TROISIEME PARTIE
^M f Bien que Derodes uil, avec l'ai'genl de I la fêle qu'il ne donna I |ji)inl, arrosé son usu- ! rier comme il en avait " l'U l'idée, celui-ci ne se Rconlenlii pas de ce qu'il avait L'çu, el un matin, en rentrant de-déjeuner, Derotk's le tiûiiva assis dans son parloir,. ■alli-iiiliiiit.
CuiiiiiH!iit, c'c^l VOUS, monsieur Caflié, à La Feuillade?
— Mon Dieu, oui, dit Caffié en se levant et en redressant sa longue taille voûtée, puisque vous ne répondez à aucune de mes lettres, il liant bien que je vienne chercher les réponses moi-même.
8â0 LE LIEUTENANT BONNET
— Vous savez, je n'aime pas beaucoup écrire.
— El puis vous n aimez pas non plus beaucoup payer.
— Voilà un reproche qui n'est pas juste, dit Derodes en riant, comptez un peu ce que je vous ai payé depuis que j'ai le... plaisir de vous connaître..
— Comptez un peu ce que vous me devez encore.
— Non! merci.
— Pourtant, il faut en arriver là un jour, et ce jour est venu.
Caffié, tirant un papier de sa poche, fît lui-même ce compte : 142,560 francs.
— Si vous voulez 560 francs, dit Derodes d'un air narquois, c'est tout ce que j'ai présentement.
— Monsieur Derodes, il faut être sérieux, répliqua Caffié sans se fâcher, et ne dire que des choses utiles, comme j'en dis moi-même : je ne viens pas vous demander ces 142,560 francs aujourd'hui.
— Aussi aimable que pratique, monsieur Caffié.
— Non; je viens vous demander des arrangements, combinés de telle sorte qu'aux échéances vous puissiez les remplir. Vous ne voulez pas que je m'adresse à M. votre père ?
— Il ne vous payerait pas.
— Il payerait, parce que les dettes d'un officier nuisent à son avancement, et M. votre père a de grandes ambitions pour vous; seulement, je crois qu'il serait furieux de payer et qu'en fin de compte
VOUS auriez à supporter son méconlenlement, — ce que je voudrais éviter.
Dès lors qu'il ne s'agissait que d'arrangements, Derodes n'avait pas à se mettre en peine de les discuter. Que lui importait? Il en avait déjà tant signé dans sa vie des arrangements de ce genre qu'il n'avait jamais tenus ! Il ne se défendit donc que tout juste pour donner à croire qu'il prenait lui-même ses promesses au sérieux.
Au reste, il n'avait jamais trouvé Caffié aussi facile.
— Vous comprenez bien, mon cher monsieur, ce que je demande, c'est un arrangement; toutes les concessions possibles, je vous les ferai.
Et il les fit si bien qu'ils terminèrent cet arrangement en amis : Caffié, ordinairement plaignard et grincheux, se montrait l'agent d'affaires le plus aimable qu'on pût rencontrer; l'officier ministériel qu'il avait été remplaçait l'usurier qu'il était devenu depuis ses malheurs et l'hostilité de la magistrature.
— Voyons, monsieur Derodes, qu'est-ce que je pourrais bien faire pour vous? dit-il quand tout fut terminé.
Derodes le regarda avec son sourire railleur :
— Vous voulez me mettre dedans.
— Ah! mon cher monsieur.
— Quand vous demandez, c'est tout naturel; mais quand vous offrez, il faut se défier.
— J.'aurais voulu vous obliger, vous ou Tun de vos amis.
Derodes ne répondit pas.
— Vous ne vous intéressez pas à un ami qui aurait besoin d'argent?
— Ma foi non.
— Il doit bien se trouver dans votre régiment quelque officier pauvre qui, par sa position présente et son avenir, mérite qu'on s'occupe de lui.
— Je n'en sais rien.
— Vous ne connaissez pas des officiers pauvres ayant de l'avenir?
— Des tas.
— Eh bien! alors.
— Voulez-vous leur faire des rentes?
— Je le voudrais, malheureusement je ne peux pas; mais, ce que je pourrais, ce serait, au cas où vous le désireriez, ce serait de faire prêter à l'un de ces officiers une somme raisonnable qui le tirerait d'embarras; je n'ai pas que des emprunteurs pour clients, j'ai aussi des prêteurs qui désirent que leur argent leur rapporte un bon intérêt; et bien que le nombre des emprunteurs soit de beaucoup supérieur à celui des prêteurs, je serais disposé à obliger quelqu'un que vous me désigneriez. .
— Je n'ai personne à vous désigner, répondit Derodes d'un ton bourru.
Caffié ne se rebuta point.
— Bien entendu, je ne vous demande pas voire garantie. Dites-moi : « Voilà un officier gêné, qui arrivera un jour, » et vous n'êtes engagé en rien, vous ne paraissez que si vous le voulez, j'interviens auprès de lui directement ; il ne sait le service que vous lui avez rendu que si vous l'en avertissez vousmême.
Derodes ne tenait nullement à rendre service à ses camarades, cependant on parlait si souvent de la situation intéressante de Drapier et de sa femme, que ce nom lui vint aux lèvres :
— Il y a le lieutenant Drapier, dit-il, qui est gêné.
— Je vais de ce pas chez lui, si vous voulez me donner son adresse .
— Je crois que sa pauvre petite femme vous accueillera à bras ouverts.
— Comment! il est marié?
— Sans doute.
— Mais ce n'est pas du tout cela qu'il me faut, s'écria Gaffié.
— Alors, vous n'êtes pas de ceux qui obligent le mari pour plaire à la femme.
L'idée que Caffié, voûté et cassé, pouvait vouloir plaire à une femme, fit rire Derodes aux éclats.
Pendant ce temps, Caffié s'était remis de sa sur-^ prise :
— Vous savez mieux que moi, mon cher mon^ sieur, qu'un officier marié n'a plus d'avenir; s'il n'a
33i LE LIEUTENANT BONN^ET
pas trouvé dans le mariage un moyen de se tirer d'affaire, à quoi est-il bon, je vous le demande? Derodes ne répondit pas.
— Abandonnons donc M. Drapier et indiquez m'en un autre, dit Caffié.
— Mais, je n'en ai pas d'autre à vous indiquer, répondit Derodes avec ennui.
— Si ce n'est pour lui, que ce soit pour moi.
— Alors, vous me prenez pour courtier?
— Non, assurément, mon cher monsieur; seulement, j'avoue tout franchement que si je trouvais en passant par La Feuillade, où je suis venu pour vous, l'occasion de faire une petite affaire, j'en serais bien aise, et je vous demande de me fournir cette occasion.
— Mais personne ne m'a prié de lui trouver un prêteur .
— Ne vous inquiétez pas de cela; je ne serai pas assez simple pour aller tout droit lui dire que je viens de votre part.
— Je sais que voiis n'êtes pas simple et que vous n'aimez guère les chemins droits.
— Mon cher monsieur, chacun prend le chemin qu'il peut; dans l'espèce, je manœuvrerais de façon à ce que vous ne paraissiez en rien dans l'affaire : <lonnez-moi les noms de quelques officiers peu fortunés, auxquels vous reconnaissez de l'avenir, c'est tout ce que je vous demande- Vous ne me refuserez pas cela.
Derodes se trouvait dans Télat d'agacement où vous mettent quelquefois les mendiants peu intéressants qui vous obsèdent.
— Mais, quels officiers voulez-vous; des jeunes, des vieux?
— Des jeunes, rien que des jeunes, des lieutenants, des capitaines.
— Il y a les lieutenants Bonnet, Guitteau, Renaud, qui ne sont pas fortunés comme vous dites.
— Et lequel d'entre eux vous paraît avoir le plus d'avenir?
— Bonnet, incontestablement.
— Et bien entendu il n'est pas marié, M. Bonnet?
— Non, bien sûr; mais j'ai dans l'idée qu'il se marierait volontiers, si sa situation changeait.
— Alors, c'est l'homme qu'il me faut, s'écria Caffié.
Puis, tout de suite, se reprenant :
— C'est l'homme qu'il me faut, parce qu'il a de l'avenir; vous comprenez que je ne dois pas exposer l'argent de mes clients; si par un prêt fait à propos nous tirons M. Bonnet d'une situation difficile, il pourra un jour se marier avantageusement, et alors il nous remboursera.
Caffié avait ouvert son carnet, il écrivait le nom de Bonnet.
— Et il est d'une bonne famille? demanda-t-il.
— D'une famille de paysans, son père est meunier.
— Cela ne fait rien; famille honnête, c'est tout ce qu'il me faut.
Caflîé dit son < cela ne fait rien » comme si, au contraire, cela lui faisait plaisir.
— Et savez-vous d'où est celle famille ? demandat-il.
— De la Vendée.
— Vous ne vous rappelez pas le nom du pays?
— Saint-Marlin-du-Mont, je crois, ou quelque chose comme ca.
— A4-il des frères, des sœurs?
— Vous m'en demandez Irop; comment diable voulez-vous que je sache tout cela ; je ne la connais pas, la famille de M. Bonnel.
Et Derodes rompit l'entretien. CafBé commençait à le fatiguer, et depuis longtemps déjà il lui aurait tourné le dos s'il n'avait voulu garder certains ménagements avec un homme qui, à un moment donné, pouvait le tourmenter. Quelle àpreté aux affaires ! Ne pas vouloir venir à La Feuillade sans tacher d*en entamer une nouvelle. Il était digne d'être juif, l'aimable Caflîé, que rien ne rebutait. Bonnet allait avoir de l'agrément. Et celle pensée amena un sourire sur le visage de Derodes, qui n'aimait pas son camarade. Cela serait drôle de voir plus tiird Bonnet le raide aux prises avec Caflîé le doucereux .
En prévision de ce plus tard, Derodes voulut prendre ses précautions.
— Surtout ne dites jamais à M. Bonnet que je vous ai parlé de lui.
— Ne craignez rien.
— Il est fier et pourrait trouver mauvais que je me sois mêlé de ses affaires, alors surtout qu'il ne m'en aurait pas prié.
— Je puis même feindre de ne pas vous connaître, si vous le désirez.
— Cela m'est égal que vous me connaissiez; ce que je ne veux pas, c'est que vous parliez de moi.
— Soyez tranquille; les moyens ne me manqueront pas pour me mettre en relations avec M. Bonnet.
— Cela suffît, je ne désire pas que vous me disiez ceux que vous emploierez. Au revoir, monsieur Caffîé.
— Vous me permettrez de ne pas prendre congé de vous avant de vous avoir adressé tous mes remerciements.
— Cela n'en vaut pas la peine.
— Mais si, mon cher monsieur, je vous assure que si.
Bien que Derodes n'eût pas voulu connaître les moyens que Caffîé allait mettre en œuvre pour offrir à Bonnet un prêt que celui-ci ne demandait pas, il ne put pas résister à la tentation d'interroger le vieil usurier, quand, deux jours après cet entretien, il le rencontra se promenant sur le mail, comme un étran-
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ger qui visite une ville de province, flânant de-ci delà les mains derrière le dos, à petits pas, pour tuer le temps.
— Comment, dit-il en l'abordant, vous êtes encore à La Feuillade, monsieur Cafiîé?
— Je n'ai pas encore vu le jeune homme en question; avant de me présenter chez lui, j'ai voulu avoir des renseignements sur la famille, parce que, si file a quelque bien, ce sera une garantie pour notre prêt; j'ai donc écrit à Saint-Martin-du-Mont, et je compte recevoir ces renseignements ce soir ou demain matin au plus tard.
— Allons, bonne chance.
— Je vous réitère tous mes remerciements.
Le lendemain, CafTié, ayant reçu r Saint-Martin-(Ui-Monl les renseignements qu'il avait demandés, se présenta chez Bonnet, octupé en ce momentà travailler d sa traduction.
— C'est à monsieur le lieuiiantBonnet quej'ai l'honneur de ulei, dit Caffié, avec sa politesse -> gi mdes circonstances.
— Pirfailenient.
Ciffie tira un papier de sa poche et se plantant un lorgnon sur le ^ nez, il lut :
- \ uus vous appelez hien Henri Bonnet î el vuLLsi'ifsbien filsdedame Rosalie-Jeanne Meillon, décédée épouse de M. Louis-Victor Bonnet, présentement meunier à Saint-Marlin-du- Mont?...
— Mais, monsieur..., interrompit Bonnet, avant dem'interroger ainsi, ne pourrîez-vous me dire qui
VOUS êtes, et dans quelles intentions vous vous présentez ?
— Mon nom, le voici, dit Caffié en tendant sa carte à Bonnet, avec mes qualités et mon domicile. Quant à mes intentions, je vous les ferai connaître dans un instant, si vous le voulez bien ; en attendant, soyez assuré qu'elles n'ont en vue que votre intérêt.
Il reprit sa lecture :
— Madame votre mère avait pour frère unique messire Jean-Hyacinthe Meillon, décédé prêtre desservant de Meuville ?
— Oui.
— Et vous, monsieur, vous êtes aussi fils unique né du mariage de votre père et de votre mère ?
— J'ai eu un frère et une sœur qui sont morts jeunes.
— Enfin vous êtes seul habile à vous porter héritier de votre mère et de votre oncle ?
— Je le crois.
— Cela est certain ; eh bien ! cette qualité va vraisemblablement vous mettre en possession d'un héritage... important.
Jusque-là, Bonnet avait écouté toutes ces questions avec une impatience visible, mais à ces mots « un héritage important », sa physionomie et son attitude changèrent.
— Veuillez donc vous asseoir, dit-il à Caffié qu'il
avait laissé debout, afin d'être débarrassé plus vile de ce fâcheux : maintenant ce n'était plus un fâcheux qu'il voyait dans ce bonhomme, qu'au premier abord on pouvait prendre pour un vieux coquin : si peu âpre qu'on soit à l'argent, on n'entend pas parler d'un (( héritage important » sans curiosité et sans émotion, — hériter, n'était-ce pas devenir le mari de Julienne ?
— Avez-vous quelquefois entendu parler, par madame votre mère ou par monsieur votre oncle, commença Caffié, d'un certain Meillon (Hyacinthe- Jean), les mêmes prénoms que votre oncle, remarquez-le, mais dans un ordre différent, qui s'embarqua, à la fin du siècle dernier, pour la Floride ?
— Non, jamais.
— Votre ignorance ne m'étonne pas : ce Meillon (HyacintheJean) était un assez mauvais sujet, au moins en sa jeunesse, et dans les familles on ne parle pas volontiers des mauvais sujets : cela est d'observation courante, n'est-il pas vrai?
Gomme Caffié s'était arrêté. Bonnet dut faire un signe affirmatif pour qu'il continuât.
— Ce mauvais sujet, en France, fut un aventurier habile et hardi en Amérique où il amassa une belle fortune. Il mourut laissant un enfant, une fille qui elle-même décéda intestat, sans enfants et sans héritiers connus. Voilà donc une succession importante en déshérence. C'est ma profession de m'occu-
per des successions en déshérence et de rechercher, moyennant une honnête rémunération, c'est-à-dire un tant pour cent, les héritiers habiles à recueillir ces successions, dont, sans mon ministère, ils ne connaîtraient jamais Texistence. C'est ainsi que je fus amené à m'occuper de cette succession Meillon et à rechercher les héritiers qui pouvaient avoir des droits à faire valoir sur elle. Les recherches furent longues et difficiles : tout ce que je savais de Meillon (Hyacinthe-Jean), c'est qu'il était venu en Amérique sur un navire de la Rochelle ; renseignement bien vague, vous le voyez ; mais enfin il a suffi après des investigations, dont le récit vous intéressera, j'en suis certain, quand j'aurai le temps de vous le faire détaillé, à me mettre sur la trace de Jean-Hyacinthe Meillon, décédé à Meuville, votre oncle, et sur celle de Rosalie-Jeanne Meillon, épouse Bonnet, c'est-à-dire sur la vôtre, et me voici auprès de vous.
