LE LIKUTFNANT TU)N\KT
suis prêt à le faire; n'iiésilez donc pas; montrez-moi mon but, cela suffit, je n ai besoin de rien savoir.
— Et moi j ai besoin de tout vous dire ; nous ne serions pas dignes du dévouement que vous nous montrez si nous gardions un secret avec vous.
— Est-il donc indispensable que je connaisse ce secret, et ne puis-je pas vous servir en aveugle ?
— Ce secret n'en est plus un puisque vous me l'avez appris, et qu'avant peu tout le monde le connaîtra : cela n'est que trop vrai, il faut que M. Derodes épouse ma sœur.
C'était là le gros mot, celui autour duquel ils tournaient l'un el l'autre ; maintenant qu'il était dit, ils n'avaient plus qu'à continuer.
C'était à Bonnet d'interroger :
— Est-ce que M.Derodes se refuse à ce mariage ?
— Nous ne l'avons pas vu depuis son retour.
— Il a pu être empêché.
— Ma sœur lui a écrit.
— N'f a-t-il pas eu entre eux une brouille passagère?
— C'est la question que j'ai posée à ma sœur ce matin; elle m'a répondu. qu'il n'y avait rien eu entre eux.
— Ses parents, pendant le temps qu'il a passé auprès d'eux, n'ont-ils pas pesé sur sa volonté el changé ses dispositions ?
— C'est là précisément ce qu'il faut savoir; mais
ma sœur, je dois vous le dire, a perdu confiance en lui ; si elle pouvait s'accrocher au moindre espoir ou lui trouver la plus petite excuse, elle me l'aurait dit.
— Alors, il faut le voir, il faut le faire s'expliquer.
— Qui?
Bonnet ne répondit pas, la question était grave.
— Est-ce ma grand'mère? demanda Julienne. Non, n'est-ce pas. Est-ce maman? Pas davantage. Est-ce moi ?
— C'est impossible.
— Je ne le voulais pas. Nous ne sommes que des femmes, M. Derodes a beau jeu pour se moquer de nous et rire de ce que nous pouvons faire puisque nous ne pouvons rien. Ah ! si Agnès avait son père! si nous avions un frère !
Dans la chaleur de l'entretien les regards s'étaient levés, ils allaient de l'un à l'autre; les embarras, les réticences avaient cessé, emportés par l'angoisse do la situation : les ménagements, la réserve, la discrétion s'étaient effacés devant le principal qui était de sauver Agnès.
Mais ce mot, « si nous avions un frère » à cell situation en ajouta une autre : à côté d'Agnès, Julienn entra en scène ; il la vit désespérée au milieu de cette famille dont elle était la mère, le père, la sœur aînée, impuissante parce qu'elle était femme et qu'il ne suffisait plus pour soutenir les siens et les rendre heureux, de bonté, de tendresse, de générosité, mais
qu'il lui fallait ce qu'elle n'aurait jamais, tant qu'elle resterait seule, la force de raulorité.
Comme il se taisait sous Topprèssion de cette pensée qui lui troublait l'esprit et le cœur, Julienne continua :
— Que je sois un homme et que j'aille trouver M. Derodes, que je sois le frère qui nous manque, ne croyezrvous pas que tout changerait aussitôt?
Il garda encore le silence pendant un certain temps, et Julienne le vit pâlir ; tout à coup il se leva et venant à elle :
— Si vous aviez un mari ?
Il y avait tant de choses dans ce mot, et dans Télan, dans Taccentavec lequel il l'avait prononcé, que Julienne resta quelques instants sans pouvoir en mesurer toute la profondeur et toute la portée; mais, quand la lumière se fit dans son esprit, la joie emplit son cœur.
— Ah! si j'avais un mari, dit-elle, Agnès, ma mère, grand'maman, moi, nous serions toutes sauvées !
Puis, lui tendant les deux mains, le regard éperdu, la voix frémissante :
— Voulez-vous l'être ?
Il lui saisit les mains :
— Vous savez que je vous aime.
— Je l'ai su le jour où j'ai senti que je vous aimais.
— Vous savez que, si je n'avais pas été le misérable que je suis, il y a des mois que je vous aurais demandé d'être votre mari.
— C'est moi, aujourd'hui, qui vous demande d'être votre femme.
— Ah I Julienne, chère Julienne!
Ils restèrent, se regardant, emportés, perdus dans leur enivrement.
— Je ne serais pas digne de vous, dit-il, en un pareil moment, si, dans des circonstances aussi cruelles, je vous entretenais de mon amour et de mon bonheur. Tandis que nous sommes ici, de l'autre côté de ce mur, cette chère fille reste livrée à l'angoisse de Fattenle ; c'est à elle que nous devons penser, non à nous. Qu'importe la minute de l'heure présente, quand nous avons l'avenir; pour vous dire mon amour, nous aurons demain, nous aurons la vie. C'est d'elle seule qu'il faut nous occuper.
— Que voulez-vous faire ? Vous êtes mon mari, vous êtes son frère.
— Je venais tout à l'heure ici pour me mettre à votre disposition, pour faire ce que vous diriez et non pour vous dire moi-même ce qui devait être fait. Votre demande^ je l'avoue, me prend au dépourvu, et d'autant plus que je n'avais pas imaiginé la réahté. Au lieu de vous répondre et de vous imposer une impulsion irréfléchie, cherchons ensemble... comme mari et femme. Vous disiez que si vous étiez un
homme vous iriez trouver M. Derodes et que tout ehangerail. Aviez-vous une idée ?
— Je lui aurais demandé de tenir ses engagements.
— Je vais le lui demander et tout de suite. Mais, au lieu de partir, il s'arrêta et se montra
hésitant.
— Avant de faire celé démarche, dit-il en retombant dans la gêne du début de leur entretien, il faut que je sache tout. Les ménagements que je devais garder avec vous, ne s'imposent plus avec autant de force... puisque c'est à ma femme que je m'adresse : — Est-ce que tout est vrai ?
— Tout est vrai, murmura Julienne.
— La pauvre enfant !
— Ah! elle a été entraînée, croyez-le.
— J'en suis sûr. C'est là ce qui rend plus lourde encore la responsabihté de Derodes. Il faut qu'il épouse Agnès... et il l'épousera.
Sans l'interroger franchement, JuHenne le regarda avec inquiétude.
— Comment nous TobUgerons à ce mariage ? Dieu merci nous avons plusieurs moyens. En ce moment, Derodes se voyant engagé dans une aventure qui peut l'entraîner plus loin qu'il ne lui convient et probablement plus loin qu'il n'avait prévu, veut s'en retirer. De là son absence. Cela finira tout seul, se dit-il en pensant à lui et non à elle. Vous êtes seule,
LE LIP:UTENANT bonnet 443
VOUS n'avez pas d'hommes pour vous délendre; ni M""® de Bosmoreau, ni M™® Amilliau, ni vous ne pouvez Tailer relancer, et il compte bien rester tranquille chez lui, à Tabri de Torage qui va se passer chez vous. Tant pis pour elle; pourquoi ne s'est-elle pas défendue? Il était dans son rôle en lui parlant d'amour; elle était dans le sien en ne lecoutant point. Pourquoi Ta-t-elle écouté ?
— Hélas !
— Soyez certaine que c'est là son raisonnement; il est probable qu'il s'y mêle une pensée de regret, car on ne renonce pas à une jeune fille aussi charmante que W^^ Agnès sans déchirement ; seulement, il aime encore mieux ce renoncement, si douloureux qu'il puisse être, que le mariage. Mais, par cela que je deviens votre mari et le beau-frère d'Agnès, ce qui faisait la tranquillité de Derodes disparait et son raisonnement tombe : vous avez un homme pour Vous défendre, un homme qui a autorité pour parler; il y a des gens qui n'entendent leur conscience que lorsqu'elle parle par la voix d'un autre; peutêtre Derodes est-il de ceux-là; s'il est sourd à sa propre voix, il faudra bien qu'il écoute la mienne et qu'il l'entende.
— Et s'il ne l'entend pas.
