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corbeille pleine de lanlemes en papier, et derrière lui arriva Julienne, porlanl une petite caisse de bougies; alonîon entra dans le cloître.
A l'angle droit de la cour se trouvait une vpûle que dans l'obscurité Bonnel avait prise pour l'entrée d'une remise; mais lorsque des lampes eurent été apportées, il vit que cette voûte était un porche et que cette remise était une ruine. Autrefois s'élevait là une cbâpelle gothique dont la toiture s'était effondrée, mais dont les murailles étaient restées debout. Au lieu de démolir ces murailles, ou les avait conservées, et maintenant elles étaient tapissées de vignes vierges, de passillores et de plantes grimpantes qui égayaient de guirlandes de feuilles et de Heurs naturelles les fleurs et les feuilles de pierre de sa décoration architecturale. Au pied des murs couraient d'étroites plates-bandes où des fougères dressaient leur fi'ondes légères, et des lierres s'accrochaient aux meneaux des fenêtres ogivales qui s'ouvraient du côté de la rivière.
Comme il y avait des clous enfoncés dans les nmrs et des fds de fer tendus çà et là, il était facile de suspendre les lautei-nes, ce à quoi s'employaient le sous-préfet, le receveur particulier et les jeuniis ofliciers Drapier, Cholet, Derodcs, qui les prenaient tout allumées des mains de Julienne, d'Agnès et des jeunes femmes ; quand une lanterne était portée ou suspendue de travers, le papier s'allumait, et alors
c'élaienl des cris et des exclamations contre la maladresse du coupable.
— Allez chercher les pompiers .
— Sonnez le tocsin.
— Si encore il y avait du vent ; mais pas la moindre brise.
— Cholet, vous avez manqué votre vocation, vous auriez dû entrer dans les artificiers.
— Je Taimerais mieux dans les dégraîsseurs, il enlèverait les taches de bougie de mon dolman.
Bien entendu, les chefs ne prenaient pas part à cette récréation de l'allumage, retenus sm- leurs chaises par leur grandeur autant que par leur Age.
I^e baron La Hontan était resté avec sa femme dans la cour, et comme ils n'avaient personne autour d'eux ils s'entretenaient librement : il lui racontait comment, au moment où le colonel l'avait prévenu qu'il ne pourrait peut-être pas assister à la réception, il aurait bien voulu la consulter.
— Positivement, j'avais peur de m'embrouiller; mais je m'étais préparé, et j'avais une phrase qui, je crois, aurait produit son effet.
— N'en douiez pas, colonel.
• — « Messieurs, je suis certain de parler au nom d(î vous tous en seirant la main du brave capitaine Pradon. » Conunent trouvez-vous ca ?
La baronne avait pour principe de ne jamais con-
LE rjKCTKNANT DONNKT rll
Iredire son inai-i el d'applaudir à tout ce qu'il faisait comme à loul ce qu'il disait.
— Très joli, répondil-p lie.
— A propos, vous savez qu'il s'appelle Derodes, noire nouveau lieutenant. Avez-vous trouvé quelque chose ?
— Je n'ai pas cherché.
— Et bien ; vous pouvez chercher. Je crois que vous ne trouverez pas, car moi, je me suis creusé la cervelle, el ç"ii été inutilement.
Ce que le baron avait cherché et ce qui lui avait fait creuser la cervelle inulilemenl, c'était d'ajouter au nom de Derodes un mol ou une phrase qui lui donnât un sens. Pourlul el pour la baronne, il y avail là un iimu.-iement inépuisable qui occupait leurs tête-à-tête. Et il élail peu de noms dans le régiment qu'ils n'eussent ainsi arrangés, ou plutôt que la baronne n'eût arrangés; car pour le lieutenant-colonel, le plus souvent, pour ne pas dire toujours, il se creusait la cervelle... inutilement, comme il l'avouait. C'était ainsi que le colonel élail devenu « aux Corneilles » — bayons aux corneilles, — le commandant Collas a la Benzine », le capitaine Bontemps « Boger », le capitaine Roussel « Cadet », le lieutenant Cholet « Mouchoir » — mouchoir de Cholel, — le heutenant Drapier « d'Elbeuf », pas de Sedan, à cause du souvenir que Sedan évoquait.
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— Vous chercherez, vous chercherez, dit-il d'un ah- de défi.
— C'est inutile : « Colosse. »
— Comment, Colosse ! Vous n'y êtes pas, ma chère, mais pas du tout, du tout : Derodes n'est pas un
— Non ; mais il est Colosse de Rhodes !