Bonnet avait écouté ce récit sans admettre un seul instant qu*il pouvait n'être pas d'une entière vérité. Pourquoi n'eùt-il pas été vrai? Il ne voyait pas quel intérêt le vieux brave homme pouvait avoir à le tromper ; l'annonce d'une fortune ne dispose ni au doute, ni à l'incrédulité, ni à la malveillance; le fâcheux et le vieux coquin s'était changé en un vieux brave homme.
D'ailleurs, si des doutes s'étaient présentés à son
esprit, Caflié les eût dissipés par la demande qu'il lui adressa :
— Vous voudrez bien remarquer, monsieur, que j ai procédé avec une complète sincérité, sans aucunes précautions, sans finasseries, sans porte de derrière, comme il convient lorsqu'on a Thonneur
de traiter une affaire avec un officier français.
Décidément, le vieux brave homme était un galant homme; Bonnet salua.
— J'aurais eu affaire au premier venu que bien certainement je n'aurais pas ainsi livré tous mes renseignements, j'aurais agi moins simplement, avec plus de prudence, comme agissent mes confrères et comme j'agis d'ailleurs moi-même dans les cas ordinaires, car ils ne sont pas rares les héritiers qui, mis en possession d'un héritage, ne pensent qu'à frustrer l'intermédiaire, qui le leur a fait obtenir, de sa juste rénmnération. Avec un officier français, cette prudence eût été une injure.
Caffié salua à son tour, puis il continua :
— Vous ne trouverez donc pas mauvais que maintenant nous parlions de celte rémunération et que nous en fixions le quantum.
— Rien de plus juste.
— Nous allons donc, si vous le voulez bien, signer un petit arrangement à ce sujet, que j'ai préparé d'avance.
Et Caffié présenta à Bonnet ce petit arrangement
qui stipulait en sa faveur une remise de huit pour cent sur le montant de la succession à recueillir, — pour ses soins, démarches et déboursés.
— Ils ont déjà été gros ces déboursés, elles ont été longues et délicates ces démarches.
— Mais quel est le montant de cette succession? interrompit Bonnet impatient.
— Plus de trois millions.
Bonnet eut un éblouissement.
— Malheureusement, continua Caffié, je ne crois pas que nous puissions en tirer plus de deux millions ou de quinze cent mille francs ; nous rencontrerons des difficultés et Tenvoi en possession pourra tarder.
— Qu\appelez-vous tarder? demanda Bonnet, qui venait de voir les quinze cent mille francs étalés sur sa table.
— Quelques mois, une année peut-êlre. Vous savez quelles lenteurs on rencontre à l'étranger; et puis, je vous avoue que je n'ai pas encore toutes les pièces qui constatent que vous avez seul droit à cette succession.
Tout en parlant, Gafîié suivait Teffet de ses paroles sur le visage de Bonnet ; ces derniers mots amenèrent un mouvement de déception qui ne lui échappa point.
— Vous comprenez, mon cher monsieur, que je ne négligerai rien pour hâler votre envoi en possession, car j'y suis intéressé comme vous, plus
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que vous-même ; vous êtes jeune, moi je suis vieux.
Comme Bonnet ne pouvait pas dire que c'était précisément parce qu'il était jeune et amoureux qu'il tenait à entrer en possession de cet héritage le plus vite possible, il ne dit rien.
— Sans doute, continua Caffié, il est regrettable que vous n'ayez pas tout de suite la libre disposition de cette fortune, mais ce n'est qu'un retard, je vous l'affirme; je ne suis pas venu vous donner une fausse joie et pour vous prouver quelle est ma foi en vos droits, je mets dès aujourd'hui à votre disposition les sommes dont vous pouvez avoir besoin pour des exigences immédiates.
Il prit son air bonhomme.
— Il serait vraiment cruel de rester dans l'embarras pour quelques petites dettes, alors qu'avant un an vous disposerez d'une belle fortune, qui, dès maintenant, vous appartient. Il n'y a pas qu'au service de l'Autriche que le militaire n'est pas riche.
— Je n'ai pas de dettes.
— Eh bien ! mon cher monsieur, il faut en faire; c'est bien de n'avoir pas de dettes quand on est pauvre; mais quand on est riche, ce serait naïf.
Ouvrant son portefeuille, Gaffié en lira quelques billets de banque qu'il étala sur la table en les froissant comme s'il voulait que la tentation entrât à la
fois par les yeux el les oreilles clans le cœur de Bonnet.
— De combien croyez- vous avoir besoin ? demanda-t-il .
— De rien. Je vous remercie.
— Mon cher monsieur, ne faites pas de cérémonies avec moi, je vous en prie; cet argent est le vôtre ; je vous fais une simple avance que je retiendrai plus tard, et ce plus tard, c'est peut-être bientôt; si j'ai dit que Tenvoi en possession n'aurait pas lieu avant quelques mois ou avant un an, c'est par exagération de scrupules, pour que vous ne me reprochiez pas de vous avoir trompé.
Et de nouveau il agita les billets de banque ; mais ce fut inutilement. Bonnet ne se laissa pas tenter. Assurément il croyait à cet héritage, à son héritage; il croyait à la bonne foi de Gaffié ; mais la fortune qui lui tombait du ciel ne l'affolait pas au point de lui faire oublier sa peur et son horreur des dettes. Ce ne serait que dans quelques mois, dans un an peut-être, qu'il disposerait de cette fortune ; eh bien ! il attendrait.
Ce fut en vain que Caffié déploya son éloquence, et persista dans ses offres, Bonnet persista dans son refus :
— Laissez-moi vous dire , mon cher monsieur, que cela n'est pas sage : à votre place, j'aurais voulu m'habituer progressivement à la fortune, et
ne pas passer brusquement de la gêne à Topulence.
— Je m'y habituerai en imagination.
— Voilà au moins une bonne parole, la parole d'un homme avisé : j'en ai vu des fils de famille passer instantanément, par la mort de leurs parents qui leur tenaient serrés les cordons de la bourse, de la misère à la richesse, et ils se ruinaient.
— Je ne crois pas que ce soit mon cas.
— Le meilleur moyen de prévenir ce danger, c'est, comme vous le disiez, de vous habituer à la fortune en imagination, d'arranger votre nouvelle existence , de combiner vos dépenses, de rêver les plaisirs que vous vous offrirez. Enfin, mon cher monsieur, il ne m'appartient pas de vous donner des conseils, et j'espère que vous ne verrez dans mes paroles que le témoignage de la bien vive sympathie que vous m'inspirez : je n'imaginais pas qu'on pût rester si bien maître de soi en face de la fortune.
Caffié dut réintégrer dans son portefeuille les billets qu'il en avait tirés, ce qu'il fit d'un air de regret, en expliquant à Bonnet comment il allait procéder pour se procurer les dernières pièces qui lui étaient nécessaires : il ne perdrait pas un jour, pas une heure, et chaque fois qu'il obtiendrait un résultat nouveau ou qu'il rencontrerait une difficulté — mais les difficultés n'étaient pas à craindre —
il écrirait : on pouvait compter sur son exactitude.
Si Bonnet était resté maître de soi devant Caffié. il s'abandonna au transport de joie qui le soulevait quand le vieil homme d'affaires fut parti.
Deux millions ! quinze cent mille francs !
Il marchait par sa chambre sans savoir ce qu'il faisait ; tout à coup ses yeux tombèrent sur le cahier où il écrivait sa traduction allemande qui, depuis dix mois, lui donnait tant de mal, il le prit et le lança au plafond : — Ce n'était plus maintenant qu'il avait besoin de se jeter à corps perdu dans un travail absorbant — maintenant Julienne était à lui.
Bonnet iit comme Caflie le lui a\iit conseille il ii-
I in ci 1 1 II iivi lle exi''
leneequelaforlune liait lui donner.
Sur les deux points principaux, rien n'était pluA simple : ii restait officier et il devenait le mari de Julienne.
Il aimait assez sa profession pour ne pas l'abandonner le jour où il n'en avait plus besoin pour
vivre; et il aimait assez Julienne pour que l'idée ne se présentât même pas à son esprit qu'avec ses deux millions il pouvait épouser une femme plus riche qu'elle ; il avait été trop pauvre pour elle, il ne serait pas trop riche.
Mais ce n'était pas tout de régler ce qu'il ferait plus tard, lorsqu'il serait mis en possession de son héritage, il fallait aussi décider ce qu'il y avait à faire dès maintenant : devait-il tout de suite s'expliquer franchement avec Julienne ? Ou bien n'était-il pas mieux d'attendre.
Attendre ! C'était le mot dont sa vie avait été faite jusqu'à ce jour. Que n'avait-il pas attendu depuis dix ans, ayant toujours les raisons les plus fortes pour rester immobile et se taire, alors que tant d'autres le poussaient à agir et à parler!
Devait-il en être ainsi maintenant ? Ne pouvait-il pas, au lieu d'attendre, s'ouvrir immédiatement à Julienne?
Lorsque son premier trouble de joie fut passé, il essaya d'examiner froidement ces questions.
Bien des raisons le poussaient à celle ouverture immédiate; il donnait satisfaction à son amour; il en finissait avec l'attitude réservée, gauche et ridicule qui, depuis si longtemps, était la sienne ; il ne s'exposait pas à ce que Julienne, qui ne devait rien comprendre à celte attitude, acceptât un
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beau jour Jaclat ou uu autre mari ; — une seule le retenait, et cependant ce fut celle-là qui l'emporta .
Si bizarre que fût la démarche de Caffié, si surprenant que fût rheritage qui lui arrivait sans qu'il eût jamais entendu parler de ce Meillon de la Floride, il ne mettait pas en doute la sincérité de l'homme d'affaires pas plus que la réalité de son héritage. Pourquoi eût-on voulu le tromper? 11 ne le voyait pas. Tous les jours, ou si ce n*est tous les jours quelquefois au moins, ces héritages miraculeux, ne viennent-ils pas enrichir des pauvres gens, qui n'y pensaient guère, et devaient mourir comme ils avaient vécu, misérablement ?
Il avait entendu raconter des histoires de ce genre, et une fois, en chemin de fer, il avait voyagé avec un de ces agents en héritage, à la recherche d'héritiers. Tout cela ne suscitait donc aucun doute en lui, pas plus que le gain du bon numéro de la loterie, ou d'un gros lot des obligations de la ville de Paris n'en eût suscité s'il avait eu des billets de loterie, ou des obligations quelconques ; c'était étonnant, c'était prodigieux, mais enfin c'était possible.
Ce qui l'inquiétait, c'était seulement l'entrée en possession de cet héritage. « Nous rencontrerons des difficultés. » Il fondrait engager des procès peutêtre. Combien dureraient-ils? Comment se termine-
raient-ils ? Tous les procès, même les meilleurs, sont pcrdables.
Dans ces conditions, pouvait-il aller trouver Julienne et lui dire franchement : « Je vous aime, je vous aime depuis que je suis arrivé à LaFeuillade; si, jusqu'à ce jour, j ai retenu cet aveu que vous avez vu bien des fois sur mes lèvres, c'est parce que je n'étais qu'un pauvre diable sans le sou, et que ma dignité m'empêchait de parler, mais je viens d'hériler de deux millions et je vous demande d'être ma femme. » Que répondrait-il si le notaire de Julienne prouvait que ces deux millions se réduisaient à une espérance, ou même à un procès qui n*avait que peu de chance d'être gagné, il serait perdu. Ne pourraiton pas alors l'accuser d'avoir spéculé sur des espérances chimériques, ne pourrait-on pas croire, ne pourrait-on pas dire qu'il savait très bien que ce procès serait perdu, et que c'était cette certitude qui l'avait fait se marier avec une fille riche, avant que e jugement fût rendu ?
Il ne devait donc pas plus parler de ces millions comme s'il les avait entre les mains, qu'il n'avait dû parler des quelques centaines de mille francs que vaudrait un jour la lande de son père ; les uns et les autres étaient bien en l'air.
Mais s'il ne pouvait pas les annoncer comme certains et de façon à baser dessus sa demande en mariage, au moins pouvait-il les présenter à JuHenn^
comme probables en lui laissant entendre que, le jour où il n'aurait plus à craindre de les voir lui échapper, il en dirait davantage.
Après les représentations de quatre ou cinq vaudevilles et d'une dizaine de monologues qui les avaient réunis pendant l'hiver chez M"® de Bosmoreau, les parties de lawn-tennis et de croquet avaient repris avec la belle saison, malgré Esparbarinque qui soutenait que la comédie pouvait se jouer tout aussi bien l'été que l'hiver, et qu'un théâtre dans le cloitre serait tout à fait « ravissant ». C étaient toujours les mêmes fidèles : Derodes, Cholet, Vézin, Carrelet, M. deRosselinCi le sous-préfet et sa femme, de temps en temps le lieutenant-colonel et la baronne très occupée maintenant par des leçons de diction qu'elle prenait de Béral, et rarement, très rarement Drapier brouillé avec Derodes ; quant à M"® Drapier, on ne la voyait plus et son mari disait qu'elle était prise par sa petite fille, très fatiguée et même un peu souffrante.
L'intimité qui s'était établie pendant cet hiver entre ces personnes avait changé le caractère de ces réunions; elles s'étaient faites familières: plus d'invités, des amis. Un moment, on s'était même demandé dans la ville si Derodes n'allait pas épouser Agnès et Bonnet Julienne, puis, ces mariages ne se réalisant pas, les bavardages sans cesser avaient pris un autre cours : n'était-elle pas étrange cette
familiarité entre des officiers et des jeunes filles ; qu'en résulterait-il, lequel était le préféré? Jamais M"® Collas, qui savait tout et disait tout, ce qu'elle savait comme ce qu'elle inventait, n'avait été écoulée avec autant de curiosité ; quelquefois on la recherchait; on l'interrogeait.
Bien que Bonnet se tînt toujours dans une réserve très grande avec Julienne, cette intimité avait cependant rendu forcément leurs relations moins cérémonieuses; aussi le lendemain de la visite de Caffié put-il lui dire naturellement qu'il voudrait bien l'entretenir un moment en particulier.
— Allons dans le cloître, puisque c'est le lieu choisi pour les confidences.
Elle dit cela assez légèrement, mais en réalité eUe était surprise et même un peu émue.
— J'ai reçu hier une étonnante visite, dit-il, et je veux vous en faire part pour que, si ce qu'on m'annonce se réalise jamais, vous ne m'accusiez pas de cachotterie.
— Et que vous a-t-on annoncé de si étonnant ; est-ce bon au moins?
— Oh! très bon, si prodigieusement bon que cela en est invraisemblable ; ma vie peut en être complètement changée; de triste et solitaire qu'elle est, sans autre espérance que les satisfactions de mon métier, elle peut devenir la plus heureuse, la mieux remplie.
— Dites donc vite , s'écria-t-elle 1 car pendant qu'il parlait lentement en cherchant ses mots comme s'il avait peur d'en employer de trop vifs allant plus loin qu'il ne voulait, elle avait eu le temps de réfléchir et de comprendre que celte chose si étonnante ne pouvait être qu'un mariage ou un héritage, — ce qui, pour elle, était bien différent.
Alors il lui répéta l'histoire de l'héritage telle que Caffié la lui avait contée.
— Deux millions, dit-elle.
Son accent n avait pas été celui de la joie, et ce fut avec une inquiétude presque évidente qu'elle ajouta:
— Deux millions. Oh! c'est beaucoup, c'est une belle Jortune.
— Une fortune qui me ferait libre si tout cela était vrai.
— Libre de quoi, de quitter l'armée?
