et leur devise. L'esprit du. bien a toujours sur son drapeau la même devise : église catholique, apostolique et romaine ; foi, espérance et charité. L'esprit du mal, au contraire, bien qu’il débite toujours la. même marchandise, l'erreur et le vice, change sans cesse sa devise, son mot de ralliement. Tour à tour on voit inscrits sur son étendard les mots séduisants et. trompeurs : libre
ne
examen, libre pensée, indépendance de la science et de la raison, rationalisme, indifférentisme, tolérance. Aujourd'hui le moë d'ordre est Libéralisme. L'affiche est changée, c’est une ruse qu’emploient les hâbleurs pour faire de la réclame.
Pour donner une notion juste du libéralisme, je n’appellerai à mon secours ni les journaux, ni les brochures ; ce ne sont pas là les sou”ces où le philosophe et encore moins le théologien vont puiser la doctrine et les armes pour combattre l'erreur. Les sources de la théologie sont la parole de Dieu écrite et non écrite, les définitions des Conciles et des Souverains Pontifes, les enseignements des Saints Pères et des Docteurs de l'Eglise, des universités catholiques, et en particulier de celles de Rome, où se trouve réalisée l'harmonie la plus parfaite entre la raisonet la foi,entre la philosophie et la théologie, entre la science humaine et la science divine,
Ce n’est ni à la France, ni à l'Espagne, ni à l'Allemagne’ encore moins au nouveau monde, que je demanderai la vraie doctrine sur cette question, mais à Rome, guide unique de cette Université dans l’enseignement philosophique et théologique. J’en agirai ainsi non-seulement par esprit de foi et de soumission, mais encore par reconnaissance envers mes anciens professeurs, les princes de la philosophie et de la théologie actuelles, et aussi par la conviction intime de la supériorité de l’enseignement romain, qui n’est autre que celui de l'Eglise. L'Eglise romaine est notre mère, et le catholique, qu’il soit prêtre, docteur et même évêque, ne connaît point d'âge pour l'émancipation. Ainsi donc, je n'aurai qu'une ambition—qui est celle de l'Université Laval et que rien au monde ne lui fera abandonner—être l'écho fidèle de la doctrine romaine.
La définition ou la description du libéralisme doit se puiser surtout dans la mémorable encyclique de 1864, monument immortel de la sagesse, de la pénétration, du zèle
pans tite CONTE 7 - Ml
er 00
et du courage de Pie IX. Il n’y a peut-être pas, dans tout le long et brillant pontificat de Pie IX, un acte qui doive exciter davantr ze notre admiration pour ce saint Pontife. Il semble oublier les ennemis qui l’assiégent de toutes parts, pour ne songer qu’à sauver la société exposée à de si grands périls au milieu des innombrables erreurs qui menacent de la corrompre ou même de la détruire.
“ Fussé-je un simple philosophe, aussi bien que je suis un chrétien et un évêque, a dit un illustre prélat, oui, je trouverais que c’est un beau spectacle que ce vicillard, ea proie au plus grandes tristesses, menacé plus que jamais, et qui, au milieu du frémissement de tous ses ennemis qui l’assiégent dans ses dernières frontières, oublie tous ses périls, et ne songe qu'à élever la voix pour défendre l’ordre divin, l’ordre moral, et toute la société européenne, contre les monstres d'erreurs qui la menacent, contre les illusions, les faux principss, les doctrines erronnées, prévoyant d’ailleurs l’effroyable tumulte qui va se faire autour de lui et autour de nous. ”
Dans le syllabus qui accompagne l’encyclique, Pie IX caractérise ainsi le libéralisme. C’est un système, une théorie qui proclame : 10 Qu’à notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l’unique religion de l'état, à l'exclusion de tous les autres cultes; 20 Que conséquemment c’est avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi pourvoit à ce que les étrangers qui s’y rendent, y jouissent de l'exercice public de leurs cultes particuliers ; 30 Qu'il est faux que la liberté de tous les cultes et le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions, jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l'esprit. et propagent la peste de l’indifférentisme ; 40 Que le Pape peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le Zibéralisme et la civilisation. moderne.
hr si
it le oive itife.
arts, ands
de
s un uvee au , au gent t ne rdre stres prinable
> IX éorie ue la igion Que pays i Sy ultes ultes ment ions, \ des érensiger e.
ms 27
Telles sont les quatre propositions condamnées par Pie IX, sous le nom d'erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne. On pourrait donc dire d’une manière générale que le libéralisme est le système qui réclame la liberté, soit pour l'individu soit pour le gouvernement, de croire, de propager et de protéger l'erreur comme la vérité, la liberté de faire et d'autoriser le mal comme le bien.
Voici maintenant à quelle occasion les erreurs renfermées dans les quatre propositions furent condamnées.
Première proposition. En 1851, Pie IX fit une convention avec la reine d’Espagne. Cette convention fut déclarée loi d'état, et solennellement promulguée dans tout le roynume. Elle stipulait, entre autres choses, que la religion catholique continuerait d’être la seule religion de la nation espagnole, à l'exclusion de tout autre culte, et qu’elle conserverait, dans tout le royaume, les droits et les prérogatives dont elle doit jouir d’après la loi de Dieu et les règles canoniques ; de plus, que dans toutes les écoles l’enseignement serait entièrement conforme à la doctrine catholique ; surtout, que les évêques, dans l’accomplissement de leurs fonctions épiscopales, aussi bien que dans tout ce qui est relatif au droit et à l'exercice de l'autorité ecclésiastique et de leurs saintes obligations, jouiraient de cette pleine liberté qu : les saints canons leur atiribuent ; et qu'’enfin l'Eglise pourrait toujours user de son droit d'acquérir de nouveaux biens, à quelque titre que ce soit, et que ce droit de propriété de l'Eglise serait inviolable tant pour ce qu'elle possédait alors que pour ce qu’elle
acquerrait dans la suite.
Que fit le gouvernement espagnol ? Contre l'opposition et les réclamations du peuple, il viola cette convention, et déclara qu’à notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion c'état, à l'exclusion de tous les autres cultes ; il décréta la vente des
ee PP
biens ecclésiastiques, défendit aux évêques de conférer les ordres sacrés, et passa plusieurs autres lois vexatoires contre la religion (1).
L'erreur exprimée dans la seconde proposition fut soutenue dans la Nouvelle-Grenade. En 1845, le gouvernement de ce pays aveit promulgué une loi par laquelle les prêtres et les évêques devaient cesser toute fonction ecclésiastique et remettre à d’autres l'exercice de leur charge, lorsque les tribnnaux laïques auraient admis une accusation dirigée contre eux. Grégoire XVI protesta énergiquement contre une loi aussi contraire aux droits de l'Eglise. Pie IX, à son tour, en 1847, fit entendre ses réclamations à la République de la Nouvelle-Grenade au sujet de cette même loi inique, et contre deux nouveaux projets de loi dont le premier abolissait les dîmes sans que le Saint Siége eût été consulté, et le second garantissait aux hommes de toute nation qui émigrent à la Nouvelle-Grenade l'exercice public de leur culte, quel que fût ce culte.
C'était une conséquence anticipée du principe admis par le gouvernement espagnol. On ne tint aucun compte des paternelles réclamations de Pie IX. Bien plus, on alla jusqu'à supprimer les ordres religieux, confirmer l'expulsion des Jésuites, abolir la loi ecclésiastique. On décréta que les évêques et l'archevêque pourraient être mis en accusation devant les tribunaux laïques et jugés par eux, que les curés seraient choisis et nommés par une assemblée des paroissions. Enfin, on accorda à tous liberté pleine et entière de publier leurs pensées et jusqu'aux opinions les plus monstrueuses, en même temps que la liberté de professer, soit en public, soit en particulier, le culte qu'on voudrait. Naturellement, le clergé s'opposa à cette législation impie, et la persécution commença. Les curés furent emprisonnés, et
(1) Allocution ae Pie IX prononcée le 26 juillet 1855.
re
l'archevêque se vit condamné par les tribunaux À déposer sa charge ; ce qu'il refusa de faire. Ses biens furent cunfisqués, et il fut envoyé en exil (1).