— Je regrette d'avoir à vous parler de Derodes avec sévérité ; mais, depuis un an que nous mangeons à la même table, j'ai pu l'étudier. Derodes est un en-
nuyé auquel il ne manque, pour trouver la vie agréable et charmante, que la liberté et la fortune. Le jour où il ne sera plus soldat et où la loi d'héritage lui aura mis aux mains la grosse fortune de ses parents — et il ne croit pas que ce jour soit maintenant bien éloigné, car c'est par miracle que sa mère vient d'échapper à la mort, et son père a déjà eu deux attaques d apoplexie — personne n'aimera la vie autant que lui. Il a pour le moment des projets dont il nous a assassinés cent fois, nous autres pauvres diables, qui prouvent combien il serait malheureux de les voir menacés dans leur réalisation prochaine. Ne voyez-vous pas que cela nous met une arme aux mains ?
Le regard de Julienne prit une expression plus inquiète.
— Je ne dis pas que Derodes ne soit pas brave, il est soldat, mais les raisons qu'il a d'aimer la vie sont trop bonnes pour qu'il la risque volontiers.
— Vous voulez vous battre.
— Je veux que, placé entre ces deux alternatives : un duel sérieux et le mariage, il préfère encore le mariage.
— Il peut vous tuer.
— ^ Si je n'avais pas eu ma vie à vous offrir, estce que j'aurais parlé ? notre amour fait d'Agnès ma sœur, je dois la défendre. Maintenant l'outrage de Derodes ne s'adresse plus seulement à vous, il s'a-
dresse à moi aussi. Vous ne me demandez pas d'entrer dans votre famille en courbant la tête. Le père, le frère que vous vouliez eussent fait ce que je dois faire, ce que je vais faire. . . avec bonheur puisque je vous aime. Dans une heure je reviens.
C'ÉTAIT la première fois que Bonnet venait chez Derodes; celui-ci, il est vrai, l'avait invité comme tous leurs camarades lorsqu'il avait pendu sa crémaillère; mais Bonnet ne s'était pas rendu à cette invitation, et depuis Derodes ne lui en avait point adressé d'autre, — ce que leurs rapports tendus expliquaient de reste. Aussi, quand Derodes fut averti par son valet de chambre « que M. le lieutenant Bonnet désirait le voir » , descendit-il au fumoir plus vite qu'il n'en avait l'habitude.
Bonnet chez lui. Que diable cela pouvait-il vouloir dire?'
Il entra cependant le sourire aux lèvj'es,mais la mine grave de Bonnet effaça vite ce sourire; il fallait évidemment être attentif.
— C'est au nom de M"'*' de Bosmoreau et de M"° Agnès que je viens vous trouver, dit Bonnet qui avait l'habitude d'aborder de front les difficultés.
— Et que désirent-elles de moi ? En quoi puis-je leur être agréable ?
— Je vais vous le dire ; mais, avant, je crois devoir
VOUS faire part de mon mariage avec M"® Julienne.
Si maitre de lui qu'il voulût être, IJerodes ne put pas ne pas laisser échapper un mouvement de surprise.
— C'est donc comme gendre de M"**' de Bosmoreau, comme beau- frère de- M"® Agnès, continua Bonnet, que je m'adresse à vous.
Derodes voulut foire bonne contenance :
— Ces qualités n'ajoutent rien à Taltention que je dois à un camarade.
— Vous vous trompez; il n'y a pas de camarade ici, il n'y a qu'un gendre et un beau-frère.
— Comme vous voudrez, répliqua Derodes avec une certaine raideur.
Puis tout de suite, se faisant bonhomme, car il ne savait pas encore quelle attitude il avait inlérèl à prendre :
— Beau-frère, camarade, je suis heureux devons voir chez moi et de vous adresser mes compliments pour votre mariage.
Bonnet eut un geste d'impatience.
Cette exagération de politesse l'irritait.
— Je vous ai dit que c'était au nom de M'""" de Bosmoreau et de salille que je venais vous trouver. Vous voyez maintenant que c'est aussi en mon nom que je parle : je vous prie de me faire savoir quelles sont vos intentions à Tégard de ma belle-soeur.
— Votre belle-sœur? demanda Derodes comme s'il cherchait.
— De M"^ Agnès.
— Ah ! très bien, pardonnez-moi, je n'y étais pas; quand nous nous voyions chez M""*" de Bosmoreau, M"^ Agnès n'était pas votre belle-sœur.
Si Derodes voulait* s'échapper, Bonnet ne le lui permettrait pas :
— Elle Test maintenant; j ai donc qualité pour vous adresser une question : Quelles sont vos inlenlions ?
— De quelles intentions parlez-vous?
— Je regrette que vous m'obligiez à préciser.
— Encore faut-il que je sache ce que vous voulez dire.
— Je veux dire que vos assiduités dans la maison •de Bosmoreau vous font un devoir d'épouser Agnès.
— Les vôtres vous ont peut-être fait un devoir •d'épouser M"^ Julienne, mais les miennes!
Le premier mouvement de Bonnet fut de répondre à celte injure, qui s'adressait à Julienne comme à lui, en souffletant Derodes, mais il n'était là ni pour Julienne ni pour lui ; c'était à Agnès qu'il devait penseï-, à Agnès seule, pour elle il devait se contenir.
— Je vous préviens que quoi que vous disiez je ne me laisseiMi pas emporter ; après que vous m'aurez répondupour ma belle-sœiir, nous réglerons ce qui m'est personnel.
L?: T.IEUTENANT BONNET 451
— Mais que voulez- vous queje vous réponde? Je n'ai rien à répondre.
— Si vous êtes prêt à Tépouser ?
— Pourquoi Tépouser?
S'ils continuaient ainsi, l'entretien pouvait se continuer indéfiniment sans arriver à rien.
— Parce qu'elle est enceinte, dit Bonnet.
— Voilà vraiment un accident fâcheux pour une aussi jolie fille ; mais en quoi cela me regardet-il?
— Me direz-vous que vous n'êtes pas le père de 4»et enfant ?
— Peux pas savoir.
Bonnet fit un pas vers Derodesles poings crispés.
— Je vous donne ma parole, continua Derodes, que je ne veux vous blesser ni vous, ni M"® Doi*at, mais vous conviendrez que votre démarche auprès de moi est plus qu'étrange; si j'avais voulu épouser M"*" de Bosmoreau, je n'aurais pas attendu que vous vinssiez me la proposer. Pourquoi vous adressez-vous à moi, plutôt qu'à Cholet, à Carrelet, à Vézin? leurs assiduités dans la maison ont été aussi compromettantes que les miennes... que les vôtres. Vous, vous épousez M"® Julienne, et je le comprends ; mais vous n'avez jamais eu l'idée <répouser M"® Agnès, pourquoi voulez-vous me la coller 1
— Parce que vous l'avez séduite.
— Je ne peux pas répondre à cela ; si je vous disais : c'est vrai, je serais un goujat ; si je vous dis : ce n'est pas vrai, vous ne me croirez pas. Ça ne se discute pas, ces questions-là. On épouse une femme parce qu'on l'aime, ou parce qu'on a intérêt à l'épouser, on ne l'épouse pas parce qu'on l'a séduite — c'esl même celles qu'on séduit qu'on n'épouse pas.
Bonnet était à bout de forces ; tout ce qu'il s'était dit, tout ce qu'il s'était promis en venant, le calme^ la modération, la dignité, la voix de la raison et de l'honneur, l'appel à la conscience, tout avait été emporté par l'indignation et la colère que ces paroles railleuses et décevantes soulevaient en lui .
— Justement vous avez un intérêt à épouser Agnès, dit-il.
— Vraiment, je serais curieux de le voir.
— Celui de n'être pas tué par moi.
Derodeseut une légère contraction de la gorge,
mais tout de suite ilrevinl au ton léger qu'il ne poursuivait pas pour son agrément, mais parce que c'était le seul qui lui permit de répondre sans s'engager.
— Mais alors, c'est de rinti...mL..da...lion, ditil avec une emphase ironique.
— Puisque vous ne voulez écouler ni la voix du devoir, ni celle de l'honneur, il faut bien que je parle celle que vous comprenez — celle de l'intérêt.