Le lieutenant-colonel resta un moment abasourdi, puis il partit d'un formidable éclat de rire :
— Admirable. Il n'y a que vous. Quand vous avez trouvé que le lieutenant Bonnet, qui a commencé ses études pour être prêtre, a changé son bonnel d'évèque pour un bonnet de police, j'ai cru que vous ne feriez jamais mieux; mais « Colosse de Rhodes », c'est admirable, admirable !
oi!T en travaillanl à suspendi'e les ( laiilernes, Bon- , iietavail reniarl que une vieille llmme qui allait fl venail, enlrait, surlait, en adressant ''un mol on un sourire à ;acun, niais sans que per- ^:^^- sonne lui parlai. Elle paraissait Agée de soixanle»dix à soixantedouze ans, vigoureuse encore dans sa sécheresse, droite et alerte, mais vieillie par sa robe de mérinos noirel son bonnet de tulle noir comme la robe. La physion;jmie était avenante, avec quelque chose de placide, malgré la mobilité de deux yeux ardents en qui la vie semblait s'êlre concentrée. Comme il l'examinait avec une curiosilé sympathique, il vit qu'elle portait attachés au boutcle deux cordons, passés îi la taille comme ceux des couturières, un carnet et un
crayon qui pendaient le long de sa robe ; que pouvail-elle faire de cela ?
II le sut bientôt.
C'était à lui d'accrocher la dernière lanterne que Julienne lui tendait; lorsqu'elle fut en place et qu'il se retourna, il se trouva en face de la vieille femme.
— Et moi, dit Julienne, qui n'ai pas pensé à vous présenter à grand' maman.
Puis tout de suite elle ajouta vivement :
— Elle est sourde, ne soyez pas étonné si elle ne répond pas à propos.
Et prenant le carnet ainsi que le crayon le long de la robe de sa grand'mère, elle écrivit vivement quelques mots qu'elle prononça en même temps pour que Bonnet les entendît.
— Monsieur le lieutenant Bonnet, qui arrive d'Afrique.
La vieille femme avait pris son face-à-main, et, en même temps qne sa petite-fille écrivait, elle lisait; son visage s'éclaira d'un sourire parlant :
— Vous êtes de ce pays, monsieur? demandal-elle.
— Non, madame, de la Vendée.
Juliette écrivit la réponse à mesure que Bonnet la prononça .
— Eh bien ! nous tâcherons de vous rendre ce pays agi'éable ; c'est le nôtre : le mien, celui de ma fille et de mes petites-filles.
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— (jrand'inaman s'appelle M""* Aniilhau, dit Julienne.
— Comme elle a Tair bon !
— Elle dit que quand on est infirme on doit se le faire pardonner en se faisant aimer, parce qu'on ne voit ni les défauts ni les infirmités de ceux qu'on aime.
M'"'' Amilhau avait regardé Julienne et Boniiet pendant ce court dialogue, mais sans l'entendre ; alors, avec son meilleur sourire :
— Comme il y fiiit chaud, n'est-ce pas? dit-elle. Bonnet resta interloqué, tandis qu'Agnès, qui le
regardait, partit d'un gros éclat de rire.
— Je suis sûre, dit-elle, que c'est une réponse en retard de grand'maman qui vous stupéfie.
Julienne fit un signe fâché à sa sœur, mais celleci continua :
— De quoi parliez-vous il y a quelques minutes? de quel pays?
— De la Vendée, de l'Afrique , répondit Bonnet.
— C'est bien cela, poursuivit Agnès en riant, grand'maman est restée en Afrique, et c'est en Afrique qu'il fait chaud ; ne soyez pas surpris, cela arrive souvent, personne n'y fait attention.
Si M""® Amilhau n'avait pas entendu, elle avait à peu près compris :
— Pardonnez-moi, dit -elle à Bonnet, je suis
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sourde ; cela fait que je ivponds souvent à tort et à traversée ne devrais jamais parler.
Julienne prit le carnet de la grand nière et écrivit:
a C'est quand lu dis de pareilles choses que tu devrais int pas parler. »
Kt elle accompagna ces quelques mots d'un sourire affectueux.
Alors la vieille femme se mit à sourire aussi, et sadressant à Honnet :
— C'est une bonne fille, dit-elle d un ton caressant et avec la joie évidente de trouver quelqu'un à qui elle pouvait ftiire Téloge de Julienne.
Si charmante que fût cette illumination dans cette salle de verdure et de fleurs, sous ce beau ciel du Midi, doux et lumineux, elle ne suffisait pas pour faire danser; où était le piano? où était Torchestre? des musiciens allaient-ils apparaître?
Comme Bonnet se posait cette question, une porte à deux vantaux, cju'il n'avait pas aperçue, s'ouvrit derrière lui, et il vit (pielle donnait sur un salon qui, par elle, counnumcpiait avec ce cloitnî; le domestique roula un piano dans l'embrasure, et sur le tabouret ce fut la vieille M'"*^ Amilhau qui s'assit.
— Conunont, c'est cette pauvre vieille (jui va nous taire danser? dit-il à Cholet, qui se trouvait en ce moment pr^s de lui.
— Kt très bien, lu vas voir.
En elfet, M"^* Amilhau tira des profondeurs de
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ses poches deux paires de lunelles, et après les avoir posées sur sou nez en les assurant, elle joua la ritournelle d'une contredanse.
