‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 35 sur 61 · IT. V · texte numérisé non relu

IT. V

Mais celui-ci persiste à déclarer qu'il ii*a nul souvenir d'avoir eu une conférence avec M® Leblois, seul, dans son bureau.

— Maintenant, ajoute-t-il, M^ Lebloispeutêtre entré dans mon bureau seul, en mon absence.

M. Emile Zola. — On parle toujours du dossier paraphé. Qu'est-ce que ce dossier ?

— Un dossier secret.

M. ëmilk Zola. — Relatif à quoi ? N'était-ce pas à l'affaire Dreyfus ?

^ Ce n'était pas le dossier Dreyfus. Ce dossier a été mis sous scellés en 1895.

Conclusions sur l'audition de Madame de Boulancy.

Il est deux heures. L'audience est suspendue. A la reprise, la cour rend Tarrôt suivant, relativement à madame de Boulancy :

Statuant sur les conclusions prises,

Considérant que, sur la demande de la défense, le docteur Socquet a été commis par la cour pour examiner l'état de santé de la dame de Boulancy et dire s'il lui est possible de comparaître devant la cour d'assises ;

Considérant qu'aux audiences d'hier et de ce jour le docteur Socquet a déclaré que l'état de santé de la dame de Boulancy était tel qu'il ne lui était pas possible de comparaître ;

Que l'avis du docteur est basé non seulement sur l'opinion de son confrère qui a donné des soins au témoin, mais encore sur l'examen auquel ii a procédé;

Qu'il n'y a donc lieu de procéder à une nouvelle expertise et de désigner trois autres médecins, ainsi qu'il a été demandé dans les conclusions ;

Par ces motifs,

Rejette les conclusions prises par Emile Zola et Perrenx et dit qu'il sera passé outre aux débats.

Puis M® Clemenceau prend les conclusions suivantes :

Plaise à la cour.

Attendu que madame de Boulancj est, à raison de son état de santé, dans l'impossibilité de comparaître devant la cour d'assises;

Attendu que son témoignage a la plus grande importance, tant pour la manifestation de la vérité que pour établir la bonne foi du prévenu.

Ordonner que, par commission rogatoire, elle sera interrogée sur les questions suivantes :

1° Avez-vous entre les mains ou déposées chez des tiers des lettres du commandant Esterhazy ?

2o Avez-vous reçu récemment deux télégrammes du commandant Esterhazy ?

3° Ces télégrammes ne contenaient-ils pas, sous forme de menaces, la demande de restitution des lettres qui sont ou ont été récemment entre les mains de ses conseils ?

4^ Ces lettres contiennent-elles des invectives ou des outrages à l'armée ou à la France ?

5o Consentez-vous à les faire remettre à M. le président de la cour par les tiers qui les détiennent?

Donner acte aux concluants de ce qu'ils se désistent des conclusions précédemment prises concernant madame de Boulancy.

M. de la Batut

député, qui a été sous les ordres de M. du Paty de Clam en 1876, déclare qu'une punition de quinze jours de prison lui a été infligée pour avoir, à propos d'une composition sur (( les guerres du premier Empire », opiné que ce fut rintelligence et non le canon qui gouvernât le monde. La punition fut levée le lendemain, mais remplacée par une privation de permission pendant un mois.

La punition fut infligée parle lieutenant-colonel, levée par le colonel, et les copies corrigées — sans doute — par M. du Paty de Clam.

M. (VOrmescliemlle

vient ensuite. Mais, la défense voulant l'interroger sur Taffaire Dreyfus, le président s'y oppose.

Dans ces conditions, la défense renonce à Taudition de MM. Vallecalle, Gallet, Patron, Morel, Echemann, Roche.

M. Ravary,

chef de bataillon, est ensuite interrogé sur ce qu'il a dit dans son rapport relativement au dossier secret placé sous les yeux de M® Leblois dans le cabinet du lieutenantcolonel Picquart :

— A quelle affaire se référait ce dossier?