— Mais justement mon intérêt me défend de me battre avec vous. . . Vous êtes plus fort que moi, et
puis, (l'autre part, laissez-moi vous dire, puisqu'il s a- }j[il d'intérêt, qu'il nly a pas non plus égalité entre nous sous le rapport de la fortune, et que le duel n'est loyal, n'est admissible que quand il y a égalité entre les adversaires.
— Eh bien ! cela même doit vous donner à réfléchir ; vous savez qu'on ne se bat pas seulement avec qui l'on veut, ni quand l'on veut. L'oulrageque a^ous avez fait à M""" de Bosmoreau est le mien, puisque je deviens le chef de la famille, et j'ai le droit de vous en demander raison, c'est mon devoir.
— Croyez- vous qn'il soit de l'intérêt de M^'^^de Bosmoreau qu'un duel entre nous fasse le scandale autour de... son accident ?
— Ne vous occupez pas de l'intérêt de M"® de Bosmoreau, laissez-moi ce soin, ainsi que celui de son honneur et du mien ; vous ne seriez pas logique avec vous-même, en faisant entrer dans vos calculs l'intérêt d'une autre. C'est du vôtre qu'il s'agit, puisque vous avez placé le débat sur ce terrain, et vous ne pouvez pas ne pas voir combien il se trouverait compromis par un duel avec un adversaire que vous reconnaissez comme plus fort que vous.
— Mais je ne l'accepte pas, ce duel.
— Ne dites donc pas cela ; est-ce que je n*ai pas dix moyens pour vous y contraindre, au cas où vous persisteriez dans ce refus. . . singulier?
— J'y persiste : M"® de Bosmoreau est dans une
45 i LE LIEUTENANT BONNET
situation fâcheuse, on cherche qui, dans son entourage, pourrait bien l'en tirer; le choix tombe sur moi, ce qui, à un certain point de vue, me flatte, mais ce qui, d'autre part, me gêne; je refuse, et je demande qu'on me laisse tranquille.
— Ce que vous me dites là était bon avec M"* de Bosmoreau, au cas où elle serait venue seule vous demander d'épouser sa fille, et je comprends que vous ayez préparé cel argument, — bien que cette préparation de défense soit bizarre chez un innocent ; — mais ce n'est pas M""^ de Bosmoreau seule qui vient chez vous, c'est moi, et votre argument est on retard; elle n'aurait pu que vous laisser tranquille, puisqu'elle n'est qu'une femme... et une malade; mais moi, je ne vous laisserai pas tranquille.
Derodes avaittout d'abord conservé son sang-froid et il s'était enfermé dans les moyens de défense qu'il avait préparés, les réponses qui ne répondaient pas, la raillerie, la blague, l'insolence ; mais en se voyant serré de près et deviné, il perdit le calme :
— Voilà qui explique votre mariage, répliqua-t-il brutalement.
— Précisément, et puisque la famille de Bosmoreau a acheté un défenseur. . . et au besoin un vengeur, il faut bien que je gagne le prix dont elle m'a payé. Ci'est le rôle de défenseur que je remplis en ce
moment, ne me poussez pas à prendre celui de vengeur. C'est à un camarade que je fais appel, et je ne peux pas croire qu'il reste sourd à la voix du devoir et de rhonneur. Tout ce que vous m'avez dit n'est pas sérieux. Vous savez bien que personne que vou& n'a compromis la réputation d'Agnès. Vous savez bien qu'elle n'a jamais aimé, qu'elle n'aime que vous. Vous savez bien que vous êtes le père de son enfant. Vous n'avez pas pensé au mariage tout d'abord, vousn'étiez pas décidé à vous marier, je l'admets. Mai& maintenant, est-il possible que vous refusiez d'épouser celle que vous avez aimée, celle qui vous aime, celle que vous aimez encore ? Qu'a-t-elle fait pour que vous ne l'aimiez plus? Direz-vous que vous vous éloignez d'elle parce qu'elle est enceinte ?
Derodes ne répondit pas.
— Avez-vous un grief contre elle 1 En avez-vous contre sa famille ? Si je vous ai parlé sévèrement,ne suis-je pas prêt à vous tendre la main ?
Bonnet fit un pas en avant, la main à demi tendue ; mais Derodes ne la prit point.
Bonnet attendit un moment, et, sans parler, ils se regardèrent les yeux dans les yeux, cherchant mutuellement à se deviner et à voir surtout jusqu'où chacun irait de son côté.
— Je vous ai répondu que je n'avais pas de raisons pour épouser M""" de Bosmoreau, dit enfin De-
im \£ LIEUTENANT BONNET
rodes, et que j'en avais au contraire de nombreuses, de sérieuses, pour ne pas l'épouser : je persiste dans ma réponse.
— Et moi, je vous ai dit que vous deviez choisir entre le mariage et le duel; je vous le répète.
— Je n'accepte ni l'un ni l'autre.
— Alors, il ne me reste qu'à vous forcer à vous battre. Je vous donne jusqu'à ce soir pour réfléchir; si tantôt, à notre dîner, vous ne venez pas à moi la main tendue en signe d'union, je vous fais devant tous nos camarades une injure publique, qui, en écartant le scandale de ma belle-sœur, vous obligera à vous battre. D'ici là, voyez où est votre intérêt — ou, ce qui vaut mieux, descendez dans votre conscience.
Bonnet n'avait plus rien à ajouter ; tout ce qu'il pouvait dire il l'avait dit, il ne lui restait qu'à se retirer; il se dirigea vers la porte, suivi de Derodes; prêt à l'ouvrir, il se retourna pour risquer une dernière tentative :
— N'oubliez pas que vous aurez aflaire à un adversaire résolu et que vous reconnaissez comme plus fort que vous.
— Je serai l'offensé — j'aurai le choix des armes. Ce mot acheva de détruire les faibles espérances
d'arrangement que Bonnet, malgré tout, conservait encore; acculé à un duel dans lequel il aurait été certain à l'avance de son infériorité, Derodes aurait
peul-êlre cédé; mais trouvant dans le choix des armes une espérance de chance, il persisterait dans son refus.
Tristement, il remonta vers la maison de M""'' de Bosmoreau : pauvre Agnès, pauvre Julienne !
Ce fut Julienne elle-même qui lui ouvrit la porte.
— Eh bien ?
11 fallut qu'il confessât la vérité, ce qu'il fit en rapportant exactement leur entretien.
— Perdue-, s'écria Julienne en s'abandonnant à son désespoir, la pauvre enfant !
11 essaya de la rassurer en lui disant qu'il y avait encore de l'espoir, mais Taccent de la conviction manquait à ses paroles.
— Et nous vous entraînons dans notre malheur : je vous aime, et je vous force à vous battre, car mahitenant vous ne pouvez pas reculer devant ce duel ; oh ! quelles angoisses !
Elle voulut qu'il lui promît de venir lui dire ce qui se serait passé dans ce dîner, mais il lui demanda de comprendre que cela n'était pas possible : il viendrait si Derodes cédait; si le duel devait avoir lieu, il ne viendrait point; il fallait qu'il restât à la disposition de ses témoins; pour Agnès, il importait qu'on ne le vît point revenir une troisième fois.
— Oui, vous avez raison, murmura-t-elle, je le sens, pardonnez-moi.
^Vi
î.K LIKUTFINANT BrjNNET
Puis, tout à coup, .se redre^sint et le regardaril av^'C un élan passionné :
— Au moins, dit-elle en rejetant dans ses bras, embrassez votre femme.
la pension des lieutenants, tout te monde rtait arrivé, Derodes excepte ; il avait été décidé « par le suffrage
''universel « qu'on n'attendrait plus,
cela a\ait amené un peu plus
d'exarlilude ; il n'éUiit pas
de manger froid et de se contenter des morceaux que personne n'avait voulus.
Sept heures allaient sonner. Hoctrue était déjà derrière sa chaise, prêt à s'asseoir; dans un angle de la salle, Bonnet causait avec Drapier et Cholet, les yeux attachés sur la porte d'entrée : Derodes ne viendrait-il point? Il semblait que cela fût impossible. Il y avait eu défi. Il ne reculerait point.
