Le libre-échange et la dépopulation de la France
Au mois d ? août 1876, un éminont agronome, un savant économiste, M. Léonce de Lavergne, membre de rinstitut, sénateur, signalait, dans une lettre adressée au journal Y Économiste français, l'état stationnaire de notre population et faisait ressortir le douloureux contraste qu'il présente avec le rapide accroissement des nations voisines. « Le public français, ajoutait-il, « paraît avoir pris son parti de la réduction de la po- « pulation comme de l'accroissement du budget, deux « faits qui ne sont peut-être pas aussi étrangers l'un « à l'autre qu'ils en ont l'air. Cette insouciance doit « avoir un terme. Il y va de l'existence même de notre « nation, car il n'y a pas, comme le disait déjà Rous- « seau au xvm c siècle, de pire disette pour un Etat « que celle des hommes. Pendant que nous restons « stationnaires ou que nous reculons, l'Angleterre et « l'Allemagne s'accroissent chacune de plus de quatre « cent mille âmes par an, ce qui fait 4 millions en dix « ans. »
ii AVANT-PROPOS.
M. de Lavergne provoquait donc uqc enquête sur les causes de ce mal chronique, déjà signalé par lui vingt ans auparavant dans la Revue des Deux-Mondes du 1 er avril 1857. Il aurait pu développer de nombreuses et bien graves considérations à l'appui de sa patriotique proposition. Que l'on ne s'y trompe pas, en effet ; la cause générale des profonds changements survenus en Europe depuis quinze ans, de nos effroyables désastres, c'est l'énorme infériorité du développement de notre population, comparativement à celle de nos voisins qui, continuée pendant soixante ans, a complètement renversé à notre détriment la balance des forces en Europe, telle que l'avaient fixée les traités de 1815, déjà si désastreux pour notre puissance. Tandis que de 1815 à 1866 notre population ne s'est augmentée que de 37 p. 100, celle de la Prusse et de l'Allemagne du Nord a presque triplé, la Prusse seule ayant passé de 6 millions d'âmes à 15 millions. C'est cet accroissement si rapide qui a rendu possibles Sadowa et la réunion de ces énormes contingents qui ont écrasé nos armées sous Metz, Sedan et Paris. Si la population prussienne ne s'était accrue que dans la mémo proportion que la nôtre et était simplement passée de 6 millions à 8 et demi, croit-on que la Prusse, même avec l'alliance de l'Italie, eut osé affronter l'Autriche et la Confédération germanique? Et si la population française s'était développée dans la même proportion que celle de la Prusse, c'est-à-dire était passée de 27 millions à 67, croit-on que M. de Bismarck eut jeté le défi à l'empire de Napoléon TU parle trop fa-
AVANT- PROPOS. m
meux télégramme du 13 juillet 1870? Une nombreuse population est donc l'élément fondamental de la puissance d'une nation, la garantie la plus sure de son indépendance, de sa sécurité et du respect qu'elle inspire à ses rivales.
L'Angleterre nous présente une progression non moins remarquable que celle de la Prusse. En 1801, l'Angleterre propre et le pays de Galles possédaient 8,872,000 habitants. Le recensement de 1871 en a constaté 22,704 4 000. C'est une augmentation de 155 p. 100 en soixante-dix ans^ En admettant que la France possédât 24 millions d'habitants en 1801, elle aurait dù être passée au chiffre de 62 millions en 1871, pour suivre la même progression que l'Angleterre.
Enfin la Russie d'Europe, qui n'atteignait pas 30 millions d'habitants en 1815, en possède 70 millions aujourd'hui, sans compter ses vastes acquisitions asiatiques.
On voit par là combien M. Léonce de Lavergne avait raison de pousser un cri d'alarme à l'aspect de la déplorable stagnation de notre population, stagnation qui est de nature à inspirer bien des doutes sur la réalité du prétendu enrichissement de la France, que célèbrent à l'envi nos publications officielles et nos journaux.
En présence d'une situation si grave, c'est un impérieux devoir pour les grands pouvoirs publics d'écarter toute mesure qui pourrait exercer une action répressive sur le développement de la population française. Or, tel serait tout nouveau pas fait dans la voie du