‹ Le lieutenant BonnetChapitre 1 sur 12 · STATUAIRE · texte numérisé non relu

STATUAIRE

A fauteur de la Jeunesse et de tant dccuvres inspirées et exquises qui sont l'honneur de notre temps,

HECTOR MALOr,

PltEMIÉRE l'AUTIE

I A.M),;i iniiuillombaiile, lin avilit vu la inusl(|iie ilu rOj-'iniL-nl, en luiiiit; el a\L'L' SCS insliuiiif-nls. inonlcr la (Jraiido-RiK;, tous lus ij(iulii]ui(-rs (jui élaient liliies et K's llàni'urs aviiiciil t'iiihnilé k-pas (IiN'i'ièri; ulle.

Où ;illail-elit'? kWv. iirlfiil pas sorlie pour rien à luiil lieu n 'S du soir, (domine ce n'étail pas jour de coiici-rl [lulilic, il devait se préparer (pielque chose d'e.vtraordirjaire; — il n'y avait qu'à la suî\re.

Or, quelque chose d'extraordinaire ou même simplement d'ordinaire, c'était plus qu'il ne fallait pour mettre la ville en émoi; on aime à s'amuser à La Feuillade, et chacun, petits comme grands, bourgeois comme artisans, saisit au vol les occasions qui se présentent pour ne pas rester chez soi et s'en aller flâner jusqu'à une heure avancée de la nuit j)ar l(»s rues et par les boulevards plantés d'ormes (jui coupent la ville CH quatre parties ; le climat est doux sans les froids du Nord, comme sans les grandes chaleurs du vrai Midi; les jours de pluie sont rares, le vin des environs est à bon mairlié, il est agi'éable de vivre dehors.

Sur le cours de la République, la foule s'entassait déjà devant le Grand -Café, où les garçons commençaient à allumer une guirlande de lanternes en i)apier tricolore, allant et venant au milieu d'une douzaine d'oilîciers accoudés au balcon du premier étage : l'arrivée de la musique, Tillumination, les ofliciei-s, il n'y avait pas à chercher, c'était une récej)tion, c'està-dire qu'un nouvel oflicier entrait au régijnent ou (ju'un ancien partait, le même mot servant poui' la bienvenue des nouveaux connue j)our les adieux aux anciens.

Il y a vingt ans, La Feuillade était shnple souspréfecture ; elle n'est devenue ville de garnison (jue depuis la nouvelle organisation militaire. Aussi, avec l'enthousiasme du nouveau, la population, qui.

LE LIKITKNANT HONNKT

d'ailleurs, Iroiivosoii complu ii avoir un régiment, s\'sl-oll(î prise d'un bel amour pour re qui louclie aux choses et aux hommes de Tarinée; on est lier de son général, lier de son régijnenl; on connaît les sonneries; on parle du colonel Bayon comme si on était d(! ses amis; on lui sail gré d'être Lorrain; on ne rit j)as du lieutenant-colonel haron La llontan (juand on le rencontre par les rues de la ville, faisant des visites suivi de son planton, qu'il laisse aux portes en lui domianl son manteau à garder; il n'y a pas que les petites ouvri('*res qui sachent les noms des jeunes officiers et des sergents-majors; c'est désolation quand le régiment part [)our les grandes manœuvres, c'est réjouissance quand arrivent les vingt-huit jours; plus du quart des ofiiciers se so!it mariés dans la vill<; ou dans les envii'ons, et presque tous ont fait de biîaux maj'iages. Car le temps n'est plus où la vie militaire était la vie nomade, et où les familles ne voulaient pas s'exposer à ce que leuj's lilles, après trois ans de jnariage, j)artissent du Midi pour le \ord ou du Nord pour le Midi, sans aucune chance de les voii* jamais n^venir. En établissant les corj)s d'armée à demeure li\e dans une contrée délej'minée, on en a fait une sovU) de garde nationale où les maris sont très recherchés; — ils inspirent plus de sécurité que les fonctionnaires, ils sont aussi casaniers (pie les bourgeois, et en plus ils ont leur plumet.

LK LIEUÏKNANT UONNKT

Dans une population ainsi préparée, on s'étail à peine abordé que tout le monde savait (jue celle réception avail lieu à l'occasion d'un dépari el de deux arrivées.

