‹ Le lieutenant BernardChapitre 10 sur 14 · PARTIE, REVANCHE ET EELLE · texte numérisé non relu

PARTIE, REVANCHE ET EELLE

comme vous voudrez, mais il faut qu'vous emmeniez la colonelle au théâtre.

— Au... au théâtre, mon colonel?

— X'vous dis pas en Turquie, j'soupçonne ! Vs'irez tous les deux ; j'dirai que j'suis malade.

— Mais... oui, mon colonel, seulement...

— Quoi seulement? Ah çà ! n... de D... ! n'faut donc pas que j'fasse aussi un peu la noce?

— Oh! je... je ne dis pas...

— Mais n'craignez rien, lieut'nant, c'pas avec La p'tite; comprenez qu'je n'voudrais pas proiiter..., et puis d'ailleurs savez hien que j'suis un

honnête homme, s'crongnieugnieu ! j'veux bien faire un mari cocu, mais prendre la maîtresse de quelqu'un, v's'avouerez qu'ça n's'rait f... pas délicat ! V's'avez gagné les deux parties, c'est bien l'moins qu je n'vous vole pas la belle.

Et satisfait de son bon mot, le colonel quitta Bernard dans les meilleurs termes du monde.

A Luigi Loir

Après dîner, chez le président du tribunal. On vient de passer au salon; les conversations s'établissent par groupes sympathiques, le colonel en profite pour attirer le président dans un coin :

— Dites-moi donc m'sieu le... le président, qu'est-ce que c'est donc encore que cette sale his-

toire de c't'animal de r'négat, dont vous parliez à table et dont vous n'avez pas dit le nom. C'que c'est donc que c'b...-là?

— Qui vient de se faire protestant? Comment, vous ne connaissez pas l'histoire du renégat?

— N'sais f... pas qui c'est, p'role d'honneur.

— Mais tout le monde vous le dira : c'est le directeur des postes de notre petit endroit.

— Ah! ce p'tit n... de D...! qui avait une tête dane et qui n'arrêtait pas d'aller à la messe?

— Lui-même. Dans les premiers temps en effet, il était d'une dévotion étonnante, il faisait l'admiration de la ville.

— Eh bien! mais, pour lors, comment a-t-il... attrapé ça ?

— Ah! le malheureux, c'est encore grâce à un de vos officiers, à votre fameux lieutenant Bernard ; il est dit que ce garçon-là mettra toute la ville en révolution, si ça continue.

— C'ment ça ! c'ment ça ! m'sieu Fprésident.

Bernard est un animai qui n's'occupe f... pas d'ia r'ligion d'un chacun cependant !

— Oh! je ne vous dis pas qu'il a demandé à monsieur Chiplepet de se faire protestant, mais c'est néanmoins grâce à lui que ce brave homme a changé de religion.

— N's'rais f... pas fâché d'avoir l'esplique de tout çui-ci, carj'vous avoue que j'n'y comprends rien; mais à table pourtant vous n'parliez pas d'Bernard.

— A cause des jeunes filles, colonel; mais si vous voulez passer dans mon cabinet, j'vais vous conter l'histoire en fumant un cigare.

Ce monsieur Chiplepet était marié depuis trois ans déjà, lorsque votre régiment vint ici pour tenir garnison, et le ménage se désolait de ne pas avoir d'enfant.

On avait consulté les médecins qui n'y comprenaient rien, mais pour la forme, ils avaient ordonné un régime à suivre. Le mari se bourrait de pilules de fer, sa femme prenait du quinquina : rien !

Le mari devenait énorme, on lni fit faire de la gymnastique, enfin mille choses, mais toujours sans suer 5.

- gens n'auraient rien dit, on ne s'en serait pas occupé, mais ils devenaient insupportables avec leurs plaintes, et, comme dans tous les cas semblables, le mari devint un objet de risée.

Qu'il se fasse aider, disaient les loustics, et qu'il nous fiche la paix, avec son rêve d'être père de famille .

C'était peut-être bien un peu l'avis de madame Chiplepet, mais vous comprenez qu'elle ne pouvait vraiment pas donner ce conseil à son mari.

— C't'évident! c't'évident!

— La médecine ne réussissant pas, Chiplepet eut alors une idée : il se jeta dans la religion. Seulement il faut dire que sa femme y mettait une ardeur très modeste. Il avait réussi à l'emmener faire un pèlerinage, mais comme il était resté sans résultat elle n'y voulut pas retourner

l'année suivante : — Vas-y tout seul, lui dit-elle, moi je ferai ici une neu vaine.

Voilà Chiplepet qui part en Touraine prier Saint-Greluchon, et votre régiment arrive pendant son absence.

>mme je vous Tai déjà dit, madame Chiplepet avait une foi religieuse assez contestable, les moyens... ordinaires lui semblaient les meilleurs. Réclamer ce petit... service à un habitant de l'endroit, c'était vouloir que la ville tout entière le sût le lendemain ; le hasard la mit sur le chemin de Bernard, et... vous devinez le reste.

Il fut très discret, il faut le reconnaître, mais enfin, comme le... pèlerinage du mari réussit à merveille, on trouva ça très drôle dans la localité.

Son ambition satisfaite, Chiplepet avait beaucoup perdu de sa dévotion, mais l'année suivante, sans le moindre pèlerinage, les vœux du ménage furent encore exaucés.

Chiplepet ne dit rien, mais il trouva que le ciel était vraiment bien bon pour lui, et pour ne

pas abuser de ses faveurs, il ne lui adressa aucun remerciement, espérant que, vexé de son sansfaçon, il l'oublierait l'année suivante.

Erreur! le ciel prodigue rattrapait le temps perdu, et pour la troisième fois il augmentait sa race.

Décidément, se dit le mari, ça finirait par devenir de l'indiscrétion, je vais prier là-haut qu'on arrête les bienfaits. N'en jetez plus, Seigneur! j'en ai plein la maison.

— Mais je n'vois f... pas comment Bernard...

— Oh! attendez, colonel. Voilà donc mon brave homme qui se rejette à corps perdu dans la dévotion, qui fait prières sur prières pour arrêter l'avalanche, mais ce fut peine inutile : un quatrième rejeton se dessinait à l'horizon.

Alors, furieux, il repartit en Touraine faire une scène atroce à Saint-Greluchon, et pour se mettre le ciel à dos, il vient de se faire protestant. Or, dans notre endroit, quand on parle de Chiplepet, on ne l'appelle plus que le renégat.

— Oui, mais enfin, m'sieu l'président, puisque vous dites que Bernard a été très discret...

— Très discret, effectivement, et madame Chiplepet fort adroite, seulement...

— Seulement quoi donc, s'crongnieugnieu!

— Eh Lien! hier je les ai surpris sans le vouloir sur La route où j'étais arrêté... derrière une haie; ils passèrent sans me voir, mais moi je les reconnus parfaitement.

Oh! non, disait-elle, tu sais, c'est le dernier, car il me l'a encore dit l'autre soir : — Arrangetoi comme tu voudras, mais si tu en as un cinquième, moi je t'avertis, j'f... l'camp!

iJyi

LE COLONEL VON-GOMLAK

LE COLONEL VON-GOMLAK

A Alphonse Allais.

— Oh! très joli! lieutenant, c'est charmant; vous êtes décidément en veine, ce soir, vous avez réponse atout.

— Ma foi, chère madame, ce n'était cette fois

pas bien difficile, car je dois vous avouer que le mot n'est pas de moi, il a été dit un jour par...

— Oui, oui, comment donc! le mot est méchant, quoique très drôle, et vous n'osez en prendre la responsabilité tout entière, voilà la vérité, avouez-le.

— Madame, je vous assure

— Qu'il est de... machin, naturellement. C'est un homme d'esprit, et il est bien entendu que lui seul a pu faire cette réponse. Je ne suis pas jalouse des gens d'esprit, croyez-le bien, mais vous ne sauriez croire combien cela m'agace, qu'on leur attribue tous les mots charmants qu'ils n'ont jamais dits, tandis qu'on aurait presque honte de citer le pauvre diable qui les a trouvés, et même d'avouer qu'il est de soi.

— Mais, madame, je vous affirme...

— C'est comme lorsqu'il y a une bêtise de faite ; vous ne trouvez jamais qu'elle a été commise par n'importe qui, c'est toujours Pinteau qui a fait le

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coup. Si on raconte un mot ridicule, c'est toujours le colonel Ramollot qui l'a dit.

— Enfin, madame, quand...

— On Ta entendu, n'est-ce pas ? Comment donc ! On rit, c'est bien, mais on en pense au fond ce que Ton veut. Ainsi, quand on nous disait l'autre jour — je ne sais plus qui, — que le colonel Ramollot avait dit : « J'ai entendu un solo de sarcophage » pour : un solo de saxophone, vous comprenez que c'était trop fort ! Il avait dit : une horloge pneumonique pour un horloge pneumatique, des pommiers en escalier, au lieu de pommiers en espaliers... quesais-je?

Nous avons trouvé que c'était amusant, mais nous n'avons pas cru que ces mots stupides étaient du colonel.

— J'avoue, madame, que je ne lui connais pas de pareilles inepties dans son bagage.

— Enfin, voyons, monsieur Bernard, comment se fait-il qu'on mette toutes les choses ridicules sur le dos du colonel? c'est pourtant un excellent

homme. Mais il n'y a qu'en France qu'on a aussi peu de respect pour l'armée, c'est déplorable!

— Oh! pardon, madame. En France, on veut rire, et on prend tantôt un type, tantôt un autre, quand l'ancien est usé, mais au fond il n'y a aucune méchanceté, aucun parti pris.

— Soit! je veux bien vous croire, mais croyezvous qu'ailleurs que chez nous, on oserait ridiculiser un colonel, même quand ce serait un colonel imaginaire?

— Mais parfaitement, madame.

— Pas en Allemagne, toujours!

— Avec ça qu'ils se gênent en Allemagne ! Mais, madame, ils y ont parfaitement leur tête de Turc, et je vous prie de croire qu'on lui met fort bien des choses stupides sur le dos.

— Ce n'est pas possible !

— Mais si, parfaitement ! l'autre jour encore, Caran d'Ache me racontait une histoire allemande, qui vaut bien les histoires qu'on prête au colonel Ramollot.

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— Quelle histoire donc?

— Oh! une histoire stupide que je n'ose vous dire.

— C'est... c'est inconvenant?

— Oui et non, c'est... non, je ne veux pas!

— Enfin, une honnête femme ne peut pas l'entendre?

— Si!... mais...

— Eh bien! alors, dites-nous cette histoire, autrement vous finiriez, lieutenant, par nous faire douter qu'elle existe.

— Vous voulez des preuves, chère madame? Eh bien ce sera votre châtiment. Je commence.

Les personnes présentes à la discussion s'approchent de Bernard, qui leur fait la narration suivante :

Le colonel en question ne s'appelle naturellement pas Ramollot, ils l'ont baptisé d'un nom dont je ne me souviens plus exactement; mettons Von-Gomlak, si vous voulez bien.

Ce Von-Gomlak ne connaissait que la disci-

pline, rien pour lui ne devait se faire sans commandement, le troupier allemand étant, bien plus que partout ailleurs, considéré comme une machine. C'était poussé chez lui à un tel point, qu'en hiver, quand les soldats étaient enrhumés du cerveau, il fallait, s'ils étaient sous les armes, que tous les hommes du régiment éternuent en même temps.

Ce qui l'exaspérait depuis longtemps, c'est que, lorsqu'on faisait l'exercice, il voyait toujours, au moment du repos d'armes, — lorsqu'on avait formé les faisceaux, — des hommes.qui restaient là, et d'autres qui s'absentaient pour... comment dirai-jebien?

— Oui, oui, nous comprenons ; alors?

— Alors il lui vint une idée : celle d'obliger tous les hommes à... s'absenter en même temps pour... le motif, afin d'obtenir un mouvement d'ensemble parfait, jusque dans... cet exercice.

— Lieutenant, vous exagérez.

LE COLONEL VON-GOMLAK

ID

— Madame, je vous cite l'histoire allemande, pas autre chose.

Aiin d'arriver au résultat qu'il désirait, il se creusait la tête ; enfin, un beau jour, il crut avoir

trouvé son affaire, et il commanda aux officiers de faire avaler, le lendemain matin, un verre d'eau de Sedlitz ou toute autre purgation allemande à tous les hommes du régiment.

Dès que les soldats eurent la potion dans le

ventre, il leur fit prendre les armes, et en route!

Au bout d'une heure de marche, comme Von- Gomlak allait et venait d'un bout à l'autre de la colonne en troltinant sur son cheval, il vit avec satisfaction que la plupart des hommes commençaient à se tortiller, tout en allongeant le pas, personne n'osant quitter les rangs.

Jugeant le momentpropice, il commande : halte !

Reposez armes ! formez les faisceaux !

Les faisceaux formés, il fait reprendre à chacun sa place, les files éloignées de trois pas l'une de l'autre, puis il commande — en allemand, bien entendu, mais des choses correspondantes à celles-ci :

Fixe!... D'bouclez... ron!... d'boutonnez... t'nique!... d'boutonnez... lotte!... abaissez... lotte! En joue!... feu!

— Lieutenant? lieutenant!...

— Ah! madame, vous l'avez voulu! d'ailleurs vous voyez qu'il n'y a rien d'immoral dans tout ceci.

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Lorsque Von-Gomlak supposa que le... le feu pouvait être terminé, il se mit à recommander de nouveau : Fixe!... relevez... lotte!... B'tonnez... lotte!... b'tonnez... t'nique!... rrbouclez... ron !...

— Mais qu'est-ce que signifient ces f nique et ces ron?

— C'est-à-dire boutonnez culotte, tunique, rebouclez ceinturon.

— Ah! très bien.

— Et quand tout le monde eut exécuté ces divers mouvements, il fit rompre les faisceaux, chacun prit son arme, et Von-Gomlak commanda : En avant!... arche!

Quand le régiment tout entier eut défilé, le colonel, qui se tenait derrière, s'approcha pour juger par lui-même de l'effet de son invention : Rien! pas de trace de... la fusillade !

Tarteiff! s'écria-t-il, les brigands m'ont f... dedans, pas un seul qui ait obéi au commandement.

Sacrimen tarteiff! qu'est-ce que ça signifie, mein gott !

Von-Gomlak était furieux, et pour embêter les hommes qui s'étaient, pensait-il, f... de lui, il les fit rentrer au quartier au pas gymnastique.

De retour, il groupa les officiers :

— Les hommes ne se sont donc pas purgés ce matin comme je l'avais ordonné?

— Pardon, mon colonel.

— Tous ?

— Tous.

Il rentra tout songeur chez lui, et raconta cette chose extraordinaire à sa femme, devant son brosseur qui astiquait le parquet :

— Ainsi, croirais-tu ça : Rien ! rien ! rien!

— Mais enfin, mon ami, c'est impossible, tu auras mal vu !

— Pardon, ma colonel, interrompt le brosseur, c'est... c'est pas si tant étonnant...

— Comment ça, imbécile! s'écrie Von-Gomlak, toujours furieux.

LE COLONEL VON-tiOMLAK

— Dame !. .. ma colonel... vous avez pas dit aux hommes d'ôter leur caleçon !

— Eh bien ! lieutenant, je vous fais mon compliment, votre histoire est d'un bon goût! vous ne nous aviez pas jusquici habituées à entendre de pareilles...

— Ah! pardon, chère madame, c'est une histoire allemande, et dame, vous le savez, nos voisins ont le raffinement... contestable.

A Uraner.

Sur le quai de la Bourse, à Rouen : le colonel Kamollot se promène tranquillement, jetant de ci, de là, un regard indifférent sur les grands navires à l'ancre, quand au milieu de l'incessant va-et-vient des voitures qui circulent en tous

sens, il aperçoit le lieutenant Bernard qui semble tout préoccupé d'éviter une famille qui descend du tramway de Maromme.

— C'qu'il a à f... le camp comme de même, s'crongnieugnieu! c'pas clair, n... de Dieu...! c'pas clair! signifie?

Et sans aucun souci des ennuis qu'il peut causer à Bernard, le colonel se met immédiatement à crier :

— Bernard !... lieut'nant !... s'crongnieugnieu !... lieutenant, coûtez donc un estant, s'ous plaît !

— Mon colonel, je... parfaitement, vous...

— C'est c'que j 'voulais dire, n...de Dieu...! je... n'importe. Du reste, c'pas tout ça : m'direz-vous enfin, s'crongnieugnieu, c'que vous aviez d't'à l'heure à vous asperger d'dissimulation vraisemblable, comme lequel d'un j...-f... qui craint la police?

— Mais, mon colonel, je...

— C'pas une raison, m'sieu! v's'entendez bien

c'que j'vous parle!... N'suis pas fait d'hier, n... de Dieu...! irsuis £as un p'tit enfant, pour que aviez à L'savoir : j'vous connais, s'crongnieugnieu! tout ça c'est d'ia blague, l'salut m'iitaire pour vous c'est mon sac, et vous précautionnez soi-disant d'pékins, pour à seule fin d'vous gargariser d'prétexte àm'f... le camp d'vant l'nez sans la chose du respect comme lequel j'suis susceptible.

— Oh! mon colonel, je vous...

— J'vous dis qu'si, s'crongnieugnieu ! L/colonel, j'm'en f... ! v'ià vote... tout ça; et vous trouvez qu'c'est du propre?

— Je regrette bien vivement, mon colonel, la...

— Et moi aussi, n... de Dieu...! j'suis l'père du régiment, etj'n'aime pas faire d'observations, tout un chacun vous Pdira. Quant à vous, lieut'nant, vous l'savez, j'vous estime; vous êtes une rosse c't'évident, mais vous embêtez l'pékin et j'aime ça, n... de D... ! s;ment j'n'aime pas qu'on

ndole d'hilarité à mon détritus.

— Mon colonel, je vous assure que je ne vous voyais pas, et que je voulais simplement éviter de me trouver en face de personnes auxquelles...

— V's'avez fait une cochonn'rie, hein?

— Pas positivement, mais...

— Une salop'rie pour lors. Eh bien, scrongnieugnieu! contez-moi ça.

— Je ne demande pas mieux, mon colonel, seulement l'histoire est peut-être un peu longue, et je craindrais...

— Quçaf... n... de D... ! Du reste c'est bien simple : il est six heures, montons au café d'ia Bourse, et là. au premier, tout en dînant, vous m'procurez le... la... dla chose, hein!

— Oh! mon colonel, je..

— C'que ça peut vousf..., on n'vous attend pas? Eh bien pour lors montons.

Plusieurs officiers en bourgeois dinent au fond de la salle, échangeant des plaisanteries salées avec leur voisine de table la jeune Alice, qui leur tient tête sans le moindre embarras, mais la vue

LE REVENANT <s~

<lu colonel arrête net les conversations et les rires : c'est au milieu d'un silence presque reli- . \ que Bernard commence son récit.

— Vous vous souvenez, mon colonel, du lieutenant Jublin, ce jeune officier qui avait été en-

chez nous pour remplacer Ladoucette.

— Fait'ment, r'venait d'Afrique, pas vrai?

— Effectivement, mon colonel. 11 venait de -er lieutenant tout nouvellement, et il était

d'autant plus heureux de venir à Rouen, que sa iiancée y demeurait avec sa famille. Je l'avais rencontré dans le train par hasard, au retour d'une permission de quarante-huit heures, et nous avions immédiatement fait connaissance. Nous arrivons ; je le conduis dans l'hôtel où j'habite pour lui procurer une chambre, et vous savez... ce qui s'est passé.

— Oui, fait'ment... nettoyé, pas vrai?

— Nettoyé!... J'étais là, il me causait de sa future, de son mariage prochain, des lettres échangées depuis quatre ans, on l'attendait le

lendemain à dîner, bref, il était heureux. Seul, sans famille, il allait en retrouver une, etc., quand tout à coup il chancelle, je le reçois dans mes bras, je le mets sur son lit, on appelle un médecin, mais... c'était fini : un anévrisme !

— Si bien que j n'ai jamais pu l*f... dedans, c'tanimal-là; et pour lors ?

— Mais, dame! j'étais très embarrassé! Je viens d'abord vous avertir, et le lendemain, pensant à cette famille qui l'attendait à dîner, je voulais prévenir ces gens ; ça m'ennuyait de leur écrire, enfin, après m'être bien creusé la cervelle je prends mon courage à deux mains, et je me rends à leur domicile, rue Grand-Pont, pour leur annoncer la fatale nouvelle.

On ne me donne pas le temps d'entrer, et dans l'antichambre, la mère, une grosse femme, me dit : Nous vous guettions par la fenêtre ; allons, vilain, embrassez-moi.

J'allais m'excuser dans l'ombre, quand une

jeune fille m'arrive dans les jambes en disant : Maman, tu veux bien y

Et sans attendre de réponse, voilà la petite (jui me tend sa joue.

Je n'y voyais pas très clair, mais la voix était jeune, la peau douce, la fillette sentait bon, je l'embrasse, je l'embrasse ferme, j'embrasse aussi la bonne femme qui criait : C'est lui, c'est Ernest.

Impossible de me dépêtrer de cette famille qui s'augmente bientôt du père, qui m'arrache à moitié le bras à force de poignées de mains, enfin on passe au salon. La jeune fille, qui ne voulait pas lâcher, me tenait par la main, et je trouve là huit ou dix personnes invitées pour la circonstance.

Nous trouvant alors en plein jour, on commence à me regarder avec un drôle d'air, on ne me reconnaissait plus aussi bien que dans le noir seulement comme j'étais en lieutenant, que je venais à l'heure du diner, qu'on attendait l'autre sous le même uniforme et à la même heure, on était indécis.

— Ah ! çà! scrongnieugnieu! y s'avaient donc tous mal aux yeux dans cette n... de D... d'famille ? que tourtes !

— Voyant tout ce monde en fête, les femmes en toilette, des parents si heureux, une fille si contente, je ne me sentais pas le courage de détruire toutes ces joies, et de porter moi-même le deuil dans une réunion pareille ; alors je pris le taureau par les cornes...

— Qui ça l'taureau l'père?

— Non, mon colonel,, je veux dire que je risquai le tout pour tout. Grâce aux renseignements que je tenais de Jublin, — et il n'en avait pas été avare, — je me payai de toupet : Je suis sûr, dis" je, que vous ne me reconnaissez pas. Ah Ic'est que quatre ans d'Afrique, ça vous change un homme ! ce n'est pas comme vous, ma chère Lucie, vous avez changé, sans doute, mais c'est tout à votre avantage, permettez-moi de le constater. Votre excellente mère aussi a bien changé; c'était une mère, jadis, aujourd'hui c'est presque votre sœur.

— Des foutaises, quoi.

— Naturellement, mais on gobait ça comme du lait.

Que dites-vous du blondin d'autrefois?

Oui, en effet, dit le père, vous avez les cheveux joliment noirs !...

Le climat, le climat, et voilà le soleil d'Afrique !

Du reste, vous le savez, dans ce pays-là, il y a énormément de nègres à cause du soleil, et il n'y en a que très peu de blonds.

Les doutes commençaient à diminuer, et on ne demandait du reste qu'à les faire complètement disparaître; j'y aidais de mon mieux en

parlant de tout ce que je savais par Jublin, et quand la confiance fut tout à fait revenue, la gaité reprit son cours, et nous passâmes à table.

J'étais entre la mère et la fille, causant respectueusement à la vieille, amoureusement à la jeune, gravement au papa, mais ce qui me facilita mon rôle, c'est que l'oncle Duplastron me demanda des détails sur l'Afrique. Alors je lui fis des histoires de chasse au lion, de nuits passées à l'affût, de reconnaissances dans les montagnes et de séjour sur les plateaux de la haute Kabylie: je ne tarissais pas, et bref, à minuit, on était encore à table, à m'écouter bouche béante, et de plus en plus persuadés que j'étais le lieutenant Jublin.

Durant le dîner, on m'avait tant de fois fait faire le trou normand que, vous l'avouerai-je, mon colonel, je commençais à perdre légèrement la notion exacte de ma situation ; aussi, entendant sonner l'heure, je me lève, je veux partir, on me soutient qu'il n'était pas tard, et que j'avais bien

le temps. Malgré l'insistance de la famille, comme j'avais peur de finir par dire des bêtises, j'insiste de mon côté pour me retirer. Allons donc ! me dit le papa, en voilà une bonne plaisanterie, tout d'suite ! mais no va vous donner une chambre pardi, n'zen avons d'pu qui n'vous en faut à c't'heure. Espérez un brin, no va dire à Constance d'vous préparer un lit.

C'était très aimable, sans doute, mais craignant qu'on ne découvre le pot aux roses, j'affirme qu'il m'est impossible de rester, qu'il faut absolument que je rentre chez moi, que j'ai des raisons majeures.

Mais que qu'uo avez tant qu'ça tout d'suite ? me demande la maman d'un air fâché de mon refus.

Alors ne sachant trop que dire, la cervelle à moitié dérangée par les verres réitérés de cal- Dados, j'ai... j'ai, dis-je d'un air fou, qu'il faut que je rentre, car on... on m'attend pour m'enterrer.

Voilà tout le monde qui se tord de rire, s'ima-

ginant que je trouvais cette réponse bizarre pour cacher un motif secret, mais en attendant, pendant que chacun riait, moi je gagnais adroitement la porte.

Mais écoutez donc un brin tout d"suite, me crie le père, vous n'nous avez s'ment pas dit où vous d'meuriez. Je donne mon adresse, et je file après avoir réembrassé la mère et la fille, pendant que le père m'annonçait qu'il viendrait me prendre le lendemain vers onze heures, pour m'emmener déjeuner à sa maison de campagne de Bois-Guillaume.

J'arrive raide comme balle à mon hôtel, et le lendemain, comme vous le pensez, mon colonel, je déménage à la première heure.

— Oui, je... j'comprends bien p't'êt'e s'crongnieugnieu ! n'suis pas une tourte, mais... et c'te sale famille?

— La famille?... ma foi, je ne l'ai naturellement pas attendue, mais j'ai tout de même su ce qui s'était passé. A onze heures, le bonhomme

arrive en voiture avec sa femme et sa fille, il demande le lieutenant Jublin.

— Monsieur Jublin? répond le concierge, c'est ici ; si vous voulez attendre un instant, il va descendre.

Ces braves gens se promènent un moment en flânant, mais ne voyant pas plus de Jublin que sur la main, le père revient demander après le lieutenant. Alors avec cette bonhomie normande toute spéciale, le portier lui dit : Mais y vient d'descendre, t'nez, le v'ià là-bas qui va s'faire enterrer.

Vous comprenez, mon colonel, que m'ayant pris pour l'autre dont ils ont vu le convoi, j'évite de me trouver maintenant en face de ces gens qui me prendraient pour un mauvais farceur, ou pour un revenant, ce qui pourrait leur causer une révolution.

— Ça, lieut'nant, c't'une sale blague, j'vous Ttranspose moi, v's'entendez bien c'que j'vous parle.

— En effet, seulement j'étais si...

— Oh! du reste j'men f..., car dans l'fond c'est moral, très moral, n... de D...

— Très mo... moraJ, je ne... Comment ça, mon colonel?

— S'crongnieugnieu ! nïréquentez pas d'saisiss'ment! Lieut'nant j'suis vraiment surprenant d'ia... d'ia chose. Mais n... de D... ! ça prouve à ces tourtes-là qu'les officiers sont d'parole.

— Mais enfin, mon colonel, s'ils me reconnaissaient?

— Eh hien ! c'que ça f... n... de D...? Vous leur direz qu vous avez permuté; c'que ça n'se fait pas tous les jours dans l'armée, v'ià t'y pas une affaire, vont'y pas s'mêler des choses mlitaires maintenant! R'çon! l'addition, n... de D...!

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LA TEINTURIERE

LA TEINTURIERE

A Coquelin Cadet.

Le lieutenant Bernard sort du quartier au moment même où le colonel, venant du dehors, se disposait à y entrer.

Le factionnaire présente les armes, le sergent du poste et les hommes de garde font le salut

militaire et le colonel y répond d'un mouvement brusque en portant deux doigts à la hauteur de son képi; puis, sarrêtant tout net devant Bernard qui le salue comme les autres, il se plante devant lui, se croise les bras sur la poitrine, roule un œil furieux -et s'écrie d'un ton rageur :

— N... de D...! m'sieu ! m'direz-vous enfin c;que ça signifie? j'en ai assez, nom d'un tonnerre! j'en ai assez!...

— Mon colonel, répond Bernard ahuri et tenant toujours la positionna main fixe au képi, je... j'ignore le... je...

— C'est possible , s'crongnieugnieu ! mais j 'men f . . . lieut'nant, v's'entendez c'que j'vous parle, et puisque vous l'prenez sur c'ton-là, écoutez un peu le... la chose, n... de D... ! verrons un peu si vous os'rez m'sout'nir que j'suis une tourte.

Et le colonel, s'éloignant nerveusement des hommes effarés, descend la rue, suivi du lieutenant Bernard, qui ne comprend rien à l'algarade de son supérieur.

A dix pas de la caserne, Ramollot, qui arpente comme le diable, est rejoint par Bernard interloqué.

— Dites donc, lieut'nant, reprend-il sur un ton doux, av'vous un estant, j'voudrais vous propager d'une n... de D... d'histoire.

— Oui, mon colonel, certainement, je...

— Suffit, lieut'nant, pour lors... Ah! à propos, savez, j'nai rien à vous r'procher, s'ment c'est à cause des hommes, comprenez, ça leur f... l'trac. C'que j'disais donc, n... de D...?

— Une histoire, disiez- vous, mon colonel...

— Fait ment, s'crongnieugnieu ! l'sais mieux qu'vous, soupçonne, je... Un verre de madère, pas vrai, lieut'nant?

Et les deux hommes entrent au café voisin.

Bernard, rassuré, est tout oreilles, et le colonel, loin du poste, devient presque charmant.

— Figurez-vous, n... de D...! qu'jallais vous trouver, lieut'nant.

— Je suis très heureux, mon colonel, de m'être justement...

— C't'évident, c'que j'disais : y va être enchanté, c'garçon, et... et pour lors, voici la chose : Je... Garçon! Rçon!... dites donc, n... de D...! c"que vous vous f... d'ma fiole, c'que c'est qu'ces verres-là? Tâchez moyen d'nous f... des verres doffciers. n... de D... ! des grands, et... pleins, hein ! s'ous plait '.

Je... c'que j'disais donc, n... de D...! je... ah! voilà, j'y suis : v'nais vous d'mander un avis. C'fà-dire non. pas un avis ; v'iais savoir seurment c'que vous feriez à ma place, parc 'qu'un avis, comprenez, j'm'en f...! pas h'soin d'avis d'personne, c'que vous m'f... là, encore avec vot'e avis !

— Mais, mon colonel, je ne...

— M' coupez pas, n... de D... ! n' peux pas souffrir ça. F'gurez-vous, lieutnant, que j' suis furieux et, c' qui est comique, c'est que j' suis furieux d'être content. Hein ! c1 que vous dites de ça?

— Dame, je... en effet, c'est très...

— Mais n... de D... ! laissez-moi donc parler, lieutenant, c't' insupportable.

Pour lors, si c'est ça, causez tout seul !

J' vous disais donc le... çui-ci,pas vrai, et v'ià comme par lequel de... de la chose, quoi. Maginez-vous qu'en ce moment j' suis poursuivi par une n... de D... d' femme qui voudrait fréquenter d' ma société, pour à seule fin d' s'avantager d' faveurs et sentiments dont elle surexcite à mon vis-à-vis, comprenez ?

— N' comprenez pas ! . . .

— Si, si, parfaitement, mon colonel, je...

— Eh bien ! on 1' dit s'crongnieugnieu ! quelle f... manie vous avez de n' jamais répondre, p'role d'honneur !

— C'est que je craignais...

— M' coupez pas, lieutenant, n' saurais plus c quej' veux dire.

Comprenez qu'c'est une aventure qui n'a rien

d'extraordinaire, étant donné un gaillard comme j' m'en flatte ; cependant, ça fait toujours plaisir de voir un cœur qui vous regarde d'un œil dont la main n! demande qu'à presser la vôtre, pas vrai ?

Vlà pourquoi j* suis satisfait ; mais c' qui m' rend furieux, c'est qu' -cette n.., deD... d'femme a positivement une tête de couenne.

Alors, j' me dis : C que çaf £.., espèce d'animal, d'être content d' la chose, puisque ça t'embèt'rait de... saisissez ?

D'un autre côté, je m' réponds : Pourquoi es-tu furieux, b... de tourte ! puisque tu es content du sentiment dont tuas perforé la... la personne ? Alors, ça m'embête d'être content, et j' suis vexé d'être furieux, comprenez, pas vrai, lieut'nant.

— Oui, mon... mon colonel, je... c'est... c'est très remarquable.

— J' crois f... bien n... de D... ! C'est pourquoi j'venais vous trouver, parc'que vous êtes bon offi-

cier, tout ça, s'ment vous êtes une rosse, n... de D... ! unb... de farceur que c'en est vraiment déplorable, et je m' suis dit : J' voudrais bien savoir c' qu'il frait dans le casd' çui-çi, c'n... de D...-là !

— Mais... je... je serais comme vous, mon colonel, je serais fâché d'être et content et... content d'être fâché.

— Voyons, voyons, lieut'nant, n' vous f... donc pas de moi, s'ous plaît ;c'pas une réponse, ça. N'allez pas m'incruster qu'vous en resteriez là : vous fréquenteriez d'amour et passion, ou bien vous enverriez faire f... la personne, pas à tortiller ; voyons, entre nous, dites-moi un peu c' que vous feriez ?

— Mon Dieu, mon colonel, je suis très embarrassé pour vous répondre d'une manière bien certaine. Tout dépend des conditions dans lesquelles l'aventure se présente. Si je connaissais la personne depuis un certain temps, j'éviterais peut-être de la désobliger ; on fait parfois certai-

nés politesses à centre-cœur, mais à cause des relations, par reconnaissance ou dans un but quelconque.

— M' conseillez d' faiblir, pour lors?

— Non, je ne sais pas quelles sont vos relations, et je ne me permettrais pas de vous donner un avis, mon colonel. Je dis seulement que voilà un point de vue spécial qui pourrait faire dire oui.

D'un autre côté, si on ne connaît pas intimement les gens, il va encore deux manières d'agir on peut dire brusquement à la dame qui vous agace par ses avances...

— Allez vous faire f... !

— Heu!... oui. mais avec des ménagements. Une femme, même quand elle est laide, c'est toujours une femme.

— TureLTment. N'vous ai jamais dit non plus que c'était du jaconas.

— Et il y a encore cet autre moyen, c'est de la lasser, en lui faisant des plaisanteries, des tours

quelconques, en la ridiculisant. Aussi, tenez, mon colonel, cela me rappelle une histoire à laquelle j e me suis trouvé mêlé sans le vouloir.

Je n'étais pas encore militaire, et, à cette époque,j'avais pour ami un nommé Robert Jolliot.

très joli garçon, ma foi, mais horriblement farceur. Il s'enthousiasmait de choses folles, et il avait en même temps des rancunes bizarres.

Ainsi, il était furieux après une teinturière, une veuve de son quartier, parce qu'elle possédait un chienjaune à poils ras, qui était, du reste, d'une laideur repoussante.

Le veuvage pesait sans doute à cette teinturière ,

car elle avait jeté sur Robert des regards qui ne pouvaient laisser aucun doute sur ses désirs. Elle le guettait au passage, et pour se donner une contenance, elle se tenait sur le pas de sa porte, son chien dans ses bras, auquel elle faisait des mines aimables, qui lui facilitaient l'envoi d'un sourire à Robert, enfin elle se livrait à mille ruses pour ne laisser aucun doute à mon ami sur ses sentiments.

— C'est insupportable, ça ne peut pas durer, me dit Robert.

On a fait du mal à Papavoine, il faut embêter cette femme-là, ce sera de toute justice, car elle est réellement plus abominable que cet aimable assassin qui, s'il avait des défauts, n'embrassait du moins pas les chiens jaunes.

Qu'est-ce que nous lui ferions bien ?

Embêter une teinturière qui ennuyait mon ami, je considérais ça comme un devoir; me proposer d'en être, c'était me prendre par mon faible. Je lui serrai la main avec reconnaissance,

et cinq minutes après, la vengeance était arrêtée entre nous.

Le soir même, j'étais chez Robert, et nous avions un renfort de dix-sept amis accourus à notre appel, confiants, et attendant le mot de l'énigme. On convint des rôles à jouer, et nous partîmes. Nous étions superbes, habit noir, cravate blanche et claque sous le bras.

Nous avions frété deux fiacres de quatre places qui nous suffisaient pour dix-neuf, par cette bonne raison qu'il y en avait d'assis dessus, d'autres à côté du cocher, deux sur les ressorts de derrière, sans compter l'intérieur qui était bondé.

Notre arrivée chez la teinturière fit sensation ; les galopins faisaient la haie, des fiacres jusqu'à l'entrée de la boutique.

Robert entre le premier :

— Bonjour, madame la teinturière !

— Monsieur, je... messieurs...

— Des amis, madame ; nous allons en soirée chez le ministre de la marine, et figurez-vous

que je suis dans le plus grand embarras. Imaginez-vous qu'en sortant de mes appartements, au lieu de souffler ma chandelle, comme le font les gens sans soin, qui envoient du suif liquide de tous côtés, j'ai eu la malencontreuse idée de m'asseoir dessus pour l'éteindre, ainsi que nous avons du reste toujours opéré dans ma famille, sans songer que j'avais mon admirable pantalon de Casimir noir de trois cents francs.

Victime de mon étourderie..., vous suivez bien, n'est-ce pas, madame la teinturière ?

— Oui, oui, monsieur, répondit la veuve, fort ahurie.

— ... de mon étourderie, dis-je, je me trouve avoir maculé d'une tache ridicule ce vêtement de valeur, et j'aurais désiré vous prier de la faire disparaître, avec cet art, cette habileté inouïe qui vous caractérise, et dont la France est fière à juste titre.

La rectitude, la bonne tenue de la société, son air grave en imposaient à la femme au chien

jaune, notre sérieux la troublait à l'extrême, et la gracieuseté de Robert la rendait absolument stupide.

— Je vais retirer mon admirable pantalon de Casimir noir, chère madame, continua Robert impassible, et pendant que ces messieurs me cacheront aux regards de la foule banale et vulgaire, j'espère que vous voudrez bien me rendre le service que j'implore de votre gracieuseté.

— Mais, monsieur...

— Madame, il le faut ! ma reconnaissance est à ce prix, dit-il en clignant de l'œil d'une manière indécente et significative, autrement c'est l'oubli, c'est la haine.

— Mais, monsieur, j'aurais peut-être pu.. .

— Me frotter le derrière? non, madame, je n'aime pas ces façons d'opérer ; d'ailleurs, cela vous sera plus commode, et ensuite, ne craignez rien, madame, j'ai un caleçon. Quand on a ses entrées à l'Elysée, on connaît les usages.

Et tranquillement, Robert retira sa culotte,

112 LE LIEUTENANT BERNARD . ■ j

qu'il remit aux mains de la veuve abrutie.

Dès que la teinturière eut disparu dans Farrière-boutique, pour enlever la fameuse tache, ce ne fut pas long : chacun de nous retira également sa culotte, et tous les dix-neuf en caleçon. les uns debout, les autres assis sur le comptoir, nous nous mimes à fumer des pipes dans la boutique, sous les yeux stupéfaits de trois cents badauds amassés.

En habit et en caleçon, la culotte sous le bras, nous avions conservé notre sérieux, mais quand la teinturière rentra, nous crûmes qu'elle allait tomber foudroyée.

Nous lui expliquâmes tous ensemble que nous avions, nous aussi, quelques petites taches à enlever, que nous ne marchandions pas, mais rien ne put la séduire, ni les mots ni For, et c'est avec une indignation sans pareille qu'elle nous pria de sortir, nous donnant à peine le temps de nous rhabiller.

Quant à Robert, il empocha au passage le mot

LA TEINT i: Il IK HE

de goujat, ce qui parut l'étonner énormément, et ce qui, dans le fond, lui paraissait bien naturel.

Depuis ce temps, la veuve passe pour une dévergondée, et comme on en raconte toujours

long comme le bras quand il y en a long seulement comme le doigt, on a commencé par dire qu'elle recevait des hommes en chemise dans sa boutique.

On a d'abord dit vingt, puis trente, puis cinquante.

Quinze jours après, on a dit que nous étions tout nus.

Naturellement, Robert n'a plus été attendu sur le pas de la porte, mais il s'est consolé de cet abandon, car au moins il ne vit plus la dame em- • brasser le chien jaune.

— S'crongnieugnieu ! lieut'nant! tout ça c'est magnifique, mais c'est quia personne qui fonctionne de sentiments à mon égard n'est pas teinturière, sans ça j'vous aurais d'mandé de... elle est modiste. C'ment donc faire?

— Dame, mon colonel, je... je ne sais pas, mais en cherchant bien, il y aurait peut-être moyen d'arranger quelque chose.

— C'est ça, lieut'nant, voyez donc ça, n... de D... !

Et les deux hommes sortirent du café tout en causant et en cherchant, mais lorsqu'ils furent à la hauteur de la caserne, le colonel Ramollot s'écria, pour montrer aux hommes de garde qu'il avait du poil sous le nez: J 'm'en f..., lieut'nant!

j'm'en contre-f... ! tâchez moyen d'voir à la... à la chose, autrement j' vous f... d'dans, n... de D... ! Puis, poursuivant leur chemin, ils continuèrent à imaginer quelque chose de drôle.

^xl-

A Albert Clogençon.

0 tempora o mores, comme dit l'clergé, c'qui, comme tout un chacun qui a r'çu dTestruction l'sait comme moi, signifie : ô temps de la morue, te vlà donc passé. N'suis pas enn'mi du maigre, j'men f.., s'ment ça m'embête d'en manger v'ia tout, autrement jTadore. G pas comme Bernard, le

père — pas l'iieut'nant — un vieux, un chaud çui-là, à la bonne heure . Gueulait tout l'temps comme une tourte, f... tout l'temps les hommes dedans, tout l'temps pochard c't1 animal, mais quel off'cier ! Camarade de promotion n... de D... ! En avons-nous fait des noces ensemble quand il était garçon ! Car il a fini par se marier c'te rosse-là — comme moi du reste — et pour lors mon sac ! rentrait s'coucher comme le premier quiconque .

Avant c't'époque, en v'ià un qui n'aurait pas fallu lui f... delà morue ! N... de D... ! m'rappelle un soir d'ia s'maine sainte qu'il était pochard, qu'il a fait rentrer toute la morue d'unn... de D... d'épicier d'Versailles, en lui disant qu's'il lui en voyait vendre pour un sou, il lui f... son sabre dans F ventre. S'crongnieugnieu! c'que nous avons ri ! . . .

C'tait rosse, n'dis pas non, mais c'était juste, puisqu'y n'pouvait pas souffrir cette sale denrée.

Eh bien! ilab... changé sur les derniers temps,

c'pauvre Bernard — pas l'iieutenant, son père ; — une fois marié, s'crongnieugnieu ! c'était bien une aut'e paire de manches.

Sa femme, une grande n... de D... une brune qui vous avait un œil de cheval, — une femme superbe : à la ville et d'profil, on aurait cru qu'elle avait la grosse caisse suT ventre n... de D...! sa femme, dis-je, l'avait changé comme pas d' comparable.

Faut vous dire que la personne avait été élevée r'ligieus'ment, elle disait même que c'était sur des g'noux d'église. Ça c'était une f... blague, car j'ai vu bien des églises, et i'vous f... mon billet, qu'je n'ieur ai jamais vu d'genoux. Bref elle lui avait tant raconté d'foutaises et d'rocamboles, s'inondant d'motifs que voir son mari faire gras la s'maine sainte ça lui tournait suTcoccis, que c'pauvre b... avait fini comme tout un chacun, par s'f... de la morue par le bec.

F'sait une gueule, comprenez c't'homme.

s'ment c'tait pour que sa n... de D... d'femme

lui f... paix, mais comme y n'pouvait c 'pendant pas s'priver d'toutpour lui plaire, s'rattrapait sur l'absinthe, c'qu'étaitf... bien naturel.

D'son côté, sa femme — ah ! que rosse que c'te n... deD...-lâ! — voyant qu'elle était arrivée à lui faire incorporer de c'sale poisson d'mon sac, n"se f...-elle pas dans l'trognon dTemmener à la messe... î Pour le coup, v'ià mon Bernard — pas Tlieutenant, son père — qui fait une vie du tonnerre de Dieu, qui gueule comme une tourte qui s:f... d'toute laboutique et autres, dont sa femme lui préconise que, puisque c'est comme ça, il pourra s'fouiller pour le... d'ià chose du... comprenez. Bernard dit j'm'en f... mais l'aut'e poison lui tienc si bien parole, que pour à seule fin de... vous y êtes? Bernard dat se résigner à la chose de messe, cérémonie et autre foutaises.

Un dimanche j 'vois arriver Bernard qui f sait un œil de couenne, et qui m'dit : N... de D. .. c'dégoutant, c'matin j'croyais qu'on allait m'f...

PAQDBS 123

à la porte de l'église, pas du tout, s'crongnieugnieu ! j'ai raté mon affaire.

— C'qui s'est donc passé ?

— Mon vieux, v'ià la... la chose. C'matin, ma femme m'emmène à la messe, ça m'embêtait, j 'dis après tout j'men f... j'te vas lui arranger une p'tite affaire qui n's'ra pas piquée des hirondelles.

Nous partons, on arrive, je m'place, et à un moment très chouette de la cérémonie, j'f... un pet, mon vieux... qu'un moulin à vent en aurait pris l'mors aux dents parole d'honneur.

Une bonne femme derrière moi s'f... à crier . Cochon !

Tu comprends, n'disaisrien, j'taisraide comme lajustice, mais un p'tit jeune homme qu'était près d'moi s'f... à rire comme une tourte, et Tsuisse qui n'connaissait rien du fourbi, empoi gne lep'tit monsieur et 1' f... dehors. Epaulettes, mon sabre, tu comprends n'avait rien osé m'dire, j'ai raté mon affaire.

Etait désolé c'garçon ! Enfin avait fini par se faire à la messe, mais vous savez c'que c'est qu'les femmes, si on leur cède long comme l'ongle, elles vous en demandent ensuite long comme le bras, si bien qu'un jour elle persuade à Bernard qui d'vrait communier, qu'ça lui f'rait normément d'bien pour son commenç'ment d'gravelle.

N... de D... ! ça d'venait raide, mais quand on a commencé à plier, pas à tortiller, on y va tout du long. Bernard résiste, mais enfin il dit un jour à sa femme : Ecoute, j'm'en f... s'ment promets-moi de n'plus m'engueuler quand j 'rentrerai pochard.

On arrange la chose comme ci-dessus, et Bernard — pas llieutenant, son père — promet d'communier à Pâques.

Communier, c'tait pas difficile, mais c'qui était embêtant, c'était la n... de D... d'confession.

Quand Bernard me transvase lachose, j'iuidis : Dame ! mon vieux, tu comprends, c'pas mon affaire, s'ment à ta place j'irais trouver le curé, et

jlui f. . . çui-ci dans l'acoustique : J'suis une rosse, un j...-f... je m'f... d' d'tout, je ra'f... d'vous et toute la boutique, mais comme j 'veux communier en état d'gràce, j'm'en r'pentirai jusqu'à dimanche après la messe, C'est simple mais martial, et m'semble que c'curé s'ra très content, n peut pas demander mieux qu'ça j 'soupçonne !

Paraît qu'c'était pas suffisant, car Bernard ayant dit la chose à un curé, l'aut'e chien l'envoie faire f..., lui dit qui s'f... du monde cetera, si bien qu'il dut en voir un autre et modifier l'système. Enfin on lui f... sa permission pour le lend'main s'ment on lui rentasse qui n'faut pas manger avant le .. l'machin.

S'crongnieugnieu ! m'dit-il, c't'embêtant ! j'vas crever d'faimj'ai l'habitude de déjeuner l'matin, et j'suis f... de n'plus y penser. — Eh bien ! jlui dis, viens me trouver; viens d'bonne heure, nous frons un tour en attendant et tu r'montras prendre ta femme.

L'jour de Pâques il m'arrive à sept heures,

nous fumons une pipe et nous sortons. Mais tout ça n'iui remplissait pas l'anatomie, et y gueulait tout rtemps : N... de D... de n... neD... c'comme un fait exprès, je n'ai jamais eu si faim qu'aujourd'hui !

Comme on ne lui avait pas défendu d'boire, nous entrons au café prendre le madère. Sapristi î m'dit-il, ça n'nourrit pas, mais ça remplit tout d'même un peu, ça soutient. Et pour se sout'nir, v'ià mon Bernard qui finit la bouteille !

Tout en causant, l'heure avançait, et il fut bien tôt temps d'aller prendre sa femme. Comme j'n'avais rien à f... j'dis j'vais aller avec eux, je l'verrai communier : nous voilà partis.

A l'église, Bernard se t'nait pas trop mal malgré sa bouteille, et comme il avait l'œil, au moment d'ia... d'ia chose, il suit les pékins et il tend l'bec, mais quand Fcuré arrive à lui, c't'animal-là lui f... un... un gaz... important par le nez.

— Vous n'avez pas mangé? lui demande tout bas l'curé.

— Non, répond Bernard, s'ment si Thon Dieu n'sait pas nager, c'est un homme f...!

Pour lors le curé passa à un autre paroissien, et il laissa Bernard tendre le bec sans rien lui f... dedans.

N'a jamais communié d'puis.

.1// lieutenant J.-B. Artigi

Un donnait à danser ce soir-là chez le colonel Ramollot.

Les invités étaient nombreux, le bal plein d'entrain ; une seule chose, contrariait la colonelle,

'est qu'au lieu de danser, le lieutenant Bernard s'était attablé en face du commandant Vermoulu, et qu'ils taillaient d'interminables parties d'écarté.

Pas moyen de le décrocher de cette table infernale.

— S'crongnieugnieu ! lui avait déjà pourtant dit le colonel à plusieurs reprises, vous jouerez plus tard, mais pour le moment f... -nous la paix et faites danser ces dames, n... de D... !

— Impossible, mon colonel, tout à l'heure peutêtre, mais maintenant...

— Pourquoi ça, s'crongnieugnieu!

— Peux pas vous le dire, mon colonel, on m'entendrait et... ce serait, je crois, très désagréable.

— C'est très ridicule, n... de D... ! pouvez cependant bien m' dire la... la chose, c' que vous m* f... là, lieut'nant ?

— Oui, je... c'est évident, mon colonel, mais je ne voudrais pas, je vous le répète, qu'on sache

pourquoi ; seulement, si vous voulez vous asseoir, je... je vous le dirai tout bas.

A ce même moment, la colonelle, s'approchant de lajeune femme du président du tribunal, lui disait :

— Eh ! que faites-vous donc là, madame la présidente? Comment ! vous ne dansez pas ? oh ! mais c'est incroyable!

— Je... je suis fatiguée, madame.

— Fatiguée ! on commence à peine !

— Oui... je sais bien, mais...

— Voyons, qu'y a-t-il ? vous me cachez quelque chose, vous semblez contrariée ; l'un de ces messieurs vous aurait-il dit...

— Oh ! du tout, ces messieurs ont tous été d'une courtoisie charmante avec moi.

— Eh bien !... vous ne souffrez pas? voulez-vous venir prendre un peu d'air ? Voyons, ne restez pas là, je vous en prie, venez avec moi.

— Impossible, je... non, vrai, je ne peux pas !

— Mais enfin...

— Si mon mari me voyait, lui. tout le monde, n'importe qui...

— Il est donc bien jaloux ? il me semble pourtant qu'avec moi...

— Oui, je... je sais bien, mais...

— Ah çà ! voyons, mais c'est une plaisanterie ; comment, vous ne pouvez pas bouger de place, vous avez peur qu'on vous regarde marcher !

— Oui.

— Mais vous dansiez bien tout à heure !

— En effet... seulement j'avais mes souliers de bal. tandis que maiûtenant, je...

— Quoi donc ! vous les avez perdus? en voulezvous une paire '?

— Je voudrais bien, mais comment les mettrais-je? j'ai une paire de bottes.

— Comment ça, une paire de bottes ?

— Oui, j'ai les bottes du lieutenant Bernard, et ce qui m'ennuie, c'est que je ne peux plus les retirer, elles me sont trop étroites !

— Voyons, voyons, je ne comprends pas bien :

vous avez, me dites-vous, les bottes du lieutenant! qu'est-ce que c'est que cette histoire-là?

Ramollot, curieux, s'était assis près du lieutenant Bernard, et celui-ci lui disait tout bas :

— Figurez-vous, mon colonel, que dès la première valse, j'ai été obligé de me réfugier à cette table, en priant le commandant de me tenir compagnie, car il m'est impossible de me montrer dans le salon de danse en ce moment.

— C'ment ça, s'crongnieugnieu! c' qu'y a encore ?