Bonnet se demandait qui il devait iuviler, et s'il était convenable qu'il s'adressât aux filles de la maison; mais ayant vu Derodes amener Agnès, iln'hésita plus et alla à Julienne, qui, après avoir installé sa grand'mère, arrivait en se hâtant; elle accepta, et le quadrille commença : le lieutenant-colonel dansait avec M"* de Bosmoi'cau, la baronne La Hontan leur faisait vis-à-vis avec le sous-préfet; l'âge était oublié; on était venu pour s'amuser, et plus il y aurait de danseurs, plus il y aurait de plaisir, — au moins c'était la raison que donnait le lieutenant-colonel, heureux et fier de faire le jeune homme, mais sans l'avouer, — Il se dévouait, parfaitement il se dévouait, comme se dévouaient avec lui ceux qui avaient passé l'âge de la danse.
Qu'il était beau à voir, les épaules elfacées, le torse cambré, la tète haute, souriant et triomphant! Comme l'on comprenait bien que sa femme, qui était riche, l'eût épousé pour sa prestance, bien qu'il n'eût rien et ne fût qu'un simple lieutenant de la garde impériale; elle edl pu passer en revue Tarmée française entière, sans trouver un seul officier qui fût au même degré que lui la réalisation du type colonel à cette époque. Et ce n'était pas lui qui était colonel; c'était « aux Corneilles », ce
Lorrain gringalet qui n'avait pas le moindre prestige.
Le hasard avait placé Julienne et Bonnet à côté du piano, et ils voyaient M"'® Aniilhau, penchée sur son cahier, s'apphquer comme si sa réputation et sa vie avaient dépendu de son exécution. Sa surdité l'empêchant de s'entendre jouer, elle comptait, pour garder la mesure, et conmie elle ne s'entendait pas davantage parler, il arrivait qu'à certains moments sa voix couvrait la musique : Uneu, deusseUy troisseu.
Quand, après le quadrille, on demanda une valse, Julienne prit le carnet de sa grand 'mère et écrivit dessus : « Valse ; » aussitôt M"* Amilhau tourna les pages de son cahier, assura bien ses deux paires de lunettes sur son nez, et se mit à jouer : U^ieu, deusseu, troisseu.
— Mais votre grand'maman ne va pas toujours jouer, dit Bonnet en dansant un nouveau quadrille avec Julienne.
— Quand elle sera fatiguée, je la remplacerai.
— Si vous avez besoin d un suppléant, je me mets à votre disposition.
— Ah ! vous êtes musicien.
— Tout juste assez pour faire danser; quand j'étais jeune, j'ai eu autre chose à faire qu'à travailler le piano, et depuis je n ai pas eu de piano, c'est un meuble qui manque dans les chambres des souslieutenants.
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— Il y a une chose qui ferait bien plaisir à grand maman, je n'ose trop vous le dire.
— Je vous en prie, dites-le, mademoiselle, vous ne sauriez croire combien je serais heureux de lui être agréable, tant elle m'inspire de sympathie respectueuse.
— Ce serait de jouer à quatre mains avec elle un ou deux quadrilles.
— Très volontiers, autant de quadrilles, de valses, de polkas qu elle voudra.
— Si son âge Fempêche de danser, ne vous semble-t-il pas que c*est trop la traiter en vieille que de la laisser toute seule au piano pendant que nous nous amusons.
— En tout cas, c'est un dévouement bien rare de sa part, et bien touchant.
— N'est-ce pas que c'est un crime, chez ceux qui sont jeunes, d'écarter les pauvres vieux, comme si l'âge ne faisait plus d'eux qu'un objet d'embarras et de honte.
C'était là un sujet de conversation assez bizaiTe pour une jeune fdle et un jeune officier, qui, à chaque instant, étaient interrompus par les figures de la contredanse.
— Si vous jouez à quatre mains avec grand maman, elle ne pourra pas s'imaginer qu'elle est traitée en vieille, si toutefois il est possible qu'elle s'affecte d'une pareille idée.
Balancez.
— Soyez certaine, mademoiselle, que ce sera avec un réel plaisir que je prendrai place auprès de madame voire grand'mère.
Cavalier seul.
— Vous avez votre grand mère, monsieur?
— Non, mademoiselle, je n'ai même plus ma mère.
En avant quatre.
— Moi, je n'avais pas un an quand mon père est mort.
Galop.
Car, à La Feuillade, on danse encore le galop, non seulement pour la plus grande joie des jeunes, mais aussi pour la gloire des essoufflés, qui tiennent à prouver qu'ils ne le sont pas et ne le seront jamais.
C'était dans le galop que le lieutenant-colonel était vraiment superbe et triomphant; ah! s'il avait eu encore ses épaulettes; mais quel effet voulez-vous qu'un officier produise en dolman, même quand il est bel homme, même quand il est plus que bel homme, — ce qui était son cas... incontestablement.
Le quadrille terminé, Julienne s'approcha de sa grand'nière, accompagnée de Bonnet; elle prit le carnet et écrivit: