I. EXPIATION
vain que, pour caser sa fille, le commandant multiplie ses soirées; c'est avec une égale inutilité que la commandante la traîne dans toutes
les réunions, dans toutes les fêtes, qu'elle ne rate aucune occasion de la produire, rien, toujours rien, c'est désespérant.
S'crongnieugnieu ! disait judicieusement le colonel, s'il se présentait s'ment un j...-f... de
prétendant, on en verrait v'nir ensuite une demidouzaine et on pourrait choisir, mais j't'en f... ! personne ne veut commencer.
Ramollot pensait à toutes ces choses au moment où le notaire était venu le trouver, et la situation embarrassée de Bernard lui suggéra Tidée suivante :
Le lieut'nant est bien tourné, il est jeune, beau garçon, d'bonne famille, y n'voudra jamais épouser la fille de Vermoulu, mais j'm'en f... il amorcera les autres.
A neuf heures précises, Bernard arrive :
— Dites-moi, lieut'nant, c'pas tout ça, s'crongnieugnieu! il y a réunion c'soir chez Tcommandant et j 'vous emmène.
— Vous êtes bien bon, mon colonel, je...
— M'coupez pas, n... de D... ! J'vous lève vos arrêts, et pour que c'n... de D... d'notaire nous f... la paix, jrvais lui propager que vous d'viez passer cap'taine, et que j'vous ai fait rayer par le général de d'vision, s'ment c't'à une condition,
l'expiation 263
c'est qu'vous allez faire la cour à la fille du commandant.
— Mais mon colonel, c'est que...
— N'voulez pas l'épouser , eh bien ! c'que ça r...!
— Dame, je. ..je craignais...
— C't'un tort, lieut'nant, c't'untort, n...de D...!
— Mais c'est que le commandant pourrait trouver mauvais que...
— Ça c'est mon affaire, d'ailleurs écoutez, c't'une idée à moi, c't'entre nous, comprenez : j 'désire marier ma filleule, et il faut qu' quelqu'un commence à la courtiser pour attirer les autres. Du reste, j'espère bien qu'ça n'vousembêt'rapas, Camille est gentille, elle a du lard dans la souricière, tout l'sufficit d'agréable et autre, pas vrai ?
— Assurément, mon colonel.
— S'ment,si s'présente un amoureux, vous f... le camp, hein, c't'entendu?
— Oui, mon colonel.
Les galanteries empressées de Bernard attiré-
rent effectivement l'attention des jeunes gens sur Camille, et trois semaines après, un naïf était tombé dans le piège.
Bernard à bout de son expiation avait retrouvé sa liberté, et le colonel, tout fier de son idée lumineuse, vint trouver Vermoulu :
— Eh bien! mon vieux, c'que tu dis d'ça, n... deD...!
— Ah! mon cher, je...
— S'ment écoute : n'suis pas une tourte comme tu vois, faut qu'tu m'iaisses terminer l'affaire.
— Ecoute donc, je voulais simplement te dire une chose : Camille n'aura pas une grosse dot, c'est vrai, mais c'est que le garçon n'a pas Pair Lien riche non plus ; si les parents pouvaient faire un petit sacrifice...
— Sois tranquille, j'vais les trouver et j'ieur propagerai la chose.
— Seulement, tu sais, ne sois pas trop exigeant, ils n'auraient qu'à rompre et... ça s'rait embêtant ; sois conciliant.
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— Mais f... -moi donc la paix, s'crongnieugnieu ! quand j'te dis que j'vais arranger ça!
Et pour arranger ça, le colonel Ramollot se rend aussitôt chez les parents du jeune homme.
Les honnes gens, bons vieux bourgeois, sont tout étonnés, mais tout fiers, à l'annonce de la visite inattendue d'un homme aussi haut placé, et c'est avec les plus grands égards et avec un véritable orgueil, qu'ils ordonnent d'introduire dans leur salon rococo, ce militaire qu'ils ne connaissent seulement pas, mais qui demande à leur parler.
— Monsieur, vous avez exprimé le désir...
— Fait'ment, m'sieu, fectivement !
— Veuillez vous asseoir, je vous prie, monsieur le colonel. Maintenant, nous vous demanderons, ma femme et moi, le motif qui...
— Mon Dieu, m'sieu, c'est bien simple ; c'est pour à seule fin d'la...d'la chose de... de vot'e fils avec ma filleule.
— Ah! monsieur...