— Quitter l'armée, jamais; abandonner mon métier parce que j'aurais de la fortune, ce serait une lâcheté, une honte.
— Alors, libre de quoi?
11 hésita un moment :
— Libre de diriger ma vie du côté qui me plaît, eu je trouverais le bonheur.
— Et il vous faut deux millions pour cela?
— Il me faut l'indépendance et l'égalité.
— L'égalité de deux millions ?
— Non, certes.
Des deux côtés, les mots étaient partis involontairement, et ce fut par la réflexion qu'ils eurent l'un et Tautre conscience de ce qu'ils avaient dit.
— Quelle importance vous attachez à la fortune I reprit-elle. Quelle place tient-elle donc dans votre vie, dans vos déterminations, dans vos réflexions?
— Heureusement... pour vous, vous êtes riche, mademoiselle, et vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce qu'est la fierté des misérables; combien ils sont ombrageux, craintifs, et comme cette fierté les rend gauches, maladroits, embarrassés, timides, sinon dans leiirs pensées. . au moins dans leurs paroles.
— Vous avez tort de croire que je ne comprends pas cela, c'est un sentiment très noble que je m'explique et que... j'admire; à votre place, il me semble que je serais comme vous.
— N 'est-ce pas ?
Ce fut presque un cri de soulagement, une sorte de justification qu'il mit dans ce n'est-ce pas, elle ne le blâmait donc point de n'avoir pas parlé ; à sa place, elle eût fait comme lui. Les craintes qu'il avait eues si souvent qu'elle le trouvât ridicule ne reposaient sur rien. A sa place, elle eût fait comme lui. Elle savait qu'il l'aimait et elle trouvait que c'était à un sentiment de fierté très noble qu'il avait obéi en taisant son amour. Il fût resté dans sa position de
misérable que le « je serais comme vous :» eût été terrible en lui enlevant tout espoir. Mais, avec cet héritage en perspective, c'était pour le passé qu'il pouvait se féliciter, il n'avait pas à prendre souci de l'avenir.
— Il est vrai, reprit-elle, qu'il ne faut pas exagérer ces exigences d'égalité; je ne la vois pas là où vous la mettez ni aussi exclusivement que vous. Efle n'est pas surtout dans la fortune comme vous la placez. Elle est plutôt dans la position, l'éducation, les sentiments, les idées.
— Dans la position ? demanda Bonnet en insistant.
— Certainement dans la position ; on peut être de la même position et n'avoir pas une fortune égale ; on est du même rang, du même monde, et c'est cette égalité qui est indispensable, puisque c est elle qui fait l'accord de la vie. Quoi qu'il en soit, je suis bien heureuse de la nouvelle que vous m'annoncez.
— Vous deviez être la première à l'apprendre... et la seule.
— Je suis plus heureuse encore de la confiance amicale que vous me témoignez.
— N'était-ce pas à vous que je devais en parler : votre jeunesse, votre grâce, votre beauté...
Elle leva la main comme pour l'interrompre, il continua :
— Et par-dessus tout votre bonté, vos attentions
si ingénieuses dans leur spontanéité et par là si touchantes pour un homme qui n'avait été gâté ni par la vie, ni par personne, un abandonné, m'obligeaient à vous mettre de moitié dans mes espérances de bonheur.
Elle lui tendit les deux mains, et, avec un sourire ravonnant :
— JV suis, dit-elle.
Ils restèrent ainsi assez longtemps, les mains dans les mains, les veux dans les veux, se souriant avec une franchise de bonheur que ni l'un ni l'autre ne pensait à dissimuler. Une situation nouvelle ne venait-elle pas de se créer par ces quelques paroles qui, sans rien dire de précis, avaient cependant tout dit.
iii: cruL pascommel-
Iri' une indiscrétion,
oonlralre aux inlei)
iions (je BoiincL,
en apprenant cette
étonnante nou—
à Agnès
rind celie-ct lui dr
manda en riant ce
qu'ils avaient pu
se dire pendant
tuut le temps oîi
étaient restés
en lète à tête dans
le cioili'e.
— Une chose extraordinaire qui va
If ftirpren'li'e...
— Il sest décidé à te dire qu'il t'aimait,
inltTi'ompil Agnès avec moquerie.
— Non.
— C'est cependant ce qui aurait pu me surprendre le plus.
— Tu n'auras pas seulement de la surprise, lu auras aussi des regrets.
— Je n'y suis pas du tout, dis ta nouvelle.
— Eh bien, il hérite de deux millions; tu vois que tu aurais pu le prendre pour mari quand je te le proposais et que tes rêves de fortune se seraient accomplis.
— Il t'aimait.
— Je ne savais pas alors qu'il dût m'aimer un jour, et le jugeant à ce moment ce que depuis l'expérience nous a montré qu'il était réellement, j'aurais voulu qu'il devînt ton mari.
— Tu as pensé à moi avant de penser à toi.
— N'est-ce pas naturel, je voyais en lui un mari désirable, je voulais qu'il fût le tien.
— Il sera le tien. Où prends-tu les regrets que je dois éprouver : tout n'est-il pa$ pour le mieux?
— Je trouve en lui une certitude de bonheut* pour la femme qu'il épousera, que je n'aperçois pas en M. Derodes.
— Tu n'es pas juste pour M. Derodes.
— A qui la faute ? Il t'aime et il ne demande pas ta main.
— M. Bonnet aussi t'aime et il me semble que lui non plus ne demande pas ta main.
— C'est sa pauvreté qui l'en a empêché ; c'est une noble fierté et elle ne peut inspirer que des sentiments d'admiration et de respect pour le silence qu'il s'est imposé.
— Que ce silence ait été admirable hier, je le veux bien, mais, aujourd'hui, qu'est-il ?
— 11 n'est pas moins digne qu'il ne l'était hier : on lui a annoncé qu'il avait fait ce gros héritage, mais on ne lui a pas encore remis; il attend qu'il l'ait aux mains pour parler.
— Puisque tu comprends si bien les raisons qui ferment les lèvres de M. Bonnet, pourquoi ne veuxtu pas comprendre celles qui obligent M. Derodes à attendre; l'un est paralysé par la pauvreté, l'autre l'est par la fortune ; ce n'est pas du jour au lendemain qu'il peut amener ses parents, follement orgueilleux de leur richesse, à accepter une fille qui n'a rien.
— Il y a bientôt six mois que nous attendons la seconde visite de son père qui devait suivre de près la première.
— Sois tranquille, tu ne l'attendras pas longtemps maintenant.
— Combien de fois déjà m'as-tu dit cela !
— T'imagines- tu donc que ces retards ne sont pas une angoisse pour moi ?
Ce cri était si ému que Julienne troublée et inquiète examina sa sœur :
— Tu me fais peur, dit-elle.
96i LE LIEUTENANT BONNET
— Il n'y a pas de peur à avoir, mais il ne faut pas me reprocher des lenteurs qui me sont aussi... douloureuses qu'elles peuvent l'être pour toi.
— Tu vois M. Derodes sous un jour où je ne peux pas, malgré tout ce que tu me dis et me répètes, le voir moi-même, car je le regarde à travers les changements qui se sont faits en toi, ta pâleur, les plis de ton front, ta gaieté perdue...
Agnès vint à sa sœur vivement, et lui mettant les deux mains sur ses yeux :
— Veux-tu bien ne pas me regarder ainsi, dit-elle en faisant un effort évident pour prendre un ton plaisant, tu vas me persuader que je suis devenue laide. Parle-moi plutôt de cet héritage.
Dire une chose à Agnès, c'était la dire à Derodes : il V avait clair de lune ce soir-là, et comme toutes les nuits où lascension du rocher était possible, à minuit, il arrivait dans le cloître où, depuis la belle saison, Agnès l'attendait quand il devait venir. Pendant les deux heures qu'ils passèrent ensemble, elle eut le temps de lui raconter Thisloire de Théritage de Bonnet. Derodes fut abasourdi, mais il ne souleva aucune objection et ne manifesta aucun doute, ce qu'il n'aurait pu faire qu'en parlant de Caffié et en disant quelle part il avait dans celte histoire.
Deux millions ! Caffié avait persuadé Bonnet de la réalité de cet héritage. Qui diable pouvait bien se cacher sous celle invention extraordinaire ? Caffié, tel
qu'il le connaissait, n'était pas homme à se donner tant de peine, pour un résultat médiocre, et c'en eût été un que combiner cette machine compliquée pour arriver simplement à prêter quelques milliers de francs à Bonnet. Il y avait autre chose. Mais quoi? Là était le mystérieux. Il fallait s'attendre à quelque chose de drôle, et pour lui, l'amusant était que, par Agnès, il saurait ce qui se passerait.
La physionomie de Bonnet allait être intéressante à étudier; on pourrait s'amuser de lui, et le faire poser.
C'était ce que Derodes aimait par-dessus tout, faire poser ses camarades, et s'amuserd'eux ; il s'offrit cette récréation, dès le lendemain au déjeuner.
— Vous avez l'air bien impatient aujourd'hui, ditil tout à coup à Bonnet qui avait appelé deux fois la bonne .
— Et pourquoi serais-je impatient? répliqua Bonnet avec raideur.
— Je ne vous le demande pas ; je constate votre impatience sans en chercher la cause.
— Et en quoi cela peut-il vous intéresser que je sois ou ne sois pas impatient?
— En rien du tout .
Et ils se regardèrent en chiens de faïence comme cela arrivait souvent, car leurs rapports, loin de s'améliorer à mesure qu'ils s'étaient mieux connus, avaient pris un caractère d'hostilité presque déclarée
^«4 LE UEUTEVAXT BûSSET
qui, plo^ d'une (ot:^, arait obligé Hortnie à înlerreoir entre eox avec <od autorité dedicf deealolle:Derode5 refirodiait à Boooet Fair de supérionté qu'il ne 5e douoail qu'avee lui et sa fierté déda^ueuse ; il lui en Toulait au^ de ne |]âs subir le pre:5tige de 5a fortune ; de <on côté. Bonnet rojait en Derodes un imrapable. un inutile, un bonune gâté par la fortune qui abaif^ 5ait leur profession, dont il était indigne par sa pare^âe et ses préoccupations mondaines, et de plus il ne lui pardonnait pas Tattitude compromettante qu'il prenait a%'ec Agnès comme à plaisir, par gloriole, par latuité. A chaque instant il y avait des piques entre eux quHoctrue suneillait, car il mettait son honneur à ce qu'il n'y eût pas de querelles à la table qu*il présidait.
Deux jours après, ce fut une obsenation sur la belle humeur de Bonnet que Derodes essaya, puis, quelques jours après, encore une autre sur sa préoccupation ; évidemment, Tafiaire avec CafGé passait par des phases variées, des bonnes et des mauvaises.
La première lettre que Bonnet avait reçue de Cafiîé était pleine d'assurances de succès; la seconde, arrivée peu de temps après la première, était moins affirmative, et laissait pressentir que des difficultés pourraient se présenter à propos de la généalogie des Meillon ; il s'agissait de savoir si la branche vendéenne que Bonnet représentait était à un degré plus rapproché qu'une autre branche, qui habitait le pays
basque ; Caffié n avait pas de doutes à ce sujet et même il avait si grande foi dans le succès final, qu'il insistait sur ses offres d'argent. Un silence s'était fait, puis une nouvelle lettre avait accentué les craintes de Caffié : les Meillon du pays basque paraissaient redoutables ; et, cette fois, il n'offrait pas d'argent, il fallait attendre, peut-être serait-il obligé d'aller à Bayonne ; en revenant, il passerait par La Feuillade.
Comme Bonnet avait dit à Julienne que le règlement de cet héritage semblait devoir prendre plusieurs mois et peut-être même une année, il lui était possible de ne pas parler de ces lettres de Caffié et des angoises qu'elles lui causaient; mais, pour être cachées, ses angoisses n'étaient pas moins vives : n'aurait-il mis la main sur la fortune que pour la voir lui échapper au moment même oii il croyait la saisir; mieux eût valu rester dans la misère sans espoir d'en sortir jamais ; son imagination s'était habituée au bonheur.
Un après-midi, il vit entrer Caffié dans sa chambre, la tête basse, l'air désolé.
— Eh bien ?
— Eh bien, mon cher monsieur. J'arrive de Bayonne; ce sont les Meillon du pays basque qui incontestablement héritent; nous nous sommes trompés, j'ai été trompé par une lacune dans la généalogie. Tenez, voyez vous-même.
Et Caffié étala une grande feuille de papier toute
couverte d'accolades et de barres avec des dates et des noms écrits cà et là.
— C'est inutile, dit Bonnet en repoussant ce tableau généalogique des Meillon.
— Je comprends que la déception soit dure pour vous, mon cher monsieur, je la partage ; depuis Bayonne jusqu'ici, ma parole d'honneur, je n'ai cessé de penser à vous. . . ce pauvre jeune homme, ce brave officier !.. . Permettez-moi de vous dire que j'ai conçu pour vous une grande estime et que le coup qui vous frappe m'atteint aussi douloureusement. C'est pour cela que j'ai tenu à venir moi-même au lieu de vous écrire. En chemin de fer, une idée... providentielle, j'ose le dire, m'a surgi dans l'esprit, inspirée à coup sûr par la sympathie.. Certainement je ne peux pas vous rendre les deux millions. que vous perdez, mais enfin je puis atténuer la violence de ce malheur.
— Je n'ai pas besoin d'argent, je vous remeixie.
— Vous vous méprenez, mon cher monsieur, vous vous méprenez; ce n'est pas d'un prêt qu'il s'agit, c'est... d'un mariage, dont l'idée m'est venue justement en chemin de fer, quand je pensais à vous, et à votre déception.
— Un mariage !
— Il faut que vous sachiez, mon cher monsieur, que je ne m'occupe pas seulement de successions, je gère aussi les propriétés et les affaires de quelques personnes qui ont confiance en moi. Parmi ces per-
sonnes, il s'en trouve une heureusement, — c'est le cas de le dire, qui a une fille en âge d'être mariée : jeune fille accomplie, élevée dans un couvent à la mode, belle, spirituelle, toutes les vertus, et ce qui ne gâte rien, deux cent mille fi'ancs de dot en espèce qui seront comptés le jour du contrat.
Bonnet, qui tout d'abord n'avait pas prêté attention aux paroles de Caffié, les écoutait maintenant en l'examinant, le front plissé, les sourcils abaissés, dans l'attitude d'un homme qui cherche à pénétrer et à comprendre une chose cruelle.
— Et cette jeune personne accomplie ? demandat-il d'un ton de voix qui surprit Caffié.
— Vous la verrez quand vous voudrez, et je suis sûr qu'elle produira sur vous une impression d'enchantement.
— Je vous demande ce qu'elle est, ce qu'est sa famille.
— Sa mère est une artiste du plus grand talent qui s'est acquis une belle réputation au théâtre. Vous savez ce qu'est le théâtre! Bref, je vous l'avoue, il y a une paille dans la naissance. Mais cela ne détruit pas la beauté de la jeune fille, ni ses vertus, nî ses deux cent mille francs. La mère qui adore sa fille ne la verrait que quand le mari le permettrait, elle comprendrait, je vous en donne ma parole, les scrupules d'un officier, c'est une femme fort intelligente, tout à fait supérieure.
— Et c est elle qui a eu Tidée de cette comédie ?
— Comédie ! Quelle comédie ?
— Celle que vous êtes venu jouer auprès de moî en me parlant d'un héritage qui n'a jamais existé afin d'exciter ma convoitise, en me proposant de l'argent afin de m'endeller et de me lier à vous ; celle que vous jouez en ce moment en m'offrant un mariage que, dans la folie de la déception, je dois accepter, vous imaginez-vous?
— Mais, mon cher monsieur.
