‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 14 sur 61 · BATAILLE DANS LES RUES · texte numérisé non relu

BATAILLE DANS LES RUES

De graves éyénements se sont déroulés aujourd'hui, à Alger.

Dès deux heures de Taprès-midi, une foule que Ton peut évaluer à deux mille personnes se rassemblait sur la place du gouvernement, où devait avoir lieu le concert habituel que donne la musique du ier régiment de zouaves ; mais ce concert a été supprimé aujourd'hui.

Il est près de trois heures. A ce moment, on apprend que, dans les rues de Chartres et de la Lyre, une collision vient de se produire entre juifs et antijuifs. Des cris de « A bas les juifs! » retentissent.

La manifestation se forme, en forçant le cordon des agents de police ; les manifestants pénètrent dans la rue de la Lyre, où la mêlée est générale.

Quelques coups de feu éclatent. Des objets divers sont lancés des balcons sur les antijuifs. Les zouaves, baïonnette au canon, dispersent les assaillants et les assaillis.

Bientôt les blessés arrivent, soutenus par leurs amis, dans les diverses pharmacies qui avoisinent la place du Gouvernement. Les premiers soins leur sont aussitôt donnés, mais ils sont vaios pour Tun d*eux, M. Cajol, maçon^ qui expire dans les bras du docteur Rouquet.

Coups de poignard.

A rinstant où M. Gayol expire, deux autres blessés viennent réclamer des soins. Tous deux ont reçu des coups de poignard dans le dos ; les blessures sont affreuses. D'autres personnes blessées par des coups de pierre ou de canne sont conduites à leur domicile.

A quatre heures, les manifestants apprennent la mort de M. Gajol. La surexcitation est extrême.

Des cris : « On nous assassine I A mort les juifs ! » éclatent de toutes parts, et, malgré les agents et les zouaves qui barrent l^s principales artères, le flot des manifestants envahit la rue Bab-Azoun. Le pillage de tous les magasins juifs commence.

Les manifestants arrachent d'abord les volets, puis, s'en servant comme d'un bélier, frappent à coups redoublés sur les devantures qui, bientôt, sont réduites en miettes. Les marchandises en devanture sont enlevées et jetées au vent.

D'autres manifestants réunissent les tissus, les confections et, avec d'autres objets, en forment des bûchers auxquels ils mettent le feu. Six magasins sont ainsi traités.

Les chasseurs arrivent alors et chargent les manifestants, qui, par des voies détournées, arrivent à se concentrer rue Babel-Oaed, séparée de la rue Bad-Azoun par la place du Gouvernement.

La plupart des magasins juifs sont enfoncés. La gendarmerie et la police sont impuissantes à rétablir Tordre, les manifestations cessant d'un côté pour reprendre d'un autre.

Les pillards.

Les auteurs du pillage, qui a duré une heure, rue Bab- Azoun sont en grand nombre des gens sans aveu, la lie de la population, de toutes les nationalités latines et indigènes;

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mais la foule des manifestants antijuifs, qui ne connaît pas les auteurs du pillage, prend souvent fait et cause pour eux contre la police.

Un administrateur d'une commune mixte, délégué de la préfecture, qui avait arrêté un indigène en flagrant délit et le maintenait, fut bousculé par la foule et eut le poignet foulé.

Ailleurs, les deux adjoints du maire d'Alger, qui voulaient arrêter un voleur, furent maltraités par les manifestants.

Un sous-officier aurait frappé à coups de plat de sabre un agent de police, lequel maintenait un malfaiteur. Pendant ce :emps, les manifestants crient : « A bas les juifs ! Vive Tarmée I »

Le pillage de la rue Bab-Azoun acbevé, ces mêmes individus lans aveu allèrent rue Bab-el-Oued, qui fait suite à la rue Bab- \.zoun et est, comme celle-ci, le centre du commerce des lUifs. Les boutiques juives furent dévalisées, les marchandises 'urent jetées sur les trottoirs ; mais une bonne partie en fut importée dans des maisons, où les agents de la police arrêèrent les indigènes ou les Européens qui se partageaient le )atin.

L'aspect des rues Bab-Azoun et Bab-el-Oued présente le néme coup d'oeil qu'après un incendie. Le sol est jonché de narchandises détériorés : quantité de chapeaux et d'effets, [ue les autorités font enlever et porter dans un local, où elles seront triées.

