‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 18 sur 61 · VON BULOW ET LE SYNDICAT · texte numérisé non relu

VON BULOW ET LE SYNDICAT

On sait que Guillaume II a toujours porté un intérêt spécial au traître Dreyfus.

Un de nos compatriotes, M. Mertian de Muller, avocat au barreau de Lille, a raconté que visitant un jour, au mois de novembre i894, le palais de Postdam, et ayant pu pénétrer jusque dans la chambre à coucher de l'empereur, il aperçut sur la table de travail un numéro de La Libre Parole, à moitié déplié, portant le timbre du cabinet militaire et cette inscription au crayon bleu :

Le capitaine Dreyfus est pris.

La sollicitude du kaiser pour son agent dévoué ne s*est pas démentie un seul instant, depuis trois années que Dreyfus a eu le malheur de se voir dirigé sur l'îlot du Diable.

Guillaume en a donné maintes preuves ces temps derniers encore, et nos lecteurs n'ont certainement ijas

oublié le fac-similé de ces cartes postales qui circulen par milliers en ce moment dans toute TAUemagne et su lesquelles figure — comme si c'était Teffigie d'un héro germain — la tête du traître Dreyfus,

Un suprême témoignage de l'empereur allemand a syndicat dans la débâcle a été cette fameuse déclaratioi de M. de Buiow, transmise hier aux journaux pa r Agence Havas^ à la grande joie des Dreyfusards qu dans leur insondable bêtise, comptaient que ce do cument allait enfin faire marcher le gouvernement del France.

Il arrive au contraire que les déclarations de vo Bulow n'ont provoqué que l'indifférence générale.

Beaucoup de gens, dont nous sommes, estiment mêm que Guillaume II a montré en cette circonstance un tac et une modération auxquels nous n'étions guère babi tués.

Rien ne l'empêchait de prendre lui-même la défens de Dreyfus dans un de ces innombrables banquets o son impétueuse éloquence sait improviser des toasts i vibrants.

Il aurait pu encore, si cette besogne lui répugnait, s faire remplacer par son minisire de la guerre.

En soldat qu'il est avant tout, Guillaume II a compr qu'en somme la parole d'un politicien suffisait ampli ment pour couvrir un traître dans la mesure du possibl et, avec beaucoup de présence d'esprit, il a même choi pour la corvée un politicien diplomate, c'est-à-dii l'espèce de politiciens la plus légitimement réputée poi l'art qu'elle possède de mentir avec élégance et mesur

M. de Bulow, hâtons-nous de le reconnaître, n point trompé la confiance de son maître.

Il a su doser la vérité et l'erreur avec une habile consommée, en prenant soin d'ajouter, pour faire coi trepoids à ce qu'il venait de dire sur Dreyfus, qu'il av£ entendu prononcer pour la première fois, il y a trc

semaines, les noms de Walsin-Esterhazy et de Picquart.

En somme^ Guillaume II a été très chic.

U a donné du cœur au ventre à ses espions en leur prouvant que l'empereur ne mange jamais le morceau.

U a également fait son possible pour contenter le Syndicat en afQrmant, par la voix de M. de Bulow, que jamais Tex-capitaine Dreyfus n'avait eu de relations avec l'ambassade d'Allemagne, et Zola lui doit, certes, une lettre de remerciements.

Enfin, il a laissé clairement entendre, par la modération même du langage de son sous-secrétaire d'Etat, que malgré toute son affection pour Dreyfus, il n'était point encore disposé à envahir la Champagne pour lui sauver la peau.

U n'y a eu dans l'allocution de von Bulow qu'un mot un peu ironique, inspiré sans doute par quelqu'un de nos protestataires contre le huis-clos :

— « Je crois d'autant plus devoir observer une réserve complète à ce sujet, a déclaré l'aimable diplomate, qu'on peut s'attendre à ce que les procès ouverts en France jettent la lumière sur l'affaire. »

Nous comprenons tout l'intérêt qu'il y aurait pour von Bulow et son illustre maître à voir luire la lumière en question; mais il est ^probable que, s'il s'agissait d'un officier allemand condamné comme Dreyfus pour haute trahison, et que nous exprimions l'espoir de connaître par le menu les dessous de son affaire, von Bulow ne pourrait s'empêcher de se dire :

— Quels farceurs que ces Français 1

Gomme nous sommes d'un pays réputé pour la courtoisie de son langage, nous nous contenterons de penser :.

— Qu'il a d'esprit, ce M. de Bulow, et comme il plaisante agréablement I

C'est avec des considérations de cet acabit que milliers de braves gens purent étourdir leur conseil sur la déclaration allemande.

Cette déclaration était, en effet, limpide.

Elle n'admettait pas d'équivoque.

11 se trouvait des aigrefins pour y voirunemanœi du gouvernement allemand, en faveur d'un de espions I

Il se trouvait des .dupes pour admettre pareil n songe et se fier aux aigrefins !

La parole de M. Mertian de Muller paraissait Libre Parole de plus de poids que celle de von Bul

Impression singulière que celle-là pour les Rus pour les Anglais, pour tous les diplomates europé Ils devaient être tentés de reprendre le mot de la « Quels farceurs que ces Français ! » non sans p être modifier Tépithète de farceurs en une autre m indulgente ; car, tout en confinant à là farce, Tap dation de la Libre Parole frisait également les coi de l'inconscience et le domaine de la folie frénéti sur lequel s'orientaient définitivement les esprits se fiaient en aveugles à Rochefort et à Drumont.

Drumont commenta du reste, dans la Libre Paroi 28 janvier, la déclaration de von Bulow dans les tei suivants :

L'affaire Dreyfus entre de plus en plus dans la pi burlesque.

C'est bien là « l'opérette dramatique » qu'une trc de Juifs allemands était venue, il y a quelques ann représenter au théâtre Rochechouart.

On y voyait Philippe-le-Bel portant le cordon ble s'entretenant avec un rabbin des principes de 89, ] dant qu'on s'égorgeait à la cantonade.

C'est tout à fait la gaieté juive. qui n'est point s;

LE PROCÈS RBINAGH-ROGHBFORT 119

comme celle de nos pères, mais qui a toujours je ne sais quoi de strident, de corrosif, d'ironique, de prostitutionnel et d'avilissant.

Au moment où la déclaration de Méline, attestant la culpabilité de Dreyfus, arrivait à Berlin, nous recevions à Paris la déclaration de M. de Bulow proclamant que jamais l'Allemagne n'avait eu de rapports avec Dreyfus.

Il eût été vraiment difficile, on en conviendra, à un ministre allemand de dire publiquement à la tribune :

« Messieurs, le capitaine Dreyfus était un de nos meilleurs agents; c'est un hommage que je me plais à lui rendre. Il est bien pénible pour nous, et surtout pour lui, qu'il se soit laissé pincer. »

Après un tel discours, le recrutement des agents secrets eût été difficile, et en tout cas effroyablement dispendieux, et le budget de l'empire se fût cruellement ressenti d'une telle imtempérance de langage.

Il en est des laideurs morales comme des beautés même vénales.

Jamais un galant homme n'avouera qu'une belle ne lui a pas été cruelle, et, pour les conquêtes militaires comme pour les autres, la discrétion est de rigueur.

Ceux qui ont conservé au fond de leur âme une sorte de respect fétichial pour le principe d'autorité doivent souffrir tout de même de l'attitude prise par les deux représentants de grands Etats, qui se contredisent avec une aimable désinvolture, sans que leurs excellentes relations, comme le dit Bulow, en soient le moins du monde altérées.

Au point de vue du prestige des Pouvoirs constitués, Bulow aurait peut-être mieux fait de rester dans une olympienne réserve.

Se taire aurait été certainement plus Saint-Empire; parler est évidemment plus moderne.

Le résultat, d'ailleurs, est le même. D^u^ V^% %^<^t^

comme dans les plus humbles chaumières, où les journaux commencent maintenant à pénétrer, tout le monde est bien convaincu que Bulow a menti, mais chacun trouve tout naturel qu'il ait menti, puisque dès qu'il parlait, il ne pouvait faire autrement que de mentir.

Au milieu de toutes ces incohérences, Zola produit reifet d*un Pourceaugnac énorme, à la fois abominable et grotesque.

On en arrive à se demander s*il a vraiment toute sa raison en le voyant exiger qu'on fasse comparaître devant lui les chefs les plus vaillants de notre armée, pour qu'ils lui fournissent des explications catégoriques sur la façon dont fonctionnent les Etats-Majors et sur les abus qui s'y peuvent commettre.

Thersite veut à toute force savoir comment Ajax entretient ses javelots, et il demande à Achille si sa lance est en bon état.

Le spectacle sera complet si Billot, comme on l'annonce, se présente en grand uniforme devant le jury pour y prendre la défense de l'armée qu'il a laissé traîner dans la boue depuis six mois.

Drumont proclamait hardiment que Bulow avait menti.

Il ajoutait à cette nette déclaration une atténuation qui avait la prétention d'être, en même temps, un essa^ de démonstration :

« Chacun trouve très naturel qu'il ait menti, puisque dès qu'il parlait, il ne pouvait faire autrement que de mentir. »

Drumont n'oubliait qu'une chose, essentielle il est vrai, c'est que Bulow n'était nullement forcé de parler.

Dreyfus coupable, Bulow n'avait qu'à se taire, et Use serait tu; Dreyfus innocent, Bulow pouvait encore se taire, et rien ne le forçait & parler.

Il est vrai que rien ne l'en empêchait non plus, sinon la convenance de ne pas se mêler des affaires intimes du voisin.

C'était là la situation évidente de Bulow, avant qu'il formul&t la déclaration du 24 janvier.

Quelle était, au contraire, la situation de Méline que Drumont, avec une inconscience qui lui devenait familière, mettait naïvement en parallèle avec von Bulow?

Cette situation, c'était précisément celle que Drumont avait caractérisé^e par ce trait :

« Chacun trouve très naturel qu'il ait menti, puisque dès qu'il parlait, il ne pouvait faire autrement que de mentir. »

Le ministre, bafoué par Rochefort, aurait bien voulu se taire. Il l'avait assez fait voir depuis, les premières questions de Scheurer-Kestner. Tous les débats du Palais-Bourbon sur l'affaire Dreyfus le témoignent éloquemment.

Mais, à la différence de Bulow qui eût pu se taire le 24 janvier 1898 aussi bien qu'auparavant, Méline était forcé de parler, sous peine de ne plus rester Président du Conseil.

Voilà comment, en prenant l'affirmation de Méline pour le poids marqué sur l'étiquette « Président du Conseil », Drumont commettait une volontaire confusion, lorsqu'il prétendait poser qet argument :

« Méline affirme noir, Bulow affirme blanc. Les deux affirmations sont équivaleiites. La balance reste en équilibre. »

Drumont confondait le poids en carton « étiqueté Méline, avec un poids normal. »

C'est d'ailleurs en criblant Méline de leurs injures, de leurs outrages et de leurs crachats, que Rochefort et Drumont avaient pour une large part contribué à la

122 LIVRB DEUXIÈME

dépréciation de Méline et au défaut de crédit des affirmations jetées par ce dernier dans la balance de nos affaires intérieures.

Rien n'était plus exact, en l'appliquant à l'infortunée victime de Rochefort et de Drumont, que le trait appliqué à Taveuglepar Drumont au porte-paroles de Guillaume II : « Dans les milieux qui réfléchissent, tout le monde est bien convaincu que Méline a menti ; mais chacun trouve tout naturel qu'il ait menti, puisque, dès qu'il parlait, il ne pouvait faire autrement que de mentir. »

Ëpitre de Dramont aux Belges.— Ils sont trop enclins à rimitâtion et à la candeur. — Souvenir d'un exode. — Epître de Drumont aux anarchistes.— Ils sont ingrats.

Drumont ne paraissait d'ailleurs pas plus disposé que Tabbé Vertot à changer son « siège ».

Il essayait même de tenir tête aux adversaires de ce siège, qui devenaient « légion ».

C'est dans cette pensée qu'il publiait, le 29 janvier, les réflexions suivantes :

Il faut avouer que la passion véritablement excessive et fiévreuse que certains journaux belges ont apportée à l'affaire Dreyfus a paru un peu ridicule et déplacée.

Ceci, je le dis à regret, car j'ai gardé un souvenir tout à fait charmant de ce pays hospitalier et paisible, où la vie s'écoule si doucement.

La colonne du Congrès, avec ses statues quadranguiaires : liberté d'enseignement, liberté de la presse, liberté des cultes, liberté d'association, semble une ironie à ceux qui savent à quel point toutes ces libertés primordiales sont restées illusoires chez nous.

Avoir fait dix révolutions et en être arrivés où nous en sommes, c'est une pensée qui est cruelle pour les Fran-

çais, mais qui ne met que davantage en relief la sagesse de nos voisins.

J'ai donc éprouvé un réel chagrin à voir des gens, si bien élevés d'ordinaire, et avec lesquels il est si commode de vivre, se mêler d'une indécente façon d'une question qui ne les regardait aucunement.

Dans les larges rues qui entourent le Parc, j'ai aperçu parfois un général en train dépasser en revue les Guides qui s'alignaient le long du trottoir.

J'ai croisé les Gardes civiques, martiaux et bons garçons à la fois, qui, le matin, se rendaient aux postes du Château et de l'Hôtel de Ville.

Jamais il ne me serait venu à l'idée d'intervenir dans les reproches que les chefs pouvaient avoir à adresser à ceux qui étaient sous leurs ordres.

Si un conseil de guerre belge rendait un jugement, je le respecterais et ne me permettrais pas de traiter de scélérats les officiers qui l'auraient rendu.

Pourquoi les Belges qui, je le répète, sont presque tous individuellement fort polis et fort aimables, n'observent-ils pas cette réserve?

On peut de ceci donner, je crois, plusieurs raisons, en ayant bien soin de constater tout d*abord que ces écarts regrettables ne sont imputables qu'à la plus minime fraction de la Presse belge, à celle qui a le moins de lecteurs.

Les Belges ont évidemment subi un peu l'influence de ce goujatisme juif qui pousse les Sémites de tous les pays à s'introduire dans tout, à vouloir imposer leur volonté dans tout, à se prononcer brutalement, insolemment et bruyamment dans tout.

C'est à cette absence de verecundia^ de délicatesse et de tenue, disait Schopenhauer, que l'on reconnaît le Juif.

C'est par ce point qu'il se différencie de l'Aryen, quia

le sentiment de sa dignité, sans doute, mais qui est toujours attentif à ne pas blesser les autres, à respecter Tindépendance, les manières de voir, les habitudes de chacun.

Les Belges, en outre, sont un peu imitateurs et, avec une candeur légèrement étonnante, ils se sont laissé persuader que tous les intellectuels étaient ayecDreyfus ; ils se sont imaginé que c'était la mode de Paris.

C'est avec ce snobisme d'un genre particulier, d'ailleurs, que chez nous on a entraîné quelques braves gens parmi ceux que Zola appelait dédaigneusement les pions autrefois, et que nous appellerons des professeurs.

Ils ont pris pour un mouvement intellectuel une cuistrerie universitaire spéciale ^ parfumée au savon du Congo, et qui se croit mondaine parce qu'elle s'est frôlée à quelques vagues salons juifs.

C'est ainsi qu'ils se sont laissés aller à mettre leur nom sur des listes oîi ils seront fâchés que leurs enfants le retrouvent plus tard.

Les listes auxquelles faisait allusion la dernière de ces réflexions étaient celles où s'allongeaient les noms de centaines de Français qui affirmaient leur foi dans le factum de Zola, devenu pour eux une sorte de Credo.

Ces listes paraissaient autant de soufflets à Rochefort et à Drumont, ainsi qu'aux personnages visés par Zola dans sa philippique.

Aussi comprend-on sous la plume de Drumont le trait relatif aux enfants des signataires sur les fameuses listes.

A ce point de vue, Drumont s'est trompé. Les enfants des signataires de ces listes revendiqueront l'acte de leurs pères comme un des plus désintéressés et des plus nobles que leurs pères aient pu léguer à leur exemple.

On peut être antisémite, sans pour cela se joindre aux Arthur Mayer et aux Gaston PoUonais, devenus les compagnons d'armes de Drumont et de Rochefort.

La grande bravoure que d'empêcher la femme d'un juif de disputer à la raison d'État l'honneur de l'époux flétri par un jugement erroné !

On peut être antisémite et avoir le culte de la justice, même quand celle-ci bénéficie à des sémites.

Bref, on peut être antisémite et croire Dreyfus innocent. Or, c'est là, toute la question qui se débattait en janvier 1898.

Drumont paraissait d'ailleurs s'en rendre médiocrement compte quand, le 31 janvier 1898, il écrivait les réflexions qui suivent, sous le titre : « La belle âme de Duclaux ».

C'est un spectacle gai que celui de ce père de famille dont l'enfant a été souffleté par Andrade, au moment des troubles de Rennes, et qui poursuit Andrade en police correctionnelle.

Evidemment Andrade répondra : c Si votre fils ne m'avait pas conspué, je ne me serais pas avisé de le frapper. »

A quoi le père répliquera : « Vous recevez un traitement pour enseigner la physique et non pour insulter le ministre de la guerre dans une lettre rendue publique. Si vous vous étiez respecté vous-même, mon fils vous aurait respecté. »

Le grand coupable là-dedans, c'est ce misérable Rambaud qui, depuis le commencement de l'affaire Dreyfus, joue le rôle le plus ignominieux.

Les journaux dévoués au Syndicat ne nous apprennent rien de nouveau, en nous racontant que Rambaud a formellement déclaré qu'il ne prendrait aucune mesure contre les professeurs qui font campagne avec Zola.