Celui qui parlait élail le lieulenanl Pradon, qui passait capilaine en Tunisie.

Ceux qui arrivaient étaient deux lieutenants : Tun s'appelait Bonnet, il arrivait d'Algérie el il avail loué une chambre garnie à côlc des Arènes, chez la mère Raveau; l'autre, qui s'appelail Derodcs, venait d'une garnison du sud-ouest, il cherchait un grand ai)parlement ou une maison non meublée, ce cpii annonçait des habitudes de luxe inconnues à LaFeuillade ; il élail donc bien riche, ce lieulenanl, qu'il ne se contentait pas d'une chambre connue ses (*amarades, el qu'il voulait demeurer dans ses meubles.

Sur le balcon, parmi les anciens ofliciers, on cherchait les nouveaux; ils étaient à la droite el à la gauche du lieutenanl-colonel La Honlan, que sa haute taille et sa pi'cstance majestueuse désignaient aux regards, el on les reconnaissait tout de suite.

Le lieutenant lîoimel, trente ans environ, forte carrure, moustache noij"e, tôle fine, le regard doux, l'air rêveur et sinqjle; à son teint hàlé et brûlé, on voyait que c'était un Africain; les hommes le trouvaient beau soldat, solide, résolu; les fenunes n'en disaient rien.

A la vérité, c'était plutôt pour Derodes qu'elles

r.K i.iKrTKN.wr honnkt

avaient dos yeux, el plus d'une déclarait tout haut que celui-là, avec <(n\ nez au vent, sa moustache rousse et ses clieveux roux, son teint pâle, ses yeux bleus, son soui'ire vain(|ueur, était bien, tout à fait bien ; — et en i)lus, on le disait (ils de famille riche, très riche.

Il n y avait [)as <|ue le balcon des officiers occupé ce soir-là au Grand-Café; au même étage, mais à lautre bout de la maison, se montraient ({uehpies femmes élégantes : au premiei* rang, la baronne La Hontan, et près d'elle la conuTiandanto Collas, la plus mauvaise langue du régiment ; M'"'- de la Genevrais, la femmi; d'un (!;]j)itaine, aussi noble, mais malheureusement aussi pauvre que son mari ; une jeune fenmie mariée (l(»puis quelques mois au lieutenant Drapier, el dont il avait fait la conquête Tannée précédente dans les grandes manœuvres ; enfin, une famille qui n'aj^parlenait point au régiment, composée de la mère, veuve irun commandant, M'"*^ de Bosmoreau, et de ses deux filles, la douce Julienne el la belle Agnès, conmie on les appelait à La Feuillade; Tune née d'un premier mariage, el riche d'une trentaine de mille francs de rente; Tautre sans un sou. Toutes les deux non mariées, Julienne, malgré ses virigl-trois ans et sa fortune ; Agnès malgré sa beauté.

Cependant la salle réservée ce soir-là aux officiers commence à se remplir, et, pendant que sous les k-

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nêires, dans un carre entoure d'un cordeau, la musique joue Touverlure du Barbier de Séville, les retardataires arrivent; ils accrochent leur sabre et leur képi dans le vestibule et ils vont s'asseoir à leurs tables, les capitaines avec les capitaines, les lieutenants avec les lieutenants. Au milieu de la salle est la table des officiers supérieurs, chargée de trois gros bouquets entourés de dentelles de papier. Dans un coin inoccupé s'alignent les coupes dans lesquelles on boira tout à l'heure Ui marquise, ce mélange de tisane de Champagne et d'eau acidulée avec des tranches de citron, qui fait le fond des réceptions dans l'armée française.

Les cigares sont allumés, les mazagrans sont versés; par les fenêtres, grandes ouvertes, entrent les modulations de la flûte ou les rentrées des trompettes à coulisse, que couvrent parfois les rumeurs vagues de la foule.

A la table d'honneur, le lieutenant-colonel a près de lui le capitaine qui va partir, et de l'autre côlé les deux heutenants qui arrivent; en face sont assis les commandants; mais tandis que partout on cause bruyamment, à cette table on garde une altitude d'une correction glacée, on fume, on boit, on cause peu.