— Sortes d'ici, misérable ! et à ceux de vos pareils qui vous raconteront que dans leurs agences on a marié des officiers français avec des malheureuses comme la vôtre, dites que vous en avez rencontré un qui vous a chassé à coup de bolle. Sortez !
Courbant les épaules, Caffié sortit au plus vite.
Quand le bruil des pas pré-
^j, >i^cipilés de Caffié se fui éteinl
'idans l'escalier, ce fui contre
, lui-nièiiieque Bonnellourna
sa colère.
Pouvail-on être ' plus niais, plus maladroit, plus crédule et j plus imprudent qu'il lie l'avait été en celle "affaire ?
Ctiiimciit ne s 'était-il pas tenu I contre ce vieux coquin : patibulaire qu'il avait = eu la bêtise de prendre pour un brave homme moment où il avait été question de cet héritage.
Commenl avait-i! pu être assez naïf pour croire à cet héritage miraculeux et assez imprudent pour aller conter tout de suite cette histoire à Julienne ?
Qu'il n'en eût parlé à personne, il en sérail quitte pour sa déception et la punition suffirait, mais maintenant il était ridicule et justement pour celle dont le jugement lui tenait le plus au cœur.
Qu allait-elle penser de lui quand il serait obligé de raconter le dénouement de cette histoire comme il en avait raconté le commencement, — honteux et non plus glorieux, désespéré et non plus plein de confiance et d assurance?
Car c'était là ce qu'il y avait de grave et de terrible, en parlant avec cette hâte maladroite, il avait si bien arrangé les choses que Julienne était perdue: (( Pour diriger sa vie du côté où il devait trouver le bonheur, il lui fallait l'indépendance et l'égalité ; » il avait pris soin de préciser ses exigences en traçant sa ligne de conduite de telle sorte qu'il ne pouvait pas s'en écarter ; et cela avait été si bien compris que Julienne non plus ne pouvait pas revenir sur ce qu'elle avait dit : « Je m'explique et j'admire le sentiment très noble auquel vous obéissez, à votre place je serais comme vous. »
De part et d'autre, il étaient bien liés, et c'était luimême qui, de ses propres mains, avait eu l'intelligence de se mettre la corde au cou.
Comment revenir sur cette fîère déclaration ? Il n'en voyait pas le moyen et ne se sentait pas capable de cette lâcheté; c'était fini, à jamais fini, elle était perdue pour lui et perdue par sa propre faute ; toutes
ses belles espérances, ses rêves de bonheur auraient duré quelques jours, quelques semaines.
A la vérité il pouvait, en taisant la visite de Caffié, prolonger la situation que sa confidence avait créée, il verrait encore comme il le voyait depuis ce jour laimable sourire de Julienne venir à lui aussitôt qu'il arriverait et Tenvelopper tendrement; il entendrait encore les douces intonations qu'elle ne prenait qu'en lui parlant; mais lui, comment répondrait-il, comment la regarderait-il? S'il avait la force de la tromper, il ne se tromperait pas lui-même; c'en était fait de cette intimité et de cet accord de deux fiancés de cœur, qui s'aiment sans s'être encore avoué leur amour, mais en se le disant à chaque instant avec tout ce qui peut parler en eux, le regard, le sourire, l'accent, le silence, tout excepté les lèvres.
Il fallait donc qu'il confessât la vérité ; la cacher n'était digne ni d'elle, ni de lui. Mais à cette pensée une lâcheté le prit, et il se réfugia dans le grand moyen des timides et des honteux : il écrirait. Justement son camarade Cholet, attaché en ce moment à la revision de la carte avec des officiers de l 'étatmajor, venait de se blesser au pied ; il le remplacerait, et cela lui fournirait une occasion pour quitter La Feuillade pendant quelques jours en même temps qu'un prétexte pour écrire. Tout de suite il courut chez Cholet, qui gardait la chambre; il arrangea-
âriî l-E LIEUTKNANT BONNET
celle affaire avec lui ; puis, après lavoir fait régulariser, en renlranl, il écrivit sa lettre :
a Mademoiselle,
« J'ai le regret de ne pouvoir pas assister, demain, a à votre réunion. Je remplace mon camarade Choa let qui s'est donné une foulure, et je pars pour la <c campagne. L'homme d'affaires qui m'avait entrea tenu de cet héritage... invraisemblable vient de <c revenir et de m'apprendre que je n'y avais aucun a droit. Voilà donc mes beaux rêves évanouis, il n'en a restera qu'un souvenir qui, désormais, emplira « ma vie.
a Veuillez croire, mademoiselle, à mon inaltérable « attachement.
« Heniu Bonnet. »
Le lendemain matin, à huit heures, il se rendait à la gare pour prendre le train et il rencontrait M"* Collas qui, de loin, l'interpellait.
— Où allez-vous monsieur Bonnet ?
— A Dex.
— Moi aussi ; comme ça se trouve ; vous allez m aider à arrimer mes colis.
Et avec sa prolixité ordinaire elle lui racontai qu'elle voulait faire à des amis qu'elle avait aux environs de Dex la surprise de déjeuner avec eux ; c'étaient les meilleurs gens du monde ; seulement
on ne trouvait jamais rien à manger chez eux ; alors elle leur portait ce qu'il fallait pour ne pas mourir (le faim, — ce qui constituait ses colis ; un melon, (les écrevisses vivantes qui grouillaient dans un panier avec des bruits rauques, un concombre long d un mètre, un bocal de cerises à Teau-de-vie, et une immense tarte aux groseilles.
— C'est une chance que je vous rencontre, je crois que j aurais été un peu embarrassée.
Ce fut Bonnet qui se trouva terriblement embarrassé quand elle lui eut mis le concombre sous le bras, et dans les mains le melon, le bocal et la tarte.
Elle ne garda que les écrevisses, son chien, son paiMsol et un fichu de précaution.
Il fallut qu'il montât dans le même compartiment qu'elle, et comme on les laissa seuls, M™^ Collas put causer librement :
— Comment trouvez-vous Agnès? demanda-l-elle.
— Mais charmante, répondit Bonnet surpris de la question, bien qu'avec M*"^ Collas, femme gendarme, femme à barbe, à l'allure de tambourmaitre, il fallût n'être surpris de rien, et s'attendre à tout.
— Je pense bien pardi ; vous êtes tous comme ça; elle est charmante cette poupée blonde, c'est m'ême ce que dit le commandant parlant à fna personne ; ce n'est pas ça que je vous demande; navez-vous pas remarqué des changements en elle?
Il avait à la vérité remarqué certains changements dans Agnès, mais il ne jugea pas à propos d'en convenir.
— Pas du tout.
— Alors, vous n'y voyez pas ; vous n'avez pas remarqué qu'elle a pâli, ses yeux sont battus, elle a la figure tirée ; elle a perdu sa fleur... la fleur de ses joues; je ne dis jamais que ce que je sais; et puis, elle a l'air sombre, préoccupé, ça ne va pas ; et il ne faut pas être astronome pour voir ce qui ne va pas, c'est son mariage ; elle a voulu se faire épouser par M. Derodes qui ne veut pas d'elle. Drôle d'idée chez une fille sensée. En voilà un qui ne me plail pas M. Derodes, avec ses manières de vous regarder, comme s'il vovait sur vous des chenilles ou une araignée ; mauvais soldat. El puis, vous savez, ce n'est pas un galant homme : il se conduit de telle sorte avec M"^ de Bosmoreau qu'elle est désormais une jeune fille perdue.
C'était l'habitude de laisser M""" Collas vider son sac aux médisances et aux calomnies sans l'interrompre, car alors elle en ouvrait un nouveau; mais Bonnet ne fut pas assez calme pour ne pas protester : n'eûl-il pas eu pour celle poupée blonde une très vive affection qu'elle était la sœur de Julienne; mais, avec son ton de gendarme, M""* Collas lui coupa la parole.
— Vous ne me soutiendrez pas qu'un jeune
homme tel que M. Derodes ne va pas assidûment chez une jeune fille sans qu'il se passe entre eux des choses. . . Vous êtes là à me regarder ; je ne vais pas vous les dire ; voyez si ces choses ne sont pas écrites sur le visage de cette petite... de cette poupée. Tout le monde en parle dans La Feuillade, c'est un scandale que M. Derodes se plaît à aggraver par son attitude et ses propos. Vous qui êtes familier dans la maison, vous devriez en avertir la mère ou plutôt la sœur aînée, qui est assez simple, j'en suis sûr, pour ne rien voir.
— Moi, madame! s'écria Bonnet interdit autant qu'indigné.
— Vous savez, ça m'est égal, vous ferez ce que vous voudrez. Au reste, ça va bien 'à La Feuillade en ce moment : je voudrais savoir ce que vous dites à votre pension de la baronne et de son élève du Conservatoire.
— • Nous n'en parlons pas.
— Elle appelle ça prendre des leçons de diction : je voudrais bien savoir quel est des deux celui qui donne la leçon à l'autre; j'avais entendu dire que les élèves femmes du Conservatoire ne valaient pas grand chose, mais je ne savais pas que les hommes faisaient le même métier.
Bonnet voulut interrompre ces bavardages ; il mit le nez à la portière et regarda le paysage qui défilait devant eux :
— Je crois que nous allons avoir de Forage, dil-il.
— Nous verrons bien. A propos, pourriez-vous me dire ce que M"' de La Genevrais va faire tous les matins, à neuf heures, dans la Ctimptigne? En voilà une, n'esl-ce pas, sur le compte de laquelle il semble qu'on ne puisse rien trouver ; eh bien ! elle va tous les matins dans la campagne à neuf heures.
— Peut-être se promène-t-elle, dit Bonnet avec un sourire moqueur.
— Vous crovez ca ; vous croyez aussi , n'est-ce pas, que c'est M"* Bontemps qui paye avec la solde de son mari et les intérêts de sa dot — simplement réglementaire, les chapeaux à plume, les robes de velours, les fourrures, les bijoux avec lesquels elle nous assassine; eh bien! alors, dites-moi, je vous prie, ce que fait M. Montariol dans ce ménage d'où il ne démarre pas ; il est riche lui.
La locomotive siflla ; on allait arriver à Dex ; il était temps ; un quart d'heure de plus et toutes les femmes du régiment étaient passées au fil de la langue de M""' Collas; une demi-heure, toutes celles de la ville suivaient.
Bonnet respira ; cependant, il n'était pas libéré .
— J'espère que je vais trouvera la gare quelqu'un pour m'aider à porter mes vivres, dit la commandante .
Mais à la gare ce quelqu'un ne se trouva pas.
LK LIEIJTKXANT BONNKT 377
— Lles-vous galant? demanda-t-elle à Bonnet.
II fallait bien qu'il le fût ; il reprit son chargement : le concombre sous le bras, le melon dans une main, la tarte dans l'autre, et il suivit M""" Collas, décidée comme elle le disait, à faire au pas accéléré les deux kilomètres qui séparaient la gare de la maison de ses amis.
Lorsqu'ils arrivèrent à cette maison, au haut d'une montée raide et ensoleillée, elle voulut bien le remercier :
— Vous êtes un bon garçon, M. Derodes n'en aurait pas fait autant que vous. A propos de M. Derodes, pensez à ce que je vous ai dit : je vous doime ma parole que c'est sérieux.
Bonnet n'avait pas besoin de cette recommandation pour penser à Derodes et à Agnès ; les paroles de M"'*" Collas ne lui révélaient pas une situation ignorée, mais elles lui révélaient la gravité de cette situation. Il n'y avait pas que de la méchanceté dans ces paroles, elles reposaient sur un fond de vérité. Oui, Derodes compromettait Agnès par son attitude et ses propos, et souvent même sèmblait-il que ce fût à plaisir ; il l'avait vu plus d'une fois, et plus d'une fois il avait entendu, mais il n'imaginait pas qu'on le voyait comme lui ; et voilà que W"" Collas disait hautement au premier venu, criait par-dessus les moulins que c'était un scandale et qu'Agnès était une fille perdue.
Devail-U, comme elle le iui conseillait, en avertir Julienne ?
Ce fut la question qu'il examina pendant les quelques jours qu'il passa à Des : il n'eût pas aimé Julienne, il n'eût pas eu de l'amitié pour Agnès, il n'eût pas été attaché à M"* de Bosmoreau et à M™ Amilhau par une vive sympathie et par un sentiment de reconnaissance, qu'il eût rejeté loin cette idée ; mais elles étaient seules, elles n'avaient pas un parent, pas un homme pour les défendre ; n'élail-ce pas un devoir pour un ami d'intervenir el leur montrer un danger qu'elles étaient assez simples, comme le disait M"' Collas, pour ne pas voir?
CbTviT ch>sp délicate [.our lout It inonde da-
cullé déjà bien lourde, se compliquait de celles que
sa situation personnelle ne pouvait pas manquer de provoquer : comment parler d'Agnès et de Derodes sans parler de cet héritage manqué, comment n'êlre pas fatalement entraîné sur une pente où il ne voulait ni s'engager ni se laisser engager?
Tout le temps qu'il passa à Dex il tourna et retourna la résolution qu'il devait prendre, et en fin de compte, le jour où il devrait rentrer à La Feuillade et où il n'y avait plus à reculer, il s'arrêta à un moyen terme : il ne ferait pas lui-même cette démarche auprès de Julienne, il en chargerait M""*" Drapier. De toutes les personnes qui étaient reçues sur le pied de l'intimité dans la maison Bosmoreau, il n'y en avait aucune pour laquelle il ressentit autant de sympathie que pour cette pauvre petite femme ; il pourrait s'expliquer franchement avec elle, et ce qui n'avait pas moins d'importance, elle s'expliquerait avec Julienne sans tous les ménagements et toutes les réticences qu'il serait lui-même obligé d'observer s'il abordait un pareil entretien. Ce qu'il fallait, c'était que Julienne fût prévenue, peu importail par qui.
— C'était un mercredi qu'il était revenu à La Feuillade, il ne prit que le temps de s'habiller et se rendit chez M'"° Drapier, certain de la rencontrer, puisque c'était son jour.
Comme il entrait dans l'allée sombre au bout de
laquelle commençait le pauvre escalier qui Tavail si fort étonné lors de sa première visite, il se trouva en face de Montariol.
— Est-ce que c'est chez M""" Drapier que vous allez? demanda le médecin-major.
— Oui.
— Dispensez- vous de votre visite.
— Elle est malade ?
Montariol, qui d'ordinaire parlait haut et clair, baissa la voix.
— Elle se meurt.
— Et de quoi ?
Montariol baissa encore la voix en se penchant vers Bonnet :
— De misère.
— Ah ! mon Dieu !
— Un drame lamentable, mon cher.
Et prenant le bras de Bonnet :
— Vous aviez de la sympathie pour elle, n'est-ce pas?
— Beaucoup.
— Vous êtes le camarade de promotion de Drapier?
— Oui.
— Eh bien, accompagnez-moi chez le pharmacien où je vais faire exécuter une ordonnance pour cette pauvre femme, et vous allez voir que malheu^
reusement il n'y a pas d' exagération, vous m'aiderez à intervenir dans cet intérieur misérable ; peut-être trouverez-vous quelque chose pour la soigner et la soutenir moralement, ce qui n'est pas moins utile que de la soigner médicalement.