Sages conseils.

Les autorités Israélites ont recommandé instamment à leurs^ coreligionnaires de ne pas sortir de chez eux aujourd'hui, et il 38t très rare de rencontrer une figure juive dans la rue.

A part le grave incident de la rue de la Lyre, où M. Cuyol, maçon, fut tué, on peut dire qu'une partie de la ville a été livrée au pillage par des malfaiteurs que la foule laisse faire par haine des juifs, surtout depuis qu'on a appris la mort de M. Gajol ; mais la surexcitation est grande, et de nombreux antijuifs jurent de se venger sur les juifs qui oseraient se montrer.

On signale quelques troubles à Saint-Eugène, dans la bai lieue d'Alger.

Dans la soirée.

A neuf heures, un fort groupe de manifestants s'est pori devant la mairie, où la Marseillaise a été entonnée.

Les manifestants allèrent ensuite rue de la Liberté, où i tentèrent de défoncer la devanture en fer d'un grand magasi juif, mais la devanture résista. Les zouaves accoururent, c( lonel en tête, qui fit faire trois sommations à son de tambou

La foule acclama l'armée, cria : « A bas les juifs I » puis i porta sur la place du Gouvernement.

L'armée seule assure l'ordre. La police ne parait plus ; ell intervient seulement pour conduire au poste les personne arrêtées.

Cent cinquante arrestations ont été opérées.

Quelle avait été Torigine de ces troubles ?

La Libre Parole du 23 janvier avait publié, en dei nière heure, ce télégramme :

Alger, 2« janvier 1898

Vers six heures du soir, un groupe de manifestants a bris la devanture d'un café de la place Bresson. Quelques autre magasins dont les propriétaires sont Israélites, ont été foi endommagés.

Un peloton de zouaves, baïonnette au canon, occupe milita rement la place Bresson et les rues avoisinantes.

Le meeting annoncé va avoir lieu à Mustapha. De nom breux groupes de manifestants qui s'y rendent parcourent 1 ville aux cris de : « A bas les Juifs I »

. Le tribunal correctionnel a continué à juger aujourd'hui d nombreux manifestants arrêtés hier.

Un sieur E... a été condamné à six mois de prison e 100 francs d'amende, pour avoir blessé un journaliste qu suivait la manifestation.

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De son côté, V Intransigeant avait publié le lendemain ce télégramme :

Alger, 23 janvier.

Au meeting antijuif tenu samedi soir assistaient cinq à six mille personnes. La réunion s'est séparée aux cris de : « Vive la République I A bas les Juifs! » La foule est ensuite descendae vers Alger et la manifestation antisémitique s'est continuée jusqu'à deux heures du matin.

Sar la place du Gouvernement, les manifestants, au nombre de quatre à cinq cents, ont brûlé presque entièrement deux kiosques ; les porles d'une dizaine de magasins ont été enfoncées, tant sur la place du Gouvernement que dans la rue Bab-el-Oued, et ces magasins ont été saccagés. Plus de quarante arrestations ont élè opérées. Trois commissaires et de nombreux agents ont été blessés plus ou moins grièvement par des pierres ou des coups de canne.

Voilà, sur les troubles du 24, la version de la Libre Parole :

Un Juif assassin.

Alger, 24 janvier.

Entre deux heures du matin et huit heures, le calme a été relatif.

Biais à neuf heures on apprend qu'un Juif vient de donner nn coup de couteau à un Espagnol qui, blessé au cou, serait grièvement atteint. Aussitôt des bandes se forment et, par représailles, se précipitent sur le magasin juif « Aux Nouveautés Parisiennes » qui est riiis à sac.

Le juduîsant Lépine est conspué,

M. Lépine, gouverneur général, rentre au palais d'Hiver, précédé de gendarmes à cheval et suivi d'agents de police et de zouaves qui lui font escorte.

Les cris divers continuent.

On assure qu'une chaise a été lancée dans la direction du gouverneur. M. Lépine, très calme, exhorte à ^apaisement.

Quelques personnes crient : « A has le gouyerneurl »

Un commerçant Israélite a été assailli par un fort groupe d( manifestants qui l'ont frappé violemment.

Une vingtaine d'arrestations ont été opérées.

Lépine reçoit un bidon.