L'erreur censurée dans la troisième proposition se rapporte avx affaires du Mexique. La république mexicaine, en 1855, exerçait contre la religion les mêmes violsnces que celle de la Nouvelle-Grenade. Dans son allocution du 15 décembre 1856, Pie IX fait l’histoire de ces persécutions dirigées contre la doctrine et les droits de l'Eglise. On y interdisait les vœux, et, pour y propager la peste désastreuse de l'indifférentisme, on y admettait le libre exercice de tous les cultes, et l'on accordaîit à chacun la faculté pleine et entière de manifester ouvertement et publiquement toute espèce d'opinions et de pensées. On enjoignit aux gouverneurs de provinces d'empêcher par tous les moyens possibles, qu: les lettres pastorales des évêques ne fussent publiées dar. es églises. Les ecclésiastiques qui n’obéiraient pas à cet ir devaient être envoyés soit en exil, soit à Mexico. :: ù effet, l’évêque de Mérhoacan fut entraîné de force ji... te son diocèse et relégué à Mexico (2).
Quand à la quatrième proposition, il est à la foi: imp nt et curieux d’en connaître l’histoire. C'était au lencem: : des premières spoliations du domaine du Saint-Siége ;. les Piémontais. Après avoir fait consister le progrès, le 1 lisme et la civilisation moderne dans l’usurpation de de l'Eglise, dans le pillage des monastères, dans la 36: tion des religieux, des prêtres et des évêques, ils ve: ent
dire au successeur de saint Pierre : Saint Père, vous , vez et devèz vous réconcilier et transiger avec le piogrè, : €
ralisme et la civilisaion moderne !
(1) Allocution du 27 septembre 1852.
(2) Allocution du 15 décembre 1856,
Telle est l’histoire des quatres propositions qui se rapportent au libéralisme moderne.
Examinons maintenant les principales erreurs qu’elles contiennent, afiu de les réfuter et d'établir la véritable doctrine.
Toutefois, avant d'entrer dans l'étude de la première, en tant qu’elle se rapporte à la liberté des cultes dans un état, il n’est pas hors de propos de la considérer à un autre point de vue, c’est-à-dire par rapport à l'individu : l’homme possède-t-il la liberté de conscience ? Cette question n'éloigne pas du sujet principal, maïs nous fait pénétrer jusqu’au cœur et prépare une solution plus claire et plus satisfaisante.
La liberté de conscience peut être envisagée de deux manières : Lo Peut-on forcer quelqu'un à, croire ou à ne pas croire ? 20 L'homme est-il libre de croire ou de ne pas croire ?
A la première question nous devons répondre nagativement. La violence et la contrainte peuvent bien agir sur la manifestation extérieure de la croyance, mais non pas sur la croyance elle-même. |
La foi, pour être agréable à Dieu, doit être raisonnable, Or, on ne saurait concevoir un acte raisonnable sans la volonté et la liberté. Si l’on pouvait être intérieurement forcé à croire, la foi manquerait de cette qualité essentielle, Donc, on ne saurait forcer quelqu'un à croire ou à ne pas croire.
La foi est un assentiment raisonnable de l'âme dans l’exercice de sa liberté. Si une puissance quelconque pouvait
pénétrer dans mon intelligence et ma volonté, et me forcer à croire ce que ma conscience me dit de ne pas croi:e, on n’aurait qu’une foi indigne de l’homme et injurieuse à Dieu. En effet, ma foi ne prendrait pas son point d'appui dans mon intelligence et ma volonté, mais dans l'intelligence et la volonté d'autrui; ce ne serait pas sur mon propre domaine
ble.
s la ent ielle.
pas
que j'élèverais l'édifice de ma foi, mais sur la propriété et le domaine d’un autre.
Cette doctrine est confirmée par l’apôtre saint Paul, qui proclame le rationabile obsequium, qui appelle les chrétiens les enfants de la lumière et de la vraie liberté ; par Tertullien, qui se demande si un Dieu peut se plaire à des sacrifices qu'on lui offre malgré soi, si un homme même voudrait recevoir des hommages forcés. “ Où est, dit-il, le Dieu qui aime les hommages forcés ? Un homme lui-même en voudrait-il 2... Puisque forcer des hommes libres à sacrifier malgré eux est une injustice criante, attendu que tout acte religieux doit être volontaire, quoi de plus inepte que de vouloir contraindre un homme à honorer des dieux qu’il aurait tout intérêt à se rendre favorables, s’il les recunnaissoit ? N’a-t-il pas le droit de vous répondre : je ne veux pas, moi, des bonnes grâces de Jupiter. De quoi vous mêlez-vous ? Que Janus s'irrite contre moi, qu’il me montre tel visage qu’il voudra, peu vous importe. ”
Ii ne faut pas cependant conclure de ces paroles du prêtre africain, que nous avons le droit d’adorer ou de ne pas adorer le vrai Dieu.; Non nous devons seulement en déduire cette vérité : nous avons droit à ce que le sanctuaire de notre conscience soit respecté, eb à ce que la violence ne s’y introduise pas pour contraindre notre foi, attendu que notre croyance doit être raisonnable et libre, et que Dieu n'aime point les hommages forcés. Voici d'ailleurs d’autres paroles de Tertullien qui fixent le sens des précédentes. “ Il est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être cmnbrassée volontairement, non par force. Tout sacrifice demande à être fait de bon cœur. Ainsi, disait-il aux empereurs payens, quand même vous nous forceriez de sacrifier à vos dieux, il ne leur en reviendrait aucun honneur ; ils ne peuvent se plaire à des sacrifices qu'on leur offre malgré soi,
à moins qu'ils n'aiment la violence. Or, un Dieu n'aime pas la violence. ”
Ecoutons Mgr Audisio, chanoine de Saint-Pierre du Vatican et professeur à l’Université de la Sapience, à Rome, “ Lo premier degré de la liberté de conscience consiste en ce que personne ne soit contraint de professer, en paroles ou en fait, un eulte que la conscience, à tort ou à raison, répute faux. C’est là strictement parlant la liberté de conscience, et un droit absolu du genre humain; car la conscience, même erronnée, nous représente Dieu et sa loi. C’est un devoir de l’instruire ; si elle s’obstine, on l’abandonne à Dieu ; mais, en tout cas, la violenter est chose inique. ”
“ Voilà ce que dicte la raison divine, naturelle et juridique. La raison divine :“ Il y a desinfidèles, dit saint Thomas (1) “ qui n'ont jamais reçu la foi, comme les gentils et les “ juifs ; ces gens ne peuvent en aucune manière être forcés “ à croire, car la foi est un acte de la volonté. ” La raison naturelle : Croire est un acte de la volonté ; or le pouvoir de forcer la volonté n’a été donné ni à l'église, ni à l’état ; il ne leur a pas été donné par Jésus-Christ, et il ne leur appartient pas en vertu de la nature des choses (2). La raison juridique: les infidèles ne sont point sujets de l'Eglise, ni passibles de ses châtiments, L'Eglise, dit le concile de Trente (3), n’exerce de jugement que sur celui qui est entré dans son sein par le baptême. ”
“ Toute liberté quelconque, continue Mgr Audisio, n’est que le juste et libre exercice d’un droit. Par conséquent, 1 liberté de conscience est le droit qu'a tout homme de satisfaire pleinement aux obligations réelles que lui dénonce sa propre conscience, sans ohstacle de la part de la loi civile.
(2) Suarez. De fide, disp. XVIII s. 3, n. 4, (3) Sess. XIV, c. 2.
C’est un droit naturel, car la voix de la conscience raisonne comme la voix de Dieu dans le for intérieur des âmes. Et, comme l’Âme est tout entière sous le domaine de Dieu, lui contester un pareil droit serait le comble de la tyrannie (1). ”
L'homme ne peut donc pas être forcé à croire ou à ne pas croire; mais suit-il de là qu'il a le droit ou la liberté de croire ou de ne pas croire, d’embrasser le culte qui lui sourira davantage, ou de n’avoir aucune religion ? Si le premier droit de l’homme est de pouvoir adorer librement son Dieu, c’est en même temps son premier devoir: la raison et la foi unissent leurs lumières pour lui en démontrer l'obligation. Nous sommes arrivés à la base, au fondement du libéralisme moderne, fondement qui n’est autre que l’indifférentisme, et sans lequel tout le système croule. Voyons un peu ce qui en est.
Les principales maximes du libéralisme, considéré par rapport à l'individu, sont : liberté de la conscience, c’est-à-dire, de croire ou de ne pas croire; liberté des cnltes, c’est-à-dire, d’embrasser la religion que l’on voudra ; liberté de la presse, c'est-à-dire, de propager et de défendre l'erreur comme la vérité, le mal comme le bien.
Je ne dirai rien ce soir de la liberté de la presse ainsi entendue, qui n’est que la licence.
Par liberté de la conscience, de la pensée ou de la croyance, formules souvent employées l’une pour l’autre, si l’on veut dire que personne ne peut imposer une règle à notre intelligence et à notre volonté, on profère une erreur et une impiété.
Une erreur : car, comme nous l'avons souvent répété, l'intelligence est faite pour la vérité ; elle est tenue de penser, autant que possible, conformément à la vérité, sous
‘ (1) Droit publio de l'Eglise,
—— jh —
peine de se priver d’elle-même de son unique objet. Ilen est de même de la volonté, qui a pour objet le bien.
Une impiéié : en effet, proclamer la liberté de pensée en matière de religion, c'est dire que Dieu ne nous a pas manifesté la vérité, ou bien que, s’il nous l'a manifestée, il importe peu de croire ou de ne pas croire à Dieu qui parle.
Admettre la première de ces alternatives, c'est anéantir la religion de Jésus-Christ sur la terre, c’est rejeter ses enseignements, nier sa mission divine et détruire l'effet de son avènement dans le monde. Admettre la seconde, c’est traiter Dieu comme on traiterait un homme de bien minime importance, auquel toutefois on ne voudrait pas dive en face qu’on s'occupe peu de ses paroles, qu'elles soient vraies cu fausses,
En outre, proclamer la liberté de pensée, c’est proclamer, par une conséquence logique, la liberté de tout acte, de tout crime, En effet, si la liberté de pensée est licite, pourquoi la liberté d'agir ne le serait-elle pas ? pourquoi ne seraii-il pas permis de croire que ce que l’on regarde comme une loi divine n’est qu’une invention humaine, une tyrannie qu'il faut repousser à tout prix ? Si j'ai des raisons de croire que ce qu’on appelle droit n’est qu’une injustice, que lu piété est une superstition, la propriété un vol, la pudeur un préjugé d'éducation, comment pourrait-on m'empêcher d’agir conformément à ma croyance et à ma pensée ?
Ne nous y trompons pas ; c’est en verbu de ce principe que les révolutionnaires ont détrôné les souverains légitimes, que les impies ont attaqué le christianisme, que les socialistes et les communistes ont dépouillé le: particuliers de leurs droils les plus légitimes. À leurs yeux, c'était une horreur de voir de: hommes commander aux autres ; l’état actuel de la sociéié était une violation des lois de la justice ; la religion n’était qu'un tissu de fables et de superstitions. Les plus abominables forfaits ont suivi la plus désastreuse licence de la pensée.
ee
Quel est donc le devoir de la pensée, de l'intelligence et de la volonté vis-à-vis de Dieu et de sa révélation ? Il appartient à la raison de démontrer que, si Dieu a daigné nous révéler quelque chose, nous sommes tenus de l’admettre et de le croire duns le seul et même sens dans lequel il l'a révélé. En effet, rien de plus raisonnable que de croire de touce l’ardeur do ses convictions ce qui porce le caractère de la certitude et de la vérité. Or, rien ne saurait être plus certainement vrai que ce que nous a révélé Dieu, infinie et infaillible vérité, Dieu, qui ne saurait ni se tromper, ni nous tromper, Donc, nous sommes tenus de croire ce que Dieu nous a certainement révélé.
D'ailleurs, ne serait-ce pas porter atteinte au souverain domaine que Dieu a sur tout noire êcre, que de lui soustraire le tribut de no're intelligence et de nocre volonté ? Le désir invincible de notre propre félicité nous fait un devoir d'employer les moyens qui nous conduiront le plus certainement au bonheur. Or, le moyen le plus nécessaire est d’avoir une connaissance exacte de Dieu et des devoirs que nous sommes tenus de lui rendre comme à noëre premier principe età notre dernière fin. Ponc, il est aussi nécessaire d’admeitre les vérités révélées, qu’il est nécessaire d'atteindre notre propre bonheur.
Uue fois que la raison a constaté d’une manière certaine le fait de la révélation divine par des preuves extrinsèques, elle n’a plus le droit, ni par conséquent la liberté de citer à son tribunal la vérité et la justice des enseigrements et des précepces du maître suprême. La raison elle-même nous apprend que, si noire premier devoir est de rendre hommage à l’infinie véracité de Dieu et d'y conformer sans réserve notre croyance, il est un autre devoir non moins impérieux c'est de soumettre notre volonté à tout ce que prescrit la loi divine, et d’y conformer notre conduite.
En agissant autrement, nous serons des libéraux, ou mieux des libéralistes, c'est-à-dire, que nous abuserons de notre liberté, Car il est bou de remarquer que, s’il y a des libéradistes de la pensée, il y aussi des libéralistes de la conduite et de l’action, et que les uns et les autres se rencontrent dans tous les partis et dans toutes les classes de la société.
L'homme est donc libre de s’enquérir soigneusement sur le fait de la révélation, d'examiner la valeur des témoignages qui en confirment la réalité, ou des motifs qui font croire à la vérité du moyen employé par Dieu pour donner au genre humain une connaissance certaine des dogmes révélés ; c'est là un droit imprescriptible, et l'apanage naturel de la créature raisonnable. Sans cela, il pourrait confondre les apinions erronées des hommes avec les vérités révélées de Dieu ; il pourrait devenir la dupe de n'importe quel imposteur.
Voilà, relativement à la révélation, le domaine da=: lequel l’homme peut exercer sa liberté.
Mais il ne saurait jamais avoir le droit ou la liberté d'accorder ou de refuser sa croyance à ce qui a été certainement révélé par le Lieu de vérité, ou par l'organe qu'il s’est choisi pour promulguer et expliquer sa loi ; ce droit n'existe pas. Car il n’est pas moins injuste et criminel de rejeter une doctrine certainement révélée de Dieu, qu’il ne le serait de repousser l’observance d’un devoir moral que Dieu aurait certainement imposé. L'entendement, ou Fintelligence n’est pas plus libre que la volonté. La volonté de l'homme, quoique libre, n'est-elle pas ou ne doit-elle pas être l’humble sujette de la volonté suprême ? n'est-elle pas dans l'obligation morale d’obéir aux préceptes divins ?
Qu'on ne dise pas non plus que Dieu est indifférent à nos croyances : ce serait proférer un blasphême. Car Diew est vérité ; c'est là sa nature, et, par conséquent, il ne peut pas être en même temps erreur, ni se plaire dans l'erreur qui
exclut la vérité, ou qui l’exclut lui-même. Ce serait contredire sa nature, se détruire lui-même, et cesser d’être Dieu.
Enfin, il résulterait de cette doctrine que Dieu pourrait êcre servi par l'erreur et le vics, comme par la vérité et la vertu, et que l'on pourrait tour à tour rejeter toutes les religions.
Donc, nous n'avons pas la liberté ou le droit d'adhérer indifféremment à l'erreur ou à la vérité, de nous abandonner au mal à notre gré, ou de faire le bien selon notre caprice.
Nous venons d'entendre la raison qui proclame l'obligation morale que nous avons de croire et de mettre en pratique les enseignements divins. Ecoutons maintenant :a voix de la foi elle-même, se manifestant par la bouche des Souverains Pontifes, organes infaillibles de la vérité révélée. Nous pourrons voir que, si cette peste de l'indifférentisme, selon leur expression, s’est rérandue su: le monde comme un torrent dévastateur, ce n’est pas pour avoir failli à leur charge de sentinelles vigilantes.