En effet, au premier coup de sept heures, la porle s'ouvrit, et Derodes entra lentement, le sourire aux lèvres, le nez au vent, avec son air gouailleur et insolent.
Bonnet, qui était un peu dans l'ombre, fil deux pas en avant pour se placer dans un rayon de lumière, afinque Derodes l'aperçût, et il attendit.
Mais Derodes, après avoir jeté un cdup d'oeil de son côté, ne vint point à lui ; au contraire, il fourra les deux mains dans son pantalon, et, lentement, négligemment, il se dirigea vers sa place.
Vivement, Bonnet alla à la sienne, et prenant sa chaise, il s'assit vis-à-vis de Derodes.
A travers la table, ils échangèrent un regard qui, pour être rapide, n'en fut pas moins plein de questions de part et d'autre : Derodes avait pris une attitude nonchalante et ennuyée, celle qu'il avait le plus souvent ; mais en l'observant, il eût été facilede voir qu'il se tenait sur ses gardes, prêt à répondre à une attaque, quelle qu'elle fût.
On servit le potage, et les conversations commencèrent, banales comme à l'ordinaire, chacun disant
son mol, Derodes et Bonnet exceptés, tous deux étant trop profondément troublés et préoccupés pom^ pouvoir se mêler aux propos de leurs camarades.
Bonnet se demandait quelle provocation il allait adresser à Derodes; celui-ci cherchait d'où et à propos de quoi Tattaque allait lui venir, car il connaissait trop bien Bonnet pour imaginer que celui-ci reculerait; s'il attendait, c'était sûrement qu'il guettait une occasion.
Autour d'eux le brouhaha continuait : Vézin tâchait de pincer une nouvelle bonne qui venait de remplacer Aglaé, Guitleau racontait ses histoires à l'usage de la jeunesse féniinine,Carrelet imitait Bouge-pas-Cocotte, (|ui prétendait « sans forfanterie » n'avoir pas du tout* d\icctnt, et Hoctrue rêvait à une place de garde au bois de Boulogne, qu'un cousin, conseiller municipal à Paris, venait de lui promettre, et dans laquelle il vivrait tranquille, logé, chauflé, ayant de quoi manger et à Tabrl des colles des jeunes sous-lieutenants, qui, au régiment, faisaient son désespoir et sa honte.
Comme il an^ivalt souvent, Derodes n'avait touché h rien de ce qu'on lui avait servi; le coude sur la table, il i-egardait manger sescamarades sans manger lui-même.
Plusieurs fois Bonnet avait levé les yeux sur lui en le regardant en face, et Derodes avait cru que la provocation allait éclater.
On était arrivé au dessert, et déjà Derodes se disait
que sans doute Bonnet renonçait à son idée pour se l'éserver lui-même le choix des armes, quand tout à €Oup Bonnet prit la parole d'une voix claire et vibrante qui fit taire toutes les conversations particulières.
— Est-ce que noire diner vous dégoûte aujourd'hui, que vous affectez de n'en pas manger? demanda-t-il .
Derodes ne broncha pas.
— Je vous ferai remarquer que je n*ai rien dit, a^épondit-il.
— II n'y a pas besoin de parler, le regard suffît.
— Je ne vous regarde pas.
— Vous Ates un insolent.
— Messieurs, s'écria Hoctrue.
Mais il était trop lard, déjà Bonnet s'était penché Ters ses voisins. Drapier et Cholet.
— Vous vous entendrez avec les témoins de Derodes.
Ils étaient stupéfaits de celte provocation de la part d'un homme aussi calme que Bonnet.
— Mais, mon cher, dit Cholet.
— Cependant, essaya Drapier.
— Il y a trop longtemps que Derodes nous blesse par son mépris, je lui donnerai une leçon.
Ils ne répondirent rien, car tous pensaient ce que Bonnet venait de dire : il y avait longtemps que
LE LIEUTENANT BONNET 4Crî
Derodes les blessait, il était bon que la leçon vint de Bonnet.
Hoctrue avait voulu interposer son autorité de chef de calotte ; mais les deux adversaires n'ayant plus ajouté un mol, il ne sut comment intervenir; ce fut seulement en se levant de table qu'il appela Bonnet dans un coin.
— Monsieur Bonnet, vous avez été bien vif, dit-il.
— Depuis longtemps je me contiens; je n'ai pas été maître de moi.
— Le fait est que M. Derodes est quelquefois dégoûtant.
— Vous voyez bien.
— Ce n'était pas cela que je voulais dire.
— Mais vous l'avez dit.
(iuitteau et Carrelet s'approchaient; Bonnet, laissant là Hoctrue, alla au-devant d'eux.
— Vous vous entendrez avec Cholel et Drapier, leur dit-il.
Et il rentra chez lui, après avoir prévenu ses témoins qu'il ne sortirait point; il n'avait rien à faire en les attendant, il se mit à sa table et écrivit à Julienne : il ne la reverrail peut-être point; s'il était tué, elle ne saurait jamais combien elle était aimée; il voulait le lui dire; il voulait qu'elle gardât de lui un tendre souvenir.
Le temps passa vite, il fut surpris par l'arrivée de ses témoins.
4G4 LE LIKL'TCNANT BONNET
Derodes choisissait le sabre de cavalerie avec le masque et exclusion de coups de pointe.
— M. Derodes veut qu'on se moque de nous, dit Jîonnet.
— Il ne veut pas qu'on lui abîme sa belle figure, à laquelle il tient, avoue-t-il franchement, dit Drapier.
— Il tient beaucoup plus à conserver son crâne, réphqua Bonnet.
— Il lient à tout conserver, dit Cholet, de là le choix du sabre : une belle estafilade est moins dangereuse qu'un coup d epée à travers le poumon.
— Acceptez tout, excepté le masque.
Le sabre est l'arme des officiers de cavalerie, non celle des officiers d'infanterie, c'était pour cela que Derodes l'avait choisi, espérant que Bonnet n'en savait pas le maniement, tandis que lui-même l'avait travaillé assez souvent. Mais son espérance se trouvait fausse; Bonnet était presque aussi fort au sabre qu'à l'épée, pour avoir pratiqué ce genre d'escrime pendant plusieurs années en Afrique.
Ses témoins étaient à peine sortis que le sapeur Leplu frappa à la porte : c'était le colonel qui mandait Bonnet.
Le plus souvent les duels entre officiers ont lieu sans que le chef de corps ait été prévenu, ce qui a rinconvénient d'exposer les adversaires et les témoins à des pehies disciplinaires, mais ce qui a l'avantage.
d'autre part, de supprimer les comparutions, les enquêtes et les interrogatoires. Bonnet aurait voulu que le colonel ignorât son duel, mais puisque celui-ci en était informé, il n'y avait qu'à se rendre à son ordre. Il trouva le colonel dans son bureau, lisant à son tils, couché sur un divan algérien, un livre de contes.
— J'ai appris ce qui s'est passé à votre pension, et à m'en tenir à ce qui m'a été dit, je suis surpris que vous vous soyez laissé emporter ainsi; mais il y a autre chose que ce qu'on m'a dit, je l'espère.
Bonnet hésita un moment.
— Oui, mon colonel.
— Quelque chose de grave?
— Oui, mon colonel : l'honneur d'une famille.
— Je ne vous en demande pas davantage; gardez votre secret; je suis heureux de voir que je ne m'étais pas trompé sur vous.
Daniel, qui avait écouté, couché sur son divan, se souleva :
— Alors, vous allez vous battre? demanda-t-il. A quoi?
— Au sabre.
— Comme je voudrais voir ça.
— Veux-tu bien te taire, dit le colonel.
Quand Bonnet rentra chez lui, il trouva ses témoins (jui l'attendaient.
— Eh bien?
— Il a Ifillu toute l'insistance de Guitteau et de
Carrelet, el leur menace chî se retirer, pour forcer Derodes à renoncer au masque : enfin, il a cédé; la rencontre est fixée à demain malin six heures, dans un pré où Pradon s'est battu Tannée dernière, nous vous conduirons.