LE PROCÈS RBINAGH-ROCHBFORT 127

Ces journaux semblent malheureusement peu disposés à répondre à notre question.

Oui ou non, le Gouvernement aurait-il toléré que des maîtres qui ont pour mission d'orner de connaissances variées les jeunes générations et de les instituer également en bonnes vie et mœurs, comme on disait autrefois, en donnant à tous l'exemple de la discipline, interviennent dans certaines discussions ?

Le Gouvernement aurait-il admis que des professeurs missent leur nom au bas de pétitions demandant la revision du procès du général Boulanger?

Ce que ces journaux ne nous disent pas non plus, c'est que la honteuse attitude de Rambaud a été Tobjet d'énergiques protestations de la part de membres de l'Enseignement, qui connaissent les devoirs que leur imposent leurs fonctions et qui ne sont ni a Fin de Siècle », ni «Fin de France ».

Si nos renseignements sont exacts, une scène bruyante aurait eu lieu au ministère de Tinstruction publique et un vieux professeur, estimé de tous, aurait traité Rambaud comme il méritait de Tètre, c'est-à-dire comme le dernier des coquins.

L'autre, devenu blême sous ces reproches si justement mérités, aurait été comme anéanti sous la dureté de cette leçon.

A ce professeur d'histoire médiocre, devenu un ministre indigne, on aurait pu rappeler que Camille fit battre de verges le maître d'école des Falisques, qui était venu lui offrir de lui livrer les enfants dont il avait la garde.

Nos confrères ont raison, d'ailleurs, de ne rien répondre à ce sujet, car si Ton se plaçait une minute sur le terrain non seulement du patriotisme, mais même du simple bon sens, le Syndicat aurait vécu.

Il est bien évident qu'il est monstrueux d'interdire à des professeurs de se réunir pour discuter les questions

128 LIVRE DEUXIÂMB

qui les iatéressent et de leur permettre de se livrer àdes protestations collectives contre un jugement de conseil de guerre, confirmé par un conseil de revision, ce qui prouve qu'il avait été légalement rendu.

Il est bien évident qu'on ne peutrienimaginer de plus grotesque que ce Duclaux qui, au lieu de s'occuper de ses virus et de débiter son serum^ prétend donner des leçons à TEtat-Major général.

Il faut nous attendre demain à voir un général de division arriver à Tlnstitut Pasteur en grand uniforme et demander à disséquer des chiens.

Ces interventions auraient pu s^expliquer en faveur de quelque coupable ayant un côté intéressant.

On aurait compris que des professeurs sortent de leur réserve pour essayer de sauver là tête d'un homme de trente-deux ans comme Vaillant, qui avait commis un attentat politique et qui, somme toute, n'avait tué personne*

Entraîné par ses lectures, poussé au crime par la misère, par le spectacle de tant de scandales , par l'atmosphère ambiante, par l'état social actuel en un mot, Vaillant pouvait éveiller la pitié des êtres qui savent comprendre.

On n'a jamais entendu parler de Duclaux à cette époque : il restait enfermé dans son laboratoire, en tête à tête avec ses bacilles.

Il n'en est sorti que pour prendre la défense d'un abominable Youpin qui, riche et comblé de tous les privilèges, avait vendu à l'ennemi les secrets de la Défense nationale.

Turpin n'avait rien livré à l'Allemagne. Indigné et furieux d'avoir été dépouillé d'une invention qui avait sauvé la France au moment du guet-apens Schnsebelé, il avait écrit un livre pour démasquer un espion déjà dénoncé par le colonel Massing et que Freycinet, au cou-

LE PROCÈS REINAGH-ROGHBFORT 120

ant de tout depuis deux ans, laissait circuler tranquilsment dans les bureaux du ministère de la guerre. L'affaire Tnrpin se présentait dans des conditions ûtes pour émouvoir une belle âme comme celle de luclaux. Fils de soldat, longtemps ouvrier, Turpin 'était fait lui-môme ; il n*était pas assez riche pour ntrer à l'Ecole Polytechnique comme Triponé et ireyfus, il était devenu un grand savant à force de vomté, et c*était au milieu des difficultés et des misères ue ce génie solitaire avait trouvé la mélinite. Duclaux ne fut point touché de savoir que le malheu- 3UX inventeur était enfermé dans une cellule d'Ëtampes t qu'il y portait la casaque brune des prisonniers de roit commun.

Il se réservait pour un criminel qui fût à l'aise par luiiêmo et qui fût allié à de riches marchands de diamants.

Le sort d'un enfant de Juifs opulents devait seul 3muer le cœur de ce champion de la justice, que le sort 'un enfant du peuple laissait absolument indifférent. C'est à ce signe que Ton reconnaît la haine qu'une îrtaine caste de mandarins et de lettrés, les Lumbdaine, disent les Juifs, éprouvent pour tout ce qui est essence populaire.

Si Turpin put sortir de prison, c'est beaucoup à nous i'il le dut. C'est dans nos habitudes, du reste. Quand la compagne de Vaillant, traînant par la main )tte pauvre petite Sidonie qui se demandait chaque »ur si c'était le lendemain qu'on dressait l'échafaud de )n père, errait à travers Paris, c'est à notre porte et DU à celle des humanitaires de l'université et des por- ^graphes cossus qu'elle eut l'idée de frapper. Je crois, d'ailleurs, qu'elle eut raison.

A en juger par l'accueil que reçut chez Zola la pétition li demandait la grâce de Jean Grave c^viv ^l^lV.Xi^xy^^NA'^

demeuré étranger à la propagande par le fait et qui avait été uniquement condamné pour un livre, c'est-à-dire pour un délit intellectuel, je suppose que la fille de Vaillant eût difficilement franchi le seuil de l'hôtel de la rue de Bruxelles...

Ces réflexions de Drumont sur la « belle âme de Duclaux » sont les cadettes de celles qu'il avait formulées sous le titre : « Ceux que Monod ne plaint pas », alors qu'il avait vu avec dépit une personnalité, aussi haut placée dans l'estime des savants, confesser ses doutes sur la culpabilité de Dreyfus.

Drumont en veut à Duclaux de n'avoir pas pris la défense de Turpîn, de même qu'il en voulait à. Monod de ne pas avoir plaidé la cause de Cyvoct !

Drumont reproche à Duclaux de n'avoir pas essayé de sauver la tête de Vaillant I

Cette fois encore, le lecteur impartial serait en droit de répondre à Drumont :

« Vous interprétez avec trop de sévérité le silence de Duclaux sur Vaillant et sur Turpin. »

Il semble môme que le bout de l'oreille perce sous les effusions finales de Drumont et ressemble singulièrement à celle du loup qui se dissimulait sous le bonnet de « Mère-Grand. »

La réminiscence de la pétition en faveur de Jean Grave, celle des démarches de la petite Sidonie Vaillant ont grande ressemblance à des risettes à ces maudits anarchistes, auxquels Rochefort avait dédié dans V Intransigeant du 21 janvier un chaud plaidoyer en faveur d'Etiévant.

Rochefort avait, lui aussi, tenté de faire un crime à Trarieux, à Zola, à Anatole France, aux yeux des anarchistes, de ne pas avoir manifesté en faveur d'Etiévant. Rochefort y avait perdu ses cabrioles ei son bon imen t

LE PROCÈS REINAGH-ROGHBFORT 131

Drumont ne devait pâs être plus heureux, en s*efforçant de séparer de Zola les amis de Jean Grave.

Les anarchistes ne se laissèrent pas prendre à Thameçon; ils restèrent rebelles aux avis charitables, émis à propos de « la belle âme de Duclaux ».

Quant aux esprits rassis, ayant un goût médiocre pour les anarchistes, ils virent dans cet article une redite de « Ceux que Monod ne plaint pas », que n'embellissait guère la dénonciation à la sévérité du » honteux » Rambaud, qualifié de « dernier des coquins ».

Celte dénonciation était une variante à Tinvitation faite trois mois auparavant à Darlan, de « bcdllonner Monod ».

Elle n'était d'ailleurs pas probante, au point de vue de la réfutation des arguments du savant disciple de Pasteur; car dénoncer n'est pas réfuter.

Rochefort raconte que l'Empereur d'Allemagne fait un casut belli de la libération de Dreyfus, — Quel est le but du mystificateur?

Quant à Rochefort, il n'avait pas eu la main beaucoup plus heureuse, dans l'article qui parut dans Vlntransigeant du 31 janvier, sous le titre « Germanisation ».

L'empereur d'Allemagne se réserve, paraît-il, de dire le dernier mot dans TafTaire Dreyfus.

Il se disposerait à supprimer les nationalités alsacienne et lorraine, en incorporant purement et simplement dans l'empire les pays annexés, jusqu'ici soumis à un régime spécial.

Cette fusion et cette confusion auraient pour cet auto, crate l'avantage de mettre fin à toute espérance en môme temps qu'à toute revendication de notre part.

Les Scheurer-Keslner et les Dreyfus cesseraient ainsi d'être Alsaciens [pour devenir tout à fait Allemands. Il faut reconnaître que cette mutation ne les changera pas beaucoup.

Guillaume II nous dira ou, ce qui revient au même, nous fera dire par ses gazettes :

« Vous prétendez que la Lorraine et TAlsace sont restées françaises de cœur : elles le sont si peu que je n'hésite pas à les mettre sur le même pied et à les placer sous le même régime que mes autres provinces. »

Et comme chaque humiliation qu'il nous inflige est pour lui l'occasion d'une fête nouvelle, on afflrme qu'il se propose de célébrer cette incorporation définitive par des cérémonies d'autant plus nationales qu'elles seront particulièrement désagréables à notre nation.

La résistance aiguë de la France aux juifs du Syndicat prussien aura certainement hâté la solution de cette question, depuis si longtemps pendante.

Le jeune kaiser, à tort ou à raison, se croit personnellement visé par les Français qui manifestent contre le traître de l'île du Diable.

Il se répète mentalement que, sans l'aversion que les Allemands nous inspirent, nous nous montrerions moins exaspérés contre l'homme qui leur a communiqué nos plans de défense.

Aussi affecte-t-il de nous braver actuellement avec plus d'insolence que jamais :

« Ah I vous ne voulez pas me rendre mon Dreyfus I SoitI Je vais annexer pour la deuxième fois àTempire allemand votre Alsace et votre Lorraine. »

Ne nous y trompons pas d'ailleurs : c'est à ce but que tendaient les Reinach et autres youtres berlinois établis chez nous pour faire les affaires de l'Allemagne au moins autant que les leurs.

Préparer la guerre étrangère en organisant d'abord la guère civile : telle est la combinaison dont ils ne prennent même pas la peine de se cacher, Reinach annonçant tout haut à la Chambre un « chambardement» prochain, comme à TObservatoire on annonce une éclipse ou une comète.

Leur obstination à transformer en casus belli le refus

çais, mais qui ne met que davantage en relief la sagesse de nos voisins.

J'ai donc éprouvé un réel chagrin à voir des gens, si bien élevés d'ordinaire, et avec lesquels il est si commode de vivre, se mêler d'une indécente façon d'une question qui ne les regardait aucunement.

Dans les larges rues qui entourent le Parc, j'ai aperçu parfois un général en train de passer en revue les Guides qui s'alignaient le long du trottoir.

J'ai croisé les Gardes civiques, martiaux et bons garçons à la fois, qui, le matin, se rendaient aux postes du Château et de l'Hôtel de Ville.

Jamais il ne me serait venu à l'idée d'intervenir dans les reproches que les chefs pouvaient avoir à adresser à ceux qui étaient sous leurs ordres.

Si un conseil de guerre belge rendait un jugement, je le respecterais et ne me permettrais pas de traiter de scélérats les officiers qui l'auraient rendu.

Pourquoi les Belges qui, je le répète, sont presque tous individuellement fort polis et fort aimables, n'observent-ils pas cette réserve?

