‹ Le libre-échange et la dépopulation de la FranceChapitre 13 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

rait môme des droits compensateurs sur les produits agricoles, puisqu'il désigne formellement le plus important d'entre eux, le blé. Ajoutons qu'aucun des grands économistes ultérieurs, ni Sismondi, ni Mac Culloch, ni Rossi, n'ont combattu sur ce point l'opinion de J.-B. Say.

SOMMAIRE

Identité du consommateur et du producteur. — Nécessités de l'indépendance et de la défense nationale. — Conséquence du libre échange, destruction de nombreuses industries. — De là trois questions nonrésolues par les libre-échangistes. — Examen de ces trois questions. — Application à la France. — Réponse aux objections.

Nous avons examiné la question au point dé vue du droit et de la justice. Étudions-la maintenant à celui de l'utile et des intérêts tant publics que particuliers.

Résumons les principaux arguments des libre-échangistes :

1° Avantage pour le consommateur. — Il s'approvisionne de chaque produit au meilleur marché. — Sa richesse réelle est par là augmentée. — Sans doute les producteurs indigènes, placés dans de moins bonnes conditions que les étrangers, en souffriront et seront peutêtre obligés de renoncer à leur industrie ; mais les créateurs d'un produit donné ne sont qu'une minorité, tandis que tout le monde est consommateur. L'intérêt des consommateurs représente donc l'intérêt général. Cet intérêt est conforme à la loi du progrès, tandis que celui des producteurs considérés isolément y est contraire. En effet, le producteur ne désire et ne recherche que la hausse des

prix pour grossir ses bénéfices. Le consommateur poursuit, au contraire, la baisse des prix, qui met les produits à la portée du grand nombre. — Donc, son intérêt est le véritable intérêt social et doit toujours l'emporter.

Tel est le principal argument développé parBastiat, ressassé à satiété par ses successeurs. C'est aussi celui qui a produit le plus d'impression sur l'esprit public, car chacun aperçoit d'emblée l'intérêt qu'il aurait à payer moins cher les objets consommables, mais ne saisit pas aussi aisément le lien souvent caché, quoique réel, qui rattache ses revenus et ses ressources au sort des producteurs.

Cet argument spécieux est pourtant d'une fausseté absolue et mérite de figurer au premier rang parmi ces Sophismes économiques que Bastiat poursuivait de ses railleries. Quand on considère une nation dans son ensemble, c'est une erreur radicale que d'isoler l'intérêt du consommateur de celui du producteur, car les membres de cette nation ne peuvent consommer que les objets qu'ils ont produits ou leur valeur, et la production doit toujours précéder la consommation. Écoutons sur ce point l'auteur de la théorie des débouchés :

« Si l'on pouvait avoir tous les produits pour rien, il « naîtrait des hommes pour les consommer; car les hom- « mes naissent partout où ils peuvent obtenir les choses « capables de les faire subsister. Les débouchés qui s'of- « friraient pour eux seraient immenses. Ils ne sont ré- « duits que par la nécessité où se trouvent les consom- « mateurs de payer ce qu'ils veulent acquérir. Ce n'est « jamais la volonté d'acquérir qui leur manque : c'est le « moyen. Or, ce moyen, en quoi consiste-t-il? C'est de « l'argent, s'empressera-t-on de répondre. J'en conviens, « mais je demande, à mon tour, par quels moyens cet « argent arrive dans les mains de ceux qui veulent acheo ter; ne faut-il pas qu'il soit acquis lui-même par la « vente d'un autre produit? L'homme qui veut acheter doit

« commencer par vendre, et il ne peut vendre que ce qu'il a « produit, ou ce qu'on a produit pour lui. Si le propriétaire « foncier ne vend pas par ses propres mains la portion de « récolte qui lui revient à titre de propriétaire, son fer- « mier la vend pour lui. Si le capitaliste qui a fait ses « avances à une manufacture pour en toucher les inté- « rôts, ne vend pas lui-même une partie des produits de

« la fabrique, le manufacturier les vend pour lui Un

« bénéficier, un pensionnaire de l'État eux-mêmes, qui « ne produisent rien, n'achètent une chose que parce que « des choses ont été produites dont ils ont profité. » (J.-B. Say, Cours d'Économie politique, 3° part., chap. h.)

Ainsi, retenons cet axiome : « L'homme qui veut acheter, c'est-à-dire le consommateur, doit commencer par vendre, et il ne peut vendre que ce qu'il a produit, ou ce qu'on a produit pour lui. » Par conséquent, l'intérêt du consommateur considéré en général ne peut être opposé à celui du producteur. Si , pour favoriser une catégorie particulière de consommateurs, vous ruinez une classe de producteurs, il n'y aura aucun avantage pour l'ensemble de la nation, et le préjudice causé d'un côté l'emportera le plus souvent sur le bénéfice obtenu de l'autre.

Dans l'immense majorité des cas, le consommateur est en même temps producteur ou intéressé, soit directement, soit indirectement, à la production. Les seuls consommateurs complètement désintéressés dans la production nationale, seraient ceux qui vivraient exclusivement du revenu de fonds placés au dehors, ou de pensions qui leur seraient servies par des États étrangers. Mais une telle classe d'hommes, si tant est qu'elle existe, formerait une infime minorité au sein d'une grande nation. Elle ne contribuerait en rien à la richesse, à la prospérité et à la puissance de celle-ci. C'est donc une aberration complète que de présenter comme expression de l'intérêt général

celui des consommateurs non producteurs, qui ne peuvent jamais être qu'une imperceptible exception.

2° Conformité de l'intérêt du commerce avec l intérêt général. — Le mômeBastiat invoquait comme preuve de la conformité du libre-échange avec l'intérêt général l'opinion des commerçants le plus souvent favorables à cette doctrine. « Tandis que le producteur, disait-il, ne désire que la rareté des produits et l'élévation des prix, le commerçant cherche à s'approvisionner au meilleur marché et poursuit surtout la multiplication des échanges. 11 est ainsi en accord avec l'avantage du plus grand nombre et avec la loi du progrès. Donc l'opinion des commerçants, partisans du libre-échange, doit l'emporter sur celle des fabricants qui y sont contraires. »

Le désir de faire un compliment aux exportateurs de vins de la Gironde et aux commissionnaires en marchandises de quelques ports de mer entraînait ici Bastiat dans une grande illusion. Qui ne sait que le commerçant, en général, s'il est désireux d'acheter bon marché, l'est encore plus de revendre cher? Qu'il ne suit que la loi de son propre avantage et que, lorsqu'il le peut, il exploite également le producteur et le consommateur? C'est donc l'idée la plus fausse que de présenter la classe des commerçants comme l'organe par excellence de l'intérêt général.

Arrivons enfin au seul argument des libre-échangistes qui ait quelque valeur et qui mérite une discussion approfondie. On peut le résumer ainsi :

Tous les climats, tous les territoires, tous les peuples, ne sont pas aptes aux mêmes genres de production. Lorsque l'échange est complètement libre, chaque région est amenée à se consacrer exclusivement aux genres de pro-

duction pour lesquels elle a une supériorité naturelle, tant au point de vue de la qualité que de rabaissement des prix, et à se pourvoir des autres produits en échangeant ceux où elle excelle contre ceux des contrées plus favorisées sous d'autres rapports. Par cette spécialisation, chaque pays obtient de son travail le plus grand effet utile et se procure, avec la moindre somme d'efforts, la plus grande somme possible de bien-être. Prétendre, par des moyens artificiels, par des combinaisons de droits fiscaux, établir ou maintenir dans un pays donné des cultures ou des industries auxquelles il est impropre ou moins apte que d'autres, c'est le contraindre à créer, avec plus de peine et de dépense, des objets qu'il aurait pu se procurer à de meilleures conditions, par l'échange; c'est aller contrôla nature des choses; c'est créer systématiquement la disette et la cherté, au lieu de l'abondance et du bon marché.

« Une preuve irrécusable des avantages de la liberté commerciale, ajoutent ses partisans, c'est que la suppression des douanes intérieures entre les provinces d'une môme nation a toujours été le signal d'un grand développement de richesse et de prospérité, et n'a ruiné aucun des districts entre lesquels les barrières ont été abaissées. Ce qui est vrai pour les provinces d'un même État, l'est à fortiori pour les diverses nations qui ne sont que les provinces de l'humanité. Celles-ci auraient donc tout intérêt à supprimer les barrières élevées entre elles et à échanger leurs produits avec la plus entière liberté. »

Tel est le principal argument en faveur du libre-échange, et on nous rendra cette justice que nous n'avons pas cherché à l'affaiblir en l'exposant. Cependant cet argument est plus spécieux que solide et se heurte à de redoutables objections.

La plus grave a été soulevée, il y aura bientôt quarante ans, par le célèbre économiste allemand List, le principal promoteur du réseau des chemins de fers allemands

et du Zollverein, ces deux bases de la formidable puissance déployée depuis par l'Allemagne du Nord, sous l'hégémonie prussienne. List reprochait à l'Economie politique classique d'être une doctrine cosmopolite, de ne considérer que l'individu et l'humanité, et de ne pas tenir un compte suffisant de la division du genre humain en nations distinctes, souveraines les unes à l'égard des autres et ne reconnaissant entre elles d'autre loi que celle de la force, que le terrible droit de la guerre. « Par la « guerre, disait-il, une nation peut être privée de son in- <( dépendance, de ses biens, de sa liberté, de sa constitu- « tion et de ses lois, de son originalité propre et, en gé- « néral, du degré de culture et de bien-être qu'elle a déjà « atteint. Elle peut être asservie. Par les mesures égoïstes « de l'étranger, elle peut être troublée ou retardée dans « son développement économique. » De là, List concluait que la législation douanière devait être avant tout combinée en vue de l'indépendance et de la sécurité nationale , et tendre à l'accroissement de la production intérieure et de la population. C'est sur ces bases que fut établi le Zollverein, supprimant les douanes intérieures de l'Allemagne du Nord, mais fortement protecteur à l'égard de l'étranger.

Certes, des événements récents et terribles n'ont que trop prouvé toute la justesse des vues de l'économiste allemand, et combien sont chimériques les doctrines qui prennent pour point de départ et pour postulat la paix perpétuelle, la justice et la bienveillance des nations entre elles, et l'intérêt réciproque qu'elles ont à leur prospérité respective. Nous devons trop bien le savoir : l'intérêt que les compatriotes de List portent à notre prospérité est semblable à celui que prend un boucher à l'engraissement du bœuf qu'il se propose d'égorger. Le tout-puissant chancelier du nouvel empire germanique, l'homme de fer et de sang, n'a-t-il pas récemment déclaré, du haut

de la tribune, que le traité de commerce de 1862 était l'appât dont il s'était servi pour amener Napoléon III à se prêter aux visées de la politique prussienne? Après de tels exemples, qui pourrait sans rire, ou plutôt sans pleurer, entendre les virtuoses du libre-échange chanter la solidarité des nations, la fraternité des peuples et les bienfaits du cosmopolitisme?

Oublie-t-on, d'ailleurs, que la science matérialiste de nos jours, répudiant les doctrines de la charité chrétienne, de la philanthropie philosophique, a étendu aux relations humaines la loi de la nature animale, celle de la lutte impitoyable pour l'existence? Qu'une théorie, embrassée par le monde germanique tout entier, proclame l'inégalité fondamentale des races humaines , le droit absolu de la plus forte à l'égard des faibles, décerne aux peuples tudesques la palme de la primauté, et célèbre la dureté du caractère national qui les porte à exterminer sans pitié les populations inférieures?

En présence de tels faits, de telles doctrines, de sentiments aussi atroces, l'intérêt national doit plus que jamais être pour notre malheureuse patrie la règle unique de notre politique industrielle et commerciale.

Or, à ce point de vue, il y a certaines industries qui doivent être conservées à tout prix, fussent-elles placées, à l'égard de celles de l'étranger, dans de notables conditions d'infériorité, parce qu'elles fournissent les éléments indispensables à la défense du pays. Telles sont la fabrication du fer et de l'acier, sans laquelle il ne peut y avoir ni grandes armées ni flottes puissantes; l'extraction de la houille, force motrice de nos vaisseaux et de nos chemins de fer; la marine commerciale, base nécessaire de la marine de guerre; les industries textiles des lainages, du lin et du coton, indispensables à l'habillement de nombreux soldats. Quand il serait démontré que, sous l'empire du libre-échange, nous obtiendrions à meilleur marché nos

canons de M. Krupp, nos obus de MM. Paîliser, nos draps de troupe des fabriques de Barmen et d'Elberfeld, les chemises et les chaussettes de nos soldats des fabriques de Manchester ou de Chemnitz; que nos transports maritimes seront faits à meilleur compte par les marines anglaise et allemande; à toutes ces démonstrations, il n'y a qu'une réponse : Salus populi suprema lex esto.

