RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Il ne nous reste plus qu'à résumer les arguments par lesquels nous avons renversé la fausse théorie du libreéchange absolu, et réfuté les dernières objections qu'elle invoque pour défendre ses sophismes. Nous concentrerons ces arguments sous la forme de propositions et de corollaires, afin de rendre la chaîne du raisonnement plus perceptible au lecteur, sauf à lui à se reporter aux paragraphes précédents pour les développements nécessaires. Voici donc nos arguments dans leur ordre logique et sous leur expression la plus simple :
1° La doctrine du libre-échange invoque à tort le principe de liberté. La prohibition et les droits prohibitifs étant abandonnés, la liberté est désintéressée dans la question. Il ne s'agit que d'un impôt sur les importations, impôt aussi légitime que tout autre.
2° Le but réel que poursuivent les libre-échangistes, c'est la suppression des douanes, la franchise d'impôts au profit des produits étrangers.
3° Cette immunité est injuste et funeste aux intérêts généraux et particuliers.
Tous les produits indigènes sont grevés d'impôts directs ou indirects qui en élèvent le prix. Les produits étrangers, entrant en franchise, privent l'Etat des impôts qu'il aurait perdus sur les produits indigènes similaires qu'ils remplacent.
Le bénéfice pour les consommateurs est illusoire, car
ces impôts non perçus retombent fatalement sur les autres produits nationaux et en élèvent le prix.
4° Cette immunité est une iniquité à l'égard du producteur indigène, grevé en France d'impôts plus lourds que partout ailleurs.
5° Les charges qui pèsent sur les produits manufacturés en France s'élèvent à 30 p. 100 de leur valeur. C'est sur cette base que doit être calculé l'impôt douanier compensateur.
6° On accuse à tort les producteurs nationaux de prélever un impôt abusif sur les consommateurs. Comme ils n'ont aucun monopole, la concurrence intérieure réduit leurs bénéfices au taux moyen des profits.
7° Le véritable principe, c'est que tout produit, indigène ou étranger, doit l'impôt à l'État. Affranchir le produit étranger, c'est créer à son profit un injuste privilège.
8° L'égalité des produits devant l'impôt est admise par J.-B. Say. L'immunité des produits étrangers est une hérésie économique récente.
9° La distinction entre l'intérêt du consommateur et celui du producteur est chimérique. La production doit toujours précéder la consommation. On ne consomme que ce que l'on a produit, ou ce que d'autres ont produit pour vous. Le consommateur non producteur n'est donc qu'une infime exception.
10° Il est faux que les nations puissent ôtre considérées comme les diverses provinces d'un môme État, entre lesquelles la suppression des barrières douanières est, en général, avantageuse.
Les nations sont soumises à des charges inégales, qui modifient gravement les conditions de la production*.
Elle sont souveraines entre elles, exposées aux terribles chances de la guerre. Tout doit donc ôtre subordonné à la sauvegarde de leur existence et de leur indépendance. De là , nécessité de conserver certaines industries essen-
tielles à la défense, môme dans des conditions d'infériorité quant aux prix.
1 1° La conséquence inévitable et reconnue de l'application du libre-échange , c'est d'anéantir les cultures et les industries placées dans des conditions naturelles d'infériorité, et de maintenir seulement celles qui possèdent des avantages supérieurs.
De là, résultent trois questions non résolues par les libre-échangistes, savoir : 1° La destruction des industries de la première catégorie sera-t-elle compensée parle développement de celles de la seconde? — 2° Une nation qui se restreint aux industries où elle excelle obtiendra-t-elle un produit total aussi considérable que si elle cultivait aussi celles où elle n'occupe qu'un rang secondaire ? — 3° Quel sera le sort d'une nation qui n'excelle en rien , mais est la seconde ou la troisième en tout?
12° Sur les deux premières questions, le raisonnement et les faits donnent une réponse négative quand il s'agit de nations anciennement civilisées et confinées sur un étroit territoire complètement cultivé. L'application du libre-échange doit y amener la diminution du produit brut total et de la population.
La réponse n'est affirmative que dans deux cas : 1° Si la nation considérée possède des territoires vastes et fertiles, encore incomplètement habités; — 2° si elle est douée d'avantages naturels qui lui assurent une supériorité prononcée dans les grandes industries dont le débouché est illimité.