Bonnet aurait voulu écrire toute la nuit à Julienne, il avait tant de choses à lui dire, il avait pu si peu lui parler de son amour; mais c'eût été une maladresse de passer une nuit blanche à la veille d'un duel; il fallait arriver frais sur le terrain. 11 se coucha à minuit et se leva à cinq heures. A la demie ses lémoins arrivèrent avec Vézin, et ils partirent tous ensemble.
Le pré où s'était battu Pradon était à douze ou quinze cents mètres de la ville, et on s y rendait par un chemin vert qui longeait la rivière ; de temps en temps, au caprice des branches, on apercevait la maison de M'"^ de Bosmoreau et les balustres de sa terrasse au haut du rocher. Bonnet resta un peu en arrière pour voir s'il n'apercevrait point Julienne; mais comment eût-elle été là à pareille heure; elle ne savait pas (ju'il devait suivi'e le chemin de la rivière.
Ils arri\èrent les premiers, mais presque aussitôt un roulement se fit entendre sur la route : c'était Derodes dans sa voilure avec ses témoins et Monlariol.
Il était charmant, ce petit pré, avec son gazon encore humide de la rosée de la nuit et ses haies de* saules -
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qui le défendaient contre les rayons obliques du soleil du matin.
Pendant que les témoins s'entretenaient, Bonnet et Derodes se déshabillaient, enlevant dolman, chemise, ne gardant que le pantalon bien serré à la ceinture. Bientôt ils apparurent le torse nu : Derodes, la peau d'un blanc laiteux comme celle d'une femme ; Bonnet, plus brun, plus ambré, également vigoureux et bien musclé : deux beaux hommes dans leur type opposé.
— Ne les laissez pas s'enrhumer, au moins, dit Montariol, qui avait employé le temps du voyage à raconter de terribles histoires de duels au sabre.
Les témoins n'avaient pas besoin de cette invitation, les adversaires étaient en face l'un de l'autre.
Les sabres engagés en tierce, Derodes porta un coup de ventre à Bonnet; mais celui-ci para la seconde en chassant le fer à droite si rudement qu'il désarma Derodes .
Il y eut un arrêt : Derodes parut perdre l'assurance avec laquelle il avait attaqué : était-ce humiliation, était-ce inquiétude de trouver en face de lui un adversaire plus redoutable qu'il n'avait cru?
Bonnet tenait les yeux fixés sur lui, et bien qu'il ne parlât point, parce qu'on ne parle point sous les armes, son regard traduisait ce qu'il voulait dire : (( Epousez-vous Agnès? » Derodes secoua la tête d'un mouvement à peine perceptible : c( Non ! — J'ai
470 LP: LIEl'ŒNANT BONNET
fail ce que j'ai pu, répondit Bonnet, avec ce même langage muet; maintenant, à Dieu va! ))
De nouveau les sabres étaient engagés en tierce : Derodes, qui avait reconnu la force de son adversaire, voulut en finir tout de suite et porta à Bonnet un coup de banderolle que celui-ci para en i-ipostant à la poitrine.
Ce fut le sang, en jaillissant sur les deux torses, jui dit aux témoins ce qu'avaient été les coups : celui de Derodes, amorti par la parade, était tombé sans force sur l'épaule de Bonnet, qu'il avait entamée; celui de Bonnet, frappant en plein, avait atteint le haut du bras gauche et labouré la poitrine.
Les deux médecins étaient intervenus : la blessure de Bonnet était plus étendue que profonde et grave; la peau, coupée net, laissait voir le trapèze; pour large et béante que fut la plaie, elle était sans gravité: aussi Vézin, après avoir pris soin d'en recouvrir et d'en rapprocher les lèvres avec de la gaze phéniquée, et après avoir épingle le bras en écharpe, put-il venir aider Montariol, qui avait fort à faire avec Derodes; en eflct. le sabre de Bonnet, après avoir frappé Tépaule en plein deltoïde et entaillé l'humérus juste au-dessous de l'articulation, avait sectionné obliquement les muscles du thoi*ax, dont le large écartement formait une énorme plaie au fond de laquelle apparaissaient deux côtes décharnées sur une largeur de deux centimètres.
— Si ce n'élait que celle énorme boulonnière, dit Montariol à Vézin pendanl un instanl où ils purent échanger quelques paroles, Derodes, avant deux mois, serait guéri ; le grave, le terrible, c'est TafTaire de répaule, c'est restalilade de l'os; admirez-moi ça; si, dans six semaines, le bras n'est pas atrophié, je veux perdre mon nom ; fini, le beau Derodes ; fichu, son bras.
Bonnet i^evint avec ses témoins et Vézin, qui leur rapporta le diagnostic de Montariol; on félicita Bonnet do son coup.
— J'ai travaillé le sabre en Afrique, dit Bonnet modestement.
— Si Derodes l'avait su ! lui qui n'a choisi le sabre que parce qu'il croyait que tu n'en avais pas la pratique.
— Vous voyez, dit Vézin, cju'il est bon de ne pas conter ses affaires à tout le monde.
^ N arrivant dans la chambre de ■"Bonnet, Vézin complétii le pansement qu'il avait appliqué sur le terrain.
— Gardez le lit pendant trois jours, cela n'en ira que mieu\ et plus vile; vous guérirez par première intention; en une semaine la plaie sera cicatrisée sans conséquence ultérieure.
Hrapier et Cholet voulurent rester avec lui, mais il les renvoya : il n'avait pas besoin qu'on lui tînt compagnie.
— On t'ohéit, ne te fâche pas, dit Cholet en riant, tu as une manière d'arranger les gens dont la mine t'ennuie qui le fera respecter; je te promets que, la j)remière fois que tu mangeras à la pension, on y regardera à deux fois avant de Iais.ser quelque chose dans son assiette; il ne faut pas dégoûter monsieur.
— C'est dégoûtant, dit Drapier, en imitant l'ac-
€ent (llloclrue, qui n'avait que ce mot pour exprimer ses opinions.
En n'alité, Bonnet voulait rester seul pour avoir la liberté d'écrire k Julienne. Sa première pensée, quand Vézin lui avait dit qu'il n'était que légèrement blessé, avait élé d aller tout de suite chez M'""" de Bosmoreau : qui remplacerait pour Julienne... et pour lui la joie du premier regard échangé ! Mais la condamnation à trois jours de repos avait bouleversé son projet. Il ne fallait pas foire d'imprudence, car Julienne allait avoir besoin de lui, et le mieux était qu'il fût bientôt en état de lui venir en aide, à elle et à Agnès. D'ailleurs, une visite en sortant de ce duel sérail trop significative et donnerait beau jeu aux bavardages. Alors à quoi bon la provocation du dîner, s'il empêchait lui-même qu'on la prît au sérieux. Il devait écrire.
Ce fut ce qu'il fit aussitôt que ses camarades furent partis : il allait avoir des visites, il devait se hâter.
c( Chère Julienne,
(' Le bon droit a triomphé : Derodes est griève- « ment blessé, mais sans que sa vie soit en danger; <( il restera seulement paralysé du bras d'une façon u irrémédiable, disent les médecins. Pour moi, je « n'ai qu'une éraflure insignifiante qui va guérir, — « par première intention, — c'est le mot de Vézin.
c( L'ennui, c'est qu'elle va me forcera garder le lit
« pendant trois jours; mais le bon, c'est qu'elle sera
« cicatrisée en une semaine. Je dois donc remettre
(( ma visite à trois jours. En attendant, lisez la longue
(( lettre ci-incluse que j'ai écrite cette nuit quand je
« ne savais pas si nous nous reverrions : elle vous
« dira comme vous êtes aimée; j'y ai mis tout mon
(c cœur, avec la sincérité d'un homme qui va peut-
i( être mourir. >>
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage, les visites conmiencèrent, ce fut à pein(î s'il put remetjre celte lettre à l'ordonnance qui avait remplacé Godailler, devenu caporal, et l'envoyer chez M"""' de Bosmoreau, sans être entendu par les camarades (jui se succédaient dans sa chambre, où les chaises manquaient.
Dans la bouche de tous se retrouvaient à peu près les mêmes paroles :
— Vraiment Derodes avait besoin d'une leçon. Rares étaient ceux qui ajoutaient :
— Mais elle est dure.
