CHAPITRE IV
Il est clair qu'une agglomération d'hommes dont les activités, simplement voisines et indépendantes, ne se rencontreraient pas, ne pourrait s'appeler un État ; il est clair aussi que si chaque individu était constamment en guerre ouverte avec tous les autres, cette mêlée ne serait pas davantage un État; un État pourrait en sortir, mais, tant qu'elle durerait, il n'existerait pas. L'État suppose une relation réciproque entre tous les individus, telle qu'aucun ne puisse se dire absolument indépendant des autres ; le despote même dépend de tous ceux qu'il tyrannise, car il n'est maître que par eux, il ne trouve que dans ses rapports avec eux les conditions de sa vie.
II n'y a que ces trois situations possibles pour les hommes : ou rester absolument étrangers entre eux, chacun vivant comme s'il était seul, ou se faire la guerre pour maintenir leur indépendance respective, ou consentir, soit expressément, soit tacitement, à dépendre les uns des autres. La première de ces situations serait contre nature ; la
seconde n'est que transitoire dans l'intention des combattants qui doivent toujours en venir au traité, à la servitude ou à l'extermination. La troisième, qui seule a chance de persister en se modifiant, est l'État, qui n'est, à son début, qu'un ordre quelconque. Cet ordre, si imparfait qu'il soit, et bien qu'il puisse être extrêmement onéreux à plusieurs, est préféré^par tous à l'état de guerre qui suspend les fonctions de la vie et n'en permet aucun développement. Une existence misérable, mais sûre, paraît moins dure à subir qu'une perpétuelle menace de mort, et les chances douteuses de la guerre entretiennent une inquiétude intolérable. A vrai dire, le compromis exprès ou tacite qui fait cesser la guerre n'accorde pas de plein gré toutes les volontés ; le consentement n'y est souvent donné que pour éviter un mal plus grand ; ce n'est pas, à proprement parler, la paix, mais une transformation de la guerre qui la rend compatible avec la vie en substituant à l'action des forces physiques des luttes d'une autre espèce moins promptement décisives, mais d'un résultat progressif plus solide ; c'est V ordre.
Les divers penchants de l'homme pour la possession sous toutes ses formes sont à la fois des motifs de guerre et des raisons d'ordre. Chacun veut s'enrichir et régner, c'est la condition même de sa vie. Grâce à cette condition et au voisinage obligé, les activités indi\aduelles se rencontrent
nécessairement sur de communs objets; les convoitises et les ambitions se hem^tent, la guerre s'allume ; mais la guerre n'est qu'un moyen pour ceux qui la font, et ce qui les y pousse est précisément ce qui leur en fait désirer bientôt la fm à tout prix ; l'ordre se fonde. La guerre et toutes les tentatives d'organisation de l'ordre constituent le travail par lequel l'homme arrive à la possession de son semblable, comme l'industrie est le travail par lequel il s'assure la possession des choses. L'histoire est surtout composée des annales du travail politique. A ce titre, les guerres et les révolutions expriment, dans les rapports de l'homme avec l'homme, ce que le labour et les autres efforts de conservation expriment dans les rapports de l'homme avec la nature. Gréer d'abord l'ordre pour rendre la possession de l'homme possible, puis dans l'ordre la paix, pour rendre cette possession, d'oppressive qu'elle est encore, mutuelle et juste, tel est le travail politique. Il suppose, comme tout travail, sa matière et sa forme; sa matière, c'est la volonté; sa forme, c'est la loi.
L'ordre, cette dépendance générale, avantageuse aux uns, onéreuse aux autres, acceptée bon gré mal gré par tous, ne peut se substituer efTicacement à l'indépendance militante qu'à la condition de marquer à l'avance à la liberté individuelle son domaine, en un mot de se formuler, pour prévenir tout nouveau conflit, soit dans la
coutume, soit sur des tables où le régime adopté puisse être invoqué par tous et garanti à tous.
Cette formule, c'est la loi. On voit qu'elle représente la proportion des quatre régimes définis précédemment, ou plutôt leur résultante dans l'État, car la dépendance des hommes entre eux ne peut affecter que ces quatre modes de possession, lesquels se combinent et s'équilibrent.
On peut donc définir la loi : Vensemble des règles imposées à la liberté indii'iduelle par la résultante des régimes s' organisant pour le maintien de r ordre.
La loi est donc, à nos yeux, une formation spontanée, organique, un fait d'histoire naturelle; elle ne peut exprimer que la situation respective des régimes dans une société, qu'elle naisse de la coutume inconsciente, du génie d'un législateur ou de la volonté d'un despote. Le despote n'est, en effet, possible que par. la prédominance d'un régime, celui de la force ou de l'ascendant, prédominance qu'il formule, mais qu'il a trouvée dans les conditions sociales où il apparaît. Le législateur n'a de génie que par l'intelligence de son temps, des besoins de l'état social où il est né lui-même; il ne fait encore que le formuler. A plus forte raison la coutume reproduit- elle simplement la résultante des puissances sociales en conflit, la somme des régimes.