D'ailleurs, même abstraction faite du point de vue politique qui doit tout dominer, il n'est pas vrai que, sous le rapport purement économique, des nations indépendantes puissent être assimilées, quant aux effets de la liberté commerciale entre elles, aux diverses provinces d'un même État. Dans celles-ci, la constitution sociale, les impôts, les charges militaires, sont partout semblables et placent toutes les industries des diverses parties du territoire dans des conditions d'égalité. 11 n'en est pas ainsi entre nations différentes , en sorte que des industries qui auraient prospéré sous la seule influence des conditions naturelles chez une nation donnée, y succomberont sous le poids des charges fiscales et autres , si elles sont mises sans compensation en concurrence avec celles d'autres peuples exonérés de ces charges. De plus, les déplacements d'industries, de population, ne peuvent pas s'accomplir de nation à nation comme dans le sein d'un même État.

Mais voici une considération plus décisive encore. Lorsque les provinces d'un même empire , les membres d'une même confédération suppriment les barrières douanières qui les divisaient, l'accroissement de richesse qui en peut résulter pour l'ensemble de l'État ne se répartit pas également entre toutes ses parties. Il en est quelques-unes qui se développent et s'enrichissent par suite de la réunion de conditions exceptionnellement avantageuses; d'autres demeurent stationnaires ; mais il en est aussi qui, moins favorisées de la nature, voient leurs industries

s'éteindre, leur richesse diminuer, leur population s'amoindrir ou émigrer vers des régions plus heureuses. Comme tous ces phénomènes s'accomplissent dans l'intérieur du môme corps politique , les diminutions d'un côté sont compensées par les accroissements de l'autre , et la balance de ces mouvements contraires produit , en général, une certaine augmentation de prospérité pour l'ensemble de l'État.

Or, une nation peut se trouver à l'égard de quelques autres dans cette situation des provinces peu favorisées d'un Etat qui, parvenues à une certaine prospérité à l'abri des douanes intérieures, dépérissent lorsque cette protection est supprimée. L'amoindrissement de ces nations pourra être compensé et au delà, au point de vue de l'ensemble du globe, par l'accroissement de prospérité d'autres peuples; mais il n'en résultera, pour ces nations déshéritées, aucune compensation favorable, comme dans le cas des diverses provinces d'un même Etat. Au contraire, leur faiblesse relative ne fera que s'accentuer en présence de la puissance croissante des autres peuples, et les exposera désarmées aux entreprises de la violence et de la rapacité. Certes, pour de telles nations, ce serait un acte de démence que de compromettre le développement agricole et industriel , la prospérité intérieure qu'elles ont atteinte, pour l'honneur d'un principe dont les bénéfices profiteront uniquement à leurs rivales, qui peuvent, d'un jour à l'autre, devenir leurs ennemies.

Qu'il y ait des États auxquels la suppression absolue de la protection douanière puisse causer un grave préjudice, c'est ce qu'il est facile d'établir à priori et de démontrer par des exemples.

Et d'abord le principe du libre-échange a cette conséquence, avouée par ses promoteurs, que toutes les industries qui ne se trouvent pas dans des conditions de supériorité à l'égard de leurs rivales étrangères, ce que les

libre-échangistes appellent les industries de serre chaude, devront périr. On ne leur ménage pas le charitable avis de se liquider, c'est-à-dire de consommer la destruction des capitaux qui y étaient engagés et de jeter sur le pavé les ouvriers qu'elles employaient. Or cet anéantissement certain de plusieurs industries soulève trois questions capitales que les libre-échangistes n'ont jamais résolues autrement que par des affirmations sans preuves, savoir :

1° La destruction de capitaux et d'éléments de travail, résultant de l'extinction des industries supprimées par le libre- échange, sera-t-elle compensée par des accroissements de capitaux et de forces productives sur d'autres points?

2° Une nation qui se restreint aux cultures et aux industries où elle excelle et peut défier toute concurrence , obtiendra-t-elle de son sol et de son travail une somme de produits aussi considérable, et pourra-t-elle entretenir une population aussi nombreuse que si elle cultivait à la fois les branches de production où elle est absolument supérieure, et celles dans lesquelles elle est quelque peu inférieure à ses concurrents?

3° Quel serait, sous le régime du libre-échange absolu, le sort d'une nation qui n'aurait la primauté dans aucun genre de production, mais serait la seconde ou la troisième à l'égard de ses concurrentes?

A ces questions, nous répondrons :

S'il s'agit d'une nation de très ancienne civilisation , où la totalité du sol est de longue date mise en culture et amenée à son maximum de production, où les industries naturellement favorisées ont déjà pris tout le développement possible ;

Sur la première question : Non , la perte des industries supprimées par le libre-échange ne sera pas compensée , parce que l'agriculture et les autres industries déjà parvenues à leur maximum ne verront augmenter subitement ni leurs moyens de production, ni les éléments de travail qu'elles offrent à la population. Il y aura donc destruction de capitaux, chômage et misère pour de nombreux ouvriers, sans compensation d'ailleurs. Mais, dirat-on, le reste de la nation obtiendra à meilleur marché de l'étranger les produits des industries supprimées. — Cet avantage, peut-être éphémère, doit-il entrer en balance avec la destruction de capitaux importants, la ruine de nombreuses familles et la perturbation générale que ces désastres jetteront dans l'ensemble de la société?

Les industries qui succomberont, disent les libre-échangistes, sont des industries factices, malingres, sans raison d'être. — Cette affirmation, en ce qui concerne la France qui doit surtout nous intéresser, est absolument inexacte. Les industries menacées par le libre-échange , celles des textiles, la métallurgie, la construction des machines, la quincaillerie, la coutellerie, les produits chimiques, etc., sont pleines de vigueur, en progrès continu, répondent à des besoins immenses, et trouvent sur notre sol des éléments naturels suffisants et des conditions d'existence moyennement avantageuses. Ce ne sont donc pas des industries factices ot élevées en serre chaude , comme on le prétend. Elles n'ont d'autre malheur que de se trouver en concurrence avec des pays doués d'avantages naturels encore supérieurs, pourvus de capitaux plus abondants et plus concentrés, moins accablés de charges fiscales et militaires. Il en résulte dans les prix de revient des différences qui, sans être très considérables, sont néanmoins assez prononcées pour amener l'écrasement complet de nos industries, d'autant plus que nos rivaux, forts de leurs immenses capitaux et de leurs bénéfices accumulés, n'hé-

sitent pas à vendre au-dessous du prix de revient pour tuer leurs concurrents , sauf à s'indemniser après la victoire, par le relèvement des prix.

Quant au sort des ouvriers privés de travail par la chute des industries qui leur donnaient des moyens d'existence, les libre-échangistes n'ont trouvé qu'une réponse : « Ils feront autre chose. » — Mais il suffit de leur demander : « Laquelle? » — pour les réduire au silence. Qui ne voit, en effet, que des ouvriers élevés dans la pratique d'un métier ne peuvent en apprendre un nouveau en quelques jours; que les autres industries auxquelles ils voudraient s'appliquer ont déjà leur personnel au complet; enfin, que l'agriculture, n'ayant plus de terres vacantes , ne peut offrir de débouchés à de nouveaux colons? On sait, d'ailleurs, que des ouvriers de manufactures ne peuvent presque jamais se plier aux travaux des champs, et que l'agriculture intensive tend de jour en jour à occuper un moindre nombre de bras. Quelle perspective restera donc aux populations privées de travail par la ruine de leurs industries? — La misère et la mort.

Dans d'autres temps et à propos d'une autre question, un économiste distingué, qui est aussi un spirituel romancier, a fait une critique ingénieuse et péremptoire de cette fameuse réponse : Ils feront autre chose, qui est le dernier mot du libre-échange. Dans son Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques , M. Louis Reybaud introduit un économiste argumentant contre un socialiste égalitaire, qui réclame la suppression des riches et la réduction de tous à la pitance commune. « Mais, sous ce régime, dit l'économiste au socialiste, que deviendront tous ces ouvriers d'art, qui travaillent pour la richesse, ces orfèvres qui cisèlent l'or et sertissent les pierreries, ces carrossiers , qui construisent d'élégantes voitures , ces tisseurs de soie qui créent de magnifiques étoffes? » Le socialiste n'est pas embarrassé pour si peu, et à chaque

profession se rattachant aux arts et aux industries de luxe qui lui est citée, il répond imperturbablement : «Ils feront autre chose. » Pourquoi cette réponse que M. Reyfoaud présentait comme le comble du ridicule et de l'absurde dans la bouche du communiste, aurait-elle plus de valeur dans celle des partisans du libre-échange?

sur la seconde ouestion : « Quel est le régime le plus favorable à l'accroissement du produit brut total et au développement de la population? » il ne saurait y avoir de doute que dans deux cas exceptionnels , savoir : celui où la nation que Ton considère possède des territoires vastes et fertiles non encore cultivés, et celui où elle a été douée par la nature d'avantages qui lui confèrent une supériorité marquée pour certaines grandes industries susceptibles d'un développement indéfini et assurées de vastes débouchés à l'extérieur. Le premier cas est celui de l'Amérique du Nord, du Canada, de la Russie, du Brésil , de la Plata et de quelques [autres États du nouveau monde, dont les territoires offrent encore un vaste champ au défrichement et à la colonisation. Le second est celui de l'Angleterre. Pour les premiers, on peut soutenir qu'ils auraient plus d'avantages à consacrer exclusivement leurs efforts et leurs capitaux à l'agriculture, à la colonisation intérieure, qui ouvrent une carrière fructueuse à des populations encore insuffisantes. Cependant nous voyons que déjà les deux plus puissants de ces États , l'Amérique du Nord et la Russie , bien que leur sol soit encore loin d'une mise en exploitation complète, ont pensé qu'il y avait avantage pour eux à se créer une industrie manufacturière , et n'ont pas hésité à en favoriser le développement par des tarifs résolument protecteurs, et même par des primer accordées aux fondations nouvelles (1). C'est que ces États ont compris que , môme pour hâter le

(1) En Russie, pour la fabrication du 1er et de l'acier.

développement agricole, le plus sûr moyen, c'est la multiplication des consommateurs sur place, la création de grandes agglomérations industrielles et commerciales, vérité que les économistes ont parfaitement exposée, mais qu'ils méconnaissent lorsqu'elle se trouve en opposition avec leur idée fixe du libre-échange. « Partout où les po- « pulations urbaines ont été appelées par des causes par- « ticulières à croître et à s'enrichir , dit M. H. Passy , les « campagnes ont suivi le mouvement. 11 a suffi qu'elles « pussent vendre plus cher des produits dont la demande « ne cessait d'augmenter, pour qu'elles portassent dans « leurs travaux une habileté dont elles semblaient incapa- « bles. Il n'est pas de fait dont il soit plus aisé de donner « la preuve. » (Article agriculture du Dictionnaire d'Économie politique, p. 45, col. t. — Voir la suite.)

De plus ces Etats, si protectionnistes en fait , et qui devraient être, au contraire, d'après la théorie économique, les coryphées du libre-échange, ces États ont jugé qu'il serait plus avantageux pour eux, au lieu d'employer leurs excédants de produits agricoles à nourrir à l'étranger do nombreuses populations industrielles, de les consacrer à entretenir ces populations sur leur propre territoire , sauf à payer un peu plus cher les produits de l'industrie indigène que ceux du dehors. Voilà des points sur lesquels s'accordent une puissante république , fanatique de la liberté en toute autre matière , et un empire absolu , très éclairé sur ses intérêts. Cette concordance de vues des deux grands États, qui devraient être les plus favorables au libre-échange, est un redoutable argument contre l'application générale de cette théorie.

