‹ Le libre-échange et la dépopulation de la FranceChapitre 2 sur 15 · AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT- PROPOS

libre-échange, comme nous le démontrons clans la suite de cet écrit.

Les patriotiques inquiétudes de M. de Lavergnc ont paru sentir quelque peu l'hérésie aux représentants do l'orthodoxie économique, tout imbus des doctrines de Malthus et de Ricardo sur la population et sur le produit net. Ricardo déclarait hautement que, pourvu que le produit net de l'Angleterre augmentât, peu importait à ses yeux que ce résultat fût obtenu par 8 millions ou par 15 millions d'Anglais. A quoi Sismondi répondait spirituellement qu'il valait pourtant mieux que la population se composât d'hommes et de femmes que de machines à vapeur, et que l'idéal de Ricardo serait un état de choses où le roi d'Angleterre exécuterait seul toute la besogne agricole et industrielle du pays en tournant une manivelle, pour le plus grand accroissement du produit net. L'école de Ricardo, qui domine parmi nos économistes contemporains, s'inquiète peu du développement de la population et le redoute plus qu'elle ne le désire. Le but qu'elle poursuit par sa doctrine du libre-échange absolu, c'est non pas d'obtenir sur un territoire donné la plus grande somme de produits et la plus nombreuse population, mais de réaliser le plus fort quotient relatif de production pour le moindre nombre d'hommes possible. Elle méconnaît cette vérité : que les hommes sont la première des richesses et la source de toutes les autres, et que mieux vaut pour une nation posséder une population nombreuse, menant une vie laborieuse et frugale, qu'une population restreinte entretenant

ANT-PROPOS. v

dans l'opulenceun petit nombre de nababs. Malheur aux nations trop riches et surtout qui se vantent trop de leur richesse réelle ou imaginaire! Elles sont la proie prédestinée des peuples plus pauvres, plus nombreux, plus guerriers. Telle est la constante leçon de l'histoire, et nous devons savoir ce qu'il en coûte pour l'avoir méconnue.

Les questions de fait et de chiffres que soulèvent la fixation d'un nouveau tarif de douanes et la résiliation définitive ou le renouvellement des traités de commerce, ont été traitées avec supériorité dans les enquêtes parlementaires par nos plus éminents chefs d'industrie, dans la presse quotidienne par le petit nombre de publicistes qui ne se sont pas laissé séduire par la décevante invocation du principe de liberté, dans la haute polémique par quelques écrivains instruits et clairvoyants, parmi lesquels mérite d'être cité en première ligne M. E. Fauconnier, pour son savant écrit intitulé : Protection et Libre-échange. Sur la comparaison des conditions naturelles et fiscales des principales industries, des prix do revient, sur la balance des importations et des exportations avant et depuis les traités do commerce, sur l'importance relative de la production et de la consommation intérieure et du commerce extérieur, la lumière a été pleinement faite, et les libre-échangistes n'ont pas même essayé de répondre. Ils se sont bornés à répéter leurs généralités ordinaires sur la liberté , la concurrence , le bon marché, à invoquer les grands principes de la science et les vérités théoriques dont ils se donnent pour les dé-

vi AVANT-PROPOS.

positaires. Il nous a paru que, même après les excellents travaux que nous venons do rappeler, il y avait une tâche utile à remplir : c'est d'attaquer corps à corps la doctrine du libre-échange dans le domaine de la théorie, de faire voir qu'elle invoque à tort le grand mot de liberté; qu'elle ne constitue pas une vérité scientifique générale et absolue; qu'elle n'est vraie et avantageuse que dans certains cas exceptionnels; qu'elle est fausse et funeste pour les sociétés qui ne réunissent pas ces conditions particulières; enfin, que son application complète à la France aurait pour effet inévitable la diminution de la somme totale des produits créés annuellement, le dépérissement d'une population déjà trop réduite, l'aggravation du fardeau des impôts et peut-être l'impossibilité de continuer à supporter les charges écrasantes du passé.

Tel est l'objet du présent écrit.

28 mai 1879.

LE

Page 1