La précaution de Montariol de prévenir Bonnet qu'il n'y avait pas d'exagération dans ses paroles était à propos, car, après le premier moment de la surprise, Bonnet se disait déjà que comme toujours le major mettait sans doute les choses au pis, et que, si M""* Drapier était malade, elle n'était pas mourante : mourante cette jeune femme de vingt-trois ans qu'il voyait encore si vaillante ! C'était l'habitude de Montariol de tout exagérer et d'aller aux extrêmes. Vous le consultiez pour un bobo au doigt, après vous avoir examiné en hochant la tête et avec des grimaces significatives, il vous déclarait sérieusement qu'il faudrait peut-être couper ce doigt et même la main ; puis tout de suite il accompagnait ce diagnostic d'histoires d'opérations effroyables. Quand il avait commencé sa phrase favorite : « Cela me rappelle... » il n'en finissait plus ; c'était un chapelet. Ce qui ne l'empêchait pas d'être l'homme le plus gai du régiment, ses histoires qui épouvantaient les autres, n'étaient que drôles pour lui, et quand il ne contait pas une opération chirurgicale, il avait une chanson sur les lèvres.
— Vous avez dû remarquer, commença Montariol, que, depuis un certain temps. M™* Drapier changeait d une façon inquiétante.
— Elle nourrissait.
— C'est la fonction d une femme de nourrir, et, quand elle est en bon étal et dans une situation normale, elle s'en trouve bien au lieu de s'en trouver mal. Mais, précisément, elle n'était pas dans une situation normale : elle mourait de faim.
— Est-ce possible?
— C'est à la lettre ; elle mourait de faim ; comme vous, quand j ai découvert la vérité; j'ai dit : « Est-ce possible ? » mais vous allez voir qu'il n'est pas permis de douter. J'aurais été le dernier des ânes si je n'avais remarqué le dépérissement de cette petite fenmie; et, bien qu'elle ne se soit jamais plaint, je l'avais interrogée. Vous pensez bien qu'elle ne m'avait pas dit la vérité, de sorte que, tout en voyant les effets, j'avais été assez naïf pour n'en pas deviner les causes. Elle maigrissait, elle s'affaiblissait, il y avait des frissons, de la fièvre, des sueurs, elle toussait; il fallait la relever, et vous voyez d'ici ma médication tonique : bonne alimentation, viandes rôties, œufs, vins généreux, etc., sans parler de tous les adjuvants médicaux qui devaient accompagner ce régime réparateur.
— Pauvre femme !
— Appelez-moi imbécile plutôt, car je croyais ce qu'elle me disait, quand je lui demandais ce qu'elle avait mangé pour son déjeuner, et qu'elle me racontait son menu : deux œufs à la coque, une côtelette, de la chicorée cuite, du fromage, vin, bière. J'acceptais tout cela, me demandant seulement comment avec ce régime et mes adjuvants elle n allait pas mieux et je m'étonnais; j'avais peur de ne pas voir clair, de faire fausse route. Comment aurais-je eu des soupçons? A la vérité, je n'ignorais pas que Drapier fût endetté, mais je croyais à du désordre simplement. Pouvais-je imaginer la réalité dans cet intérieur coquet, dans ce salon élégant, avec une femme toujours soignée, parée même, et qui ne formulait jamais une plainte ni sur la durelé du sort, ni sur la mauvaise chance, ni sur la vie, ni sur le monde, ni sur son mari, ni sur personne, ni sur rien? Il y avait bien son sourire noyé de tristesse qui me poursuivait, mais je l'attribuais à son état maladif. Vous savez toutes les bêtises qu'on entasse les unes par-dessus les autres et qu'on trouve moyen d'amalgamer quand on s'est emballé sur une fausse piste. Et ce qui aggrave mon imbécillité, c'est qu'à côté de la mère il y avait l'enfant, un pauvre petit qui, né solide et bien constitué, dépérissait comme elle, un peu moins qu'elle cependant.
Bonnet ne croyait plus aux exagérations de
Monlariol, el il écoutait le cœur serré par rémotion.
— Comme je n'ai pas accouché M™® Drapier , je n'étais jamais entré dans sa chambre, pas plus que dans sa salle à manger d'ailleurs, et j'imaginais que ces deux pièces étaient dans le genre du salon. Vous allez voir. Il y a une heure à peu près, j'arrive, c'est l'ordonnance qui m'ouvre. M"® Drapier est sortie, elle doit revenir d'un moment à l'autre. J'attends dans le salon, l'ordonnance reste dans Tantichambre. Tout à coup, j'entends un enfant crier, je comprends que c'est la petite qui dormait dans la chambre et qui vient de s'éveiller. Elle crie plus fort. Alors, tout naturellement, j'ouvre la porte de cette chambre pour calmer la braillarde, et j'entre. Qu'est-ce que je vois : une pièce nue, ayant pour tout meuble un lit en fer, un bei^ceau et une vieille chaise, dont le dossier est cassé. C'est un trait de lumière, je devine tout, non tout, mais enfin je devine, et vous imaginez ce que je me dis. Mais l'enfant continue de brailler ; je vais à son berceau et la berce ; elle crie plus fort ; alors je la prends ; il faut bien la calmer, n'est-ce pas? Me voilà marchant par la chambre en dodelinant l'enfant : « Dodo l'enfant, do, l'enfant dormira tantôt. » Je t'en fiche; elle hurle, et pourtant je vous assure que je la balançais de mon mieux. Là-dessus je me dis qu'on ne crie pas comme ça sans avoir quelque chose. Je la démaillotte. Voilà qui
devient navrant. J'ai retiré son lange; au lieu de couche, qu'est-ce que je trouve, un numéro de journal dans lequel elle est enveloppée ! Huit jours auparavant, j avais prié sa mère de me la déshabiller, et, sur ses pauvres petites fesses maigres, j avais vu, imprimées en noir gras, des lettres retournées. Je nV avais rien compris; maintenant tout s'explique. Il n'y a pas plus de linge que de meubles dans la maison, et les journaux servent de couches. Vous ne dites rien ?
— Je suis abasourdi.
— Il y a plus fort. Quand je dis qu'il n'y a pas de linge, ce n'est pas vrai. Sur le lit j'aperçois une belle couche blanche, bien repassée. Je la prends et je remmaillotte la petite qui me fait risette, heureuse d'être délivrée de son journal, et de sentir la fraîcheur et la douceur du linge propre. Je la reprends dans mes bras et je la repromène : « Dodo, l'enfant do. » En prenant la couche sur le lit, il m'avait paru plus dur que ne l'est ordinairement un matelas en laine ou en crin. Je le lâte. Il n'y a ni laine, ni crin. C'est un matelas en feuilles de maïs qui est posé sur le sommier, et c'est là-dessus qu'ils couchent. Drapier ce n'est rien, mais cette pauvre femme si maigre. Je recommence à m'injurier, puis, dans ma promenade, mes yeux tombent sur une liasse de papiers posés sur la cheminée avec un caillou dessus. Je reconnais mon écriture. Ce sont mes ordon-
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nances : Tidéc me vient d'en vérifier une pour laquelle j'avais des scrupules. Tenant Tenfant d'une main, de l'autre je les feuillette; pas une seule ne porte la griffe et le numéro d'ordre du pharmacien ; pas une seule n'a été exécutée parce que l'argent manquait. Et moi qui doutais de mes adjuvants ? Je ne suis pas trop tendre, Dieu merci, mais dans celte chambre misérable, devant ce lit honteux, devant ce journal qui avait servi de couche à l'enfant, devant cette liasse de papiers qui s'entassaient et auraient continué à s'entasser sans jamais un mot de plainte, je crois qu'une larme m'est montée à l'œil.
— Et moi aussi, je le crois.
— Tenant toujours la petite, je revins dans le salon et j'appelai l'ordonnance de planton dans l'antichambre attendant des visites. Je l'interrogeai. C'est un garçon qui n'est pas trop béte et qui répond quand on sait le questionner. — Il n'y a pas de bonne ici, n'est-^ce pas? — A quoi servirait-elle? c'est moi qui balaye et fais l'appartemenl. — Et la cuisine? — On ne fait pas de cuisine. — Qu'est-ce qu'on mange ? — Jusqu'au dix ou douze du mois, il y a des miettes à balayer et aussi des peaux de saucisson; à partir du quinze, il n'y a plus que des épluchures de pommes de terre ; la famille de madame lui envoie des légumes et du beurre... quelquefois, pas souvent. — Qu'est-ce qu'on boit? — De l'eau. Il y a eu du vin des parents, il n'y en a plus;
c'est comme le linge, il y en a eu, il n'y en a plus. M"^® Soubirous Ta emporté avec des robes et des vêlements pour se payer des choses qu'elle loue ; alors madame a commencé à laver elle-même le peu qui lui restait, mais ça la fait trop tousser, et c'est moi qui savonne. C'en était assez pour comprendre ; d'ailleurs la sonnette retentit, c'était M™"* Drapier qui rentrait, essoufflée, terriblement essoufflée, d'avoir monté ses trois étages. Si vous saviez quel regard elle me jeta en voyant sa petite dans mes bras, regard de confusion et de reconnaissance à la fois ; ce ne sont pas les gens qui crient qui sont les plus éloquents, qui se plaignent qui sont les plus touchants. Pour couper court à son embarras, je lui dis qu'il fallait tout de suite donner à téter à la petite. Et pendant qu'elle allaitait l'enfant, je l'examinai. Ah ! mon cher. Dieu vous préserve de voir les seins d'une nourrice qui se meurt de faim. Je l'interrogeai, puis, quand la petite ne put plus rien tirer des seins vides qu'elle suçait, je l'auscultai : râles sibilants, crépitants dans les lobes supérieurs; diminution de la sonorité dans les deux poumons. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était une phtisie subaiguë, ce qu'on appelle une phtisie galopante.
— Mais c'est mortel !
— On peut quelquefois l'enrayer, c'est justement pour cela que je vous entraîne chez le pharmacien, où je vais lui faire des pilules de tartre stibié; je ne
vais pas recommencer la stupidilé des ordonnances ; je lui ai dit qu'il s'agissait d'un médicament délicat que je voulais préparer moi-même. Nous voici arrivés, attendez-moi, car j'ai besoin de vous.
1 pro- .^niière (. piliilf muiiiièiiie.
' Mais vous comprenoz que toutes les pilules du ' monde no niodérel'ont le processus que M elles sont jointes .lunesuralimenlalion; et c'est pour cela que j'ai besoin devons.
■ Que pui&-je? répondit Bonnet, je n'ai pas be-
soin de vous dire, n'esl-ce pas, que je suis à vous enlièremenl.
— C'est entendu. Les gens à qui nous avons affaire sont fiers et susceptibles, la ferame plus encore que le mari, avec une dignité que celui-ci n'a pas eue toujours, car, dans le commencement, il ne se gênait pas pour faire des emprunts à toutes les bourses qui voulaient bien s'ouvrir pour lui ; s'il n'en fait plus, cela tient à des causes qui, probablement, sont indépendantes de sa volonté, à des avertissements sévères du colonel, à la peur de perdre sa position; enfin, quoi qu'il en soit, il n'en fait plus. Quant à la femme, les privations qu'elle s'est imposées jusqu'à en mourir disent ce qu'elle est. Nous ne pouvons donc pas procéder avec eux tout franchement et leur dire : « Vous êtes malheureux, nous vous venons tous en aide » ; ce que, pour ma part, je trouverais parfaitement juste. Nous devons leur venir en aide sans le leur dire et leur faire accepter adroitement ce qu'ils refuseraient si nous le leur offrions. Pour les médicaments, cela m'est facile : je serai censé les préparer moi-même à cause des soins tout particuliers qu'ils exigent. Mais les médicaments ne sont pas tout, ils sont même peu de chose dans mon traitement; l'essentiel, c'est l'alimentation et es soins moraux. Je ne peux pas la nourrir et je ne peux pas la distraire. Elle s'ennuie, celte malheureuse, je devrais dire qu'elle se désespère. Elle avait
LE LIFA'TKNANT BONNET 393
cru qu en épousant un officier , elle allait vivre dans le monde ; elle vit, elle meurt dans l'isolement. Vous avez ici des relations mondaines que moi je n ai pas, il faut y battre le rappel.
— C'est facile.
— La première chose à faire, c'est de lui enlever son enfant qui Tépuise et qu'elle empoisonne. Il faut donc avant tout trouver une nourrice, et ensuite il faut, quand Tenfant sera parti, que la mère n'ait pas un moment de solitude et d'ennui. M"^ de Bosmoreau et ses filles, qui sont du pays, peuvent nous trouver une nourrice; M*"® La Hontan, M°* de La Genevrais, M™* Collas, M"® Bontemps peuvent entou-
rer M™® Drapier de soins ; voyez-les et entendez-vous avec elles sur ce qu'il y a à faire; mieux que nous elles imagineront des moyens ingénieux pour ne pas provoquer des susceptibilités ombrageuses.
En parlant ainsi ils étaient arrivés devant la maison du lieutenant-colonel.
— Entrez, dit Montariol, à cette heure-ci, vous rencontrerez la baronne chez elle.
En effet. M"*® La Hontan était dans son salon où Béral lui donnait en ce moment une leçon de dietion : un guéridon les séparait, M"*® La Hontan lisait et Béral, renversé dans un fauteuil, la jambe droite jetée par-dessus la gauche, tenant son pied dans sa main avec l'élégante désinvolture de TAcaste du Misanthrope, écoutait en lui souriant : « Très
bien! très bien! » L'entrée de Bonnet les interrompit, et Béral reposa sur le parquet son pied chaussé d'une élégante bottine et non d'un affreux godillot; en saluant Bonnet, il laissa voir une manchette immaculée que retenait un gros bouton en or ciselé.
— Ah ! monsieur Bonnet, dit la baronne, vous allez assister à ma leçon ; vous êtes si bon comédien, vous aller donner votre avis.
Mais, à la mine de Bonnet, la baronne vît qu'il devait se passer quelque chose de grave.
— N'avez- vous pas à me parler? demanda-t-elle.
— Oui, madame.
— Alors la leçon est finie ; à demain, monsieur Béral.
Béral parti. Bonnet raconta ce que Montariol venait de lui apprendre.
— Mais c'est abominable, s'écria M*"® La Hontan qui avait de la bonté; M. Montariol a raison de compter sur nous, ce serait un crime de l'abandonner; nous ne sommes déjà que trop coupables de n'avoir rien su ; mais aussi le colonel est trop sévère pour les dettes, il aura prononcé des retenues trop fortes qui ont réduit les malheureux à cette détresse. Enfin, c'est du présent, c'est de l'avenir qu'il s'agit, non du passé. Donnez-moi votre bras et conduisezmoi chez M™^ de Bosmoreau que nous nous entendions avec Julienne et Agnès.
Ce fut un soulagement pour Bonnet ; il eût dû aller
LE LIEUTENANT liONNET 895
seul chez Julienne, qu'il n'eût pas hésité; mais il se sentait plus ferme avec M""*^ La Ilontan, il ne serait pas question de Théritage devant elle... ni des propos de M"*" Collas
Le cri de M"* de Bosmoreau, de Julienne et d'Agnès fut le même cri que celui de M°® La Hontan :
— C'est abominable !
La discussion ne fut pas longue sur ce qu'elles devaient faire : Julienne avait un métayer dont la femme était très bonne nourrice, celle-ci se chargerait de l'enfant, qu'elle viendrait prendre dès le lendemain ; pour le payement, on aurait le temps dans un mois de trouver un subterfuge pour le payer sans blesser le père et la mère.
— Maintenant, dit M""® La Hontan qui commandait, M. Bonnet va voir M"*® de La Genevrais, M°^ Bontemps, M™*' Collas, qui nous rejoindront chez M"^ Drapier.
— M™^ Collas... dit Agnès.
— Oui, mon enfant, il est bon de savoir si elle s'associera à nous et de voir jusqu'à quel point le régiment lui tient au cœur et est de sa famille.
Pendant que Bonnet s'acquittait des commissions de M™^ La Hontan, celle-ci, accompagnée de M™® de Bosmoreau, de Julienne et d'Agnès, se rendait chez M"^ Drapier, qui, dans son salon sans fleurs, car elle n'avait plus la force d'aller en chercher, attendait des visites, en se disant que comme toujours sans
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doute elles ne viendraient pas, et qu'il en serait de ce mercredi comme des autres.