Le gouverneur général, apprenant le pillage qui avait liei dans la rue Bab-el-Oued, s'est rendu aussitôt devant le maga sin déjà pillé et a essayé lui-même de le faire évacuer par lei personnes qui s'y étaient précipitées. Il a failli être atteint par un bidon lancé de l'intérieur des magasins.

Le gouverneur, suivi de six zouaves, baïonnette au canon et précédé de deux tambours, parcourt la rue Bab-el-Oued.

3,000 personnes sont massées sous les arcades. Des cris divers de : « A bas les Juifs I Démission ! » accueillent lei paroles de M. Lépine qui prêchent le calme et Tordre.

Toutes les sympathies de Lépine paraissent être pour les Juifs. La population est indignée contre ce laquais de la synagogue.

La proclamation du maire de Mustapha.

Pendant que ces scènes se passent et que la population honnête s'indigne de l'attitude provocante de l'ancien protégé d'Isaïas Levaillant devenu gouverneur par la volonté des concussionnaires algériens, le maire de Mustapha, plusieurs conseillers municipaux d'Alger et de Mustapha s'efforcent de réparer les bévues commises à tout instant par Lépine, et rédigent dans les bureaux du Télégramme algérien l'appel suivant à la population, que ce journal publie en tête de ses colonnes :

« Algériens, citoyens, >

» Surexcités par les outrages dont le Syndicat Dreyfus avait abreuvé l'armée, vous avez manifesté depuis plusieurs jours vos sentiments à l'égard des Juifs.

» Devant les provocations juives, vous êtes passés des

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laroles aux actes ; mais il faut un terme à tous ces excès. Il te faut pas que l'émeute de la rue se continue, car elle porte m préjudice à ceux-là mêmes que vous ne visez pas, au commerce, à rindustrie, au bon renom de la ville d'Alger que nous aimons tous et dont nous désirons le développement et la prospérité.

» Continuer d'agir ainsi serait indigne d'une nation civilisée. Il faut donc, à présent, écouter la voix de votre conscience et jfes sentiments généreux de votre cœur. Les pouvoirs publics, Dxquels vous venez de faire connaître, par un grand mouveent populaire, comme vous savez vibrer quand on touche à os idées nobles et sacrées, doivent maintenant s'occuper es moyens pacifiques à employer pour obtenir une solution 'un de nos plus difficiles problèmes sociaux. ) Croyez nous, arrêtez vos élans qui, s'ils se continuaient, ourraient être mal interprétés et devenir dangereux. Evins de faire le jeu d'une réaction possible. Evitons surtout e les innocents paient pour les coupables. Demeurez calmes, fermes dans vos convictions, et comptez sur la sagesse de totre municipalité pour appuyer vos revendications. Nous ne urions approuver les pillages et les meurtres, qui peuvent rendre leur source dans une surexcitation passagère, mais ne la simple raison doit ensuite condamner.

» Ainsi, votre rôle restera digne et noble et vous obtiendrez ^ l'estime et l'approbation de tous les vrais Français de l'Algérie qui n'ont en vue que la grandeur et la prospérité de la colonie parle patriotisme et le travail. »

le y

Cette noble conduite produit le plus grand effet et offre un contraste consolant avec l'attitude navrante de Lépine, dont toutes les sympathies sont pour les coreligionnaires de Rei- &ach, le chef du Syndicat.

Lépine prépare un massacre.

Blidah, i4 janvier.

Le 1^' escadron du !•' régiment de chasseurs a reçu dans ^^ nuit l'ordre immédiat de partir pour Alger. L'escadron ^'est mis en route à quatre heures du matin.

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Dans U matinée, le 2< escadron Tient de receTmr le mé ordre. U Ta se mettre en route.

Léptrte zmgt un pûmo,

Alger. 24 jinner, midi 45.

Le goaTeraeur général de l' Algérie a décidé que tous étrangers arrêtés on compromis an conrs des troul seraient immédiatement expulsés.

Hier, pendant le sac des magasins jnifs, des manifestai Tictimes de Tasnre joiTe, ont tenté de mettre le fea à coCfre-fort qu'ils aTaient imbibé de pétrole.

A Saint-Eugène, dans l'établissement connu sons le nom « Au Rocher de Cancale >, et mis au pillage par les mani tants, un piano a été enlcTé, puis jeté à la mer.

Proclamation du maire dWlger^

Alger, 34 jaoner, 3 b. 45 soir.