— L'parrain, oui madame. Pour lors, j'voulais donc vous dire çui-ei : Les enfants s'adorent, c't'évident, s'font un tas d'mines, un tas d'foutaises et autres, ça leur convient, c'est bon, j'm'en f...; s'ment la chose comme par lequel de ma visite, c'est pour à seule fin d'conditions vraisemblablement à la situation d'fortune d'un chacun.
— Quand le cœur parle, il est malheureux d'être forcé...
— Enfin, n... de D... ! madame, recommandant n'peut c'pendant pas exposer sa fille à s'en aller six s'maines après le... l'machin, l'derrière tout nu, les manches pareilles !
— Evidemment, monsieur le colonel; c'est très juste, ma bonne amie, ce que dit monsieur c'est aux parents à veiller...
— Parbleu! s'crongnieugnieu, c'que j'disais! Ma filleule apporte vingt-cinq mille francs, comprenez qu'a n'peut pas s'f... à entret'nir un n... deD...d'mon sac avec ça; faut que d'son côté ^particulier ait quelque chose-.
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— Mais, monsieur le colonel, nous en donnerons autant à Robert.
— Maintenant, Camille aura à revenir.
— Et Robert aussi, cher monsieur. Nous avons douze mille livres de rente et nous ne les mangerons pas; il trouvera ça plus tard.
— C'que vous voulez qui f... avec ça! L'commandant est obligé d'tenir son rang, n'pèut pas donner davantage, mais vous n... de D... ! n'avez pas besoin d'un appartement pareil, pourriez prendre un p'tit log'ment, entrer dans un hospice ; on irait vous voir, on vous port'rait du tabac d'temps en temps.
— Comment, monsieur, vous...
— Laisse donc, ma bonne, monsieur plaisante.
— Moi! mais pas du tout.
— Enfin, monsieur, ce n'est pas notre idée, et nous n'irons pas nous dépouiller quand nous avons, mon Dieu, si peu d'années à vivre.
— Madame, je ne dis pas, il est certain qu'elle
sera f...dïci quéque temps, mais c'est qu'vous paraissez encore solide.
— Enfin, monsieur, vous n'allez pas sans doute nous demander de nous suicider pour que votre filleule se goberge avec notre argent ?
fi 4 !
— Pour lors c'est vote dernier mot : vingt-cinq mille francs ?
— Parfaitement.
— Eh bien! vous n'êtes que des j...-f... et vous direz de ma part à Robert qu'il aille se faire f...
Vermoulu était désolé de voir rompre le projet qui l'avait tant charmé, mais le colonel lui
l'expiation 269
à dit : C'que ça peut t'f...? puisque Bernard est là pour amorcer, trouverons autre chose.
Et Bernard, qui se croyait libre, continue effectivement à amorcer en expiation de sa conduite envers le notaire aux cheveux verts.
C'EST POUR DODOPHE
C'EST POUR DODOPHE
A Charles Clérice.
Par suite d'une foule de circonstances, le lieutenant Bernard se trouve assez sérieusement indisposé. Les nombreux bals de l'hiver dernier, les non moins nombreuses soirées aux-
quelles il s'est rendu, et aussi son habitude de montrer au beau sexe qu'il n'est pas de bois, ontfini par lui montrer qu'il n'était pas de fer non plus. C'est pour toutes ces raisons que le major Van Trouspet vient de lui faire obtenir un congé d'un mois, à la condition qu'il se rendrait à l'une des nombreuses stations balnéaires reconstituantes de l'Auvergne.
La pénitence est douce, Bernard la subit sans murmurer ; il arrive dans un merveilleux pays qui le charme tout d'abord, les sites ravissants des environs l'enthousiasment, mais dès les premiers jours, il se promet à lui-même d'être raisonnable un mois par hasard, et de renoncer à toute idée galante.
Seulement, comme il est jeune et gai, il ne juge pas nécessaire de pousser les choses à l'extrême, et il a le soin d'étudier les hôtels, afin de ne pas se confiner dans une de ces maisons recherchées par de vieux podagres qui finiraient par vous faire prendre l'Auvergne même en
c'est pour dodophe 275
horreur. Il fuit donc avec un égal soin les trop fameux family-hotel et leur domesticité à tête de bois, où on se heurte à toute minute contre quelque Anglais à la mâchoire d'âne ou dans les énormes pattes de grandes perches de filles plates montées sur boîtes à violon. Après d'ingénieuses recherches, il a fini par trouver un excellent hôtel, hôtel confortable, où les voyageurs ont pour la plupart l'air vivace et différant complètement des maisons recommandées où les habitants ont l'air de moribonds dont on attend le décès prochain.