C’est ainsi que Grégoire XVI, dans son encyclique du 15 août 1832, parlait de l'indifférentisme, c'est-à-dire de ce système dépravé qui, par la ruse des méchants, cherche à pénétrer partout, qui montre le salut éternel comme pouvant être acquis sous toutes les croyances religieuses, pourvu que es mœurs soient bonnes, et la conduite honnête... Quand l’Apôtre nous déclare qu'il n’y a qu'un Dieu, qu’une foi, qu'un baptême, ceux-là doivent trembler qui osent soutenir que toute religion peut ouvrir la porie de la béatitude.….
“ Que nul ne se repose sur ce qu'il a été, comme les vrais fidèles, régénéré dans le baptême : car, saint Augustin lui répondrait très-bien : Le sarment conserve sa forme primitive, même quand il est séparé de la vigne ; mais à quoi lui sert cette forme, s’il ne vit plus de la sève du tronc ?
« Le cette source impure de l’indifférentisme est sortie
cebie autre erreur iusensée, ou plutôt cet incroyable délire, qui attribue à chacun.le droit de réclamer la liberté de conscience. Et cette aberrstion désastreuse est favorisée d’ailleurs pur Ja liberié to’ale et démesurée des opinions, qui porte parcout le ravaze dans l'Eglise et dans l'Etat, aux applaudissemenss de plusieurs, qui osent prétendre qu'il en résulie quelque avancage pour la religion. Mais, dit saint Augustin, queile peste plus mortelle pour l'âme que la liberté de l'erreur !...”
# Car c’esi de là que naissent les égarements de l'esprit, la corrupiion toujours c'oissaate de la jrunesse, le mépris des peup'es pour tout ce qu'il y a de plus sacré dans les institucions et dans les Jois, en un mot, le fléau le plus terrible de la société, puisqu'il est démontré par l'expérience, à pa:tir de la plus haute antiqui‘é, que les v'lles les plus florissanses par leur richesse, leur puissance et leur gloire ont trouvé Jeur ruine dans la liberté excessive des systèmes, dans Ja licence des discours et dan: la désir inconsidéré des innovacions. ”
Pie IX ne s’exprme pas moîns fortement dans sa lettre encyclique du 9 novembre 1846. Après avorr dit que cet horrible système de liadiflérence en mauière de relizion, répuzne essenviellement à Ja lumière naturelle de la raison, il ajoue : “ C’esi par ce sy.:ème en effet que ces subils arcisans de men5oa%e cherchen à evlever touie distinecion eutre le vice eb la vercu, encre la véilé et l'erreur, entre l’honneur et la turpivude honieuse, nensant criminellement pouvoir amener les hommes de tout culte et de tou:e relision à l’espérance du salut éternel : comme si jamais ! pouvait y avoir participation de la jusiice avec l’iniquitt :'ince de la lumière avec les ténèbres, quelque rapport :ntre Jésus- Christ eb Pé'ial. ”
Dix.ans plus tard, Pie.IX revient sur le même sujet dans
une ‘ettre aux évêques de l'Autriche. Il déclare que, parmi les maux nombreux qui affligent la société ecclésiastique et civile, sontl’indifférentisme et l'indif érence entre les diverses religions : l'indifféreatisme, erreur hideuse, qui met en oubli nos devoirs envers Dieu et qui détruit même les fondements de tout droit, de toute justice, et de toute vertu. Il montre ensuite qu'il y à peu de différence entre ce système et celui de l'indifférence entre les diverses religions, qui soutient que le port du salut écernel est ouvert aux sectateurs de toutes les religions, quelles qu'elles soient. Pour les partisans de ce système, peu leur importe la diversité de leurs doctrines, pourvu qu'ils s'accordent à combattre celle qui seule est la vérité.
Sans nous occuper pour le moment de ce que disent les documents pontificaux de la liberté des cultes daus l’état, nous pouvons conclure de ce qui précède que nous avons bien le pouvoir de rejeter la vérité, de pratiquer une religion fausse, de commettre le mal, mais que nous n’en avons pas le droit.
Récapitulation de la leçon précédente, Principale erreur contenue dans les auatre propositions. —Tolérance, Nécessité de distinguer.—Tolérance civile et religieuse.—La tolérance religieuse ou dogmatique n’est jamais permise : preuves.—La tolérance civile est-elle licite ? Que disent Taparelli, Perrone, Mgr Audisio, saint Thomas, Suarez.—Raison philosophique qui autorise la tolérance civile.—Objection de Rousseau contre M distinction entre la tolérance religieuse et la tolérance civile, — La conduite de l’Eglise avec les hérétiques modèle de la nôtre. —L'Eglise accusée d’intolérance pour certaines formes de gouvernement.
MESSIEURS
Jeudi dernier, après avoir fait l’histoire des quatre propositions condamnées par Pie IX «sous le titre d'erreurs se rapportant au Libéralisme moderne, j'ai montré, d’après les principes exposés dans la leçon sur la liberté, que personne n’a le droit de viclenter la conscience humaine, et que, dans ce sens, la liberté de conscience est un droit sacré, un apanage inviolable de notre nature.
La foi, pour qu'elle soit digne de l'homme et agréable à Dieu, doit être raisonnable, rationabile obsequium. Or, sans la liberté de conscience, elle manque de cette qualité essentielle. Donc, la liberté de conscience, touiours dans le sens que nous avons expliqué, est nécessaire, et personne n'a le
Laits
droit de venir la restreindre ou l’entraver, et quiconque le tentera commettra un acte de tyrannie.
Mais, de ce que le premier droit de l'homme est de pouvoir ado-er et servir librement son Dieu, il ne s’en suit pas qu’il ait la liberté de ne pas l’adorer, de croire à sa parole ou de lu rejeter, ou bien de penser et d'agir comme si Dieu n'avait pas parlé et commandé. Non, Messieurs ; à ce premier droit de l’homme correspond un premier devoir non moins sacré, celui de reconnaître Dieu, de l’adorer, de croire à sa parole, de l’admettre tout entière, d'y conformer non-seulement son intelligence, mais encore sa volonté. En effet, la raison nous dit que l'intelligence est faite pour la vérité, qui est son objet naturel, et vers lequel elle tend nécessairement. Cette tendance naturelle ne peut venir que de Dieu, auteur de notre nature. D'un autre côté, Dieu est la vérité essentieile, infinie, et toute la vérité ; donc, je ne suis point libre de ne pas admettre sa parole.
La raison me dit également que ma volonté est faite pour le bien ; c’est aussi sa tendance naturelle, venant de Dieu comme celle de l'intelligence. Encore ici, je dois conclure que je ne suis pas libre de renoncer à l’objet de ma volonté, qui est le bien. J'e suis fait pour le bonheur, qui ne se trouve que dans ma fin dernière, Dieu. De l'obligation que j'ai de tendre à ma fin, résulte celle de prendre le moyen d’y parvenir; or, ce moyen m'est indiqué par Dieu : donc, je ne suis pas libre de le rejeter ou le le mépriser.
Ainsi, la saine raison nous démontre l'obligation que nous avons de croire et de pratiquer la vraie religion. À ces preuves philosophiques j'ai ajouté l'autorité infaillible de la foi.
Donc, l'indifférentisme absolu, qui consiste à dire que l’homme est libre de croire ou de ne pas croire, est faux et impie. Dor.c aussi, l’indifférentisme relatif, qui prétend que l’homme peut choisir entre les différentes religions, est
également faux et impie. Donc, enfin, obligation pour l'homme d’embrasser la vraie relizion, et d'observer tous ses préceptes.
Maiutenant,.ces bases étant posées, nous allons examiner la première proposition : À notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes.
