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INFLUENCE DES VOLONTÉS PARTICULIÈRES SUR L'ÉTAT SOCIAL

Il semble que le développement social échappe à toute loi parce que tout mouvement part de la volonté et que la volonté ne subit pas fatalement les influences extérieures et intérieures. Examinons cependant ce que peut être d'une part l'influence de la détermination indi\'iduelle sur l'état social, d'autre part la portée de l'exécution d'une vue individuelle. Nous commencerons par examiner la condition nécessaire, sinon suffisante, du progrès, à savoir l'accroissement continu des acquisitions humaines, quelles qu'elles soient, nous réservant d'étudier ensuite la qualité de ces acquisitions, leur valeur morale (1).

On peut, en effet, étudier d'abord, en quelque sorte, la d^Tiamique du progrès, indépendamment de sa moralité, en un mot l'évolution humaine, car, quelque usage que les hommes fassent de leur science pour régler leur conscience, ils ne peuvent abolir leur curiosité qui engendre nécessairement des trans-

(1 )Ce plan n'a été rempli qu'en partie par l'auteur dans ce dernier chapitre resté inachevé. (N. de l'éd.)

formations de la vie sociale. Ce mouvement obéit à des lois psychologiques qu'il s'agit de définir.

Les transformations opérées dans le monde intime des intelligences ne peuvent évidemment avoir d'influence dans le milieu social que par l'initiative et l'intermédiaire de la volonté. La puissance qui meut le monde social, c'est la volonté, laquelle est toujours individuelle au début du mouvement. La volonté, c'est, nous l'avons dit, la cause inconnue de l'effort moral ou physique. Le phénomène de l'effort donne à l'homme le sentiment qu'il est cause de ses actes ; que ce sentiment le trompe sur ce point, c'est une question dont la solution, quelle qu'elle soit, ne saurait détruire le fait même de l'effort ; car ce n'est pas son existence qu'on peut discuter, mais la nature de sa cause en nous. Ce qu'il nous importe uniquement de constater ici, c'est que l'homme est capable d'effort. L'effort volontaire de l'individu intéresse l'état social de deux manières : 1° en tant qu'appliqué à la création des idées ; 2^ en tant qu'appliqué aux moyens de traduire au dehors les idées créées pour les mettre à exécution. L'homme çeut pour penser, et il cent pour réaliser sa pensée. Chacune de ces deux applications de la volonté importe à l'état social ; la première, si elle était seule, serait indifférente, puisqu'elle ne dépasse pas l'individu et n'atteint pas le monde extérieur, mais elle est accompagnée de la seconde qui n'est jamais

complètement amiulée. En effet, si l'individu n'a pas assez de puissance pour vaincre de suite les obstacles extérieurs qui l'empêchent de réaliser immédiatement sa pensée, il peut communiquer cette pensée à d'autres qui tôt ou tard vaincront ces obstacles par leur nombre. Cette double volonté individuelle, de penser et d'agir, est un phénomène qui naît dans le for intérieur, et qu'on ne peut pas prévoir. Tel indi\àdu voudra- 1- il ou ne voudra- t-il pas? On ne peut que le conjecturer, personne ne le peut prédire avec certitude, sinon cet individu même. Il est possible de déterminer d'avance un grand nombre des motifs qui interviennent dans la délibération de l'individu pour lui fournir un projet, mais le dernier motif qui décidera tout, le motif tiré non de la nature générale de l'homme, et qu'alors on pourrait prédire, mais tiré du caractère particulier de l'individu, de son penchant propre, de son caprice sinon de sa raison, ce motif est un aléa pour l'historien philosophe. Que la volonté soit libre ou non, c'est une égale difficulté pour lui, car, dans l'un et l'autre cas,, il ne peut prédire les décisions individuelles : le seul fait de la variété des caractères dans le type humain lui rend impossible la prévision des actes indi\'iduels. Ces actes, toutefois, bien qu'ils échappent à sa prévision, ne sont pas des jeux du hasard. Le caprice, si tant est qu'il y ait jamais caprice absolu, est plus rare qu'on ne pense. La volonté, quelque indépen-

dante qu'on la suppose, ne se détermine pas sans motifs ; or elle tire -les motifs des conditions extérieures plus ou moins favorables à son dessein et des conditions intérieures de l'individu, à savoir : son caractère, son éducation, ses passions présentes, sa moralité. Toutes ces conditions, extérieures et intérieures, s'imposent ou se proposent fatalement à l'esprit qui les considère et les pèse. L'efficacité de la volition pour produire au dehors, dans le milieu social, un effet prémédité, dépend du rapport qui existe entre les conditions intérieures et les conditions extérieures. Par exemple, si l'on se propose de faire la guerre, le succès dépendra de la force et du courage, qualités internes, et aussi de la position de l'ennemi, condition externe ; si l'on veut exercer de l'ascendant sur une personne, il faut, pour y réussir, calculer le rapport entre son intelligence et les moyens de prestige qu'on peut mettre en œuvre. Une volonté ne peut régner d'aucune façon sans que l'agent ait considéré la situation qui lui est faite par ces deux ordres de conditions fatales. Les premières constituent le point d'appui de la volonté, le fondement où elle affermit son ressort ; les secondes forment le point d'application, ce qu'il s'agit de remuer. Le plus souvent la volonté individuelle qui prend l'initiative du mouvement social, ne se sentant pas assez forte pour attaquer directement la masse à déplacer, choisit au dehors un point d'appui auxiliaire intermédiaire entre elle

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et le point d'application, elle agit alors comme im levier ; ce point d'appui est un ensemble de conditions favorables à la modification projetée et c'est en général l'assentiment d'un groupe puissant, de ce qu'on nomme un parti, son concours moral ou matériel. Quand donc on examine l'état d'une société à un moment quelconque de son évolution, on n'a le secret de sa marche qu'en déterminant le plus exactement possible : 1^ d'on part V initiative efficace ; 2*^ son point d'appui dans les volontés ou dans les circonstances ; 3° le point d'application, ce qui va être modifié.

Pour déterminer le point d'appui, la portée et le point d'application d'une activité individuelle dans une société, il faut donc, d'après tout ce qui précède, examiner les conditions, soit internes, soit externes, dans lesquelles cette activité se développe. Les conditions internes peuvent se rapporter aux chefs suivants :

1° Le caractère. — Les aptitudes essentielles de l'humanité se rencontrent évidemment dans tout individu, mais sont différemment dosées pour chacun ; elles concourent, dans des proportions diverses, à tous ses actes, et leur résultante constitue son caractère.

20 L éducation. — Le caractère est profondément modifié dès la naissance, et en quelque sorte façonné par l'exemple, les enseignements et les épreuves de la vie sociale. Quelles que soient les prédispo-

si lions naturelles de l'individu, il est favorisé ou contrarié dans son développement spontané, et jamais sa volonté ne triomphe entièrement de la pression du milieu où il vit ; il s'est à son insu même assimilé, à quelque degré, les idées' et les sentiments de ses compatriotes. La société se réfléchit dans chaque individu ; il ne s'ensuit pas que chacun se fasse une idée exacte et raisonnée du monde qui l'entoure et dont il subit les influences ; l'imitation est inconsciente ; c'est une aliénation involontaire de la personnalité. Si chacu;i estimait avec justesse les puissances de son milieu, le succès des entreprises particulière^ serait beaucoup plus fréquent. Aussi, pour juger des chances d'une ambition, est-il très important de déterminer quelle idée l'individu se fait du milieu social où il doit chercher des appuis et rencontrer des obstacles.

En somme, le monde extérieur tend à posséder l'individu et l'individu tend à posséder le monde extérieur. Chaque homme puise dans les données intellectuelles et sensibles de la société la matière de son activité morale, et le travail de son activité sur cette matière lui fait subir à lui-même des modifications incessantes.

