VISITE IMPÉRIALE
« Berlin 30 janvier. — A midi, hier, l'empereur s'est rendu à l'ambassade de France, où il s'est entretenu assez longuement avec le marquis de Noailles. »
Cette dépêche, que publient les journaux d'hier soir, en dit plus qu'elle n'est longue.
Il est; en effet, assez peu dans les usages qu'un souverain se transporte en personne chez le représentant d'une puissance étrangère.
Guillaume II notamment, qui paraît avoir une si haute idée de la majesté de son trône, ne s'est évidemœ.e\!Lt
pas rendu sans motif, ouvertement et presque ofûciellement, auprès de l'ambassadeur d'une république dont il a semblé jusqu'ici faire si peu de cas.
Cette visite, dans les circonstances actuelles surtout, revêt donc tous les caractères d'une manifestation.
Nous ignorons quelles paroles ont été échangées entre le kaiser et M. de Noailles, mais il serait passablement surprenant qu'il n'y eût pas été question du traître Dreyfus et de Tagitation créée par ses infects défenseurs, en vu( de la revision de son procès.
Nous savons d'ailleurs que Guillaume, s'il n'a pas dit comme l'aliéné Zola : ce J'en fais mon affaire », n'en esl pas moins très préoccupé.
On se rappelle le récit de ce personnage qui, en visitant le palais de Potsdam, aperçut sur le bureau môme de l'empereur une feuille parisienne relatant la découverte de la trahison et portant au crayon rouge cette annotation : Le capitaine Dreyfus est pris.
On n'a pas oublié non plus qu'il fut, au procès du misérable, question d'une lettre qu'il aurait adressée â l'empereur et dans laquelle il aurait demandé si, au cas où il quitterait la France, il pouvait espérer être incorporé dans l'armée allemande avec le grade qu'il occupait chez nous.
La mention tracée sur le journal français, les récits relatifs à la correspondance de Dreyfus ont, m'a-t-on assuré, fini par convaincre le jeune monarque qu'il avait pu contribuer involontairement à l'arrestation et à la condamnation du sinistre espion. Cette pensée l'obséderait au point que de la réhabilitation de l'affreux gredin il ferait presque une question d'amour-propre.
« S'il est vrai, s'est-il dit, que je suis, dans une certaine mesure, cause de son embarquement pour l'ile du Diable, je me dois de l'aider autant que possible à en revenir. »
Celte inquiétude expliquerait suffisamment les paroles au moins étranges du ministre de Bulow déclarant, sans y être le moins du monde forcé, qu'il n'avait jamais entretenu aucune relation avec le commandant Eslerhazy, mais qu'il n*en avait pas entretenu davantage avec le capitaine Dreyfus.
Quand les gredins du Syndicat ont commencé leur monstrueuse campagne de calomnies, de falsifications de pièces et de fausses lettres signées : « Otto », ils étaient donc assurés par avance d'avoir l'empereur d'Allemagne avec eux et contre nous.
Au besoin, ils étaient décidés à le faire avancer pour couvrir leur ligne de retraite.
C'était leur dernière cartouche, et C'est aujourd'hui celle qu'ils braquent sur la France.
Ils ont compté, pour arriver à leurs fins, sur l'incontestable intérêt qu'avait Guillaume. II à encourager dans notre pays des divisions dont l'ennemi, c'est-à-dire la Triple-Alliance, ne peut que profiter.
Ce n'est pas sans de sérieuses raisons que Reinach parcourait dernièrement les couloirs de la Chambre en criant à tue-tête : « Ou la revision du procès, ou un chambardement général I »
Le chambardement, ce n'est pas lui qui en eût donné le signal : sa bravoure naturelle ne le poussant guère que vers les portes dérobées, où il s'engouffre afin d'éviter les marques de sympathie que ses auditeurs lui réservent.
Le chambardement, ce sont les baïonnettes allemandes qui devaient l'effectuer, et il espère sans doute que la démarche inattendue de Guillaume II auprès de notre ambassadeur est le prélude du conflit.
L'effronterie des juifs prussiens tlont le Syndicat se compose est à peu près sans bornes, je ne fais aucune difficulté de le reconnaître.
Toutefois, si de la visite du jeune empereur à M. de Noailles sortait quelque complication diplomatique, je ne donnerais pas de la peau des syndiqués la somme de cinquante centimes : d'abord, parce qu'elle ne les vaut pas ; en second lieu, parce que le dégoût qui les enveloppe se changerait instantanément en une explosion de fureur dont je renonce à décrire les conséquences probables.
La bande Reinach nous dit :
tf Prenez garde à vous ! »
Nous ne saurions trop lui conseiller de prendre garde à elle. ^
Quel résultat espérait Rochefort de ce formidable i puff?
Encore une fois, c'est une énigme indéchiffrable.
Notons-y cependant le trait sur « les paroles au moins étranges du ministre de Bulow déclarant, sans y être forcé le moins du monde, qu'il n'avait jamais entretenu aucune relation avec le commandant Esterhazy, mais qu'il n'en avait pas entretenu davantage avec le capitaine Dreyfus. »
Ce trait contenait une once de vérité : savoir que Bulow avait fait son « étrange » déclaration, « sans y être forcé le moins du monde ».
Il contenait, non loin de là, plusieurs onces d'erreur.
Etait-ce, sans le faire exprès, que Rochefort altérait gravement les propos tenus par le ministre allemand'
C'est un point entre lui et sa conscience.
Il faut pourtant convenir qu'avec des tolérances de ce genre, Rochefort pouvait aisément justifier toutes ses imaginations, jusqu'aux plus osées.
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