Le lieutenant-colonel, qui doit donner le ton, est morne; c'est à lui de parler, et il ne dit rien; très ému au moment de quitter le régiment où il vit de-

puis dix ans avec des camarades qui Taiment et lesliment, le capitaine Pradon ne desserre pas les dents et fume mélancoliquement son cigare, les yeux au plafond; Bonnet et Derodes, qui se voienl pour la première fois, gardent le silence après avoir épuisé rapidement les quelques paroles banales qu'ils pouvaient échanger; les commandants s'entreliennent entre eux, et rien de ce qu'ils disent ne traverse la table; de temps en temps seulement, ils regardent le lieutenant-colonel, et dans leurs yeux passe, semble-t-il, un sourire, comme s'ils se communiquaient leurs impressions sur le mutisme de leur chef; mais cela est si discret que celui-ci ne pourrait pas s'en fâcher, alors même qu'il le remarquerait.

Il est vrai qu'il ne le remarque pas, pas plus qu'il n'entend les rires qui partent des tables des lieutenants et des sous-lieutenants; le colonel a fait dire que, retenu chez lui auprès de son fils malade, il ne pourrait peut-être pas assister à la réception ; et en son absence c'est au lieutenant-colonel de prononcer l'allocution d'usage, — ce qui le tourmente un peu et le fait réfléchir, au lieu de boire tranquillement son mazagrcU sans penser à rien, comme de coutume.

Certainement il est heureux d'avoir à parler au nom du régiment, et il va profiter de cette occasion avec d'autant plus d'empressement que son colonel ne le laisse jamais rien faire ni rien dire.

Mais d'autre part il n'est pas sans se préoccuper du discours qu'il va avoir à prononcer.

— Trois officiers, trois ! Si au lieu d'un départ et de deux arrivées, ce qui complique les choses bêtement, il n'y avait qu'une bienvenue à souhaiter ou qu'un seul adieu à adresser, il ne serait assurément pas embarrassé; il avait, dans sa vie de vieux soldat, assisté à assez de réceptions pour en savoir la tradition : « Messieurs, je suis certain de parler au nom de nous tous en serrant la main du brave capitaine Pradon, qui va nous quitler. »

Cela irait tout seul, mais trois! Il s'agissail do ne pas s'embrouiller et de ne pas confondre les adieux avec la bienvenue.

Il avait ri autrefois des colonels qui no pouvaient jamais achever une phrase, et il ne voulait pas qu'on pût rire de lui. Il fallait se préparer; (juand il aurait mis de Tordre dans ses idées, elles s'enchaîneraient.. . incontestablement.

Il se préparait donc, mais autour de lui le brouhaha des voix qui se croisaient le troublait; il aurait ou besoin do recueillement, car les idées qui emplissaient sa tête ne s'alignaient point.

— Si encore le colonel Tavait prévenu en temps, il aurait pu consulter la baronne ; elle était de bon conseil et vraiment habile pour donner un certain tour aux choses. Mais non, au dernier moment: « Mon fils étant d'un pris violent accès de fièvre, il

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me sera peut-être impossible d'assister à la réception. Remplacez-moi, mon cher colonel, et exprimez tous mes regrets à ces messieurs. » Ilemplacez-moi; facile à dire. On savait le trouver quand on ^vait besoin de lui. Remplacez-moi. Que signifiait ce prétexte : « Mon fils pris d'un violent accès de fièvre. » Est-ce que la fièvre vous prenait comme ça? Quand cela serait vrai, pourquoi avait-il la fièvre, ce petit? Si on voulait des enfants, il fallait les avoir en bonne santé, ou ne pas en avoir du tout. Il n'en avait pas, et cependant, avec un père tel que lui, ils ne pourraient être que de solides gaillards. Mais il ne fallait pas se laisser distraire, il importait de concentrer ces sacrées idées qui s'envolaient toujours.

Et il revenait à sa phrase, à laquelle il tenait et qui lui paraissait originale dans sa concision : a Je suis certain de parler au nom de tous en serrant la main; » il n'y avait qu'à la développer et à l'appliquer au brave capitaine aussi bien qu'aux lieutenants. Cela irait . C est que tous ces jeunes gens se ficheraient parfaitement de lui s'il restait court, et riraient tout bas. 11 n'y a plus de respect, sacrebleu. Mais il ne resterait pas court et il ne s'embrouillerait pas. Il montrerait aux blancs-becs ce qu'était Tancienne armée, la vraie, la bonne. Cela serait un peu mieux tourné, il pouvait s'en vanter, que les allocutions du colonel, toujours sèches, et mieux débité, sans cet accent lorrain qui offusquait son oreille gasconne.