Cette influence des mœurs et des idées contemporaines peut produire dans l'homme deux tendances contraires. Elle le porte ou bien à accepter l'état social par habitude, ou bien à réagir contre l'état social en excitant son initiative par l'héri-

tage d'idées et de sentiments qu'il reçoit et qu'il n'eût pas pu acquérir seul ; plus il est riche d'idées, d'aperçus et de sentiments, plus il est capable de concevoir et de sentir du nouveau.

Ainsi l'éducation sociale enchaîne la volonté ou la prédispose à l'action. L'un ou l'autre résultat se produit selon le degré d'énergie, de ressort moral individuel.

Nous pouvons fonder sur ces remarques une distinction qui se vérifie dans l'histoire de chaque peuple, celle de deux grandes classes d'individus, le vulgaire et les initiateurs.

Un homme du vulgaire est celui qui a reçu de la société, par l'éducation, l'exemple et l'habitude, la plupart de ses idées et de ses sentiments, et ne cherche point à propager ceux qui lui sont propres. En un mot, il demeure incapable d'ajouter aucun élément à la richesse morale de la société, bien qu'il soit très apte à la conserver ; c'est un pur dépositaire de l'esprit de son temps, de la tradition. Il n'emploie sa volonté qu'à l'exécution des actes ordinaires de la vie sociale de son époque ; il n'entreprend que ce qui a été entrepris avant lui. Son intelligence est un miroir de l'état moral de la société et sa .volonté n'est pas plus hardie que son esprit. Sa maxime est : faire comme les autres, penser comme tout le monde. Les hommes du vulgaire se possèdent entre eux les uns par les autres, et sont tous possédés par les

fortes personnalités qui surgissent au milieu d'eux.

Le vulgaire est un facteur important de l'évolution sociale, parce qu'il crée des conditions favorables au succès des initiateurs. Il peut, dans une certaine mesure, comprendre l'innovation, l'apprécier pour son usage et la faire passer dans les mœurs. Or il n'y a d'acquis définitivement à l'humanité que ce qui a pu passer dans les mœurs ; c'est pourquoi vulgariser, c'est thésauriser pour l'humanité.

A supposer que le vulgaire vînt à exister seul dans un peuple, il pourrait, en accroissant le trésor matériel sans le varier, développer son bien-être par l'abondance ; mais, faute d'invention, la possession ne prendrait pas de formes nouvelles ; le luxe modifierait les caractères, mais bientôt le niveau social ne pourrait plus que descendre, car les loisirs créés, demeurant sans emploi pour des intelligences bornées, n'engendreraient que la satiété, l'ennui ou la dissolution ; il deviendrait alors facile à la force de reprendre le gouvernement, et ce serait le retour à la barbarie.

Un peuple qui vient à manquer d'initiateurs est fatalement voué à la décadence par sa prospérité même qui n'est plus qu'énervante. Ainsi le point de vue du vulgaire est, peu à peu, mais sans cesse, renouvelé par les hommes d'invention qui changent ainsi constamment la matière de son activité imitatrice, et le vulgaire, de son côté, prête son travail à l'exécution des idées nouvelles, he commerce fon-

damental dans toute société est donc celui-ci : les ini dateurs nourrissent l' esprit par des idées nouvelles et le vulgaire échange contre le bienfait de ces idées la dépense des forces requises pour les appliquer.

Le vulgaire qui n'a, par chaque individu pris isolément, aucune puissance, est puissant par l'action collective des indi\ddus ; aussi l'initiateur cherche- t-il un point d'appui dans un groupe d'hommes du vulgaire et, après l'avoir conquis, s' appuie- t-il sur lui pour modifier la société entière. Toute influence individuelle a pour condition une propagande, une vulgarisation, si restreinte qu'elle soit. Ainsi le vulgaire fournit un point d'appui à l'initiative individuelle.

Une des composantes de la résultante sociale est donc la puissance des masses, formée des volontés individuelles qui ne sont pas inventives, puissance passive quand elle n'est que dépositaire du trésor des connaissances et des mœurs, active dès qu'elle a adopté l'invention.

Nous venons de défmir le caractère et le rôle du vulgaire, déterminons de même ceux des initiateurs.

Un individu peut, après avoir reçu toutes les influences de son temps, les discuter, chercher par lui-même, créer des conceptions nouvelles, ou, s'il n'est pas très intelligent, il peut être doué d'une volonté éminemment énergique et se vouer à l'exécution d'une entreprise toute nouvelle dont la pensée appartient à un autre

Les hommes doués de l'une ou l'autre qualité sont les initiateurs, hommes de pensée ou inventeurs, hommes d'action ou vulgarisateurs. Ils tendent tous à posséder la société moralement ou matériellement. Dans quelle mesure le peuventils? C'est ce qu'il s'agit de déterminer.

Les initiateurs, nous l'avons vu, ne peuvent modifier l'état social qu'en agissant sur la matière sociale qui est le vulgaire. Comme la force matérielle d'un seul est évidemment sans efficacité sur la force immense de la multitude, ils ne peuvent s'attaquer qu'au moral du vulgaire. Modifier le moral du vulgaire, voilà leur première tentative. Cette modification n'est possible qu'en établissant une relation entre les idées du vulgaire et l'idée nouvelle ; c'est l'œuvre de la vulgarisation. Ce ne sont pas les conceptions les plus vraies, les plus profondes, qui réussissent le mieux, mais celles qui apportent la nouveauté la plus assimilable. Le vulgaire, incapable de découvrir, n'en admire que plus la découverte, mais il faut qu'elle soit mise à sa portée, et que surtout l'intérêt de la découverte, à tous les points de vue où il se place, lui soit démontré ;. or ces points de vue sont assez voisins des choses, rarement élevés. Il ne faut pas tenter de déplacer subitement les points de vue du vulgaire, il faut tâcher d'en rapprocher le sien. En règle générale, le vulgaire ne se dérange jamais pour comprendre ; il ne se dérange qu'après avoir

compris. C'est pourquoi tout vulgarisateur doit être homme d'action.

L'initiateur est isolé au début, car l'idée qui lui est propre ne se rencontre pas en même temps dans plusieurs indi\idus prêts à le seconder. Puisque, pour avoir quelque influence, il doit sortir de son isolement, il faut qu'il commence par faire accepter son idée ; or, quelles que soient la justesse et l'utilité de cette idée, elle risque de ne pouvoir être intégralement reçue au moment où elle est enseignée ; elle n'est en général susceptible alors que d'une vulgarisation partielle, et la mesure de cette vulgarisation est assez appréciable.

L'idée sera évidemment d'autant mieux reçue qu'elle s'éloignera moins de l'état actuel des notions déjà vulgarisées ; elle sera tout de suite admise si elle en est une conséquence rapprochée. D'où l'on voit que l'initiateur, quel que soit son génie, ne pourra espérer d'introdiùre dans les esprits du vulgaire que l'idée nouvelle tirée du fonds d'idées introduites en lui-même par l'éducation. Un génie étranger à son temps, c'est-à-dire ignorant des idées de son temps, n'aura d'influence qu'autant qu'il les étudiera pour établir un lien entre les notions répandues et celles qu'il prétend répandre. En un mot, l'initiateur doit se rendre intelligible au vulgaire et pour cela il doit penser, dans une certaine mesure, à la façon du vulgaire, même pour le contredire, car pour heurter les idées de son temps

il faut déjà les rencontrer, s'être placé à leur niveau. L'initiateur doit savoir sacrifier un peu de la profondeur de sa pensée pour en faciliter au vulgaire l'assimilation.

