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PRODUCTION EN GÉNÉRAL

Dieu crée, l'homme produit.

Créer, c est tirer l'être du néant; produire, c'est altérer, modifier, combiner.

Que toutes choses aient été faites de rien, l'homme •comme le monde, Tintelligence aussi bien que la matière, c'est une vérité que la religion nous enseigne; mais comment s'est opérée cette merveille, nous l'ignorons profondément.

Autant que nous en pouvons juger, la matière une fois créée existe en quantité limitée, en quantité qui n'augmente ni ne diminue.

La matière est cette substance qui tombe sous nos sens extérieurs, que nous divisons indéfiniment, que nous concevons divisible à l'infini, et dont chaque partie occupe une partie correspondante de l'espace.

8iO LE LIBRE ÉCHANGE ET L'IMPOT.

Chaque atome de matière ne ressemble pas nécessairement à un autre atome, ce mot étant pris ici au sens ordinaire, comme équivalent de parcelle, molécule, n'importe. Il en est qui semblent identiques et doués de propriétés semblables; il en est qui sont ou semblent différents et doués de propriétés diverses, mais tous, sans distinction, sont également soumis à deux lois primordiales, Vattraction moléculaire que chacun exerce sur chaque autre au point de coùtact qui les unit, et Yattraction à distance.

Nous parlons selon les idée^et le langage reçus.

Quand l'attraction moléculaire s'exerce entre atomes de même nature, les chimistes la nomment force de cohésion; quand elle s'exerce entre atomes de nature différente, ils la nomment affinité.

La force de cohésion qui unit entre eux des atomes de même nature peut être plus grande ou moindre que leur affinité pour telle ou telle autre espèce d'autres atomes. L'affinité de telle ou telle espèce d'atomes pour telle ou telle espèce d'autres atomes est, elle-même, plus forte ou moins forte. Quand deux ou plusieurs espèces d'atomes différents se sont réunies en vertu de leur affinité réciproque, la force de cohésion s'exerce entre ces atomes mixtes de même qu'entre les atomes simples.

Obéissant, tour à tour, à ces forces diverses, les atomes se rapprochent ou se séparent, se groupent deux à deux, trois à trois, plus ou moins, enfin dans une multitude de proportions différentes , et composent ainsi ce que nous nommons des corps.

Chaque combinaison nouvelle donne pour résultat un corps particulier, et, dans chaque corps, les propriétés inhérentes aux atomes qui le composent éclatent et se manifestent au dehors d'une manière qui lui est propre.

Mais ces mêmes forces qui ont procuré toute combinaison quelconque ne s'endorment pas après avoir accompli leur ouvrage^iChaque corps en est, à son tour, intérieurement travaillé. Que le milieu dans lequel il se trouve vienne à subir quelque changement, à l'instant tout s'ébranle. L'affinité de tels ou tels atomes qui constituent d'autres corps placés près de lui, en s' exerçant sur ceux qui le constituent, surmontant, de nouveau, et toute force de cohésion, et toute autre affinité, la dissolution s'opère, une nouvelle combinaison a lieu, qui, bientôt elle-même, fait place à une troisième, et c'est ainsi que ce monde, scène mouvante où d'innombrables métamorphoses se succèdent sans relâche, semble, sur tous les points

Uî LE LIBRE ÉCHANGE ET L*IMPOT.

de sa surface, ne déposer une forme que pour en prendre une autre.

Quant à l'attraction à distance, chacun sait qu'elle s'exerce, non point entre les molécules dont les corps se composent, mais entre les corps eux-mêmes, et qu'elle agit en raison directe de leur masse, et ea raison inverse des distances qui les séparent.

Ceci posé, l'homme ne peut ajouter un seul atome au nombre des atomes qui existent dans la nature; il ne saurait ajouter, non plus, une seule propriété aux propriétés dont chaque atome est doué. Il est tout . aussi incapable d'augmenter ou de diminuer, dans chaque atome, soit la force de cohésion, soit les affinités qui s'y rencontrent. Enfln^^uspendre l'action à distance , changer, en quelque chose, la loi éternellequi règle cette action, est également au-dessus de sa portée.

Quelle est donc sa puissance sur le monde extérieur?

La voici ;

D'une part :

Puisque toute combinaison d'atomes donne pour résultat un corps sui generis^ doué de propriétés qui le distinguentde tout autre corps, puisque les lois de l'affinité qui décident de ces diverses combinaisons ne s'exercent qu'au point de contact entre les atomes

divers, rhomme peut ménager industrieuseraeni ces points de contact, favoriser, prévenir, diversifier les rapprochements, et tour à tour provoquer ainsi, soit des combinaisons, soit des dissolutions nouvelles.

D'une autre part:

Puisque l'attraction à distance s'exerce entre les corps, selon une loi fixe et déterminée , l'homme peut se servir d'un corps pour en soulever un autre, se prévaloir de la force que ce corps déploie, l'ajouter à son faible bras, et, tour à tour, changeant les masses et variant les distances, en augmenter ou en diminuer les effets, et la discipliner en quelque sorte à son usage.