— Eh bien ! mon colonel, figurez-vous que pour toute chaussure, j'ai une paire de souliers de satin blanc.

— Dites donc, lieut'nant, si vous vouliez bien n'pas vousf... d'ma fiole !

— Mais pas du tout, mon colonel, je vous donne ma parole d'honneur...

— Enfin, n... de D...! c' n'est pas régulier, c'que vous m'f... là ! m' semble pourtant qu'tout à l'heure vous aviez bien une paire de bottes quand vous dansiez avec la femme du n... de D... d'président.

— Oui, mais maintenant c'est elle qui les a, et moi j'ai ses souliers.

— Ah ! n... de D... c't'embêtant ! mais comment av'ous fait vote compte ?

— Voilà, mon colonel. Aussitôt la valse terminée, j'entre avec cette jeune femme dans le petit salon et à propos de je ne sais quoi, elle s'écrie : Mon Dieu, lieutenant, que vous avez un petit pied ! Je me récrie, j'affirme qu'il est très ordinaire ; elle insiste, elle prétend même qu'elle ne pourrait chausser mes bottes, et, comme nous étions seuls en ce moment, je lui dis en riant : Il n'y a pas de témoins, essayez.

Tout en riant, elle aussi, elle retire ses petits souliers, j'ôte mes bottes, elle les enfile. Aumême moment son mari entre.

— Ah ! n... de D... ! a dû faire rude gueule!

— Non, mon colonel, il n'a rien vu, nous l'avions aperçu à temps ; nous sommes sortis par la seconde porte, moi pour me réfugier ici, elle pour aller s'asseoir là-bas, à cette place où vous la voyez en train de causer avec madame la colonelle, et d'où elle n'a pas encore osé bouger.

— S'crongnieugnieu ! lieut'nant. c't'embêtant toutes ces histoires-là î si l'n... de D... d'président s'doutait d'ia chose, n's'rait pas content c't'imbécile-là. Et puis, enfin, ça f... un sale cachet à ma maison. Faites-le cocu, c't'homme, j'comprends ça, mais pas ici, n... de D... ! ça m'embête à la lin ; comprenez qu'c'est absolument ridicule.

— Mon colonel, c'était... c'était une expérience...

— Oui, comment donc : espérience ! Eh bien ! et maint'nant c'que vous allez faire V pouvez c'pendant pas rester là tout l'temps comme une tourte !

— Dame, mon colonel, j'ai bien une idée,

mais... c'est que ça va peut-être contrarier le capitaine Lorgnegrut.

— Du tout ! s'ra enchanté ; c'que c'est que c't idée?

— Comme nous sommes seuls en ce coin, il pourrait venir s'asseoir à côté de nous ; il retirerait ses bottes sous la table, le tapis empêcherait de voir, et... je les mettrais.

— Oui, fait'ment, c't'une idée, mais... eh bien ! et lui?

— Eh bien ! je les lui rendrais tout à l'heure ; en attendant, j'irais reporter les souliers de la présidente.

Lorgnegrut, qui ne ratait jamais l'occasion de remplir une corvée, dut, sur la demande formelle du colonel, se prêtera la comédie projetée, et un quart d'heure après, la petite présidente dansait avec ses souliers de satin blanc, pendant que Bernard et Lorgnegrut rentraient dansleurs bottes, cachés par le tapis de la table de jeu.

— S'crongnieugnieu ! c't'heureux que l'prési-

dent n'ait rien vu, s'écria le colonel, enchanté que l'affaire fût terminée ; c't'histoire de bottes m'en rappelle une qui m'a boug... embêté dans Ttemps.

— Laquelle donc, colonel?

— Figurez-vous qu'à c'f époque j'étais simple lieut'nant. J'n'avais pas souvent d'argent, vu la chose de femmes, plaisirs et autres qui m'mangeait tout; j'm'en f..., c'pendant un jour, jvous mémore que ça m'embêtait boug... !

J'venais d'recevoir un billet pour la chose d'enterrement d'ia femme d'un ami, et en r'passant la r'vue d'mes effets, j'm'aperçus que j'n'avais

plus qu'une paire de bottes, et encore elles étaient crevées.

S' crongnieugnieu ! qu'je m'f... par le nez , n'peux pas m'présenter comme çui-ci à cette chose de cérémonie, dégoûtant ! l'bottier n'va jamais vouloir me faire crédit nim'livrer d'chaus" sure neuve pour demain : c'ment faire ?

Pour lors, j'vais trouver un canvrade, lieut'nant comme moi-même, dont jlui fréquente le... rmachin.

Etait justement en train d'astiquer une paire de bottes superbes, c't'animal-là !

— Ah ! n... de D... ! m'dit-il, j'men f... ! vous mangez vote argent au café, c'pas mon affaire ; v's'ètes là un tas qui n'avez jamais l'sou, c'pas malin si vous n'avez pas d'bottes. Moi, j'ai des bottes, n... de D...! maisj'les garde, arrangetoi.

— S'crongnieugnieu îj'lui riposte, t'as raison, c't'évident , s' ment tu n' peux c' pendant pas mlaisser comme ça dans l'embarras. T'as pas

d'enterr'ment d'main, c'que ça t'f... de mies prêter pour une heure? J'te les rendrai, n... de D... ! n'ies mang'rai pas.

— Ah ! oui, j'connais ça, on vous prête des bottes à vous autres, et comme c'est pas à vous, vous vous en f..., vous les éreintez ; vat'faire f...! j'garde mes bottes.

— N'aie pas peur, j'iui dis, j'en aurai soin, j't'en f... mon billet ; bref, jTembête tellement, c'cochon-là, qui finit par me prêter sa paire de chaussures, J'f. .. le camp avec et Flend'main je m'rends à l'enterr'ment comme j'vous ai dit.

Nous sortons d'i église, j'étais dans les premiers derrière l'corbillard, quand tout à coupj'entends: Eh ! dis donc, Ramollot, fais donc attention, n... de D... tu marches dans la m... avec mes bottes, c't' assommant ! on voit bien qu'c'est pas à toi.

Toutrmondemer'gardait,n... de D...! n'savais quoi dire ; enfin j'rentre.

— Tiens, dis-je à c't'aniraal, les v'iàtes bottes,

j'm'en f.... tu peux bien les garder; signifie encore d'm' engueuler comme ça d'vant l'monde?

Bref, nous nous chicanons, j 'l'envoie prom'ner et j'rentre.

Mais va te faire f... ! j 'trouve sur ma table une lettre de mariage.

Impossible d'y manquer, c'était la fille de gens qui cherchaient à mpousser, pas moyen d'esquiver le... l'affaire, et comme un m'ion j'venais d'rendre les bottes à l'autre. N'me les r'prêt'ra jamais, m'dis-je, comment faire ? c'pas tout ça, m'faut des bottes î

Pour lors, j'vais trouver Bernard, vote père, t'nez, lieut'nant, qui à l'époque était lieut'nant comme moi.

— N... de D... î mon vieux, lui dis-je, tu n'aurais pas par hasard une paire de bottes à m'prêter?

— Une paire de bottes ! tu nen as donc pas ?

— Ma foi non. Figure-toi que c'matin, j'suis allé à un enterrement et c'est Rapinard qui m'a-

vait prêté les siennes ; seulement vlà c't'animallà qui nr rencontre, et qui s'met à m'crier : N... de D... ! fais donc attention à mes bottes ; on voit bien qu'c'est pas à toi.

— Comment ! il t'a dit ça dans la rue, d'vant des pékins ?

— Fait'ment ! pour lors, tu comprends qu'je n'vais pas aller les lui r'demander une seconde fois.

— CYévident. Ah! n... de D... î c'est boug... cochon d'sa part ! Eh bien ! écoute, me dit Bernard, j'en ai justement là une paire toute neuve, prends-les et n'crains rien ; marche dans la m... avec si tu veux, j'm'en f... !

Comprenez si j'étais content ! J'f... l'camp avec la paire de bottes, et l'jour de la noce, j'donnais l'bras à la belle-mère en descendant d'ia mairie, j'faisais l'malin, quand j'entends appeler : Ramollot!... eh! Ramollot ! tu sais, mon vieux, m'criait Bernard de l'autre côté d'ia rue, n'te gène pas pour mes bottes, marche dans la m...

LE LIEUTENANT BEBNARD

avec si tu veux, j'm'en f... ! n'suispasun cochon,

moi !

C'est la dernière fois qu'j'ai emprunté des bottes; d'puis c'temps-là, j'vous f... mon billet qu je m'suis toujours arrangé pour en avoir une paire en réserve.

L'ASSAUT D'UN MELON

L'ASSAUT D'UN MELON

A Gabriel Montlouis.

On est à la fin du mois de mai. M. Vesseron, ancien fabricant de casquettes (gros et détail) retiré des affaires, est venu s'installer dans une

humide maisonnette de Ville- d'Avray, pour passer l'été avec sa famille.

Clarisse et madame Léocadie Vesseron, sa mère, forment, avec le papa, le trio familial, mais il arrive fréquement qu'on est quatre, le gynécée comprenant au moins trois fois par semaine, comme convive, M. Pusquiry, ferblantier fort à l'aise, travaillé par l'idée bien arrêtée d'épouser Clarisse.

Les parents ont accueilli avec empressement la demande qu'on leur a faite de les débarrasser de leur rossignol ; Clarisse, enchantée de quitter les vieux, s'est laissé convaincre sans résistance, et Pusquiry, ravi, fait l'imbécile et ronronne auprès de la timide fiancée le plus souvent possible.

Tout le monde est content, c'est positivement charmant.

A l'une des dernières entrevues, le futur a pris maman belle-mère à part :

— Dites-moi, belle-maman, savez-vous que je

l'assaut d'un MELON 1 i'.t

suis bien embarrassé ! vous avez des fleurs superbes, ici ; apporter un bouquet à Clarisse. ..

— Non, mon arni, non, ne faites pas de ces folies-là, je vous en prie !

— Pardon, mais... à part les cadeaux d'usage, je serais heureux de lui offrir par-ci, par-là, quelque... babiole, mais je voudrais au moins savoir ce qui pouvait lui faire plaisir.

— C'est de l'enfantillage ! croyez-vous qu'elle vous en aimera davantage ?

— Ce n'est pas pour cela, chère maman, mais ce serait un plaisir pour moi, et si vous voulez me rendre heureux, eh bien ! dites-moi franchement, que pourrais-je donc bien apporter dimanche ?

— Ah ! Jules, c'est bien pour vous faire plaisir car je vous assure que cela nous contrarie, papa et moi.

— Voyons, voyons, soyez gentille avec son Jules, et dites-moi votre idée.

— Eh bien ! écoutez : Clarisse... mais surtout

ne dites pas que je vous en aiparlé, autrement...

— Je vous le promets.

— Eh bien ! Clarisse a une envie.

— Déjà?

— Comment déjà 1

— Ah! oui, je... oui, une envie, mais pas comme les... c'est juste, pardon.

— Dites-moi donc, monsieur Jules, que signifie cette mauvaise plaisanterie ?

— Mais rien du tout , belle-maman, je vous jure...

— Je l'espère! reprit madame Vesseron, très vexée.

— Alors, vous disiez que Clarisse...?

— A envie d'un melon, répondit la maman d'un air sec, mais très satisfaite intérieurement, croyant avoir suffisamment fait comprendre à son futur gendre que c'était un imbécile.

Et sans en dire davantage, elle quitta Pusquii y très embêté d'avoir à satisfaire une fantaisie semblable à pareille époque.

l'assaut d'un melon 151

Mais il avait tellement insisté, qu'il ne lui restait plus qu'à s'exécuter sous peine de perdre toute estime et toute considération.

Le soir, on se sépara comme à l'ordinaire, sauf madame Vesseron, qui avait un air pincé.

La veille dujouroùse passe cette véridique histoire, le colonel et madame Ramollot avaient dîné chez l'ambassadeur de Monaco.

Les mets étaient succulents, les vins délicieux, mais ce qui avait surtout charmé la colonelle, — un peu gourmande — c'était le dessert. Un dessert merveilleux, où entre autres choses figuraient des pêches.

— Des pêches! disait-elle en revenant, et se passant encore la langue sur les lèvres, où diable ont-ils pu trouver des pèches à ce moment de l'année? C'est incroyable!

— C'ment ça. s'crongnieugnieu! mais tu n'as donc pas vu qu'c'était tout simplement des conserves?

— Oh! pas du tout, mon ami, je t'assure...

— Voyons, n... de D... ! quand j'te dis qu'elles étaient dTannée dernière, j'saisf... bien c'que j'dis, et la preuve, c'est qu'sans faire attention, moi, j'en ai pris une qui était rassite.

— Tu veux dire qu'elle n'était pas encore mûre.

— Mais. n... de D... ! lu m'prends donc pour une tourte! quand j'te dis qu'elle était dure comme du bois et sucrée comme une planche» même que j'croyais ronger un os en tôle.

— Enfin, je veux bien, seulement, moi, je t'affirme....

— Après tout, situ y tiens, j'm'enf...! mais qu'est-ce que tu trouves de drôle à ça?

— Eh bien ! je dis qu'à cette époque de l'année, c'est curieux de...

— D'trouver des pêches! mais, n... de D...! à

l'assaut d'un melon 153

Paris, on trouve de tout n'importe quand, c'que tum'f... là?

— Eh bien ! trouves-en donc, toi !

— Ah! f... non, par exemple, j'attendrai qu'il y en ait des neuves, parce que celles-là, j'tel'répète, c'étaient des vieilles.

— Trouve donc seulement un melon, puisque tu es si malin que ça.

— Un m'ion ! mais j't'en trouv'rai quand tu voudras. Pas c'soir, cependant, les boutiques sont fermées; pour lors, tu comprends...

— Oh! trouves-en seulement un demain.

— Ah! n... de D...! si tu crois qu'çam'gêne?

— Qu'est-ce que tu paries que tu ne m'en rapportes pas un?

— S'crongnieugnieu! j'veux bien être cocu, si...

— Eh bien, soit! dit la colonelle vexée.

154 LE IJEUTENAXT BERNARD

Tromper Ramollot à propos d'un melon, la colonelle n'y songeait guère, la chère dame; seulement, comme les cantaloups n& courent pas positivement les rues à la fin de mai, elle se proposait d'aplatir son mari le lendemain.

De son coté, le colonel ne se dissimulait pas qu'il lui serait très difficile de tenir sa promeet il aurait Lien voulu — mais trop tard — retenir sa langue.

Qu'il trouve un melon ou qu'il n'en trouve pasT il n'avait aucune inquiétude sur la conduite future de sa femme, mais c'est toujours embêtant d'avoir fait le malin, de s'être avancé comme un étourneau et de remporter une veste.

Plongés dans leurs idées respectives, les deux époux se couchèrent en silence, attendant le lendemain, lui — avec ennui — et elle — avec une joie mal dissimulée.

l'assaut d'un melon 155

Le lendemain matin, de bonne heure,. Ramollot, l'air préoccupé, s'habilla en hâte, et sortit sans dire un mot, suivi par l'œil narquois de la colonelle également muette.

Il se fit conduire aux Halles. Aux Halles, pas plus de melons que dans l'œil d'une sardine.

N... de D... ! se dit le colonel, je suis f...? si j'n'en trouve pas au Palais-Royal, elle va s'f... de moi, c't'embètant, s'crognieugnieu !

Au Palais-Royal, pas plus de melons que sur la main.

— Pas possible, bon Dieu! on nrles cache! Et, dans sa fureur, il lit une scène atroce à un honorable marchand de comestibles qui le prit pour un toqué.

Le colonel explora les maisons en renom : rien, toujours pas de melon.

Il s'en revenait, ruminant dans sa cervelle quelles choses il allait bien pouvoir dire en rentrant, pour faire oublier sa promesse de la veille, quand près de la gare Saint-Lazare il aperçut

enfin l'objet de ses désirs dans une vitrine :

— Combien c'n... de D... d'melon?

— Ce... ce melon! mon Dieu, monsieur, il est vendu.

— Yen... vendu! c'ment ça, vendu! c'qui f... là pour lors à m'rire au nez d'puis une heure?

— Mais, monsieur, je...

— Oui, quoi, c'qui f... là à s'croiser les bras s'il est vendu?

— Mais, monsieur, je vous le répète, il est vendu depuis hier, c'est une personne qui nous l'avait commandé et...

— C'que vous m'f... là? v'iàqu'vous êtes fabricant de niions, d'après c'que vous dites! il est donc en carton?

— Pas du tout, monsieur, c'est un melon, un vrai melon, un melon à manger.

— Eh bien! pour lors?

— Eh bien ! je vous le dis : on nous l'avait commandé, nous l'avons demandé à un de nos four-

l'assaut d'un melon 157

nisseurs et nous avons même eu beaucoup de peine à nous le procurer.

— Mais, c'qu'il en f..., c'particulier?

— Dame, je pense qu'il va le manger, il l'a payé...

— N... de D... î j 'pense bien qu'y n'va pas s'en faire faire une paire de bretelles, c'que vous m'f . . . là avec vot'e œil de tourte ! s'ment y... y pourrait en manger un autre.

— C'est que nous n'avons que celui-là, je regrette...

— Enfin, n... de D...! vous n'pourriez pas dire à c'polichinelle que... qu'on vous l'a volé, son sale melon?

— Oh ! monsieur, c'est impossible! Que diriezvous si l'on vous faisait un tour pareil?

— Moi! maisj'vousf...,oui,c't'évident! voyons, voyons, n... de D... ! mais y m'ie r'céd'rait p'tête; qu'en pensez-vous?

— Oh! je ne le crois pas, monsieur, il y tient, il m'a prié de le garder quelques instants, le temps

u une course dans le voisinage, mais il va venir le prendre pour le train de 10 heures 5; ce monsieur part à Ville-d'Avray.

