PREMIÈRE PARTIE
chez les masses ouvrières une irritation qui se traduit trop souvent par des émeutes et des excès. Les historiens de la Révolution française s'accordent à constater la funeste influence qu'exerça sur les populations de la Normandie et du Nord la crise industrielle produite par le traité de commerce conclu avec l'Angleterre en 1786. Ce fut la misère, bien plus que la passion politique, qui produisit les troubles dont ces régions furent le théâtre sous la première Assemblée constituante. Après les terribles épreuves que nous venons de subir, combien ne doit-on pas apporter de prudence et de maturité dans les décisions qui peuvent déchaîner de semblables orages !
11 convient donc de soumettre à un contrôle rigoureux les faits et les doctrines économiques, de reviser les théories les plus accréditées , et de n'accepter comme règle de conduite que l'intérêt démontré de la nation. L'économie politique est loin d'être une science achevée et certaine dans ses déductions , de l'aveu môme de quelques-uns de ses plus savants adeptes (\). Elle a commis à son origine de graves erreurs qui ont produit dans le domaine des faits de terribles conséquences. Ses fondateurs en France, Quesnay et ses disciples, connus sous le nom de physiocrates, accréditèrent pendant quarante ans l'idée que l'agriculture seule était réellement productive, et qu'il ne devait y avoir d'autres taxes que l'impôt direct assis sur les propriétaires fonciers. Imbues de cette doctrine, l'Assemblée constituante et la Législative décrétèrent l'abolition des impôts indirects et consommèrent la banqueroute de la France. La fausseté delà théorie des physiocrates a été depuis universellement reconnue. Qui sait si certaines conceptions économiques proclamées aujourd'hui comme des vérités indiscutables n'auront pas un jour le môme sort?
(1) Voir notamment l'article Économie politique de Charles Coquelin, dans le Dictionnaire de l'Economie politique, publié par la librairie tiuillaumin.
C'est sous l'influence de ces considérations que nous allons aborder l'examen critique des idées relatives à la législation commerciale qui convient à la France.
Deux doctrines sont de longue date en présence sur la question du régime douanier. L'une, dite du libre-échange, pousse à la réduction de plus en plus prononcée des droits d'entrée sur les produits étrangers, et finalement à leur entière suppression. Elle invoque le droit naturel qui appartient, selon elle, aux consommateurs de s'approvisionner au meilleur marché possible , la liberté de l'échange comme corollaire du principe général de la liberté du travail. Elle prétend se poser ainsi sur le terrain de la justice absolue, de la science irréfutable, et se concilier la faveur qui s'attache aux idées de liberté et de franchise d'impôts.
La doctrine opposée, désignée assez improprement par le titre de protectionnisme , pose en principe que chaque nation a le droit et le devoir d'assurer à ses membres la plus grande somme possible de travail et de moyens d'existence, de faire vivre et prospérer sur son sol le plus grand nombre d'industries. De ce principe on tirait autrefois cette conclusion , que les produits étrangers similaires à ceux de quelque industrio nationale devaient être absolument interdits à l'entrée, ou frappés de droits tellement élevés qu'ils en rendissent l'introduction impossible, autrement qu'à titre de fantaisie coûteuse et exceptionnelle. De là le système prohibitif, avec son cortège oppressif de visites corporelles à la frontière, de visites domiciliaires et de recherche des marchandises prohibées à l'intérieur, d'amendes, de pénalités, etc..
Un tel régime était manifestement vexatoire et attentatoire à la liberté. Interdire absolument aux nationaux la