RAPPORTS DES RÉGIMES ENTRE EUX
S'il est vrai que la nature humaine, en dépit des modifications qu'elle peut subir, ne perd jamais ses attributs essentiels, on peut affirmer que les quatre régimes dérivés de ces attributs se trouveront combinés, à des doses variables, dans un état quelconque à n'importe quelle date. Des réfor- ' mateurs ont pu rêver la suppression de quelquesuns de ces régimes au profit de l'un d'eux exclusivement, mais leurs tentatives ont nécessairement échoué, parce que, s'ils ont pu abolir pour un temps les manifestations extérieures des penchants de l'homn^e, ils n'ont pu abolir ces penchants mêmes qui sont demeurés les causes latentes, mais d'autant plus énergiques d'une restauration prochaine des régimes étouffés. Ou les hommes n'ont entre eux rien de commun qui les range dans une même espèce, ou ce qu'ils ont de commun impose à leurs relations sociales des conditions constantes, et ces conditions sont impliquées dans les quatre régimes
(1) Ce chapitre est malheureusement resté à l'état de brève et incomplète ébauche dans le manuscrit original. (N. de l'éd.)
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politiques. La violence, l'ascendant, la critique réfléchie et l'amour se partageront, inégalement, sans doute, mais toujours ensemble, le gouvernement de toute société d'hommes. Aussi les organes nécessaires au fonctionnement de tous»ces régimes existeront- ils à l'état embryonnaire ou développé, séparés ou mêlés. Chaque régime traite à sa manière la question sociale et imprime à ses organes le caractère de son principe; mais comme les données de cette question, loin d'être arbitraires, sont posées par la nature même qui a fait les hommes et leur milieu tels qu'ils sont, les problèmes sociaux à résoudre sont les mêmes pour tous les régimes. Il en résulte que le nombre des organes qui donnent des solutions est le même, bien que les solutions soient différentes et aussi les organes.
Le régime de l'amour ne peut pas devancer le régime de la raison, c'est-à-dire que l'amour implique la justice ; où la justice n'est pas née, l'amour ne saurait exister; l'apprentissage de la justice précède celui de l'amour et le prépare, car devenir juste, c'est reconnaître son essence en autrui, c'est le commencement ou plutôt la base de la sympathie et la notion première du bien.
Le régime de l'ascendant ne peut succéder au régime de la raison, car, la raison ayant fait la lumière, celle-ci exclut l'obscurantisme qui est la base de l'ascendant.
Quant au régime de la \Tiolence, il peut inter-
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venir à tout moment par l'invasion, par la guerre extérieure ; mais la guerre intérieure devient de moins en moins possible à mesure que la raison succède à l'ascendant, l'amour à la raison. Remarquons toutefois que le passage du régime de l'ascendant à celui de la raison est rarement pacifique : la raison tend à détruire l'ascendant; or l'un et l'autre sont représentés par des classes, et la classe dominante oppose la force matérielle à l'envahissement de la raison, car elle ne peut lui résister autrement (persécutions). Remarquons en outre que c'est le cas de guerre intérieure.
Ainsi, à ne considérer que l'essence des régimes, ils se succèdent dans un ordre progressif : violence, ascendant, raison, amour. •
Causes qui peuvent rompre cette évolution ; causes des vicissitudes : 1° la guerre extérieure et la guerre intérieure n'aboutissent qu'à une paix viciée ; 2^ la décadence des races, l'abaissement du niveau intellectuel, la corruption des mœurs...
Sully Prudhomme. — Lien social.