Cependant il y en avait qui s'apitoyaient : Montariol ne disait-il pas que si on parvenait à lui conserver le bras, en tout cas il resterait estropié, impotent : — A vingt-six ans ! un garçon qui jouirait d'une si belle fortune.
Ce fut trois jours après, ù huit heures du soir seu-
lement, au moment où il allait souvent chez M"'® de Bosmoreau, et où, par conséquent, sa visite ne devait avoir rien d'insolite, qu'il sortit de chez lui.
La nouvelle de son duel était connue de toute la ville, et ceux qui le rencontraient s'arrêtaient pour le voir passer le bras en écharpe fixé sur sa poitrine ; à son passage on sortait sur les portes en le suivant des veux.
Comme il montait lentement la rue de M"**' de Bosmoreau, il vit venir à lui M""^ Collas, qui descendait; il était impossible de Téviter, car elle lavait aperçu, et avec ses grands bras elle lui faisait des signes télégraphiques.
De loin, elle Tinlerpella :
— Mes compliments pour le coup de sabre. Mais quand elle fut plus près, elle baissa la voix :
— Croyez-vous que c'était le bon moyen pour avancer le mariage ?
— M. Derodes m'a insulté.
— Bon, faites croire ça à qui vous voudrez; il n'en est pas moins vrai que si nous n'avions pas été ensemble à Dex vous ne vous seriez pas battu; ça me réjouit de voir un chevalier.
Elle le regarda avec un sourire maqueur.
En arrivant devant la maison de M"*® de Bosmoreau, il vit le rideau d'une fenêtre du rez-de-chaussée légèrement soulevé, et derrière il aperçut Julienne; elle le guettait.
LE LIEUTENANT DONNET 47T
Ce fut elle qui lui ouvrit la grande porte. , — Cette blessure ?
— Vous voyez que ce n'est rien.
— Toute une vie de tendresse et d'amour ne payera jamais ce que vous avez fait pour nous.
— Ne parlons pas de nous ; lui avez-vous appris notre duel ?
— ■ Ouand j'en ai connu le résultat, oui.
— El qu'a-t-clle dit?
— Elle est partagée entre deux sentiments contraires : la recoimaiss;mce et la colère; la reconnaissance pour ce que vous avez lail ; la culère parce que vous avez blessé celui que malgré tout elle aime encore.
— La pauvre enfant ! il ne faut pas qu'elle me voie aujourd'liui, ni de quelques jours.
— Elle est auprès de maman, à {jui j'ai dû apprendre toute la vérité, et qui, depuis, est tombée dans une crise nerveuse; elle la veille, elle ne vous verra pas.
— Avez-vous aussi tout appris à M""' .\niilliau?
— Grand'maman est vaillante, pleine de coui'age dans sa \ ieillesse, c'est elle qui nous reiiiuate; d'ailleurs, elle avait de vagues soupçons, non précis, elle n'aurait pas osé aller si loin; mais <ies inquiétudes el des craintes. Mieux que nous, elle voyait les changements qui se faisaient dans Agnès, el s'en tourmentait .*ans rien dire. Elle vous attend.
478 LK LIKUTENANT BONNET
Ils allèrent sur la terrasse oii tant de fois Bonnet était venu s'asseoir au milieu de cette famille heureuse, et oùmaintenanliln'j avait plus qu'une vieille fennne accablée par le malheur et la honte, qui se tenait sur sa chaise le dos voûté, comme si elle venait de vieilHr de dix ans en un jour.
Quand elle aperçut Bonnet, son visage s'éclaira; vivement elle vint à lui :
— Mon cher enfant, il faut que je vous embrasse.
— C'est moi, grand' maman, qui vais vous embrasser, et de tout cœur.
Si M'"*" Amilhau n'entendit pas, elle devina ces paroles sur les lèvres et dans le geste de Bonnet.
— Le brave garçon, dit-elle ; le jour où je vous ai vu pour la première fois, j'ai compris ce que vous valiez; je \ous animais choisi entre tous; au moins ma bonne Julienne sera heureuse, et je vous promets que vous serez heureux par elle. Asseyez-vous là, il faut que nous parlions.
Elle lui domia la chaise près d'elle, du côté oii était attaché son livre et son cravon.
— Maintenant que vous allez être le mari de Julienne, continua-t-elle, c'est à aous de nous diriger; vous voilà le chef de la famille, d'une pauvre famille bien malheureuse.
L'émotion lui coupa la voix ; elle iit signe à Julienne de diu; ce qui avait été convenu entre elles.
— Dans la journée, nous avons discuté, grand'-
LK LIEITTKNANT BONNKT \1\'>
maman et moi, ce que nous devions faire pour Aj^mes; mais nous n'avons rien arrêté, voulant Tune et l'autre nous en remettre à vous.
— 11 n'y a qu'une résolution possible, quitter La Feuillade, fermer votre maison et vous cacher toutes à rétranger, dans un pays où vous ne serez pas connues... jusqu'au jour où Agnès pourra revenir ici.
— \'ous dites? demanda M""" Amilhau .
Il résuma en une ligne sur le cahier ce qu'il venait de dire.
— Tu vois, Julienne, continua M"'*' Amilhau, il n'a pas hésité à conseiller ce (juc nous n'osions envisager; il n'a pas pensé à lui.
— Sans doute, ce départ provoiiuera des bavardages, mais après ce qui s'est passé ce matin on se l'expliquera, sans aller jusqu'au bout, au moins avec certitude: on dira ce ou'on voudra, on n'aura de preu\es de rien; ce qui, plus tard, restera de tout ce bruit, sera une histoire de mariage manqué. Il faut partir au plus vite, demain, dans quelques jours.
— Et vous? s'écria Julienne.
— Vous m'écrirez, je vous écrirai; il en sera de nous comme si mon métier de soldat m'obligeait de partir .sms vous. Ne nous occupons (jue d'elle.
Ml fut décidé (ju'elles iraient en Suisse, dans un coin perdu, loin du passage des touristes, et que leurs lettres seraient adressées à un camarade de
Bonnet à Paris, qui les réexpédierait, afin que par l'adresse el le timbre il n'y eût pas d'indiscrétion possible : elles partiraient le surlendemain sans prévenir personne .
Les choses ainsi arrêtées, Julienne voulut qu'il lui racontât son duel; sans avoir pratiqué l'escrime comme Agnès, elle en savait assez pour comprendre et pour voir ce qu'il lui expliquerait.
11 lui fit ce récit complet depuis son départ jusqu'au coup de banderoUeel la riposte à la poitrine.
— Comment, vous avez passé devant la maison, et je ne vous ai pas vu? j'étais levée, cependant.
— Si vous m'aviez apei'cu avec mes témoins, votre angoisse n'eùt-elle pas été plus poignante de savoir que c'était juste à ce moment que le duel avait lieu el d'attendre notre retour ?
Elle lut émue jusqu'aux larmes qu'il eût désarmé Derodes pour risquer un dernier appel en faveur d'Agnes.
— C'est justement cela qui a perdu Derodes; il s'est laissé emporler par la rage, et, pour en finir tout de suite, il m'a porté un coup qui devait me fendre la lète, mais qui, paré, me livrait sa poitrine ou son ventre; j'ai paré et riposté.
Il eût voulu prolonger la soirée, mais elle eut peur qu'il se fatiguai, el elle le mil à la porte presque tle l'orce .
— A demain; venez de bonne heure, nous passe-
LK LÎKUTENANT BONNKT 481
rons la journée ensemble; vous dînerez avec gr'and'manian. .. et avec votre femme.
Mais le lendemain, il ne fut plus question dépasser la journée ensemble ni de dîner; dans la matinée, on lui apporta une lettre de Julienne; pendant la nuit, M""® de Bosmoreau avait été frappée d une attaque de paralysie qui, bien que légère, disait le médecin, empêchait tout mouvement, au moins pendant un certain temps.
Dans ces conditions, il était impossible de partir pour la Suisse ; mais deux jours après un peu de mieux s'étant manifesté dans l'état de la malade, le médecin permit qu'on la transportât à la métairie de Julienne avec précaution et sans fatigue.
Cette métairie, où elles n allaient que de temps en temps, dans Tété pendant quelques jours, à l'automne pendant les vendanges, avait été autrefois habitée par les parents du père de Julienne, qui avaient commencé à s'enrichir là, à faire valoir leurs terres : la maison était grande, en belle situation sur un mamelon boisé de superbes châtaigniers, bien meublée de bons el vieux meubles, entourée d'un vaste potager et des bâtinjents d'exploitation nécessaires à la culture : logement pour le métayer, élables, granges, chais. On y amena M'""" de Bosmoreau lentement, et on Ty amena dans une chambre immense, qu'un architecte citadin eût voulu à coup sûr transformer en plusieurs appartements complets.
482 LE LIEUTEiNANT BOiNNET
Sans doute, cela ne valait pas la Suisse pour la sécurité ; mais enfin Agnès s'y trouverait jusqu'à un certain point à Tabri de la curiosité : la maison était isolée au milieu des bois et des vignes; le chemin de traverse qui longeait la façade ne conduisait nulle part; personne n'y passait, que quelques paysans, et il semblait que personne de la ville ne dût risquer jusque là une promenade de deux lieues à travers des fondrières ou des déserts ensoleillés. D'ailleurs, si quelqu'un tentait laventure, on aurait la ressource de ne le laisser arriver ni auprès de M"*® de Bosmoreau, ni auprès d'Agnès ; il s'agissait de gagner quelques jours, une ou deux semaines peut-être, en attendant que le départ pour la Suisse devînt possible.
Cependant, malgré le mauvais état du chemin, ses fondrières et ses deux lieues, Julienne n'était pas installée depuis huit jours, qu'un après-midi on lui annonça que M'"*" la commandante Collas venait d'arriver et l'attendait.
— Vous comprenez, ma chère belle, que je n'ai pas voulu m'en tenir à des nouvelles vagues ; comment va notre malade?
La malade allait mieux, mais le médecin avait défendu qu'elle reçût personne.
— Et la belle Agnès ?
La belle Agnès était auprès de sa mère, qu'elle veillait.
— Mais comment va-t-elle ?
LK LIKUTENANT BONNET
— Elle va bien.
— Malgré ce duel ?
— En quoi ce duel peut-il la loucher?
Malgré son assurance, M""® Collas fut démontée par le calme de Julienne.
Elle essaya encore quelques insinuations, mais Julienne ne se troublant point, il fallut qu'elle se retirât sans avoir vu Agnès, et même sans avoir pu faire causer les gens de la métnirie, car Julienne la reconduisit à près d'une lieue du coté de La Feuillade.
- -' 1 î" « V ^. ^^^m ' "^ ii3Livais chemiit
' '* ^'^^''1 " ^^^^^ et ces deux lieues
'. '' causnic'ul une yèiie j^rave aux
curieux lie La Feuilladu, qui
n'usaieul lej^ atïrntileravec la |ipi'S|)L'ctivcd'rlre reçus
par M"" Ainilhau iH par .luliciuii- seules comme
M°"'('ullas l'avail étr, ils n'élaieiit d'aucune impor-
luuce puui' Itoiinel, (|ui, tuus les jours, aussitôt sou
sL-rvice fini, |)ai'tail allè<îrenieiil : deux lieues, des
fondrières, de la boue dans les creux, une épaisse poussière sur les plateaux, en allail-il prendre souci?
Selon qu'il était en avance ou en retard sur Theure qu'il avait donnée la veille à Julienne, il marchait vite ou lentement. Quand M""'' de Bosraoreau allait bien et que Julienne pouvait sans inquiétude la laisser à la garde de M""'' Amilhau et d'Agnès, elle venait au-devant de lui jusqu a un taillis de châtaigniers où elle attendait qu'il passât; et alors la main dans la main, serrés l'un contre l'autre, ils se promenaient dans les allées herbées, aux talus fleuris de bruvères de ce petit bois, ou bien ils s'asseyaient à Tombre d'un gros chêne, sur la mousse, en s'enlrelenant tendrement.
Que de choses ils avaient à se dire, et comme le temps qu'ils pouvaient se donner était toujours trop court ! Ils n'avaient à craindre ni les indiscrets ni les importuns, car ce bois appartenait à Julienne, el une fois qu'ils étaient entrés et qu'elle avait mis dans sa poche la clef de la barrière, ils étaient l'un à l'autre entièrement. Pendant plus d'une année, ils s'étaient vus presque tous les jours; leur intimité avait été ininterrompue ; sur tous les sujets dont on peut s'entretenir dans une vie intelligente, ils avaient échangé leurs idées ou leurs sentiments, et cependant il leur semblait qu'ils ne se connaissaient que depuis qu'ils s'aimaient, et à chaque instant ils faisaient en eux des découvertes qui les ravissaient : quelle bonté,
LK LIKUTENANT BONNKT \H1
quelle tendresse dans le cœur de la femme ; quelle force, quelle droiture, quelle sûreté dans le caractère du mari !
Quelquefois pourtant elle n'osait pas s'éloigner trop de sa mère, de manière h accourir si on l'appelait, et alors il devait aller jusqu'à une petite fontaine où il attendait qu'elle vînt le rejoindre, quand il ne la trouvait pas arrivée avant lui, assise sous le couvert d'un platane, devant le bassin où l'eau tombait en un mince filet clapotant. Là, ils n'avaient pas les longues allées droites du taillis ; mais l'endroit était assez frais pour que Bonnet pût s'y reposer, assez ombragé, assez entouré pour qu'ils y fussent à l'abri des regards; d'ailleurs, ils n'avaient point à se cacher, et si une femme de la ferme venait puiser une cruche d'eau, ils ne craignaient pas d'être surpris; on savait que (( Mademoiselle » était avec son fiancé, qu'elle épouserait quand « Madame » serait guérie; la seule chose qui étonnât, c'étail qu'il n'entrât jamais dans la maison.
A la vérité, Julienne le lui avait proposé plusieurs fois, mais dans des termes tels qu'il avait senti que le calme ne s'était point encore fait dans le cœur d'Agnès, et qu'il ne devait pas lui rappeler par sa présence tout ce qu'il fallait au contraire lui faire oublier; rien ne pressait, il fallait attendre; n'étaientils pas bien dans le taillis ou au bord de la fontaine; seraient-ils mieux, auraient-ils plus de liberté dans
la maison ; le cadre de quatre murailles vaudrait-il celui des bois verts et delà fontaine, qui les bercail de sa musique, avec le ciel au-dessus d'eux, où leurs regards se perdaient ?
Cependant les semaines s'écoulaient et le médecin refusait toujours de laisser partirM"'®deBosmoreau.
— Vous ne voulez pas tuer votre mère, répondait-il k Julienne quand elle le pressait, attendez encore un peu; ne l'exposons pas à une rechute. Et l'on attendait; et les jours passaient. Agnès se sauvait quand on entendait le niédecin arriver, et personne ne la voyait.
— Partez, partez, disait Bonnet quand Julienne lui communiquait ses craintes; certes, je suis heureux; plus heureux que je ne pouvais l'espérer, de vous avoir ici, de vous voir tous les jours, de passer près de vous Ces quelques heures qui sont la joie de ma vie, et qui me mettent au cœur d'inoubliables souvenirs, mais je ne serai tranquille que lorsque je vous saurai en Suisse. Partez.
De ce qu'il avait pu tirer de Julienne sans la questionner franchement, il résultait qu'il leur restait encore deux mois, mais cela ne le rassurait point : et tous les jours il poussait au départ; mais on ne pouvait pas partir sans M"'*' de Bosmoreau, Julienne devait demeurer auprès de sa mère, et M"® Amiihau ne pouvait pas s'en aller avec Agnès, c'eût été un aveu.
LK LIKUTENANT BONNET 189
Un après-midi que leur rendez-vous avait été fixé au taillis, il ne trouva pas Julienne, et, après l'avoir attendue un moment, il ne la vit pas venir; il alla à la fontaine; elle n'y était pas. (jue signifiait ce retard : M'"** de Bosmoreau était-elle plus mal?