Un sourire éclaira son visage amaigri quand elle entendit sur le palier un bruit de pas et dans son vestibule un froufrou de robes ; la porte du salon fut ouverte par lordonnance qui annonça :
— M"*la baronne La Hontan, M"*Me Bosraoreau. Un trouble de joie coupa la parole à M"* Drapier
et lui donna une petite crise de toux.
— Gomment, vous êtes souffrante, dit M"* La Hontan, et vous ne nous prévenez pas; sans M. Montariol il aurait fallu attendre votre guérison pour le savoir.
— C'est mal, dit M"*® de Bosmoreau affectueusement.
Julienne avait pris la petite fille et la faisait sauter dans ses bras.
— M. Montariol nous a appris une autre nouvelle bien plus grave, dit-elle, c'est qu'il fallait vous séparer de votre fdle.
— Je n'ai plus assez de lait, elle en souffre; il faut penser à elle avant tout.
Agnès alla à la fenêtre pour cacher son émotion.
— Justement, continua Julienne, j'ai une très bonne nourrice à vous proposer, c'est la femme de mon métayer, elle est soigneuse, propre, et ils sont à leur aise. . . ce qui a bien son importance pour le bienêtre des enfants. Elle peut venir la chercher demain.
LE lip:utp:nant bonnet ïw
^{rae D|.,'vpier^ lout eu remercianl, parut embarrassée.
— C'est que je n'aurai peut-être pas tous les objets de la layette, dit-elle ; vous savez, chez soi on n a pas besoin d'autant de choses qu'il en faut à une nourrice .
La porte du salon s'ouvrit de nouveau :
— M™® la comtesse de La Genevrais, M"*^ Bontemps, annonça l'ordonnance.
11 y eut un moment de brouhaha. M'"^ Drapier n'avait jamais eu tant de monde à la fois dans son salon, elle étciit embarrassée pour trouver un siège à chacun. Ce fut après un certain temps de conversation banale que Julienne revint à sa proposition.
— Vous me disiez qu'il vous manquai! quelques pièces de layette, dit-elle, nous pourrions peut-être les compléter.
— C'est inutile, dit M"® Bontemps, je serais heureuse d'offrir à M"® Drapier celle de la petite fille que j'ai perdue; ce sera plus qu'un plaisir qu'elle me fera en acceptant, ce sera une sorte de consolation.
Une larme monta aux yeux transparents de M™^ Drapier, mais M""^ La Hontan ne la laissa pas couler.
— Ma chère petite, dit-elle, vous pouvez me rendre un vrai service; vous allez voir comment. Notre animal de colonel, nous pouvons bien dire ça
entre nous, n'est-ce pas, il n'y a pas d'hommes, — notre animal de colonel veut me priver de mon cuisinier, sous le prétexte que j'occupe trop d'hommes du régiment à mon service : comme s'ils n'étaient pas mieux chez moi et comme si je ne les payais pas bien. M. Montariol m'a dit qu'il était très important pour vous d'avoir des bouillons, et mon cuisinier n'a pas son pareil pour foire le bouillon. Je réponds au colonel que je le garde pour vous. . . »qui êtes malade, et il est collé. En même temps, je vous ferai faire quelques petites choses qui vous mettront en appétit. Vous ne me refuserez pas, j'espère.
— Le grand avantage que vous aurez à prendre ma nourrice, continua Julienne, c'est que tous les matins on vous donnera des nouvelles de votre petite fdle; en apportant son lait à la ville, mon métayer passera ici; seulement, pour qu'il soit exact, il faut qu'il ait une autre raison qu'une raison de sentiment pour monter vos étages ; il vous déposera donc tous les matins du lait, des œufs et du beurre ; vous savez que j'ai l'orgueil de mes produits, et ce n'est pas à La Feuillade que vous en trouverez de pareils,
M"* de La Genevrais était la seule qui n'eût encore rien offert, et avec sa pauvreté que pouvait-elle offrir? cependant il était évident qu'elle cherchait.
— C'est parce que vous êtes un peu faible, n'est-ce pas, dit-elle, que vous n'avez plus dans votre salon
LE lip:utp:n\nt bonnet 399
de ces belles Heurs des prairies et des bois qui lui faisaient une décoration si originale.
— C'est mon grand chagrin.
— Dites-moi donc où vous alliez les cueillir; M. Montariol m'oblige à me promener tous les matins pour ma santé, à marcher, et je suis lasse d'aller toujours droit devant moi ; dites-moi où vous trouvez ces Heurs et je vous en apporterai une brassée tous les matins.
— J'espère, dit M™*^ La Hontan voulant marquer qu'il n'y avait pas d'indiscrétion à accepter cette offre, que vous m'en donnerez bien aussi une poignée de temps en temps.
— Oh ! bien volontiers.
Comment M™* Drapier eût-elle pu refuser ce que la baronne acceptait sans scrupule? D'ailleurs elle ne pensait pas à refuser, elle était si heureuse que la confusion se noyait dans le tourbillon de sa joie : si abandonnée, si désespérée le matin, si entourée, si chovée le soir, et autour d'elle tant de mains tendues, tant d'yeux amis.
— Je vous envoie ce soir un échantillon du savoirfaire de mon cuisinier, dit M'"^ La Hontan.
— Demain malin, je viendrai avec mon métayer, dit Julienne.
Un quart d'heure après, on apporta de la part de M"® Bontemps une caisse et plusieurs cartons que j^mc Di»apier ouvrit avec une émotion fébrile : c'était
une riche layette au grand complet, bien rangée, chaque série de pièces attachée avec des faveurs roses.
Elle prit une chemise garnie de dentelle, une brassière, des couches en toile fine, des bas de laine, et en tremblant elle habilla sa fille.
— Comme tu es belle, disait-elle en l'embrassant, et tu pars demain !
Drapier rentra; il revenait de chez Monlariol, sombre, dur, exaspéré. Une nourrice pour sa fille ; avec quoi la payer?
— Qu'est-ce que tout cela ? demanda-t-il.
— Elle lui raconta les visites qu'elle avait reçues et ce qui s'était dit.
— Tu vois, fit-elle en le regai'dant tendrement, il ne faut pas désespérer.
— Tout cela ne paye pas nos dettes, et nous en voilà de nouvelles avec cette nourrice.
— Ne me reproche pas de ne pas la nourrir, j'en suis assez malheureuse.
— Je fais bien rnon service, moi, le ventre vide.
Toutes les femmes ,.ilcs officiers du régivivaient élé convoquées .11- le soir chez M"'^ de Bosmopiiu par M""" La Iloiitan, et on avait appi'lé aussi ijuclqucs-uns des camas (le Drapier, ceux de sa )iiipiignie, la piemière du ainsi que Bonnet, } Cholel et Derodes. Tout le fc inonde avait été exact, — à l'Yception de Dcrodes ; mais une lettre de lui était arrivée adressée à la baronne : il s'excusait de ne pouvoir pas se rendre à cette réunion, une dépêche qu'il recevait à l'instant l'appelait auprès de sa mère gravement malade.
Si ce brusque départ assombrissait le front d'Agnès, par contre il soulageait le cœur de Bonnet ;
tant que Dcrodes serait absent, il n'y avait pas à s'occuper des propos de M*"® Collas; avant qu'il revînt, ]^me Drapier serait peut-être en état de prendre auprès de Julienne le rôle d'intermédiaire , — Montariol ne disait-il pas qu'avec des soins et surtout une bonne nutrition la phtisie galopante pouvait s'enrayer et entrer dans la forme chronique.
— Il est bien entendu, dit Montariol, qui tout naturellement avait pris la direction de la réunion, il est bien entendu que la pauvre petite femme est aussi malade au physique qu'au moral et que tout ce que vous ferez pour la distraire et la soutenir, mesdames, aura autant d'influence et même peut-être plus que la médication que je puis établir.
— Chacun raconta ce qu'il avait fait : Julienne pour la nourrice, M™* La Hontan pour la cuisine, M™* Bontemps pour la layette, M°*® de La Genevrais pour les fleurs.
— Voilà la solidarité noblement comprise, dit Montariol.
— Ne sommes-nous pas de la même famille? dit M™® La Hontan. M'"® Drapier est une fille ou une sœur pour nous.
— Si, au lieu de laisser M"*® Drapier dans son petit appartement, interrompit M™° de Bosmoreau, nous l'installions ici ?
On se regarda; il y eut un moment d'hésilalion.
Julienne demanda la parole.
— Je regrette de n'être pas du même avis que ma mère et je demande à dire pourquoi, si je puis expliquer ce que je sens.
— Vous l'expliquerez fort bien, mademoiselle, affirma Montariol.
— M. Montariol, continua Julienne, vient de nous dire que M"*^ Drapier est aussi malade au moral qu'au physique, et il me semble que si nous pouvons la soigner ici au physique mieux peut être que chez elle, il n'en sera pas de même au moral.
— Et pourquoi cela? demanda M""^ Collas.
— La maladie morale de M"* Drapier, répondit Julienne, c'est l'abandon et la... pauvreté, je n'ose dire la misère .
— Dites-le donc, interrompit M"""" Collas.
— C'est pour jouir des plaisirs du monde qu'elle a épousé un officier, poursuivit Julienne, c'est pour vivre de la vie mondaine. Des raisons qu'il est inutile de rappeler n'ont pas permis la réalisation de ses espérances, et aujourd'hui elle se meurt de cette déception.
— Très bien! très bien! s'écria Montariol. Bonnet n'osa pas interrompre, mais il attacha sur
Julienne un regard ému qui disait « très bien » non
moins éloquemmenl que la voix enthousiasle du major.
— Ce qu'elle n'a pas trouvé, reprit Julienne, il faut que nous le lui donnions, et c'est chez elle seulement que cela est possible. C'est dans son salon — elle souligna ces mots — que nous piouvons lui donner l'illusion de la vie mondaine et de ses désirs.
— Bravo, dit Montariol.
— Je lui enverrai mon théâlrrre, roula Esparbarinque, qui commandait la première du deux ; « Bouge pas Cocotte » avait été convoqué en cette qualité, et je lui dirrrai des monologues qui lui dilaterrront la rrate.
M™® Collas était la voisine de Bonnet, elle se pencha vers lui, et d'une voix sifflante :
— Cette bonne Julienne est vraiment naïve , murmura-t-elle, elle ne devine pas que tout cela n'a d'autre but que de ménager entre M. Montariol et M""® Bontemps des rendez-vous qui devenaient difficiles chez le capitaine, dont la jalousie ne peut plus se dissimuler honnêtement.
— C'est d'aujourd'hui seulement que je connais M. Montariol, répliqua Bonnet, je ne savais pas ce que son abord brutal cachait de générosité et de noblesse.
— C'est parce qu'il a applaudi Julienne que vous dites cela ?
Bonnet ne répliqua pas et écouta les dispositions qu'on arrêtait pour la journée du lendemain.
— A dix heures, j'arrangerai les fleurs dans le salon, dit M"® de La Gène vrais.
— A onze heures, j'enverrai le déjeuner, continua M'"^ de La Hontan.
— Le moment cruel de la journée, dit Julienne, sera celui de la séparation de la mère et de Tenfant; j'ai donné rendez-vous à la nourrice à deux heures ; je pense qu'elle partira vers deux heures et demie; je serai à ce moment avec ma mère et ma sœur auprès de M™^ Drapier et nous tâcherons de lui adoucir les adieux; peut-être ftmt-il lui laisser un peu de temps pour pleurer en liberté ; mais si l'une de ces dames pouvait venir vers trois heures ce serait une diversion favorable.
— Nous y serons à trois heures, dirent en même temps M"*^ de La Genevrais et M™® Bontemps.
— Est-il possible de se donner un rendez-vous plus effrontément que cela? souffla M""^ Collas.
— Et nous, à quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda Cholet.
— Quand vous voudrez, messieurs.
Le lendemain, les choses s'arrangèrent comme il avait été convenu : dès le malin, Julienne vint présenter son métayer à M™® Drapier qui le fît longuement causer en lui adressant ses recommandations ; à dix heures, M™° de La Genevrais arriva chargée de
fleurs qu'elle arrangea dans le salon en se conformant aux exigences de la malade, puis, à deux heures, Julienne revint avec sa mère et sa sœur en compagnie de la nourrice.
La petite fille était habillée et la layette bien rangée dans sa caisse et ses cartons.
— C'est cha une belle petite fille, dit la nourrice en la prenant dans ses bras, f allons li donner à lêler; mon lait barre.
Et déboutonnant son corsage elle mit à nu un beau sein ferme et plein qui ne ressemblait guère à celui de M*"^ Drapier ; la petite fille le prit et se mit à téter gloutonnement.
— Ah I mais, ah ! mais, en vlà une qui est sur sa faim.
Des larmes avaient empli les yeux de la mère et elle s'était détournée pour les cacher.
— Vous la verrez dans huit jours, dit Julienne pour la distraire.
— Je sais bien, mais c'est plus fort que moi ; j'étais si heureuse de la nourrir et de l'avoir.
Elle voulut relarder la séparation, mais la nourrice avait son char à bancs qui l'attendait à la porte, et l'homme s'impatienterait si elle ne descendait pas : le travail pressait aux champs.
— Vous ne la... gronderez point, n'est-ce pas?
— La gronder! c'te petite, mais pourquoi faire, bonne Vierge !
La crise de larmes que Julienne avait prévue fut cruelle, et la venue de MM*"** La Hontan, Bontemps et La Genevrais se fit à propos pour la couper.
Montariol arriva, puis ensuite Bonnet, Cholet; alors la conversation devint générale ; allongée sur son canapé, M°® Drapier la dirigeait, et son visage pâle se transfigurait.
Quand Esparbarinque survint à son tour, il dit le mot exact de la situation :
— C'esl la plus charmante réunion intime que j'aie vue à La Feuillade.
M"® Drapier rougit d'orgueil.
— Je vais en profiter pour vous dire VObsesstorij continua Esparbarinque, en attendant que je vous envoie mon théâtre.
Après V Obsession ^Jio\\\\Q{ se mit au piano et joua des valses pendant que la conversation continuait.
Au milieu de tout ce monde qui emplissait son salon. Drapier allait et venait sombre, humilié et glorieux à la fois.
A quatre heures et demie, on apporta une sorbetière d'où Montariol tira une glace qu'il offrit à sa malade.
— Oh ! vous me comblez, dit-elle.
— Je ne vous comble pas, c'est un médicament comme un autre que vous devez prendre deux fois par jour, à cette heure et le soir.
Mais la gloriole de Drapier ne pouvait pas souffrir
qu'on offrit des médicaments de ce genre à sa femme ; il s'en expliqua netterpent avec Montariol .
— Je ne peux pas refuser puisque c'est un médicament ; mais je ne l'accepte qu'à condition que vous me direz ce que cela coûte.
— Rien ; vous savez, nous avons des machines pour ça.
En réalité, la machine de Montariol était une belle locomotive qui, de Bordeaux, où il les commandait, lui apportait ces glaces deux fois par jour.
— Mais enfin vous avez des dépenses : du sucre, du lait, des essences.
— Ça me coule bien trois sous par jour, et, puisque vous le voulez, vous m'en tiendrez compte ; mais vous n'allez pas me mettre ces trois sous tous les jours dans la main. Quand votre femme sera guérie, je vous présenterai ma note de dépenses.
— Comme cela, j'accepte avec reconnaissance. M"* Drapier marqua aussi sa reconnaissance à
celles qui s'étaient empressées autour d'elle, mais d'une façon moins rogue :
— Il fallait que je fusse malade, dit-elle à Julienne en l'embrassant, pour que j'eusse une pareille journée de joie.