13° Sur la troisième question , qui est le cas de la France ; le résultat inévitable sera la destruction successive de toutes les industries, la suppression ou la réduction des cultures exigeant de fortes avances et beaucoup de maind'œuvre, notamment de celles des céréales; une énorme réduction du produit total annuel, la diminution progressive de la population.
14° C'est une chimère de compter sur le développement de l'agriculture pour compenser les pertes de l'industrie et ouvrir de nouveaux débouchés à la population. La concurrence de régions neuves et fertiles a pour effet inévitable de ramener l'agriculture d'un vieux pays aux cultures les moins coûteuses et de, réduire sa population agricole. Les exemples de l'Angleterre, de la Grèce et de l'Italie anciennes sont l'éclatante démonstration de cette loi.
15° Une nation prospère surtout par le développement de la production, de la consommation et de l'échange à l'intérieur. Le commerce extérieur n'a qu'une importance secondaire. C'est une vérité établie par les faits , par le raisonnement et reconnue par tous les grands économistes.
Le développement des importations et des exportations n'est nullement la mesure de la prospérité d'une nation. Il peut , au contraire, coïncider avec son appauvrissement réel et sa dépopulation.
C'est donc folie que de sacrifier la production et l'échange intérieurs à l'accroissement du commerce extérieur.
16° Un pays placé dans les conditions de la France ne peut conserver sa prospérité intérieure et son rang dans le monde que par le maintien de droits de douane compensateurs, c'est-à-dire au moins égaux aux charges dont les produits indigènes sont grevés par l'impôt, ce qui n'est que l'application d'une rigoureuse justice. Ces droits doivent, au besoin, devenir protecteurs pour les industries essentielles à la défense nationale.
17° L'axiome : « Les produits se payent avec des produits, » ne prouve rien. On se ruine quand on paye des produits destinés au fonds de consommation avec des produits faisant partie du fonds capital, ou quand les produits étrangers importés amènent la chute des industries indigènes.
LA QUESTION D'INTÉRÊT NATIONAL. Si
18° Les traités de commerce et l'abaissement des droits ne favorisent pas l'exportation des produits manufacturés français; cette exportation, qui se développait rapidement avant 1860, n'a fait que rétrograder depuis lors, et nous en avons expliqué les raisons. < .
Nous avons démontré les erreurs fondamentales de la théorie du libre-échange absolu , telle que la professent l'école de Manchester et les affiliés du Cobden-Club. Nous lui avons arraché ce masque de liberté, derrière lequel se cache, en réalité, le privilège au profit du producteur étranger. Nous avons prouvé qu'elle n'a nullement le caractère d'une vérité scientifique générale et absolue, comme le prétendent ses promoteurs ; qu'elle n'est avantageuse que pour certains états sociaux et certaines conditions économiques spéciales; que, dans les autres cas, notamment pour la France , elle est de tout point fausse et funeste; que son application aurait pour effet inévitable la diminution de la somme des produits bruts de notre sol et de notre industrie, et un nouveau dépérissement de notre population déjà si tristement stationnaire. Enfin , nous avons fait voir que cette doctrine n'est nullement conforme aux vraies traditions de la science éco nomique qui, par l'organe de J.-B. Say, admet formellement les droits compensateurs, même sur les denrées agricoles.
Nous avons donc la confiance que les assemblées républicaines sauront nous soustraire à la domination de cette doctrine exotique, qui n'a été intronisée parmi nous que par un coup de tête de l'arbitraire impérial, semblable à ceux qui nous ont valu l'expédition du Mexique et la fatale guerre de 1870. Entourés d'ennemis avoués ou secrets, abandonnés au jour du malheur par ceux pour qui nous # avions prodigué notre sang et nos millions, sachons reprendre notre indépendance commerciale, défendre nos cultures et nos industries par des tarifs équitable-
ment combinés, et rendre ainsi aux capitaux la confiance qu'ils n'avaient plus dans les emplois à l'intérieur. Ces sages mesures seront, n'en doutons pas, pour notre patrie si éprouvée, le point de départ d'une nouvelle ère de prospérité.