LE MEETING DES « MILLE COLONNES
L'Antisémitisme acclamé, — Les assassins à gages
du Syndicat Dreyfus.
7ant-hier soir, le Youtre qui a nom Bernard Lazare aurait au Juif Joseph Reinach :
— Demain les Antisémites pleureront des morls.
Hier matin, en effet, des bandes de repris de justice et c souteneurs encombraient tous les cafés et les bars de la ri de la Gaité, se faisant servir force consommations et criant baute voix : a A trois heures, on va rire! >
A travers les groupes de ces malfaiteurs, des Juifs aliemanc circulaient, remettant cinq francs à celui-ci, dix francs celui-là, en déclarant que si on était content de la besogne y aurait le soir force suppléments.
La besogne qu'exigeaient de ces escarpes les membres d Syndicat Dreyfus consistait simplement à assaillir à coups d couteau les braves gens qui assisteraient au meeting de prc testation en faveur de l'armée, qui devait avoir lieu l'aprèî midi à trois heures.
Cette fois, cependant, la tentative de meurtre était si Yisibl( que, dès midi, la Préfecture de police avait mobilisé cinq ceni agents aux abords de la rue de la Gaité.
A deux heures, nous arrivons à la salle des Mille-Colonnes Déjà Guérin nous avait précédé, accompagné des délégué des bouchers de la Yillette, venus en blouse bleue pour la plu part, et portant au bras un ruban tricolore.
De suite, l'entrée du public s'organise, les bouchers com missaires de la réunion se placent près la porte, et gare aa: gredins qui chercheraient à s'introduire. Quelques-uns inconnus jusqu'alors, se glissent cependant parmi la foule Tout à l'heure, il leur en cuira.
Bientôt la salle est comble. Un des premiers au bureau es M. Marion, commissaire aux délégations judiciaires.
Une grande rumeur se fait entendre. Des cris de : « Viv( l'armée! Vive la France! A bas les Juifs! » retentissent, saluanl au passage une superbe couronne de pensées, de lilas blancs e1 de roses, cravatée d'un large ruban sur lequel on lit ces mots:
« Vive la France 1
» A bas les traîtres! »
La salle est archi-comble. Le bureau est au complet. Sm l'estrade se placent tous les membres de la Ligue antisémite, et la délégation des bouchers de la Villette.
JAURÈS CONTRE ROCHEFOHT 93
Guèrîn ouvre aussitôt la séance et met aux voix la présince de la réunion. On crie : <c TbiébaudI Tbiébaud! » Et voici notre ami Georges Tbiébaud élu président. A ses tés, se placent deux assesseurs, MM. Legrand et Julien, Dsi que M. Gbavet qui va remplir les fonctions de secrétaire. Guèrin prend alors la parole :
« Citoyens, dit-il, je tiens à prendre la parole au nom du )mité d'initiative, pour vous rappeler l'objet de la réunion, but que nous voulons atteindre.
9 Nous avons fait appel ici à tous les bommes de cœur ins distinction de parti; à tous les bommes aimant leur pays, lais seulement à ceux-là.
» Nous leur avons fait appel, parce que nous désirions maifester notre communion d'idées contre les ennemis de notre iys, en face de la coalition antifrançaise juive qui voudrait, près avoir tout accaparé dans notre pays, accaparer l'armée, i seule chose à laquelle ils n'ont pu encore toucber. » A ce moment, deux des fripouilles qui sont parvenus à se iQÛler parmi la foule se mettent à burler : « Vive Dreyfus I bas les jésuites! »
En un clin d'œil les misérables sont saisis par deux vigoureux mcbers, et transportés jusqu'à Tescalier, par-dessus la tête is assistants.
On opère ainsi avec deux ou trois autres manifestants; le Jme se rétablit, et Guérin continue :
« Donnons l'exemple de la conviction et de la droiture, toyens; nous déclarons très nettement que si l'ex-capitaine reyfus avait été innocent et s'il y avait eu des preuves de itte innocence, nous aurions été les premiers à demander la ivision.
» Mais il ne s'agit plus de cela ; nous sommes ici pour déndre l'armée, seule sauvegarde de notre patrie ; l'armée, la nie chose que les Juifs n'ont pas accaparée. » Un tonnerre d'applaudissements ébranle la salle. C'est du îlire. On crie : « Vive l'armée I A bas les Juifs 1 » M. Georges Tbiébaud se lève et les applaudissements reublent :
Le brillant orateur, avant de commencer son discours^ lit
le télégramme suiyant, que vient d'adresser au secrétaire dai* comité le vaillant patriote Lucien Millevoye :
« Mon cher ami, j
» Vous m'obligerez vivement en m'excusant auprès de Guérinj et du meeting de la salle des Mille-Colonnes. J'ai pris depuis] plusieurs jours, auprès de diverses sociétés patriotiques, l'en-i gagement de me rendre à la cérémonie de Buzenval. Je n'j] puis manquer.