10 LB LIKUTKNANT BONNET

Pendant qu'il polissait sa phrase, on avait servi la marquise; et déjà il avait saisi sa coupe pleine, <]uaiid il entendit derrièie lui un bruit de bottes; en même temps, tout le monde se leva d'un seul mouvement; c'élail le colonel Bayon qui arrivait il pas pressés.

Heureusement, dans son trouble, le lieutenantcolonel ne vit pas le sourire qui éclata sur plus d'un visage, car il aurait été obligé de reconnaître que « ces jeunes gens se fichaient de lui.. . parfaitement » .

lu lii'uuhalia el des ■emeiils de mains, decin-major iliiriol s'appro- .1 du colonel :

— Conimenf élail Daniel lorsque vous l'avez quille?

— Il s est endormi calme.

■^ — Je vous

l'avais bien dit, cela ne sera rien ; ne vous inquiétez pas, l'enfanl est plus solide qu'il n'en a l'air.

Le colonel s'excusa auprès du capitiiine d'être eu retard, amicalement, en camarade:

— J'aurais élé vraiment fâché de ne pas vous faire mes adieux.

12 I.E IJEUTEVANT BONNET

Puis, conlinuanl en s'adressanl au lieutenant Bonnet :

— Comme je laurais été de ne pas vous souhaiter la bienvenue parmi nous, mon cher lieutenant.

Il ne dit rien à Derodes. .

On avait apporté une coupe devant le colonel et on Tavait remplie, c'était le moment du discours; mais la musique entama la valse de Faust, et aussitôt le colonel, quittant la table où il s'était à peine assis, alla sur le balcon ; le régiment devait à la correction professionnelle d écouler sa musicjue, et tous les officiers le suivirent, même ceux qui, jusqu'à ce moment, étaient- restés à leur table.

Lorsqu'en arrivant sur le balcon il vit que lautrc extrémité était occupée, son front se plissa :

— Ah ! il y a des dames, dit-il.

Le ton de ces quelques mots et la contraction de visage qui laccompagna marquaient clairement son mécontentement; pour Tacceiituer, il resta immobile à sa place sans aller jusqua la grille de séparation saluer « les dames ». Personne ne souffla mot, car tout le monde savait combien il était opposé à ces invitations qui au premier du mois se traduisaient sur le bordereau de payement en une retenue pour les marquises et les liqueurs offertes aux invitées : quand un sous-lieutenant a prélevé, sur les cent quatre-vingt-neuf francs de sa solde, les cent soixantedix francs de dépenses obligatoires, il ne lui reste.

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s'il est d une famille pauvre, que dix-neuf francs par mois pour son enlrelien et ses menus plaisirs, il importe donc de ne pas Tenlraîner à des prodigalités qui, si faibles qu'elles soient, n'en sont pas moins des folies.

Heureusement, on ne resta pas longtemps sous celte impression : un ivrogne, trompant la surveillance du sapeur chargé de défendre l'entrée par où les musiciens pénétraient dans leur carré de cordes, s'était introduit dans ce carré, et canipé en lace du chef de nmsique, mais à une certaine dislance, il battait la mesure des deux pieds, de la léle, des épaules, du torse, des hanches, d'une façon si drolatique, que quelques musiciens poussaient des éclats de rire dans leurs instruments au lieu de notes, sans que le chef osât interronq)re son solo de Ihile pour expulser ce fâcheux. A la fin, les exclamations de la foule rappelèrent à la réalité de la consigne le sapeur qui causait tendrement avec une amie; il accourut, prit l'ivrogne par le bras et Tentraîna^ tandis (jue celui-ci se défendait doucement avec des gestes faciles à traduire :

— Vous savez que, si je ne ju'en mêle pas, ça ne

va plus marcher du tout.

Cependant cela marcha et même s'acheva; alors les officiers quittant le balcon rentrèrent dans la salle.

