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CHAPITRE XI

La formation des États, nous l'avons vu, n'est pas livrée au pur caprice des volontés individuelles. Il n'y a point de contrat social : les hommes ne s'assemblent point de parti pris ; c'est une œuvre organique, un fait d'histoire naturelle. Outre leurs penchants, violents, dominateurs, raisonnables, sympathiques, qui spontanément les portent à se rapprocher les uns des autres pour se posséder, l'influence des climats sur le développement de certains de ces penchants dans une race et la différence des individus d'une même race, modifient les régimes d'une manière inconsciente. Enfin le sentiment de conservation, la commune dépendance où les individus sont à l'égard du même sol, source de leur subsistance et de leur richesse, la nécessité du partage dans les contrées où ils s'agglomèrent, toutes ces conditions leur créent, plus encore que leurs penchants, des relations mutuelles, fatales et très variées.

Nous allons examiner rapidement comment se combinent ces influences diverses pour déterminer les régimes, pour caractériser la formation de l'Etat.

Tous les hommes, par cela seul que le même nom les désigne, ont une commune essence physique et morale, qui leur confère à tous cette qualité d'hommes, malgré les différences innombrables qui les distinguent. Ces différences, en effet, ne portent pas sur cette essence, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des organes et des facultés, mais sur la qualité et le développement de ces attributs spécifiques chez les individus.

Les naturalistes ont remarqué et déterminé les différences des tempéraments sous les divers climats. Les fonctions de la vie y sont toujours en harmonie avec les conditions météorologiques, de sorte que, par l'équilibre de ces deux termes, la santé s'y maintient, et l'on serait tenté de dire que le tempérament est fait pour le climat, bien qu'il ait été façonné par le climat. L'action du tempérament, ainsi déterminé, sur le moral, n'est point douteuse. L'action des objets extérieurs sur -lui, à titre d'images gaies ou tristes, belles ou laides, n'est pas moins certaine ; le monde extérieur est matière à penser et à sentir, et par conséquent ne peut être sans action sur l'esprit et le cœur. On voit que la contrée agit sur le moral par deux voies différentes : indirectement par le mode de nutrition, et directement par la nature des impressions ; le moral est affecté à la fois par le sang et par les sens.

Cette double influence, subie sans cesse et de génération en génération, modifie la puissance et le

fonctionnement de chaque faculté d'une manière durable, et par suite le caractère. Nous entendons par le caractère la résultante de toutes les facultés morales de l'individu dans la formation de chacune de ses volitions.

Il n'y a, en effet, pas un acte volontaire qui ne suppose le concours de toutes les facultés morales, puisqu'un pareil acte implique nécessairement l'intelligence qui le dirige et la sensibilité qui le motive. Il est clair que toutes les facultés n'y sont pas également intéressées, aussi le caractère s' accuse- 1- il > mieux dans certains actes que dans d'autres, mais une analyse attentive le découvre à divers degrés dans tous. Notre définition est parfaitement justifiée par le procédé ordinaire des moralistes profonds comme Molière, La Bruyère ou La Rochefoucauld, qui s'appliquent à chercher dans chaque action le reflet de la passion caractéristique; ils sentent que le caractère c'est la somme, la résultante de toutes les facultés de l'individu, que toutes sont dans le caractère, comme le caractère est dans chacune d'elles.

Si donc nous dressons une liste aussi exacte que possible des facultés sans lesquelles l'homme ne se conçoit pas, nous posons d'abord l'essence humaine, dépourvue de tout caractère, car l'énergie et la tendance relative des facultés restent indéterminées. L'essence alors n'a de réalité que considérée dans l'humanité tout entière.

Si maintenant nous observons comment tel climat modifie l'essence,, nous déterminons le caractère du groupe d'hommes qui sont nés sous ce climat ou se sont acclimatés au pays qu'ils habitent. Nous appelons ce groupe la race. L'essence humaine est déjà plus concrète dans la race, et elle le devient tout à fait, lorsque nous ajoutons aux traits de la race ceux de l'individu. Le caractère de l'individu est donné par l'énergie native et inégale en lui des facultés essentielles ; c'est un fait d'expérience que la nature ne dose pas également les facultés chez tous les hommes ; les uns naissent plus intelligents, plus sensibles, plus résolus que d'autres; la résultante de ces prédispositions, modifiée après la naissance par l'influence du climat et de l'éducation, constitue le caractère individuel qui s'accusera plus ou moins, mais toujours, dans les actes de l'individu. Le caractère d'une race sera marqué dans les tendances de sa volonté commune, de ses lois et de son gouvernement. Et réciproquement, étant donné par la littérature et les habitudes d'une race son caractère, on comprendra la raison profonde, psychologique de son état politique. L'étude du caractère d'un peuple permet d'apercevoir vers lequel des quatre régimes il est le plus porté, selon qu'il manifeste telle faculté dominante plus favorable au succès de ce régime, et les transformations du caractère annoncent à coup sûr celles de l'État.