» A vous bien cordialement. ^
» L. Millevoye. »
De nouveau, un trio de voyous veut élever la voix pour glorifier le traître Dreyfus. Moins patients, cette fois, les assistants les passent légèrement à tabac, et, sans Guérin, qui s'interpose, les malheureux eussent passé un triste quart d'heure.
Le silence se rétablit, et on entend la voix vibrante dej Georges Thiébaud : ^
« Citoyens, n'oublions pas le but déterminé de cette réunion. » Et montrant la couronne : a Nous nous somnies réunis^ pour aller porter tous ensemble ce souvenir à la statue de Strasbourg afin de protester ainsi contre les renégats qui pactisent avec les traîtres.
» Nous irons ensemble maudire ceux qui pactisent avec l'étranger, aux pieds de la statue de Strasbourg, devant^ laquelle passa le cercueil tricolore de Gambetta dont la mémoire est maintenant trahie par ceux qui se disaient ses amis et qui sont à la tête du Syndicat antifrançais. »
L'orateur termine en donnant lecture de cet ordre du jour .'
« Le peuple de Paris, soulevé contre les souteneurs d'un traître qui a vendu à l'étranger les secrets de la défense, dépose aux pieds de la statue de Strasbourg l'hommage de son irréductible foi dans l'avenir.
Il prononce la mise hors la loi de ceux qui pactisent avec la Juiverie universelle pour corrompre la République, déshonorer l'armée, ruiner le pays et maintenir la France sous la domination des agents étrangers. » Vive la yieûle France républicaine libre, debout et purifiée. »
^a salle est complètement enthousiasmée. Les orateurs sont lamés aux cris de : « Vive l'armée! Vive La Libre Parole! le Drumont I A bas les traîtres 1 »
Jn boucher saisit la couronne de fleurs. A ses côtés, les nmissaires du comité national se rangent et, en bon ordre, sortie s'effectue dans le plus grand calme, ^la porte, M- Touny, directeur de la police municipale, a t ranger deux haies d'agents et refouler dans les bars des es voisines trois cents individus qui vocifèrent en reculant : k bas l'armée! Vive Dreyfus! » Plusieurs de ces brutes, qui itent des couteaux, sont arrêtés sur-le-champ. Cette fois, la lice a compris que son rôle était de protéger ceux qui crient : Vive l'armée! » contre ceux qui veulent défendre, à coups I surin, les amis d'un traître juif.
A la foule, Guérin et Thiébaud déclarent que nulle manifeslion tumultueuse n'aura lieu et ils envoient chercher une ûtore, pour se rendre, seuls, déposer la couronne à la statue i Strasbourg.
Quelques minutes après, la couronne est hissée sur le véhiile. Un boucher y grimpe à son tour, et il faudrait un rude iillard pour la lui enlever de force .
Pendant ce temps, Guérin et trois membres du comité pénèint dans le fiacre, et... en route pour la place de la Gourde.
Sn bon ordre, les assistants quittent une demi-heure après rue de la Gaîté et vont, en monôme, manifester devant le Q de Belfort. Dispersés en ce moment par les agents, ils boulent en groupes par diverses voies, sans résistance.
En réalité, ce meeting n'avait prouvé qu'une chose : salutaire terreur que les anarchistes inspiraient aux itateurs Guérin, Thiébaud et consorts, dette terreur était clairement notée dans la version môme meeting, publiée par le Matin.
Les anarchistes à la porte.
La réunion de la salle des Mille -GoloTvtves», âiowW^ ^^-
lice elle-mêtne s*était fait un épouvantai!, s'est pass dans un calme relatif.
D'ailleurs, aux abords de la rue de la Gaieté, des m sures d'ordre très sérieuses ont été prises, et à l'entré de la salle, la surveillance est des plus sévères.
Les compagnons anarchistes qui se présentent soal signalés aux agents, qui les expulsent aussitôt. Pourtaa' un grand nombre d'entre eux parviennent à se gliss jusqu'au pied de la tribune.
M. Marion, commissaire aux délégations judiciair qui doit se tenir sur l'estrade pendant la réunion, arri à l'ouverture des portes.
A deux heures, on introduit la couronne qui doit et déposée au pied de la statue de Strasbourg.
Discours de Guérin, t
A trois heures, dix-huit cents personnes se presseni] dans la salle. La séance est ouverte. M. Jules Guéri^i prend la parole et dit :
Nous avons fait appel ici à tous les hommes de cœur sani distinction de parti, à tous les hommes aimant leur paji mais seulement ceux-là.