La saison — comme on dit — bat son plein : il fait un temps superbe, malades et touristes arrivent en foule. On enlend partout des galops pressés de chevaux traînant les diligences chargées outre mesure, cris des postillons, coups de fouet, grelots des attelages ; partout règne une animation extraordinaire et les locations sont devenues difficiles ; tout est loué, bourré, bonde de gens ; on se dispute la moindre pièce dans les
hôtels recommandés, si bien qu'un soir, faute de place dans la maison familière aux messieurs prêtres, un curé se voit dans la nécessité fâcheuse de demander asile dans l'hôtel — peut-être un peu profane — où le lieutenant Bernard est installé depuis une dizaine de jours.
— Madame, demande le voyageur en s'adressant au bureau d'un air contrarié, je voudrais bien avoir deux chambres... séparées, dit-il avec onction, mais se communiquant, ajoute-t-il vivement, comme un homme qui pose une condition absolue.
— Mon Dieu, monsieur rabbé, nous avons bien deux chambres ainsi disposées, mais l'une délies est occupée par un voyageur, et il faudrait qu'il consente à changer, car ne pouvant lui donner l'équivalent...
— Chère madame, je vous serais bien reconnaissant si vous pouviez obtenir que ce monsieur y consente, je lui en serais fort obligé, car à mon âge... et... malade...
c'est pour dodophe 277
— Je le lui demanderai, monsieur l'abbé, c'est un homme charmant et j'espère qu'il consentira ; on va toujours prendre vos bagages.
L'abbé, qui invoquait « son âge » pour contenter son désir, était au physique un fort beau gaillard d'une quarantaine d'années à peine, qui paraissait vraiment n'avoir mal nulle part.
Pour sa compagne — sa gouvernante, — c'était une bonne commère à l'air un peu godiche, mais bien en chair, très fraîche, grasse aux bonnes places, et qui ne semblait pas beaucoup plus malade que son onctueux maître. C'était bien là deux malades à ruiner la pharmacie.
Les garçons empilent malles, caisses et cartons au pied de l'escalier, et pour se remettre l'estomac, dont les souffrances étaient invisibles, l'ecclésiastique et sa commère commencent par s'enfiler un copieux déjeuner par le bec, en attendant le voyageur à la chambre qui, par mégarde sans doute, avait emporté la clef.
Comme l'avait dit l'hôtesse, ce voyageur, qu'on
n'appelait jamais que monsieur Paul, était en effet un charmant homme. Jeune et pas malade du tout, il n'était venu que pour le pays, qui, certes, en vaut la peine, et il avait su introduire au dîner de la table d'hôte une gaité et une bonne humeur peu communes dans ces sortes d'endroits, où l'on se regarde presque toujours en chien de faïence et où c'est à qui chipera le meilleur morceau.
Tout naturellement, Bernard et monsieur Paul étaient devenus les meilleurs amis du monde ; ils demeuraient porte à porte et sortaient rarement l'un sans l'autre.
Quand monsieur Paul rentra le soir pour diner. l'hôtesse, une femme avenante, — comme toutes les Auvergnates qui s'en donnent la peine, — lui exposa sa requête d'une façon si gracieuse, qu'il s'empressa d'y acquiescer; mais c'était bien par courtoisie pour la requérante, car, du premier sur le devant où il était logé, comme on le faisait grimper au troisième sur le
C EST POUR DODOPHE
derrière, il était intérieurement très contrarié. Monsieur l'abbé vint le remercier avec une mine confite, mais c'était une maigre compensation.
Au diner, la présence du prêtre jeta un certain froid au milieu des convives ; on se sentait gêné de le voir, lui et sa bonne femme, avaler avec componction et jeter de droite à gauche des regards de mouchards qui se savent eux-mêmes surveillés. D'un autre côté, le voyageur gai n'é-
tait pas content ; Bernard, qui perdait un excellent voisin, ne l'était pas davantage, et, ce soir-là. les deux boute-en-train, ne desserrèrent les dents que pour mâchonner quelques banalités à leurs voisins embêtés.
Redoutant des propos... fâcheux, l'abbé avait tout d'abord eu l'intention de se faire servir à part avec madame Julie, sa gouvernante, mais sa chambre, ou plutôt ses chambres n'étant pas prêtes, il avait risqué la table d'hôte. La retenue inaccoutumée des convives lui produisit le meilleur effet et. satisfait, il se retira, lui et madame Julie, en saluant la tablée comme s'ils eussent passé devant le maître autel. Pour ne pas être en reste, on les salua comme deux cathédrales, et pendant que l'abbé montait surveiller son installation, enchanté du lieu, les convives commencèrent à se dérider.
