GHA.P1TRE HUITIÈME
Autour de la troisième audience. — Injures du journaliste Méry au témoin Leblois. — Menaces de Jules Guérin au témoin Yves Guyot.
Quant aux incidents des abords de la troisième audience, en voici la version d'après le Matin :
Appel à la préfecture. — La garde municipale.
Les barrages.
M. le procureur général Bertrand et M. le premier président Périvier s'étant rendu compte, après les regrettables incidents de mardi, qu'ils ne disposaient ni des moyens ni des forces nécessaires pour assurer Tordre dans le Palais de Justice, la préfecture de police a été chargée de ce soin, à la demande expresse de M. Barthou, ministre de l'intérieur.
Cependant les gardiens de la paix n'ont point été admis dans le Palais : ce sont des gardes municipaux qui ont facilité l'accès de la cour d'assises aux prévenus et aux témoins, et les barrages avaient été établis de façon que nul ne pouvait pénétrer dans les galeries. Les lignes de gardes municipaux formaient comme autant^ de cloisons humaines entre lesquelles il fallait passer pour aller d'un point précis à un endroit déterminé.
Les personnes venant par la place Dauphine se trouvaient, aussitôt qu*elles avaient pénétré dans la galerie de Harlay, entre deux haies de municipaux leur indiquant Tunique chemin à suivre pour se rendre à la salle d'audience.
Dans les galeries Marchande, de la Sainte-Chapelle, et dans la galerie de la cour de Mai, le même système de canalisation avait été établi. Quatre commissaires divisionnaires, ceints de leur écharpe, veillaient à Texécution des consignes très sévères données aussi bien aux gardes municipaux qu'aux gardes du Palais.
La veille des grands procès, il y a des gens qui se souviennent tout à coup qu'ils sont avocats.
Ils ont vite fait de louer une robe et une toque à Tun des vestiaires quelconques du Palais, et les voilà qui s'entassent à la porte qui leur est réservée. Hier, ils étaient au moins quatre cents ; mais, comme le prétoire était bondé bien avant Tonverture de Taudience, ils ont dû attendre que des confrères en sortissent pour y pénétrer eux-mêmes.
Delà des réclamations, des récriminations, des objurgations, des injures même adressées aux gardes qui ne voulaient point leur accorder le libre accès de la cour d'assises. Des stagiaires vont même jusqu'à défendre leurs prérogatives à coups de poing. L'un d'eux est conduit devant M* Ployer, le bâtonnier, qui l'admoneste vertement.
Grande mobilisation.
Passons sur tous les autres incidents, peu graves, en somme, qui se sont produits dans les galeries.
A l'extérieur, c'est un déploiement extraordinaire de police. Plus de trois mille gardiens de la paix ont été mobilisés pour contenir une foule qu'on pouvait évaluer, à cinq heures du soir, à près de trente mille personnes.
Dans un rayon de plus d'un kilomètre, tous les ponls sont barrés par des cordons de gardiens de la paix. Les voitures et les omnibus peuvent circuler librement, mais les piétons ne passent que s'ils exhibent une carte ou un papier démontrant qu'ils habitent dans la partie protégée ou que leurs affaires les y appellent. Pour aller du quai de la Mégisserie au boulevard du Palais en passant par le pont Neuf, il faut franchir cinq barrages d'agents. Les personnes qui vont prendre le bateau au quai de THorloge trouvent cela fort désagréable. Mieux vaut pour elles rentrer à pied.
Les témoins arrivent par la place Dauphine. Ce sont toujours les mêmes. On les acclame ou on les hue, suivant qu'ils ont pris parti contre ou pour M. Emile Zola. Beaucoup d'uniformes défilent. Voici le général Mercier, en petite tenue, puis le général de Boisdeffre, puis encore le général Gonse, en grande tenue de service, le général de Luxer, le commandant du Paty de Clam, le commandant Esterhazy, le capitaine Lebrun-Renault, etc.
Quant à M. Zola, il est descendu de voiture, à onze heures trente-cinq, devant le n° 34 du quai des Orfèvres, toujours accompagné de M® Labori et de MM. Georges et Albert Clemenceau. Dans une autre voiture se trouvaient MM. Octave Mirbeau, Desmoulins, Fasquelle et Henry Leyret.
M. Zola, son défenseur et ses amis, gagnent la cour d'assises sans être remarqués. Ils ne suivent, d'ailleurs, que des galeries à peu près vides.
Feu de joie.
Rien de saillant à signaler pendant l'audience. Au dehors, tout est calme également. Cependant un léger brouhaha se produit vers quatre heures sur le quai de la Mégisserie : ce sont des jeunes gens qui font un feu de
PREMIER ACTE DU PROCàS ZOLA 263
joie alimenté par des journaux. Gomme ils refusent d'obéir aux injonctions des agents, une dizaine d'entre eux sont arrêtés et conduits au commissariat de police du quai de l'Horloge. On les relaxe après procès-verbal.
Grâce aux mesures prises par le préfet de police,
M. Zola a pu quitter le Palais sans encombre à six heures
dix minutes. 11 a été conduit par M. Touny, directeur
de la police municipale, dans la cour du numéro 34 du
quai des Orfèvres, où l'attendait sa voiture. Quand le
coupé a paru sur le quai, les cent cinquante à deux
cents personnes qui avaient réussi à se faufiler entre les
cordons d'agents ont crié, les uns « Vive Zola! », les
autres « A bas Zolal A bas le traître! » Des individus ont
tenté de suivre la voiture en hurlant : «A Teau ! A mort! »;
mais les gardiens de la paix leur ont aussitôt barré le
passage.
P ar le quai du Marché-Neuf et la place du Parvis- Notre-Dame, M. Zola a réussi à gagner le pont d'Arcole. Son [équipage a passé complètement inaperçu sur le quai de Gesvres; il est revenu jusqu'à la place du Châtetelet, a pris la rue de Rivoli, la place du Palais-Royal et la rue Richelieu. A sept heures, l'auteur de V Assommoir était rentré rue de Bruxelles.
Quelques incidents.
Une centaine d'élèves sortant du lycée Charlemagne se sont formés en monôme, à six heures trente du soir, rue des Rosiers, en criant : « A bas les juifs ! » Ils se sont arrêtés devant le numéro 11 de cette rue et ont brisé les vitres de la boutique de M. Friedmann, ciseleur. Des gardiens de la paix prévenus sont accourus et ont dispersé les manifestants.
Un peu plus tard, une dizaine d'individus ont parcouru la rue de l'Ecole- de-Médecine en criant : c Vive Zola ! A bas l'armée ! » Deux cents étudiants se sont
précipités sur les manifestants. Une bagarre s* en est suivie, qui a nécessité Tintervention des gardiens de la paix.
Trois arrestations ont été opérées : celles des nommés Marcel Lemaigne, âgé de vingt ans, employé, 42, rue Berthe; Emile Maillié, dit Meillet, âgé de vingt-neuf ans, ciseleur, rue Michel-Ange, et Eugène Renard, dit Michel Stem, correcteur d'imprimerie, 53, rue des Trois-Frères, à Montmartre.
Ces trois individus, anarchistes militants, ont été envoyés au Dépôt par M. Lagaillarde, commissaire de police du quartier de POdéon.
Voici la relation des mêmes incidents d'après ]a Libre Parole :
Les mauvais jours sont décidément proches pour la racaille Israélite.
Ce n*est pas cinq ou six mille personnes comme les jours précédents, mais trente mille au moins, qui entouraient hier le Palais de Justice en conspuant les Juifs et leurs défenseurs.
L'orage est dans l'air de plus en plus et Israël aurait tort de s'entêter à exaspérer les honnêtes gens de France.
Cependant, il est probable qu'Israël ne rentrera pas dans l'ombre, malgré tous les avertissements, car c'est dans l'esprit de cette race de ne jamais savoir s'arrêter à temps. C'est la raison de ces irruptions subites du bon peuple de Paris dans les ghetto^ quand les Juifs avaient trop saigné à blanc les goym au Moyen Age.
C'est fini. Dans la France entière, le seul cri qui trouve partout un écho, c'est celui de : « A bas les Juifs ! »
Dès dix heures, hier matin, ce cri était poussé par plus de vingt mille personnes massées aux abords du Palais de Justice, et c'est tout juste si les gardiens de la paix
chargés de maintenir les manifestants ne font pas chorus avec tout le monde ; quant aux gardes républicains, la façon dont ils regardent passer les Youtres suffit pour nous renseigner sur ce qu'ils pensent. Avec quel bonheur ces vaillants soldats coffreraient en vingt-quatre heures, si on leur en donnait Tordre, toute la fripouillerie hébraïque I
A dix heures et quart, le défilé des témoins et des curieux de marque commence. Voici le général Gonse, le commandant de Rivais, le capitaine Lebrun-Renault, le commandant Ravary.