Vulgariser ou populariser l'idée est le premier point ; l'appliquer en est un autre ; la vulgarisation est l'acheminement nécessaire à l'application, car c'est la détermination du point d'appui. L'initiateur ne peut par lui-même que vulgariser ; la fondation ne lui est plus tout à fait personnelle ; l'idée semée a germé selon le terrain, et elle sera réalisée, elle prendra forme et croîtra selon le milieu et selon le temps. Beaucoup d'idées ont germé qui n'ont pu croître ; autre chose est comprendre, autre chose est exécuter, mais il est évident qu'une idée est d'autant plus praticable pour le vulgaire qu'elle lui est rendue plus intelligible ; dès qu'il a compris, il applique. Rarement son intelligence lui crée de grandes difficultés pratiques, car elle ne devance jamais de beaucoup son industrie ; le contraire a lieu chez l'initiateur.

On voit par tout ce qui précède comment les conditions faites à l'initiative individuelle par le milieu social où elle se manifeste en déterminent l'efficacité et la portée.

Il n'y a de vérité acquise définitivement à l'humanité, nous l'avons dit, que celle qui a passé dans les mœurs, dans le vulgaire, avec sa preuve. En effet, le vulgaire ne peut pas périr, et, comme la

vérité qui a sa preuve est toujours démontrable, rien ne saurait prévaloir contre elle. Tl y a donc dans l'état social un élément indestructible, à savoir tout ce qui repose sur la vérité démontrée au vulgaire. Tous les sentiments qui découlent naturellement de ces idées sont également indestructibles.

L'influence morale du novateur est restreinte. S'il est trop difl'érent du vulgaire, il n'est plus compris, il ne réussit immédiatement que par l'affinité de la nouveauté qu'il propose avec les idées courantes et les passions actuelles ; et il ne peut rien pour détruire l'acquis de l'humanité.

Il est difficile d'apprécier exactement la part de l'initiateur dans l'évolution sociale. Il a lui-même reçu les idées de son temps, et il n'a fait que les féconder ; il est son temps même en travail. On est souvent frappé des conséquences incalculables pour la société d'une découverte faite par un homme de génie, et il semble que le sort de toute l'humanité, sa direction, ait dépendu de la naissance de cet homme unique, et cette réflexion nous porte à exagérer la part de la contingence dans l'évolution sociale. En y regardant de plus près, en tenant compte de tout l'héritage de connaissances que l'homme de génie tenait de l'éducation, on arrive à reconnaître qu'il a plutôt accéléré qu'improvisé les découvertes contenues en germe dans le patrimoine scientifique de ses contemporains.

Nous ne pouvons passer légèrement sur cette question de l'étendue et des limites de l'action individuelle dans une société, car il est évident que si un homme, par sa seule initiative, peut changer radicalement le sens de l'évolution sociale, la loi du développement des sociétés subit de telles perturbations qu'elle devient illusoire, et que la civilisation est comparable à la besogne de Sisyphe. Nous devons donc faire la part exacte de l'initiative individuelle dans le mouvement social.

Admettons avec l'immense majorité des hommes que l'initiative individuelle procède du libre arbitre. Encore faut- il avant tout distinguer le libre arbitre qui a pour caractère l'indépendance de la détermination, la possibilité de vouloir le contraire de tout ce que sollicitent les conditions et les circonstances, encore faut- il distinguer cette possibilité de celle d'exécuter la chose voulue, qui est tout à fait subordonnée au rapport existant entre l'énergie du vouloir et les conditions intérieures et extérieures. L'individu le plus libre de se déterminer pourra être le moins libre d'exécuter; or, si la détermination marque l'intention, la direction de l'acte, c'est l'exécution seule qui le réalise.

Examinons donc d'une part quelle peut être l'influence de la détermination individuelle sur l'état social, d'autre part jusqu'où peut porter l'exécution d'une vue individuelle.

Il est clair d'abord qu'une pure détermination,

si elle ne pouvait avoir aucun commencement d'exécution, ne se produirait pas hors du moi dans le milieu social et ne serait d' aucun effet ; mais comme elle peut toujours être communiquée à des individus capables de la mettre à exécution, on doit prendre en considération le seul fait d'une détermination prise, car ce fait peut influer sur l'état social en y fixant par propagande le sens de l'évolution. Les écrits politiques, la presse, ne font pas autre chose que disposer les volontés à agir en leur traçant une voie, sans que les auteurs de ces écrits soient individuellement capables de produire par leurs propres forces la moindre modification dans l'ordre social. Quelle est donc la portée de l'initiative individuelle au point de vue de l'exécution, de la réalisation du projet concret? De deux choses l'une : ou nous nous faisons une idée vraie de la situation du monde extérieur et alors notre détermination est susceptible d'exécution sinon par nous- même, du moins avec le concours d'autres volontés ; ou nous tirons de cette situation mal comprise des motifs erronés, et dans ce cas notre détermination ne comporte aucune exécution efficace; dès qu'elle tente le passage du for intérieur au milieu social, elle échoue devant des ' résistances imprévues. Le fait de la détermination n'ajoute aux conditions extérieures que l'acte de la puissance individuelle, plus ou moins énergique ; il en résulte qu'une erreur d'appréciation touchant

l'influence de celle-ci sur ces conditions détruit l'efficacité de l'acte. Prenons donc le seul cas intéressant l'état social, le cas où le dessein conçu est susceptible d'exécution. Dans ce cas l'état social actuel renferme toutes les conditions requises pour l'exécution de ce dessein. Ainsi deux termes sont nécessaires pour que le projet s'exécute : 1^ certaines conditions extérieures ; 2° l'initiative individuelle, l'efTort pour concevoir ce projet et tenter de le réaliser. Or quelle est l'importance relative de ces deux termes? Si l'un manque, l'état social ne sera pas modifié ; il semble donc que leur importance soit égale. Il s'en faut bien cependant. A un moment donné de son évolution, l'état social ne peut pas être modifié d'une infinité de manières ; il n'y a qu'un nombre limité de changements possibles, et comme l'initiative individuelle ne peut produire que ceux-là, elle ne peut altérer l'évolution fatale que dans des bornes étroites. En somme, de toutes les entreprises où elle peut se lancer, quelques-unes seulement sont efficaces, car elle ne peut que faire éclore ce qui est en germe.

De même que la marche de l'homme se fait pas à pas, et que, si on peut le solliciter ou le forcer à faire un pas petit ou grand, on ne peut cependant obtenir de lui qu'il en fasse deux à la fois, de même l'évolution sociale comporte, à chaque moment, une certaine modification, un degré en avant ou en arrière, lequel n'est pas défini par la puissance

individuelle qui le fait gravir ou descendre, mais bien par les conditions mêmes de l'état social ; la pmssance individuelle n'a fait que précipiter la marche dans une des quelques directions qu'elle pouvait prendre.

Cela explique pourquoi les hommes de génie ne voient pas toujours la société prendre le chemin qu'ils lui indiquent ; ce chemin n'est pas praticable encore pour ses pieds lourds ou débiles, il est trop ardu, trop direct pour elle; mais un jour, quand, avec sa lenteur naturelle et par sa voie propre, elle sera parvenue au plateau que le génie lui avait jadis marqué du doigt, elle reconnaîtra que la route qu'elle a suivie n'était pas la plus courte, elle admirera l'intuition du génie et la force qui lui permettait de gravir d'un coup d'aile une montée trop rude aux masses rampantes.

On peut noter ici la différence entre le génie pratique et le génie spéculatif. L'un conçoit tout le possible, mais l'autre conçoit le terme où doit aboutir la pratique du possible, quelle qu'elle soit. L'un aperçoit tous les chemins praticables, l'autre le but unique. On voit par là comment ces deux génies se servent mutuellement.