Cette proposition proclame le tolérantisme ou la liberté absolue des cultes dans l'Etat, véritable fondement. du libéralisme, Comme je l’ai déjà fait observer, ces mots : tolérantisme, latitudinarisme, indifférentisme, libéralisme, sous différentes dénominations, renferment à peu près la même erreur, le droit d’abuser de !a liberté. Il y a cependant une gradation entre ces systèmes. Je crois que l’on peut dire que le tolérantisme mène au latitudinarisme, et que tous deux, par l'abus de la liberté érigé en principe, aboutissent à l’indiférentisme, la plaie Ja plus hideuse de la société moderne, Vous voyez que ces différents systèmes s’emboîtent néces-
sairement. Je dois aussi faire observer que l'erreur fondamentale du libéralisme, qu’on l'appelle tolérantisme, latitudinarisme ou indifférentisme, se trouve exprimée et soutenue dans les quatre propositions ; de sorte qu’une seule démonstration et une seule réfutation suffiront.
Puisque le tolérantisme, ou la liberté absolue des cultes, est, pour aiusi-dire, le père des autres théories, il est tout naturel que je commence par montrer en quoi consiste cette erreur.
Qu'est-ce donc que le tolérantisme ?
Impossible de répondre à cette question sans faire une distinction. Je l'ai déjà dit daus uxie autre leçon, la distinction est une arme non-seulement utile, mais en quelque sorie nécessaire ; sans elle, il serait bien difficile d'arriver à la science. C’est l'arme favorite du théologien et du philosophe ;.
aussi, est-elle en honneur dans toutes les grandes écoles de philosophie et de théologie. Défions-nous de tous ceux qui font fi de Ja distinction ; ce sont des gens qui, n'ayant pas les connaissances suffisantes pour parler et écrire avec précision sur les matières difficiles et délicates, trouvent plus commode d’user de phrases et de mots vagues et mal définis. Afin de pallier leur mince savoir, ils s'efforcent d'afficher un superbe Gédain pour tout ce qui respire la science et la véritable méthode scientifique.
Il faut distinguer deux espèces de tolérance : l’une civile, l'auire relisieuse; lune politique, l’autre théologique. Un souverain, un gouvernement quelconque accorde aux sujets d'un Etat la permission ou la faculté de professer publiquement Ja relision qu’ils veu'ent : voilà la tolérance civile uu politique. Dire, enseigner aue l’on peut se sauver davs les différentes religions ou sectes, qu’elles s'appellent catholique, grecque schismatique, luthérienne ou calviniste : voilà la tolérance relisieuse ou théolosique.
Dans la bouche de l'individu, cette doctrine est une absurdité et un blasphême, comme nous l'avons prouvé dans l4 dernière leçon. Placée sur les lèvres d’un souverain ou des ministres d’un gouvernement, elle est également une erreur et une impiété ; parce qu’un souverain ou un gouvernement, quel qu’il soit, ne peut pas accorder ce qu’il n’a pas lui-même, le droit de faire le mal, d'enseigner, de croire ou de professer l’erreur. Comme nous le démontrerons dans un instant, les lois civiles peuvent et même doivent, dans certaines circonstances, tolérer ce que Dieu et l'Eglise réprouvent ; mais créer, donner le droit de le faire, jamais : la raison et la foi s'y opposent. Nous n'avons pas besoin de faire ici une longue démonstration, vû que les arguments donnés dans la leçon précédente, pour prouver que l’homme n’a point le droit, ni la liberté de ne pas croire ou de choisir à son gré entre les différentes religions, démontrent également
= qu'un souverain, ou un gouvernement, ne saurait non plus avoir ce droit ou cette liberté. Les chefs et les conducteurs des peuples doivent, comme tous les autres hommes, respecter les lois inviolables imposées à l'intelligence et à la volonté, et s’y conformer. De même qu’il n’y a pas deux lois naturelles, l’une pour les gouvernants, l’autre pour les gouvernés, de même aussi il n’y a pas deux religions véritables, l’une pour les souverains, l'autre pour les sujets.
Nous ajouterons cependant quelques nouvelles considérations. Quel est le principe fondamental et banal du tolérantisme religieux ou dogmatique dans l'Etat ? Le voici: toutes les religions, toutes les sectes, bien qu’elles renferment des doctrines contradictoires, sont également bonnes et agréables à Dieu. La raison ne saurait admettre une semblable assertion. Que dit en effet la raison : Il y a un Dieu, un être incréé et créateur, source de toute vérité et de toute rectitude. Ce Dieu exige un culte, des devoirs de la créature raisonnable ; il n’est pas même libre de ne point les exiger. Et la loi, la règle qu'il a donnée pour les intelligences, comme pour les volontés, est unique : chercher la vérité et s'y attacher, tendre vers le bien et l'embrasser. lieu est tout à la fois la vérité et le bien souverain. Donc, l’homme, être raisonnable, qu’il soit sujet ou souverain, n’a pas le droit de nier l'existence de cette obligation, ni de s’y soustraire. À cette première loï, ou à ce premier culte naturel, nous savons que le même Dieu a ajouté, dans sa bonté et sa sagesse infinies, une autre loi, un autre culte, la loi et le culte révélés, qui ne contredisent en rien la religion naturelle, mais la perfectionnent et l’élèvent.
Messieurs, je vous le demande, puisque Dieu a bien voulu manifester sa volonté aux hommes, qu’il est lui-même venu leur dire: Ne vous y trompez pas; de même qu'il n’y a qu’un Dieu, de même aussi il n’y a qu'une foi et qu'un
EN Fe à: 20
baptême, c'est-à-dire une seule religion véritable ; et, si vous ne voulez pas croire à ma parole et y conformer votre conduite, redoutez ma justice. Après cela, comment un souverain pourra-t-il, sans insulter à sa raison, sans abuser de la liberté de pensée, dire à ses sujets: Vous pouvez vous sauver dans toutes les religions, libre à vous de choisir entre les différents cultes, ils sont tous également bons ? Ne serait-ce pas proclamer, au moins implicitement, que ce qui s'exclut nécessairement, la vérité et l'erreur, sont la même chose et peuvent s’allier ensemble ? Que Dieu aime et sauve également ceux qui obéissent à sa volonté et ceux qui la méprisent, ceux qui croient sa parole infaillible et ceux qui la rejettent, ou, ce qui revient au même, que Dieu regarde d'un œil indifférent la vérité et l’erreur, le vice et la vertu, la soumission et la révolte ?
Il n’est pas nécessaire d'insister davantage devant un auditoire catholique pour prouver que le tolérantisme religieux est une erreur grossière, une insulte à la raison, un blasphème et une impiété. Il est facile en outre de comprendre que la tolérance religieuse universelle, comme l'indifférentisme absolu, détruit toutes les religions, puisque, par le fait quil les suppose toutes également vraies, il déclare implicitement qu’elles sont toutes fausses ou au moins douteuses. La vérité est une et absolue, et ne peut pas’se plier sinsi et servir à des systèmes contradictoires. Il n’est pas moins évident que le tolérantisme religieux ne saurait être soutenu que par ceux qui n’ont point de religion, ou. qui ne sont pas convaincus de la vérité de celle qu’ils professent. Ils prêchent le tolérantisme pour tâcher de procurer à leur âme agitée une paix et une tranquillité qui les fuient.
Rapprochons maintenant la doctrine contenue dans la première proposition avec celle que la raison et la foi viennent de
nous démontrer, “ À notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion d'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes. ” Doctrinalement, théologiquement, que signifie cette affirmation ? Elle signifie qu'aujourd'hui, non-seulement il n’est plus nécessaire, mais il n’est même plus utile que la vérité soit suivie et embrassée à l'exclusion de l'erreur; en d’autres termes, que l’homme a acquis le droit absolu, la liberté de choisir l'erreur et le mal ; qu’à notre époque, non-seulement il n’est plus nécessaire, mais qu'il n’est pas même utile que les peuples qui composent une nation, professent, à l'exclusion des faux cultes, la vraie, l'unique religion enseignée par Dieu lui-même. Elle signifie qu’il n’est plus vrai qu'au-dessus des intérêts temporels qui divisent les hommes et les peuples, il existe un intérêt commun et le même pour tous, l'intérêt religieux ; qu’il n’est plus vrai que nous sommes tous appelés à la vérité qui est une, à la perfection et à la sainteté qui ne sauraient changer. Elle signifie que la religion catholique, qui, d’après la volonté expresse de son divin fondateur, est destinée à donner aux hommes la paix et le bonheur, en réunissant toutes les intelligences, toutes les volontés et tous les cœurs par les liens d’une charité universelle, n’est plus propre à atteindre ce but sublime.