— Pourriez pas le garder s'rnent trois quarts d'heure? le temps de Tmontreràmafemme, j'vais aller la chercher...

— Je regrette beaucoup, monsieur, mais ce n'est pas possible, il est neuf heures dix et vous pensez, le temps de l'envelopper, de le ficeler, si ce monsieur arriv

— N... deD...! c'fassommant!

— Peut-être pourrais-je vous en avoir un au-

s-demain?...

— Après-d'main ! mais j'men f... : c't'aujourd"hui...Eh! eh I lieutenant! lieut'nantl...

Le lieutenant Bernard passait en ce moment,

se rendant à la gare, et le colonel qui connaissait

homme, le héla dès qu'il l'aperçut, espérant

qu'il lui fournirait peut-être le moyen de sortir

d'embarras :

l'assaut d'un melon* 159

— Dites donc, lieut'nant, c'pas tout ça, nvfaut un m'ion.

— Un... un melon! mais, mon colonel, en voici justement un.

— Oui, j'sais bien, n... de D...! j'vois bien qu'c'est pas une lorgnette, seul'inent c'te rosse de marchand n'veut pas me l'vendre ; parait qu'un pierrot d'j...-f... vient d'I'acheter.

— Ah diable !

— C'pas une réponse, ça : Ah diable! Y m'faut un m'ion, j'vous dis ; j'n'ai trouvé qu'çui-ci, et je n'peux pas l'avoir. C'qui faut faire, lieut'nant? voyons, dites-moi ça!

— Mais, dame, mon colonel, à moins de le voler...

— Ah! j'nven f..., pourvu que je Taie !

— Le marchand ne va pas se le laisser prendre : il faudrait, où que le client vous le cédât...

— Paraît qu'il ne voudra pas; il y tient autant qu'moi, c'cochon-là!

— Eh Lien ! dame, il faudrait trouver le moyen de le lui escamoter.

— Oui, c't'évident, c'est c'quej 'disais; s'ment y s*en apercevra, cYanimal-là!... gueulera comme une tourte!

— Oh!... s'il ne s'en aperçoit qu'une fois qu'il sera trop tard...

— Enc'cas-là, j'm'en f..., comprenez, lieut'nant; mais voilà, comment lui faire c'te farce-là?

En ce moment, le marchand, débarrassé du colonel, venait de s'emparer du melon, et il le roulait, l'emmitouflait, le tamponnait soigneusement de papier, puis il lui mettait une enveloppe définitive composée d'un journal, et il assujettissait le tout avec de la ficelle.

Bernard, en retard pour le train qu'il aurait voulu prendre, n'avait plus qu'à attendre celui de 10 heures 5, et, sans répondre au colonel, il suivait attentivement de l'œil, en dehors de la boutique, tous les mouvements du marchand.

Ramollot, anxieux, n'osait troubler Bernard :

l'assaut d'un melon 161

— Y n'dit rien, j'suis sûr qu'y va trouver quèque chose, se disait-il.

— Pardon, mon colonel, vous ne savez pas où demeure ce monsieur?

— L'pierrot? mais j'n'en sais f... rien! Tout c'que j'sais, c'est qu'il part à Ville-d'Avray à 10 h. 5.

— Alors, c'est charmant; j'ai une idée. Et, consultant sa montre :

— Je n'ai pas le temps de vous l'expliquer ; mais guettez le bonhomme, ne le quittez pas d'une semelle : je vous retrouve à la gare.

Et, sans en dire plus long, Bernard partit comme un trait.

Malgré sa confiance dans les ressources extraordinaires du lieutenant, Ramollot n'était pas très tranquille :

— C'pas en f... lcamp qu'il va escamoter l'paquet; c'qu'y m'f... encore, c'tanimal-là! Enfin, à moins d'iui sauter d'sus, n'sais f... pas comment j'aurai son m'ion, à c't'individu. Attendons tou-

jours Bernard; s'ment, si j'n'ai pas l'machin, c'que j'vais l*f... dedans!

Le monsieur était venu prendre son colis ; le colonel lui emboîtait le pas, sans s'éloigner de plus de deux mètres. Enfin, on arrive à la gare : le lieutenant attendait, portant dans ses bras un énorme carton à chapeau.

D'un geste il fait signe au colonel de garder le silence, et les trois hommes, ou plutôt les deux hommes qui ne lâchaient pas dune semelle L'homme au melon, grimpent dans le même compartiment, le premier avec un billet pour Ville d'Avray, Ramollot avec un billet pour Asnières, — pris par Bernard, — et ce dernier avec un billet pour Versailles.

Bernard, en montant, avait passé le carton au colonel, et celui-ci, sans rien dire, mécaniquement, un peu ahuri, avait pris l'objet, qu'il avait posé à côté de lui. sans rien comprendre.

De son côté, le bonhomme avait posé son paquet entre lui et Bernard.

l'assaut d'un melon 163

On part. Sous le tunnel des Batignolles, pendant les quelques minutes où les voyageurs sont dans l'obscurité la plus complète, on entendit un léger frôlement, une espèce de froissement de papier, mais ce fut tout; et lorsqu'on revint au grand jour, hommes, carton et paquet étaient à la même place qu'à l'instant précédent.

Asnières! Le colonel, tout effaré, ne sait ce qu'il doit faire : le lieutenant lui fait signe; il descend d'un air stupide.

— Eh! monsieur, lui crie Bernard, votre carton! Faites attention, il n'est pas attaché.

— Ah! oui, c'est juste, répond le colonel, décidé à se laisser conduire, remarquant cependant avec désespoir que le monsieur avait toujours son melon près de lui, et, fort embarrassé du carton qu'il tient sous son bras, il sort de la gare sans oser se retourner, se demandant pourquoi Bernard Ta fait descendre.

Mais le train vient de repartir, et Ramollot, plus tranquille, respire plus à l'aise ; il n'a tou-

jouis encore rien compris au petit voyage que Bernard vient de lui faire faire. Momentanément seul dans la salle des billets, il s'empresse d'ouvrir le fameux carton, pensant trouver à l'intérieur le mot de l'énigme, et, à sa plus grande stupéfaction, il y trouve un paquet de tous points semblable à celui du bonhomme.

— Scrongnieugnieu! s'écrie-t-il, furieux, en refermant le couvercle, signifie cette sale plaisanterie? S'est f... d'moi, liieutenant! Ah! c'que j'vais l*f... dedans!

N'osant pourtant croire à un tour pareil , il ouvre de nouveau le carton, et, après l'avoir flairé d'un air méfiant, il le reflaire, croyant s*être trompé; mais non, c'est bien ça : X... de D...! le m'ion! !...

Sans perdre une minute et sans attendre le prochain train de Paris, dont il ignore du reste l'heure, craignant surtout d'être découvert, Ramollot se jette dans une voiture, lui et le carton, et il se fait conduire au quartier.

L ASSAUT D'UN MELON

Par coquetterie, il fait porter chez lui le paquet tant convoité, ne voulant pas avoir l'air d'y attacher d'importance, et une demi-heure plus tard il arrive pour déjeuner, d'un air, ma foi, tout naturel.

La colonelle accepta sa défaite avec la meilleure grâce du monde, pendant que Ramollot lui disait, d'un air bon enfant :

— Quand j'te disais, ma Qlle ! Ainsi, figure-toi qu'jen'pouvaisplus m'débarrasserde c'n... de D... d'marchand : voulait à toutes forces que j'en prenne deux, c't'animal-là !

— Mais où donc as-tu été?

— A la Halle, parbleu! c'est f... bien simple; v avait même du raisin.

Vers la même heure, on déjeunait à Villed'Avray. Les Vesseron avaient un air guindé, mais Pusquiry, tout à une idée fixe, semblait ne pas s'en apercevoir; il cherchait même à prendre des allures fines.

Dès son arrivée, il avait placé en cachette, dans le jardin, un paquet que personne n'avait même entrevu.

— On ne s'y attend pas, se disait-il, et la maman, avec ses airs, a dû causer, j'en suis sûr ; on ne voit rien, on me fait la mine, mais c'est tout à l'heure qu'ils vont être surpris!...

Le couvert est mis, on prend place à table; Pusquiry s'asseoit comme tout le monde, puis,

l'assaut d'un melon 1G7

comptant faire un effet, il se lève brusquement en s'écriant :

— Ah! attendez, j'oubliais!...

Il sort, rentre au bout d'une minute, et, le sourire aux lèvres et les yeux frisés par une gaîté qu'il contient mal, s'adressant à Clarisse qui le regarde avec étonnement :

— Permettez-moi, ma charmante fiancée, de déposer sur cette table une toute petite surprise ; c'est à votre intention que je Tai apportée, et quand j'aurai vu vos jolies dents mordre...

— Enfin, qu'est-ce que c'est? demande le père Vesseron, embêté de ce filandreux préambule, est-ce pour manger!

— Belle-maman, si vous voulez couper les ficelles?

Madame Vesseron, toujours raide, n'ose cependant pas refuser. Elle place devant elle le paquet, qui semble lourd; elle enlève les papiers. La famille suit le déballage avec curiosité, pendant que Pusquiry détourne modestement les yeux,

toujours souriant, attendant l'explosion de surprise :

Il s'en produit une, une furieuse :

— Ah ça! qu'est-ce que ça signifie?

Et, empoignant le futur au collet, belle-maman le retourne d'une seule pièce; la bonne dame est cramoisie; le père fait des yeux ronds; sans trouver un mot, et Clarisse ne sait quelle contenance tenir.

Au milieu des papiers se trouvait un petit vase rond, rempli de terre !

— Hein ! quoi? balbutie Pusquiry médusé.

— Comment, monsieur I Jeudi dernier, vous avez le toupet de me demander si ma fille est enceinte, et aujourd'hui vous nous mettez un pot de chambre sur la table, en invitant Clarisse à mordre dedans!...

— Pardon, je...

— Goujat ! hurle le père.

— Cochon! beugle la mère en giflant le fiancé. La scène fut épouvantable, et malgré les expli-

l'assaut d'un melon 169

cations de Pusquiry, on se sépara froidement. L'affaire s'arrangera-t-elle? Je n'en sais rien; ce qu'il y a de certain, c'est que le lieutenant Bernard, pressé par le temps, n'avait pu mieux faire.

C'est très désagréable pour cette famille-là, c'est vrai, mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?

A Pierre Vèron.

Le colonel vient de rentrer, il est furieux. Pinteau, fourré dans un coin, a tout l'aspect d'un mannequin réussi ; il n'ose faire un seul mouvement, car le colonel cogne sur tout ce qu'il rencontre sur son chemin, et quand il ne trouve rien sur son passage, il se flanque des claques

épouvantables sur les cuisses.

— S'crongnieugnieu ! galopin! n... de n... de n... de D... de bon D... ! s'pèce d'animal! quelle rosse que en... de D...-là!

Pinteau, qui n'ose même pas se moucher, commet l'imprudence de renifler piteusement. — N. . . de D. . . ! c' que tu fais-là, s'pèce de m'ion ?

— Ma... ma colonel, je... je renifle.

— Tur'nifes! tu r'nifes ! j*entendsbien, s'pèce de couennne. quand tu me r'gard'ras avec ton œil d'oie, b... de tourte !

Pour toute réponse, Pinteau roule un œil rond et fait toutes sortes de contorsions pour avaler sa salive, qui ne veut plus passer dans son gosier desséché par le trac

— F...-moil'camp, n... deD... d'mouchard!

Pinteau va s'esquiver avec la plus vive satisfaction, mais Ramollot ne lui laisse pas le temps de sortir.

— ■ Où vas-tu, s'crongnieugnieu d'imbécile.

— Je... je... je sais pas, colonel, mais... mais j'y cours.

— J'te défends d'y aller, n... de D... ! Ecoute ici : tu vas in trouver l'capitaine Lorgnegrut, et tu lui diras d'venir me parler.

Allons, f...-moi l'camp, b... d'animal.

Pendant le quart d'heure d'absence de Pinteau, le colonel, qui ne s'est pas calmé, malgré la diversion quïl vient d'avoir, continue de vociférer avec rage.

Enfin Lorgnegrut, qui n'a pas l'air enchanté de l'occasion, arrive et se présente à Ramollot.

— Vous m'avez fait demander, mon colonel?

— N... de D...! j'soupçonne qu'en vous envoyant chercher c'est... c'est pour la chose, n'allez pas m'sout'nir que j'ai envoyé Pinteau pour m'chercher des épinards.

— Oui, je... évidemment, mon colonel.

— Eh bien! n... de D...! c'que vous m'f... d'm'ap prendre que j 'vous ai fait d'mander, pour lors ?

— Oh! je ne...

— Possible, s'crongnieugnieu! mais j'en ai

176 l'e lieutenant Bernard

assez,, n'aime pas qu'on sï... de moi comme vous Pfaites depuis une heure, avec ces sales épinards, dont je n*sais s'ment pas c'que vous voulez dire.

Lorgnegrut, effaré, ne trouve rien à répondre, et il se contente de regarder le colonel qui se promène toujours avec la même agitation dans son salon, comme un fauve en cage.

Enfin, le colonel, serrant les poings avec colère, s'arrête tout court devant Lorgnegrut en lui demandant d'un air féroce :

— Eh bien! s'crongnieugnieu! m'direz-vous enfin c'que ça signifie?

— Je... je vais essayer, mon colonel, si vous voulez avoir seulement la bonté de me dire...

— Puisque j'vous r demande, n... de D...! c'pas pour vous l'dire.

— Heu!... naturellement, mon colonel, mais vous savez mieux que moi le motif.

— Mais non, tonnerre de D... ! j'nren sais rien, connais pas, et dans tout ça il finit par m'embêter vot'e Bernard.

F... d'dans à la fin Bernard; connu son père, n'dis pas non, mais s'crongnieugnieu! c'pas une raison pour qui s'f... de moi tout l'temps, c't' animal-là ! j'en ai assez, t'endez bien c'que j'vous parle ? Lui direz si vous voulez, j'm'en f...î M'f.. d'Bernard, n... de D...

— Ah ! le lieutenant...

— Turell'ment , Hieutenant ; pas l'amiral suisse, c'que vous m'f... là encore avec vot' amiral suisse ?

— J'ignorais complètement, mon colonel, que le lieutenant Bernard vous avait...

— Pas ça, n'm'a rien fait, n'm'a rien dit, mais v'n'allez pas m'sout'nir, comme vous l'faites depuis une heure, que c't'animal-là est coiffé à l'ordonnance, signifie?

— Ah! oui... en effet, j'ai. ..j'ai cru remarquer...

— Avez cru ! avez cru! pour lors, n'en êtes pas sûr? c'que vous f... donc cap'taine ? Eh bien! c'que vous d'mandez, pour lors? Non, mais là, c'que vous d'mandez? c'que vous v'nez m'causer

tout rtemps d'épinards et d'amiral suisse ? Tout ça, c'est pour essayer de m'L. dedans, mais ça n'rae va pas.

— Mais, dame, mon colonel, le lieutenant Bernard pourrait peut-être vous dire mieux que moi. . .

— Du tout ! n'veux rien lui d'mander à c't'animal-là. Quand jTempoigne, nrconte des histoires, des blagues, je m'f... à rire, et ça m'embête ; n'veux pas rire, n... de D...! j'suis bien libre. S'ment, j'voudrais savoir c'que signifie la nouvelle coiffure du lieutenant.

Jlui f... huit jours de congé, part avec une tète ordinaire, et c'm'atin je l'trouve avec une coiffure qui n'a rien d'invraisemblable, direz c'que vous voudrez.

— Mon Dieu... oui... c'est vrai, mais Bernard est jeune.

— Videmment, mais c'pas une raison pour prendre ma fiole pour une poire tapée, et s'gondoler d'fantaisies susceptibles du... tout ça d'ia. dla chose.

— Enfin mon colonel, vous comprenez que je suis fort embarrassé, car enfin, les histoires de Bernard ne sont pas les miennes, et c'est surtout en vous voyant... fâché qu'il m'est difficile de vous expliquer...

— Mais, non, cap'taine, n'suis pas fâché, c'que vous m'f... là! c'qui m'embête, c'est de n'pas savoir pourquoi il a les ch'veux coupés comme une tourte.

Si j'iui d'mande, il faut que j'm'aperçoive de la chose, et alors faut qu'je l'f... dedans. Maint'nant, si j'ai l'air de ne rien lui voir, n'peux pas lui d'mander la... la chose, et alors je n'saurai rien. Eh bien ! ça n'me va pas d'ne rien savoir, comprenez-vous, n... de D... !

— Oh ! parfaitement, mon colonel.

— Pour lors, si vous connaissez le... tout ça d'cette sale coupe de ch'veux, pouvez bien me le dire, ça n'vous fan'rapas l'coccis, s'crongnieugnieu I

— Mais dame, mon colonel, si je savais que

vous passiez sur cette nouvelle aventure de Bernard...

— Eh! j'nren f..., n... de D...! j'm'en contre f.... n 'dirai rien, c't'évident, s'ment contez-moi la chose ; t'nez, cap'taine, prenez donc un cigare.

A vous entendre, on croirait que j'suis d'mauvaise humeur.

— Oh! pas du tout, mon colonel. Eh Lien, voici l'histoire :

Bernard a effectivement les cheveux coupés d'une façon tout à fait ridicule en ce moment, mais cela tient à ce qu'il vient d'être moine pendant huit jours.

— Hein ! quoi, moine '? qui ça? Bernard!

— Moine, c'est-à-dire faux moine, mais enfin il en avait le costume et la tenue, y compris une barbe postiche.

— Voyons, voyons, signifie cette sale histoire?

— Il y a dans les environs une espèce de notaire, une vieille bête qui a épousé une jeune

femme très gentille, que le lieutenant courtisait depuis un certain temps, mais les rendez-vous ent difficiles, car ce vieil imbécile est jaloux, aloux même.