On reprit ses places autour des tables. Quand le calme se fut rétabli, le colonel se leva :

— Messieurs, je vous demande à être votre inter-

prêle pour adresser nos adieux au camarade, à lami qui nous quitte. Nos vœux raccompagneront. Je suis sûr qu il aura un souvenir pour nous.

C'était bien là celte sécheresse qui fâchait le lieutenant-colonel ! Qu'il y avait loin de ces petites phrases courtes à celle qu'il avait préparé e, et qui eût produit tant d'effet : « Je suis certain de parler au nom de vous tous en serrant la main du brave capitaine Pradon. . . » Comme cela était plus affectueux.. . et aussi plus élégant : une phrase est belle en soi, que diable, même quand elle ne dit rien, et la sienne, en plus de sa beauté propre, disait quelque chose.

Le colonel, qui avait terminé son adieu au capitaine, s'adressait maintenant à Bonnet, rappelant

qu'ils s'étaient connus en Afrique, et exprimant sa satisfciclion de recevoir dans son régiment un officier dont il avait pu apprécier les qualités sérieuses; pour Derodes, il s'était contenté d'un simple mot de bienvenue.

La réponse du capitaine fut peu écoutée, on la connaissait, d'ailleurs; on était impatient d'entendre celles des Heutenants, tous deux arrivant précédés de réputations qui, pour être opposées, n'en excitaient que plus la curiosité; leurs anciens camarades de Sainl-Cyr avaient parlé d'eux : de Bonnet, un père système, c'est-à-dire le premier de sa promotion, el de Derodes, un major de queue^ c'est-à-dire le dernier de la sienne; de la vie de travail de l'un; de la vie de

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cancrerie et de bombance de Tautre; pendant quelques années, on avait suivi Bonnet en France sans qu'on vit se réaliser les espérances fondées sur lui à sa sortie de TEcole; puis, il avait disparu en Algérie, sans qu'on sût trop ce qu'il était devenu, pas grand'chose sans doute, puisqu'il n'était encore que lieutenant de première classe; quant à Derodes, il avait continué à faire sauter l'argent de sa famille d'une façon tapageuse qui avait éveillé des échos dans tous les régiments, et c'était là ce qui provoquait surtout les questions: a Que venait-il faire à La Feuillade, où il ne trouverait pas pour s'amuser les mêmes occasions qu'à Bordeaux, qu'il quittait ? Comment avait-il choisi le colonel Bayon, qui n'était pas commode et exigeait beaucoup de ses officiers? Ou s'il ne l'avait pas choisi, comment le colonel, justement parce qu'il était raide, Tavait-il accepté ? )> C'était au tour de Bonnet :

— Mon colonel, je suis touché de votre accueil ; j'espère m'en montrer digne.

Ce fut fout.

Un léger murmure courut de table en table.

— Pas bavard. Bonnet.

— Qualités séiîeuses.

— Trop sérieuses.

Le lieutenant-colonel dut se retenir pour ne pas hausser les épaules : c'était comme ça qu'on les élevait maintenant; jolie éducation.

A la table des lieutenants, on questionnait ceux qui avaient été les camarades de promotion de Bonnet.

— Qu est-ce que vous disiez donc?

Ils persistaient dans leurs appréciations :

— Est-il donc défendu d'être discret et réservé? Vous verrez.

Et Ton ne se défendait pas trop, car s'il n'avait pas donné ce qu'on attendait, il ne déplaisait cependant pas ; la voix était sympathique ; et s'il n'avait ni l'attitude ni le visage du héros tel qu'on le comprend généralement, s'il n'en avait ni le romanesque, ni l'assurance, ni labracadabrant, il se montrait en lui un mélange de douceur, de modestie et de force accentuée qui attirait; s'il ne prétendait pas à se présenter en officier brillant, il arrivait, après un court examen, à se faire accepter par tous pour un mihtaire sur qui on est heureux de compter.

D'ailleurs, Derodes coupa court aux commentaires sur Bonnet; comment allait-il s'en tirer, celui-là?

Beaucoup moins brièvement que Bonnet ; il eut une phrase de comphmcnts pour le colonel sous les ordres duquel il allait avoir l'honneur d'être placé, et une pour le régiment qu'il aurait choisi entre tous à sa sortie de l'Ecole, s'il en avait eu la liberté ; tout cela assez agréablement tourné, mais d'un air auquel manquait la conviction.