— Diable ! dit Paul, voilà un respectable monsieur qui va joliment nous ennuyer. Il n'a pas l'air jovial, lui, et quant à la bonne dame, si elle
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ne ilaire pas le martyre, elle semble le craindre d'ici peu.
— Si on pouvait le faire f... à la porte ! lui dit tout bas Bernard.
— Ça serait trop beau, il ne faut pas y compter ; cependant c'est embêtant, de rester là à quinze comme des momies, histoire de ne pas gêner ce brave homme tout seul.
Un jeune ménage, quelques artistes peintres et divers autres voyageurs, y compris Bernard et Paul, bien entendu, décidèrent que, sans blesser spécialement l'abbé, on pourrait très bien ne pas se gêner plus qu'à l'ordinaire, et qu'après tout, même on pourrait bien se lancer légèrement, de manière à lui faire comprendre que, sans déménager, il pourrait au moins se faire servir dans sa chambre.
— On pourrait même dire quelque gaillardise, opina Bernard.
— Dame ! répondit Paul, il nous force bien à
l'entendre ne rien dire !
Bref, on laissa carte blanche à ces deux messieurs, certains qu'on était qu'ils ne dépasseraient pas la mesure, mais qu'ils l'empliraient suffisamment pour débarrasser tout le monde.
Bernard se trouvait donc le soir le voisin du curé. On se couche généralement de bonne heure, en province : l'hôtel était devenu silencieux, et le lieutenant, fatigué d'une longue promenade, n'ayant plus son voisin, pour causer comme ils le faisaient précédemment à leur fenêtre avant de se reposer, ne trouva rien de mieux que de se mettre au lit, mais le sommeil ne venait pas.
Dans le silence de la nuit, il lui sembla entendre marcher dans la pièce voisine, celle du curé, et bientôt le murmure de deux voix contenues changea son doute en certitude.
Son lit touchant à la cloison, il écouta. Les voix étaient indistinctes d'abord, mais, par la fatigue de la retenue, elles s'élevèrent bientôt légèrement, et, au milieu de paroles qu'il ne pou-
c'est pour dodophe 283
vait encore saisir, il entendit des petits tapotements significatifs, puis ces mots:
— Eh!... eh!... eh!...
— ... tu finir...
— Pour qui ce... là?
— Pour Dodophe...
— Pour qui ce petit mollet-là?
— Pour Dodophe...
— Pour qui ce''...
Enfin, pour qui ce... toutes sortes de choses, et c'était toujours pour Dodophe...
• Bernard était fixé, et quelques instants après, vaincu par la fatigue, il s'endormit du sommeil du juste.
— N... de D...! mon vieux, dit-il à Paul le lendemain matin, je tiens mon affaire; ne disons rien à personne, ce soir soyons sérieux comme hier, seulement, laissez-moi vous appeler Adolphe ; ne réclamez pas, vous m'en direz des nouvelles.
Et il lui raconte les événements de la nuit.
Le soir, on était Téuni comme d'ordinaire à la table d'hôte ; monsieur l'abbé plus onctueux que jamais, et dame Julie non moins réservée que la veille, étaient à leurs places.
Les convives, ennuyés, se retournaient sur leurs chaises d'un air gêné, les yeux braqués sur Bernard et sur Paul, attendant avec une impatience visible le commencement des hostilités.
Pour toute réponse, le lieutenant, muet comme une carpe, faisait signe à tous d'observer le plus profond silence.
Vers le milieu du repas, on servit une dinde, instamment demandée par Bernard au maître d'hôtel pour sa carte du jour.
La pièce découpée, on la présente à monsieur l'abbé qui, par disciétion, commence par sauter sur une aile, et, pour ne pas qu'on se dispute l'autre, dame Julie, prévoyante, se l'octroie.
Quand le plat passe entre Paul et le lieutenant Bernard le premier dit d'un air badin :
— Pour qui cette petite cuisse-là ?
— Pour Dodophe ! répond le lieutenant d'une voix flûtée.
— Pour qui ce petit estomac-là ?
— Pour Dodophe !
— Pour qui ce petit croupion-là ?
— Pour Dodophe î
— Tout alors ?