Vous le voyez, Messieurs, reconnaître dans la diversité des cultes, comme le proclame cette proposition, un fait régulier, c’est anéantir le caractère de la vérité, que ni les temps ni les lieux ne peuvent faire varier ; c’est méconnaître, pour tout dire en un mot, notre unité d'origine, de nature et de destinée, qui fixent l'unité de relation avec Dieu.
La liberté absolue des cultes érigée en principe est donc une chimère, une erreur, une impiété. Toujours et partout le principe de l'intolérance religieuse ou dogmatique restera
maître de la position, parce qu'il est la vérité, et que la vérité est indestructible, attendu qu’elle est éternelle,
Après cela, ce qui devrait étonner surtout un catholique, c'est que l'Eglise ne fût pas nécessairement intolérante pour le tolérantisme ou le libéralisme religieux, Car ceux qui lui reprochent cette intolérance, lui reprochent rien moins que son droit à l'existence. Oui, faire renoncer l’Eglise, comme on le prétend, à son origine, à sa constitution et à sa mission divines, c'est lui dire de disparaître du monde, de cesser d'exister, Et en définitive cette brutale sommation ne s'adresse pas seulement à l'Eglise, mais elle s'adresse aussi au Fils de Dieu, qui lui a dit, voici ta mission : Va par le monde entier, et annonce aux hommes ce que je leur ai moi-même enseigné : Je suis la voie, la vérité et la vie; nul ne vient au Père si ce n’est par moi.
Comme l'Eglise ne peut pas renoncer à sa mission sans renoncer à son existence elle devra toujours anathématiser cet enseignement : À notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes. On pourra bien renouveler les persécutions des premiers siècles, charger ses pontifes de chaînes, et c’est ce qui se passe de nos jours au milieu C’un siècle qui se vante d’avoir réalisé la liberté des cultes ; on pourra tirer le glaive contre elle, égorger ses enfants ; mais, lui faire avouer qu’elle n’est pas la vérité, qu’elle n’est pas la seule arche de salut ; lui faire admettre qu’elle n’est point l'épouse unique et sans tache du Fils de Dieu, jamais. Et tout catholique, qu'il soit prince ou sujet, qu’il habite l’ancien ou Je nouveau monde, qu'il soit espagnol, italien, français, mexicain ou canadien, s’il veut conserver l'honneur, l'avantage de marcher sous le drapeau de l'Eglise, qui est à la fois sa mère et sa reine, devra plutôt donner sa vie que de dire: Ma religion n’est pas l’unique et vraie religion, la seule qui dans tous les temps, dans tous les pays,
dans toutes les situations, puisse procurer le p. .icacement le bonheur des individus et des peuples.
Lorsque le philosophe, ou le théologien, traite la tolérance dogmatique ou religieuse, il est à l'aise : les principes sont clairs, les conséquences naissent d’elles-mêmes, et les preuves sont écrasantes pour ler tolérantistes ou les libéralistes, Mais lorsqu'il s'agit de la tolérance politique, la question devient difficile et délicate,
La tolérance civile ou politique, qui consiste à permettre l'exercics public des différents cultes, peut-elle être permise, peut-elle devenir nécessaire dans certaines circonstances, même pour un gouvernement catholique ?
Messieurs, nous voilà rendu entre Carybde et Scylla. Il faut cependant passer ; et, pour cela, il faut trouver le juste milieu, qui ne consiste pas à sacrifier une partie de la vérité que nous venons d'établir, mais, selon l’impression de Taparelli, à suivre une vérité qui chemine entre deux erreurs contraires.
Au début de sa divine comédie, Dante, égaré dans une forêt obscure, raconte ses fraye” et nous dépeint son abattement. Il va renoncer à sont prise, lorsque soudain le soleil brille sur la montagne qu'il doit gravir; les forces et le courage lui reviennent, et il continue sa route. Mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu'une panthère, un lion et une louve affamée lui ferment le passage, et lui font de nouveau perdre l'espoir d'arriver au sommet de la colline.
Il va revenir vers la vallée. Mais un guide charitable et éclairé se présente à lui, et se charge de le conduire en lui faisant éviter tous les dangers.
A la vue des difficultés qui se présentent devant moi, si je ne devais compter que sur mes forces et mes lumières, je désespérerais de les surmonter ; mais les guides que je me suis donnés, et qui sont sur les collines de la ville éternelle,
me rassurent, et me font entrer avec courage dans cette forêt de difficultés, espérant, à leur suite, trouver le véritable passage et éviter les écueils.
Toutefois, je ne veux pas parler le premier, Je demande à mes guides de répondre eux-mêmes à la question que j'ai posée.
Voici comment s'exprime Taparelli dans son Essai sur le droit naturel (1). Pour ce philosophe la tolérance politique ou civile “ est la condescendance de l'autorité sociale qui permet ou ne punit pas le dissentiment manifesté par quelques-uns de ses membres en matière de religion sociale,” Cette tolérance, d'après cet auteur, est souvent une mesure de prudence et même un devoir, “ Supposez, dit-il, que des troubles survenus dans la société, ou des moments de léthargie politique, aient amené de regrettables dése:tions de la religion publique ; supposez qu'une portion considérable de la société se soit soustraite à {out lien religieux, la tolérance politique pourra, dans ces circonstances, être une mesure de pru/ence, et même une mesure obligatoire. ”
Laissons de côté, pour le moment du moins, la nature des circonstances requises ; que disent ces paroles de Taparelli ? Que, dans certaines circonstances, la tolérance politique est exigée non-seulement par la prudence, mais encore par la conscience, puisqu'elle peut être une mesure de prudence, voire même une mesure obligatoire.
Ce n’est là que l’assertion d’un philosophe, et les philosophes se trompent souvent. Hé bien ! écoutez un théologien dont la doctrine est regardée comme très-sure, nonseulement à Rome, mais dans toutes les écoles de théologie, le P. Perrone. Après avoir défini la tolérance civile ou politique, “ la liberté ou la faculté qu’un prince ou un gouvernement accorde aux sujets de professer la religion qui
(1) sd IV, chap. V.
cs 50 2
plaît davantage à chacun,” ilajoute :“ Ii y a des circonstances dans lesquelles non-sculement cette tolérance est licite, mais encore nécessaire. ” Plus loin, lorsqu'il réfute l’objection suivante : l'intolérance des catholiques a été la cause de guerres, de séditions et de massacres nombreux, après avoir répondu que ce: malheurs n'ont pas été produits par l’intolérance religieuse, mais bien par l'intolérance civile, il dit : “ Si cette opinion prouvait quelque chose, elle démontrerait qu’il existe certaines circonstances dans lesquelles les princes ou les chefs d’un état doivent tolérer la diversité de religions, ce que nous ne nions nullement (1). ”
On ne saurait s'exprimer plus clairemert ; il est impossible de se méprendre sur la pensée du célèbre théolog'2n, qui se montre encore bien plus large, bien plus tolérant que Taparelli, pour ne pas dire plus libéral. En effet, selon ses expressions, dans certaines circonstances, la liberté civile des cultes ou plutôt des religions, c’est le mot dont il se sert, est nonseulement permise, mais encore nécessaire, et il l'avoue et l'enseigne ouvertement.
Evidemment, diront quelques zélaceurs outré:, cette doctrine est trop relâchée : il n’y a que des Jésuites qui soient capables de l'enseigner. Si Pascal revenait sur la terre, il ajouterait une nouvelle lettre à ses Provinciiles.