Sur le passage des officiers, les cris de « Vive Tarmée 1 » retentissent de tous côtés, mais ils redoublent sur le passage du général Mercier, qui entre suivi du général Le Mouton de Boisdeffre et du commandant Esterhazy. Ce n'est pas de l'enthousiasme, c'est du délire. On entoure les généraux presque à les étouffer.
En costume d'officier de tirailleurs, paraît le colonel Picquart, et les vivats cessent subitement.
Le défilé continue : Arrivent le général de Pellieux, MM. Jaurès, Le Provost de Launay, Gyp, M. Mirman, madame Alfred Dreyfus et M. Mathieu Dreyfus, Delcassé, Poincaré, Anatole France, Leyguea, Hadamard, Guérin.
La face sinistre du vieux huguenot Scheure'r-Kestner se profile, et aussi celle de Ranc.
On conspue énergiquement ces deux misérables, et sous les injures, Scheurer baisse la tête en bafouinant, tandis que Ranc a l'air de compter les milliers de taches graisseuses qui constellent son pantalon.
A ce moment, une altercation a lieu devant l'escalier des avocats au sujet d'une mesure d'ordre. Un avocat qui proteste plus violemment que ses collègues est arrêté, puis relâché quelques minutes après sur l'intervention du capitaine Perret. L'incident n'aura pas de suites.
Mais, pendant ce temps, Zola est arrivé. Redoutant d'être houspillé comme la veille, le grand lèche-pied des Juifs est passé par la porte du président, au 34 du quai des Orfèvres. Dans la voiture qui Ta amené, se trouvaient M. Georges Clemenceau et M® Labori ; dans une autre qui suivait, étaient entassés MM. Octave Mirbeau, Desmoulins, Fasquelle et Henry Leyret.
Un garde républicain que j'interroge quelques minutes plus tard me dit :
— C'était vraiment un coup d'œil « crevant », monsieur ; le vilain porc est entré comme s'il avait eu un bouchon de paille quelque part. Il devait déjà être rendu dans la salle d'audience, alors que ses amis n'étaient pas à mi-chemin du couloir.
L'audience vient de commencer. Il n'y a plus rien à voir et, cependant, au dehors, sur le quai de l'Horloge, la foule grossit de plus belle. On peut évaluer maintenant à vingt-cinq mille le nombre des manifestants que retient un cordon de gardiens de la paix.
Pour l'instant, la paix règne. Rentrons dans la salle des Pas-Perdus qui est archi-comble.
Si cela continue, samedi on comptera dans cette salle les Hébreux par centaines. Lundi, on en voyait une dizaine; hier, on en constatait une vingtaine; aujourd'hui, il y en a au moins cinquante. C'est l'odeur de Zola qui les attire, comme la charogne attire ks mouches.
Onlaisselibrementfumercetaprès-midi, heureusement.
Signe des temps. Si les Juifs sont plus nombreux que les jours précédents, en revanche ils ont des têtes navrées. Plus que jamais ils baragouinent en allemand ou en patois judische, pour ne pas se faire comprendre. Un de ces circoncis, porteur d'un pardessus café au lait, paraît anxieux. A chaque personne qui franchit la porte de sortie des témoins, il s'accroche, la bouche fendue en tirelire :
— Qu'est-ce qu'il y a? Que se passe-t-il? — demande-t-il.
La plupart des gens que ce Youpin happe ainsi au passage sursautent aussitôt en apercevant cette tête de rat musqué dont le nez leur entre presque dans les yeux. Ils tournent le dos.
L'affreux bonhomme ne se décourage pas. Simplement, il fourre ses doigts sales dans ses narines, se livre à un récurage complet et va tendre ensuite aimablement la main à des coreligionnaires aussi répugnants que lui-
Pour tuer le temps, on discute beaucoup l'absence de Reinach. Les uns prétendent que la conduite faite hier à son complice Zola l'a épouvanté au point de lui donner la fièvre ; d'autres affirment qu'il est parti le matin pour Berlin.
