‹ Le libre échange et l'impôtChapitre 82 sur 118 · IDÉE DE LA MONNAIE · texte numérisé non relu

IDÉE DE LA MONNAIE

N'y a-t-il qu'une sorte de marchandise qui puisse devenir monnaie? — Nullement. Plusieurs s'y sont trouvées propres. Est-ce arbitrairement et, par pure convention que telle ou telle marchandise jouit d'un semblable privilège? — Tout aussi peu. L'autorité, quand elle exige une marchandise en monnaie, n'agit point de son chef; elle ne fait que déclarer ce qui est déjà et consacrer le résultat d'un choix libre et volontaire. Il y faut le consentement de chaque citoyen ; il y faut l'agrément uniforme, unanime, delà société tout entière.

Or, ce choix, d'où provient-il?

Cet agrément uniforme, unanime, qui est-ce qui le détermine?

Pour qu'une marchandise quelconque devienne

monnaie, d'elle-même et comme spontanément, plusieurs conditions semblent indispensables.

Il est nécessaire :

Qu'elle convienne à tout individu, sans distinction;

Qu'elle convienne à tout individu, en tout temps;

Qu'elle convienne atout individu, en tout temps et précisément au même degré.

Évidemment une marchandise qui conviendrait à celui-ci et ne conviendrait pas à celui-là, n'aurait rien qui la distinguât de toute autre, qui la lit monnaie. C'est parce que la plupart des marchandises sont précisément dans ce cas, que l'échange direct est si rare, et l'échange indirect si compliqué.

En revanche, une marchandise qui conviendrait à tout individu quelconque, mais non pas toujours, c'est-à-dire qui conviendrait à celui-ci aujourd'hui, mais non pas dans un mois, à celui-là dans un mois, mais non pas aujourd'hui, et ainsi de suite, aurait déjà, sur un point, les avantages de la monnaie, mais serait encore une monnaie singulièrement imparfaite.

En échangeant contre cette marchandise l'objet que je possède, je serais certain, à la vérité, de pouvoir échanger directement celle-ci contre toute autre; mais sous les conditions toutefois : 1" de m'enquérir

avec soin de l'époque où une telle marchandise pourrait convenir au détenteur de l'objet que j'ai en vue; 2» d'attendre cette époque.

Une marchandise enfin qui conviendrait à tout individu et conviendrait en tout temps, mais non pas au même degré, une marchandise qui serait plus vivement recherchée par tel homme que par tel autre homme, approcherait encçre davantage des qualités d'une liionnaie accomplie, mais laisserait encore ouverture à bien des échanges indirects.

Il est visible, en effet, que si celui qui se serait procuré cette espèce de marchandise trouvait à s'en défaire avec plus d'avantage en l'échangeant d'abord contre une chose dont il n'a pas besoin, sauf à échanger ensuite celle-là contre celle dont il a envie, son intérêt lui conseillerait cette voie détournée.

Si Pierre (pour nous reporter à l'exemple du chapitre précédent) a échangé son sac de blé contre une certaine quantité de marchandise-monnaie que nous représenterons parle nombre 10; si Paul exige de lui en échange de son mouton, ou un sac d'avoine, ou toute cette quantité 10 de marchandise-m^nnaie^ tandis que Jacques, qui a un besoin plus pressant de cette même marchandise-m^nnaiey sera disposé à donner deux sacs d'avoine pour en obtenir cette

quantité 40, ou, ce qui revient au même, à se contenter d'une quantité 5 en échange d'un seul sac, Pierre aura nécessairement intérêt à acheter d'abord le sac d'avoine, puis à l'échanger contre le mouton.

Le but principal de l'institution tfune monnaie, celui de simplifier l'échange indirect, se trouvera manqué.

Puisqu'il faut, pour qu'une marchandise quelconque devienne monnaie, qu'elle plaise à tout le monde^ toujours et également, il faut donc que l'emploi de cette marchandise corresponde à quelque désir qui se rencontre dans chaque homme, qui s'y rencontre constamment, qui s'y rencontre toujours au même degré.