— Je ne sais pas... La pièce ne m'intéressait pas.

— Alors^ les instructions militaires sont faites d'une façon à laquelle nous ne sommes pas habitués.

— Je vous demande pardon : nos instructions sont faites avec conscience et avec la plus grande honnêteté. Quanta mon rapport, il est Texpression sincère des dépositions. Qu'on demande le dossier.

M. de Pellieux, — Venquête Esterhazy. — Blâme au

colonel Picquart.

Voici la déposition de M. de Pellieux, qui fut chargé de l'enquête Esterhazy :

— Profondément respectueux de la justice de mon pays, je n'ai pas voulu me retrancher derrière le secret professionnel. Je vais faire l'histoire de mon instruction dans l'affaire Esterhazy. Je répondrai ensuite à toutes les questions qui me seront posées.

J'ai fait deux enquêtes. L'une était une enquête militaire.

M. le général de Pellieux nous rappelle les faits de la dénonciation Mathieu Dreyfus :

— Je fis venir M. Mathieu Dreyfus. Il ne m'apporta aucune preuve d'aucune sorte : rien que des allégations. Cependant je ne m^arrêtâi pas là. Je voulus entendre M. Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat. Je lui demandai son dossier. Il me répondit qu'il n'en avait pas, mais que M*' Leblois en avait un et qu'il me le communiquerait.

M. Scheurer-Kestner me fit encore la déclaration suivante :

« Je ne connais pas le colonel Picquart; je ne Pal jamais vu, je n'ai jamais eu avec lui de relations directes ou indirectes. Mais, si Ton ne fait pas venir le lieutenant-colonel, l'enquête ne sera ni complète ni sérieuse. »

Je fis venir M^ Leblois. Son dossier consistait en des facsimilés d'écriture d'Esterhazy et quatorze lettres du général Gonse;puis des brouillons de lettres du colonel Picquart. M*" Leblois me fit Thistorique de ses relations avec M. Picquart.

M® Leblois me fit aussi savoir qu'il j avait au ministère de la guerre un dossier concernant une enquête sur la trahison du commandant Esterhazy et une pièce accusant formellement cet officier de trahison.

M' Leblois savait tout cela par le lieutenant-colonel Picquart !

Et le général de Pellieux blâme sévèrement la conduite de M. Picquart.

Après cette première enquête, voici les conclusions que j'ai fournies au gouverneur : Contre Esterhazy, aucune preuve ; mais, contre le colonel Picquart, une faute grave à relever. Il a mis entre les mains d'un tiers des lettres de service et a donné des renseignements secrets à M^' Leblois. Il doit être frappé. Mais il faut l'entendre auparavant. On sait quelle fut la décision du ministre de la guerre.

Le 21 novembre, je reçus l'ordre de commencer mon enquête comme officier de police judiciaire. Ma première opération consista dans une perquisition chez le colonel Picquart. On m'a vivement attaqué, mais j'étais dans mon droit, et c'était mon devoir. Cette perquisition fut régulière. On m'apporta un scellé, que je n'ai ouvert qu'en présence du colonel Picquart. Je n'en conservai qu'une lettre de mademoiselle

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Blanche de Gomminges qui me paraisssdt avoir un intérêt subséquent.

La carte-télégramme.

Le témoin entre ensuite dans les détails de son enquête.

Au cours de l'interrogatoire du colonel Picquart se produisit un incident. Celui-ci me parla d'une carte-télégramme, un petit bleu qui, d'après lui, avait la même origine que le bordereau. Cette pièce avait été déchirée et recollée.

Cette pièce semblait prouver que le commandant Esterhazy avait avec un agent d'une puissance étrangère des relations louches. Je voulus connaître l'authenticité de cette carte-télégramme. Elle n'avait pas, en tout cas, été envoyée au destinataire et ne lui était pas parvenue. Elle n'avait pas été mise à la poste.