La vérité est qu'il doit trembler dans sa peau, et qu'il a eu peur aujourd'hui d'être passé à tabac par la foule.
Allons prendre un peu l'air sur la galerie.
Quatre heures viennent de sonner. Sur le quai de l'Horloge, les manifestants sont légion. En face, de l'autre côté de Teau, le quai est également noir de monde. En vain les agents essaient de refouler cette invasion, et c'est à grand'peine qu'ils arrivent à empêcher ce flot humain de déborder sur la place.
Énervés par l'attente, ouvriers, employés, petits rentiers, font des autodafés de journaux dreyfusards. Par centaines on entasse ces feuilles immondes et on y met le feu en chantant :
Zola c'est un gros cochon, Plus il devient vieux, plus il devient bête.
Zola c'est un gros cochon, Quand on l'attrapera, nous le flamberons.
De grandes flammes se tordent au milieu des groupes,
268 LIVRE TROISIÈMB
des bouts de papier à moitié consumés s'envolent à une grande hauteur, avec des aspects de gros papillons noirs. Les gardiens de la paix essaient d'empêcher ces incendies pour rire, mais, pour un bûcher qui s'éteint, dix autres s'allument.
Cinq heures. Cinq heures et demie. On discute entre confrères la question de la sortie de Zola. Les uns affirment qu'il sortira par la Sainte-Chapelle, d'autres croient qu'il s'enfuira par la Sûreté. En fait, personne ne sait, et la foule, qui elle aussi se pose la même question, s'énerve de plus en plus.
Des amis, qui ont traversé les groupes, nous rapportent l'impression du public. La déposition du général Mercier, affirmant sur l'honneur que Dreyfus a été justement condamné, a produit le meilleur effet.
La nuit tombe, et aux chansons succèdent les cris de: « Mort aux Juifs ! Mort aux Juifs I »
Mais voilà un monsieur, qui file courbé en deux. C'est le misérable individu qui a nom Leblois. Mery le poursuit en le huant : « A bas le traître! A bas le Syndicat ! •
Leblois se courbe de plus en plus; il arrive à l'escalier et dit à un garde républicain quelques mots que nous n'entendons pas.
Le garde se retourne, crache presque sur les pieds du coquin, et répond tranquillement :
— Voulez-vous bien vous cacher I...
Quel est donc cet homme qui fuit, lui aussi, le col de son pardessus relevé jusqu'aux oreilles. Veine de veine! c'est encore un fripouillard du Syndicat, c'est Yves Guyot.
Aussitôt, le directeur du Siècle est entouré et on lui claironne aux oreilles des aménités. Le Guyot ouvre des gros yeux effarés et dit :
— Oh ! ça m'est égal, les injures, ça me connaît. Jules Guérin intervient : — Donner une carte à ça ! —
fait-il avec mépris, il en profiterait pour se faire payer double demain.
Guyot bondit : — Qui ôtes-vous ?
Je m'appelle Jules Guérin, répond notre ami, et. vous êtes une vieille fripouille I
L'ex-ministre des travaux publics baisse le nez.
A ce moment, un jeune gandin s'approche :
— Prenez mon bras, dit-il à Yves Guyot. Mais ce dernier, affolé, sursaute vivement en criant : « Ne me touchez pas, ne me touchez pas 1 »
La scène devient grotesque. Finalement, le gommeux passe son bras sous celui du Dreyfusard et l'entraîne, en lui disant à mi-voix : « N'ayez pas peur, je suis l'ami de Reinach I »
Au trot, les deux gredins gagnent la rue, les manifestants les suivent et c'est au milieu des clameurs d'une foule furieuse qu'ils grimpent dans un fiacre, plus morts que vifs.
Remontons. Zola n'est pas sorti, la plupart des témoins non plus. Formant la haie, des gardes républicains et des gendarmes gouaillent, et notre administrateur Devos leur fait causette :
— Quand Trarieux va passer — leur dit-il — laisseznous le conspuer un peu?
Et, comme un monsieur lui crie à la face : « Eh I va donc, vendu I » l'ami des Dreyfus lui demande sa carte. Un des gendarmes se retourne :
— Ah I vous pouvez bien les eng... tous — fait-il — ce n'est ni moi, ni mes camarades qui vous en empêcheront.