On peut comparer l'évolution sociale au développement d'un grand arbre. L'arbre croît sans cesse en hauteur dans une direction constante vers le ciel, mais il pousse dans toutes les autres directions des branches d'autant moins fortes qu'elles sont

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nées plus loin du pied. Ces branches ont une vie complète, mais elles ne continuent pas l'arbre, elles peuvent périr, l'arbre monte sans elles. Il en est à peu près de même de l'organisme social dans son évolution. Les volontésindividuelles, très puissantes au début de l'histoire, ont entraîné le développement social dans des voies larges, mais sans issues, des impasses où la vie était possible mais partielle et bornée ; cependant l'humanité dirigée par la résultante supérieure de ses forces, par sa volonté spéculative, n'a cessé d'aspirer à la haute région favorable au plus complet épanouissement de sa vie ; elle y monte toujours.

L'évolution sociale consiste dans le mouvement qui porte l'humanité d'un certain état primitif où la vie est évidemment opprimée par le monde extérieur à un état final où elle sera aussi affranchie que possible de cette oppression. Le temps et la forme importent peu. Quelle que soit la durée de ce mouvement et de quelque façon qu'il s'opère, ce qui importe, c'est le résultat vers lequel il tend et pousse un peu l'humanité chaque jour, résultat qui se manifeste d'abord dans le monde intime des phénomènes moraux, et là seulement, bien qu'il ait été préparé dans le monde extérieur par les événements de l'ordre matériel. Cela posé, on comprend que l'initiative individuelle hâte ou retarde le mouvement et lui imprime une déviation ou une rectification, et que, par suite, le résultat

final soit rapproché ou éloigné. C'est pourquoi il semble que la volonté indi^^duelle puisse constamment ramener l'humanité à son point de départ, et qu'ainsi l'évolution sociale ne soit susceptible d'aucune marche régulière. Mais l'accomplissement en est garanti contre l'influence individuelle par ce qu'il y a d'acquis définitivement à l'humanité à chaque moment de son histoire ; cette influence, incapable de la dépouiller de ce fonds, ne peut que retarder la conquête qui doit suivre. Nous avons, en effet, remarqué que l'individu ne peut agir sur l'état social qu'en exploitant la situation faite et en s' appuyant sur sa propre nature, telle qu'elle est d'ailleurs façonnée par l'éducation, et qu'il ne fait ainsi que tirer avec plus ou moins d'énergie les conséquences des conditions extérieures et intérieures. Est-ce à dire que l'action individuelle détermine seulement le mode et la durée d'une transformation inévitable et que cette transformation devait dans tous les cas se produire? Non pas absolument; cela serait vrai si un état social donné ne comportait qu'une modification. Alors, en effet, l'influence individuelle ne comportant également qu'une manifestation ne pourrait que hâter ou retarder cette modification inévitable et seule possible. Mais de même qu'à un certain moment l'individu peut prendre divers partis, marcher en avant ou reculer selon le motif nouveau qui viendra peser sur sa détermination, la

société peut prendre des directions différentes selon l'influence qu'une volonté particulière assez énergique exercera sur elle. Ces directions, il est vrai, seront toujours données par son état, mais la détermination de l'une d'elles dépendra de l'énergie individuelle. La question revient donc à celle-ci : Parmi les directions que l'initiative individuelle peut imprimer à l'humanité, en existe- 1- il une absolument rétrograde, telle qu'en la suivant l'humanité perde tout son fonds acquis, et retourne à son indigence primitive? En d'autres termes, l'humanité peut- elle, sous l'influence individuelle, être ruinée dans tous ses biens matériels et moraux? Cela revient à demander si elle peut l'être par sa propre volonté, car l'individu, quelle que soit son énergie, n'a d'action sur elle que par le consentement qu'elle •y donne. La question ainsi posée se résout d'ellemême. Posséder, c'est-à-dire s'enrichir et régner, étant la condition même de la vie de l'humanité, le sentiment qu'elle en a est le plus vivace de tous ses instincts, le fonds de son essence ou plutôt sa raison d'être ; faire reculer, non pas tel peuple, mais toute l'humanité, dans la voie de ses conquêtes, ce serait la faire consentir à nier sa nature même. L'influence individuelle peut, il est vrai, déterminer la décadence d'un peuple, mais non pas celle du genre humain ; aussi l'évolution de celui-ci est- elle continue sans retour en arrière. C'est un point sur lequel nous croyons utile d'insister.

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L.e genre humain, à une époque quelconque de sa vie historique, apparaît di^àsé, par les conditions mêmes du sol habitable, en groupes sociaux qui ont respectivement leur existence distincte, tout en exerçant les uns sur les autres une mutuelle influence. Si l'on considère chacun de ces peuples, on le voit se développer, puis subir de la part de la nature ou des peuples voisins des altérations plus ou moins profondes, souvent même s'efïacer en s' absorbant dans un autre par suite des invasions qu'il a faites ou subies. Si l'humanité ne périt pas, il semble du moins que les sociétés se dissolvent les unes des autres pour former, lentement mais sans cessé, des unités politiques différentes, à peu près comme les familles finissent par se renouveler ou ne garder plus d'elles-mêmes que leurs noms dans un peuple qui a passé par de longues révo-. lutions.

Aucun peuple connu ne fournit à l'histoire l'exemple d'un développement ininterrompu de son génie et de sa puissance, parce qu'il n'eu est aucun que des cataclysmes de la nature, des guerres ou des colonisations n'aient à la longue transformé. Il parait donc inutile et chimérique de chercher dans un peuple déterminé toutes les phases de l'évolution humaine, mais on peut concevoir la continuité de cette évolution se manifestant tour à tour dans quelques-uns des peuples qui composent l'humanité. L'histoire de chaque

peuple représente ui>e évolution sociale qui ^i son commencement et sa fin, mais non pas un développement indéfini, car le développement de l'humanité émigré en quelque sorte de peuple en peuple, et s'accomplit aux dépens de certaines races, au profit de certaines autres, par des mélanges de sang et de uiœurs 014 se confondent peu à peu les plus anciennes distinctions politiques. De là vient que les histoires particulières se dérobent à toute loi scientifique d'évolution, tandis qu'une pareille loi peut- être applicable à l'histoire générale. Toute histoire particulière implique deux mouvements distincts et combinés, l'un qui est la tendance toute spontanée d'un peuple à se développer indéfiniment dans toutes les directions de sa curiosité favorisée par ses relations extérieures ; l'autre, qui est le résultat des agressions et des influences étrangères soit de l'homme, soit de la nature, et qui altère les effets de l'évolution spontanée de ce peuple. En d'autres termes, toute l'histoire d'une société au milieu d'autres sociétés est une résultante de son évolution spontanée et ^e vicissitudes, tandis que l'évolution de l'humanité prise dans son ensemble est progressive sans interruption, parce que les vicissitudes qui nuisent à une race sont presque toujours profitables à une autre. C'est donc dans l'histoire générale, autrement dit dans la somme des événements humains, qu'il faut chercher les termes d'une loi de l'évolution humaine ; et, au point de

vue psychologique, c'est dans les instincts, les penchants, les facultés essentielles et indestructibles du genre humain qu'il faut chercher les mobiles et les fins de la civilisation. S'il est vrai que (?es mobiles agissent constamment, ici ou là, l'impulsion qu'ils donnent à l'humanité est continue et prend les caractères d'une loi. Or le désir, et spécialement le désir de connaître, la curiosité, étant le mobile persistant de l'activité humaine, celle-ci -ne peut par elle-même que poursuivre indéfiniment son œuvre, en ajoutant toujours de nouvelles productions aux précédentes ; la science augmente les désirs qui à leur tour aiguillonnent l'esprit. Il ne s'ensuit pas que cette loi s'accomplisse intégralement comme si elle était seule à régir l'activité humaine ; une foule de conditions étrangères et hostiles à cette loi peuvent en contrarier les effets. Les diverses lois de la nature s'influencent les unes les autres ; aucune d'elles, considérée isolément, ne représente la vérité entière ni ne régit toute la réalité ; l'ordre universel est la résultante de toutes ces lois modifiées dans leurs effets les unes par les autres.