La déposition des témoins m'apprit que des tentatives avaient été faites pour donner à cette pièce un caractère d'authenticité. On a voulu y faire mettre le timbre de la poste et la photographier en faisant disparaître les traces des déchirures.

Pour moi, cette pièce n'avait aucun caractère de vraisemblance. Je me suis étonné que le chef du service des renseignements d'une grande puissance eût été assez naïf pour croire qu'un attaché militaire d'une grande puissance pût ainsi correspondre avec un agent secret à l'aide d'un télégramme déposé chez un concierge I

M. le lieutenant-colonel Picquart a fait plus. Il m'a avoué avoir fait saisir pendant huit mois toute la correspondance d'Esterhazy, et cela sans mandat. Il a avoué que, toujours sans mandat, il a fait faire une perquisition chez cet officier. On a forcé un meuble, qu'on n'a pu refermer. C'étaient là des manœuvres inavouables, et j'avoue que, quand le conseil de guerre a acquitté le commandant Ester hazy, je n'en ai pas été étonné.

Si j'ai participé à cette œuvre d'acquittement, j'en suis fier.

Je suis arrivé à prouver qu'il n'y avait pas deux officiers traîtres dans l'armée française, qu'il n'y en avait qu'un.

Quant à Dreyfus, je demande à dire un mot, comme Ta fait hier le général Mercier.

— Jamais! dit le président.

— J'insiste 1 fait M® Labori.

— Jamais !

— Mais le témoin a déjà commencé. Il a parlé d'un traître. C'est de Dreyfus qu'il parlait. On n'en parle ici que pour l'accuser sans preuves, et nous ne pouvons le défendre.

Un grand tumulte éclate.

M^ Clemenceau demande :

— Pourquoi le général de Pellieux a-t-il fait perquisitionner chez le lieutenant-colonel Picquart et non point chez M. Esterhazy?

— C'est que cela avait été fait pendant huit mois par M. Picquart lui-même I

Explosion de rires.

M. Charles Dupuy,

ancien président du conseil,

M® Labori pose des questions sur Taffaire Dreyfus. Refus du président d'entendre le témoin.

On renonce pour la môme raison aux dépositions de MM. Guérin, Develle, Poincaré, Leygues, Delcassé.

M. Thévenet,

ancien garde des sceaux.

— Je ne connais aucun fait particulier dans le procès Esterhazy. En ce qui touche la bonne foi de M. Zola, je suis convaincu de sa bonne foi. Et voici pourquoi : Dans l'instruction de l'affaire Esterhazy, on avait été frappé d'une lacune. Une femme voilée aurait apporté au commandant Esterhazy un document libérateur. Or, on n'a pas approfondi ce

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point, qui avait une extrême importance. Il n'y a pas eu d'enquête approfondie. Je me suis étonné — et je ne suis pas le seul dans le Parlement — que l'enquête militaire n'ait point pris de mesures sérieuses et se soit à peine étonnée que des documents intéressant la défense nationale puissent quitter les coffres-forts du ministère de la guerre avec une pareille facilité.

J'ajoute que, si la femme voilée était une légende, si elle n'existait pas, la question n'en était pas moins grave. La question, en effet, se posait de savoir comment cette pièce avait été communiquée à M. Esterhazj alors qu'on l'avait cachée à Dreyfus, lui qu'elle accusait.

Cette lacune, donc, a troublé bien des consciences. Et je comprends alors que M. Zola ait pu douter de l'excellence d'un jugement rendu dans des conditions pareilles, sur un rapport aussi incomplet que celui de M. Ravary.

M. Thévenet parle ensuite de la communication illégale de la pièce secrète :

Il est regrettable que cette question n'ait pas été tranchée. Elle touche à la liberté de la défense. Elle touche au droit imprescriptible qu'atout accusé desavoir sur quels documents on Ta frappé.

Qu'on éclaire Topinion publique. Qu'on dise oui ou non.