Un peuple pour qui le sol est avare, qui ne

peut subsister que par la chasse ou le pillage, tournera toutes ses facultés vers les pratiques de la force, et ne les cultivera qu'à cette fin. Chez lui le régime de la violence l'emportera sur les autres, mais il subira l'ascendant à un haut degré. Passant toujours d'un travail physique excessif à une oisiveté absolue, il deviendra fort et rêveur, sans jamais devenir sensé, et les superstitions les plus monstrueuses hanteront son imagination que sa raison paresseuse ne réglera jamais. Il peut vivre ainsi indéfiniment, immobilisé par ses habitudes et ses croyances, s'il ne se mêle un jour par l'invasion à quelque race plus avancée et plus riche ; alors son caractère pourra changer et son régime social s'améliorer. Tous les peuples qui ont une lutte incessante à soutenir avec la nature, soucieux de ne pas mourir plus que de bien vivre, se trouvent dans des circonstances défavorables à leur prospérité morale. Les nations que la terre nourrit sans labour et que la température oblige à peine à se vêtir et à s'abriter, tombent dans une barbarie d'une autre espèce. Déshabituées de tout effort, elles deviennent stagnantes. Le bien-être facile les porte à l'indifférence, et l'indifférence les voue au despotisme. Leur esprit qui, pour étudier, ne manque pas de loisir, manque de curiosité, et les sens apathiques ne lui varient pas ses objets. S'il est intelligent, il donne un tour contemplatif ou au contraire minutieux et puéril à toutes ses idées ; il

crée des religions métaphysiques par le fond et bizarres par le rite, il perfectionne assez vite toute l'industrie qui lui est strictement nécessaire, puis la laisse stationnaire ; la douceur de son climat finit par l'atrophier et l'avilir.

Les régions les plus propices aux régimes de la raison et de l'amour sont celles qui ne permettent à aucune des facultés humaines de se satisfaire aux dépens des autres ; qui occupent les forces physiques assez pour entretenir la santé et la beauté de la race ; qui, enfin, par la diversité de leurs aspects, de leurs produits et de tous les matériaux qu'ils offrent à l'activité, multiplient les objets de la pensée et les ressources de la richesse.

Tous les historiens signalent cette subordination des races à la terre : on peut l'exprimer en disant que tout peuple réfléchit le climat de son pays dans son caractère. Cette notion n'est pas seulement empirique, nous venons de voir qu'elle est rationnelle. L'homme est obligé de demander les éléments de sa vie au sol, il faut qu'il les obtienne de gré ou de force. Il sera violent s'il ne trouve que résistances ; il s'adoucira jusqu'à la mollesse s'il ne trouve qu'abondance naturelle. Plus le sol est riche et varié dans ce qu'il oiïre aux sens, plus l'homme s'enrichit de sensations et, par suite, d'idées, et sa prospérité répond toujours à celle de la terre.

Cette relation constante peut alarmer ceux qui rêvent de voir tous les peuples tendre vers un idéal

unique de civilisation. Mais l'uniformité ne semble pas être la loi de la nature. Sa loi semble être au contraire de produire le plus possible de distinctions dans les mêmes données, en d'autres termes de former le plus d'individus différents sur un même type. On ne peut rien imaginer de plus simple que les procédés de la nature, on ne saurait non plus imaginer plus de variété qu'elle n'en met dans ses œuvres.

Nous avons donc lieu de croire que l'idéal de la civilisation ne doit pas être cherché dans l'uniformité finale des caractères, mais dans leur plus grande diversité compatible avec les données essentielles de l'humanité, en un mot dans la plus grande variété possible du caractère.

Bien que, par l'échange devenu libre et universel, les hommes puissent arriver à jouir tous des mêmes choses à des distances immenses et sc^s des climats contraires, l'expérience leur apprendra à n'user de cette faculté qu'autant qu'elle ne leur devient pas nuisible dans les conditions climatériques où ils vivent. Ils tireront tout le parti possible de leur milieu respectif ; ils appliqueront à ce milieu tous les perfectionnements industriels qu'il comporte, mais ils ne réagiront jamais assez profondément sur sa nature pour n'en plus subir euxmêmes l'action, et les formes de la vie ne seront jamais les mêmes à l'équateur et aux tropiques. Ils n'arriveront pas davantage à modifier leurs

caractères respectifs, lors même que la circulation des idées serait devenue générale. Leurs caractères ne changeront qu'en proportion des changements opérés dans leurs milieux physiques par les inventions industrielles qu'ils auront pu y approprier. En un mot, chaque latitude comporte une civilisation spéciale qui, grâce aux communications établies entre tous les esprits, profite des progrès de toutes les autres civilisations, mais seulement dans la mesure que son milieu lui permet. Il pourra donc y avoir une amélioration générale, mais traduite en chaque région par des institutions et des habitudes différentes, les seules compatibles avec les influences invincibles de la nature locale. L'harmonie pourra s'établir de plus en plus entre les deux termes dont le rapport constitue la vie, à savoir le besoin dans toutes ses manifestations, et le monde extérieur, agissant et réagissant partout l'un sur l'autre, mais partout dans des conditions différentes. Ce qui est uniforme, c'est la tendance de l'individu à persévérer dans son essence particulière en la développant telle qu'il la sent et la connaît, telle que ses sentiments et ses idées, influencés constamment et de plus en plus par les importations des autres peuples, la lui révèlent ; c'est par conséquent la tendance, en tous pays, à la réalisation la plus variée de l'essence humaine, à sa perfection identique sous les formes diverses que les divers milieux lui imposent.

Les différences dans la vie des divers peuples ne portent donc pas sur la fin même de la vie qui, en dernière analyse, tend chez tous au même état sensible, au bien- être physique et moral ; mais sur l'emploi variable de l'activité pour créer les sensations et les sentiments qui constituent le bonheur. Il n'y a pas plusieurs bonheurs, mais il y a une multitude de moyens différents d'être heureux selon les caractères.

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