La seule Angleterre l'a jusqu'ici réalisée à peu près complètement dans la pratique. C'est que, seule, elle se trouve dans les conditions de supériorité industrielle et commerciale que nous avons signalées comme permettant au libre-échange de favoriser l'accroissement de la produc-

tion totale et de la population. L'abondance de ses mines de houille et de fer, leur juxtaposition, l'exiguïté de son territoire et la proximité de la mer, qui rendent les transports intérieurs faciles et peu coûteux, son climat favorable à un travail constant et soutenu, sa situation insulaire qui l'a mise depuis des siècles à l'abri des invasions et des ravages de la guerre, et qui affranchit ses classes laborieuses de toute charge militaire ; l'étendue relative de ses côtes , le nombre et l'excellence de ses ports ; une constitution sociale qui concentre les capitaux et les bénéfices dans un petit nombre de mains ; un empire colonial de 250 millions d'hommes, offrant un champ d'approvisionnement immense en matières premières et de vastes débouchés aux produits : tout cela constitue une réunion d'avantages exceptionnels qui assurent à l'Angleterre une supériorité inéluctable dans toutes les grandes industries reposant sur l'emploi de la chaleur, de la force motrice et des métaux, dans ces industries qui fournissent à des millions d'hommes le vêtement, les outils et machines, les armes, les substances chimiques et la plupart des ustensiles nécessaires à la vie. Ces industries, susceptibles d'un développement presque illimité, offraient un débouché largement suffisant aux accroissements de la population. L'Angleterre a donc pu ouvrir ses ports aux produits des autres nations, sacrifier même par l'adoption du libre-échange quelques industries très secondaires, assurée qu'elle était de trouver ailleurs d'amples compensations. Comme son territoire, complètement mis en valeur par l'agriculture la plus perfectionnée, ne pouvait suffire à la nourriture d'une population toujours croissante ; comme il importait de maintenir, par le bas prix des subsistances, un taux modéré de main-d'œuvre, condition de la supériorité industrielle; qu'enfin, il fallait bien offrir un moyen d'échange aux peuples que l'on voulait approvisionner d'objets manufacturés, l'Angleterre a dû recevoir en fran-

chise les produits agricoles, qu'elle avait longtemps écartés, au profit de son aristocratie et de son agriculture, par des droits prohibitifs. Elle a dit aux autres nations : « Je serai la manufacture et le magasin du monde , et vous serez le grenier de l'Angleterre. » C'est là sans doute un langage très habile au point de vue anglais, car la manufacture et le magasin peuvent se développer indéfiniment, tandis qu'il n'en est pas de môme des greniers de ceux qui ne possèdent que des champs d'une étendue limitée. Mais, pour tenir un tel langage , il faut être assuré de la suprématie industrielle et maritime.

Si nous reportons nos regards sur la France, nous y constatons des conditions de travail bien différentes, et nous reconnaissons avec la dernière évidence que, en sacrifiant au principe du libre-échange toutes les industries qui ne possèdent pas les éléments naturels d'une supériorité prononcée , notre pays ne pourrait trouver une compensation dans d'autres branches de production, et verrait se réduire rapidement la somme de ses produits annuels et le chiffre de sa population. Bastiat lui-môme a reconnu que, dans toutes les industries qui reposent sur l'emploi du feu et du fer, la France ne pouvait , sous le régime du libre-échange , lutter contre l'Angleterre. Il n'est pas un ingénieur qui ne sache combien les lambeaux de terrain houiller disséminés sur notre territoire sont inférieurs aux magnifiques bassins de l'Angleterre et de l'Écosse en étendue, en richesse, en facilité d'exploitation et de transport; quels obstacles crée à l'abaissement du prix de revient des fers et aciers l'éloignement des gisements de minerai et de ceux de combustibles minéraux, si heureusement réunis chez nos voisins. Cette infériorité de richesse de notre sous-sol réagit fatalement sur toutes les industries qui exigent des forces motrices constantes et des machines compliquées, dont le fer est le principal élément. Or, ces industries, ce sont les filatures et tissages

de coton, de laine, de lin, de chanvre et de jute; les fabriques de machines , outils et quincaillerie : celles de produits chimiques , la céramique, la verrerie et la cristallerie, c'est-à-dire toute la grande industrie manufacturière, dont les capitaux engagés se chiffrent par centaines de millions et les ouvriers par centaines de milliers. Les deux industries fondamentales, l'extraction de la houille et des minerais et la métallurgie, seront les premières frappées, et leur chute anéantira des capitaux immenses, en laissant sans travail 200,000 ouvriers.

Qu'on ne s'y trompe pas , en effet: le jour où notre marché sera librement ouvert aux fers communs anglais, belges ot allemands, qui sont tombés aujourd'hui à 100 fr. la tonne, aux rails Bessemer du Cleveland , qui sont livrés à 106 francs, pas une usine française ne pourra demeurer en activité, pas même leCreusot, sauf pour l'exécution de quelques commandes des gouvernements. Celte chute de la métallurgie entraînera la ruine définitive de nombreuses exploitations houillères, atteintes , d'ailleurs , par la suppression du faible droit qui les protège encore. L'écroulement des industries textiles complétera le désastre.

Or, d'après la dernière statistique officielle remontant aux années 1861-1865, et, par conséquent, inférieure aux existences actuelles, l'exploitation des mines représentait un capital engagé de 415 millions et employait 98,251 hommes, et près de 1 1 ,000 femmes et enfants ; la métallurgie, avec un capital immobilisé de 221,317,100 francs, employait 97,325 hommes et 8,000 femmes et enfants; les industries textiles, avec un capital de 518,918,680 francs, occupaient 308,181 hommes, 306,898 femmes, 69,918 enfants. Voilà donc perdues en totalité ou pour la majeure partie des industries qui représentent en capitaux immobilisés 1,200 millions, en fonds de roulement une somme au moins égale, dont la production annuelle dépasse 3 milliards, et qui donnent des salaires à 900,000 ouvriers re-

présentant une population totale d'au moins 2 millions d'âmes.

Par quoi ces grandes industries seront-elles remplacées? Sera-ce par le développement du tissage de la soie? Mais la matière première, atteinte par un mal jusqu'ici sans remède, fait défaut , et cette industrie est en décadence, comme l'atteste la baisse constante de ses exportations, tombées de 484 millions en 1870 à 275 millions en 1877. Sera-ce par les ouvrages en peau ou cuir, par la tabletterie et bimbeloterie, qui figurent ensemble dans nos exportations pour près de 300 millions; mais les besoins de ces objets, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, sont amplement satisfaits, car l'exportation, pour la seconde catégorie du moins, est en voie de décroissance. En parcourant ainsi toutes nos industries , on voit qu'il n'en est aucune qui soit susceptible de grands développements et qui puisse remplacer celles qu'anéantirait la concurrence étrangère, à moins que l'on ne compte pour cela sur la fabrication des bijoux en faux.

Reste l'agriculture qui, au dire de Bastiat, pourrait compenser pour nous par une meilleure exploitation de la terre et des eaux la perte des industries qui ont pour agents le fer et le feu. Mais nous prions MM. les libreéchangistes de nous indiquer où sont les vastes et fertiles territoires que nous pourrons mettre en culture , les eaux abondantes qu'il s'agit d'aménager pour créer chez nous une nouvelle Egypte par de fécondes inondations. Faut-il rappeler que , lorsqu'on a voulu faire un emprunt à la Loire, ce fleuve de sable, pour l'alimentation de Paris, on a reconnu qu'il ne resterait plus d'eau à l'étiagc pour les villes riveraines au-dessous de la dérivation ; que, lors des

études récentes d'un canal d'irrigation dérivé du Rhône , la Chambre de commerce de Lyon a démontré que le volume d'eau du fleuve après cet emprunt ne serait plus suffisant pour la navigation et a protesté contre ce projet? Ne nous faisons pas illusion , le territoire de notre vieille Gaule , fatigué par trente siècles de culture , donne à peu près tout ce qu'il peut donner et n'offre aucun champ nouveau à l'activité productive. Les améliorations agricoles y sont difficiles, longues, coûteuses, incertaines dans leurs résultats. Deux branches de culture très importantes , la vigne et l'élève du ver à soie, sont compromises par des fléaux que la science a été jusqu'ici impuissante à conjurer. Les autres ne sont guère moins menacées que l'industrie par l'application des doctrines libre-échangistes. La culture du blé n'est plus rémunératrice , en présence du bas prix auquel sont livrées les céréales et les farines de l'Amérique du Nord, de la Russie et de l'Australie, bas prix qui n'a pas dit son dernier mot. Il suffira de quelques nouveaux progrès dans les transports maritimes pour amener à vil prix sur notre marché le bétail des prairies de l'Amérique du Nord et des Pampas du Sud. Alors notre agriculture, attaquée dans toutes ses branches de production, subira une crise effroyable et devra battre en retraite devant l'écrasante supériorité déterres vierges et exemptes des lourdes charges de la rente foncière et de l'impôt.

L'économiste Ricardo a parfaitement montré , dans sa célèbre théorie de la rente du sol, comment s'accomplit le progrès agricole, comment se forme le produit net qui permet de payer la rente aux propriétaires et l'impôt foncier à l'État. Sa théorie nous permet de reconnaître aussi, par une induction à contrario y comment ce progrès s'arrête et rétrogade, comment s'évanouit le produit net qui alimente la rente et l'impôt. « Chez une jeune société, dit Ricardo, où le sol présente une étendue surabondante, la culture attaque d'abord les meilleures terres, celles qui

sont naturellement les plus fertiles et le mieux situées. Tant que ces premiers cultivateurs forment seuls la population et ne demandent au sol que ce qui est nécessaire a leur consommation, il n'y a pas de rente. Mais bientôt les hommes se multiplient; il se forme d'autres professions que l'agriculture; les besoins de produits alimentaires augmentent, leur prix s'élève. Force est alors d'attaquer des terres moins fertiles, dont les produits exigent plus de peines et de dépenses. A ce moment, les terres les plus fertiles cultivées d'abord se trouvent rendre un excédant sur les frais de culture et l'entretien des cultivateurs. De là naît la rente, que le propriétaire de ces terres fertiles perçoit directement sous la forme de bénéfice, ou qu'il se fait payer par les cultivateurs auxquels il en cède l'exploitation. La population et le prix des denrées augmentant encore, la culture aborde des terres de troisième ordre, encore moins fertiles, et qui ne rendent guère qu'un produit équivalent aux frais ; et ainsi de suite. » Il résulte de là que, dans les pays d'ancienne civilisation et de dense population, les seules terres non cultivées sont celles qui, par leur mauvaise qualité, ne rendraient pas les frais de culture; que la limite à laquelle la culture cesse d'être possible est déterminée par l'élévation du prix des subsistances; que la rente foncière ne résulte que de cette élévation et doit diminuer ou môme disparaître si les prix subissent un abaissement considérable. Si donc, par suite du développement des cultures sur des territoires neufs et fertiles et de la réduction des frais de transport, l'agriculture d'un vieux pays se trouve mise en concurrence, sans aucune protection, avec les produits alimentaires de ces nouveaux territoires livrés à vil prix, on verra se produire des phénomènes inverses de ceux qu'a décrits Ricardo. Les terres les moins fertiles, qui ne rendaient qu'un produit égal aux frais, constitueront l'agriculteur en perte et seront abandonnées. Celles d'une fertilité

moyenne , qui donnaient une faible rente, n'en pourront plus payer. Enfin les plus fécondes ne pourront plus supporter qu'une rente fortement réduite. La classe des propriétaires fonciers qui vit de la rente du sol sera ruinée: quant aux petits propriétaires cultivant pour eux-mêmes, ils auront la ressource de consommer leurs propres produits, sans s'inquiéter du prix de revient. Mais, comme ils retireront un prix notablement moindre de la portion de leurs produits qu'ils sont obligés de vendre pour subvenir à leurs autres besoins, ils seront obligés de réduire leur consommation en vêtements, meubles, outils et autres objets manufacturés. Cette détresse générale des classes agricoles restreindra encore le débouché des produits de l'industrie indigène, écrasée, d'ailleurs, par la concurrence étrangère. « Mais le consommateur, dira-t-on, aura à meilleur marché les vivres et les marchandises importées de l'étranger. » Eh ! qu'importe, si, comme producteur, il a perdu ses revenus, ses salaires et, par conséquent, les moyens d'acheter?

On voit par là que l'application simultanée du libreéchange à l'agriculture et à l'industrie, dans un pays dès longtemps civilisé et défriché , aura pour effet inévitable d'arrêter le progrès agricole, qui n'a d'autre stimulant que le maintien ou la hausse des prix, et de restreindre plutôt que d'augmenter le débouché que les travaux des champs offraient à la population. Par conséquent, c'est une chimère que de compter sur l'agriculture pour occuper les bras que les industries ruinées par la concurrence étrangère rendront inactifs.