Heureusement qu'il est d'une dévotion extraordinaire, et quand on a expulsé dernièrement les communautés religieuses, il ne faisait que gémir les pauvres h... qui traînaient par les rues, Lt-il.

La petite femme, qui possède une dévotion modérée, très modérée, s'enf... comme de l'an quarante, mais pour faire plaisir au vieux, elle «lisait comme lui.

Dans un de ses rares rendez-vous avec Bernard, elle lui conte l'histoire, et le lieutenant,

qui n'est jamais embarrassé, s'imagina démettre l'affaire à profit.

Propose donc, dit-il à la petite, de prendre un capucin en pension pour quelques jours ; je demanderai une permission, et ton vieux sera enchanté de toi et de l'aventure.

De cette manière, nous pourrons rattraper le temps perdu et prendre même un peu d'avance sur l'avenir.

s'il accepte, ferme un côté de la persienne ; en ce cas, je monterai de suite, tu diras que tu m'avais invité d'avance, pensant lui être agréable, et nous éviterons qu'il aille lui-même se procurer le capucin demandé, ce qui ferait rater notre plan.

La farce était trop amusante, la jeune femme en riait d'avance, et sans qu'elle eût eu à dépenser beaucoup d'éloquence, le vieil imbécile, ravi, recevait avec les plus grands égards frère Barnabe du Tabernacle, autrement dit le lieutenant Bernard.

— A-t-il un toupet, c'te rosse-là !

— Le bonhomme appelait Bernard mon père ; Bernard l'appelait gravement mon cher fils ; c'était tout à fait édifiant.

Dès le lendemain de son installation, il avait déjà béni le vieux, les commis, la bonne, les livres, les meubles, la sonnette, la nourriture, toute la boutique, mais ce qui l'embêta, c'est qu'il dut confesser le mari. Il s'y résigna cependant, ce qui du reste le facilita à tanner cet idiot pour qu'il envoie aussi sa femme à son saint tribunal. Elle semblait résister un peu» alors son mari insista, elle parut touchée de la grâce et, elle se confessait chaque jour, le tantôt,

— M'semble que ça d'vait être des f... confessions.

— Mais Bernard dit que c'était très gentil, pensez donc, on mettait le verrou pour ne pas être dérangé. Sans compter que sur une lettre pressante, on envoya le notaire au diable pendant trois jours, à deux reprises. Et, vous savez, il n'y

trouva personne, naturellement. Le plus fort, c'est qu'en punition de ses péchés, Bernard lui interdit de coucher avec sa femme pendant huit jours, si Lien que...

— Oui. j'y suis. Oh ! Tn... de D...! et alors?

— A table, on lui donnait les meilleurs morceaux, on lui fourrait le meilleur vin de la cave pour lui retaper l'estomac, on parlait de lui louer un petit appartement dans la maison, et il eut toutes les peines du monde pour refuser l'argent que le vieux cocu voulait lui donner à toute force pour les pauvres qu'il rencontrerait.

Il en rencontrait peu, du reste, puisqu'il ne bougeait pas de la maison.

Cette belle existence devait pourtant finir. Seulement, avant de partir, Bernard, sur la demande de sa maîtresse, se chargea de jeter un certain vague dans les convictions du bonhomme, qui embêtait tout le temps sa femme avec sa religion.

En se mettant à table pour le dernier repas

qu'il devait prendre dans la maison, il commença par dire : N... de D...! elle est b... chaude, cette garce de soupe.

Le vieux n'en revenait pas.

— Quoi, lui dit Bernard en le regardant de côté, qu'est-ce qui vous prend ?

— Mais... vous avez juré, mon père !...

— Qu'est-ce que ça f...!Ah! n... de D...! si vous aviez été dans notre couvent, vous en auriez entendu bien d'autres ; notre supérieur, un vieux pochard, disait tout le temps :

N... de D... de bon D...! ainsi, vous voyez...

— Permettez, mais...

— Ah ! devant le monde, on se tient, c'est évident, seulement, comme vous êtes un vieux copain, à quoi ça sert de se gêner ?...

Le notaire n'ayant pas Pair bien convaincu, Bernard ajouta : C'est comme ça que vous le prenez!! Eh bien! allez donc vous faire f. .., vieille buse ! j'aime mieux m'en aller retrouver les camarades. Et il sortit majestueusement.

Et voilà pourquoi, mon colonel, le lieutenant a une coupe de cheveux bizarre, car ils n'ont pas encore eu le temps de repousser.

A L;on Bienvenu.

On ne pourrait jamais s'imaginer où cette fâcheuse manie de jouer du trombone peut conduire un entrepreneur de plomberie, si un historien fidèle ne se donnait la peine d'en instruire

ses contemporains.

L;historien fidèle, c'est moi ; l'entrepreneur de plomberie, c'est un nommé Gobinard, marié depuis peu avec une femme charmante.

Le trombone... mon Dieu, c'est... c'est un trombone, quoi! instrument de cuivre, substantif commun, masculin singulier; prend une s au pluriel : un trombone, des trombones.

Dans les premiers temps de son ménage, Gobinard avait abandonné son instrument, occupant ses loisirs à des opérations plus agréables que celle qui consiste à se démancher le bras et à souffler dans un tuyau ridicule ; seulement, vous le savez, dans le bâtiment on ne crève pas positivement de poésie, et six mois au plus après son mariage, l'entrepreneur s'était remis à jouer de sa mécanique.

Une fois en passant, ça embête généralement, mais quand ces sortes de plaisanteries se renouvellent souvent, ça finit par vous exaspérer, et c'est là où en est arrivée madame Herminie Gobinard.

En hiver, ça pouvait se supporter quand on y mettait une patience d'ange, mais en été, c'était positivement intolérable.

Levé au petit jour, Gobinard préludait, et on ne pouvait plus fermer l'œil ; à l'heure des affaires, il sortait, mais pour se hâter de rentrer et recommencer ses exercices en attendant le déjeuner ; le soir, il s'y remettait de plus belle, heureux quand il n'était pas rentré le tantôt pour s'exercer.

si l'on partait le dimanche à la campagne, il avait constamment son trombone sous le bras, et soit qu'on se rendît chez des amis, soit qu'on allât à l'aventure se promener dans les bois, il fallait qu'il pinçât son petit air de n'importe quoi. Quand on restait à la maison, il jouait toute la journée.

Ça n'amusait pas tout le monde ; la preuve, c'est qu'à plusieurs reprises des amis lui avaient fourré dans son instrument une fois un bouchon, un autre jour du fromage blanc ; mais ça ne faisait rien, Gobinard ne se décourageait pas ; seu-

lement, par précaution, il gardait maintenant son trombone à côté de sa chaise, même à table, et à moins de se fâcher complètement avec lui. mais on hésitait à cause de sa femme, il fallait se laisser régaler d'un morceau quelconque de sa machine infernale.

Le désespoir de Gobinard, c'était de n'avoir pu décider Herminie à apprendre ce suave instrument ; la bonne même, à qui il s'était adressé en désespoir de cause, avait refusé avec une énergie remarquable de devenir artiste.

On a beau être vertueuse, on a beau aimer son mari en commençant, on comprend facilement qu'avec un pareil agrément, l'harmonie du trombone finit par effacer l'harmonie du ménage, et au comble de l'exaspération, vers la fin de l'été, madame Herminie Gobinard fit carrément son mari cocu, en compagnie du lieutenant Bernard, qui se trouve toujours à point — on ne sait comment — pour recevoir dans ses bras les femmes qui tombent.

Les choses allaient leur petit train gentiment, Hernard était enchanté, Herminie était heureuse, elle en arrivait même à supporter le trombone sans trop de crispations, car sa pensée étant ailleurs, elle n'entendait plus les flots d'harmonie du plombier.

Cette existence aurait pu durer indéfiniment sans inconvénient, mais quelques propos vagues d'abord, plus accentués ensuite, prononcés devant Gobinard, par des gens que ça ne regardait pourtant pas, — des imbéciles d'empêcheurs de danser en rond — lui firent dresser l'oreille, et sans être convaincu, sans certitude, il se promit néanmoins, par précaution, de surveiller sa femme sans rien dire, et de la suivre au besoin.

< )n peut blâmer cet homme d'adorer le trombone, mais on ne saurait lui faire un crime de ne pas être enchanté d'être cocu.

Guillerette et pimpante. Herminie. sans méfiance, se Tendait au Tendez-vous habituel, quand par une sorte d'intuition du danger qui la menace, elle se retourne brusquement et se se trouve nez à nez avec Gobinard qui, le maladroit, la suivait à deux pas à peine.

La Providence doit avoir horreur du trombone, c'est certain, car sans être dévot, on reconnaîtra facilement là ce fameux doigt qu'elle fourre partout où besoin est.

Gène réciproque, naturellement, mais c'est non moins naturellement Herminie qui se fâche des procédés du mari qui se défend mal, bredouillant une excuse quelconque, cherchant une raison inadmissible, et madame, furieuse, rentre au logis en traitant monsieur de goujat.

Pour Gobinard, c'était une affaire ratée, et pour Herminie un rendez-vous perdu, et, dans leur mauvaise humeur mutuelle, les deux époux cherchaient le meilleur moyen de s'attraper l'un l'autre.

Se méfier du mari, c'était élémentaire, et se lier à sa femme eût été enfantin. Gobinard se promit donc à l'avenir d'être moins maladroit, et Herminie de se débarrasser de ses poursuites.

Quelques jours plus tard, le lieutenant Bernard se trouvait intelligemment sur le passage du colonel Ramollot :

— Tiens, s'crongnieugnieu! lieut'nant, vous voilà, et... c'qu'y a d'neuf, n... de D...! c'que vous f... là?

— Ah ! mon colonel, vous ne le devineriez jamais, c'est tellement...

— C'ment ça, lieutenant! j'suis donc une tourte d'après c'que vous dites ?

— Assurément non, mon colonel, seulement c'est tellement drôle!

— Bah! contez-moi donc ça, lieut'nant!

— Figurez-vous, mon colonel, que depuis plusieurs jours, il se passe des choses absolument comiques. Est-ce qu'il n'y a pas un animal de bourgeois qui suit madame la colonelle comme son ombre !

— C'ment ça, n... de D... ! signifie?

— Oh! c'est bien à l'insu de madame Ramollot, évidemment, car ce bonhomme ne lui a 'pas ouvert la bouche, j'en répondrais ; seulement, pour celui qui observe, c'est réellement amusant de voir le mal qu'il se donne, s'arrêtant quand madame la colonelle s'arrête, repartant quand elle repart : c'est à mourir de rire.

— Pardon, pardon, trouvez ça drôle, mais c'est que ça n'me va f... pas.

— Je le comprends, mon colonel, aussi je voulais vous avertir, car je suis persuadé que madame Ramollot serait furieuse, si elle savait ce qui se passe. Du reste, au premier geste de cet animal, comme j'étais là, je vous assure...

— Oui, c't'évident ; s'ment, vous comprenez,

lieut'nant, que c'n'est pas votre affaire, pas b'soin qu'vous...

— Oui, mon...

— M'coupez pas, n... de D...! jdis qu'ça me r'garde, et si j'pince ce j...-f...-là... !

— Oh! ce ne sera pas difficile, mon colonel ; dès demain, si cela peut vous faire plaisir.

— Entendu, lieut'nant. D'main, la colonelle sortira à trois heures, j'vous attends, partirons ensemble, vous m'montrerez l'pierrot et vous rn'laiss'rez faire.

Le lendemain, Herminie légèrement émue, mais toute charmante, sortait vers trois heures, se dirigeant du côté de la rue de la Pépinière, où demeurait Ramollot.

Sa toilette coquette, son petit air mystérieux et son empressement peu dissimulé ravivèrent les idées jalouses de Gohinard, et au bout de quelques secondes, à vingt-cinq ou trente pas cette fois, il se mit à suivre sa femme.

Elle avait quelques minutes d'avance, sans doute, car elle ralentit le pas, s'arrêta aux devantures, et Gohinard en fit autant.

Enfin, elle reprit sa course avec une certaine hâte, et bientôt elle se trouva presque aux côtés de la colonelle, qui venait de sortir.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées que le plombier recevait un superbe coup de pied dans le derrière, pendant qu'une voix bien connue s'écriait :

— Ah! n... de D...! j't'y pince, b... dej...f...!

Sur Favis même du colonel, Bernard avait filé, et Ramollot venait de corriger l'pierrot qui suivait sa femme.

On a beau être plombier et être fou du trombone, ces choses-là ne font pas plaisir sur le

moment.

Gobinard, furieux, demanda des explications ;

bref, on s'arrêta, et quand Ramollot daigna se laisser convaincre qu'il y avait erreur, on aurait cherché longtemps avant d'apercevoir Herminie, qui avait profité de la bagarre pour tourner le coin de la rue et pour grimper dans la voiture où Bernard l'attendait.

L'amateur de musique rentra furieux d'avoir perdu la piste de sa femme, furieux d'avoir été pareillement arrangé en pleine rue, mais le colonel n'avait pas l'air commode, et il préférait encore en rester là, que d'aller se faire embrocher par-dessus le marché.

Que se passa-t-il entre Herminie et Bernard ? je neveux même pas y songer, ce n'est pas mon affaire ; toujours est-il que vers six heures, quand elle rentra, madame Gobinard avait un air tout drôle, très gai, et qu'elle semblait ignorer complètement le motif qui rendait son mari de mauvaise humeur.

Pour cette fois encore, la situation était sauvée, au moins pour nos amoureux, car pour Gobinard ce n'était pas drôle, mais il fallait songer à l'avenir, et tout en... folâtrant, Bernard avait établi un plan de campagne.

On ne pouvait songer sérieusement à faire enlever le derrière du plombier chaque fois qu'on désirerait se voir; la chose avait réussi d'une façon charmante aujourd'hui, mais la recommencer demain ne serait peut-être pas aussi facile, et en admettant même qu'on put la renouveler, ça manquerait de cachet artistique, et Bernard tenait à varier son genre.

Inventif, le lieutenant l'était pour l'art lui-

même, à plus forte raison quand son imagination se trouvait fouettée par un sentiment impérieux.

On combina donc un nouveau système, et les choses entendues, Herminie et Bernard se séparèrent, après s'être dit dans un dernier baiser : A bientôt !

Très préoccupé de son dernier insuccès, Gobinard songeait avec amertume aux difficultés qui se dressaient sur sa route, mais il n'entendait pas renoncer à la lutte.

Que ferait-il ? il l'ignorait, mais il cherchait, et tout en cherchant il abandonnait son trombone; mais il était bien temps !...

A partir de ce jour, Herminie sortit peu, dans le voisinage à peine, mais dès qu'elle apercevait son mari, elle semblait cacher avec des qs suspects et maladroits ce qui lui tombait sous la main.

— Qu'est-ce que tu caches donc là, ma bonne amie ? est-ce que je te gêne ? Si je suis indiscret...

— Oh .'mais rien, mon gros loup; tiens, vois plutôt, c'est mon mouchoir.

Et avant de tirer son mouchoir, Herminie paraissait bourrer soigneusement quelque chose dans le fond de sa poche.

Gobinard, comme un imbécile, se dit en luimême : Je la tiens !

Et pendant que sa femme faisait mine de dormir, il fouillait dans ses poches, mais sans succès; enfin, un soir, il finit par découvrir un billet contenant ces mots :

Demain, deux heures. — B.

Gobinard se coucha d'un air calme et dormit tout de travers, songeant à pincer sa volage épouse sur le fait le lendemain.

Une heure. — Ilerminie pimpante :

— Dis donc, mon chéri, je vais sortir.

— Ah! où vas-tu? Tu ne m'emmènes pas?

— Gros hébété, cane t'amuserait pas!

— Ma foi... c'est bien possible !

— Comme tu me dis ça! Est-ce que ça te contrarie que je sorte? veux-tu que je reste? Plutôt que de te voir faire la mine...

— Mais non, ma fille, mais non; je te disais ça pour rire.

— Au revoir, mon gros chien.

— Au revoir, ma mignonne.

Où Gobinard fut légèrement dérouté, c'est quand il vit qu'Herminie sortait avec la bonne. Bah! se dit-il, elles sont complices, ou bien ma femme va la quitter en route ; comme c'est malin à deviner !...

Et pour éviter une rencontre fâcheuse, le plombier descendit aussitôt, mais cette fois il suivit sa femme en voiture.

Herminie et la bonne trottinaient lestement, et

au bout d'un quart d'heure, elles s'arrêtaient toutes deux dans une maison d'assez bonne apparence.

Gobinard reconnut la maison de la couturière de sa femme.

Un truc, se dit-il ; Françoise va me rentrer avec un paquet, ma femme va filer de son côté : j'en étais sûr!

Et. patiemment, il attendit dans son fiacre.

Une heure, deux heures se passent, et personne ne ressortait de la maison.

Impatienté. Gobinard va trouver la concierge:

— Pardon, madame, n'avez-vous pas vu monter cher madame Plumet, il y a deux heures environ, une jeune femme en robe grise accompagnée d'une bonne en robe noire?

— Si, monsieur, si; même que j'disais, pas vrai, Polyte? que jTai dit : Vlà une petite femme bien gentille.

— Oui, en effet; même que j'disais : La bonne n'est pas mal non plus.

— Oui, et... et vous ne les avez pas vues ressortir?

— Oh! monsieur, voilà... oh! oui, au moins, qu'a sont sorties. C'est moi qu'j'ai été leur zy chercher n'une voiture.

— Comment, vous...

— Bédame, coûtez donc, monsieur, faut pas èt'e jaloux, figurez-vous qu'a s'avait fait mal au pied c'te p'tite dame. Mais vous la retrouverez, allez, vous la r trouverez, n'ayez crainte.

— Mais cette voiture, je... je...

— JTai fait entrer dans la cour, pensez donc! .1 n 'pouvait pas marcher c'te p'tite, c'était plus commode, vous concevez?...