La réception était finie, au moins dans sa partie

officielle ; le colonel dit à Bonnet de venir le voir le lendemain à midi, puis il se retira pour rentrer auprès de son fils.

Alors éclata une explosion de cris, d'appels, de rires, de chants comme dans une classe d'écoliers lorsque le pion vient de sortir : on était libre, chacun pouvait s amuser à son gré et prendre son plaisir où il le trouvait.

— Un bock.

— Une charlrcuse.

Aux quatre coins de la salle, on Irappa les soucoupes avec les cuillères.

— Messieurs, dit le lieutenant-colonel, attendez au moins, pour commencer votre boucan, que la musique soit rentrée.

Un silence relatif s'établit, on se contenta de crier sans hurler.

La table d'honneur s'était disloquée, et les bouquets avaient été enlevés. Bonnet avait été s'asseoir entre ses deux camarades de Saint-Cvr, les lieutenants Drapier et Cholet, Derodes à une autre table.

— (Jui est-ce qui a une bonne idée, originale et drôle, sur la manière de finir cette petite fête? demanda un lieutenant.

— Je propose le 10, répondit Cholet.

— Ça, c'est original, et neuf, et drôle, répliqua Drapier en singeant Cholet, qui était un timide. Messieurs, j'en ai une autre, idée, ou plutôt j'ai mis-

sioii de VOUS en soumettre une autre : de la part de M"Me Bosmoreaujesuis chargé d'inviter MM. Bonnet et Derodes avenir finir la soirée chez elle; on dansera et on soupera.

— Qu'est-ce que c'est que M"^ de Bosmoreau? demanda Bonnet.

— Comment, s'écria Cholet, tu ne connais pas M™'' de Bosmoreau, la mère de la belle Agnès?

Et, se levant, il se mit à esquisser un pas au milieu de la salle en imitant les castagnettes avec ses doigts:

La belle Agnès

Fait florès, Elle a des attruits, des vertus, Et bien plus elle a des écus.

— Ce n'est pas elle qui a des écus, interrompit Drapier, c'est Julienne.

— Qui est-ce Julienne? demanda Derodes.

— La sœur aînée.

— Cholet continuait :

Tous les gar^^ons Bruns ou blonds Lui font les yeux doux, (^>iii de nous voulez- vous pour époux ?

— Si quelqu'un doit être pris pour époux, je n'en suis pas, dit Derodes.

— On ne vous prendra pas de foi'ce.

— J'ai mission de dire à ces messieurs, continua Drapier, que ceux d'entre eux qui voudront se joindre h nous seront les bienvenus.

LE LlErTENANT BONNET 19

— Voyons, Bonnet, qu'est-ce que tu décides? demanda Cholet.

— Ce qu'on voudra, cela m'est indiflërent ; rester ici, aller chez M^^de Bosmoreau.

— Bonnet n'a pas sa liberté, répliqua Drapier, j'ai répondu pour lui, il est sur le menu du souper.

— Eh bien ! el moi? demanda Derodes.

— De même j'ai répondu pour vous, vous êtes aussi sur le menu.

— Alors, il n'y a pas à nous consulter, dit Bonnet en riant.

Une discussion s'éleva; si Drapier s'était engagé pour Bonnet et pour Derodes, il n'avait point parlé au nom des autres officiers.

Les uns acceptaient d'aller chez M"' de Bosmoreau, les autres refusaient; ils avaient arrangé leur soirée pour la passer tous ensemble, ils ne voulaient pas qu'on la dérangeai.

— Les femmes ne savent qu'inventer pour tourmenter les hommes.

— Il ne fallait pas les inviter à notre réception; elles nous rendent noire politesse.

— On ne leur demande rien.

— On soupera, on soupera, répélalt Drapier en essayant d'enlralner les récalcitrants par les séductions de la table.

— Elles ne pouvaient pas i-emeltre leur invitation à demain !

20 LK LIEUTENANT HONNET

— Vous savez qu'il y a cible demain malin el qu'il faudra se lever de bonne heure, dit le capitaine Roussel, de la troisième du deux, qui profitait de toutes les réceptions pour chanter des romances sentimentales de son jeune Age el ne voulait pas qu'on lui enlevât une partie de ses admirateurs.

