CHAPITRE V
Ces corsidérations nous fournissent la définition rigoureuse des mœurs. La possession étant la communication établie par l'homme entre lui et le monde extérieur pour la satisfaction de ses besoins physiques et moraux, pour l'entretien et l' accomplissement de sa vie, nous pouvons dire que les mœurs sont les formes imprimées à la possession par le caractère. C'est ce qu'il nous sera maintenant facile d'expliquer.
Tous les peuples, comme tous les individus, veulent posséder pour subsister et sentir, mais les moyens d'atteindre à la possession diffèrent nécessairement comme peuvent difïérer les deux termes de toute possession, à savoir le sujet et l'objet, l'être et le milieu. Or, par suite de la diversité des climats, le second de ces termes est extrêmement variable, et le premier l'est aussi, non point dans la nature et le nombre des facultés et des organes essentiels, mais dans leur degré de puissance, dans ce que nous avons appelé le caractère. Les modes de la possession, de la possession des choses et des
personnes, sont subordonnés au rapport variable de ces deux termes ; de là la diversité des mœurs : elles expriment Vinfliience du caractère sur la possession.
Telle est la définition des mœurs dans la plus large acception du mot; mais souvent, dans un sens plus restreint, on oppose les mœurs aux lois, et on cherche à déterminer leur influence réciproque. On entend alors par les mœurs les modes spontanés de la possession ; ce sont les habitudes naturelles de l'activité formées sans aucune réflexion, imposées à l'activité avant que la réflexion les ait définies et formulées pour les codifier; les lois, au contraire, apparaissent comme artificielles dans leur confection, et régissent l'activité par un retour de l'intelligence sur l'œuvre de la spontanéité. Les mœurs sont des manifestations toutes concrètes, les lois des définitions abstraites ; les mœurs déterminent les volontés selon leurs propres tendances sans prescriptions expresses ; les lois les obligent par des prescriptions écrites ; et tandis que la sanction des mœurs est purement dans le ridicule ou dans l'incommodité, celle des lois est dans une contrainte matérielle.
Les mœurs traduisent les manifestations spontanées de l'activité en un lieu donné de la terre, et les lois sont des limites assignées aux manifestations de l'activité ; il en résulte évidemment que les lois ont leurs données, leur matière même, dans les
mœurs, et varient avec elles. Mais, réciproquement, les lois influent sur les mœurs dans une mesure facile à déterminer. En effet, les lois ne sont pas une simple constatation formulée des mœurs, elles ne sont pas seulement les mœurs définies, elles sont les mœurs réglementées. L'atteinte qu'elles portent nécessairement à la liberté est sensible à l'individu, tandis que le propre des mœurs est de fléchir insensiblement l'activité de sorte que l'individu n'y aperçoit pas la perte de son indépendance. Cette atteinte rompt infailliblement l'habitude, qui est le fond des mœurs, et par cela même donne ouverture aux innovations de la pensée stimulée. Ainsi, d'une part, les mœurs, par la résistance passive de l'habitude qu'elles impliquent, s'imposent aux lois et les empêchent de disposer absolument des volontés; d'autre part, les lois, ne pouvant disposer des volontés sans empiéter sur la liberté, dérangent par cet empiétement la marche insensible de l'habitude et permettent la modification des mœurs. Les mœurs tendent à substituer le développement spontané au mouvement réfléchi, et les lois font le contraire.
Un peuple qui n'aurait que des mœurs, qui ne se gouvernerait que par les tacites prescriptions de la 'Coutume, ne constaterait jamais son état social et risquerait de progresser fort lentement. Le peuple qui interprète constamment ses mœurs, et les juge pour les subordonner à des lois, exerce sa réflexion
sur sa nature et sa destinée et se propose toujours dans ses lois plus qu'il ne fait dans ses mœurs ; la loi devient l'expression de ses tendances, de son idéal, plutôt que de son état présent et de ses misères ; elle s'empreint du génie spéculatif. On remarquera que les lois sont toujours un peu meilleures que les mœurs ; mise en demeure de formuler le vœu du peuple, la loi répugne à en confesser les mauvais penchants.