Que l'application du libre-échange à l'agriculture ait pour effet de diminuer le nombre et le bien-être des populations rurales, c'est ce que l'exemple de l'Angleterre et des faits historiques plus anciens démontrent avec évidence. Pendant tout le moyen âge et jusqu'à la fin du xvin 0 siècle, l'Angleterre posséda une population agricole nombreuse, robuste et bien nourrie. L'ancienne

féodalité guerrière avait respecté ces petits tenanciers qui possédaient des terres en propre, ou occupaient à titre de bail ses vastes domaines divisés en lots peu étendus. C'était parmi ces vigoureux yeomen que se recrutaient les vaillants archers et les hobelers ou cavaliers légers , qui vainquirent notre chevalerie dans les journées de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt. Pendant la Révolution française, la haine de la démocratie et de la petite propriété, le désir d'accroître le revenu net de ses domaines, la croyance aux avantages exclusifs de la grande culture poussèrent l'aristocratie anglaise devenue, de guerrière qu'elle avait été, spéculatrice et mercantile, à détruire cette classe de petits propriétaires et de petits fermiers, par les bilhd'inclosure (ordres d'enclore), les partages des communaux et le groupement des terres en vastes exploitations. Pour réduire les frais et grossir le revenu net, on s'attacha partout à substituer les animaux et les machines à la main de l'homme. La classe des petits propriétaires et des petits fermiers disparut, et il n'y eut plus que des journaliers agricoles disputant un maigre salaire à la concurrence des animaux et des machines. L'abolition des lois céréales a encore activé ce mouvement de réduction et de dépression des populations rurales. Les recensements quinquennaux ont établi ce fait extraordinaire que, tandis que la population totale de l'Angleterre augmente avec une étonnante rapidité, par suite du développement de l'industrie , du commerce et de la marine , les classes rurales diminuent non-seulement en nombre relatif, mais en nombre absolu. En 1851 , elles ne représentaient que 1,576,080 adultes dans l'Angleterre et le pays de Galles, sur une population totale de 18,051,170 âmes. En 1870, ce nombre n'est plus que de 1,559,037 adultes sur une population totale de 22,712,266 âmes. Quant à la condition de cette population, elle n'a fait qu'empirer, et elle est tombée, par la dépression des salaires, au dernier degré

d'abaissement, d'ignorance et de misère. C'est là un fait constaté par de nombreuses enquêtes , par les récits de la presse anglaise , et meme'par une série navrante de dessins du Punch représentant l'affreux dénuement du journalier agricole anglais, et enviant pour lui le confort des boxes à pourceaux.

Dans cette lutte à outrance contre des pays plus favorisés de la nature, la terre elle-même s'épuise et succombe, malgré l'emploi des engrais artificiels, guanos, phosphates de chaux, nitrates et sels ammoniacaux. « Tout a une « limite ici-bas, môme les progrès de l'agriculture an- « glaise, dit M. Maurice Block, statisticien éminent et « économiste orthodoxe (1)... Le rendement de 28 bois- « seaux par acre ou de 25 hectolitres par hectare semble « le maximum possible. Ce qui nous le fait croire, c'est « que le rendement est depuis trente ans en voie de dé- « croissance... Prenant le rendement de 28 boisseaux « comme type, M. Caird a trouvé que cette moyenne a été « dépassée de 4 p. 100 dans la période de 1849 à 1858, « de 3 p. 100 seulement dans la période de 1859 à 1868, « et qu'elle n'a pas été atteinte dans la période de 1869 « à 1878. Le déficit a été de 8 p. 100. C'est donc une « diminution totale de 12 p. 100. Du reste, le fermier ance glais désespère de faire mieux. Beaucoup se décident à « transformer leurs terres arables en prairies. Environ « 400,000 acres ont déjà été retirés à la culture, et la « tendance s'accentue. En Irlande, ce mouvement a déjà « coûté deux millions d'habitants au pays. Dans l'Angleterre « proprement dite, les effets commencent à se faire sentir « dans certains comtés. »

Voilà donc les résultats du libre -échange agricole en Angleterre et en Irlande : destruction et misère des populations rurales; épuisement du sol; suppression de la

(1) Revue des Deux-Mondes du 13 mars 1879, article sur la crise économique, p. 456.

culture des céréales ; extension des pâturages et des pacages, qui exigent le moindre nombre de bras.

L'histoire des peuples anciens nous présente des faits analogues, dont le sens réel et les causes n'ont commencé à ôtro bien compris que de nos jours. La Grèce, avant les conquêtes d'Alexandre, l'Italie, avant l'extension de la puissance romaine, étaient couvertes de petits États, presque toujours hostiles entre eux, où, malgré les guerres fréquentes, L'agriculture était florissante, les hommes libres nombreux, la vie surabondante. Les relations commerciales étant peu développées, chaque cité tirait de son étroit territoire tout ce qu'il pouvait rendre. La propriété était très divisée, et les eupatrides athéniens, les patriciens de Rome, ne dédaignaient pas de cultiver eux-mêmes leurs champs. Qui ne connaît ce trait des consuls romains des beaux temps de la République, allant chercher un dictateur derrière sa charrue? La décadence de l'agriculture et de la population de la Grèce commença du moment où les conquêtes d'Alexandre la mirent en rapports suivis avec l'Égypte et l'Asie Mineure, douées d'une fertilité bien supérieure. Elle ne fit que s'aggraver sous la domination romaine, malgré la paix que celle-ci avait fait succéder aux guerres continuelles des républiques helléniques au temps de leur indépendance. Plutarquc. qui vivait dans le beau siècle de Trajan et d'Adrien, a décrit cette profonde décadence de la Grèce : «Il n'y a plus d'oracles, dit-il, parce qu'il n'y a plus personne pour les consulter. La Grèce qui put opposer des armées de cent mille hommes à Mardonius sur le champ de bataille de Platée , ne fournirait pas trois mille soldats. » Et pourtant, elle jouissait depuis cent vingt ans de la paix romaine et du libre-échange avec les autres parties de l'empire en pleine prospérité. Mais c'est ce libre-échange qui l'avait tuée. A force de demander ses subsistances aux autres régions plus favorisées qui les livraient à meilleur marché, de réduire ses cultures,

elle en était venue à ne plus rien produire et à n'avoir plus que quelques troupeaux de chèvres dévastatrices au lieu d'habitants.

Le môme phénomène s'accomplit en Italie, dans des circonstances qui nous sont mieux connues. M. Mommsen a fait voir que la décadence de l'agriculture et de la population libre dans la campagne de Rome date de la conquête de la Sicile pendant la première guerre punique. Lorsque les blés de Sicile furent ofFerts à bas prix sur les marchés de Rome, le cultivateur romain ne put soutenir la concurrence et abandonna ses champs à l'aristocratie, qui les transforma en pâturages et pacages desservis par des pâtres esclaves. Déjà le vieux Caton, consulté sur le meilleur mode de culture, répondait : bene pascere, de bons pâturages ; sur celui qui venait au second rang : inediocriter pascere ; au troisième : maie pascere, de mauvais pâturages. Telle n'aurait pas été la réponse des Fabricius et des Cincinnatus. Bientôt arrivèrent les blés d'Afrique, plus tard ceux de l'Egypte. En vain les Gracques essayèrent-ils de restaurer la petite propriété et la classe des agriculteurs libres. Outre les causes politiques qui concouraient à les détruire , il y avait une cause économique qu'ils n'apercevaient pas : la concurrence écrasante des denrées livrées à vil prix par les nouveaux pays conquis. La dépopulation des campagnes, la concentration des propriétés dans un petit nombre de mains , la substitution des pâturages aux terres arables, de rares esclaves à de nombreux laboureurs libres, continuèrent pendant les deux siècles suivants. Sous l'Empire, Pline l'Ancien s'écriait : Latifundia perdidere Italiam! Mais, pas plus que ses devanciers, il n'apercevait les véritables causes du développement des latifundia.

C'est que l'agriculture, lorqu'elle est mise sans compensation en lutte avec des rivales mieux douées par la nature, obéit aux mêmes lois que les autres industries. Elle agran-

dit et concentre d'abord ses exploitations pour réduire les frais généraux ; elle cherche à diminuer la main-d'œuvre et les dépenses de culture que le produit ne couvre plus. Enfin, elle les supprime, sauf à réduire énormément le produit brut total, pour s'en tenir aux produits naturels et spontanés du sol qui, n'étant grevés d'aucune dépense, laissent encore un revenu net. On n'a plus alors que des pâturages si le sol est fertile et le climat favorable , ou de maigres pacages, si le sol est médiocre et le ciel inclément. Dans l'un et l'autre cas, ce sont les hommes, la population, c'est-à-dire la vie et la force de la nation , qui disparaissent.

Si l'Angleterre n'avait pas trouvé une compensation dans son immense industrie , elle serait dépeuplée et réduite au rang d'une puissance de troisième ordre. La France, qui n'a pas la môme compensation, est déjà sur la pente fatale. Sa population totale n'augmente pas, et sa population rurale diminue. « En 1851 , 25 ^ p. 100 des « Français habitaient les villes grandes et petites. En 1876, « la proportion s'est élevée à 32 * p. 100. » (Maurice Block, ubi supra.) Ces chiffres concluants achèvent de démontrer cette proposition précédemment établie : qu'il n'y a pas à compter chez nous sur l'agriculture pour compenser les pertes de population qu'entraînerait la ruine de nos grandes industries par l'application du libre-échange absolu.

C'est de longue date une idée fixe chez les Anglais de réduire la France à n'être qu'une nation purement agricole. « La nature l'avait destinée avant 1789 comme au- « jourd'hui, dit M. Bagehot dans sa Vie d'Adam Smith, à « être un grand pays agricole , un grand producteur et un « grand exportateur de blé et de vin ; mais ses législa-

« teurs s'efforçaient, depuis plusieurs générations , d'en « faire, contrairement à cette destination, une contrée ma- « nufacturière. Ainsi que beaucoup de leurs contempo- « rains, ils avaient été frappés au plus haut point du grand « rôle que les puissances maritimes, comme on les appe- « lait alors, c'est-à-dire la Hollande et la Grande-Bretagne « étaient, quoique relativement faibles, aptes à jouer dans « la politique européenne. Ils s'étaient aperçus que l'in- « fluence de ces nations venait de leur richesse et que « celle-ci, à son tour, dérivait tant du commerce mari- « time que de l'industrie manufacturière, et dès lors ils « avaient décidé que la France, elle aussi, aurait son « commerce maritime et ses manufactures. Ils grevèrent « en conséquence de droits prohibitifs ou hautement pro- « tectcurs les produits des industries étrangères, tan- « dis qu'ils accordaient des primes aux articles simi- « laires de la production nationale, et ils essayèrent, « malgré le pli casanier du caractère français, de fonder « des colonies lointaines. Suivant la maxime généralement « reçue alors, ces colonies durent être des marchés pour « la métropole et des débouchés pour ses produits. On ne « leur permit pas de fabriquer pour leur propre compte, « et on les força d'importer par navires français les objets « de nécessité ou de luxe qu'elles pouvaient avoir à de- « mander en Europe. »

Il y aurait bien des observations à faire sur ce curieux passage de M. Bagehot, qui manifeste si naïvement les véritables dispositions de l'esprit anglais à l'égard de la France. Les hommes d'État de notre ancienno monarchie se trompaient-ils, quand ils attribuaient la puissance de la Hollande et de l'Angleterre à leur commerce maritime et à leur industrie? Avaient-ils tort de vouloir, non pas créer artificiellement une industrie en France, mais développer celle qui y existait de longue date? Car il ne faut pas oublier que notre pays fut industrieux longtemps avant l'An-

gleterre, et que celle-ci ne l'est devenue que depuis la révocation de l'édit de Nantes, et ira acquis une supériorité marquée que par les découvertes mécaniques qui nous ont fait entrer dans ce que l'on peut appeler la période houillère de la civilisation. Était-il insensé de prétendre avoir une marine, lorsque trois mers baignaient nos côtes et nous ouvraient au nord , à l'ouest et au midi toutes les routes de l'univers ? Ce peuple si casanier n'avait-il pas colonisé l'Acadie et le Canada cent ans avant qu'un Anglais eût mis le pied sur le continènt de l'Amérique? N'avait-il pas fondé la Louisiane, exploré l'immense vallée du Mississipi et jalonné le cours du grand fleuve de forts et de postes si bien situés qu'ils sont devenus depuis des villes florissantes et populeuses? Peut-on oublier la colonisation de nombreuses Antilles, de Saint-Domingue, des îles de France et de Bourbon, et ces établissements de l'Inde, où Dupleix donna le premier modèle de la politique dont est né depuis l'empire anglo-indien? En établissant des droits protecteurs, une navigation coloniale privilégiée, que faisait la France, sinon suivre de loin l'exemple de l'Angleterre, de son acte de navigation vanté par Adam Smith lui-même, de ses prohibitions à l'entrée des produits manufacturés et à la sortie des machines, de son système co lonial si exclusif et oppressif qu'il lui a coûté la séparation de ses colonies américaines? La guerre seule a détruit notre grandeur maritime et coloniale, cette guerre de pirates que l'Angleterre commença en 1756, sous les plus futiles prétextes et sans déclaration préalable, par l'assassinat d'un officier français, M. de Jumonville, dans la vallée de l'Ohio et par la saisie de trois cents navires marchands montés par huit mille marins. 11 nous reste encore notre industrie. Supposons qu'elle soit enfin détruite, et que, suivant le vœu de M. Bagehot, la France ne soit plus qu'un grand producteur de blé et de vin. Voyons quelles en seraient pour elle les conséquences.