Le conseil municipal, réuni dans la matinée, a décidé faire la nouTelle proclamation que Toici :

« Aux habitants d'Alger,

» Le maire de la ville d'Alger porte à la connaissance de concitoyens l'ordre du jour suivant voté à l'unanimité pai conseil municipal :

» Dans sa séance de ce jour, le conseil, dans les graves ( constances que traverse la cité, constatant avec regret que manifestations des premiers jours ont été suivies de quelq' attentats contre les personnes et les propriétés, exhorte population au calme et l'adjure de ne pas gêner par sa p sence les mesures rigoureuses prises pour réprimer les ac odieux que le conseil municipal réprouve énergiquement. agissant autrement, les citoyens s'exposent inutilement s périls personnels les plus graves et ils compromettraient su ment l'honneur et la prospérité d'Alger. »

Suivent les signatures du maire et des conseillers muni paux.

M. Régis, directeur de V Antijuif, ayant été aperçu sur

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Lace du Gouveraeiiient par un fort groupe de manifestants,

été acclamé et suivi dans Mustapha.

Rue d'Islj, M. Régis a harangué la foule, l'invitant à assiser demain aux obsèques de M. Cayrol, tué hier pendant les nanifestations. M. Cayrol avait été transporté chez lui.

Un calme relatif règne en ce moment à Alger.

Lépine commence à comprendre.

Lépine commence alors seulement à comprendre qu'il existe un mouvement antijuif en Algérie.

Ce sacristain de synagogue, nous apprend V Agence Havas, se montre fort inquiet du mouvement que ses provocations politiques en faveur des Juifs ont déchaîné.

La population acclame l'armée, mais conspue Lépine avec la dernière énergie.

Ce délégué du grand-rabbin en Algérie n'ose plus sortir du palais d'hiver où les troupes le gardent.

Vive a VAntijuif » !

Alger, 24 janvier.

Toutes les places sont gardées militairement. La circulation »t très difficile.

Les groupes dispersés par les chasseurs se reforment plus oin. On ne voit aucun Juif dans les rues.

Les manifestants qui étaient ailés à Mustapha, le directeur lu journal V Antijuif à leur tête, ont parcouru les rues en xiant : u A bas les Juifs! » Mais on ne signale aucun incident prave, grâce à l'attitude du maire, M. Pradelle, et de ses adjoints.

L'Espagnol blessé ce matin a une forte plaie pénétrante de quelques centimètres au-dessous de l'oreille gauche.

A quatre heures trente, une forte bande de manifestants parcourt le boulevard de la République en chantant et en conspuant les Juifs.

Tous les magasins sont fermés. Les indigènes se mêlent aux manifestants, mais en très petit nombre. La plupart ont été repoussés par la police dans le haut quartier.

Boufarik, 24 janvier.

Les manifestations d'Alger ont eu, à Boufarik, un contrecoup.

Deux mille manifestants ont saccagé un café dreyfusard, dans lequel ils ont réduit en miettes les verres, les bouteilles et tout le matériel. Plusieurs magasins ont été endommagés. Le maire a harangué les .mani Testants qui ont promis de rester calmes.

Les sommations,

Alger, 24 janvier, 6 h. 5.

Les manifestants revenus de Mustapha sont rentrés à Algei sans incident sérieux.

Le directeur de V Antijuif s'est rendu au domicile de M. Cayrol, puis, montant en voiture découverte avec la veuve de M. Cayrol en grand deuil, il a suivi les boulevards, acclamé par la foule massée sous les arcades.

La police n'a pas mis d'obstacle, car M. Régis a dit qu'il se rendait à la mairie pour y faire la déclaration du décès de M. Cayrol.

Bientôt après, Tordre était donné aux chasseurs de faire déblayer les boulevards avec l'aide des soldats du génie. Les tambours font les sommations et la foule se disperse.

Dans la haute ville, un magasin de droguerie et d'épicerie juif a été complètement saccagé et mis à sac par une bande de gens sans aveu.

Le corps de M. Cayrol a été transporté au domicile d'un de ses parents.

D'après ces récits, Ton peut se faire une idée de l'origine des troubles d'Alger et de la frénésie avec laquelle ces troubles furent exploités en France par les agitateurs qui avaient organisé à Paris le meeting du Tivoli Vaux-hall.

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