— Tout pour Dodophe ! mon p'tit Dodophe ! Dès le premier « Dodophe », monsieur l'abbé
avait levé le nez avec inquiétude ; dès le second, il était fixé. Dame Julie, fort mal à l'aise, était tellement penchée sur son assiette, qu'elle semblait renifler sa nourriture.
Sans rien comprendre à cette scène idiote, les convives se mirent à rire franchement de confiance, pendant que Paul et le lieutenant Bernard restaient impassibles.
Quelques minutes plus tard, on chercha vai-
nement l'abbé et sa compagne : ils avaient filé comme deux ombres, sans saluer probablement, et le lendemain, ils avaient déménagé.
Bernard et Paul eurent le toupet d'affirmer qu'ils ne savaient pas pourquoi.
A Rew: Téner
Aussitôt après le départ de quelques amis qui sont veDus lui rendre visite, le colonel Ramollot se met au lit, en compagnie de madame la colonelle. Onze heures; on a soufflé la bougie, nuit complète dans l'appartement.
Au bout de quelques moments de silence :
Lui. — S'moi donc tranquille n... de D... Elle. —
Lui. — Mais f...-moi donc la paix! c'que tu m'embêtes?
Elle. —
Lui. — Non. n... de D...Î Elle, furieuse. — Cochon!
Lui. — C'ment ça, cochon! c't'un peu fort par exemple, c'est toi...
Elle, éclatant décolère. — Où est ton gilet?
Lui. — Gilet ! quoi gilet ! c'que tu m'f... encore avec mon gilet ! faut-y pas maint nant que j'couche en uniforme!...
— Ton gilet de flanelle?
Lui. — Fia... flanelle! gilet... gi... gilet d'flanelle! mais... tiens! c'est vrai, s'crongnieugnieu! c'que j'ai donc f... d'mon gilet?
Elle. — Oui, tu n'vas sans doute pas me dire qu'il s'est envolé dans la rue, qu'un coup de vent...
Lui. — C'qui t'parle de ça!... cependant, voyons... c'pas toi qui mTaurais caché?
Elle. — Ah ça! décidément, tu me prends donc pour une imbécile ?
Lui. —Non, mais enfin c'est qu'c'est vraisemblablement s'trordinaire ! Maint'nant, tu sais. la ilanelle ça... ça rap'tisse, alors y... y s'pourrait . . .
Elle. — Comment donc! qu'il n'en reste plus, n'est-ce pas?
Lui. — Dame!... à... à force de rap'tisser, y s'pourrait tout d'même...
Elle, exaspérée. — Mais n... de D... ! on re-
trouverait au moins les boutons; tu ne vas pas me dire que ça rapetisse aussi, les boutons 1
Lui. — Ah!... attends... j'y suis, j'y suis, s'crongnieugnieu! j'n'y pensais plus : j'iai sans doute oublié aux bains.
Elle. — Gomment donc! mais c'est certain. Ah! j'aurais dû m'attendre à quelque chose de ce genre-là.
Lui. — Enfin, voyons, c't'idiot, quand j'te dis que j'ai oublié...
Elle. — Laisse-moi donc tranquille... noceur !
Lui.-
Elle. — Mais f...-moi donc la paix, tu m'embêtes à la fini
Lui. —
Elle. — J'te dis qu'non, là, entends-tu?
Au bout de quelques minutes de silence, on n'entend plus que le ronflement sonore des deux époux, et de temps en temps la colonelle qui répète en dormant : Cochon !
Le colonel, réveillé de bonne heure, songe à la disparition de son gilet, et pendant que madame dort encore, il cherche le moyen de sortir de sa fausse situation. S'il descend, elle va le suivre, c'est plus JS
que certain; pas moyen d'en voyer Pinteau faire la commission, il commettrait quel- \s U / que sottise : comment se tirer "j /jw\\
delà?
C'est que la colonelle n'entend pas raillerie sur l'article... gilet de flanelle!
Ramollot ne voit plus qu'une ressource, c'est d'avoir encore recours au lieutenant Bernard. C'est un animal, c'est vrai, c't'embêtant de l'f... dans c't'histoire!.,. il va encore me tirer des carottes, se dit le colonel, mais il est malin comme un singe, cen... deD...-là, il n'y a pas à tortiller, j'vais l'faire demander pour afiane de service.
La colonelle se réveille et regarde son mari d'un air furieux :
— Eh bien ! et c'gilet, tu es sur de l'avoir laissé aux bains ?
— FaitTiient, chère amie.
— J'parie qu tu n'viendrais pas le réclamer avec moi ?