— Vous en aurez beaucoup d'autres de pareilles, soyez tranquille.
En effet, la journée du lendemain fut exactement ce qu'avait été celle de la veille. Le matin, le mé-
taycr, en apportant ses œufs et son beurre, dit que la petite avait passé une bonne -nuit et qu'elle tétait comme une goulue ; à dix heures, M"* de La Genevrais arriva avec sa botte de fleurs ; à partir de deux heures, commença le défilé des visiteurs. On fit de la musique, Esparbarinque dit un monologue, et Carrelet en dit un autre ; si on ne les avait pas arrêtés, ils auraient alterné jusqu a la nuit.
Sur son canapé, M™® Drapier trônait et distribuait à chacun ses sourires de reine; enfin, elle jouissait de tout ce qu'elle avait si ardemment désiré.
Il ne lui manquait que le brillant de la toilette, et, bien qu'elle n'en parlât jamais, on devina son envie ; alors on décida qu'on lui broderait une robe de chambre en cachemire blanc doublée de soie rose.
— Je sais bien que la traîne ne se porte plus beaucoup; cependant, il me serait agréable d'en avoir une.
On broda donc une longue traîne ; chaque femme, pendant le temps qu'elle passait là, travaillait à cette robe sous la direction de M"^ de La Genevrais, qui faisait elle-même toutes ses toilettes.
Il ne fallait pas qu'on fût en retard ou qu'on manquât, car alors la malade vous faisait sentir doucement que vous lui aviez causé un vif chagrin : elle était si heureuse quand elle avait tout son monde autour d'elle.
Si ces soins el ces dîstraclions produisaient un effet salutaire sur le moral de M** Drapier, les soins médicaux de Monlariol n'en produisaient aucun sur la maladie qui continuait son cours avec une rapidité foudroyante.
— Il était trop tard, disait-il, quand on l'interrogeait, la faillite était déjà prononcée.
Bientôt il n'y eut plus d'espérances à conserver, les jours étaient comptés.
— Donnons-lui au moins la joie de sa robe, recommandait Julienne.
Mais, malgré laclivité avec laquelle on travaillait, on arriva trop tard. Quand elle fut enfin terminée, M"* Drapier était à l'agonie.
Elle servit à l'ensevelir.
Ce qu'on avait fait pour la malade, on le fît pour la morte : toutes celles qui l'avaient soignée voulurent se charger de ses funérailles, et, cette fois, il n'y eut pas à vaincre la fierté de Drapier ; il laissa faire sans un mot de défense, comme sans un mot de remerciement.
Ce fut seulement à la sortie du cimetière qu'il voulut bien dire qu'il était touché des témoignages de sympathie et d'estime qu'on lui avait donnés.
Alors Hoctrue, lui prenant le bras, lui dit qu'on l'attendait ce soir-là à la table des lieutenants, où il trouverait des amis et des camarades qui se serraient autour de lui.
LK LIEUTENANT RONNKT 411
11 vlnl, en etï'ct, el prit sa place entre Bonnet et Cholet, ses deux camarades de promotion :
— Qui m'aurait dit, murmura-t-il, que je serais heureux de me retrouver un jour à la table de la pension !
|N' revenant tU: l'enlerremenl de M"" Drapier, M"" Collas sï'tail approchée tie Bonnet, et Usavaienl marché k côlé l'un de l'autre, sans qu'd pût se débarrasser d'elle. Allait-il avoir à subir encore ses bavardages et ses méchancetés? Vainenieul il avait jeté autour de lui des regards éplorés, personne n'était venu îi son secours, cai- tout le monde fuyait la commandante.
— Voilà Bonnet aux prises avec la Benzine, dit Vézin, qui veut le délivrer?
— Pas moi, répondit Derodes, revenu à La Keuilladc depuis six jours.
— Ni moi, répliqua un autre.
— Eh bien, demanda M""' Collas en sîfllant ses paroles comme elle en avait l'habitude, ce qui lui permettait de parler sans être entendue par d'autres
que par ceux à qui elle s'adressait; avez-vous prévenu Julienne des propos qui courent la ville?
— Non, madame.
— Eh bien î vous avez eu tort.
Bonnet ne répondit pas.
— Regardez Agnès, continua M"* Collas.
Agnès avec sa mère, sa grand'mère et sa sœur
marchait à quelques pas devant eux.
— Je ne vois rien de particulier en elle, répondit Bonnet surpris.
— Vous ne voyez pas qu'elle marche en fléchissant les jambes, en tournant sur ses hanches et en effaçant les épaules.
— Pas du toul.
— Vous ne voyez pas qu'elle, qui ne se serrait pas autrefois, est étranglée dans sa robe? Eh bien, regardez. Qu'est-ce que je vous disais en allant à Dex? Rappelez-vôus-le, et vous verrez que ça y est. Elle est enceinte. Je pense que vous n'y êles pour rien. Il serait trop bête à moi de vous annoncer cette nouvelle.
Bonnet regarda M"^ Collas comme s'il voulait Tétrangler.
— Ça vous suffoque, mais vous avez beau dire, ca Y est, ca v est.
Et elle s'arrêta pour aller communiquer cette nouvelle à ceux qui venaient derrière elle : « Ça y est, regardez-la marcher. »
LP: lieutenant bonnet 415
Il n y avait plus à balancer ni à reculer, la pauvre ^|mc Dt^apier n'élail plus là pour le remplacer, Derodes clail revenu, il fallait donc prévenir Julienne, — ce serait de sa part déloyauté d'attendre encore; et, d'ailleurs, quoi attendre ?
Le soir même, après dîner, il monta chez M'"'' de Bosmoreau, où il trouva Agnès seule avec M™^ Amilhau, sur la terrasse ; cela n'était pas son affaire, et il laissa, jusqu'à un certain point, paraître son désappointement.
— Est-ce que M"*' votre mère et M"^ Julienne sont sorties ?
— Non. Ma mère a été très émue par la triste cérémonie de la journée, et elle est nerveuse ce soir ; ma sœur est montée pour la coucher.
— Quel malheur! dit M"'*' Amilhau, qui, vaguement, avait compris sur le visage de sa petite-fille qu'il était question de M'"^ Drapier.
Agnès ne laissait guère sa grand'mère s'égarer dans des quiproquos.
— M. Derodes ne vous a pas dit qu'il viendrait ce soir? demanda-t-elle d'un ton trop indifférent pour être sincère.
— Non, mademoiselle ! répondit Bonnet, fâché qu'elle lui parlât ainsi de Derodes.
Mais, en voyant sur le visage d'Agnès le trouble que sa réponse produisait, il fut pris d'un mouvement de compassion.
— Il est vrai que je ne lui ai pas dit moi-même que je venais.
11 y eut un moment de silence dont M°^Amilhau profita pour poursuivre son idée :
— A vingt-trois ans, dit-elle.
Bonnet prit le cahier et écrivit :
— Sa mort a été plus douce que ne Tavait été la dernière année de sa vie.
— La mort n'est rien pour ceux qui partent, c'est pour ceux qui restent qu'elle est terrible; celte pauvre petite fille ; que va-t-elle devenir? nous nous en chargerons pendant qu'elle restera chez la nom*rice ; là, elle sera heureuse, mais après?
— Est-ce que M. Derodesvousaparlédesamère? demanda Agnès.
— J ai appris incidemment qu'elle était guérie. Mais vous ne lavez donc pas vu depuis son retour?
— Non.
Bonnet se demanda si cette absence, se prolongeant depuis six jours ne rendait pas sa démarche inutile, et il voulut faire parler Agnès.
— Comment ne l'avez-vous pas encore vu? demanda-l-il.
— Je* n'en sais rien ; sans doute, il croyait que tout notre temps se passait chez M"^ Drapier.
— Il n'est jamais venu chez M™* Drapier?
— Non, au moins pas pendant que nous y étions.
A s'en tenir à ces réponses seules, il était assez difficile de savoir ce que cachait cette absence, mais ce qui élait précis, c'était l'accent d'Agnès quand elle parlait de Derodes, c'était l'inquiétude de son regard, l'émotion de sa voix. Bonnet n'avait pas l'habileté de M""*" Collas pour reconnaître qu'une femme est ou n'est pas enceinte, mais, malgré son ignorance en cette matière, il ne pouvait pas ne pas être frappé des changements qui, en ces derniers temps, s'étaient laits de jour en jour dans toute la personne d'Agnès, dans son visage amaigri et flétri, dans ses yeux troublés, dans ses narines dilatées, dans ses lèvres aux coins abaissés, enfin dans toute son attitude qui avait une nonchalance bien différente de sa vivacité et de son exubérance d'autrefois. Ce qui n'était pas moins caractéristique, c'était qu'elle montrât de la confusion et de la gêne lorsqu'on l'examinait. Elle s'efforçait alors de sourire et de redevenir la fille gaie et gamine qu'elle avait toujours été.
Cependant, malgré ces changements qui le frappaient, il ne pouvait pas croire que ce que M"*® Collas avait dit fût vrai : enceinte cette mignonne fille, cela était imTaisemblable, et dans l'Agnès qu'il avait connue il ne pouvait pas voir une femme enceinte; il y avait entre elles incompatibilité absolue.
Julienne vint les rejoindre sur la terrasse, et, pen. dant un certain temps, il ne fut question que de lyjme Drapier et de son enfant.
418 LE LIEUTENANT BONNEl'
— Monsieur Bonnet, dit Julienne, vous devriez bien me venir en aide en trouvant un moyen pour faire accepter à M. Drapier que je paye les mois de nourrice .
— C'est que je ne suis pas très fort pour inventer des combinaisons de ce genre; je crois qu'avec Drapier le mieux est de ne parler de rien. Sans doute il parlera lui-même à votre métayer, mais il s'écoulera un certain temps avant qu'il puisse passer des paroles aux faits, surtout s'il ignore que c'est à vous que ces mois sont dus; sa fierté ne souffrira pas avec un paysan.
Bonnet se demandait comment il allait pouvoir dire à Julienne qu'il désirait l'entretenir en particulier, lorsque celle-ci pria Agnès d'aller voir si leur mère était endormie.
Malgré son embarras, il commença tout de suite ; bien que M™*" Amilhau ne pût pas entendre ce qu'il dirait, sa présence lui était un encouragement, il se sentait moins seul avec Julienne; ils étaient sous son regard.
— J'ai une confidence à vous faire, mademoiselle, bien difficile pour moi, bien pénible pour vous.
— Pour moi?
— Pour vous toutes : c'est l'estime, la reconnaissance que j'ai pour votre famille qui me délie les lèvres et me fait un devoir de parler.
Une rougeur passa sur le visage de Julienne : un
LE LIEUTENANT BONxXET 419
pressenlimeiit lui avait serré le cœur, el, si pour elle elle n'avait rien à craindre de personne, elle ne se sentait pas invulnérable du côté d'Agnès.
— Alors, parlez vite, dit-elle.
— Quand je suis allé à Dex pour les travaux de la carte, j'ai voyagé avec M™® Collas, qui m'a beaucoup parlé de M"* Agnès et de M. Derodes.
La pâleur remplaça la rougeur sur le visage de Julienne.
— N'est-ce pas? on en parle, dit-elle.
— M™® Collas est la seule personne qui m'en ait parlé, et comme vous, comme tout le monde, je sais le cas qu'il faut faire des propos que lance cette bouche terrible; mais enfin, ce n'est pas à moi seul qu'elle les a tenus ces propos, avec son besoin de médisance, sa rage de calomnie, elle les a sûrement colportés par la ville, et, bien qu'on la connaisse, ils ont pu créer une situation... dangereuse.
— Mais qu'a-t-elle dit ?
— Que M"® Agnès était maintenant triste et préoccupée, qu'elle avait beaucoup changé et que M. Derodes était la cause de ce changement moral et physique, sur lequel elle a insisté avec des insinuation^ allant plus loin encore que ses paroles.
Julienne était éperdue et elle n'osait lever les yeux sur Bonnet ; sa grand'mère, voyant ce trouble, voulut savoir ce qui le provoquait; mais, suivant toujours sa pensée, qui ne quittait ni Drapier ni M"'® Drapier,
et n'imaginant pas, d'ailleurs, qu'il pût être question d'elle et de ses enfants.
— Mais qu'est-ce qui arrive donc encore à ce pauvTcM. Drapier ?demanda-t-elle.
Julienne prit le cahier et écrivit :
« Je te raconterai tout cela plus tard ; rassure-toi pour M. Drapier, il ne lui arrive rien de mal. »
— Très bien alors, très bien.
Bonnet reprit :
— j^me CQ[ias a même voulu que je vous prévienne de cette situation. J'ai hésité à le faire et à la fin je m'étais décidé à vous envoyer M™^ Drapier pour ne pas avoir à traiter un sujet aussi pénible avec vous. En arrivant, j'ai trouvé M™^ Drapier malade, et, d'autre part, M. Derodes avait quitté La Feuillade. J'ai donc attendu. Mais aujourd'hui, en sortant du cimetière, M"™"^ Collas m'a abordé et a repris ses confidences.
C'était là le point décisif pour Bonnet; comment dire à une jeune fille qu'il aimait : « Votre sœur est enceinte » ; le mot était trop gros et trop grossier pour qu'il pût le prononcer.
Après un moment de silence, il continua :
— Mon Dieu, mademoiselle, vous voyez ma confusion; il y a des paroles qu'une femme peut dire à un homme, mais que cet homme ne doit pas, ne peut pas répéter à une jeune fille qu'il respecte. De ces
paroles il résulte qu'il faut que M. Derodes épouse M"" Agnès.
Julienne resta un moment sans comprendre, puis quand la lumière se fit dans son esprit bouleversé, elle murmura avec égarement :
— Oui ... je comprends.
— Ah ! mademoiselle, pardonnez-moi la douleur que je vous cause; j'ai cru agir en ami.
Elle lui lendit la main :
— Et c'est aussi en ami que vous avez agi, je vous en remercie ; personne autour de nous n'eût eu le courage de me parler comme vous Tavez fait.
Sans oser les questionner, M"'*" Amilhau les regarda avec surprise ; que se passait-il donc ? L'angoisse qu'elle voyait sur le visage de sa petite-fille et le trouble de Bonnet ne lui permettaient pas de se ras" surer malgré ce serrement de mains.
— N'oublions pas grand'maman, dit Julienne, il faut lui éviter la douleur qui m'étoufle.
Ne sachant plus quelle contenance prendre devant M"'® Amilhau, ils gardèrent un moment le silence.
Bonnet n'avait plus rien à dire, et, s'il avait osé, il se serait sauvé au plus vile sans attendre davantage. L'émoi de Julienne le désolait, il eût voulu qu'elle ne rougît pas devant lui et que la nuit qui commençait f ûl plus sombre .
Il se leva.
— Vous n'attendez pas Agnès? dit M""® Amilhau.
Bonnet répondit par un signe que cela lui était impossible, et il serra la main tremblante que la vieille mère lui tendait.
Julienne le conduisit jusqu'à la grand'porte.
— Ne vous étonnez pas, dit-elle, que je ne vous explique pas ce que nous allons décider, ce que vous êtes pour nous m'en ferait un devoir. Vous comprenez qu'avant tout il faut que j'interroge ma sœur. Revenez demain, je vous prie. Qui sait si nous n'aurons pas besoin de votre appui !
— La plus grande preuve d'estime que vous puissiez me donner, c'est de l'accepter.
Si les paroles étaient volontairement modérées, l'accent trahit la chaleur du cœur qui les inspirait.
mmm
J ULIËNNE
6 nioiiln rapidement à
la chambre de sa
f sœur et ouvrit la porte
vile qu'Agnès, qui
I élaitassise dans un fau-
iiil accoudée sur
une table, la tête
enfoncée dans
,^es doux mains, n'eut ni
/le lenips ni ia pensée,
' dans sa surprise, d'es-
/suyer les laimcs dont sou
visage élnll haigné.