La puissance que l'homme exerce au dedans de luimi^me semble de nature toute pareille. Son âme est une substance indivisible, mais douée de facultés diyerses. Ses facultés se développent en lui selon des lois prédéterminées. Il ne saurait ni suspendre ni changer ces lois.

Ses sens lui transmettent la connaissance des objets extérieurs. Sa conscience constate l'impression qu'il en reçoit, observe, dans leurs procédés, ses autres facultés, aborde, par une intuition immédiate ces faits primitifs, qui n'admettent ni doute, ni preuve, ni explication. Sa mémoire reproduit, dès qu'elle en est requise, les actes de sa conscience.

Ce sont là autant de données sur lesquelles notre volonté n'a pas plus de prise que sur les éléments du monde matériel. Le nombre en peut être plus ou moins grand, selon le plus ou moins d'activité que nous imprimons aux facultés qui les recueillent; mais une fois reçues, ces données demeurent ce qu'elles sont.

Nos autres facultés, telles que le jugement, l'imagination, le raisonnement, etc. , également indépendantes dans leur mécanisme, opèrent ces données et prennent en quelque sorte, avant d'agir, les ordres de ce moi qui est l'homme même.

Mais comment opèrent-elles?

En rapprochant, en superposant, en éliminant telles ou telles de ces données premières; en les rapportant Tune à l'autre, en les détachant l'une de l'autre.

Ainsi s'élève, en nous, l'édifice des idées abstraites, des notions générales, des connaissances spéculatives et théorétiques , édifice immense et mobile dont chaque partie se laisse, sans difficulté, démonter pièce à pièce, dont chaque fragment élémentaire, indestructible au fond, se groupe successivement avec d'autres, dans une multitude de combinaisons indéfiniment variées.

Soit dans l'ordre de la matière, soit dans l'ordre

de la pensée, chaque fois que l'homme concourt volontairement à l'opération par laquelle un certain tout complexe se résout dans les éléments qui le composent, il nomme cela détruire.

Chaque fois qu'il concourt yolontaîrement à Topération par laquelle divers éléments (simples ou composés eux-mêmes) se combinent en un tout complexe, il nomme cela produire.

Mais, à parler rigoureusement, qui détruit reproduit les éléments dont le tout était composé^ qui produit détruit ces éléments mêmes, car, il ne faut pas le perdre de vue, détruire, produire, ce n'est ni anéantir, ni créer, c'est faire d'une chose une autre*

On dit quelquefois : la nature produit ou détruit, la terre produit, le vent détruit ; on dit que les choses se produisent ou se détruisent; mais ce sont de pures métaphores. Produire, détruire sont des termes qui impliquent une volonté aussi bien qu'une action. La nature n'est que Tordre personnifié. Les choses inanimées ne veulent rien, n'agissent point, elles naissent et pcmseni successivement, en vertu deTénergie que Dieu a imprimée aux principes qui les constituent.

SECTION II

COMMENT l'homme PRODUIT

Si l'on a bien compris ce qui précède, il s'ensuit très clairement que, dans l'ordre de la matière, l'homme ne produit qu'à la condition de détruire. Il ne bâtit qu'avec des ruines.

Ils'ensuit, en même temps, que, soit qu'il détruise, soit qu'il produise, l'homme n'a que deux moyens à sa disposition.

Réunir, diviser.

En séparant certaines particules de matière, il suspend l'action de la force de cohésion. En rapprochant d'autres particules de matière, il provoque l'action des affinités qui s'y rencontrent.

Le reste suit de soi-même.

Ainsi, pour réduire le problème à ses termes les plus simples : l'homme, dans ses rapports avec le

monde matériel, n'apporte réellement que ce qu'il a en propre, que ce qu'il n'emprunte point hors de luimême, et ce qu'il a en propre, c'est le mouvement. Il n'agit qu'en raison de ce qu'il est, et ce qu'il est, à l'égard de la matière, c'est une force.

Cette observation appartient à M. Mill *.

Dans l'ordre de la pensée, on ne saurait, sans doute, employer ces expressions, acliouy force j mouvementy qui donnent un sens semi-métaphorique, et pour exprimer, tant bien que mal, cette sorte d'initiative que nous exerçons sur nos propres facultés, à l'égard des données simples qu'elles recueillent, ou des idées complexes qui s'ensuivent. Mais pourtant, là encore, que pouvons-nous?

Sentir, observer, juger, nous souvenir.

C'est constater des faits, rien de plus, ce n'est ni créer j ni produire.

Imaginer, c'est produire, sans doute, mais comment? en formant un tout idéal de parties qui existent séparément.

Analyser, c'est diviser.

Abstraire, c'est diviser, d'abord, puis réunir ensuite.

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