On peut de ceci donner, je crois, plusieurs raisons, en ayant bien soin de constater tout d*abord que ces écarts regrettables ne sont imputables qu'à la plus minime fraction de la Presse belge, à celle qui a le moins de lecteurs.

Les Belges ont évidemment subi un peu l'influence de ce goujatisme juif qui pousse les Sémites de tous les pays à s'introduire dans tout, à vouloir imposer leur volonté dans tout, à se prononcer brutalement, insolemment et bruyamment dans tout.

C'est à cette absence de verecundia, de délicatesse et de tenue, disait Schopenhauer, que l'on reconnaît le Juif.

C'est par ce point qu'il se différencie de l'Aryen, quia

LE PROCÈS REINAGH-ROGHBFORT 125

le sentiment de sa dignîté/sans doute, mais qui est toujours attentif à ne pas blesser les autres, à respecter Tindépendance, les manières de voir, les habitudes de chacun.

Les Belges, en outre, sont un peu imitateurs et, avec une candeur légèrement étonnante, ils se sont laissé persuader que tous les intellectuels étaient avec Dreyfus ; ils se sont imaginé que c'était la mode de Paris.

C'est avec ce snobisme d'un genre particulier, d'ailleurs, que chez nous on a entraîné quelques braves gens parmi ceux que Zola appelait dédaigneusement les pions autrefois, et que nous appellerons des professeurs.

Ils ont pris pour un mouvement intellectuel une cuistrerie universitaire spéciale^ parfumée au savon du Congo, et qui se croit mondaine parce qu'elle s'est frôlée à quelques vagues salons juifs.

C'est ainsi qu'ils se sont laissés aller à mettre leur nom sur des listes oti ils seront fâchés que leurs enfants le retrouvent plus tard.

Les listes auxquelles faisait allusion la dernière de ces réflexions étaient celles oîi s'allongeaient les noms de centaines de Français qui affirmaient leur foi dans le factum de Zola, devenu pour eux une sorte de Credo.

Ces listes paraissaient autant de soufflets à Rochefort et à Drumont, ainsi qu'aux personnages visés par Zola dans sa philippique.

Aussi comprend-on sous la plume de Drumont le trait relatif aux enfants des signataires sur les fameuses listes.

A ce point de vue, Drumont s'est trompé. Les enfants des signataires de ces listes revendiqueront l'acte de leurs pères comme un des plus désintéressés et des plus nobles que leurs pères aient pu léguer à leur exemple.

On peut être antisémite, sans pour cela se joindre aux Arthur Mayer et aux Gaston PoUonaîs, devenus les compagnons d*armes de Drumont et de Rochefort.

La grande bravoure que d'empêcher la femme d'un juif de disputer à la raison d'État l'honneur de l'époux flétri par un jugement erroné !

On peut être antisémite et avoir le culte de la justice, même quand celle-ci bénéficie à des sémites.

Bref, on peut être antisémite et croire Dreyfus innocent. Or, c'est là, toute la question qui se débattait en janvier 1898.

Drumont paraissait d'ailleurs s'en rendre médiocrement compte quand, le 31 janvier 1898, il écrivait les réflexions qui suivent, sous le titre : « La belle âme de Duclaux ».

C'est un spectacle gai que celui de ce père de famille dont l'enfant a été souffleté par Andrade, au moment des troubles de Rennes, et qui poursuit Andrade en police correctionnelle.

Evidemment Andrade répondra : c Si votre fils ne m'avait pas conspué, je ne me serais pas avisé de le frapper. »

A quoi le père répliquera : « Vous recevez un traitement pour enseigner la physique et non pour insulter le ministre de la guerre dans une lettre rendue publique. Si vous vous étiez respecté vous-même, mon fils vous aurait respecté. »

Le grand coupable là-dedans, c'est ce misérable Rambaud qui, depuis le commencement de l'afl'aire Dreyfus, joue le rôle le plus ignominieux.

Les journaux dévoués au Syndicat ne nous apprennent rien de nouveau, en nous racontant que Rambaud a formellement déclaré qu'il ne prendrait aucune mesure contre les professeurs qui font campagne avec Zola.

LE PROCÈS RBINAGH-ROGHEFORT 127

Ces journaux semblent malheureusement peu disposés à répondre à notre question.

Oui ou non, le Gouvernement aurait-il toléré que des maîtres qui ont pour mission d'orner de connaissances variées les jeunes générations et de les instituer également en bonnes vie et mœurs, comme on disait autrefois, en donnant à tous l'exemple de la discipline, interviennent dans certaines discussions ?

Le Gouvernement aurait-il admis que des professeurs missent leur nom au bas de pétitions demandant la revision du procès du général Boulanger?

Ce que ces journaux ne nous disent pas non plus, c'est que la honteuse attitude de Rambaud a été l'objet d'énergiques protestations de la part de membres de TEnseignement, qui connaissent les devoirs que leur imposent leurs fonctions et qui ne sont ni « Fin de Siècle », ni « Fin de France ».

Si nos renseignements sont exacts, une scène bruyante aurait eu lieu au ministère de l'instruction publique et un vieux professeur, estimé de tous, aurait traité Rambaud comme il méritait de l'être, c'est-à-dire comme le dernier des coquins.

L'autre, devenu blême sous ces reproches si justement mérités, aurait été comme anéanti sous la dureté de cette leçon.

A ce professeur d'histoire médiocre , devenu un ministre indigne, on aurait pu rappeler que Camille fit battre de verges le maître d'école des Falisques, qui était venu lui offrir de lui livrer les enfants dont il avait la garde.

Nos confrères ont raison, d'ailleurs, de ne rien répondre à ce sujet, car si Ton se plaçait une minute sur le terrain non seulement du patriotisme, mais même du simple bon sens, le Syndicat aurait vécu.

Il est bien évident qu'il est monstrueux d'interdire à des professeurs de se réunir pour discuter les questions

128 LIVRE DEUXIÈMB

qui les intéressent et de leur permettre de se livrer à des protestations collectives contre un jugement de conseil de guerre, confirmé par un conseil de revision, ce qui prouve qu'il avait été légalement rendu.