Dans l'état actuel, il est certain que, sauf pour le vin, la France ne suffit pas môme à sa consommation en denrées alimentaires et autres produits agricoles. Chaque année elle doit importer des céréales, des bestiaux, des peaux brutes, des laines pour des centaines de millions. Pour qu'elle puisse devenir un grand exportateur de produits agricoles , il faut donc que sa production augmente dans de fortes proportions, ou que sa consommation intérieure diminue soit parla réduction en nombre de sa population, soit par l'amoindrissement du bien-être de celle-ci, ou par ces deux causes réunies. Nous avons déjà fait remarquer combien sont lents et difficiles les progrès agricoles. L'établissement du libre-échange, devant produire l'abaissement ou tout au moins l'état slationnaire des prix, n'est pas de nature à favoriser ces progrès. On ne peut donc compter que sur la diminution de la population et de la consommation. Le libre-échange y pourvoira. De même qu'elle nous a débarrassés de nos colonies, sans doute pour flatter « le pli casanier de notre caractère », l'Angleterre nous rendra le service de nous délivrer de ces industries malingres, les filatures et tissages, la métallurgie, etc., dont la liquidation est le vœu le plus cher des libre-échangistes. Un moment viendra donc où nos voisins nous fourniront les fontes et fers, les cotonnades, les toiles, les draps et lainages, les machines et outils, la quincaillerie, la coutellerie, etc., ce qui pourra bien représenter un accroissement de 3 ou 4 milliards sur nos importations. Il faudra bien les payer soit par du numéraire, soit par des titres de rente ou de chemins de fer, soit par des produits agricoles. La disparition progressive des populations industrielles et la diminution de bien-être du reste y aideront, et nous parviendrons à balancer nos importations par une exportation de 2 ou 3 milliards de produits agricoles et peut-être d'un demi-milliard de soieries, bimbeloteries, modes et autres menus articles industriels. De là résultera

une énorme augmentation de notre commerce extérieur, qui alignera des chiffres formidables de 10 à 12 milliards. Le trafic des chemins de fer s'accroîtra parle transport de nos récoltes, exportées au lieu d'être consommées sur place, et par la répartition dans l'intérieur des marchandises importées. Le mouvement de nos ports sera fort augmenté, au profit, il est vrai, des marines étrangères qui feront tous nos transports. Les statisticiens du libre-échange, les commissionnaires et courtiers en marchandises , les administrateurs et actionnaires des chemins de fer seront dans la jubilation et célébreront les bienfaits du nouveau régime. Quelle sera pourtant la situation réelle de la France? Elle aura subi un appauvrissement considérable, une diminution énorme de son produit total annuel, et partant de sa population et de sa puissance. Pour le bien faire comprendre, posons quelques chiffres. Admettons que, dans l'état actuel, la production annuelle de la France représente 8 milliards de produits agricoles et 6 milliards de produits manufacturés, soit un total de 14 milliards; que, par l'application du libre-échange, 4 milliards de produits manufacturés étrangers aient remplacé somme égale de produits français, dont les industries créatrices auront disparu. La production totale française se trouvera diminuée de ces 4 milliards et réduite à 10 milliards, au lieu de 14. Les 3 ou 4 milliards de produits agricoles exportés en payement des importations d'objets manufacturés serviront à nourrir trois ou quatre millions d'ouvriers en Angleterre, en Belgique, en Allemagne. Il se manifestera dans la population française un déficit équivalent de trois ou quatre millions d'àmes. Ce qui restera de cette population payera peut-être le calicot, le fer, les vêtements, les outils un peu moins cher. Admettons do ce chef un bénéfice de 800 millions, soit 20 p. 100 de la valeur des produits importés. Mais, comme la somme totale des impôts restera

la même, comme l'État, les départements, les communes perdront 1 milliard de revenus directs et indirects qu'ils auraient perçus sur les 4 milliards de produits manufacturés indigènes et sur leurs producteurs désormais disparus , ils devront se récupérer sur la production et la population restantes. Cette population sera donc grevée de 1 milliard en sus de ce qu'elle payait sous le régime antérieur, et, comme elle ne réalisera qu'une économie de 800 millions par le plus bas prix des produits manufacturés importés, il en résultera pour elle une perte de 200 millions.

On ne saurait prétendre que toutes ces pertes seront compensées par la plus-value que la faculté d'exporter donnera aux produits agricoles. En effet, ces produits se trouveront sur le marché de la grande nation industrielle en concurrence avec ceux du monde entier, des régions vierges et fertiles récemment livrées à la culture, et ils seront soumis à des chances de baisse plutôt que de hausse.

Voilà donc quel sera pour la France le résultat final de l'application du libre-échange :

1° Perte d'une production industrielle de 4 milliards;

2° Perte de trois ou quatre millions de population ;

3° Aggravation d'impôts pour la population restante supérieure à l'économie réalisée sur les produits importés.

Et c'est pour obtenir ce beau résultat que Ton aura imposé à la nation une crise effroyable, la destruction de tous les capitaux engagés dans les industries sacrifiées, la ruine et La misère de millions d'hommes !

Ces démonstrations, d'une évidence presque mathématique, font ressortir tout l'avantage qu'il y a pour une nation agricole à être aussi manufacturière, à se fournir le

plus possible à elle-même les objets fabriqués, à entretenir sur son territoire les créateurs de ces objets, à les y voir consommer ses excédants de produits alimentaires, au lieu de les exporter. Les anciens gouvernements avaient donc raison quand ils cherchaient à introduire dans leurs domaines de nouvelles branches de travail , ce que l'on appelait alors ravir une industrie à l'étranger, cesser d'être ses tributaires, expressions qui sont l'objet des railleries des économistes. C'est ainsi que nous devons à Henri IV la culture du mûrier et la production de la soie ; à Louis XIV, la fabrication des glaces et cristaux et celle des tapis; à Louis XV, celle de la porcelaine. Ces gouvernements avaient compris que toute nouvelle branche d'industrie représente un accroissement de population et de produits, un élément de puissance et de richesse. Les gouvernements actuels des États-Unis, de la Russie, de l'Allemagne, des grandes colonies anglaises elles-mêmes, ne pensent et n'agissent pas autrement.

Le fondateur de l'Économie politique en France, Quesnay, avait entrevu cette supériorité de la création et de la consommation des produits à l'intérieur sur l'échange par voie d'exportation et d'importation. «C'est parle comte merce intérieur et par le commerce extérieur, disait-il , « et surtout pur l'état du commerce intérieur , que l'on peut « juger de la richesse d'une nation. » [Encyclopédie, article Grains.) Mais Quesnay et à sa suite toute l'école dite des physiocrates commettaient une erreur fondamentale , en professant que l'agriculture seule créait une richesse réelle, un produit net, c'est-à-dire un excédant disponible en sus des frais, et que l'industrie manufacturière était improductive. Suivant lui, les industriels ne faisaient que rendre en objets fabriqués l'équivalent des denrées alimentaires qu'ils consommaient, et n'ajoutaient, par conséquent, rien à la richesse sociale. C'était une idée fausse, car les produits industriels, ayantune valeur échangeable, sont une richesse

au môme titre que les produits agricoles , et il est évident qu'une nation qui a produit dans un an 10 milliards en denrées agricoles et 5 milliards en objets manufacturés est plus riche que celle qui n'aurait produit que les premières. Cette grave erreur entraîna Quesnay à méconnaître dans l'application le principe de la supériorité du commerce intérieur qu'il avait entrevu, et à préconiser le laisser-faire, laisser-passer, le libre-échange absolu. Puisque • les produits manufacturés a ses yeux n'étaient pas une richesse, peu importait qu'ils fussent créés à l'intérieur ou tirés de l'extérieur. L'important était d'obtenir le plus haut prix des produits agricoles, le plus fort excédant possible, parla libre exportation. Voila comment la grande erreur du libre-échange est dérivée de l'erreur fondamentale de Quesnay et de son école sur l'improductivité de l'industrie.

Si Quesnay avait reconnu la fécondité réelle de l'industrie manufacturière, son élasticité de production, bien plus grande et plus rapide que celle de l'agriculture, s'il avait apprécié la part pour laquelle l'industrie concourt par l'impôt aux dépenses publiques, il aurait vu combien il importait à une nation de se réserver un élément si considérable de travail et de trafic intérieur, lui qui proclamait la supériorité du commerce intérieur sur l'échange international. Il aurait compris que la justice et l'intérêt national commandaient de défendre les manufactures contre la concurrence abusive de l'étranger, par des droits dédouane au moins équivalents aux impôts directs et indirects dont elles étaient grevées.

Adam Smith a constaté aussi nettement que Quesnay la supériorité de l'industrie et du commerce intérieur sur le commerce extérieur d'échange et de transport (Richesse des nations, liv. Il, chap. v). Plus clairvoyant que le chef des physiocrates , il reconnut le caractère productif de l'industrie manufacturière, et montra môme dans ses pro-

cédés les plus féconds exemples de la division du travail. Mais, frappé des excès du régime prohibitif et du système colonial, il adopta trop complètement les idées de Quesnay sur la liberté absolue des échanges. Cependant Adam Smith n'a jamais condamné formellement le principe des impôts douaniers. Il les admettait comme ressource fiscale, et, s'il eût poussé plus loin son analyse des éléments du prix des choses , il aurait vu que ces impôts devaient au moins équivaloir aux taxes intérieures grevant les objets similaires. Du reste, Adam Smith n'était pas un cosmopolite. Il a intitulé son livre : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il reconnaissait donc les nations comme des êtres moraux possédant une existeucc distincte, des intérêts propres, et il admettait la subordination de la législation économique aux nécessités de leur indépendance et de leur sécurité. C'est ainsi qu'il approuvait pleinement l'acte de navigation, considéré de son temps, non sans raison, comme la source de la grandeur maritime de l'Angleterre. Or, l'acte de navigation, c'était la protection, la prohibition même appliquée à l'industrie maritime. Aussi s'en est-il fallu de peu que le père de l'Économie politique ne fût sur ce point taxé d'hérésie par ses fanatiques disciples.

Les considérations qui précèdent mettent en évidence l'erreur de ceux qui, comme les libre-échangistes, voient dans le développement du commerce extérieur la preuve la plus certaine de la prospérité d'une nation. Nous avons montré, par l'exemple de ce que deviendrait la France sous l'empire du libre-échange absolu, que l'accroissement de ce commerce peut coïncider avec une forte réduction du produit total annuel et un réel appauvrissement. Une nation qui, grâce à l'étendue de son territoire et à la variété de ses productions, se suffit à elle-même par le seul échange intérieur, peut être très riche et très prospère, sans aligner de gros chiffres d'importation et d'exportation.

Tel était le cas de la Chine, avant que les Anglais, embarrassés pour solder le thé qu'ils lui demandaient, l'eussent contrainte à recevoir en échange l'opium des Indes et à s'empoisonner en l'honneur du libre-échange. L'énorme développement du commerce extérieur, lorsqu'il porte sur des articles qui pourraient être produits et consommés à l'intérieur, n'est que la preuve d'une insuffisance de production d'un côté et de consommation de l'autre, d'une situation économique contraire aux lois naturelles et pleine de dangers. L'Angleterre importe chaque année pour 1,300 millions de francs de grains et farines. Si elle possédait un territoire plus vaste et plus fertile et qu'elle les produisît elle-même, elle n'en serait que plus riche et plus puissante. Cependant il y aurait 1,300 millions de moins au total de ses importations. Elle exporte pour 1,700 millions de tissus de coton et pour 600 millions do tissus de laine. Si, par suite d'une meilleure répartition de la propriété et des profits, et aussi d'une diminution de l'ivrognerie, la population qui grouille en haillons et sans linge dans les rues de ses grandes villes avait les moyens et le goût de se vêtir avec plus de propreté et de décence, elle pourrait consommer pour 1,300 millions de tissus, et ce serait autant de moins à porter au total des exportations. Le mouvement du commerce extérieur serait ainsi diminué de 2,600,000,000 ; et pourtant l'Angleterre en serait d'autant plus riche et plus prospère !

Terminons par une citation d'un écrivain dont l'autorité ne pourra être récusée. « En tout pays, c'est la consom- « mation intérieure qui fait la prospérité de la produc- « tion. Pendant plusieurs années, en France, toutes nos « communications avec l'étranger ont été interceptées, « notre marine a été détruite, nos colonies ont été per- « dues, et malgré tout cela, lorsque notre administration « intérieure n'a pas été trop mauvaise, lorsqu'il n'y a pas « eu des confiscations, des réquisitions, des levées d'hom-

« mes et d'argent exagérées, la France n'a pas cessé de « prospérer, et ce qui en est une preuve, sa population « n'a pas cessé de croître. Nous verrions bien autre chose « encore si les communications intérieures étaient plus « faciles , les chemins rendus praticables en tous sens « jusqu'aux moindres hameaux et les transports rendus « très peu coûteux...