Trarieux passe, et on l'accueille vigoureusement.
Et voici que sort également le capitaine Lebrun-Renault. Quel est ce chimpanzé qui bondit vers cet officier? Miséricorde ! c'est l'abominable petit Juif au pardessus café au lait, et il a le toupet de Tinterroger, qui plus est!
Devos n'y tient plus 1
— Ah ! le sale Juif! le sale Juif! — clame-t-il à deux pouces de la hure de THébreu.
Le capitaine Lebrun-Renault comprend. Il regarde le Juif, et retire avec répulsion sa main que le macaque circoncis lui a saisie.
Dans les groupes, THébreu se dissimule et disparait en une seconde. Il a senti que l'heure était grave pour certains fonds de culotte.
Mais, il faut un peu nous occuper de Zola. Nous nous rendons sur le quai des Orfèvres, juste au moment où le coupé du complice des Dreyfus s'élance à toute vitesse hors la porte cochère du n° 34.
Zola a bien fait d'embarquer dans la cour de l'immeuble, car cette fois il échappe à la colère populaire.
Au grand galop le véhicule arrive au parvis Notre- Dame, escorté d'un millier de manifestants qui vocifèrent : « Mort au traître I A Peau ! A Teau I » Des gens, au risque de se faire écraser, s'approchent de la portière et crachent sur les vitres, et seule, la présence d'un gardien de la paix sur le siège, près du cocher, empêche la foule de renverser la voiture.
Quatrième audience du procès Zola (lO février}. — Dépositions Trarieux et du Paty de Clam, de Comminges et Henry, de la Batut et Besson d'Ormeschevllle. — Mutisme des témoins Vallecalle et Maurel, Echemann et Patron.— Dépositions Ravary, dePellieux, et Pauffîn de Saint-Morel. — Mutisme des témoins Dupuy etQuérin.— Déposition Thévenet.— Mutisme du témoin Salles.
La quatrième audience du procès Zola eut lieu le 1 février. En voici la relation d'après le Matin :
La question de la pièce secrète. — Une illégalité a-t-elle été commise? — Tout le procès est là.
Sur cette mer houleuse qu'aura été le procès Zola, surnagera peut-être une épave à laquelle les défenseurs de Dreyfus et les partisans de la revision essaieront de s'accrocher désespérément. Cette épave, ce sera la pièce s ecrète, cette pièce qui aurait été illégalement communiquée au conseil de guerre.
En effet, de ces quatre audiences, débordantes d'inci-
272 LIVRE QUATHIÈME
dents dont on ne comprenait tout d'abord que difficilement la raison et le but^ de tant de paroles échangées de la barre des avocats à celle des témoins, de tant d'elTorts, de tant de conclusions, de restrictions, de protestations et d'obstructions il ne restera peut-être que la minute silencieuse qui suivit la déposition de M. le général Mercier, quand on le questionna sur la fameuse communication et qu'il ne répondit point, et que le mutisme de M. Salles à cette autre question de M^ Clemenceau, qui, au fond, était la même : a Un officier du conseil de guerre ne vous a-t-il point avoué qu'il y avait eu communication d'une pièce secrète en chambre du conseil? »
On sent que tout le procès est là, dans cette illégalité, et que les auteurs de la campagne actuelle en faveur du déporté de Plie du Diable cherchent à aboutir à cela : la constatation d'une illégalité. Avec la plus haute impartialité, c'est un fait que nous constatons, sans le commenter, sans en déduire un pronostic quelconque au point de vue des suites juridiques que les défenseurs de M. Zola pourraient vouloir lui donner, sans apprécier les moyetis par lesquels ils espèrent y arriver.
Lettre de Madame Alfred Dreyfus.
Voici quels furent les débats d'hier :
Au début de l'audience, on vide encore quelques incidents et on lit quelques conclusions. Puis il est question de la déposition de madame Dreyfus. Celle-ci a envoyé une lettre au président et une lettre à M^ Labori. Ce dernier lit :
« Cher maître,
» J'ai répondu à l'appel de mon nom à l'audience de mardi, malgré la violente émotion que j^éprouvais et qui m'a profondément ébranlée.