L'évolution humaine obéit donc à une loi naturelle, mais sujette à toutes les perturbations que peuvent y apporter d'autres lois naturelles.

« L' Histoire et l'état social » , étude sociologique où Sully Prudhomme a pour la première fois présenté au public un aperçu abrégé de sa théorie du « Lien social », figure dans Vœuvre complète du poète-philosophe et dans les œuvres de Michelet [collection Calmann-Lévy), où elle sert de préface à la Bible de l'Humanité : nous y renvoyons les lecteurs qui désireraient en connaître le texte intégral. Cependant^ afin de faciliter un intéressant rapprochement entre les deux expositions successives que Sully Prudhomme a faites de sa doctrine, nous ne croyons pas inutile de reproduire ou de résumer ici les parties essentielles de cette étude.

En concevant Vidée d'une Bible de l'Humanité, Michelet n'a pas seulement philosophé sur l'Histoire : il a voulu écrire un livre sacré qui fût à l'Humanité ce que la Bible juive a été pour les Judseo-chrétiens. « Cette Bible serait une histoire à la fois profane et sacrée, celle des actes fondamentaux de conscience et de foi épars dans les monuments de toutes sortes recueillis par une sélection judicieuse et logiquement ordonnés. Ceux-là seuls de ces

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actes seraient retenus qui ont efficacement concouru à guider l'homme dans la direction de la destinée que lui prescrit l'éminence de son espèce et à l'y ramener, de près ou de loin, en dépit de tous ses écarts accidentels. C'est, en un mot, le progrès de la morale en action à la recherche de ses principes, soit transcendants, soit empiriques » .

«Comment remplir ce magnifique programme?' La matière en serait déjà fort complexe et très vaste si l'historien la restreignait et bornait son labeur à une simple codification des dogmes et des maximes quelconques successivement professés par les divers peuples et qu'il faudrait dégager des innombrables témoignages historiques de la vie, soit publique, soit privée, dans chacun d'eux. Il s'impose une tâche plus difficile encore, mais aussi d'une portée plus haute, quand il s'applique en outre à reconnaître s'il y a non pas purement succession, mais bien évolution de ces préceptes, tant religieux que rhoraux. Il peut d'ailleurs limiter son étude, s'en tenir à déterminer dans quel sens ils évoluent, quelle est la tendance morale de chaque peuple, s'il en est une commune à tQus, sans d'ailleurs se prononcer sur ce qu'elle vaut.

« Mais ce programme positif peut ne pas suffire à son ambition : l'entreprise se comphque et s'élè\"e encore s'il tente (et c'est bien au fond la visée de Michelet) d'établir un rapport entre cette tendance et là destinée de l'homme écrite dans son essence, sa véritable destinée. Il suppose alors que celle-ci n'est pas intégralement définie, non plus que nécessairement réalisée, par l'histoire mêriîfe : il suppose que l'homme a reçu de sa

cause efficiente, natui*elle ou divine, un plan et une règle de conduite préfixés, type de destinée à accomplir ; que la volonté libre est moralement obligée d'y tendre et qu'il dépend d'elle d'y atteindre, mais qu'on ne saurait préjuger si elle y atteindra ou non. L'historieh peut du reste, selon qu'il est optimiste ou pessimiste, croire ou ne pas croire à la complète moralisation de l'espèce humaine et à la conformité future de ses actes à la morale absolue (Michelet, à coup sûr, y croit). Il a enfin à décider si cet idéal est impliqué virtuellement dans la tendance de l'évolution et s'y témoigne par des indications qui permettent de l'en déduire, ou bien (comme en est certainement convaincu Michelet) s'il est immédiatement et d'emblée défiriissable par le philosophe psychologue découvrant dans l'âme humaine des aspirations de plus en plus hautes, dont l'immuable objet, atteint peu à peu, se laisse, même avant de l'être, deviner, dans ces aspirations mêmes,, à qui sait les interpréter.

« Pour ce dernier historien, la philosophie de l'histoire coiisiste à formuler la loi de l'évolution morale de l'espèce humaine, en comparant, dans le cours des siècles, le discernement acquis et la pratique du bien et du mal au modèle idéal de la moralité. Il s'etisuit que pour justifier pleinement son titre cette philosophie présuppose la connaissance adéquate obtenue par voie quelconque, intuitive, religieuse ou rationnelle, des caractères propres et des fins véritables de notre espèce ; cette connaissance, en effet, de laquelle seule peut dériver celle des devoirs et des droits véritables de l'homme en société, permettra seule à l'historien

212 LE LIEN SOCL\L.

d'apprécier sûrement la valeur morale des monuments traditionnels ou écrits et de se faire juge des actions qu'il raconte. Les maximes et les règles de conduite capitales dégagées de tous ces documents et considérées à la fois dans leurs sources historiques et dans leurs formules successives, d'abord disséminées, partielles, et enfin synthétisées et convergeant vers la morale absolue, constituent à ses yeux la Bible de VHumanité. »

Cette morale que Michelet considère comme la véritable doctrine vers laquelle convergent tous les progrès accomplis par Vhumanité à travers son histoire, c'est celle que résume le précepte évangélique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », appliqué à la justice, formule jondamentale de la solidarité dans une espèce éminemment sociale. Sully Prudhomme V accepte avec lui, « ne pouvant se défendre de considérer la morale telle qu'elle est, sinon pratiquée, du moins formulée depuis l'ère chrétienne par un nombre imposant de penseurs et par les adeptes plus ou moins réfléchis de leurs principes, comme l'expression définitive de la dignité humaine ». Mais cette vue sur la philosophie de Vhistoire oriente plutôt une appréciation critique du progrès des mœurs qu'elle ne sert à expliquer V évolution des sociétés humaines. Deux problèmes distincts se posent donc, celui qu'a tenté de résoudre Michelet et celui dont Sully Prudhomme, se plaçant au même point de vue que Montesquieu, tente à son tour la solution en analysant les éléments moraux de Vétat social.

« Je me suis demandé ce que doit être une Bible de VHumanité ; j'ai reconnu qu'elle consiste d'abord à

constater empiriquement une tendance à la sociabilité, tendance morale en germe et en évolution dans l'histoire, puis à déterminer le rapport qui existe entre cette lente organisation des sociétés et la destinée de l'homme telle qu'elle est écrite dans son essence même, et enfin à marquer aussi précisément que possible la part qui re^àent à chaque peuple dans la réalisation de ce rapport ; c'est ce que Michelet s'apphque à faire. Mais pour critiquer son œuvre avec compétence, il faut évidemment avoir analysé les éléments moraux de l'état social, examiné leurs combinaisons spontanées et diverses dont cet état n'est que l'expression progressive. Alors seulement on pourra juger s'il a apprécié avec justesse l'apport de chaque peuple au progrès moral, et partant social. »

Sully Priidhomme constate d'abord Vexistence même des liens sociaux qui s'établirent dans Vespèce humaine, depuis V agglomération primitive jusqu'à l'organisation nationale et internationale.

« Les liens rudimentaires formés, dès l'état sauvage, entre les membres de la famille naturelle par les instincts conservateurs de l'espèce, furent les premiers qui groupèrent les hommes.