Eh bien, non ! cet enseignement n’est pas particulier aux RR. PF. Jésuites. Mgr Audisio n'appartient pas à 1. compagnie de Jésus, c’est un séculier ; il va nous dire à son tour ce qu’il pense de la liberté civile des cultes,
Après avoir prouvé que le gouvernement a une obligation naturelle et divine comme l'individu, de rechercher quel est le culte véritable, et de le favoriser par les moyens convenables, vérités que nous démontrerons plus tard, il pour-
(1) De Vera Relig. vol, I, p. 365, 369, 376.
ht
suit ainsi (1): “Comme il s’agit ici d’une obligation naturelle et divine, le gouvernement ne peut s'en dispenser, qu’à raison de ces désastres ou de ces dangers qui contraignent parfois la vérité de céder sa place, mais non ses droits à l'erreur. Donc, là où pour de semblables motifs on proclame l'égalité ou la liberté des cultes, les faux cultes n’acquerrent jamais un droit réel, ils n’en sont pas susceptibles ; mais seulement un droit légal, une simple personnification civile, quelesmagistratstoutefois comme les autres citoyens doivent respecter en cette qualité.” Ensuite, il établit, suivant les diverses circonstances sociales, les degrés qui doivent exister dans la liberté des cultes. “ Le premier degré consiste en ce que personne ne soit contraint de professer, en paroles ou en fait, un culte que la conscience, à tort ou à raison, répute faux.” C’est Là, strictement parlant, la liberté de conscience que nous avons traitée dans la leçon précédente. ‘“ Après la liberté d2 conscience, vient proprement la liberté des cultes. Le culte est privé, s’il s'exerce librement en famille, Il commence à devenir relativement public, et est dit toléré, s’il est pratiqué librement par ses adeptes dans un lieu commun et public entre eux, sans publicité extérieure toutefois ; telle est à Rome la condition du judaïsme et du protestantisme. Le culte est dominant lorsqu'il est, comme le catholicisme à Rome, juridiquement entouré de la pompe et de la solennité extérieure. Si plusieurs cultes, ainsi que leurs adeptes, jouissent vis-à-vis de la loi des mêmes droits publics, civils et politiques, ces cultes sont libres et égaux. Enfin, si l'Etat en professe un, celui-ci s’appelle la religion de l'Etat... Voilà comment la liberté des cultes se trouve départi dans une mesure plus ou moins large. Et comme la raison et la règle de cette mesure ne peuvent se déduire de la bonté ni de la vérité intrinsèque des cultes, il faut de toute nécessité qu’on les infère des EXIGENCES COMPARATIVES DE LA SOCIÉTÉ.”
(1) Droit public de l'Eglise, vol, III, titre xxxXTII.
RART Cr
Ainsi donc, Mgr Audisio, tout en maintenant l’impossibilité de la tolérance dogmatique où doctrinale, ne se contente pas d'affirmer et de prouver que la liberté civile des cultes peut être tolérée, mais encore il nous la montre réalisée sur une assez large échelle à Rome même.
Mais j'entends les descendants des Jansénistes se récrier de nouveau et me dire: ce n’est pas là la pure doctrine, la saine théologie, c’est la théologie des compromis, la théologie modernisée. Hé bien, non ! C’est la théologie ancienne, mais toujours nouvelle pour ceux qui ne l'ont jamais sue. Consultons un théologien et en même temps un philosophe qui n’est pas moderne, et qui, de l’aveu de tous, enseigne la saine doctrine, saint Thomas. L'ange de l’école, dans sa Somme Théologique (1), donne les principes de la tolérance civile. Ils sont parfaitement d'accord avec ceux des théologiens romains ; ils sont même encore un peu plus larges, comme vous pourrez facilement en juger. Voici ses paroles, citées par Mgr Audisio (2).
“ Le gouvernement humain dérive du gouvernemer ; divin “ et doit l’imiter. Or Dieu, quoique tout-puissant et souve- “ rainemeñt bon, permet néanmoins dans le monde certains “ maux qu'il pourrait empêcher, de peur que, ces maux dis- “ paraissant, il en résultât en somme moins de bien et plus “ de mal. ” Par conséquent, en particulier et dans le conflit du bien et du mal, il peut y avoir des raisons sociales de tolérer non seulement les cultes qui renferment du vrai, mais même, dans des cas urgents, ceux qui ne contiennent que l'erreur. “ Ainsi donc, continue saint Thomas, bien que “ les infidèles offensent Dieu par leurs cérémonies, on peut “ les tolérer, soit à cause d’un certain bien qui en découle, “ soit à cause du mal qu'on évite par à...Quant aux infidèles
(1) 2. 2, q. 10, a. IL.
(2) Droit public de l'Eglise, vol III, titre xxx1v.
“ dont le culte, entièrement faux, n'offrirait aucune utilité, “ on ne doit les tolérer en aucune manière, si ce n’est peut- “ être pour éviter quelque mal, par exemple, pour prévenir “ les scandales ou les dissensions qu‘ pourraient provenir “ de là, ou ne pas mettre obstacle au salut de ceux qui, “ moyennant la tolérance, peuvent être amenés insensible- ‘ ment à la foi. ”
“ Suarez, le plus subtil et le plus fidèle commentateur de saint Thomas d'Aquin, élucide amplement ces principes dans son traité de Fide. (1) En conséquence, ils ont toute la valeur d’une doctrine certaine et catholique. ”
Messieurs, je vous ai dit que je ne voulais être que l’écho de l’enseignement romain sur cette question délicate, comme sur bien d’autres ; ma tâche est remplie. Donc, d’après la doctrine ,et les idées romaines, qui reflètent l’enseignement de l'Eglise, la loi civile peut en fait, dans certaines circonstances, autoriser et permettre la liberté des cultes, pourvu qu’elle ne les approuve pas dans leur rapport avec le salut des âmes, mais qu'elle se contente de les envisager dans leur rapport avec l’ordre social.
Maintenant, quelle est la raison philosophique déduite du droit naturel, qui autorise cette doctrine ? La voici : chaque société est obligée de tendre à sa fin et a droit aux » yens légitimes qui peuvent la lui faire obtenir. Or, quelle es immédiate de toute société civile ? Le bonheur temporel, l: paix, la prospérité et la concorde, fin que la raison, la mor:le chréticane et la doctrine révélée regardent comme bonne, Un gouver:ment pourra donc, afin d’obtenir cette fin honnête, user de tous les moyens légitimes, Or, tolérer civilemer:: les différents cultes est quelque chose de licite, comme nous l'avons démontré ; donc, pour éloigner les maux qui pourraient :roubler la paix, la tranquilité de
(1) Disp. XVIII, sect. 4, n. 9.
la société, un gouvernement est autorisé à permettre la liberté civile des cultes, même c’est son devoir. Ce qui n’empêche pas que les chefs des peuples, tout en accordant la liberté civile des faux cultes, pour éviter de grands malheurs, ont toujours, à l'égard de Dieu et de la société, l’obligation de promouvoir le véritable culte, dans les limites de leurs pouvoirs et de leurs attributions ; parce que l'idéal d’une société parfaite, c’est l’union des intelligences et des volontés ; or cette perfection, cette union, ne peuvent se réaliser que par ln véritable religion. Donc, les gouvernements ont l'obligation, d'apres la mesure voulue par les circonstances, de tendre à réunir les sujets dans l’unique et véritable croyance, l'Eglise catholique, parce que la liberté civile des cultes n’est pas un bien absolu, mais seulement un bien relatif.
Nous venons de poser des principes ; vous me demanderez peut-être la manière de les appliquer dans la pratique, et jusqu'où peut s'étendre la tolérance civile. Je dirai d’une manière générale que la sagesse et la prudence doivent jouer un grand rôle dans la démarcation des limites, autrement la liberté civile des cultes dégénèrerait facilement en licence. —Cette règle est bien générale, me direz-vous.—J’en conviens, mais impossible d’en donner une plus précise, qui puisse servir pour tous les temps et pour tous les pays ; et, il faut avouer que ces questions sont des problèmes faits pour embarrasser les esprits les plus clairvoyants et les mieux disposés envers la vérité. “ Les habitudes, dit Fraysinous, le génie des peuples, les conjonctures, peuvent amener dans la conduite des gouvernements des mesures différentes, mais toutes également sages. ”
Voilà un pays, l'Espagne, je suppose, où le culte catholique est la religion de toute la nation, alors le gouvernement doit maintenir cette unité religieuse qui intéresse à un si
haut degré la tranquillité et le bonheur temporel de ce peuple, ainsi que sa fin dernière. Mais s'agit-il d’un pays où les différents cultes sont professés par des portions considé.rables de la société ; dans ce cas, la sagesse et la prudente peuvent conseiller au gouvernement une tout autre ligne de conduite.
