CHAPITRE PREMIER
Si l'homme n'était pas un être doué de locomotion, si, comme la plante, il occupait toujours la même place, les individus vivraient dans un mutuel voisinage qui pourrait leur permettre, il est vrai, certaines relations, un commerce borné d'idées et de sentiments, mais le problème politique ne se fût jamais posé. C'est la coexistence dans l'espace, la locomotion et l'impénétrabilité des corps qui soulèvent nécessairement ce problème, résolu plus ou moins heureusement par la spontanéité et par la réflexion des hommes. Combinées, ces trois conditions physiques ont pour effet de compromettre à tout instant la paisible possession de chaque individu, puisque sa possession, tant qu'il ne se déplace pas, exclut fatalement tout compétiteur et qu'un
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survenant peut néanmoins à tout moment lui disputer sa place. Force lui est donc ou de céder à l'usurpation, ou d'y résister matériellement, ou enfin de la prévenir par un accord préalable. Il n'y a pas d'autre parti à prendre et la politique est née instinctivement de cette triple alternative.
Dans le monde purement physique, la question de la concurrence des êtres se tranche uniquement par la force sous forme d'attractions, de répulsions, d'affinités, etc., et les hommes ne chercheraient pas et n'auraient même pas à chercher d'autre solution à leurs conflits, s'ils regardaient leur locomotion comme fatalement déterminée par leur essence ; mais leur conscience les porte à se croire capables de disposer, comme causes, de la direction, de la vitesse et de la portée de leurs mouvements, en un mot ils se sentent doués de libre arbitre. Dés lors, il est naturel et même inévitable qu'ils fassent intervenir dans leurs mutuels rapports une notion politique, c'est-à-dire qu'ils choisissent la solution qui les expose aux moindres douleurs, par une entente soit tacite, soit expresse, et ainsi les horreurs d'une guerre permanente peuvent leur être épargnées sans qu'une partie des compétiteurs soit contrainte de céder gratuitement toutes ses possessions à l'autre. La politique a pour dernier objet ce règlement pacifique, et une guerre même, quand elle y tend, peut être dite politique, mais, tant qu'elle dure, il y a suspension de l'état politique.
La paix, qui est le fruit d'un pareil état, est la condition nécessaire de la prospérité morale des peuples parce qu'elle assure, avant tout, une certaine stabilité des possessions matérielles, laquelle est intimement liée à une répartition plus ou moins satisfaisante de la masse des biens. Quelle sera donc la règle sociale qui devra présider à cette répartition? Tel est le problème fondamental que les instincts et les passions ont spontanément agité dans toute la durée de l'histoire. Essayons de bien comprendre comment il se pose dans la conscience humaine.
Faisons, par hypothèse et seulement pour la clarté des idées, une espèce de législateur supérieur et désintéressé, comme qui dirait une Providence divine, logique avec ses propres créations. Comment procédera- 1- elle? Et d'abord que se propose- 1- elle? Elle se propose évidemment d'employer les produits du milieu terrestre à conserver les êtres qu'elle y a mis, à développer,- selon ces ressources, toutes les existences individuelles des copartageants ; c'est-à-dire de ne sacrifier aucune à aucune, de proportionner les parts aux exigences essentielles de chaque individu, de manière que, si tous ne peuvent être entièrement satisfaits, tous pâtissent dans la même mesure, et que, s'il y a du superflu pour tous, tous en profitent également. C'est évidemment par une distribution inégale mais proportionnelle qu'elle obtiendra l'égalité d'avantages pour les divers individus.
C'est sous cette forme théorique d'un distributeur venant satisfaire tous les besoins essentiels des êtres, sans préjudice ni privilège pour aucun, que nous nous imaginons ce Créateur selon la logique, c'est-à-dire accordant à chaque essence le développement qui s'y trouve annoncé, et que réclame l'existence même de ses fonctions. Dans une pareille hypothèse, les besoins, au lieu de se révéler à l'individu par une affection douloureuse, pourraient se manifester à lui par le plaisir seulement, par le bien-être, qui accompagnent leur satisfaction, puisque cette Providence connaîtrait à fond les essences et par conséquent pour chacune l'exacte mesure et l'opportunité de ses bienfaits. Tel serait assurément le cas le plus favorable qui se pût concevoir au bien-être universel, le cas de plantes cultivées avec une parfaite intelligence, ou d'enfants qui seraient constamment prévenus dans leurs besoins par une mère divinatrice et vigilante.
Le cas le plus défavorable, au contraire, à l'entretien des existences individuelles serait celui où manquerait cette distribution providentielle et où les êtres ne trouveraient ni autour d'eux une matière suffisante d'alimentation, ni même en eux aucun appétit qui fût le révélateur et le guide de leurs fonctions. Il est clair qu'une pareille disposition serait complètement illogique, puisqu'il y aurait des essences douées d'organes et de facultés, sans qu'il y eût aucun moyen pour elles de fonc-
tionner, faute de matériaux assimilables ou de régulateur de l'assimilation.
Ces deux hypothèses extrêmes nous représentent les deux termes entre lesquels subsiste la vie réelle, oscillant de l'un à l'autre sans qu'on puisse jamais la trouver fixée dans aucun. La nature ne nous offre pas d'exemple de l'une ou de l'autre de ces conditions théoriques : toutes les espèces, y compris l'espèce humaine, y ont un sort moyen, une condition moitié conséquente, moitié inconséquente avec leur essence respective. Elles ne sont ni tout à fait dénuées des moyens de se conserver en tant qu'espèces, ni suffisamment nanties des ressources nécessaires à la subsistance de tous leurs individus. Leur faculté de reproduction ne semble pas calculée sur leur puissance de conservation ; d'innombrables germes sont perdus ; beaucoup de nouveaunés s'atrophient et dépérissent, beaucoup d'adultes sont violemment détruits. La raison humaine, abandonrîée à sa propre connaissance, ne peut donc découvrir dans le monde vivant ni les caractères d'une providence absolument logique, réalisant toujours les destinées écrites dans les essences, ni l'absence complète d'harmonie, c'est-à-dire un chaos où elle n'apercevrait ni distinction constante entre les choses, ni retour périodique des phénomènes, et ne trouverait partout que des différences sans aucune induction possible. L'univers, considéré dans sa totalité passée, présente et future,
satisfait assurément la logique, sans quoi il serait impossible, mais il ne la satisfait jamais entièrement si elle n'est appliquée qu'à l'une de ses parties, parce qu'aucune n'accomplit tout ce qu'il serait rationnel de tirer de son essence considérée isolément. L'univers nous apparaît plutôt comme le théâtre d'une concurrence de lois, dont chacune dans ses applications est modifiée par les autres. Prise en elle-même, aucune essence ne saurait trouver la raison de ses limites dans sa seule raison d'être qui, étant toute positive, ne tend qu'à l'affirmer indéfiniment, La négation, la limite, provient, en ce monde, de la rencontre d'éléments positifs et incompatibles ; en d'autres termes, rien ne se détermine, tout est déterminé. Du point de vue métaphysique où nous nous plaçons ici, 1" univers entier s'offre à notre conception comme une multitude de déterminations réciproques, un concours immense d'indéfinis qui s'imposent des bornes les uns aux autres ; il ne faut donc point s'étonner de ne point voir se réaliser entièrement toutes les essences et ne point taxer d'irrationnelles des limitations dont la raison dernière nous échappe.
Voyons comment se traduit dans la vie de l'humanité cette loi générale de concurrence et d'opposition entre les individus. Nous devons nous attendre à rencontrer, pour l'espèce humaine comme pour toutes les autres, un défaut d'harmonie entre l'essence individuelle, physique et morale etTaccom-
plissement possible de la destinée qui s'y laisse lire. Il est rationnel que l'individu, doué d'une organisation, vive jusqu'à son complet développement, car la vie n'est que cette organisation même en jeu; il serait donc d'une logique rigoureuse que sa nature fût satisfaite, soit par un don continuel et gratuit qu'elle recevrait sans travail de quelque génie bienfaisant, soit par son activité propre, s' exerçant avec discernement et mesure sur tout ce qui l'entoure pour y puiser les matériaux de sa vie. Il s'en faut bien qu'une telle logique préside à la destinée de l'homme ; on peut même dire que l'honneur de l'homme consiste à corriger par son industrie et sa moralité l'effroyable disproportion qu'il trouve entre ses besoins et ses ressources. Quelle ne serait pas la détresse d'un homme qui, né dans une haute classe et rendu par l'éducation plus délicat dans tous ses désirs, retomberait tout à coup dans le dénûment naturel ! Il est vrai que le bienfait social, assuré par les penchants mêmes de l'humanité, ne saurait lui manquer tout à coup, et qu'il faut ranger ce bienfait parmi les secours naturels qu'il doit à son milieu ; mais la société même, qui lui est favorable, ne se soutient que par une foule de travaux grossiers et ingrats incombant aux moins fortunés de ses membres, de sorte qu'en somme l'individu, dans l'humanité comme dans toutes les autres espèces animales, est sacrifié au salut de l'espèce. Il y a donc quelque chose d'illo-
gique dans ce que nous apercevons des données mêmes de la vie humaine. L'état social est une solution nécessairement médiocre du problème, s'il est démontré par ces données qu'il n'en peut y avoir de parfaite. Aussi importe-t-il de bien distinguer dans la critique des États ce qui est imputable à la nature de ce qui l'est aux institutions. L'état social a pour objet de suppléer, en l'absence d'un distributeur souverain des biens, à la disproportion qui existe entre les besoins essentiels de l'individu et ses ressources naturelles. Une société aussi parfaite que possible serait évidemment celle dont les institutions, corrigeant l'illogisme de la destinée individuelle, produiraient une répartition des biens approchant le plus possible de celle que ferait un distributeur omniscient et impartial, c'est-à-dire se conformant à la logique. Examinons d'un peu plus près ce qui favorise et ce qui contrarie la réalisation de cet idéal.