» Je me suis imposé cet effort parce que j'espérais dire
devant la cour et devant les jurés ma profonde reconnaissance et mon admiration pour M. Zola, qui, obéissant à la voix de sa conscience, s'est dévoué pour la justice et la vérité avec un sublime dédain des injures et des menaces qu'il s'attirait. J-espérais dire aussi ma foi absolue en l'innocence de mon mari, innocence qui, j'en ai la conviction, ne tardera pas à être prouvée, et enfin ma sincère gratitude pour vous, cher maître, qui, pour faire triompher la vérité, déployez chaque jour tant de courage et de talent.
» Les angoisses de ces trois journées, s'ajoutant à tout ce que j'ai souffert depuis trois ans, m'ont mise hors d'état de supporter une nouvelle épreuve. Permettez-moi donc de ne plus me présenter à la barre et veuillez recevoir, je vous en prie, l'expression de mes sentiments très distingués.
» L. Dreyfus.
» !o février 1898, »
Fin de la déposition de M. Trarieux.
M. Trarieux est rappelé à la barre pour terminer sa déposition de la veille. M« Labori lui pose des questions relatives à l'affaire Dreyfus et à une visite qu'il reçut, au ministère, de M* Démange, toujours à propos de cette affaire. Aussi les questions ne sont-elles pas posées.
Puis M. Trarieux expose son opinion sur la procédure de la revision :
— En s'adressant au ministre de la justice au lieu de s'adresser au ministre de la guerre, comme l'avait fait d'abord M. Scheurer-Kestner, on n'aurait pas fait avancer les choses d'un pas. Le ministre de la justice, du moment que le fait nouveau invoqué était la probabilité de la culpabilité de M. Ësterhazy, eût été obligé d'en référer à son collègue de la guerre, qui eût dû faire mettre en jugement le commandant Ësterhazy.
Au surplus, j^estime que le ministère de la justice n'avait pas à attendre, pour agir, la requête d'un tiers. Il pouvait agir d'office. Je crois avoir ainsi répondu à la question posée.
M. le commandant Forzinetti vient ensuite. Mais, toujours au nom de Taffaire Dreyfus, on ne peut l'interroger et on ne l'interroge pas. On renonce ainsi à la déposition de MM. Forzinetti, Lebrun-Renaud, Merzbach, Glisson, Fonbrune, Dumont, madame Ghapelon, MM. Urbain Gohier et Dubois.
Vient ensuite le docteur Socquet, qui s'est transporté chez madame de Boulancy. Madame de Boulancy est souffrante. On sait qu'elle ne pourra venir.
M® Clemenceau demande si, au cours de la conversation, le nom du commandant Esterhazy n'a pas été prononcé.
— Oui, ce nom a été prononcé, dit M. Socquet. Madame de Boulancy m'a raconté les ennuis qu'elle éprouvait, m'a parlé d'une plainte déposée par elle au parquet au sujet de lettres qu'elle aurait remises à une personne qui en aurait fait ud usage abusif en les confiant au Figaro,
D'après madame de Boulancy, il y avait six lettres plus une, la fameuse où il y a le mot « uhlan » et qu'elle a dite authentique.
M. Zola prend la parole :
— Madame de Boulancy ne vous a pas parlé des deux lettres dans lesquelles M. Esterhazy parle en termes outrageants de Tarmée et de la France ?
— Je répète que non.
M® Clemenceau. — Nous demandons à la cour de désigner trois médecins experts pour aller examiner madame de Boulancy, à la déposition de laquelle nous tenons beaucoup. Je ne mets pas en doute l'opinion de M. Socquet. Mais^ comme il J'â dit, c'est affaire d'opinion. Je demande celle de trois médeeJns.
Mutisme du lieutenant' colonel du Paty de Clam.
D'allure presque exagérément militaire, saluant la cour et saluant les jurés comme un soldat salue son supérieur, M. du Paty de Clam vient à la barre. M® Labori veut rinterroger sur ses relations avec la famille de Gomminges, après s'être expliqué sur ce qui a été dit jusqu'alors sur mademoiselle Blanche de Gomminges et l'estime dans laquelle il tient cette demoiselle de cinquante-huit ans.
Mais M. le commandant du Paty de Glam refuse de répondre. G'est là un secret « privé ».
M^ Labori proteste. On se retranche derrière le secret d'État, puis derrière le secret professionnel, puis derrière le huis-clos, puis, enfin, derrière le secret privé.
— Les témoins sont devenus inutiles, dit M^ Labori. M. du Paty de Glam peut se retirer. Je n'ai plus rien à lui demander.