Il allait se décider à monter jusqu'à la maison, quand il aperçut Julienne qui accourait; il se hâta au-devant d'elle et reconnut sur son visage bouleversé qu'il avait dû se passer des choses graves.
— Elle a son enfiinl de ce matin, murmura Julienne éperdue.
— Mais alors?...
— Il n'a que sept mois, dit le médecin, qu'il a bien fallu envoyer chercher et qui est arrivé trop tard ; heureusement bonne maman était là, sans elle je ne sais pas (*e que nous serions devenues.
— Conmienl est-elle i
— On dit qu'elle n est pas mal ; moi, je ne la trouve pas bien. Maintenant, qu'allons-nous faire ? avec quelle angoisse je vous attends!
— Nous n'avons rien à faire qu'à accepter ce malheur et l'enfant; j'irai le déclarer demain avec le médecin. Où est-il?
— Ma métayère sera la nourrice; elle sèvrera la petite Drapier quand il faudra. Il est bien petit, mais SI joh !
— Je n'ai pas à vous dire combien je suis désolé de ce malheur, qu'il n'a pas tenu à moi d'éviter;
pourtant il a cette contre-partie que voilà le voyage en Suisse inutile et notre mariage avancé. J'espère que nous n'aurons pas longtemps maintenant à rester à La Feuillade ; le colonel se croit assuré de ma nomination de capitaine ; là où nous irons, Agnès viendra avec nous et n'aura pas à souffrir comme ici.
— Je vais lui dire cela.
— Ne lui parlez pas encore de moi; laissez-la se rétablir; dans quatre ou cinq jours, j'irai le lui dire moi-même : cela me fera une entrée. En attendant, je vais m'occuper des formalités à remplir pour notre mariage, qui pourra se célébrer dans ce village : la maladie de M"'*' de Bosmoreau nous permettra de n'inviter que les témoins.
Mais les choses ne s'arrangèrent point ainsi. Quand Bonnet arriva à la fontaine le troisième jour après raccou(*hement, il trouva Julienne inquiète :
— Agnès ne va pas bien ; elle a été prise d'un frisson violent, et puis ensuite elle a eu une forte lièvre : le visage est coloré, les yeux sont brillants, (irand'maman croit que c'est la fièvre de lait. Moi, j'ai peur.
— Et le médecin 1
— Il ne vient que ce soir.
— Il vaut mieux croire gi'and'maman que vos pressentiments.
— Mes pressentiments, malheureusement, reposent sur des faits, sur ce qui se passe, sur ce que
je crois. Le coup qui s*est abattu sur elle l'a écrasée, elle croyait si bien à ce mariage. Sa rupture, le duel, la blessure de... M. Derode.s, riinéantissemcnt de toutes ses espérances, la honte, le remords, le chagrin, c'était trop pour elle, elle a ployé ; de là cette naissance de Teiifant à sept mois, et maintenant de là cette fièvre; elle devait se rétablir, elle est plus malade : n'est-ce pas l'indice d'un trouble profond causé par une secousse trop forte pour elle? Je ne suis pas médecin, je n'entends rien à toutes ces maladies, mais avec le cœur on sent les choses; elle n'est pas seulement ma sœur, vous le savez, elle est ma fille.
Le lendemain, le médecin avait parlé : c'était une fièvre puerpérale ; l'état était grave. Pendant quatre jours il s'aggrava encore. Maintenant Bonnet ne s'arrêtait plus à la fontaine, il entrait dans la maison et on allait prévenir Julienne, qui ne quittait plus Agnès que pour lui : elle descendait, ils échangeaient quelques mots rapides, un regard, un triste sourire, et il repartait.
Le sixième jour qu'il avait pu venir le matin, il vit entrer Julienne éplorée, suffoquée.
— Perdue !
Elle se jeta dans les bras de Bonnet, qui essaya de lui murmurer quelques paroles de consolafion,
— Elle sait si bien elle-même qu'elle est perdue qu'elle veut vous voir; nous allons monter ensemble:
492 LK LIKUTENANT BONNKT
elle a aussi demandé son enfant, que j'ai envoyé chercher.
Ils montèrent, Julienne essuyant ses larmes et faisant des efforts pour les contenir.
En entrant dans la chambre où se tenait M°® Ami- Ihau, Bonnet s'arrêta un court instant, frappé pai* l'horreur des changements qui s'étaient faits dans Agnès : le visage était si profondément altéré qu'il était méconnaissable, les joues s'étaient affaissées, le menton, aux fossettes si charmantes, n'était plus qu'un os, les yeux enfoncés dans les orbites cerclés de noir, tous les traits exprimaient l'anxiété et l'oppression.
— Voulez-vous venir jusqu'à moi et me donner la main, dit-elle, j'ai à vous demander pardon de mon injuste ingratitude, et c'est de tout mon cœur que je le fais.
Elle lui serra faiblement la main qu'il lui avait doimée. A ce moment, la nourrice entra portant l'enfant.
— Mettez -le dans les bras de Julienne, dit Agnès.
Puis, s'adressant à Bonnet :
— J'ai encore une chose plus importante à vous demander, c'est de pardonner à mon enfant et de veiller sur lui.
Bonnet prit la main de Julienne :
— Il sera notre fils aîné, je vous le promets.
iya
De grosses laniies emplirenl les yeux d'Agnes.
— Maintenant, je mourrai Iranquille, dit-elle en parlant lenlemenl, car sa respiration était courte; c'est un lils, heureusement. Élevé par V(M1s, — elle donna la main à Bonnet, — il deviendra un honmie; par toi, — elle tourna les yeux vers Julienne, — un bon cœur. Mieuv vaut cette mort que la mort lente «pie j'aurais eue dans le monde. Quand vcms penserez à moi, que ce soil cette pensée qui te console, Julienne.
Elle fut obligée de .s'arrêter pour retrouver un peu de res[)iralioii, et elle adressa uu sourire alFectueux l\ sa grand'mrre, tpii écoutait, anxieuse, sans rien entendre.
— (ju'aurai-je été pour mon enfant? Je n'aurais pas même eu le droit de Télever près de moi ; on eût crié au cvnisme. Votre (ils, votre aîné, il aura votre amour, il aura 1rs exem])les que \ous lui donnerez; il sera prcscpie l'égal de vos enfants.
— L'égal d.'ins notre cœur, sois-en sûre, s'écria Juliemu.'.
— Oh ! j'en suis sure; c'est ma force en ce moment et ma joi(». Je vous vois tous autour de ce lit, me pardonnant, me pleurant; mais moi, je ne me pardonne pas, je ne me pleure pas : j'ai fait !na vie ce qu'elle a été, j'ai fait ma mort; je n'ai voulu écouter personne; j'ai ri de Julienne quand elle m'avertissait; j'ai suivi mon rêve, voilà où il m'a conduite; et je
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ne poux pas ne pas trouver que ce soit une justice (jue les choses soient ainsi.
Elle eut une faiblesse et ne put pas continuer.
Bonnet eut voulu rester près de Julienne, mais son service le rappelait à La Feuillade; il fallait qu'il obtînt une permission et se fit remplacer. Il fit seller un cheval de la ferme et galopa jusqu'à la ville ; donnant son cheval à tenir à M"'*" Ravaut, il courut chez le colonel.
— Le colonel est avec le mùdecin-major, répondit Lcplu, qui lui ouvrit la porte, rapport à M. Daniel, qui est un peu malade; ils se consultent comme il convient.
Leplu fit entrer Bonnet dans le bureau du colonel, où Daniel était couché sur le divan, enveloppé dans une couverture.
— Bonjour, monsieur Bonnet, dit Daniel, vous avez de la chance d'arriver, vous allez entendre la Bérézina, que Leplu est entrain de me conter.
— Ah! monsieur Daniel, s'écria Leplu.
— Conte, dit Daniel avec autorité, tu en étais resté à (c Mon grand-père s'appelait déjà Leplu » ; mais le mieux est de recommencer.
Leplu allait recommencer, quand on entendit un bruit de pas cadencés dans la rue.
— On vient chercher le drapeau, s'écria Daniel; je vais le donner.
Celait lui, en effet, qui, toujours, religieusement.