PREMIÈRE PARTIE
faculté de s'approvisionner de produits étrangers qu'ils préfèrent aux produits indigènes est un acte despotique, arbitraire, une restriction notable des droits naturels de chacun. Il justifiait les reproches et les arguments de la doctrine opposée; et, tant qu'il a régné, on a pu à bon droit réclamer, au nom de la liberté commerciale, contre les excès de la prohibition.
En effaçant de notre législation douanière les prohibitions et les droits prohibitifs, les traités de 1860 ont rendu un véritable service, que nous n'entendons pas méconnaître. Depuis lors, le système de la prohibition a été universellement abandonné, et nul ne pense à y revenir. Mais il n'en est pas de môme du principe dont ce systèmo était une application abusive et exagérée, principe qui, sous le titre de défense du travail national, protection de l'industrie indigène, proclame la nécessité de droits suffisamment élevés à l'introduction des marchandises étrangères, surtout de celles dont les similaires sont produits à l'intérieur. Parmi tes défenseurs de ce principe, les plus déterminés soutiennent que les droits de douane doivent être calculés de manière à défendre les produits indigènes contre la trop vive concurrence des similaires étrangers ; les plus modérés demandent que ces droits compensent au moins les charges fiscales dont sont grevés les produits indigènes. On peut donc distinguer deux nuances parmi les défenseurs des droits de douane : les uns professant hautement la protection des industries nationales, les autres réclamant seulement la compensation des charges fiscales.
Si la doctrine protectionniste a fait ainsi une large concession par l'abandon du système prohibitif, il n'en est pas de môme de celle du libre-échange. Celle-ci a maintenu intégralement son principe, comme une vérité scientifique absolue. Elle propose toujours pour but final à poursuivre la franchise complète des produits étrangers à l'im-
portation, et ne considère la conservation de tarifs môme réduits que comme un expédient provisoire destiné à faciliter la transition d'un régime à l'autre.
Maîtresse des principaux organes de la publicité, dominante dans les académies, soutenue par un parti politique encore puissant, cette doctrine est parvenue à séduire un grand nombre d'esprits, et surtout ceux qui, manquant de temps ou d'études préalables pour approfondir la question, se laissent prendre aux grands mots de liberté, d'égalité devant l'impôt, de vie à bon marché. Ses défenseurs se sont proclamés avec tant de confiance en possession d'une vérité absolue , ils ont prodigué si libéralement à leurs adversaires les imputations d'ignorance, d'incapacité, d'égoïsme intéressé, que les victimes mômes des applications précipitées do la doctrine du libre-échange n'osaient plus la contester en théorie, et se bornaient à réclamer des délais et des tempéraments.
Cependant une crise économique d'une profondeur et d'une durée inouïes jusqu'ici est venue frapper les pays les plus industrieux de l'Europe occidentale, et surtout ceux qui, comme l'Angleterre et l'Allemagne, avaient le plus largement sacrifié à la théorie régnante par l'abaissement ou la suppression des impôts douaniers. La France est aussi atteinte, et plusieurs de ses industries se débattent sous les étreintes de la concurrence anglaise et allemande. Son agriculture môme est menacée par l'offre surabondante des produits alimentaires d'Amérique et d'Australie, et l'on peut craindre de voir les deux branches essentielles de la production nationale s'effondrer dans la ruine où a déjà presque complètement sombré notre marine commerciale. C'est au milieu de cette crise que sont venus à expiration la plupart des traités de commerce conclus par l'empire, et que se sont posées les graves questions de leur renouvellement ou de leur rupture définitive, et de la fixation d'un nouveau tarif douanier.
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