Si l'on dit oui, est-ce que Dreyfus sera innocent pour cela? Mais non. La cour de cassation aurait statué. On eût à nouveau examiné les pièces, et, au moins, Dreyfus aurait pu se défendre sur des pièces qu'il aurait pu lire. La dignité humaine eût été sauvegardée.

Si c'est non, s'il n'y a pas eu communication, pourquoi ne pas le dire ? Tout le monde se serait incliné devant la parole d'honneur du général Mercier, et l'opinion publique eût été calmée. Eh bien, ce « non », qu'on le disel Et l'on se tait! Que faut -il penser?

En quel pays vivons-nous? Y a-t-il un magistrat, y a-t-il un avocat, y a-t-il l'un de vous qui ne comprenne l'anxiété où nous sommes quand on songe qu'un condamné a pu l'être sans savoir pourquoi?

Je termine d'un mot : La bonne foi de M. Zola est & la hauteur de son talent !

— Je n'ai plus rien à dire, s'écrie Me Labori, après l'admirable plaidoyer que vous venez d'entendre, non point pour Dreyfus, dont il n'a pas été question, mais pour la dignité humaine, pour la liberté des citoyens et pour Thonneur d'un pays I

Confrontation de MM. de la Batut et du Paty de Clam.

Au moment oîi le témoin se retire, M. de la Batut annonce que M. du Paty de Clam vient de lui dire : « Vous en avez menti ». On appelle M. du Paty de Clam qui affirme que les faits à lui reprochés dans la déposition du député sont inexacts.

M. de la Batut reconnaît d'ailleurs qu'il n'a jamais reproché à M. du Paty d'avoir corrigé la composition.

M. Pauffin de Saint-Morel.

commandant d'artillerie.

Il explique que, s'il a fait une communication à M. Henri Rochefort, c'a été entièrement et uniquement de son initiative.

— J'ai agi sous l'influence de Té motion que me causaient les attaques qui étaient dirigées contre Tétat-major.

— Mais qu'avez-vous dit à M. Henri Rochefort ?

— Ce qu'on disait autour de moi. J'ai affirmé auprès de M. Henri Rochefort la conviction où était l'ètat-major de la culpabilité de Dreyfus et de l'impossibilité où tout le monde était nécessairement de lui substituer Esterhazy. Je n'ai donné aucune preuve à M. Rochefort. Je n'ai pas communiqué de dossier. C'était une simple conversation.

— Mais sur quoi fondiez-vous cette conviction que vous portiez chez M. Rochefort?

— La conviction de l'état-major est absolue! se contente de répondre le témoin.

Mutisme de M. Salles,

M. Salles, avocat, n'a rien dit, mais son passage à la barre a été marqué d'un incident des plus vifs.

M^' Labori. — M. Salles peut-il nous dire ce qu'il pense de la bonne foi de Zola?

Lk Président. — Sur quoi? Sur l'affaire Esterbazy?

M« Labori. — Sur l'affaire Zola.

Le Président. — Je ne laisserai poser de questions que sur l'affaire Esterbazy. (Au témoin.) Que saviez-vous sur cette affaire?

Le Témoin. — Rien.

M*' Labori. — Je n'admets pas que la question de bonne foi soit ainsi posée. Vous ue pouvez préjuger quelle sera la réponse du témoin, & moins que vous n'avouiez que vous nous voulez faire un procès de tendance.

Eb ! quoi? ces militaires pourront venir ici apporter leurs affirmations accusatrices, de nature à faire impression, et, quand nous voulons, nous, montrer Tillégalité commise, oo nous ferme la boucbe!

De l'affaire Dreyfus, eux, ont pu parler à leur gré. Nous, nous devons garder le silence.

Qu'est-ce à dire, si ce n'est qu'on a peur de la lumière?

Le Président. — Je ne poserai pas de questions sur l'affaire Dreyfus.

M® Labori. — Nous allons prendre des conclusions.

Le Président. — Prenez celles que vous voudrez.