C'était encore une affaire ratée. Gobinard, furieux, fit quelques courses personnelles, ne croyant nullement au mal subit d'Herminie, et

-qu'il rentra vers six heures, il trouva sa

femme étendue sur une chaise longue, la figure un peu fatiguée.

Cette mise en scène le laissa perplexe :

— Qu'as-tu donc, ma fille, tu parais souffrante?

— Oh ! mon chéri, figure -toi qu'aux dernières marches de l'escalier de ma couturière, où je suis allée en passant, je me suis tourné le pied, et si Françoise ne m'avait pas soutenue, je serais tombée. La concierge — oh ! une bien brave femme — a été me chercher une voiture, car je ne sais comment j'aurais pu rentrer.

— Tu souffres beaucoup, ma mignonne?

— Oh! ça va mieux, on m'a bien frictionnée, et... ça m'a fait du bien.

Malgré les avis bienveillants de son mari, qui dissimule — le brigand, — Herminie se met àtable : elle a tenu à se lever. Il faut dire que l'amateur de trombone se sent du reste un peu rassuré et presque consolé de son inutile attente du tantôt.

On dîne, on cause gentiment, quand à un moment voisin du dessert, on entend sonner.

— Tiens! qu'est-ce qui peut venir à cette heure-ci? demande Gobinard d'un ton surpris.

Herminie semble contrariée. Françoise entre-

— Qui est-ce, Françoise? une lettre ?

— Non... non, monsieur... non... ce... ce n'est rien, on s'était trompé de porte...

Mais Gobinard est un malin, il a surpris un signe de sa femme à la bonne, ça ne lui va pas, il ne veut pas avoir l'air d'un imbécile et, frappant sur la table avec humeur, il s'écrie :

— N... de D . .. ! qu'est-ce que ça signifie ? J'vous dis qu'il vient de venir quelqu'un, moi! Quel est ce papier que vous cachez là ?

— Monsieur, c'est... c'est pour madame.

— Donnez-le, Françoise, donnez-le, puisque monsieur vous le demande; seulement, mon ami, tu es bien bête !

— Oui. c'est possible; en attendant... qu'est-ce que c'est que ça? une facture!... une facture du Bon Marché ! Ah ça ! vous vous f.. . du monde !

— Pas du tout, monsieur; si vous voulez voir le paquet...

— Apportez-le. Fra: monsieur voudra bien ensuite me laisser tranquille, je l'espère, avec ses gi ssièretés.

Alors, sous les yeux hébétés de Gobinard qui remue le bec sans pouvoir en tirer un son, pendant qu'Herminie le regarde d'un air méprisant, Françoise tire du paquet des bas d'enfants, des petits bonnets et diversmenus objets de marmot.

— Eh bien! qu'est-ce que ça veut dire, tout ça? dit le plombier, après s'être tortillé le gosier pour arriver à articuler d'une façon à peu près intelligible.

— Cela signifie, mon ami, que j'ai reçu diverses lettres d'une de mes amies de pension, tombée dans la dernière des misères par suite de l'inconduite de son mari, un coureur qui l'a abandonnée tout récemment avec un bébé de huit mois. Je lui avais demandé quand je pourrais la voir. — Demain, deux heures, m'a-t-elle répondu, signant d'un B, car elle n'ose mettre son nom que par exception au bas de ces tristes lettres. Tiens, du reste, lis, voici justement son dernier petit mot.

— Eh bien ! alors...

— Eh bien ! en sortant de chez ma couturière, je me suis fait conduire au Bon Marché, je suis allée voir cette pauvre Blanche et, dans quelques jours, j'irai lui porter ces petites choses.

— Enfin, pourquoi ne m'avais-tu pas dit...

— Quand on va faire du bien à quelqu'un, est-il bien nécessaire d'en informer son mari?

— Oui, je... c'est évident, tu... ah! tiens, pardonne-moi, ma chérie, je suis un imbécile.

— Oh! je le sais bien.

— Voyons, voyons, ne sois pas méchante, j'ai eu tort; mais demain, si tu veux, nous irons ensemble.

— Non, ça ne te ferait pas plaisir à voir, et puis tu comprends comme ça nous gênerait.

— Oui, c'est juste : eh bien ! vas-y tant que tu voudras si ça te convient, ma fille.

— C'est si bon de faire plaisir aux autres... et à soi en même temps.

— Pauvre chérie :

Gobinard a conduit sa femme et son paquet jusqua la porte: c'est lui-même maintenant qui lamène en voiture, deux fois par semaine, jusque chez le lieutenant Bernard, où le petit ballot d'effets repose tranquillement.

Il a tenu à s'associer à la bonne œuvre de sa femme ; c'est lui qui a payé la facture, et il a même augmenté le chiffre qu'il lui accordait autrefois pour sa toilette.

Comme il s'est mis à repincer du trombone, Herminie le trompe sans remords, et elle va régu-

iièrement sans danger faire du bien en ville.

Les choses dureront ce qu'elles pourront, Gobinard surprendra peut-être sa femme un jour, mais comme Bernard est dans l'affaire, je crois que ça ne lui sera pas bien commode.

Ceci prouve simplement qu'en ménage il faut toujours jouer d'un instrument qui fasse plaisir à sa femme, mais pas du trombone, par exemple.

ABSENCE MOTIVEE

l),/k un J

ABSENCE MOTIVEE

A A. Dumoutier

Bal à la préfecture. Le colonel Ramollot arrive en grande tenue, et s'étonne, trouvant là tous les officiers du régiment, de ne pas rencontrer le lieutenant Bernard; il en témoigne son étonnement à monsieur le préfet qu'il attrape dans un coin.

— S'crongnieugnieu ! M'sieu le préfet ! belle chambrée, compliments, p'role d'honneur îs'ment, j'suis vraisemblablement surprenant d'pas trouver ici l'un d'mes officiers : Bernard, p'tit Bernard, le lieut'nant; le r'grettTa, c't'évident, car ces dames ont vraiment tout c'qui faut pour poisser r sentiment du... comprenez !

— Le lieutenant Bernard, oui, je... je le connais, c'est ce qui fait même que nous... avons jugé inutile de l'inviter.

— C'ment ça, s'crongnieugneu! c'que vous m'f... là, m'sieu l'préfet! mais moi aussi, je Tconnais Bernard, et j'vous f... mon billet que c'est un garçon très distingué. Une rosse, un j...f..., un noceur, n'incline pas du contraire, mais connaît l'monde comme pas d' quiconque. Bien tourné, malin comme un singe; danse comme un vrai n... de D..., la connaît dans les coins.

— Oui. je... oh! je ne dis pas le contraire.

mais...

— Eh bien, pour lors! Maint'nant m'direz

qu'vous êtes chez vous, qu'vous êtes libre, c't'évident, s'ment puisque vous avez invité tous ces messieurs, j'trouve que vous avez fait une cochonn'rie au détritus de Bernard, v'iàmon sentiment, maint'nant vous savez, moi j'm'en f...!

— Permettez, colonel, si nous n'avons pas invité monsieur le lieutenant Bernard, ce n'est pas par... manque de savoir-vivre et je suis étonné...

— Oh! mais j'm'en f'..., m'sieu l'préfet, j'm'en contref..., et puisque vous prenez la... la chose à r'brousse-poil, mettons que j'ai dit motus.

— Pas du tout, colonel, pas du tout, je suis bien aise, au contraire de l'occasion que vous me donnez de vous fournir des explications.

Votre monsieur Bernard est un homme charmant au physique, je suis de votre avis, mais vous m'avez dit vous-même que c'était un noceur.

— Oh! ça, n'ie r'tire pas, avec lui la créature c'pas un pet d'iapin n... de D..., s'en f... jusquela, c't'évident.

— Et c'est justement la raison qui nous a fait l'éviter. Un garçon a des bonnes fortunes, tant tant mieux pour lui; vous-même, moi-même, à son âge...

— Nous n'nous en frictionnions pas l'coccis, pas vrai?

— Le... ? Enfin, je dis que je ne trouve là rien que de très naturel, mais enfin il y a des bornes.

— N... de D... î n'préconise pas du contraire: s'ment puisque vous t'nez à tirer c't'affaire-là au clair, j'vous transvase qu'après tout, Bernard, quoique noceur, use s'rait f... pas mis à sculpter un p'tit citoyen au milieu d'votre salon, histoire de f... une leçon du... d'ia chose aux p'tites demoiselles qui fréquentent d'ignorer l'fourbi.

— Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça pour le compléter, votre monsieur Bernard!...

— Enfin, s'crongnieugnieu! à vous entendre, on croirait qu'quand y va dans le monde, il a l'habitude de moucher les dames avec le pan de sa ch'mise.

ABSENCE MOTIVKi: 219

— Ali : mon Dieu, d'après ce qu'il a fait récemment, je ne sais vraiment pas s'il n'essaiera pas quelque jour de se livrer à cette fantaisie.

— C'qu'il a fait! c'qu'il a fait! c'qu'il a donc fait, n... de D...?

— Eh bien! colonel, je vais vous le dire, seulement je compte sur votre discrétion, car j'ai appris la chose sous le sceau du secret, et c'est simplement parce que je tiens à avoir votre approbation, relativement à notre conduite de ce soir envers M. Bernard, que je vais vous raconter ses derniers hauts faits.

— Ma discrétion! s'crongnieugnieu! m'sieu le préfet, personne n'en a jamais douté, attendu que je l'suis comme pas d'n'importe lequel.

— Eh bien! voici l'histoire : M. Quémoule, le notaire, dinait dernièrement avec nous, et le

. nous lui annonçons que nous avons l'intention de donner un grand bal aux notables et aux fonctionnaires de la localité. Sa femme et ses deux filles étaient ravies, ces dames causaient

déjà toilettes, lorsque l'honorable M. Quémoule, qui paraissait soucieux, me prend à part au moment de passer au salon. Ce n'est pas un homme d'esprit, bien entendu; son métier...

— d'évident, c'tévident!... et... et pour lors...

— Seulement, c'est un homme estimable; ses filles ont été élevées avec les miennes ; leur mère est une amie de madame la préfète, et, quoique bète, cet homme n'est pas méchant. Je m'attendais à quelque imbécillité, comme il en dit souvent croyant faire de l'esprit, mais je vois un homme tout différent de l'ordinaire. D'habitude il riait comme une huître, et s'il me tirait doucement la manche, c'était pour me susurrer à l'oreille un calembour idiot; ce jour-là pas du tout, il avait l'air gêné, inquiet, et ne savait comment commencer l'entretien.

— Mon cher Alexis, me dit-il, — dans l'intimité, et à cause de ces dames, je lui permets cette familiarité, — mon cher Alexis, vous allez donner un grand bal, avez-vous dit? — Oui, en

effet, y verriez-vous quelque empêchement, mon bon Théodule? — je l'appelle de son petit nom entre nous, et ça le flatte.

— C'te couenne-là, y n'voit pas qu'vous vous f... d'iui.

— J'attendais une réponse, un avis quelconque, rien; Quémoule semblait absolument momifié. Enfin, lui dis-je, nous comptons sur vous, ces demoiselles ne manqueront certainement pas d'aimables cavaliers; auriez-vous par hasard quelque engagement pour ce jour-là?

— Cela dépend, me répond-il d'un air égaré, je... je ne sais pas, je... je voudrais bien venir, mais... mais nous ne pourrons peut-être pas.

— Eh bien, vous nous enverrez toujours vos filles; je les enverrai chercher si vous le désirez.

— Oh! non, me réplique-t-il vivement, ma femme et moi, nous pourrions peut-être bien ne pas manquer, mais c'est justement ces demoiselles qui ne pourraient pas venir et surtout sans nous.

Ne comprenant rien à cette conversation décousue, je le menace de tont dire à ces dames,

«juand il m'arrête d'un air positivement effare : Je vous eu prie, Alexis, pas un mot. je vous

en supplie ! ^

— Enfin, pourquoi ne viendriez-vous pas .

— J'ai... j'ai des raisons.

— Lesquelles ?

C'est délicat, Alexis, très délicat ; inviterez-

vous les officiers de la garnison?

Naturellement.

Alors, ne comptez pas sur nous.

— Pourquoi, encore une fois?

Ces messieurs y seront tous?

Bien entendu.

— Alors, c'est impossible.

Bref la moutarde me monte au nez : Sapristi! lui dis-je, vous n'allez pas m'imposer telle ou telle personne, et m'autoriser à ne recevoir chez moi que les gens qui vous conviennent; je sms bon. patient, ami sincère et dévoué, mais il y a

des bornes aux exigences; j'inviterai qui je voudrai. Ces messieurs sont tous de galants hommes, et vos paroles déguisent à leur adresse une insulte que je ne tolérerai pas, même de votre part, vous entendez, Théodule, et vous allez vous expliquer nettement avec moi, ou avec eux, choisissez.

— Hein! voyez-vous c'cochon-là ! que j..-f..., n... de D... et vous n'y avez pas f... une gifle sur le trognon ?

— La perspective d'avoir à s'expliquer avec ces messieurs ne semblait pas lui sourire autrement que ça.

— Oh ! on s's'rait contenté d'iui enl'ver l'c. ..

— C'est possible, mais il préférait éviter ce résultat ridicule, et dans l'alternative où je l'avais placé, il fut bien forcé de s'expliquer. Le motif était grave, très grave, je le reconnais, et il fallait vraiment que les choses en fussent arrivées là, pour qu'il me le confiât.

— Je ne connais pas tous les officiers du régi-

ment en garnison, me dit-il, mais il en est un, un lieutenant, un nommé Bernard, que nous connaissons malheureusement trop, et pour rien au monde, je ne voudrais, au moins sciemment, me rencontrer avec lui. Nous en avons fait la connaissance il y a six mois, dans des circonstances toutes particulières, ma femme le trouvait charmant, il m'était très sympathique, et de son côté, mes filles semblaient ne pas lui être indifférentes.

Il nous demande l'autorisation de nous rendre visite, nous l'accueillons avec la plus grande cordialité, et sans cesser d'être parfaitement correct du reste, il se montre tellement galant avec ces demoiselles, que voilà mes deux folles parties, qui se montent la tête, et qui ne parlaient que du lieutenant par-ci, du lieutenant par-là; la mère le trouvait spirituel, il était plein d'égards pour moi, et, vous savez ce que c'est quand on a des filles, n'est-ce pas, nous nous disions, ma mère et moi : En voilà toujours au moins une de casée.

ABSENCE MOTIVEE

Les visites du lieutenant, rares d'abord, devinrent plus fréquentes, notre table comprenait son couvert deux fois la semaine, et quoiqu'il ne se soit pas prononcé plus pour l'une que pour l'autre de nos filles, vous connaissez la vie de

province, les voisins commençaient à jaser : C'est pour Julie, disaient les uns; c'est pour Camille, disaient les autres, plus avancés que nous qui ne savions réellement pas pour laquelle des deux ce garçon était aussi assidu.

Ça commençait à nous embarrasser, vous le

comprenez. La mère et moi nous observions de notre mieux où les attentions du lieutenant se portaient de préférence, mais nous ne pouvions rien découvrir. Un jour Julie recevait un compliment, le lendemain c'était Camille. Une autre fois Camille lui semblait adorable, et dans la même soirée Julie n'avait pas sa pareille. S'il polkait avec l'une, ilmazurkait avec l'autre. Enfin ça ne pouvait pas durer ; des amis indiscrets nous adressaient des mots gênants, notre réserve forcée les fâchait, il fallait en finir.

— Y v'naitpour la mère c' cochon-là, voulait T faire cocu c notaire, c't'évident.

— Non. oh! noa, colonel, ce qui du reste eût été préférable, ainsi que vous allez en juger vous-même.

Donc, continua Théodule, n'y tenant plus, je pris un soir à partie lieutenant Bernard, et doucement, sans avoir l'intention de rien brusquer, je le remerciai de l'amitié qu'il nous témoignait à ma femme et à moi. de ses attentions délicates

envers nos filles, et timidement j'insinuai que nous n'étions pas dupes de la réserve qu'il semblait s'imposer. Voilà le lieutenant qui part comme un feu d'artifice : filles ravissantes , spirituelles, fines, délicates, artistes et mille autres choses. Mon Dieu, lui dis-je avec cette modestie feinte de tous les parents, nos filles ne sont pas exceptionnelles! — Si! si! parfaitement ! — Enfin, je ne pouvais plus placer un mot, c'était même très désagréable. Ecoutez-moi, dis-je; parlons peu, mais parlons sérieusement.

A tort ou a raison, ma femme et moi nous avons cru qu'un motif... aimable mais grave, nous valait l'avantage de votre assiduité ; quelle que soit votre préférence, nous la comprenons d'avance, mais la réputation des filles est chose fragile, le monde est méchant, et pour elles, pour notre dignité, mon devoir est de vous demander si vous les jugez dignes de porter votre nom, et en ce cas quelle est celle qui...

— Et pour lors, j'y suis , il a répondu : Je m'f . . . autant d' l'une que d' l'autre.

— Oh ! mon Dieu, il aurait encore mieux fait ; mais attendez.

Ainsi pressé, le lieutenant semblait fort embarrassé. Charmes, physique, caractère, qualité, tout lui semblait égal dans les deux jeunes filles, il aurait eu à choisir un haricot dans un sac, qu'il n'aurait pas eu l'air plus gêné. Julie a beaucoup de cœur, disait le père ; elle est douce, dévouée. C'est vrai, disait Bernard, mais Camille a des yeux si charmants. Alors le père mettait le cap sur Camille : Le fait est, disait-il que c'est une fille précieuse dans une maison : musicienne, vive, enjouée, un cœur d'or. — Oui, reprenait Bernard, mais Julie est tellement spirituelle.

Enfin... dit le père énervé au bout d'une heure d'exposés divers, il faudrait pourtant prendre une décision ; nous jouons un rôle ridicule, et cela fait un tort considérable à mes filles, car on commence à jaser sur elles et sur nous.