Nous leur avons fait appel parce que nous désirions manî fester notre communion d'idées contre les ennemis de noti pays en face de la coalition antifrançaise juive qui voud après av«ir tout accaparé dans notre pays, accaparer rarmi la seule chose à laquelle ils n'ont pu encore toucher.
Des applaudissements éclatent ; mais un individu pi teste au fond de la salle. Une légère bousculade se prc duit, et l'interrupteur est violemment expulsé.
M. Jules Guérin reprend son discours qui est de noa^ veau interrompu par quelques assistants, qui soni comme le premier, expulsés sur-le-chanap.
JAURÂS CONTRE ROCHEFORT 97
On constitue ensuite le bureau : M. Georges Tbiébaud t élu président, MM. Legrand et Julien, assesseurs ; lavet, secrétaire.
Discours de Thiiébaud.
M. Georges Tbiébaud prend la parole et s*écrie :
Citoyens, n'oublions pas le but déterminé de cette réunion- )as nous sommes réunis pour aller porter tous ensemble ce avenir {il montre la couronne) à la statue de Strasbourg et otester ainsi contre les renégats qui pactisent avec les litres.
L'orateur est fréquemment interrompu ; il continue, algré le bruit :
Nous irons ensemble maudire ceux qui pactisent avec Téinger, au pied de la statue de Strasbourg, devant laquelle ssa le cercueil tricolore de Gambetta, dont la mémoire est lintenant trahie par ceux qui se disaient ses amis et qui dt à la tête du syndicat antifrançais.
V ordre du jour.
Il termine en donnant lecture de Tordre du jour suint :
Le peuple de Paris, soulevé contre les souteneurs d'un traître il a vendu à l'étranger les secrets de la défense, dépose aux eds de la statue de Strasbourg Tbommage de son irréduc- }le foi dans l'avenir.
Et prononce la mise hors la loi de ceux qui pactisent avec la iverie universelle pour corrompre la République, dèshono- Br l'armée, ruiner le pays et maintenir la France sous la domination des agents étrangers.
Vive la vieille France républicaine libre, debout et purifiée I
Cette lecture est accueillie par des cris hostiles.
98 UYRE PREMIER
M. Georges Thîébaud agite» mais vainement, la sonnette et frappe à coups de canne sur la table.
Dissertation philosophique.
A ce moment, Tanarchiste Brunet demande la parole qui lui est accordée. L'orateur veut se livrer à une dissertation philosophique et poétique sur les différents sens du mot « patrie ». Il signale aux ouvriers les capitalistes et les jésuites, les cléricaux de tous ordres comme les ennemis de la patrie.
Si vous regardiez et si vous réfléchissiez, lui dit d'une voix forte M. Thiébaud, vous reconnaîtriez pour ennemis les mômes que nous.
Le bruit devient tel que Torateur anarchiste ne peut continuer. Il tente vainement de disserter sur la culpabilité ou rinnocence de Dreyfus, et il renonce à la parole.
Au surplus, déclare le président, nous ne sommes pas ici pour discuter : nous sommes réunis pour marcher ensemble contre les ennemis de la patrie.
Puis un autre anarchiste escalade la tribune ; il n'a pas dit trois mots que vingt mains s'abattent sur lui et l'en font dégringoler.
L'ordre du jour est enfin voté, non sans difficulté, pendant que, dans la salle et dans les tribunes, quelques coups sont échangés.
La séance est levée au milieu d'un tapage infernal, et la sortie s'effectue bruyamment.
Dans la rue.
Les groupes qui tentent de se former sont immédiatement dispersés ; les manifestants récalcitrants sont re*
JAURÂB CONTRE ROGHBFORT 99
oassés jusqu'à Tavenue du Maine. Deux anarchistes, les ommés Gosse et Albert dit Libertad, sont arrêtés et en- Dyés au Dépôt. Les compagnons s*étaient réunis dans n établissement voisin, à la c Belle Polonaise ^> ; mais ï police a tenu le plus grand nombre d*entre eux boules dans leur salle, afin de les empêcher de se rendre .ux Mille-Colonnes. Ils n'ont été délivrés qu'à la fin de »tte dernière réunion.
Les rangs des gardiens de la paix se sont ouverts pour aisser passer la couronne et la délégation qui Taccom- )agnait ; mais les personnes qui voulaient suivre en ont U empêchées.
En dépit de la terreur inspirée par les anarchistes ux « battus » du Tivoli Vauxhall, Torganisation du leeting des Mille-Colonnes indiquait de la part des ^tateurs menés par Guéri n la résolution de ne pas avouer vaincus. Il s'agissait pour eux de multiplier les yers de réunion favorables sinon au meurtre età l'inindie, tout au moins aux violences et aux injures, de anière à ne pas laisser s'éteindre la frénésie qui depuis
13 janvier s'était singulièrement refroidie chez la upart des tètes chaudes, coutumiëres des réunions .multueuses et des meetings.