M« Albert Clemenceau. — Oui, nous allons en prendre. Mais le témoin sait d'un juge du conseil de guerre qu'une pièce secrète a été communiquée. Voilà ce que je veux dire au jury 1 Si je ne dis vrai, que le témoin nous démente. Il suffit d'un mot. (Agitation,)

M. Salles garde le silence.

M" Labori. — Je demande une suspension pour rédiger mes conclusions.

Le Président. — L'audience est suspendue.

Conclusions sur le mutisme du témoin Salles.

A la reprise, les conclusions suivantes sont déposées :

Plaise à la cour,

Attendu que la déposition du témoin Salles est indispensable à la manifestation de la vérité et aussi pour établir la bonne foi des prévenus; que refuser de l'entendre serait violer les droits de la défense ;

Attendu que la question mentionnée au dispositif intéresse au plus haut point le droit de la défense, qu'elle n'est susceptible de porter aucune atteinte à l'autorité de la chose jugée^ que rien ne pourrait justifier dans ces conditions le refus de la poser;

Par ces motifs,

Donner acte aux concluants de ce que M. le président a refusé de poser au témoin les questions suivantes :

Ordonner que lesdites questions seront posées au témoin, savoir :

M. Salles connait-il un fait qui soit de nature à établir la bonne foi de M. Emile Zola et se rapportant au paragraphe 3 des faits visés dans la citation du procureur général et ainsi conçu : « J'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité par ordre en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable. »

Conclusions pour M. Ferreux :

Donner acte au concluant de ce que le défenseur de Ferreux a affirmé qu'un témoin, M. Salles, présent à la barre, tenait de la bouche même de l'un des juges du conseil de guerre qui a jugé Dreyfus que des pièces non communiquées à l'accusé ou à son défenseur avaient été produites en chambre du conseil pendant la délibération.

Que le témoin, présent à la barre, n'a pas démenti cette affirmation ;

Donner acte de ce que le président a refusé de poser la question indiquée par les défenseurs et permettant au témoin de répondre par oui ou par non.

A la reprise de Taudience, la cour a rejeté les conclusions ci- dessus en ces termes :

Attendu que la question posée est complexe, portant à la fois sur la bonne foi de M. Emile Zola relatiyement k l'affaire actuelle, au procès Dreyfus et au procès Esterhazy et que le défenseur n'a pas accepté la limitation de la question à r affaire Esterhazy; que, dans ces conditions, les admettre serait porter atteinte à l'autorité de la chose jugée...

Autour de la quatrième audience. — La voiture de Zola secouée au cri de « Mort aux traîtres ». •— Drumont acclamé à la Libre Parole.

Quant aux incidents tumultueux des abords de la quatrième audience, en voici la relation d'après le Matin :

Toujours la même chose, — La foule sur les quais. —

La sortie de M. Zola.

Nous ne pouvons recommencer tous les jours à faire la description du service d'ordre, service qui a été jeudi ce qu'il avait été la veille.

Depuis que la préfecture de police est chargée d'assurer la tranquillité et le calme tant à Tintérieur du Palais de justice qu'à l'extérieur, il ne s'est rien produit de particulièrement révolutionnaire ; les manifestations sont d'autant plus isolées que la foule, maintenue fort loin par les agents, n'est guère en mesure d'y participer.

A l'exception du boulevard du Palais, sur lequel on pouvait circuler librement, toutes les autres voies aboutissant à la Cité étaient barrées, hier, par des gardiens de la paix renforcés de gardes municipaux à cheval.

N'étaient admises à passer sur le pont Neuf, le pont d'Arcole et le pont Notre-Dame que les personnes pouvant justifier de leur besoin absolu de traverser la Seine à ces endroits.

Aussi de quintuples rangs de curieux s'alignaient-ils sur les quais du Louvre, de la Mégisserie, de Gesvres et, du côté de la rive gauche, sur les quais Saint-Michel, des Grands- Augustins et de Gonti.