Il est bien évident qu'on ne peut rienimaginer de plus grotesque que ce Duclaux qui, au lieu de s'occuper de ses virus et de débiter son serurrij prétend donner des leçons à TEtat-Major général.

Il faut nous attendre demain à voir un général de division arriver à Tlnstitut Pasteur en grand uniforme et demander à disséquer des chiens.

Ces interventions auraient pu s'expliquer en faveur de quelque coupable ayant un côté intéressant.

On aurait compris que des professeurs sortent de leur réserve pour essayer de sauver la tête d'un homme de trente-deux ans comme Vaillant, qui avait commis un attentat politique et qui, somme toute, n'avait tué personne.

Entraîné par ses lectures, poussé au crime par la misère, par le spectacle de tant de scandales , par l'atmosphère ambiante, par l'état social actuel en un mot, Vaillant pouvait éveiller la pitié des êtres qui savent comprendre.

On n'a jamais entendu parler de Duclaux à cette époque : il restait enfermé dans son laboratoire, en tête à tête avec ses bacilles.

Il n'en est sorti que pour prendre la défense d'un abominable Youpin qui, riche et comblé de tous les privilèges, avait vendu à l'ennemi les secrets de la Défense nationale.

Turpin n'avait rien livré à l'Allemagne. Indigné et furieux d'avoir été dépouillé d'une invention qui avait sauvé la France au moment du guet>apens Schnsebelé, il avait écrit un livre pour démasquer un espion déjà dénoncé parle colonel Massinget que Freycinet, au cou-

LE PROCÈS REINAGH-ROGHBFORT 120

rant de tout depuis deux ans, laissait circuler tranquillement dans les bureaux du ministère de la guerre.

L'affaire Turpin se présentait dans des conditions faites pour émouvoir une belle âme comme celle de Duclaux. Fils de soldat, longtemps ouvrier, Turpin s*était fait lui-môme; il n*était pas assez riche pour entrer à l'Ecole Polytechnique comme Triponé et Dreyfus, il était devenu un grand savant à force de volonté, et c'était au milieu des difficultés et des misères que ce génie solitaire avait trouvé la mélinite.

Duclaux ne fut point touché de savoir que le malheureux inventeur était enfermé dans une cellule d'Ëtampes et qu'il y portait la casaque brune des prisonniers de droit commun.

Il se réservait pour un criminel qui fût à Taise par luimême et qui fût allié à de riches marchands de diamants.

Le sort d'un enfant de Juifs opulents devait seul remuer le cœur de ce champion de la justice, que le sort d'un enfant du peuple laissait absolument indifférent.

C'est à ce signe que Ton reconnaît la haine qu*une certaine caste de mandarins et de lettrés, les Lumbdamine^ disent les Juifs, éprouvent pour tout ce qui est d'essence populaire.

Si Turpin put sortir de prison, c'est beaucoup à nous qu'il le dut. C'est dans nos habitudes, du reste.

Quand la compagne de Vaillant, traînant par la main cette pauvre petite Sidonie qui se demandait chaque jour si c'était le lendemain qu'on dressait l'échafaud de son père, errait à travers Paris, c'est à notre porte et non à celle des humanitaires de Tuniversité et des pornographes cossus qu'elle eut l'idée de frapper.

Je crois, d'ailleurs, qu'elle eut raison.

A en juger par Taccueil que reçut chez Zola la pétition qui demandait la grâce de Jean Grave qui était toujours

demeuré étranger à la propagande par le fait et qui avait été uniquement condamné pour un livre, c'est-à-dire pour un délit intellectuel, je suppose que la fille de Vaillant eût difficilement franchi le seuil de l'hôtel de la rue de Bruxelles...

Ces réflexions de Drumont sur la « belle âme de Duclaux » sont les cadettes de celles qu'il avait formulées sous le titre : « Ceux que Monod ne plaint pas », alors qu'il avait vu avec dépit une personnalité, aussi haut placée dans Testime des savants, confesser ses doutes sur la culpabilité de Dreyfus.

Drumont en veut à Duclaux de n'avoir pas pris la défense de Turpin, de même qu'il en voulait à Monod de ne pas avoir plaidé la cause de Gy voct !

Drumont reproche à Duclaux de n'avoir pas essayé de sauver la tête de Vaillant I

Cette fois encore, le lecteur impartial serait en droit de répondre à Drumont :

« Vous interprétez avec trop de sévérité le silence de Duclaux sur Vaillant et sur Turpin. »

Il semble même que le bout de l'oreille perce sous les effusions finales de Drumont et ressemble singulièrement à celle du loup qui se dissimulait sous le bonnet de « Mère-Grand. »

La réminiscence de la pétition en faveur de Jean Grave, celle des démarches de la petite Sidonie Vaillant ont grande ressemblance à des risettes à ces maudits anarchistes, auxquels Rochefort avait dédié dans V Intransigeant du 21 janvier un chaud plaidoyer en faveur d'Etiévant.

Rochefort avait, lui aussi, tenté de faire un crime à Trarieux, à Zola, à Anatole France, aux yeux des anarchistes, de ne pas avoir manifesté en faveur d'Etiévant. Rochefort y avait perdu ses cabrioles et son bon imen t

LE PROCÈS RBINAGH-ROGHBFORT 131

Drumont ne devait pas être plus heureux, en s'efforçant de séparer de Zola les amis de Jean Grave.

Les anarchistes ne se laissèrent pas prendre à Thameçon; ils restèrent rebelles aux avis charitables, émis à propos de « la belle âme de Duclaux ».

Quant aux esprits rassis, ayant un goût médiocre pour les anarchistes, ils virent dans cet article une redite de « Ceux que Monod ne plaint pas », que n'embellissait guère la dénonciation à la sévérité du » honteux » Rambaud, qualifié de « dernier des coquins ».

Cette dénonciation était une variante à Tinvitation faite trois mois auparavant à Darlan, de « bâillonner Monod ».