Eh ! Seigneur, répond jésuitiquement le lieutenant, je ne demande qu'à me décider, c'est évident, je suis peut-être plus pressé que vous, mais les grâces et les qualités incontestables de ces demoiselles ayant pour moi les mêmes attraits, leur empire sur mon cœur étant égal, il n'y a plus qu'une chose qui pourrait me décider d'une manière définitive.

Laquelle ? demande vivement Théodule. — Eh bien ! répond Bernard avec une hésitation cruelle pour le père, je... mais c'est si délicat. — Enfin dites toujours. — Eh bien! je... mais vous allez trouver ça drôle. Parlez toujours, mon Dieu, un père peut tout entendre. — Je voudrais les... mais vous ne voudrez pas !

— Voulait quoi donc n... de D... !

— -Eh bien... ! colonel, vous ne le devineriez jamais : il a eu le toupet de dire au père qu'il voudrait voir ses filles toutes nues ! !...

Alors, vous comprenez, voilà un homme qui lève les bras au ciel, qui fait des yeux ronds,

qui s'emporte, et qui demande à l'officier si c'était sérieux ou s'il se moquait de lui.

— Comment ! y d'mandait ça, c'te tourte-là?

— Mais dame, c'était bien naturel. Mais, dit le père, croyez-vous donc que mes filles aient la lèpre ! Mais sachez, monsieur, que mes filles sont saines ; je me demande en vérité si vous êtes fou de me faire une demande pareille !...

Vous croyez que le lieutenant reste embarrassé? Ah ! bien oui !

Là ! répond-il d'un air désespéré, quand je vous disais que vous trouveriez ça drôle et que vous ne voudriez pas, c'est cependant bien naturel. Quand on n'a rien à craindre, pourquoi faire tant d'histoires ? Mais tenez, moi, monsieur, je ne ferai pas tant de façons avec vous, vous pouvez m'examiner ainsi que madame votre épouse.

Et en disant ces paroles le plus sérieusement du monde, le lieutenant retirait sa culotte : il a allu que le notaire lui fasse presque violence pour que Bernard ne lui montre pas son derrière.

Je vous crois, je voua crois, répétait-il, j'ai confiance en vous, et j'aurais cru que vous auriez une égale confiance en nous. — En vous, oui, mais ces demoiselles... — Enfin, monsieur, que supposez-vous donc ?

— Oh !... rien, mais depuis l'aventure qui est récemment arrivée à un de mes amis, j'ai... eh bien ! oui, lit, le l'avoue, j'ai de la méfiance.

— Qu'est-ce qu'il lui est donc arrivé à votre ami ? — Une chose bien regrettable ! Figurezvous, ajoute-t-il toujours grave, que ce pauvre garçon vient de se marier ; or, étant petite, sa femme avait été mordue par un chien, on cache l'histoire au mari, et le soir savez-vous ce qu'il découvre, monsieur? — Mais... je ne le sais pas. — Eh bien ! monsieur, sa femme n'avait qu'une fesse ; si vous croyez que c'est amusant !...

Cet imbécile de Théodule avale ça chaud comme braise, il déclare qu'en effet c'était fâcheux, mais il affirme, il jure que ses filles

n'ont jamais été mordues, et qu'elles ont bien leur... nécessaire.

Qu'en savez-vous? riposte le lieutenant; l'avezvous vu ? Mon Dieu, répond le père, je vous dirai que je ne passe mon temps à m'assurer du fait, mais néanmoins, je vous garantis... — Oh ! on dit ça, et puis quand on est marié, c'est fini ; c'est comme mon ami, si vous croyez qu'on lui a remplacé la... — Eh! monsieur, c'est positivement ridicule, mais ce soupçon blessant deviendrait une certitude, je le vois, si je refusais plus longtemps de vous convaincre.

Et emporté par le désir de placer une de ses filles, cet idiot de Théodule finit par consentira ce que lui demandait le lieutenant, mais après lui avoir fait jurer que la chose resterait secrète entre eux deux.

A propos de bottes, voilà mon imbécile qui commande un bain pour ses filles ; il éloigne sa femme sous un prétexte, les domestiques sous un autre, et resté seul avec Bernard, au moment...

voulu, il lui fait signe ; l'autre se plante l'œil à la serrure et regarde tout à son aise.

Ce malheureux Théodule me disait encore il y huit jours : Si vous saviez, mon cher, combien je trouvais le temps long pendant cette inspection indécente ! je tremblais d'être surpris, j'étais comme un voleur, comme un fou ! Pensez donc si ma femme était arrivée là !...

Enfin le lieutenant se retire, et le père tout haletant, suant comme un bœuf, la langue sèche comme une planche, balbutie : Eh... eh bien...! c'est... c'est-y ça... ? ont-elles bien leurs deux... leur... leur compte... pas mordues, dites î... alors... la... laquelle ?

Les deux hommes étaient rentrés tout doucement dans la pièce voisine, et le père ahuri attendait une réponse, quand le lieutenant qui s'était crânement enfoncé le képi sur la tête, le regarde bien en face en lui disant : Tenez, vous n'êtes qu'un vieux cochon !

— Et y f... F camp?

— Mon Dieu, oui ; si vous croyez que c'est convenable ! Alors vous comprenez qu'il m'était impossible d'inviter ce monsieur, et de le faire trouver avec le père, aussi bien qu'avec les jeunes filles.

— Ah ! s'crongnieugnieu ! vous m'en direz tant ! Sacré Bernard ! avouez qu'il est b... amusant tout d' même cTanimal-là !

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A Monsieur A. Frère.

— Ah ! lieutenant, vous êtes bien aimable ! s'écria la gentille madame Coquinet en voyant entrer Bernard ; nous vous avons attendu vainement mercredi dernier toute la soirée, nous avions du monde, on comptait sur vous...

— C'est vrai, chère madame, je vous avais promis de venir, mais les lieutenants proposent et... les colonels disposent...

— Comment ! votre colonel vous a défendu de venir nous voir ?

— Hélas ! oui, madame ; à propos d'un détail insignifiant, nous avons eu, plusieurs camarades et moi, huit jours d'arrêt...

— Oh ! vous aviez encore fait quelque mauvais tour, j'en suis sûre.

— Madame, vous me calomniez, parole d'honneur; c'est dans un moment de mauvaise humeur que le colonel Ramollot nous a tous punis, mes amis et moi, et, je vous le répète, pour une véritable futilité. Du reste, deux jours après, il levait nos punitions à tous.

— Que s'est-il donc passé ?

S'attendant à quelque nouvelle aventure bizarre, les personnes présentes s'étaient approchées ; on entourait le lieutenant Bernard, qui se défendait de son mieux, affirmant que la

chose était sans intérêt. Quelle qu'elle fût. chacun désirait cependant la connaître, le dames surtout, qui, sous prétexte de simple curiosité, s'attendaient à des détails... affriolants.

— Mon Dieu ! mesdames, dit Bernard d'un air jésuitiquement résigné, si vous y tenez vraiment...

— Oui, oui, lieutenant, dites, nous vous écoutons, s'écria-t-on de toutes parts.

— Eh bien ! figurez-vous que le colonel Ramollot était furieux, parce qu'il avait été appelé comme témoin dans un procès, une affaire au tribunal de police correctionnelle, et que les choses avaient mal tourné pour lui.

— Comment ça ! c'est lui qu'on a condamné ?

— Non; seulement, avec son caractère extraordinaire, vous pensez bien que les choses n'ont pas dû aller toutes seules.

Il s'agissait d'un délit d'adultère...

— Ah ! ah ! murmurèrent quelques dames, se

rapprochant précipitamment, dans la crainte de perdre un détail de l'affaire.

— La petite femme était fort gentille, jeune, bien faite ; le mari, marchand de ficelle en gros, était laid comme un singe, et le complice de l'épouse....

— Était gentil?

— Madame, vous l'avez dit, c'était un fort joli garçon.

— Eh bien ! alors...

— Oui, la chose était toute naturelle, évidemment ; seulement, d'un autre côté, vous comprenez que le mari ne tenait pas absolument à être... logique dans cette affaire-là.

— Cependant, quand on est si laid que ça !

— Oui, je ne vous dis pas le contraire, mais allez donc dire ça à un mari ; essayez donc de le convaincre qu'il n'est pas assez beau pour éviter d'être... trompé.

— Eh bien ! ce ne sont pas toujours les plus vilains qu'on... qu'on attrape, dit d'un air vexé

un monsieur présent au récit, en montrant son invraisemblable physionomie de poupard en carton.

— Oh ! ça n'empêche pas, mon chéri, répondit étourdiment sa femme, mais enfin, on a toujours plus chance quand on n'est pas beau.

Le monsieur à la tête de carton ne chercha pas à approfondir davantage, il se contenta de regarder sa femme avec méfiance en lui lançant deux gros yeux bêtes, et le lieutenant continua :

— Ce qui rendait surtout ce mari ridicule, c'est qu'il avait un ventre énorme ; c'était même làdessus que l'épouse s'appuyait...

— Pas au tribunal, toujours? demanda en riant madame Coquinet.

— Si, si, au tribunal, mais elle s'appuyait dessus... moralement.

— Parbleu ! il n'aurait plus manqué que ça, reprit le monsieur pas beau, pour dissimuler sa préoccupation.

— L'épouse prétendait que ce ventre, ou plutôt

cette espèce de gros édredon avait des inconvénients tels que... je ne sais pas si vous saisissez Lien...

— Oui, oui, murmura très gravement une dame un peu mûre, sans paraître se douter de ce qu'elle disait.

— Le fait est que c'est bien ennuyeux... par moments, dit tout bas la femme du monsieur pas beau à sa voisine, qui sourit en rougissant, penda nt que son mari examinait son gros ventre d'un air embêté.

— Le délit avait été dûment .constaté, il n'y avait pas à nier, et la petite femme cherchait, sinon la preuve de son innocence, du moins une circonstance absolument atténuante.

— Il était donc bien maigre, Vautre ? demanda le monsieur inquiet.

— Maigre? non, mais il était proportionné, tout simplement.

— Cochon ! pensa le bonhomme, en serrant h

la dérobée la boucle de son pantalon, cherchant vainement à se donner de la grâce .

— Le délit, reprit Bernard, avait été constaté dans un cabinet particulier d'un restaurant du boulevard; le colonel Ramollot. dînant dans le cabinet voisin, attiré par le bruit de la constatation, était sorti sur le palier, et le mari outragé l'avait requis pour lui servir de témoin.

Il avait refusé d'abord, mais sur la demande du commissaire, il avait fini, très ennuyé de cette aventure, par donner sa carte et la semaine dernière, il s'est rendu au tribunal, où il était cité pour témoigner.

Venez donc, lieut'nant, m'avait-il dit, ça vous amusera, et, pour lui faire plaisir, j'assistais à l'audience.

La petite pleurait, le complice la regardait avec attendrissement, et le mari faisait une figure époutable.

— Le monstre !

— Le monstre ? comment ça le monstre ? s'écria

l'homme à la tête de carton en regardant sa femme d'un air furieux; comment, on le fait... c'que tu sais bien, et c'est...

— Mais, mon chéri, s'il a un si gros ventre que ça!

— Enfin n... de D...! reprend l'homme exaspéré, y n 'pouvait cependant pas if... par la fenêtre son ventre ; qu'est-ce que tu nous embêtes, à la fin !

— Du reste, madame, reprit le lieutenant pour couper court à ce pénible aparté, remarquez que la jeune femme cherchait à s'en faire une excuse, pas autre chose, et encore, était-elle bien valable? car le mari avait demandé à faire, séance tenante, la preuve... du contraire; mais le tribunal avait refusé.

— Si seulement il avait eu la délicatesse de demander... la comparaison*!

— Mon Dieu, madame, je... je crois que le tribunal s'y serait opposé, car, vous le savez, ces gens-là ont un parti pris. Enfin, que les juges aient eu tort ou raison, toujours est-il que, vers

trois heures, on appelle en témoignage le colonel Ramollot :

— Votre nom? lui demande le président.

— Emile Ramollot.

— Votre profession ?

— Colonel.

— Le 7 février dernier, vous étiez dans un restaurant du boulevard, vers deux heures de l'après-midi?

— Ça, c'est mon affaire, s'crongnieugnieu! j'suis f... bien libre...

— Evidemment, colonel; mais si je vous pose cette question, c'est afin d'éclairer la justice au sujet de l'affaire qui nous occupe.

Lorsque M. le commissaire vint constater le délit d'adultère dont sont accusés les prévenus, vous étiez-là; reconnaissez-vous les personnes ici présentes?

— N... de D... ! faudrait que j'sois une tourte, dit-il, pour ne pas r connaître c'gros-là, et il montrait le mari.

— Gai. colonel, mais... les deux accusés?

— Les... quoi accusés? là... ah! j'n'en sais f. .. rien, c'pékin m'ies a tout l'temps cachés avec son ventre !

— Permettez, colonel, vous avez pourtant bien vu les accusés; que monsieur vous ait frappé. ..

— Lui! n'aurait plus manqué qu'y m'touche, c't'animal-là !

— Je veux dire que votre attention a été frappée , non pas vous.

— Tout c'que j'sais, c'est que c'gros-là fsait une noce de chien avec cette petite dame, j'crois qu'c'est elle, fectivement.

— Pardon, ce n'est pas monsieur...

— J'vous dis qu'si, n... de D...! même qu'y me d'mandait d'dire que c'était l'commissaire qui fsait cocu c'garçon-là.

— Voyons, voyons, il y a erreur : je vous...

— J'suis une tourte, pour lors? .

— Non, monsieur le colonel, seulement vous confondez : ce monsieur un peu fort...

— La grosse caisse?...

— Là... enfin, ce monsieur qui es1 là.

— Oui. je vois f... bien qu'il n'est pas dans un •ac.

— Eh bien! c'est le mari.

— Ah! c'est le... s'crongnieugnieu! f... régal pour madame!

— Enfin, ce n'est pas noire affaire! c'est le mari, dis-je, et ce jeune homme, c'est son complice.

— Ah ! il a un complice, c't'animal-là ?

— Non, pas lui, sa femme.

— Oui, sa femme, c'que j'disais, n... de D... ! eh bien!... elle a raison, lui aussi c't'évident.

— Pardon, monsieur le colonel, on ne vous

demande pas votre avis, on vous demande seulement...

— C ment ça, on n*demande pas mon avis! signifie, s'crongnieugnieu ! c'que vous avez àm'moucharder d puis une heure, alors?

— Monsieur le...

— Mais, pardon! Usez-moi donc continuer, s'ous plaît ! c'que ça peut m'f..., après tout c't'oiseau-là soit cocu?

— Monsieur le...

— D*abord, permettez! nrdemandez d'causer et e toujours vous qui prenez la parole; commence à m'embêter c't'affaire-là. Et puis, ditesmoi donc : c'que vous n'seriez pas un nommé Bidon?

— En effet, colonel, mais...

— C'que j'disais, s'crongnieugnieu! j'connais c'te téte-là.

— Pardon, je...

— Eh bien! comment vas-tu, mon vieux? c'que tuf... ici?

— Nous sommes au tribunal, colonel, vous l'oubliez! Je vous demande...

— Oui, j'sais bien, tu m'demandes pourquoi c'gros n... de D... a fait cocu le... l'commissaire, pas vrai? Ma foi, j'n'en sais rien, j'm'en f... ! toi aussi, j'suis sûr.

— Gardes ! faites retirer le témoin.

— Quoi! comment, n... de D... ! tu m'f... à la porte?

Le président était en effet un ami que Ramollot avait perdu de vue depuis un grand nombre d'années, et qu'il venait de reconnaître sous son costume de magistrat.

En vertu de son pouvoir discrétionnaire, ce dernier se contentait de faire simplement expulser ce témoin gênant, mais le colonel, furieux d'une pareille réception, disait aux gardes, de manière à être entendu par tout l'auditoire, qui se tordait de rire : Avec ça qu'y n'faisait pas la noce, lui aussi, cj... f... là, quand il était jeune! v'ià maint'nant qu'y défend les cocus!...

c'est dégoûtant, s'crongnieugnieu ! c'que ça peut luif...?

Ce président bon enfant prit la chose en riant, le procureur était devenu gai, les accusés aussi, tout le monde s'amusait, si bien que le verdict se tourna en acquittement à cause du ventre du mari, qu'on déclara insultant pour l'épouse et cause de tous les crimes.

A un moment, j'ai cru qu'on allait condamner le mari, qui n'arrêtait pas de bougonner, en disant : En voilà un témoin embêtant, c'colonel ; si j'avais su!...

Les gens sortaient de l'audience d'un air gai, on aurait dit qu'ils sortaient du Palais-Royal.

Moi-même, je me tordais de rire, le soir, avec des amis, mais le colonel, se doutant que je leur racontais l'aventure, nous donna huit jours d'arrêts à tous, prétendant qu'on lui riait au nez.

— Enfin, vous direz ce que vous voudrez, mais c'est déplorable! s'écria le monsieur au gros ventre ; comment, voilà un mari... c'est curieux !

et on prétend que nous avons une magistrature que l'Europe nous envie!... et, tout bas, il ajouta : Ah çà! on n'est donc cocu qu'en France?

Le récit terminé, on causa de choses diverses, on fit un peu de musique, on chanta, on dansa même; et la femme du monsieur vexé en profita pour s'emparer du bras de Bernard, auquel elle demanda confidentiellement : Dites-moi donc, lieutenant, est-ce qu'il était vraiment bien gros le ventre du monsieur... trompé?

— Mais, madame... presque aussi gros que celui de monsieur votre mari.

— Ah!... et... ça a suffi pour... qu'on comprenne...

— Parfaitement, madame, répondit scélératement Bernard, en pressant plus fortement le bras de sa compagne et en lui lançant un regard assassin.

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