Pour voir quoi? Rien, absolument rien, à moins que ce ne soit pour regarder la Seine couler et voir passer les bateaux-mouches, spectacle dont on peut se rassasier tous les jours, surtout lorsqu'il n'y a point de procès Zola.

C'est l'éternelle badauderie parisienne.

M. Zola arrive à midi moins un quart, toujours accompagné de MM. Labori, Clemenceau et Fasquelle. On fait pénétrer sa voiture dans la courette du n° 34 du quai des Orfèvres.

Dans un groupe, on l'acclame chaleureusement ; dans un autre, on le conspue avec violence. C'est toujours la même chose, et cela devient fastidieux à la longue.

De même, lorsque le lieutenant-colonel Picquart monte Tescalier de pierre conduisant à la galerie de Harlay, laquelle précède la cour d'assises, les uns crient: « Vive la lumière I Vive la justice ! » et d'autres : « Mort aux juifs I A bas les vendus! » De môme pour le commandant Esterhazy : « A bas le uhlan I » ou <c Vive l'armée ! Gloire à l'innocent I »

Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du procès.

Histoire de s'amuser,

A l'intérieur, dans la galerie de Harlay, la seule qui soit accessible aux personnes ayant pu pénétrer dans le Palais par la place Dauphine, c'est un indescriptible

brouhaha. On y pérore bruyamment et on y fume en dépit de toutes les défenses.

On se croirait dans le grand hall de la gare Saint- Lazare. Avocats, journalistes, témoins civils ou militaires, porteurs de dépêches, gardes municipaux, officiers de paix, agents de police, tout le monde se presse, s'écrase pendant les suspensions d'audience.

On cause fort, mais on ne manifeste guère. Notre confrère Ghincholle est violemment pris à partie par une femme, une folle, dont il a beaucoup de peine à se débarrasser. C'est la note gaie.

La note sinistre est donnée par un reporter qui affirme que l'un des principaux témoins cités par M. Zola s*est suicidé. Le fait est d'autant plus invraisemblable que le personnage en question a été vu tout à l'heure dans la salle des témoins.

Puis Ton raconte que le commandant Forzinetti et le capitaine Lebrun-Renault en sont venus aux mains dans l'un des couloirs de la cour d'assises et qu'ils se sont flanqué une vigoureuse trépignée. C'est aussi exact que le bruit, répandu avant-hier, que M® Labori avait, en pleine audience, souffleté le général Gonse.

Cela fait tout de même passer le temps.

Attention/

A cinq heures, il est absolument impossible de traverser les ponts conduisant à l'île de la Cité. Cependant M. Zola ne quitte le Palais qu'à six heures un quart, toujours par la porte du quai des Orfèvres. Pour ne pas en perdre l'habitude, on crie, les uns : « Vive Zola I » les autres : « A bas Zola 1 A mort, Zola I A l'eau, Zola ! » La voiture du romancier traverse la Seine sur le pont Neuf.

A l'angle du quai du Louvre, on arrête un ouvrier maçon, Jean-Baptiste Dabeyzies, demeurant, 35^ruedfi.%

292 LIVEE QUATRIÈME

Deaz-Ponis, qoi a crié : « Vive la révolution sociale I » Il est près de sept heures quand M. Zola arrive rue de Bruxelles. Près de deux cents manifestants ont réussi à rejoindre sa voiture qu'ils secouent en criant : « Mort aux traîtres et aux vendus I Vive l'armée ! » La police a eu beaucoup de peine à dissiper les perturbateurs.

Voici la version des mêmes faits d'après la Libre

Parole :

Ceux qui n'ont pas vu rire des Juifs, ce qui est un bien vilain spectacle entre parenthèses, n'ont qu'à se presser. Depuis hier, l'Hébreu hilare est devenu à Paris presque aussi rare que la pudeur chez Albert Gahen d'Anvers.

A vrai dire, les Youtres n'ont pas tous les torts d'avoir la frousse, car l'affaire Dreyfus-Zola est en train de finir très mal pour eux.