Elle n'était d'ailleurs pas probante, au point de vue de la réfutation des arguments du savant disciple de Pasteur; car dénoncer n'est pas réfuter.

Rochefort raconte que l'Empereur d'Allemagne fait un eatus belli de la libération de Dreyfus. — • Quel est le but du mystificateur?

Quant à Rochefort, il n'avait pas eu la main beaucoup plus heureuse, dans l'article qui parut dans Vintransigeant du 31 janvier, sous le titre « Germanisation ».

L'empereur d'Allemagne se réserve, paraît-il, de dire le dernier mot dans TafTaire Dreyfus.

Il se disposerait à supprimer les nationalités alsacienne et lorraine, en incorporant purement et simple^ ment dans Tempire les pays annexés, jusqu'ici soumis à un régime spécial.

Cette fusion et cette confusion auraient pour cet auto, crate l'avantage de mettre fin à toute espérance en môme temps qu'à toute revendication de notre part.

Les Scheurer-Kestner et les Dreyfus cesseraient ainsi d'être Alsaciens [pour devenir tout à fait Allemands. Il faut reconnaître que cette mutation ne les changera pas beaucoup.

Guillaume II nous dira ou, ce qui revient au même, non» fera dire par ses gazettes :

« Vous prétendez que la Lorraine et TAlsace sont restées françaises de cœur : elles le sont si peu que je n'hésite pas à les mettre sur le même pied et à les placer sous le môme régime que mes autres provinces. »

Et comme chaque humiliation qu'il nous inflige est pour lui l'occasion d'une fête nouvelle, on affirme qu'il se propose de célébrer cette incorporation définitive par des cérémonies d'autant plus nationales qu'elles seront particulièrement désagréables à notre nation.

La résistance aiguë de la France aux juifs du Syndicat prussien aura certainement hâté la solution de cette question, depuis si longtemps pendante.

Le jeune kaiser, à tort ou à raison, se croit personnellement visé par les Français qui manifestent contre le traître de l'île du Diable.

Il se répète mentalement que, sans l'aversion que les Allemands nous inspirent, nous nous montrerions moins exaspérés contre l'homme qui leur a communiqué nos plans de défense.

Aussi affecte-t-il de nous braver actuellement avec plus d'insolence que jamais :

« Ah I vous ne voulez pas me rendre mon Dreyfus ! SoitI Je vais annexer pour la deuxième fois à Tempire allemand votre Alsace et votre Lorraine. »

Ne nous y trompons pas d'ailleurs : c'est à ce but que tendaient les Reinach et autres youtres berlinois établis chez nous pour faire les affaires de l'Allemagne au moins autant que les leurs.

Préparer la guerre étrangère en organisant d'abord la guère civile : telle est la combinaison dont ils ne prennent même pas la peine de se cacher, Reinach annonçant tout haut à la Chambre un a chambardement» prochain, comme à l'Observatoire on annonce une éclipse ou une comète.

Leur obstination à transformer en casus belli le reCvv^

de reviser le procès du condamné est, au reste, la preuve la plus évidente de la scélératesse de leurs intentions.

Car, je le demande à tous les hommes de bonne foi» quel motif supérieur a-t-on jamais mis en avant pour justifier cette agitation révolutionnaire à propos d'un être obscur que rien ne recommandait à l'intérêt ni même à la curiosité du pays et dont personne n'avait jamais entendu parler avant la célébrité que lui a assurée son crime?

On aurait compris ce mouvement fébrile si, par exemple, le général Boulanger n'étant pas mort, les deux cent quarante-cinq mille Parisiens qui ont voté pour lui au 27 janvier 1889 avaient réclamé le retour en France du seul général qui ait donné des inquiétudes à TAUemagne.

Mais Dreyfus, capitaine ignoré dont la biographie n'était nulle part, quelle étrange et subite passion il inspire ainsi à des tas d'individus qui ne le connaissaient pas la veille de la découverte de sa trahison ?

Il y a dans ce déploiement de propagande pour la mise en liberté d'un personnage aussi peu fameux l'indice d'un complot anti-français, c'est-à-dire allemand, dont les chefs tombent sous le coup de la loi au même titre que le traître dont ils prennent la défense.

Est-ce que la conspiration ne s'est par révélée par l'embauchage à l'aide de promesses et d'argent?

Est-ce que l'imposteur Reinach, collaborateur du menteur Quesnay dans l'imbécile réquisitoire lu devant la Haute Cour, n'avait pas retenu comme le chef d'accusation le plus grave contre moi les cent mille francs que j'avais, à ce que prétendait l'ivrogne Alibert, reçus delà caisse boulangiste ?

Je n'avais rien reçu d'aucune caisse ; mais, de l'aveu même de Mathieu Dreyfus au procès Esterhazy, celle du Syndicat a versé des mille et des cent mille francs.

LE PROCÈS RBINAGH-ROGHBFORT 135

D'où vient que cette corruption, ouvertement pratiquée avec l'argent venu d'Allemagne, laisse si parfaitement calmes les patriotes du Sénat?

Guillaume II estime quUl a assez germanisé TAlsace- Lorraine pour pouvoir l'incorporer à son empire.

Le Syndicat, qui travaille sous ses ordres, essaye à son tour de germaniser la France avant de la lui offrir.

Quel Besson ou quel Ravary, Rochefort essayaît-il de mystifier, en représentant l'empereur d'Allemagne comme réclamant « son Dreyfus » ? Cruelle énigme !

Etait-il un esprit sérieux, mystifiable par cette histoire abracadabrante autant que contraire à la déclaration, courtoise jusqu'à l'obséquiosité, oîi Bulow avait^tenu à éviter «jusqu'à l'ombre d'une immixtion » dans nos discordes intérieures ?

Etait-ce une nouvelle gageure, analogue à la publication des fameuses lettres impériales tirées des fantastiques dossiers « Bf numéro 1 » et t B numéro 2 » ?

Tant est-il que dans Y Intransigeant du !•' février, Rochefort osa encore enfourcher ce dada mystificateur:

Page 1