“ S'il est des temps, ajoute Fraysinous, où il peut être sage de dire, comme ce fameux connétable, le héros de son siècle et la gloire de son nom, une loi, une foi, n'est-il pas aussi des circonstances où il est sage de dire comme Fénelon au fils de Jacques IT : “ Accordez à tous la tolérance “ civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en “ souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en “ tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. ”
Il est facile au moyen de cet enseignement, qui est la doctrine catholique, de défendrel’Eglise contre les attaques injustesde ses ennemis. Mais pour cela il'est important que nousne perdions pas de vue la distinction établie entre la tolérance dogmatique ou doctrinale, et la tolérance civile ou politique. Les adversaires de l'Eglise ne veulent pas admettre cette distinction, afin d’être plus à l’aise dans leurs invectives et leurs accusations d’intolérance. “ Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l'intolérance théologique se trompent à mon avis, dit Rousseau dans son Coutrat Social. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu’on croit damnés. Ne pas les haïr, serait haïr Dieu qui les punit. Il faut absolu- ‘ment qu'on les ramène, ou qu’on les tourmente. ”
Non-seulement nous pouvons distinguer ces deux espèces de tolérance, mais elles sont de leur nature tellement distinctes que soutenir le contraire est une erreur, vü que l’objet de la tolérance civile et celui de la tolérance religieuse. n’est pas le même : l’un est temporel, l’autre spirituel. C'est Je.devoir d’un roi ou d’un magistrat quelconque de déter-
== 50 ie
minet et d'infliger les peines encourues par ceu:. qui t'oublent la tranquillité publique. L'Eglise de son côté a le dsvoir de déclarer que ceux qui, d’une manière coupable, s'attachent à une religion fausse sont hors de la voie du salut ; mais, tout en faisant cette déclaration, non-seulement elle tolère les hérétiques, mais elle les aime, leur fait du bien, et s'efforce par tous les moyens possibles de leur procurer le salut, suivant en cela l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, qui ne se contentèrent pas de vivre en paix avec ceux qui persévéraient obstinément dans leurs erreurs, mais encore usèrent de bonté et de bienveillance pour se les concilier. C’est ainsi que nous devons agir, dit Perrone auquel J'emprunte cette réponse, parce que nous ignorons complètement, si un jour ils n’ouvriront pas les yeux à la lumière ct n’embrasserons pas la vérité. Tant que les hommes vivent, nous devons conserver et nourrir l’espoir qu’ils se convertiront, ce qui d’ailleurs arrive assez souvent.
En résumé, l'Eglise n’a jamais été et ne sera jamais que raisonnable, Comme nous l'avons démontré, la raison impose nécessairement à tout esprit juste et droit l'intolérance dogmatique. En effet, ne serait-il pas déraisonnable d'affirmer à la fois le oui et le non, ou de regarder comme vraies deux propositions contradictoires ? Voilà précisément en quoi l'Eglise et ses enfants sont intolérants, et cette intolérance doit être avouée par tout être intelligent et raisonnable. Mais s'agit-il de la tolérance civile ou politique, dit Mgr Audisio (1), s'agit-il de rendre à tous les hommes les devoirs qui leur sont dûs au nom de la société et de l'humanité, comme à des frères par nature, et à des concitoyens par association, ok ! alors l'Eglise, sans égard à la diversité des symboles religieux, pratique cette tolérance qui n’est que ustice et charité, et la prescrit à tous les degrés de l’échelle
11) Droit public de l'Eglise, Vol, 1x1, Titre XXxIIL.
sociale, depuis le prince jusqu’au dernier des mendiants. Les pepes s’opposèreut aux rigueurs de l’inquisition espagnole, tribunal royal et non ecclésiastique. D'ailleurs, comme tribunal mixte, il n'est pas étonnant que l’inquisition ait reflété la couleur, la sévérité et les mœurs de l’époque. Les inquisiteurs ne furent jamais l'Eglise. ” Ainsi, l'Eglise commande l'égalité quant aux devoirs et aux rapports de la vie civile, “ ct les vrais catholiques les pratiquent fidèlement ; ils n’ont pour cela qu'à s'inspirer à la source sublime de la foi comme de la charité chrétienne, laquelle nous fait envisager et vénérer dans tout homme l’image de la divinité, ?
Mais tout catholique, comme l'Eglise elle-même, n'est-il pas engagé dans la lutte du bien et du mal? et ne doit-il pas tirer l'épée contre tous ceux qui professent l'erreur et font le mal ? “ L'Eglise, dit l’auteur cité plus haut, est militante, mais non emportée; militante pour sauver, non pour perdre les âmes : ” ainsi doit être tout catholique. L'Eglise “est intolérante dogmatiquement, mais non civilement ;..….. elle enseigne, et elle attend avec patience le fruit de ses leçons. ” “ L'Eglise, dit Mgr Audisio dans un autre endroit, traite officiellenent avec les puissances hérétiques et schismatiques, et respecte, sans distinction, les droits des nations, Est-ce que l'Eglise par hasard fait violence aux hérétiques qui sont sortis ou qui sortent de son sein ? Sommes-nous donc au moyen-âge ? N'est-ce pas l'autorité de l'esprit qui gouverne l'esprit ? Ou bien dira-t-ou qu'une peine médicinale, un jeûne, est indigne de l’esprit ? ”
Cette conduite de l'Eglise est précieuse pour nous; elle nous apprend comment nous devons nous comporter dans nos relations sociales avec les concitoyens qui ne partagent pas nos croyances religieuses. Mais, afin de prouver davantage que dans la pratique nous pouvons, nous devons même suivre cet enseignement, j'ajouterai les paroles du Souverain Pontife sur ce sujet.
Dans sa lettre encyclique du 10 août 1863, Pie IX, ap, 5 avoir dit que ceux-là ne pouvent obtenir le salut éternel qui sciemment se montrent rebelles à l'autorité et aux définitions de l'Eglise, ajoute ce qui suit: “ Que les fils de l'Eglise catholiquo ne soient jamais les ennemis de ceux qui ne nous sont pas unis par les mêmes liens de foi et de Charité; qu'au contraire ils s'efforcent de les secourir et de les aider avec toutes les sollicitudes de la charité chrétienne, s'ils sont pauvres, infirmes ou afllués de toute autre disgrâce, et qu'ils s’ingénient avant tout à les tirer des ténèbres, des erreurs où ils sont plongés misérablement, de les ramener à la très-aimante mère l'Eglise, qui ne cesse jamais de leur tendre affectueusement ses mains maternelles”...
On fait un autre reproche à l'Eglise : on l'accuse d'être intolérante pour certaines formes de gouvernement, de favoriser l’absolutisme et le despotisme au détriment des libertés sociales. Ce reproche est fait par M. Guizot dans son livre sur “l'Eglise et la société chretienne” Mgr Audisio le
réfute victorieusement en montrant que l'Eglise est toujours demeurée neutre en face des politiques humaines qui respectent l’ordre, la justice, la vérité et la morale, et que, par là, elle a toujours favorisé et défendu les véritables libertés.
“ Autant, dit-il, l'Eglise est jalouse de ses droits immortels, autant elle se garde de les enchaîner ou de les confondre avee les droits fragiles de la politique. C’est pourquoi elle nous prescrit une obéissance entière aux princes, quels qu’ils soient, mais après Dieu... L'Eglise ne regarde ni à la forme politique des Etats, ni au nom des souverains. Que ce soit Néron, Constantin ou Julien qui règne, elle voit en eux l’envoyé de la bonté ou de la colère divine, et elle ordonne de se soumettre aux lois justes comme à la justice même de Dieu. C’est en cela qu’éclatent la beauté,