Pour protéger, en effet, le défenseur du traître, Ja police parisienne était hier matin entièrement mobilisée. Pour protéger le sinistre Zola, de braves gens, d'anciens soldats de cette armée qu'il cherche à salir, sont sur pied, sans trêve ni repos, depuis l'aube jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit.

Aussi fallait-il entendre, hier, les réflexions qu'échangeaient entre eux les gardiens de la paix, en service autour du Palais :

— Ah! les canailles!

— Ah ! les bandits I

— Ah ! les sales Juifs !

Histoire de jeter un peu d'huile sur le feu, j'insinue de temps en temps que le procès pourrait bien durer encore une bonne partie de la semaine prochaine, et les imprécations recommencent de plus belle :

— Alors, ils veulent nous faire crever I Pour sûr ils auront notre peau !

Les vieux brigadiers eux-mêmes ont le mot pénible pour Israël :

— Si c'est pas une pitié d*ôtre obligé de protéger des filous et des amis de filous, quand on est payé pour faire justement le contraire.

Cet avis semble aussi joliment partagé par les grands chefs de la police qui, nous devons le reconnaître, font preuve d'une véritable obligeance envers les représentants de la presse depuis le commencement du procès. Certes, ils font exécuter des mesures d'ordre sévères, mais c'est avec énormément de tact qu'ils procèdent à leur exécution.

Comme d'habitude, c'est seulement vers dix heures, hier, que le défilé des personnalités de l'affaire a commencé. Mais les cris d'enthousiasme ou les sifflets sont rares, la place ayant été évacuée dès la première heure, et c'est tout au plus si il y a devant la grille une cinquantaine de personnes.

Aux abords, en revanche, il y a encore plus de monde que la veille ; les quais et les ponts ressemblent à de véritables fourmilières humaines. Bien qu'il soit impossible au bon peuple de voir quoi que ce soit, des camelots louent des petits bancs et des échelles « pour être mieux placés », ainsi qu'aux grands jours de fêtes.

Ily a un coin cependant où le public est mieux partagé, c'est le fond de la rue Dauphine jusqu'au pont Neuf. En se hissant sur la pointe des pieds, les conspueurs des Juifs peuvent apercevoir un peu les arrivants.

A signaler l'arrivée du commandant Pauffin de Saint- Morel, madame Gyp, le commandant Lauth, le colonel de Ramel, Charles Dupuy, Bertillon, le colonel Maurel, le général de Pellieux, le général de Luxer, le général Gonse, le commandant Ravary, le commandant d'Ormescheville, le Provost de Launay, et du commandant Esterhazy qui est très acclamé.

Voici également Yves Guyot qui entre, en roulant des yeux effarés. Reinach le suit à quelques pas, la face gonflée d*une façon extraordinaire. Que cache dans ses bajoues ce gorille? Est-ce une pièce secrète, ou delà nourriture qu'il emporte ainsi, pour coUationner sur les quatre heures ? Ce monstre aurait-il des faiblesses d'estomac, comme une petite maîtresse ?

Arrivent encore le commandant Rivais, Develle, le capitaine Lebrun- Renault, MM. Guérin, Jaurès, Poincaré, Trarieux, Delcassé, le greffier Vallecalle.

Onze heures et demie : la voiture d'Emile Zola pénètre dans une des cours du Palais par le quai des Orfèvres. Le service d'ordre a été si bien compris, qu'en dehors de quelques journalistes, il n'y a personne près de la porte. Le défenseur de Dreyfus est néanmoins salué par une fusée de cris et d'imprécations variées : oc A bas Zola 1 A bas les Juifs I Mort aux traîtres 1 »

L'audience est ouverte.

Faisons notre tour ordinaire dans la salle des Pas- Perdus. Un tour qui va durer cinq bonnes heures au moins.