— J"te parie qu'si, n... de D...! s'mentpas tout d* suite, faut que j'voie Bernard ce matin, pour à seule fin d'un particulier quïl a gifflé c'b...-là, et comme tu vois, n'veuxpas sortir sans toi, puisque tul'prends comme ça.
Et sans plus attendre, Ramollot envoie chercher le lieutenant.
On se lève, on déjeune, pas de lieutenant. Madame était goguenarde et monsieur commen-
çait à désespérer, quand vers neuf heures Bernard arriva.
— S'crongnieugnieu ! m'sieu, signifie ? d'puis une heure que j 'vous d'mandc! c'que vous m'prenez pour une tourte ?
— Mon colonel, j'ignorais...
— J'men f.. n... de D...! c'n'est pas une raison d'fréquenter d'une conduite comme çui-ci, ten-
dez-vous c'que j'vous parle! et quant, à (^particulier, m'direz-vous encore que vous ignorez qu*vous lui avez f... une paire de giffles?
— Une paire...
— Fait'ment n... de D...! j'sais tout, lieufnant. tâchez moyen de n'pas essayer de m'f... dedans, signifie encore cette sale histoire ?
Et en disant ces paroles, le colonel faisait à Bernard des signes d'une telle éloquence que le lieutenant, habitué aux façons de Ramollot, répondit d'un air embarrassé :
— Mon Dieu! mon colonel, c'est que... je ne puis vraiment... c'est... c'est une affaire qui... entre hommes...
— Bon! j*vois c'que c'est, c'est la colonelle qui vous gêne, pas vrai ?
— Mon colonel, je...
— Voyons, n... de D...! v'n' allez sans doute pas m'raconter des cochonn'ries d'vant ma femme, à présent ! Entrons dans mon cabinet.
Une fois seul avec Bernard, Ramollot poussant
la porte, mit un doigt sur ses lèvres, et s'approchant du lieutenant, il lui dit à voix basse : Bredouillez n'importe quoi, j'suis sur que la colonnelle écoute à la serrure.
Comprenant à demi-mot, Bernard se mit aussitôt dans la peau de son rôle.
— Eh bien! m'sieu, j'attends, s'crongnieugnieu ! quand vous voudrez vous décider ?
— Mon colonel, c'est... hou hou... qui... sa femme, alors... comme hi hi, Champs-Elysées, nana, rou rou, avec sa canne.
— C'ment çan... de D...1 c'que vousm'f... là?
— Je vous assure, mon colonel, seulement...
au, au, di, di, hu, nu, né, né, parapluie... ce qui fait que... ou, ou,ra,ra... paire de giffles, X... de D...Î lieut'nant! j'vousfais mon com-
pliment, c'est encore du propre, n'chang'rez donc jamais pour lors?
— Cu... au... qui... qui on... on... mon colonel.
— Possible, lieut'nant, s'ment si j'vous y r'pince, n'vous.. l'f... pas dans un sac, j'vous f... d'dans comme un fifre, tendez vous bien c'que
j'vousparle, s'crongnieugnieu ! allons, c'est bien, vous pouvez vous retirer.
Pendant cette fausse conversation, le colonel avait écrit sur une note :
Courrez rue du Renard, 18, demanderez Joséphine, direz que vous v'nez chercher mon gilet de flanelle, vous le remettrez aux bains Maures, où j'irai le réclamer tantôt comme l'ayant oublié hier.
Ce soir à V absinthe.
La colonelle, flairant quelque supercherie, avait bien effectivement écouté à la porte, mais la colère soutenue du colonel avait fini par la convaincre, et elle ne se doutait guère, en voyant sortir Bernard l'oreille basse, qu'il avait en poche des instructions suffisantes pour tromper sa jalousie.
Le capitaine Lorgnegrut étant monté prendre quelques instructions auprès du colonel, puis quelques lettres à écrire, sabarbeàfaire, Ramollot trouva moyen d'escamoter la matinée et ce
LE LIEUTENANT BEliNARD
n'est que le tantôt que le coujjle se dirigea vers l'établissement de bains pour aller réclamer le srilet de flanelle.
Quoiqu'elle eût parié, la colonelle préférait encore perdre son pari, et s'assurer si réellement le colonel avait laissé là son gilet.
Avec son énorme aplomb. Ramollot dit au garçon :
— Dites-moi, s'pèce d'animal, pouviez donc pas nrdirehieren sortant qu' j'oubliais...