« Au stade présent de l'agrégation humaine, il en existe beaucoup d'autres qui, d'âge en âge, soit spontanément par les mœurs, soit consciemment par les lois, se sont organisés peu à peu et ajoutés à ceux-là pour grouper les indi\'idus en peuples., en nations., quelle que soit d'ailleurs l'origine, proche ou lointaine, unique ou multiple, des familles rassemblées sous ces noms collectifs.

« Enfinles nations entretiennent entre elles des rapports

214 LE LIEN SOCtAL.

matériiels Ou moraux que créent et modifient leurs conflits armés et leurs traités, et il n'en est plus aujourd'hui' qu'Ori puisse dire entièrement isolées des autres "; elles sont toutes liées entre elles à quelque degré.

« L'ensemble dé tous ces liens, tant nationaux qu'internationaux, constitue, avec ceux de la famille, sur lesquels ils se sont greffés, les liens sociaux des hommes à un moment quelconque de l'histoire. »

Une double loi d''évolution domine ce mouvement des sociétés : un travail de dispersion s'accomplit en même temps qu'un retour des sociétés divisées à Vunité : « D'un côté, le passage du premier ou des premiers groupes humains à chacun de ceux qui se partagent aujourd'hui la surface de la terre s'est effectué par la dispersion, l'expansion, puis le rapprochement et la rencontre des divers éléments ethniques, pat^ leurs luttes et leurs alliances, par leurs mélanges et enfin par leurs intimes combinaisons sotis le nom de nations.

« D'un autre côté, l'élargissement et la multiplicité croissante des relations internationales de toutes sortes ont sans cesse tendu à uniformiser les mœtirs des difïéreiits peuples, sinon en tant qu'elles dépendent essentiellement des climats, du moins en ce qiii touche les principes de conduite relevant de la conscience morale : unification que favorisent de plus en plus l'infltlence propagée des reUgions supérieures et surtout le progrès de l'industrie et le rayonnement des sciences.

« Ainsi une même calise produit avec le temps deux effets contraires : le progrès numérique de l'humanité commence par la diviser et la disperser en tribus sous diverses latitudes, ce qui tend à Varier les mœurs, et ce

APPENDICE. "âlH

riiêtne progrès finit par rétablir le contact des groupes, ce qui tend, par voie de fusion lente, à unifier la moralité, à niveler la civilisation. Ce double tr-avail organique constitue l'objet des études historiques. Elles n'ont ainsi pour matière propre qUe les événements de nature à modifier ou au moins à caractériser un état social. »

Ces préliminaires une fois posés, Vaiiteur aborde de front l'analyse psychologique des ressorts moraux dont Vaction détermine le fait de la possession sociale, fonde les régimes, suscite et entretient le mouvement historique.

« Jusqu'à présent, je me suis borné à mentionner l'existence des liens nombreux constituant aujourd'hui les divers modes généraux de l'agrégation humaine, depuis la famille jusqu'à l'espèce entière, c'est-à-dire jusqu'à l'ensernble des nations de plus en plus solidaires. Mais en quoi consistent ces liens ? C'est évidemment de leur exacte analyse, de leur définition précise, que dépendent la parfaite intelligence et l'objet même de l'histoire, car les actions des hommes n'intéressent leur vie sociale qu'autant qU^eîlés affectent les causes qui les poussent à se grouper et les tiennent réunis. Je suis donc amené à exatainér la hàtufe de Ces caUses. Je ne saurais prétendre, en quelques pages, épUiser une aussi vaste matière. Je me propose seulement de dégager des données empiriques, excessivement nombreuses et complexes de là question, les racines et les principes des gi'oUpements humains.

« Sans doute, le miheu physique, le sol et le cMmat influent beaucoup sur la constitution des sociétés. Je n'ai pas néanmoins à m'oCCuper ici de cette influence, parce qu'elle n'est pas la condition première, fonda-

216 LE LIEN SOCL\L.

mentale des liens qui les instituent : elle agit sur l'homme, mais c'est dans l'homme qu'il faut chercher les conditions essentielles de ces hens, car les forces du dehors manqueraient de point d'apphcation et de matière pour les créer et les modifier si elles ne rencontraient en lui nul instinct, nulle tendance, nul besoin préexistant qui en motivât et provoquât la formation.

« Le ressort initial et persistant du mouvement historique est donc par là tout psychique. Essayons de le dégager et de le défmir.

« Je remarque tout d'abord un phénomène psychique qui provoque et favorise singulièrement l'état social. Quand on observe au théâtre le Aisage d'un spectateur naïf, d'un enfant, par exemple, on le voit réfléchir successivement, comme un miroir, l'expression de tous les acteurs. Cet enfant commence par ressentir, sous forme d'échos intérieurs, les sentiments exprimés par la physionomie des personnages, puis son %-isage les exprime à son tour. C'est seulement ensuite que ses sentiments propres d'enthousiasme pour le héros ou d'indignation pour le traître se révèlent dans ses traits. Ce phénomène, appelé sympathie par les psychologues, est un facteur capital du commerce des hommes entre eux. Il est, par essence, imitatif. L'individu qui exerce une action quelconque sur le moral d'un autre peut, par cet intermédiaire tout spontané, l'exercer indirectement sur les autres individus groupés autour du premier, de sorte que son influence se transmet à tout le groupe et le subordonne. En outre, la sympathie contribue, dans une mesure incalculable, à l'assimilation des races les unes par les autres, avec le temps, et, par suite, à l'homogé-

néité des mœurs dans une société ; c'est elle qui fait d'un groupe humain, à proprement parler, un troupeau, sous une réserve toutefois fort importante, qui distingue ce troupeau des autres colonies du règne animal : dans celles-ci, même chez les plus avancées, les individus se partagent un petit nombre de fonctions sociales, très nettement définies, et les chefs semblent être des monarques institués par la nature dans l'intérêt exclusif de la communauté.

« Je me borne à signaler la sympathie imitative comme condition préalable et moyen spontané de l'établissement des rapports sociaux ; elle s'applique à tous les rapports dont je vais tenter une rapide analyse.

«Tout homme est naturellement enclin à s'aider d'autrui dans le combat de la vie, à se subordonner, pour en user, l'activité de son semblable, et aussi, pourvu qu'il l'aime, à lui offrir le concours de la sienne.

« Dans tous les cas, un homme, d'une part, n'est jamais à la disposition d'un autre sans que, bon gré mal gré, sa volonté s'y prête ou s'y résigne, en un mot l'accepte, car il lui appartient de refuser ses services et même, s'il est un héros, de préférer la mort à l'esclavage ; d'autre part, un homme refuse rarement les services d'un autre, et, s'il en profite sciemment, c'est qu'il le veut bien.

« Ainsi, de toutes les conditions requises pour la formation des liens sociaux, quels qu'ils soient, la seule, à la fois nécessaire et suffisante, la cause efficiente est le consentement mutuel. On l'appelle vicié chez l'une des parties, quand il est violenté, c'est-à-dire quand il exprime, entre deux maux, le choix du moindre ; mais pour cela il n'en existe pas moins. L'homme est, hélas ! trop

218 LE LIEI^ SQCIâL.

souvent' dans l'extrémité de consentir à ce qui Jui déplaît.

« Pour qqe les hommes entrent e^ spciété, il faut dpnc et il suffit que, soit à la satisfaction exclusive d'un certain nombre d'entre eux, soit à la satisfaction commune, tous y consentent. Dès que le consentement cesse d'être général, la discorde couve ou éclate par le délit, le crimp, \a^ fé)3ellion, la guprre civile, par une rupture quelconque latente ou manifeste, dans la trame des liens sociaux. Mais nous n'en sommes encore qu'à l'examen de leur nature et de leur formation.