Contrairement à ce que je croyais hier, le nombre des Juifs a diminué cans cette salle. J'en compte cependant quelques douzaines, mais quelles pauvres binettes, dieu d'Ezéchiel !

Pour avoir quelques renseignements, les infortunés Sémites ont pris le parti de dire pis que pendre de Zola et des Dreyfus. Ils se glissent dans les groupes, et tout à coup on entend une voix qui crie : « C'est une indignité I insulter l'armée! c'est horrible I horrible 1 » On se retourne, et avec stupéfaction, on se trouve en face d'un museau de tapir indécent.

Des gens aussitôt vont causer plus loin; d'autres, moins pacifiques, envoient négligemment dans les yeux du circoncis une énorme bouffée de fumée de cigare ou de cigarette.

Cinq minutes après, on voit l'Hébreu enfumé se glisser, souriant, dans un autre groupe, avec des paupières enflammées de lapin russe.

Quatre heures. Des cris aigus de femme en colère se font entendre. C'est une dame entourée d'un cercle d'avocats, de journalistes et de curieux, qui a pris un de nos bons confrères pour un Juif, et l'écrase d'injures diverses.

— Eh ! va donc, vendu I... rognure dreyfusienne 1 fleur de Syndicat I et d'autres qualificatifs d'allures plus fin de siècle.

Le bon confrère, estomaqué, cherche à se dégager.

Rouge comme pivoine en été, la dame se cramponne ; les affirmations les plus véhémentes de nous tous ne la dissuadent point, et on est obligé de recourir au capitaine des gardes, pour l'emmener dans un couloir moins animé.

Pour achever de tuer le temps, on commente les déclarations du général de Pellieux, si écrasantes pour la bande Dreyfus, Zola et G*®.

La nuit arrive. La séance est levée ; il est six heures. On fait garder militairement la galerie Saint-Louis que traversera Zola. Six gardes républicains à cheval viennent se ranger devant la grille de la place Dauphine, et une brigade d'agents va se former en cercle devant le 34 du quai des Orfèvres.

A six heures cinq, un fiacre de l'Urbaine, n° 13071, entre sous le porche du 34, et ressort quelques minutes après, emmenant le colonel Picquart et le dreyfusiste Yves Guyot.

A travers les vitres du fiacre on aperçoit le directeur du Siècle qui se dissimule le plus possible dans une encoignure, ce qui ne l'empêche pas d'être hué d'importance.

Un quart d'heure s'écoule, les portes du Palais s'ou-

296 LIVRG QUATRiËMC

vrent de nouveau et, au galop^ comme la veille, le coupé du Chef des odeurs puantes traverse la rue. A côté de Zola se trouvent MM. Clemenceau, Labori et Fasquelle.

Trois cents personnes environ, journalistes et officiers en civil, qui ont pu avoir libre accès devant la porte, accompagnentle véhicule jusqu'au pont Neuf, en criant: « À mort I à mort ! Enlevez le traître I À Teau ! à Teau ! b

Quelques mètres avant le pont Neuf les agents barrent la route et arrêtent les manifestants.

Mais pendant que s'éloignait Zola, une violente manifestation se produit rue de Lutèce : Plus de deux mille personnes crient : «. Conspuez Zola ! A mort les Juifs ! » Ils forcent les doubles cordons d'agents, et se répandent sur la place Victoria en conspuant les Juifs plus frénétiquement encore. Un individu qui crie : « Vive Zola! » est à moitié écharpé.

Et j'entends dire à un confrère :

— Mais pourquoi la police ne reconduit-elle pas simplement Zola dans le panier à salade qui stationne toujours dans la rue de la Sainte-Chapelle? Personne ne s'en douterait, et pour charmer les ennuis de la route du pornographe vénitien, on pourrait lui donner, comme compagne de voyage, une Nana de bonne volonté.

Bref, à six heures et demie, les manifestations se dispersent cependant; mais une bonne partie prend les Halles et la rue Montmartre, pour venir acclamer Edouard Drumont à La Libre Parole.

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