Les ressources de l'homme, ses moyens d'existence, les éléments de l'économie, sont les suivants :
1° Les matériaux de toute espèce fournis par le sol. Ce don de la nature est loin d'être gratuit : les matériaux bruts doivent toujours être élaborés avant de constituer des biens utiles ; les produits organisés de la terre, tels que les troupeaux et les fruits, ne deviennent aliments qu'après avoir subi une certaine éducation, une certaine culture ;
2° Les instincts qui avertissent l'homme par
l'inquiétude et la douleur, par le désir et la satiété, des choses qui lui conviennent ; les forces physiques et les fonctions intellectuelles dont l'homme dispose pour façonner les éléments naturels et les approprier à son usage. Mais, d'une part, il n'y a pour aucun individu proportion entre la diversité de ses aptitudes et les exigences de son développement complet ; d'autre part, les désirs, qui dégénèrent très facilement en passions, sont loin de donner toujours une exacte mesure des besoins véritables ; l'individu est par suite peu capable d'estimer quelle est, dans la somme des produits, la part qui lui revient conformément à son essence ;
3° L'état social qui vient en aide à l'infirmité individuelle ; chaque aptitude apporte au marché ce qu'elle est propre à produire et, grâce à l'échange, chacun se pourvoit, avec le produit de ses aptitudes spéciales, des produits de toutes les autres.
Mais pour que le travail et l'échange remplissent bien l'office de répartiteurs des produits, il faudrait que chaque individu, en exploitant ses aptitudes, fût capable de créer un équivalent de tous les produits dont il a besoin et qui sont créés par les autres aptitudes. Il faudrait en outre qu'il mesurât sa production aux besoins, d' autrui, l'importance de son offre à celle de la demande, pour que l'échange lui fût toujours possible. Or, les hommes sont doués plus ou moins bien, à des degrés infinis, depuis la faiblesse et la stupidité jusqu'à la vigueur
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et au génie; d'où il résulte que les uns pourront produire de quoi se donner le superflu, tandis que les autres arriveront péniblement à se procurer le nécessaire. La condition des individus flottera ainsi entre le luxe et l'indigence.
Ajoutons que les morts laissent aux survivants des biens qui leur seront acquis sans qu'ils les aient produits et, par conséquent, ne seront pas proportionnés aux besoins réels ni attribués en raison des aptitudes qui les ont créés. De quelque façon que ces biens se répartissent, soit aux individus par voie d'héritage, soit à la communauté, il en résultera des inégalités choquantes ou des compétitions hostiles. L'héritier par descendance, qui a un titre de pure affection, excitera l'envie de ceux qui n'y verront qu'un moyen d'accaparement ; et, si le partage se fait sur le pied d'égalité entre tous les individus, les parts, toutes égales, ne seront pas également avantageuses à chacun, puisque les besoins des individus sont divers de degré et de nature. Une exacte distribution exigerait la connaissance de la nature de chacun, ce qui surpasse de beaucoup la science humaine.
Pour les animaux, c'est l'instinct, le cri du besoin, le sentiment de la satiété,, la puissance même des organes qui règlent la dose nécessaire à l'individu, et, en cas de concurrence entre plusieurs pour la préhension des mêmes aliments, c'est la force, c'està-dire la guerre, qui fait la distribution.
Chez les hommes, c'est la constitution politique qui intervient pour équilibrer le partage résultant du travail et de l'échange et substitue au conflit violent un ordre, un règlement. Ce règlement est plus ou moins logique et impartial suivant la part faite dans la constitution à la force, au prestige, à la raison, ou à la bienveillance de ceux qui régnent, mais nous venons de voir qu'il y a dans les conditions imposées par la nature au problème de la paix sociale, dans les données mêmes de ce problème, d'invincibles obstacles à sa solution.