— Venez avec nous, capitaine, dit un jeune souslieulenant peu révérencieux, vous chanterez vos romances, ces dames seront très heureuses de vous entendre .

A la fin on se divisa; les uns restèrent à leurs tables, les autres passèrent dans la salle sur le balcon de laquelle M"' de Bosinoreau et ses filles avaient écouté la musique.

. F, liculenanl - co f lonc! , qui avait , »uis un ccrUiin lemps déjà , rejoint pa fi'Minu: sur le balcon, voulul pri'senler lui-même à M'"'^ de Bosmoreau Bonnet et Derodes, lorsqu'ils anivèrent avec les autres oilicieis; puis, il les présenta ensuite à Julienne et à Agnès.

Bien que Bonnet eût été plusieurs fois sur le balcon pendant que la musique jouait, il n'avait remarqué ni M°' de Bosmoreau ni ses (illes; il ne les connaissait point, il ne les connaîtrait sans doute jamais; elles n'avaient pas d'intérêt pour lui ; mais lorsqu'il fut assis près d'elles, il les examina.

Arrivée à la cinquantaine, M"" de Bosmoreau conservait des restes de beauté : une parfaite correction de traits que l'âge n'avait poiut altérée, de la fralcbeur, des yeux superbes encore jeunes, avec le sourire doux d'une femme au cœur tendre.

C'était par les yeux et le souriio que Julienne ressemblait à sa mère, mais avec quelque chose de recueilli que celle-ci n'avait point, le concentré de ceux qui, ayant souffert jeunes, ne se sont livrés ni aux autres ni à eux-mêmes; avec cela un visage aimable, de beaux cheveux châtains, une taille que tout le monde à La Feuillade citait comme un modèle, et une grâce discrète qui donnait de Télégance aux modestes toilettes (ju'elle portait toujours.

Cette simplicité de l'aînée contrastait avec la recherche de la jeune, aussi provocante, aussi triomphante dans sa beauté avenante (jue sa sœur était réservée; blonde, celle-là, la chair carminée et veloutée comme une fleur de camélia, les lèvres sanguines, les yeux d'un bleu de saphir mâle, aux cils roux si longs et si touffus (ju'en s'abaissanl ils voilaient le regard : Julienne était grande et svelte, Agnès un peu courte, grassouillette, avec de mignonnes fossettes aux joues, aux épaules, aux coudes et aux mains, comme un bébé, bien qu'elle eût dix-neuf ans.

On se mit en route pour se rendre chez M""^ de Bosmoreau, et comme on arrivait sur le cours, on rencontra le i-eceveur particulier, M. de Rosseline, un bellâtre exilé en province après plusieurs naufrages parisiens; on l'invita, et il prit place dans le cortège, « enchanté de celte petite fête improvisée, » qui allait lui donner une occasion de se coucher tard.

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Un peu plus loin, ce fui le sous-préfot et sa feniine, M. ol M'"* Maupoc, qu'on croisa; on les invita aussi, et ils acceplèrent avec les démoastralioiis de la joie la plus vive, car ils ne refusaieul jamais l'ien ni 'personne, quoi qu'on leur olFi-tl ou leurtleinaiidâl, ayaiil pour principe d"adniiiiislrer leur arrondissement par lii bonne grâce, les promesses cl les conipiiments éliontés ; en sa jeunesse, Maupec avait été u dans la confiture », c'csl-à-dire voyageur de commerce dans la confiserie, et depuis que les hasards de la politique l'avaient mis dans l' administration, il avait gardé les mipuis et les manières de son premier coinincrce ; les maires qu'il n'épatait pas par sa faconde, il les cmpauniait par sa bonhomie, — l'apôlre de la conciliation parla blague.

Bien que la musique militaire fût rentrée à la caserne, la l'oule n'a\ ait point quitté le cours ; les allées étaient encombrées de gens heureux de prendre le frais après une chaude journée, et devant les cafés toutes les tables étaient occupées; on s'entassait sur les bancs de la promenade; devant les boutiques, des chaises encombraient la rue, et l'on restait là à bavarder ou à bayer aux étoiles qui criblaient d'or le bleu sombre du ciel: une vraie ville d'Italie.