« Par quelles voies la volonté d'un homme est-elle amenée à mettre son activité à la disposition d'nn autre? ou, inversement, par quels moyens le second obtient-il que le premier consente à lui céder la possession de son activité — possession de l'homme par l'hompie que j'appejle la possession sociale? — Il ne le peut évidemment qu'en utihsapt à cet effet les mobiles qui dominent la volppté du premier.

«Quels sont ces mobiles? Ils varient de nat-urp ^|, de puissance suivant l'individu, chez qui leur proportion constitue l'élément principal de ce qu'on nomme son caractère. Les voici tous, si mon analyse est exacte.

« En première ligne» l'instinct de conservation, l'attachement à la vie et 1^ crainte de 1^ douleur. Le mqyen de possession offert par ce mobile est l'alternative imposée on 4e se rendre à discrétion ou de souffrir, même de mourir. C'est, en nn n^ot, l'abus de la force.

« J'appelle régime de la çiolerice la possession sociale obtenue ainsi.

« Le second mobile est l'instinct, con^mun à tpus les

Vivants, d'acquérir de quoi vivre dans les pieilleures conditions passibles.

« C'est encore l'instinct de conservation, non pas seulement, cette fois, mis sur la défensive, mais en outre stimulé par les besoins, les appétits, les passions à satisfaire, en un mot toutes les diverses formes du désir.

«Le désir évolue et se modifie en se civilisant. D'aveugle rapacité, cpn^me on l'observe encore cl^ez les, sauvages, il est devenu, chez certains représentants, 4cjà nombreux, des nations les plus policées, le goût en toutes choses difficile à contenter, capricieux, raffmc parfois à l'excès, dépravé même. On compte simultanément dans ces cations beaucoup d'individus oy se perpétuent, sovis la compression des lois, les formes et la véhémence originellp du désir.

(( Entre ces deux extrêmes, chez le plus grand nom^jre, il ne se montre ni à l'état brut, ni factice, ni effréné, ni amorti, mais discipliné par le calcul de l'intérêt bien entendu, et il se manifeste par la rechercbe réfléc|iie di; gain. C'est l'esprit mercantile, au ser^s le plus large 4u mot.

V, Je considère ici le désir uniquement à ce point de vue, en tant qu'il peut être alléché par l'oiïre d'une satisfaction en échange d'un service quelconque, matériel ou moral.

« Le moyen de possession sociale est alors l'appât d'un lucre, d'un salaire, d'un bénéfice pécuniaire ou autre. Comme il y a marché débattu, discussion contradictoire de l'intérêt respectif des parties contractantes, la raison s'est substituée à la force. Elle pèse l'équivalence des avantages, sans toutefois que l'équité, invoquée de part

et d'autre, soit encore prise en considération pour ellemême, c'est-à-dire prise à cœur par chacune des parties pour l'autre comme pour soi, en un mot sans qu'il y ait trace de justice proprement dite. Au contraire, elles s'efforcent trop souvent de se tromper l'une l'autre sur les avantages qu'elles se font, et même trop souvent l'abus d'un avantage préalablement acquis introduit par voie subreptice et sous forme latente le régime de la ^'iolence dans cette possession sociale que j'appelle le régime de la mutualité égoïste ou le régime mercantile.

« Le troisième mobile, qui participe de la crainte et par là touche aussi au premier, est le respect soit superstitieux, soit religieux, des puissances invisibles. L'ignorance, au début de l'histoire, en est le principe et y joue un rôle capital. Dans ce cas, le moyen de possession sociale est l'autorité sacerdotale, le prestige qu'empruntent au 'fétiche, à l'idole, au dieu, l'instaurateur du culte ou ses successeurs qui y président, en un mot les représentants du surnaturel. Ce mobile est fréquemment allié à l'amour.

« Le quatrième mobile, qui confine au précédent par un autre mode du respect, est la vénération admirative et confiante inspirée par quelque supériorité morale d'ordre humain, l'énergie, le courage, la vertu, la science. L'amour l'accompagne ordinairement.

« Le moyen de possession indiqué par ce mobile est l'influence et le crédit personnels qu'il incite à accorder.

« J'appelle régime de V ascendant la possession sociale obtenue par l'un ou l'autre des deux moyens précédents, en avertissant de n'en pas confondre les caractères spécifiques distincts sous cette dénomination générique.

« Le cinquième mobile, rattaché au précédent par l'admiration, qui le plus souvent l'accompagne, est l'amour considéré dans toutes ses espèces (amour paternel, maternel, filial, fraternel, amour de la patrie, amitié, sympathie, au sens courant du mot, etc.). Le moyen de possession qu'il offre n'est pas toujours d'aimer soimême, de se dévouer ; séduire suffit. L'affection toutefois a chance de provoquer l'affection, mais il est bon d'ordinaire qu'elle apporte avec soi le bienfait sous forme sensible, ce qui, chez les âmes basses ou faussées par l'ambition, la dispense d'être sincère pour acquérir la réciprocité. Encore faut-il que, loyal ou non, le procédé ne rencontre pas l'ingratitude. La possession sociale obtenue par ce moyen est le régime de Vaînoiir, tantôt unilatéral, tantôt réciproque. Il ne constitue un véritable lien social que dans le second cas, parce que, seulement alors, il y a consentement de part et d'autre.

« Le sixième et dernier mobile qui détermine l'aliénation de racti\dté et des biens d'un homme à un autre, c'est le besoin d'être juste, provoqué par le second chez le premier en s'adressant à sa conscience pour disposer de son vouloir à charge de réciprocité. Cette conscience de la justice impose l'obligation morale, le devoir d'y satisfaire, sanctionné par le contentement ou le mécontentement de soi-même, et c'est ce qui distingue le devoir de l'obligation purement conventionnelle, je veux dire née d'un débat entre égoïsmes, laquelle n'est^sanctionnée que par des pénalités procédant du dehors et conventionnelles aussi.

« La sanction intime de la justice en révèle l'essence et l'objet. En effet, si nous sommes contents de nous-même

Sully Prldhomme. — Lien social. 16

222 LE LIEN SOCL\L.

quand nous subordonnons notre égoïsme à l'intérêt particulier de l'un de nos semblables, c*est que par là nous donnons satisfaction dans sa personne à un intérêt général et plus élevé que le sien, au suprême intérêt de notre espèce, à la dignité humaine.

« J'entends par la dignité humaine le rang qu'assignent à notre espèce ses caractères distinctifs dans la série des espèces vivantes.

« La conscience morale est chez l'individu le sentiment qu'il est dépositaire de la dignité de son espèce et qu'il en est responsable partout où cette dignité réside : en lui-même d'abord, dans toute la mesure où il en participe et peut y ajouter de son propre chef, puis en autrui, autant qu'elle dépend de sa volonté. Dans ce second cas, c'est la conscience de la justice. Cette conscience, qu'il présume par analogie chez ses semblables, lui crée le devoir de faire respecter d'eux en lui ce qui représente ce dépôt, et, à son tour, d'en respecter chez eux la représentation. L'homme juste se sent donc tenu de concéder à ses semblables, dans toute distribution ou attribution, d'ordre matériel ou immatériel, ce qui leur est assigné par leurs essences respectives, physiques et psychiques, pour subsister et se développer dans le sens de la dignité humaine.