— Votre gilet, monsieur le colonel.
— Parbleu, n... de D... ! c'tait donc bien difficile ?
— Je... je croyais que vous n'en vouliez plus...
— C'ment ça, s'crongnieugnieu ! un gilet tout neuf! c' que vous en avez fait pour lors ?
— Oh ! monsieur, je l'ai serré de suite en attendant, je l'ai enveloppé dans un journal; je vais vous le chercher.
Au bout d'une minute, le garçon revint avec un petit paquet, que Ramollot tout fier emporta sous son bras, en disant d'un air railleur à sa femme :
— Eh bien! n... de D... ! m' f...-tu la paix maintenant, b... déteigne!
La colonelle, vaincue, ne disait rien, vexée de ne pas prendre le colonel en faute, et intérieurement satisfaite de s'être trompée; on rentra au logis.
Par un dernier geste de doute, on était à peine arrivé que madame Ramollot, sans même ôter
son chapeau, développa le paquet d'un mouvement rapide, pendant que son mari la considérait d'un air bonasse.
Le gilet y était en effet, oh ! il y était, seulement, quand elle le tira du paquet pour l'étendre au jour entre ses deux mains écartées, afin de le bien reconnaître, la colonelle en vit tomber des plis, un énorme bas de femme encore passé dans une jarretière bleue.
Les yeux hors de la tête, la colonelle n'eut pas le temps d'éclater : Ramollot, qui avait vu l'acci-
dent, avait cru prudent de s'esquiver raide comme le vent, et une fois dehors, il enfonçait son chapeau avec rage en s'écriant : N... de n... de D...! que tourte que c' lieutenant! c' que y vaisl'f... dedans c1 cochon-là!...
.1 À. Botfl
— Dites-moi, capitaine, vous savez qir j'ai d'ia discrétion comme un homme ne peut s'flatter de l'être, pas vrai ?
— Assurément, mon colonel.
— Pour lors, figurez- vous que j'viens d'rencontrer Bernard ; n'sais pas c'qui f..., c't'animal,
ni comment il s'y prend, mais j'viens de l'voir avec une petite n... de D... quje n'connaissais pas. Pas voulu lui d'mander, parce que j'suis discret, mais c'que c'est qu'cette petite s'crongnieugnieu! Sav'vous ça, vous, capitaine?
— Mais, mon colonel, c'est probablement sa dernière conquête, une petite brune, n'est-ce pas?
— Fait'ment, pas mal du tout, n... de D...!
— En effet, oui, je l'ai déjà vue, elle est charmante.
— Mais où donc l'a-t-il rencontrée, c't'animal-là ?
— Dans un omnibus.
— Pas possible, s'crongnieugnieu ! Contez-moi donc ça, cap'taine, c't'assommant, faut toujours vous tirer les paroles du ventre.
— Dame, mon colonel, je ne sais que ce que Bernard m'a dit lui-même.
— Enfin, bon Dieu ! elle a l'air très bien, cette petite, c'qu'il a bien pu lui dire, pour l'am'ner à... la chose, quoi !
— Ah ! voici ce que Bernard m'a raconté, ce n'est pas un mystère, je puis vous le répéter. Du reste, c'est moral, jusqu'ici du moins : le lieutenant Bernard aurait, m'a-t-il dit, l'intention de se marier.
— M'surprendrait, mais enfin j'm'en f.., dites toujours.
— Voici l'histoire, mon colonel: Bernard avait — par extraordinaire — pris l'omnibus, à l'intérieur.
Il faut dire qu'il avait vu monter la jeune femme, et rien ne m'ôtera de l'idée que s'il est monté dans cette voiture, c'était pour la voir plus à son aise. Bernard était au fond, à droite, et la jeune femme au commencement, à gauche, ce qui ne faisait pas l'affaire du lieutenant.
— N'pouvait donc pas changer d'place, c't'animal-là ?
— La voiture était complète, mon colonel. Ah ! s'écrie tout à coup la petite brune, on m'a volée !
Bernard, grave comme un juge, se lève aussitôt, et là, devant tous les voyageurs ahuris, il lui dit :
— Madame, vous devez me connaître, j'imagine, car vous n'êtes pas une femme vulgaire. L'accent avec lequel vous venez de dire : Je suis volée, m'a révélé de suite que j'avais à la droite de mon uniforme une personne intelligente, et vous venez assurément de reconnaître en moi le lieutenant Bernard.
— Monsieur, je.., mais non, je ne vous reconnais pas, je ne vous connais pas du tout, balbutie la jeune femme, rougissante.