« Je sais que le commerce extérieur est favorable à « certaines productions , et qu'il y en a même plusieurs u qui n'ont de débouchés que par l'exportation ; mais je « désire que l'on ne croie pas l'importance de ce comte merce plus grande qu'elle ne l'est réellement. C'est « l'industrie intérieure qui favorise le commerce extérieur « plutôt qu'elle n'en est favorisée. »

Quel est, diront les libre-échangistes, ce partisan suranné du chacun chez soi, ce contempteur inintelligent du grand échange international? — C'est J.-B. Say, Cours complet d'économie politique pratique, 2° partie, chap. xv.

Ainsi, les fondateurs de l'Économie politique sont d'accord pour proclamer la supériorité de la production et de la consommation à l'intérieur, de l'échange entre les divers producteurs de la môme nation, sur le commerce extérieur d'importation et d'exportation. Leur plus célèbre continuateur en France professe la môme doctrine et se rattache nettement au système des droits de douane compensateurs, môme sur les denrées agricoles. C'est donc nous qui, en réclamant ces droits, sommes dans la vraie tradition de la science économique, et non les sectateurs de l'école de Manchester qui , au nom d'une prétendue liberté commerciale, en poursuivent la complète suppression.

Des trois questions que soulève l'application complète du libre-échange, il ne nous reste plus à résoudre que la dernière, ainsi formulée : Quel serait sous ce régime le sort d'une nation qui n'aurait la primauté dans aucun genre de production, mais serait la seconde ou la troisième à l'égard de ses concurrentes?

Que l'on ne dise pas que c'est là une hypothèse oiseuse et invraisemblable, car, pour notre France, elle est à peu près une réalité. En effet, si l'on compare ses cultures et ses industries à celles des nations rivales, il n'en est presque aucune dans laquelle elle ne puisse être primée par d'autres États plus favorisés de la nature , surtout au point de vue du bas prix et de l'abondance des produits. Combien nos terres à blé, fatiguées par une longue culture, ne sontelles pas inférieures en fertilité et en étendue à ces terres vierges de l'Amérique du Nord qui, sans fumures ni soins, rendent à surface égale des produits doubles ou triples des nôtres ; à ces fameuses terres noires de la Russie méridionale, qui n'attendent que des voies de communication et une culture un peu plus intelligente pour livrer des blés sous vergue au-dessous de 10 francs l'hectolitre! Peut-on comparer nos pâturages , le plus souvent réduits à d'étroites vallées, aux vastes prairies des Etats-Unis, aux pampas de l'Amérique du Sud, aux immenses pacages de l'Australie, du Gap, du Canada et de l'Orégon, de la Russie, de la Hongrie et de l'Allemagne du Nord? Pour la production de la soie brute, atteinte d'un fléau plus tenace chez nous que partout ailleurs, nous sommes primés par l'Italie, parla Syrie, par la Chine et le Japon. Pour les graines oléagineuses, nous trouvons des supérieurs en Russie, dans l'Inde, à la côte occidentale d'A-

frique. Quant à la vigne, d'autres pays peuvent consacrer à sa culture des surfaces plus étendues que les nôtres et réchauffées par un soleil plus généreux. L'Espagne, le Portugal , l'Italie développent leurs cultures , perfectionnent leurs méthodes de vinification et viennent sur notre propre territoire faire une concurrence chaque année plus redoutable à nos produits. Nous possédons sans doute quelques crus supérieurs, qui seront toujours recherchés à l'étranger. Mais l'étendue en est extrêmement limitée, et, à côté de ces vins exquis, si peu abondants, combien ne produisons-nous pas de misérables piquettes, incapables de subir le transport et dont une longue accoutumance peut seule faire supporter la platitude et l'acidité! La récente discussion de la loi sur le vinage a mis en lumière ces secrètes misères de notre viticulture , réduite à réclamer pour la frelaterie et la falsification un privilège que la Chambre des députés lui a heureusement refusé. Peut-on oublier, d'ailleurs, que cette culture, célébrée comme notre principal élément de supériorité , est menacée d'une destruction totale par le fléau du phylloxéra, qu'aucun remède n'est jusqu'ici parvenu à conjurer? Sur 2,100,000 hectares consacrés en France à la vigne , plus de 700,000, soit le tiers, sont déjà ou complètement détruits ou attaqués. Le département du Gard, qui produisait, en 1872, 2,365,000 hectolitres de vin, est tombé progressivement en 1878 à 154,741 hectolitres, ce qui représente une perte de dix-neuf vingtièmes (1). C'est pourtant à cette culture agonisante que l'on voudrait sacrifier nos plus vitales industries.

Si de l'agriculture nous passons à l'étude des extractions minérales, cette autre source première de la richesse, nous devons reconnaître combien d'autres territoires sont

(1) Travail statistique lu par M. Félix Boyer à la Société d'agriculture du Gard et aux électeurs sénatoriaux, le 5 janvier 1879, dans le foyer du grand théâtre de Nîmes.

plus favorisés que le nôtre. Nous avons déjà fait remarquer notre infériorité sous le rapport de la houille et des minerais de fer à l'égard de l'Angleterre , de l'Allemagne du Nord, de la Belgique et de l'Amérique. Un seul des bassins houillers de l'Angleterre, celui du pays de Galles, est plus vaste et plus riche que tous les terrains houillers de la France réunis. La Prusse possède les trois magnifiques bassins de la Sarre , de la Silésie et de la Ruhr auxquels aucun des nôtres ne peut être comparé. Aussi, tandis que les extractions annuelles atteignent à peine chez nous 17 millions de tonnes, elles s'élèvent à 150 millions en Angleterre, à 45 millions en Prusse, et par suite de la régularité des gîtes, de la solidité des roches encaissantes et d'autres facilités d'exploitation, le prix de la tonne de charbon sur le carreau des mines dans ces deux pays descend à 6 francs, tandis que, chez nous, il ne peut s'abaisser au-dessous de 12 francs. Nos minerais de fer sont, en général, coûteux d'extraction et de lavage et situés trop loin des houillères. S'il nous reste encore dans la Meurthe et la Meuse quelques débris des puissants gisements de fer oolithique de la Lorraine, ces minerais à bas prix sont phosphoreux, de qualité inférieure, et ne peuvent être traités qu'à l'aide des houilles prussiennes ou belges. Si nous possédons dans les Pyrénées-Orientales d'assez beaux gisements de minerais supérieurs, l'enquête devant la Commission du Sénat a établi qu'il n'en coûte pas moins de 17 fr. 50 par tonne pour les amener aux hauts fourneaux les plus voisins. Que serait-ce si nous comparions nos mines de houille et de fer à celles de l'Amérique du Nord, aussi supérieures à celles de l'Angleterre que celles-ci le sont aux nôtres? Quant aux métaux autres que le fer, le cuivre, l'étain, le plomb, le zinc, notre territoire en est presque entièrement privé , et nous sommes malheureusement réduits à en importer chaque année pour des centaines de millions.

Cette pauvreté relative de notre sous-sol minéral entraîne, comme nous l'avons montré plus haut, une intériorité inévitable, quant aux prix de revient , pour tontes les industries qui reposent sur l'emploi de la force mécanique et de la chaleur. « Pourquoi, dira-t-on, ne pas remplacer la vapeur par nos forces hydrauliques? » C'est que, là aussi, nous ne sommes que médiocrement doués. Nos chutes d'eau manquent de puissance et de régularité et ne sont pas comparables à celles de la Suisse, de la haute Italie, de la Suède et de l'Amérique.

Avouons-le donc, la nature ne s'est montrée envers nous généreuse qu'à demi. A cet étroit territoire qui nous a été laissé et que nous avons dû depuis des siècles disputer à l'insatiable rapacité des peuples germaniques, elle a donné un peu de toutes choses; mais, sur aucun point, elle n'a prodigué ses largesses. Cessons de célébrer les richesses naturelles de notre belle France , ses ressources inépuisables , les prétendues merveilles de son sol et de son climat. Toutes ces congratulations ne sont que la preuve d'une profonde ignorance ou d'une niaise vanité. Sur la foi de glorieux souvenirs, nous nous vantions naguère d'être la première puissance militaire du monde. A la suite de nos désastres , nous nous sommes mis à vanter notre richesse, et nous avons trouvé un sujet d'orgueil dans l'énormité de la rançon qui nous a été imposée et qui nous réduit, en réalité, à la condition de peuple tributaire de nos vainqueurs. Sachons donc être modestes et voir les choses comme elles sont. La politique insensée du second Empire a laissé renverser ces barrières protectrices, que nos ennemis victorieux eux-mêmes nous avaient conservées par l'indépendance relative des petits États de la Confédération germanique, et aussitôt la disproportion de nos forces s'est manifestée par les plus effroyables désastres. Craignons de détruire les barrières douanières qui nous défendent encore et d'être amenés,

par une aveugle confiance en nos ressources, à un Sedan industriel et agricole, de même que notre confiance en nos forces guerrières nous a conduits à un Sedan militaire.

Ce qui aggrave encore les causes d'infériorité que nous venons d'énumérer, c'est l'élévation des frais de transport intérieur et l'énormité de la dette publique et des impôts. Par suite du mauvais régime de nos fleuves et rivières , de l'insuffisance de nos canaux, des pentes et détours de nos chemins de fer, de leurs tarifs élevés, il en coûte plus cher pour amener un produit du centre de la France à un point de sa circonférence que pour l'y faire venir de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Suède ou de la Belgique. Notre dette publique, dont on pouvait prévoir, en 1829, la prochaine extinction, a été portée par nos révolutions et par les guerres inutiles ou désastreuses du second Empire au chiffre effrayant de 21 milliards, et nous grève d'un fardeau annuel bien supérieur à la totalité des budgets du premier Empire et de la Restauration. Les dépenses militaires se sont accrues dans une énorme proportion , et le poids de ces charges est encore aggravé par la perte de deux de nos plus riches provinces et d'un million six cent mille habitants, représentant près d'un vingtième de la population totale. 11 en résulte que nous sommes le peuple le plus écrasé d'impôts de l'Europe et du monde, c'està-dire celui où la plus forte part relative du produit total annuel est absorbé par les dépenses publiques.

On le voit donc, nous sommes bien réellement dans le cas que nous signalions d'une nation qui ne possède la primauté dans aucun genre de production , mais occupe le second ou le troisième rang dans la plupart d'entre eux. Un tel pays a pu, dans le passé, sous l'abri du système protecteur et de frais de transport internationaux autrefois beaucoup plus onéreux qu'aujourd'hui, développer des cultures variées et de nombreuses industries. Ces di-

verses catégories de producteurs étant des consommateurs à l'égard les uns des autres, la nation a pu se suffire presque à elle-même et prospérer par un immense échange intérieur. Il a fallu peut-être de la part de chacun de ses membres une plus grande somme de travail pour obtenir le môme résultat qu'ailleurs; mais le résultat total a été considérable et suffisant pour procurer à la masse du peuple une existence tolérable, et môme moins malheureuse que celle d'autres peuples plus favorisés de la nature sous certains rapports spéciaux.

Maintenant , qu'une nation qui a grandi dans de telles conditions soit soumise au régime du libre-échange, qu'arrivera- t-il? Inévitablement les industries les plus faibles, les moins bien douées, périront, après une lutte plus ou moins longue. Les plus robustes, celles qui ont moins de désavantages naturels comparativement à leurs rivales étrangères, se soutiendront quelque temps à force d'efforts et de sacrifices , mais succomberont à leur tour. Ces ruines suivent la même marche et présentent des symptômes précurseurs identiques. D'abord , le bénéfice industriel disparaît; puis, c'est le tour de l'intérêt et de l'amortissement. Bientôt on travaille à perte , et les prix de vente ne couvrent plus les frais de fabrication. Alors les patrons recourent à la baisse des salaires ; — grèves et révoltes des ouvriers , qui finissent pourtant par céder à la nécessité et reprendre le travail. Mais les concurrents étrangers en font autant, et, comme ils ont des avantages naturels supérieurs et des charges moindres, ils peuvent aller plus longtemps et plus loin dans cette voie. Alors, après avoir consumé leur capital de roulement, s'être

endettés pour soutenir plus longtemps une lutte inutile, les patrons de l'industrie vaincue se mettent en chômage définitif et se liquident, trop heureux quand ils échappent à la faillite. Les ouvriers, privés désormais de leur travail habituel, offrent leurs bras à vil prix, consomment leurs économies et tombent dans la misère.