« Quant au besoin de justice, c'est un instinct qui en accompagne le sentiment, c'est l'injonction que fait intérieurement la nature à l'individu de ne jamais faire tort à son espèce dans la concurrence pour la \'ie, et qui imprime à cet instinct un caractère obligatoire. »

Étant admis donc un tel besoin de justice, allié à la conscience de la dignité humaine, quel sera le rapport

de ce mobile moral avec les autres dans la vie des sociétés? « Le problème de la vie sociale pour l'espèce humaine consiste à découvrir le moyen de rendre également réciproque, c'est-à-dire équivalente en avantages pour tous les individus, la mutuelle possession de leurs volontés. Or ce problème comporte des solutions de plus en plus approchées à mesure que les relations des volontés individuelles sont facilitées davantage par l'adoucissement des mœurs, à mesure que l'égoïsme a perdu de sa férocité primitive au profit des penchants altruistes. Aussi le renoncement partiel qu'exige de chacun la justice distributive, puis l'oubli de soi pour autrui, l'abnégation, le dévouement, la charité, en un mot le désintéressement, sont-ils devenus peu à peu le double idéal que se proposent les nations les plus éloignées de l'état sauvage et de la barbarie, les plus cultivées, pour resserrer leur union respective et assurer par là leur paix intérieure (1). »

// s''en faut, cependant, que cet idéal soit encore réalisé, ni que toutes les sociétés le respectent au même degré. La morahté proprement dite est la conformité de la conduite humaine à cet idéal ou la capacité de la concevoir et d'y tendre. La morale est la doctrine impérative qui prescrit à V homme V obligation fondamentale d'être vraiment homme, de ne pas déchoir du rang de notre espèce. L'éthique, enfin, c'est le système des idées que se font les hommes de ce rang et des règles de conduite qu'il leur impose. L'éthique est sujette à varier beaucoup avec le temps et le lieu, commente concept de la dignité, tandis que la morale est une et constante, puisqu'elle procède de l'essence humaine

(\) Que sais-/e F p. 205, 206.

elle-même et des conditions de vie sociale résultant de cette essence. « Morale, éthique^ moralité sont trois choses distinctes. La morale crée entre l'homme et sa dignité un rapport obhgatoire, mais dont le second terme appelle sa définition ; l'éthique est la recherche réfléchie et progressive de celle-ci ; la moraUté en est la mise en pratique plus ou moins fidèle. C'est à ces trois points de vue qu'il convient d'apprécier la valeur morale d'un peuple. »

Pour que la justice, prescrite aux hommes par la morale, fût mise en pratique dans la vie des individus et dans les institutions politiques, il faudrait que chacun fût en mesure de savoir parfaitement ce qui se passe dans la conscience des autres, afin de se mettre à leur place. Or si cette intuition sympathique des états d'âme d'autrui est déjà difficile et incomplète entre personnes qui se connaissait, elle Vest plus encore pour le législateur appelé à régler les droits réciproques des citoyens, sans connaître ceux auxquels il se substitue.

« Pour lui, le problème social à résoudre par la justice est de conciUer la liberté individuelle avec l'état social, qui implique rencontre et solidarité. Il s'agit d'apprécier les concessions que les champs d'activité respectifs des individus ont à se faire mutuellement pour ne se limiter les uns les autres que dans la stricte mesure requise par l'intérêt commun. La justice absolue exigerait que les sacrifices individuels à cet intérêt fussent équivalents pour tous comme aussi tous les avantages tirés de l'association. Mais cet idéal est évidemment irréalisable, car il faudrait que le législateur connût non seulement la nature humaine en général, mais

encore les caractères propres qui distinguent chaque individu dans l'espèce et donnent seuls la mesure exacte de ses droits comme de ses devoirs, des sacrifices qu'il conviendrait de lui imposer pour rendre ces sacrifices équivalents à ceux des autres associés, et des avantages correspondants qui lui seraient dus en échange. Or cette estimation est impossible. Le législateur est obligé de s'en tenir à des distinctions collectives, fondées sur la vraisemblance et l'analogie... Une loi ne peut avoir égard Taux différences individuelles de ceux qu'elle oblige ; en les présumant ainsi tous pareils, elle favorise, il est vrai, les uns aux dépens des autres, mais elle est d'autant plus impartiale que, chez les intéressés, elle vise des caractères plus vraisemblablement communs à tous. » Ce que la loi peut et doit prescrire, c'est le minimum d'hommage des hommes à leur propre essence^ c'està-dire leur respect mutuel dans leur personne et dans leurs jiroits. « Dans tous les cas, il y a possession des volontés sous le régime de la justice, quand, dominées par le besoin qu'elles en sentent, elles se possèdent mutuellement par un accord où les intérêts individuels sont autant que possible satisfaits dans la mesure et sous les réserves qu'exige la conscience la plus éclairée de la dignité humaine ; c'est aux yeux de chaque peuple sa conscience nationale, mais, en réalité, celle du plus civilisé au point de vue de la morale. A mesure que l'éthique et la moralité progressent, l'affirmation des droits se fait plus impérieuse et plus explicite à la fois. » Tel est le fondement du droit naturel, principe immuable de toutes les législations et de toutes les constitutions politiques dans les Etats.

22ft LE LIEN SOCIAL.

« Dans l'organisation de toute société, à commencer par la famille, et à tous les moments de son histoire, les six régimes précédemment définis de la possession de l'homme par l'homme coexistent combinés. Aucun ne s'y montre isolé des autres, mais ils y entrent tous en proportion très variable selon le caractère de chaque peuple et selon les époques. Dès l'origine, dans la famille, les rapports de ses membres, du père et de la mère entre eux, des enfants entre eux et avec leurs parents, n'en sont que des modes composés. Sans doute, l'état sauvage n'en admet que les rudiments, mais, à mesure que se forme la société, ces rudiments se développent en s'alliant. Je ne peux que signaler en passant ce travail, qui s'étend à la tribu, s'y ordonne inconscient encore, pour se compliquer savamment dans les groupes nationaux et constituer la cité ; lente évolution, par un travail interne de plus en plus divisé, où les fonctions économiques, civiles et politiques se sont de plus en plus nettement différenciées et d'où s'est enfin dégagé l'organe qu'on nomme un gouvernement, tête et bras du corps social.

« Le gouvernement d'une nation s'appelle aussi son régime. On dit : le régime monarchique, aristocratique, constitutionnel, démocratique, républicain, selon que le caractère de la nation est, chez un plus grand nombre de ses indi\àdus, soit timide, soit simplement enchn à la vénération, par suite à l'obéissance irréfléchie, et aussi, le plus souvent, à la foi religieuse, à l'acceptation d'une discipline dogmatique, soit enchn à la sympathie confiante qui relève de l'amour, soit à la cupidité qui place la puissance dans la richesse, soit enfin

à la justice. Chacun de ces penchants est exclusif de certains autres, mais aucun n'est incompatible avec tous. Pour chaque nation celui qui prédomine dans la proportion des six régimes de possession sociale y détermine et spécifie le régime politique, le gouvernement. Ces penchants mettent, en effet, les individus qui les ont à la disposition de ceux qui en ont d'opposés propres à les subordonner dans une intention qui, d'ailleurs, n'est pas nécessairement égoïste et peut être même, en certains cas, salutaire (dictature, gouvernement colonial, etc.).

«Ainsi, le gouvernement d'un peuple est l'organe de la possession sociale exercée sur lui par ses dominateurs indigènes ou étrangers. Il exprime leur caractère, et en même temps celui de ce peuple, sa moralité habituelle, soit par contraste, s'il subit la domination, soit par identité, s'il la reçoit de lui-même, je veux dire de la constitution qu'il se donne en s'inspirant de la fraternité et de la justice.

« L'historien penseur, pour qui l'histoire n'est pas uniquement un récit, mais est en outre une méditation, rencontre d'abord les causes extérieures des événements humains et il étudie l'enchaînement de ces causes dans l'espace et le temps ; puis, toujours plus curieux, il en cherche d'autres plus profondes, hors de l'espace, dans le for intérieur de l'humanité. C'est que, en effet, chaque geste apparent de l'homme procède d'un ressort invisible : instinct, passion, pensée, choix déhbéré, vouloir ; et c'est ainsi tout un ordre de causes internes, antérieur au système des causes externes, qui en fournit le principe et l'explication. «

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