— Inutile de feindre, madame, vous m'avez reconnu, tout l'indique ; or, comme je ne voudrais pas que le plus petit soupçon puisse peser sur un officier de l'armée française, de l'armée que vous adorez, que vous respectez, veuillez me fouiller, je vous prie, afin d'avoir la certitude...
— Mais, monsieur, je ne vous soupçonne nullement!...
— Si, madame, car vous savez que j'ai le bras long, et en refusant de vous donner à vous-même cette preuve de l'honorabilité proverbiale des officiers, vous ternissez la future mémoire d'un des plus fidèles serviteurs du pays.
— Je vous affirme, monsieur...
— Paroles vaines, madame, dénégations inutiles; vous blessez gratuitement un galant homme, c'est pitoyable.
Furieuse de cette plaisanterie, ou pensant peut-être avoir affaire à un fou, la dame descend de l'omnibus, Bernard descend derrière elle, sous les yeux des voyageurs ébahis.
— Enfin, Madame, débarrassée maintenant de ces bourgeois, de ces pékins sots et ridicules qui vous impatientaient par leurs regards stupides, vous allez donc pouvoir vous livrer à la perquisition que j'implore, et à laquelle j'ai droit, j'ose Le dire, en ma qualité d'homme d'honneur.
— Cessez de me suivre, Monsieur, cette plaisanterie a déjà trop duré, et vous finissezpar m'agacer.
— Bernard n'agace personne, Madame, sachezle; caractère, moral, physique, situation, tout en lui charme et séduit; il est doux, bon, brave, mais quand on vole une jeune femme charmante, une femme adorable dans un omnibus, il exige qu'elle le fouille, et on le fouille toujours, consultez les gazettes.
— Monsieur... je vous o'rdonne de cesser, je l'exige, maintenant, car vous me fatiguez.
— Bernard ne fatigue jamais, Madame, mais comme il est galant, il ne sera pas importun, il se taira, Madame, il saura attendre, il attendra votre heure.
Et Bernard marche tantôt devant la dame, tantôt derrière, les deux mains en l'air, les doigts écartés, tout en murmurant :
— Vous voyez que je n'abuse pas de ma liberté, et que mes poches ne subissent aucune préparation indélicate.
— S'crongnieugnieu ! c'qu'a d'vait s'amuser, la p'tite !
— Oh! vous le pensez, mon colonel. Espérant mettre un terme à cette poursuite, la dame traverse la rue. Bernard la traverse ; elle entre chez un pâtissier.
Planté de l'autre côté delà devanture, Bernard7 toujours les mains en lair, attend sa sortie.
La dame sort après avoir fait sa commande. Bernard reprend sa route. Enfin, la dame rentre chez elle, elle se précipite dans la maison, elle se croit sauvée.
Cinq minutes plus tard, Bernard sonnait à porte :
— Madame, vous reconnaissez sans doute en moi le lieutenant Bernard, tout Tindique.
En effet, tout le prouvait même, car la malheureuse jeune femme, qui n'avait pas eu le temps de lui fermer la porte au nez, fut prise d'un mouvement de désespoir tellement comique, que son bourreau ne put s'empêcher d'ébaucher un sourire, communkatif sans doute, car, de son cô la brunette se mil à rire.
— Voyons, Monsieur, vous avez voulu rire, je le vois bien, mais vous êtes évidemment un galant homme; cessez donc cette poursuite, je vous prie, vous ne sauriez la prolonger, j'imagine, ni dépasser...
— Cette porte? Si, Madame, je la franchirai, si vous le permettez, pour vous donner les quelques mots d'explication que je vous dois loyalement, et qui ne sauraient vous offenser, j'ose l'espérer.
La porte fut franchie.
Bernard fut galamment spirituel, comme d'habitude, du reste. La dame, qui est charmante et veuve, fut spirituelle aussi, et non moins intelligente, la paix fut signée par un baiser du lieutenant sur la main toute mignonne de la petite brune.
Cette fois, Bernard est très sérieusement pincé, mon colonel, il l'affirme.
— Et la dame l'a-t-elle fouillé?
— Il paraît que non.
— Alors, c'est l'iieut'nant qui s'fouille, d'après c'que vous dites ?
S'crongnieugnieu! m'plaît, c'te jj'tite n... de I). . .-là ! pas fâché de c't'affaire-là, et si l'iieut'nant nTépouse pas, n'vous dis qu'ça : c'que je Ff... d'dans !