C'était le lieutenant-colonel qui avait offert son bras à M'"* de Bosnioreau; derrière eux venaient tous les invités; en tète marchaient Julienne et

Agnès, ayant à côté d'elles, Tune Bonnet, l'autre Derodes, et tout en passant au milieu des groupes, Julienne expliquait au lieutenant les habitudes de farniente de son pays natal, qu elle lui faisait connaître avec des développements précis et orfginaux. Entre Agnès et Derodes, ce n'était point de La Feuillade qu'il était question, et quand de temps en temps, à des intervalles qui correspondaient aux silences de Julienne, Bonnet prêtait loreille à ce que disait Agnès, il entendait qu'elle interrogeait Derodes sur son pays et sa famille.

— Ah! vous êles du département du Nord ; je ne connais pas le Nord. — Près de Douai ?

Il n'entendait pas les réponses de Derodes, mais aux questions d'Agnès il pouvait à peu près les deviner.

— Alors, c'est toute espèce de verres qu'on fabrique dans une verrerie, des glaces, des vitres, des bouteilles ? Ah ! je sais qu'on ne déroge pas pour être verrier !

Derodes s'amusait donc à faire accroire à cette jeune fdle qu'il était d'une famille noble? Riche, oui. Bonnet le savait comme tout le monde; mais il n'avait (

pas entendu dire que les Derodes eussent la noblesse avec la fortune, ce qui d'ailleurs lui était parfaitement indifférent.

Ils avaient quitté la partie bruyante de la ville pour entrer dans un quartier désert; la rue, aux

pavés sertis d'herbe, montait entre une double rangée de maisons habitées bourgeoisement.

Au haut de cette rue, ils s'arrêtèrent devant une porte cochère dont le plein cintre s'arrondissait dans la façade d'une belle maison à deux étages : ce fut Agnès qui leva le marteau en fer ciselé et frappa rapidement plusieurs coups.

La porte ouverte, ils se trouvèrent dans une cour intérieure, fermée de trois cotés par des bâtiments, et du quatrième, en face l'entrée, par un petit mur d'appui il balustre, au-dessus duquel la vue se perdait dans les profondeurs du ciel, où la lune commençait à monter. Il y avait là un effet bizarre dont on ne se rendait pas compte tout de suite. Mais Julienne et Agnès, aussitôt arrivées, ayant abandonné les officiers, Bonnet put s'approcher de ce mur. Construit sur un rocher qui descendait jusqu'à la rivière, il formait le point culminant de la ville, et comme les pentes du terrain étaient trop raides pour qu'on y eût accroché des maisons, le regard se promenait librement au-dessus de la cime des peupliers plantés le long du cours sinueux de la rivière, et remontait au delà sur les pentes des prairies, des champs et des bois. Cela formait un panorama que la nuit bornait trop étroitement de ses ombres confuses, mais qui, sous la pleine lumière du soleil, devait se présenter à souhait pour les fenêtres de cette maison et surtout pour sa terrasse. La situa-

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tioii <'-lail vrainit-iil superbe, et ceux-là qui avaient ^ifiiplemeiit parrouru les rue.- «le La Feuillade en curieux ne pouvaient pa^ s'imaginer que, derri^^reles l'ar;ade> banales ou les mur- qu'ils vnyaienf au delà di: ce rideau insignifiant, >e trouvait quelque chose d aus-i joli que cette cour tapissée de rosiers, avec le magnolia qui occupait son exlrêniilé et les orangers alignés le long du baluslre.

Julienne et Agnès, qui étaient entrées dans la maison, tandis que tout le monde restait dans la rour, reparurent presque aussitôt au haut du p«Tron .

- Mesdames et messieurs, dit Agnes en étendant la main avec un geste d'orateur, nnus devons vous consulter: où voulez-vous que nous dansions? Dans le salon, ou dans le cloître?

— Dans le rloître, répondirent toutes les voix, irxcepté celles de IJonnet et de Derodes.

Ne connaissant pas la maison, ils ne savaient pas ce (pie c'était que le cloître, et n'imaginaient pas Irop bien (jue d'un cloitre on fil une salle de danse.

— Alors, continua Agnès, ces messieurs vont bien vouloir nous aider à disposer Tillumination.

El, s'adressanl à un domeslique (jui tenait une lanq)e prés d'elle :

— Jean, a|)porlez les lanternes.

Presque aussitôt Jean parut, chargé d'une grande

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