Elle lui mit la main sur l'épaule, et d'une voix
tremblante :
— Agnès, la vérité; il faut me dire la vérité.
Agnès n'eut pas besoin de répondre; elle tourna
la tête vers sa sœur et son visage ruisselant de larmes,
éclairé par les dernières lueurs du soir, parla pour
elle.
— Ci'est vrai ! c'est donc vrai ! s'écria Julienne en reculant.
Mais tout de suite elle revint à sa sœur et la prenant dans ses deux bras :
— Oh ! pauvre enfant ! misérable enfant !
Une même étreinte les unit, leurs larmes se mêlèrent.
— Vrai, c'est vrai, murmurait Julienne avec stupeur, toi, mon Agnès, ma sœur, ma fille, toi ma fierté !
Il y avait des reproches, de la colère, de l'indignation dans ces mots entrecoupés que ses lèvres murmuraient inconscienmienl, mais .combien plus encore de douleur, de désespoir, de tendresse et de maternité !
Agnès, suflbquée, la serrait, l'embrassait, et d'une voix suppliante :
— Julienne, ne me repousse pas, soutiens-moi, viens-moi en aide, sauve-moi!
— Et tu ne m'en as rien dit ?. . .
— Si malheureuse de ne pas oser parler.
— Tu t'es cachée de moi ?
— J'étais si honteuse, quand lu me regardais, que mes lèvres n'auraient jamais pu s'ouvrir.
— Je ne suis donc pas ta sœur, ton amie, ta mère ?
— Mais c'est pour cela même que je ne pouvais pas parler, la pensée de les reproches, de ta honte,
de ta douleur, tout me fermait la bouche ; c'est maintenant que je sais, que je sens comme je t'aime, ma Julienne.
Pendant quelques minutes, il n'y eut que des sanglots; puis Julienne, se dégageant de l'étreinte de sa sœur, alla pousser les volets des fenêtres, et, quand la nuit fut faite, elle revint à Agnès; s'asseyant dans un fauteuil, elle la prit sur ses genoux comme une enfant :
— Maintenant, dis-moi tout, lui murmura-t-elle tout bas, en la serrant contre sa poitrine.
— Oh ! je t'en prie !
— Il faut bien que je sache.
— Je ne pourrai jamais.
Sans la presser, sans la violenter, JuHenne la tint dans son bras, la joue appuyée contre la sienne, attendant que cette crise de sanglots et de suffocation se calmât un peu.
— Allons, fais un effort, ma mignonne, disait-elle de temps en temps.
— Oui... tout à l'heure; je sais bien qu'il faut tout te dire; je le voulais depuis longtemps; cent fois j'ai été résolue à parler ; jamais je n'ai eu le courage de commencer; j'arrivais décidée et puis, quand je te regardais, quand tu me regardais, le cœur me manquait.
— Je ne te regarde pas; je ne te vois pas, les volets sont fermés; tu seras moins malheureuse
quand nous serons deux; lu sais bien que je ne te repousserai pas; lu sais bien que je le sauverai.
— Me sauver !
— Que je te soutiendrai.
— El maman, et grand'maman ?
— Nous chercherons, nous trouverons ;c'esl pour cela qu'il faut tout me dire, tout.
Peu à peu el par un mouvement instinctif, Julienne en était arrivée à bercer Agnès dans son bras; une jeune mère n'eût pas élé plus tendre pour son bébé en proie à la douleur et, dans ce bercement maternel, le désespoir de celle qui devait bientôt être mère ellemême s'était engourdi. La chambre était sombre et, dans le silence du soir, on n'entendait que le bruit de leur respiration oppressée qui, de temps en temps^ exhalait un soupir ou un sanglot.
— Pauvre petite, pauvre mignonne, murmurait de temps en temps Julienne en lui flattant la main el en Tombrassant, pauvre chérie, parle à ta sœur, parle à ta maman.
— Oh ! maman ! maman !
Alors un cri de remords l'étoufiait :
— Et c'est par moi que tu es désespérée, par moi déshonorée, toi si bonne, loi que j'ai toujours si tendrement aimée, toi qui m'as élevée.
Il fallait que Julienne se raidît pour ne pas s'abandonner el pour garder un peu de raison : n'était-elle pas la mère ?
— Et quand je pense, disait Agnès, que ce qui arrive tu l'avais pressenti, que tu m'en avais avertie. Je les entends, tes paroles de sagesse; combien de fois me les suîs-je répétées ! Te souviens-tu de ce que tu m'as dit : (c Si tu l'aimes, et si lui ne t\aime pas; tu veux le prendre; qu'arrivera-t-il si c'est lui qui te prend? » Il m'a prise, Julienne; il m'a prise. Et quand vous étiez là près de moi pour me protéger, toi, maman, grand'maman, vous toutes que j'aime et qui m'aimez ! Et comment ? Ah ! je voudrais te le dire; mais je ne sais pas; je m'imaginais que j'étais forte, que je pouvais diriger ma vie et la faire; ah! folle que j'étais, misérable que je suis !
La parole lui manqua; mais bientôt elle reprit :
— Ce fut le soir de la représentation que pour la première fois il me parla franchement. Je croyais qu'il m'aimait. Mais je n'en étais pas sûre, il ne me l'avait jamais dit; je croyais ce que j'espérais, ce que je voulais. Après la Bouchetiquette , il s'approcha de moi, et tout bas, il me dit : « Il faut que je vous parle, ce soir à minuit sur la terrasse. » Et à minuit j'ai été sur la terrasse, JuUenne.
— Et à minuit tu as été sur la terrasse !.
— Ah ! comment ? pourquoi ? Ne me le demande pas, je ne sais pas; je ne peux te dire qu'une chose : malgré moi.
— Et il est venu ?
— Par le rocher. Alors il a voulu que je lui dise
que je Taimais. Je n'ai pas voulu, je ne l'ai pas dit.
— Ah ! bien, ca.
— Il est parti fâché. Son père est venu : j'ai cru que c était pour vous demander ma main. Mais lu Tas cru aussi, toi.
— C'est ATai.
— Tu vois. Son père parti, je suis retournée sur la terrasse. Il a voulu encore que je lui dise que je Taime... et... dans le salon je le lui ai dit.
— Il est venu souvent?
— Toutes les fois qu'il faisait assez clair pour -monter le rocher.
— Et depuis qu'il est revenu de chez sa mère, tu l'as vu ?
— Non.
— Pourquoi?
— Ah ! pourquoi, parce qu'il ne m'aime plus, parce qu'il m'abandonne.
— Qui peut te faire croire?
— Je lui ai écrit, il n'est pas venu; et c'est par M. Bonnet que j'ai su tout à l'heure que sa mère était guérie; à l'enterrement de M""® Drapier, je Tai regardé pour l'appeler, il a détourné les yeux; j'ai voulu marcher près de lui, il est resté en arrière. Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus !...
Julienne laissa échapper un cri étouffé.
— Usait?...
— C'est lui qui me l'a dit; il a senti notre enfant.
— Ah ! s*écria Julienne anéantie, notre malheur va encore au delà de ce que j'avais imaginé.
Il y eut un moment de stupeur; Agnès avait glissé sur le parquet où elle s'était affaissée, serrant dans ses mains les mains de sa sœur.
Ce fut elle qui reprit la première :
— Mais, pour que tu sois venue me demander de te dire la vérité, qu'est-ce donc que M. Bonnet t'a appris ?
— Ce qu'on raconte dans la ville.
— Dans la ville ?
— Ce que colporte M™* Collas.
— Alors tout est perdu, tout est fini !
— Pourquoi fini ? C'est pour que tout ne soit pas fini, c'est pour te défendre, c'est pour te sauver que je suis venue te demander de me dire la vérité, car je ne pouvais pas croire M. Bonnet:
— Usait... il t'a dit?
Bien que Juliennne .ne pût pas voir sa sœur, elle sentit, elle devina qu'elle se cachait le visage dans ses mains.
— Tu ne le connais pas, répondit-elle; c'est l'homme de la délicatesse et de l'honneur; comme loi, j'ai eu un mouvement d'épouvante et de honte quand j'ai senti quelles paroles allaient sortir de ses lèvres : il m'a dit : « Il faut que M. Derodes épouse M"° Agnès... »
— Alors, cela se voit?
— Non, puisque je n*ai pas vu.
— Oh ! toi, avec les yeux de sœur, mais les autres avec des yeux méchants.
— Pour le moment il ne s'agit pas des autres; les autres, nous nous en occuperons plus tard, il s'agit de nous, de toi, de ce que nous devons faire.
— Et que veux-tu que nous fassions ? il ne m'aime plus.
— Est-il ou non un homme d'honneur? C'est là ce qu'il faut savoir^
— Mais comment ?
— Cherchons.
— Cherche, moi je ne pense plus, je n ai plus la tête à moi; quand je ne suis pas folle, je suis anéantie.
Julienne resta assez longtemps sans répondre : jamais son rôle de mère de famille n'avait été aussi lourd; sous le poids, ses épaules phèrent et en furent écrasées.
— Grand maman, dit-elle, se^parlant à elle-même c'est impossible; maman, ah ! la pauvre femme ! Et puis, il faudrait tout leur dire. Moi? S'il venait, oui. Mais, j5uisqu'il ne vient plus, puisqu'il ne veut plus venir, je ne peux pas aller chez lui. Qui peut me remplacer ?
Elle chercha un moment.
— Nous n'avons personne, pas de parents, pas d'amis qui puissent parler et nous défendre.
— Mon Dieu !
Après un instant de silence, elle saisit les mains de sa sœur et les lui pressant fiévreusement.
— Si, nous en avons un, s'écria-l-^lle ?
— Oui?
— Celui qui^ quand tout le monde se taisait autour de nous, a eu le courage et la loyauté de parler...
— M. Bonnet !... Tu veux?
— En connais-tu un qui soit plus digne de notre confiance ! Parmi les hommes que nous voyons, qui plus que lui a de la dignité, de la fierté, du dévouement ?
— Est-ce une raison pour qu'il prenne notre défense ?
— Il m'aime.
— Il te fa dit?
— Jamais.
— Et toi?
— Jefaime. Du jour où je l'ai vu j'ai été attirée vers lui, et c'est alors que j'ai voulu te le donner pour mari. Que ne l'as-tu accepté à ce moment !
— Je t'aurais pris ton bonheur.
— J'aurais assuré le tien. Mais aimer M. Bonnet et être aimée de lui ne fait notre bonheur ni à Tun ni à Tautre. Nous sommes séparés par sa fierté : il est pauvre, je suis riche, du moins trop riche pour lui. Son honneur et sa dignité lui fermeront toujours les lèvres, comme ils les lui ont fermées jusqu'à ce jour;
l'hérilage qu'il attendait les lui avait enlr'ouvertes : cet héritage est perdu.
— Qu'attends-tu de lui ?
— Je lui ai demandé de venir demain, nous tiendrons conseil; je n'ai rien à lui apprendre puisqu'il sait tout. Nous raisonnons comme des femmes malheureuses et affolées qui ne connaissent rien, qui ne peuvent rien; il me fera entendre le. langage d'un homme, d'un homme de raison. Sois sûre» ma mignonne, que si tu peux être sauvée, c'est par lui.
Elle se frappa le cœur.
— Et j'entends là une voix qui me dit qu'il te sauvera.
— Ah ! si je pouvais espérer comme toi, si tu pouvais me donner un peu de ta foi!
— J'ai foi en M. Bonnet.
— Et moi je n'ai plus foi en celui que j'aime.
— Tant que la lutte est possible, il ne faut pas se décourager, et M. Bonnet nous rend la lutte possible, voilà ce que tu dois te dire, et le mot que dans la nuit tu peux te répéter : tu n'es plus seule, nous sommes là.
Elle voulut la coucher, et comme au temps où Agnès était petite fille, toute pçtite fille, elle la déshabilla, non plus en jouant comme autrefois, mais en la caressant doucement; elle la mit au lit, lui posa la tête sur l'oreiller et lui tint la main dans les siennes, jusqu'à ce que le sommeil abaissât ses pau-
pières aux longs cils blonds sur ses beaux yeux navrés.
Ce fut comme dans un rêve qu'Agnès sentit les lèvres de sa sœur lui effleurer le front.
Oi'AXD Bonnet revînt le lendemain, on le fil entrer dans le grand salon, presque aussilôt Julienne le rejoignit.
Rapidement ils tohangèrenl quelques paroles de politesse, puis il s'établit un moment de silence d'auitnt plus pénible qu'ils n'osaient ni l'un ni l'aulro se icj^^ardor, €t qu'ils restaient lace à face, les yeux baissés, ne sachant quelle contenance prendre.
— Asseyez-vous, je vous prie, dit Julienne. Elle lui montra un fauteuil et en prit un elle-même, mais, pour être assis, ils n'en étaient pas moins embarrassés.
Bonnet eût voulu venir en aide à Julienne et commencer; mais commencer quoi? Que dire, sans en trop dire ?
Heureusement pour les gens qui vont droil devant eux, il y a toujours un moyen de sortir d'embarras, c'est de continuer leur chemin franchement; — ce qu'il fît.
— Depuis hier, mademoiselle, je suis resté sous rimpression de vos paroles, et je ne saurais vous exprimer combien elles m'ont touché.
Par un geste dont la simpUcité et le naturel affirmaient la sincérité, il mit la main sur son cœur.
— Vous m'avez parlé comme à un ami de votre famille,permettez-moi de vous affirmer que je le suis, le plus afl^ectionné, le plus dévoué, à vous, mademoiselle... et aux vôtres.
— Vous avez vu , monsieur, qu'il n'était pas besoin de paroles entre nous à ce sujet, et que j'étais si assurée de ce dévouement, que je l'appelais à notre aide, dans les circonstances... désespérées où nous nous trouvons.
Tout cela se disait les yeux baissés, chacun se tenant au fond de son fauteuil, dans une attitude contrainte; cependant à mesure que JuHenne parlait, Bonnet reprenait une contenance moins embarrassée, et il allait la regarder franchement quand le mot (( circonstances désespérées » lui abaissa de nouveau les paupières.
C'était un aveu ce mot, la confirmation des craintes, qui, depuis la veille, le tourmentaient : désespérées, ces circonstances ne l'eussent point été s'il n'y avait
eu que de la légèreté dans les relations d'Agnès et de Derodes : les accusations de M"*^ Collas étaient donc fondées.
Il y avait là de quoi le troubler, et, avec Tamitié qu'il éprouvait pour Agnès, de quoi le peiner sincèrement : pauvre fille, qu'allait-il advenir d'elle ? Mais en plus il y avait de quoi aussi rendre bien difficile son entretien avec Julienne; il n'avait su comment lui traduire les insinuations de M"® Collas, comment maintenant allait-elle, non pas traduire, mais confesser, nue et brutale, la cruelle vérité?
Il eût été gêné pour traiter un pareil sujet ave(? une indifférente, combien plus Tétait-il avec une femme qu'il aimait, non une femme, mais une honnête et pure jeune fille qu'il respectait.
Et cependant à son trouble se mêlait un sentiment d'espérance vague et de fierté : elle avait donc bien grande confiance en lui qu elle le choisissait entre tous pour lui demander son appui, lui qui n'était ni un parent, ni un ami de plusieurs années.
Cette pensée lui donna du courage, il leva les yeux et il haussa la voix :
— Soyez certaine, mademoiselle, que rien de ce qu'on peut dire n'altérera les sentiments de sympathie, d'affection que j'éprouve pour M"® Agnès; croyez bien que ce n'est pas seulement pour vous que je lui suis dévoué, mais que c'est encore pour elle et que, quoi que ce soit que vous me demandiez, je