Des phénomènes semblables s'accomplissent dans l'agriculture, sous l'influence de l'offre à bas prix des produits étrangers. C'est, d'abord, la rente de la terre qui est attaquée. Les fermiers, ne pouvant vendre leurs denrées à un prix rémunérateur, ne payent plus leurs fermages. On abandonne les cultures qui exigent beaucoup de maind'œuvre et des avances considérables , en première ligne celle des céréales, pour ne demander au sol que les produits qui sont obtenus aux moindres frais et qui trouvent encore un débouché rémunérateur, tels que le bétail et le bois. Comme les ouvriers, les populations rurales voient le travail leur manquer et leur nombre se réduire progressivement. La diminution des revenus des terres tarit la source de l'impôt foncier; celle des revenus industriels et de la population réduit les produits de l'impôt indirect. Alors, on entre dans la voie des déficits financiers en permanence , des emprunts onéreux, des expédients ruineux. Les fonctionnaires ne sont plus payés régulièrement, comme en Turquie et en Espagne, et cessent de célébrer les bienfaits du libre-échange qu'ils avaient appelé de leurs vœux. Enfin, la banqueroute est consommée et s'installe en permanence dans l'administration financière de l'État.

Destruction des capitaux engagés dans les industries, baisse générale des salaires et des profits, de la valeur des terres; diminution progressive de la population, ruine privée et publique : telles seront les conséquences inévitables du libre-échange appliqué à une nation qui ne possède d'éléments de supériorité naturelle dans aucune

branche de production, et qui est, en outre, grevée des plus lourdes charges fiscales et militaires.

C'est que le libre-échange a pour effet de ramener chaque peuple, chaque territoire, au niveau que lui assignent les sources de productions et les moyens de travail qui lui ont été départis parla nature, de rendre plus riches ceux qui ont été le plus richement doués, plus pauvres ceux qui ne l'ont été que médiocrement. Si , par suite de longs efforts et de défenses soit naturelles, soit artificielles, contre une concurrence écrasante, un peuple placé dans ces dernières conditions est parvenu à dépasser le degré de richesse et de population qui correspond à sa pauvreté naturelle, le libre-échange l'y fera redescendre, tandis qu'il élèvera celui que la nature avait favorisé et qui était demeuré au-dessous du développement que comportaient ses avantages.

Le vrai fondateur de la doctrine du libre-échange absolu, Ricardo, ne s'y était pas trompé, et avouait que, dans ce système, chaque nation , chaque territoire serait réduit aux seuls genres de production dans lesquels il possédait des éléments naturels de supériorité. « Mais si un peuple « n'excelle à produire que des oranges ? » lui objectait-on un jour. — A cela il répondait délibérément : « Eh bien ! « il ne produira que des oranges. » L'exemple du Portugal sous l'empire du traité de Mcthuen nous montre ce que deviennent les peuples qui ne produisent que des oranges, môme quand ils joignent à cette production celle du vin, à laquelle on voudrait nous réduire. Un économiste a objecté à cet exemple que le Portugal était déjà ruiné à l'époque où fut conclu le traité de Methuen; mais, si le libre-échange était la panacée et la source de richesse que l'on prétend, pourquoi ce régime n'a-t-il pas refait la fortune du Portugal pendant les cent trente années qu'il y a régné de 1703 à 1834 ? Pourquoi ce pays n'a-t-il fait que s'enfoncer de plus en plus dans cet abîme de misère que

lord Byron a décrit dans le 1 er chant de Childe-Harold, et n'a-t-il commencé à se relever que depuis qu'il a repris la liberté de ses tarifs (1) ?

Qu'y a-t-il donc à faire pour une nation médiocrement douée par la nature, et qui ne veut pas être réduite « à ne « produire que des oranges », ou du claret et du cognac, si le phylloxéra lui laisse môme cette ressource? Elle n'a d'autre moyen de salut que d'établir sur les produits étrangers des droits d'importation au moins égaux à la quotité d'impôts, tant directs qu'indirects, dont les produits indi-

(i) Nous trouvons plus près de nous un autre exemple de la funeste influence qu'exercent sur un pays la perte de quelques-unes de ses cultures ou de ses industries, due soit à des fléaux naturels, soit à la concurrence inéluctable de procédés nouveaux ou de régions plus favorisées. On sait que le département de Vaucluse, enrichi autrefois par la garance , a vu cette culture ruinée par la fabrication de la garancine artificielle extraite du goudron de houille, tandis que le phylloxéra détruisait ses vignobles. Le compte-rendu du tribunal civil de première instance d'Orange expose les conséquences de ces désastres ainsi qu'il suit :

« Dans les observations générales sur le compte-rendu de l'an- .< née 1876, nous signalions les souffrances de l'agriculture dans le dé- «< partemeut de Vaucluse , leurs conséquences au point de vue des af- « faires et de leur importance, la nécessité de l'émigration pour une « partie de la population agricole. Les événements ont malheureuse- « ment justifié nos tristes prévisions.

« Le dernier recensement a accusé une diminution de plus de huit « mille âmes dans le département; et, malgré cela, les prix des jour- « nées de travail dans la campagne ont subi une réduction marquée.

« Le nombre des affaires civiles s'est abaissé de 86; les notaires ont « reçu 515 actes de moins qu'en 1876.... 2,i9i de moins qu'en 1868 « (5,776 en 1877 au lieu de 8,270 en 1868).

« Le nombre des affaires commerciales portées devant le tribunal « est, au contraire, resté stationnaire. .. Cela tient à ce que ce chiffre « ne peut plus décroître sans qu'il y ait anéantissement complet du « commerce, les affaires commerciales ayant diminué, en effet, de « plus de moitié depuis quelques années. »

gènes similaires sont grevés. Nous avons démontré dans la première partie de cet écrit qu'une telle mesure est rigoureusement conforme à la justice ; que, en satisfaisantles intérêts du Trésor public et des producteurs, elle ne porte aucun préjudice aux consommateurs ; qu'elle est pleinement approuvée par les plus hautes autorités de l'Économie politique ; que la doctrine opposée, celle de la franchise d'impôts au profit des produits étrangers, est contraire à toute équité et se pare faussement de l'enseigne de la liberté. On ne saurait donc hésiter à établir des droits de douane compensateurs et en môme temps fiscaux, puisqu'ils assurent les perceptions du Trésor soit sur les produits indigènes , soit sur les produits étrangers qui les remplacent. Nous avons vu que l'impôt grève les produits français d'une charge équivalant au moins à 30 p. 100 de leur valeur. C'est donc sur ce taux minimum que doivent être calculés les droits compensateurs, sans que jusque-là ils présentent aucun caractère de protection.

J.-B. Say pensait que les taxes douanières ne doivent pas dépasser la limite nécessaire pour balancer les charges intérieures dont sont grevés les produits indigènes. Mais c'est là une erreur, et, s'il est démontré que le taux ainsi fixé est insuffisant pour assurer l'existence de quelques industries importantes, surtout de celles qui sont nécessaires à la défcnse nationale, ce taux peut être dépassé, et le droit d'entrée doit revêtir un caractère franchement protecteur. « Ce qu'il y a de plus cher, disait avec raison M. Thiers, c'est d'être battu. » Or, le plus sûr moyen d'être battu dans une grande guerre, c'est de n'avoir ni forges pour fabriquer canons, affûts et projectiles et en renouveler rapidement les approvisionnements, ni fabriques de draps, de toiles et de cotonnades pour vêtir ses contingents, ni tanneries pour les chausser, ni chantiers particuliers de constructions navales pour suppléer ceux de l'Etat en cas d'urgence, ni marine commerciale pour re-

cruter les équipages de la flotte militaire. Quand môme les surtaxes douanières établies pour assurer la conservation de ces industries dépasseraient l'équivalent des impôts intérieurs et maintiendraient une certaine surélévation des prix, il n'y aurait pas à s'en plaindre, car la nation ne fait ainsi qu'assurer sa sécurité et sa puissance par de modiques subventions accordées à certaines industries.

N'oublions pas qu'Adam Smith a formellement approuvé Pacte de navigation, comme le palladium de la puissance anglaise; que cet acte célèbre n'a été aboli qu'après qu'il a eu donné à l'Angleterre la domination des mers et l'empire du monde colonial, et lorsqu'il a été jugé désormais inutile au maintien de sa suprématie maritime; que, d'ailleurs, si l'Angleterre a renoncé à son grand acte de navigation, elle en a, en réalité, conservé trois cents petits, sous la forme des droits locaux d'ancrage, de phare, de pilotage et de quai établis dans ses nombreux ports de commerce, mais dont les navires attachés à ces ports sont exempts, ce qui rend illusoire la réciprocité accordée par traités aux autres nations. De plus, elle a maintenu l'interdiction de la culture du tabac et de la fabrication du sucre de betterave sur son territoire, dans le but d'assurer du fret à sa marine. Ainsi, en déployant d'une main le drapeau du libre-échange, l'Angleterre maintient de l'autre pour sa marine une protection habilement dissimulée.

L'agriculture est, comme l'industrie, fondée à réclamer des droits compensateurs, car elle paye aussi sa part d'impôts. Mais, comme cette part est beaucoup plus faible relativement à la masse de ses produits, que celle de l'industrie, ces droits peuvent être pour elle sensiblement moins élevés. On a vu plus haut que J.-B. Say les admettait môme sur le blé, et il était pleinement dans le vrai. Nous savons que nous touchons là à une question brûlante, et que les libre-échangistes se font une arme redoutable de ce cri : « Le pain à bon marché ! » Mais, pour payer

la livre de pain 2 ou 3 centimes de moins pendant quelques années, il ne faut pas courir le risque de le payer beaucoup plus cher dans un avenir peut-être prochain, et même de n'en pas avoir du tout. Or, c'est à cela que l'on s'expose si, par l'avilissement des prix résultant de la concurrence étrangère, on décourage chez nous la culture des céréales et on en détermine l'abandon. Que notre production en blé tombe beaucoup au-dessous de notre consommation, et il suffira d'une mauvaise récolte dans l'un ou plusieurs des pays importateurs pour faire élever les prix sur nos marchés à des taux de famine. L'importation des blés a lieu surtout par mer. Or, une guerre maritime, en supprimant ou troublant gravement cette importation, pourrait nous placer dans une situation terrible. D'ailleurs, les bas prix des blés exotiques ne dureront pas toujours. Ces blés proviennent de contrées où la population s'accroît avec une extrême rapidité. Les besoins locaux y augmentant, le prix des subsistances s'y élèvera, la rente des terres se développera, et l'exportation des céréales cessera d'être possible. Alors, il nous faudra rétablir à grands frais cette culture abandonnée, et subir peut-être les plus rudes épreuves avant que la production indigène se soit remise en équilibre avec les besoins. Si donc l'établissement d'un droit modique sur les blés et farines exotiques est reconnu nécessaire pour conserver sur notre sol la culture des céréales, nos législateurs ne devront pas hésiter a l'établir.

La démonstration que nous venons de donner de la nécessité de droits compensateurs et, dans certains cas, protecteurs, fait en même temps ressortir la complication et la délicatesse des considérations qui doivent présider à la fixation de ces droits. Il faut se rendre un compte exact des conditions et des prix de revient des industries indigènes et des industries étrangères, évaluer la part d'impôts directs et indirects dont les produits sont grevés,

proportionner les tarifs de telle sorte qu'aucune industrie, aucune culture, ne soit sacrifiée aux autres ou injustement favorisée. Lorsque ces conditions sont remplies, nul n'est fondé à se plaindre, ni consommateur, ni producteur. En effet, si les prix des objets consommables sont maintenus un peu au-dessus du taux que déterminerait la concurrence étrangère, celui qui achète plus cher les produits de ses compatriotes vend aussi plus chéries siens propres, et, par là, personne n'est lésé. Le tarif devient donc une sorte de pacte national, par lequel tous les producteurs, qui sont aussi les consommateurs les uns à l'égard des autres, conviennent de se donner la préférence sur leurs rivaux étrangers, jusqu'à concurrence d'une certaine prime représentée par le droit de douane. Un tel pacte n'a rien que de légitime et d'équitable, quoi que puissent dire les libre-échangistes, surtout quand la prime établie ne dépasse pas l'équivalent des charges de l'impôt.