Ce désir, quel est-il?

Prend-il naissance dans quelqu'un de ces besoins impérieux qui dominent notre existence? — Non; de tels besoins s'éteignent et renaissent périodiquement.

En vain offririez-vous des aliments à l'homme dont la faim est apaisée; qui empêché, d'ailleurs, que cet homme ait sa provision faite pour huit jours, pour un mois, pour un an?

Provient-il de quelqu'un de ces goûts délicats, capricieux, réservés à ceux que la fortune comble de ses dons?

Encore moins. De telsbesoins sont changeants, passagers, varient d'individu à individu, et ne sont, au surplus, que le partage du petit nombre.

Quel est donc le mot.de l'énigme?

Le voici, rien de plus simple :

Nos divers besoins, nos divers goûts, en tant qu'ils dérivent immédiatement de l'organisation humaine, s'éteignent dès qu'ils sont satisfaits, sauf, pour la plupart, à renaître bientôt après. Mais si chacun d'eux, pris en soi, cesse momentanément d'exister, ils se succèdent constamment l'un à l'autre. C'est un fait universellement admis que nul homme n'est jamais content. Il ne désire pas toujours la même chose, mais il désire toujours quelque chose.

Un autre fait, moins évident peut-être au premier aspect, mais non moins avéré pour quiconque y veut prêter un peu d'attention, c'est que la nature place constamment à la disposition de chaque homme quelque moyen de se procurer, sinon tout ce qu'il désire, au moins une partie plus ou moins grande de ce qu'il désire.

Vit-il du revenu de ses terres?

Il recueille certaines espèces de denrées, mais en quantités qui dépassent ce qu'il en peut' consommer.

Est-il adonné à quelque métier?

Il fabrique certaines choses, mais en quantité plus grande que son propre usage ne le requerrait. Que cela soit, tout le monde peut s'en convaincre en jetant les yeux sur la société telle qu'elle est faite.

Ne dispose-t-il enfin que de ses propres forces physiques ou intellectuelles?

Il peut les mettre au service d'auti*ui, et c'est ce qu'il fait.

Ainsi, d'une part, l'homme désire toujours quelque chose ; d'une autre part, il a toujours quelque chose à offrir en échange de ce qu'il désire.

Ce quelque chose dont il veut se défaire varie sans cesse.

Aujourd'hui c'est un objet, demain c'est un autre. Ce quelque chose qu'il veut acquérir est précisément dans le même cas. Mais le désir même de l'échange, mais la volonté de troquer ce qu'il a de superflu contre ce qui lui manque, cela, du moins, se rencontre dans chaque homme^ et s'y rencontre toujours.

Que s'il existe maintement une marchandise merveilleusement adaptée à l'accomplissement de ce désir, une marchandise dont la propriété soit de rendre tout échange quelconque prompt, net, sûr, simple; en un mot, s'il existe une marchandise prodigieuse-

ment souple qui, s'interposant dans toute espèce de troc, facilite et abrège ce genre de transaction, lève tous les obstacles, supplée à ce qui manque, élimine ce qui gêne, n'est-il pas manifeste qu'une telle marchandise sera partout bien accueillie?

A qui que ce soit que vous l'offriez, cet homme-là en a besoin.

En quelque instant qu'il la reçoive, l'emploi en est tout trouvé.

Et si, de plus, une telle marchandise, douée de cette propriété toute particulière, n'en possède absolument aucune autre; s'il n'existe aucun rapport quelconque entre elle et tout autre de nos besoins ou de nos goûts, le seul usage qu'on en puisse faire après l'avoir reçue, c'est de la transmettre à son voisin par le même procédé; n'est-il pas évident qu'une quantité donnée de cette marchandise, ne pouvant avoir, pour tel ou tel individu, plus de valeur en usage que pour tel autre, cette marchandise sera également estimée, également recherchée, partout et par tous *.

Diverses sortes de marchandises, et par excellence les métaux précieux, tels que l'or et l'argent, sont doués de cette propriété de s'interposer utilement dans tous les échanges et de leur imprimer un très

Page 1