Sans doute, il est plus difficile d'établir les clauses de ce pacte que de rayer d'un trait de plume tous les droits de douane et de répéter incessamment, comme un Vertvert bien appris : « Libre-échange, — Bon marche , — Laissez faire, laissez passer. » Mais toutes les bonnes lois sont difficiles à faire, et celte difficulté peut ôtre résolue à l'aide des documents réunis dans les dernières enquêtes parlementaires, qui ont mis en lumière les conditions naturelles et les prix de revient de nos principales industries. Cette étude des prix de revient, ces investigations qui pénètrent jusqu'au cœur des faits, sont particulièrement odieuses aux libre-échangistes. Dans un récent article de la Revue des Deux-Mondes, M. Lavollée déclare cette recherche des prix de revient oiseuse , parce qu'ils diffèrent d'une usine à l'autre; comme s'il n'était pas facile de constater, dans une région donnée, les conditions générales des usines les plus favorisées et, par conséquent, les prix de revient les moins élevés qui doivent servir de base

aux tarifs! Objecte-t-on au journal la République française, qui s'est fait le défenseur le plus ardent de la politique commerciale de l'Empire, qu'il méconnaît les faits constatés par le rapport de M. Ancel au Sénat, il répond : « Pour nous, ces faits ne sont pas établis le moins du « monde; ils sont énoncés par des solliciteurs intéressés, « ce qui est très différent. D'ailleurs, ces faits fussent-ils « établis, nous n'y verrions aucun motif de changer nos « conclusions (1). » Or, ces faits, constatés par les hommes les plus compétents et les plus honorables, appuyés sur des bilans et des livres de commerce qui font foi en justice, démontraient, pour nos principales industries, l'impossibilité de soutenir la concurrence étrangère, à raison des charges fiscales et de la différence des conditions naturelles. Refuser de les discuter, y opposer une simple négation sans preuve, c'est faire l'aveu de son impuissance à les réfuter.

Avant de nous résumer et de conclure, il convient de répondre à deux arguments des libre-échangistes, de nature à faire illusion aux naïfs. Le premier consiste à soutenir qu'une nation ne peut subir de préjudice par suite des importations étrangères, parce que « les produits se payent avec des produits ». On a objecté avec raison à cet argument que les produits se payent aussi avec du numéraire, avec des titres de rente, d'obligations ou d'actions, qui sont des capitaux. Mais il y a une réponse plus péremptoire : c'est que les produits sont du capital suivant le titre auquel ils sont portés dans la comptabilité de leur possesseur. On peut donc payer des produits étrangers avec des produits indigènes, en mangeant son capital, en

(1) Numéro du 5 juin 1878.

subissant une perte réelle. Qu'un fermier ait recueilli 1,000 hectolitres de blé valant ordinairement 20 fr., soit 20,000 fr., après avoir avancé 15,000 fr. en frais de culture, fermage, etc. Ces 1,000 hectolitres de blé dans ses greniers sont un produit; mais ce produit représente pour 15,000 fr. un capital et pour 5,000 le profit du fermier, le fonds de consommation avec lequel il compte vivre. Que, par suite de l'importation subite d'une grande quantité de blés étrangers, le prix de l'hectolitre de blé tombe de 20 à 15 fr., les 1,000 hectolitres du fermier ne vaudront plus que 15,000 fr. Cependant, comme il faut qu'il vive, il vendra pour 5,000 fr. de blé à prix réduit et achètera d'autres produits qu'il consommera. Il aura bien payé ces produits avec son propre produit; mais il aura consommé 5,000 fr. sur son capital. Donc, ceux qui croient démontrer que les échanges avec l'étranger sont toujours avantageux, parce que « les produits se payent avec des produits », ne disent rien de pertinent. On peut parfaitement se ruiner en payant des produits avec des produits.

Cette ruine peut s'accomplir dans le commerce international sans que les agents de ce commerce subissent de pertes, et môme en leur laissant des bénéfices. Un commissionnaire exportateur n'achète des produits pour les exporter que s'il y trouve un profit ; mais le fabricant de ces produits est peut-être réduit à les lui vendre à perte , et c'est lui qui se ruine. D'un autre côté, le négociant importateur de produits étrangers ne les importe que parce qu'il trouve un avantage à les revendre ; mais cette importation peut, par la baisse des prix et la mévente des produits similaires indigènes, amener la ruine des producteurs nationaux. Or, ces ruines particulières entraînent l'appauvrissement de la nation, car une nation n'est qu'une réunion d'individus, et prétendre qu'elle s'enrichit quand les individus qui la composent sont en perte, c'est reproduire cette mauvaise plaisanterie bien connue du

marchand qui perd sur chaque objet qu'il vend, mais se rattrape sur la quantité.

Enfin, quand môme il serait démontré que les produits importés sont payés intégralement par des produits exportés, sans perte pour les producteurs, ce n'en est pas moins pour une nation une sérieuse cause d'appauvrissement et de faiblesse que de demander à l'étranger la presque-totalité des objets manufacturés qu'elle pourrait produire elle-même. Cette situation est tout à fait analogue à celle de certains pays désolés par un fléau que les économistes connaissent bien, et pour lequel ils ont créé un mot : Y absentéisme. Lorsque les propriétaires fonciers qui perçoivent la rente des terres , les rentiers et pensionnaires de l'État, les commanditaires des grandes entreprises industrielles vivent dans le pays d'où ils tirent leurs revenus et les y dépensent, ils alimentent par là le travail d'une nombreuse population et répandent le bien-être autour d'eux. Mais, quand ils abandonnent systématiquement ce pays et vont vivre ailleurs, alors cette population est privée de tous ces éléments de travail et tombe dans la misère. Le pays, abandonné par les bénéficiaires de son produit net, perd les avantages que procure la dépense de ce revenu sur place et se trouve dans la condition d'un Etat tributaire, qui doit chaque année envoyer une lourde contribution à l'étranger. Telle a été l'une des principales causes de la misère de l'Irlande. Or, si les classes riches et aisées d'une nation prennent l'habitude de ne consommer pour le vêtement, l'ameublement et les autres commodités de la vie que des produits étrangers, qui absorbent une large portion de leur revenu, le résultat est absolument le môme que si une forte partie de ces classes émigrait et allait consommer cette part de revenu au dehors. C'est l'absentéisme à l'intérieur, avec ses conséquences désastreuses pour le travail national et l'aisance générale.

Ces considérations ne sont qu'un corollaire du principe de la supériorité de l'échange intérieur sur le commerce extérieur, que l'on a vu plus haut être reconnu par les principaux économistes. Elles entraînent cette conséquence que si, dans la fixation des tarifs de douane, il se présente une opposition d'intérêts entre deux industries dont l'une trouve son principal débouché à l'intérieur et l'autre à l'extérieur, c'est la première qui doit être de préférence favorisée.

La seconde objection opposée au relèvement des droits de douane repose sur la nécessité de développer le commerce d'exportation. « La France, dit-on, ne présente pas un débouché suffisant à ses propres produits manufacturés. Il faut qu'elle en cherche au dehors, et, si elle élève ses tarifs à l'importation, les autres nations élèveront les leurs par représailles et lui fermeront leur marché. »

Nous avons déjà signalé l'erreur de ceux qui voient dans le développement du commerce extérieur le témoignage le plus assuré de la prospérité générale, et démontré combien est préférable l'accroissement de la consommation intérieure. Nous avons vu J.-B. Say déclarer que le progrès du commerce intérieur était le plus sûr moyen de favoriser le mouvement des exportations et des importations. Des faits éclatants, incontestables, sont venus prouver que, pour un pays placé dans les conditions de la France, les abaissements de tarifs douaniers, en jetant la perturbation dans l'industrie nationale, portent aussi un coup funeste à l'exportation. 11 est, en effet, démontré par des chiffres irrécusables, que le commerce extérieur de la France suivait une progression beaucoup plus rapide avant les traités de commerce de 1860 que depuis leur conclusion, et que le ralentissement a principalement porté sur l'exportation des produits manufacturés français, tandis que l'importation des produits

manufacturés étrangers s'est accrue dans d'énormes proportions. Le tableau suivant, dû à M. du Mesnil-Marigny , fait voir que, si l'on retranche des totaux annuels de l'exportation des produits manufacturés français les totaux de l'importation des produits manufacturés étrangers, les excédants, qui représentent nos exportations réelles, nonseulement n'ont pas progressé de 1859 à 1869, mais ont, au contraire, diminué. Voici ce tableau, relevé sur les statistiques officielles :

Exportation des Importation des Exportation

produits fabriqués. produitR fabriqués. réelle.

1850 . . . 799 millions 42 millions 757 millions

Ainsi, de 1850 à 1860, sous l'empire de l'ancien tarif, les exportations réelles des produits manufacturés français ont doublé; de 1860 à 1869, sous le règne des traités de commerce, elles ont diminué. De 1,370 millions en 1860, elles sont tombées à 1,274 en 1868 et ne se relèvent qu'à 1,368 en 1869.

Ce mouvement rétrograde a continué depuis 1869. En efTet, les exportations de produits manufacturés pendant l'année 1877, déduction faite des sucres, qui sont des matières alimentaires, ne se sont élevées qu'à 1,736,592,000 fr.

Les importations de produits manufacturés étrangers se sont élevées à 450,456,000

L'excédant de nos exportations n'a

donc été que de 1,286,136,000

somme inférieure de 84 millions à l'excédant de 1860.

Remarquons, d'ailleurs, que notre exportation brute, qui, de 1850 à 1860, en dix ans, s'était élevée de 799 millions à 1,428, soit un accroissement de 629 millions, n'a progressé de 1860 à 1877, en dix-sept ans, que de 1,428 millions à 1,736, soit de 308 millions. Pendant cette dernière

période, l'importation des produits manufacturés étrangers est passée de 58 millions à 450, et a progressé ainsi de 770 p. 100. Ces chiffres démontrent avec évidence que les traités de commerce n'ont profité qu'à l'importation étrangère et qu'ils ont porté un coup fatal à l'exportation des produits manufacturés français.

Ce dernier fait s'explique par deux raisons. La première, c'est que l'industrie a besoin pour se développer d'une certaine sécurité, surtout dans un pays de moyennes fortunes et de capitaux disséminés, tel que la France. Elle a besoin de pouvoir compter sur un marché assez sûr et étendu, sur la perspective de quelques années prospères, et d'être garantie contre les crises subites et inattendues , que font naître dans d'autres pays des excès de production et de spéculation auxquels elle demeure étrangère. Les traités de commerce ont détruit ces conditions de sécurité et livré notre industrie au contre-coup des fautes et des folies de nos voisins. Sous l'influence de craintes trop bien fondées, les capitaux se sont éloignés de l'industrie ; aucun établissement nouveau n'a été créé, ceux qui existent ne se sont pas développés, et cet axiome s'est accrédité dans les familles , qu'il ne faut engager dans l'industrie que l'argent que l'on peut perdre. Les hauts banquiers, les sociétés financières ont profité de cette stagnation pour appeler les capitaux inactifs dans les emprunts d'États étrangers , les chemins de fer sans avenir, les formations de nouvelles compagnies de Crédit, où ils n'ont trouvé le plus souvent que déceptions et ruine. Cette funeste direction imprimée aux capitaux, les énormes pertes qu'ils y ont subies , ont apporté de nouvelles entraves au développement de nos forces productives intérieures. De là est résulté le ralentissement de nos exportations, car, ainsi que l'a très bien vu J.-B. Say, c'est la prospérité du commerce intérieur qui produit celle du commerce extérieur.

La seconde raison, c'est que sous la pression de la concurrence étrangère, plusieurs de nos industries se sont laissé entraîner à des déviations regrettables dans leur goût et leurs procédés. Elles ont voulu lutter de bon marché avec les importations anglaises, belges, allemandes, et ce bon marché n'a pu être obtenu, comme chez nos rivaux, que par l'abaissement des qualités. Or, les conditions naturelles de notre pays ne lui permettent pas de lutter avantageusement avec ses voisins pour les basses qualités et les bas prix. Il ne peut se soutenir que par la loyauté, la solidité, la beauté et le bon goût de ses produits. Surcharger les cotonnades d'apprêt, les soieries de teinture, imiter la grossièreté et le mauvais goût des lainages anglais inférieurs , est une voie funeste au bout de laquelle on ne rencontre que la déûance et la perte de la clientèle étrangère. De nouveaux abaissements des droits de douane ne feraient qu'aggraver cette funeste tendance, malheureusement favorisée par les intermédiaires et les metteurs en œuvre qui, pour grossir leurs bénéfices, trouvent moyen d'imposer au public, au nom de la mode, ces détestables produits étrangers , dont le bas prix profite à eux seuls. Il est bon de couper court par un relèvement des droits à l'invasion de ces produits inférieurs, qui condamnent nos fabricants à les imiter pour leur disputer le marché intérieur, et leur font perdre, par l'abaissement des qualités et l'altération du bon goût, les débouchés extérieurs. Soyons les fournisseurs de ceux qui veulent du beau et du bon sans lésiner sur les prix. C'est le seul moyen de remettre notre commerce d'exportation dans la voie de développement rapide qu'il suivait avant 1860.

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