Le lieutenant -colonel Henry.
M^ Labori pose la question suivante :
— Qu'y a-t-il d'exact dans le rapport de M. Ravary disant que M. Picquart aurait ouvert une armoire de votre cabinet et pris un dossier ?
— J'étais absent lorsque le dossier a été pris par le lieutenant-colonel Picquart. G'est M. Gribelin qui lui a remis ce dossier sur son ordre. A cette époque, j'étais sous les ordres du commandant Picquart. Mais, si j'avais été présent, j'aurais fait observer à mon chef que j'avais reçu une consigne du colonel Sandherr. Je ne devais rendre ce dossier que devant le chef d'état-major.
— Mais le colonel Sandherr était malade alors?
— Oui.
— Et le chef de service était donc le colonel Ç\r«^^sl\.. ^^ a succédé au colonel Picquart an mmiaVfet^ ^^\^ ^x^Ktt^^
— Le général Gonse. C'est le chef actuel.
— Qui est-ce qui est directement sous les ordres du général Gonse ?
— Moi.
On fait venir le général. On lui demande des explications sur ses lettres.
Rappel du général Gonse.
— Ces lettres, dit le général, ont été provoquées par des conversations et des visites du colonel Picquart. Il disait avoir des preuves contre le commandant Esterhazj. Et je lui dis alors de continuer son enquête sur M. Esterhazj sans songer à Dreyfus. C'est dans cet ordre d'idées que nous avons causé et que nous nous sommes écrit.
Dans une première lettre, il me dit qu'il faut continuer à faire la lumière. Je lui réponds : « Continuez ! »
Le lieutenant-colonel me répond en me parlant d'un gros scandale qui se prépare et me disant qu'il faut agir. Je lui réponds alors par une lettre qui lui recommande toujours le silence et d'éviter des démarches irréparables. Je ne trouvais pas suffisantes les preuves qu'il possédait. Voilà quel fut le sens de ma correspondance. Une chose m'étonne, et je le répète : c'est que le lieutenant-colonel ait pu communiquer mes lettres à des tiers. Jamais la pensée ne me serait venue de livrer celles du colonel Picquart. Ce sont là des lettres de service, et, quand on est au service des renseignements au ministère de la guerre, on doit conserver pour soi les lettres de ses chefs. Agir autrement, c'est manquer à son devoir.
— Quels sont les documents dont il s'agit dans l'une de vos lettres ?
— Le colonel Picquart m'avait dit que le commandant Esterhazj allait sur les champs de tir et qu'il posait des questions indiscrètes aux officiers. Il me disait encore que le commandant faisait copier par un sous-officier des documents confidentiels. C'est de ces renseignements et de ces documents que je parlais, et c'est là-dessus que je lui disais de faire son enquête. Il ne m'en a jamais donné le résultat.
— Une enquête a-t-elle été commencée sur les écritures?
— Il n'y a pas eu d'enquête.
— Pourquoi dites-vous, dans une lettre : « La continuation de l'enquête sera dangereuse ? »
— Cela signifiait que l'étude des documents deyenait difficile. Je parlais ainsi vaguement des renseignements recherchés par le colonel Picquart.
— Et qu'entendez-vous par la comparaison des écritures ?
— Celles d'Esterhazy et du bordereau I
— Cela suffit ! Je n'ai plus rien à demander au général Gonse I s'écrie M® Labori.
Une àiscussion s'engage ensuite sar les conditions dans lesquelles M"" Leblois est allé au ministère de la guerre.
Le lieutenant-colonel Henry déclare qu'il a vu plusieurs fois M^ Leblois dans le cabinet du ministère delà guerre, où le lieutenant-colonel Picquart Tavait présenté comme pouvant être très utile dans les questions délicates, en sa qualité d'avocat habile.
— Quant à moi, dit-il, il n'a jamais eu à conférer avec moi.
Confrontation de M. Leblois avec le lieutenant-colonel
Henry,
M*" Leblois est rappelé. Il affirme que, pendant plus de deux heures, il a conféré avec le lieutenant-colonel Henry au sujet d'une affaire Boulot.
Lk lieutenant-colonel Henky. — Je ne m'en souviens pas du tout.
Me Leblois. — Mais vous l'avez reconnu au conseil de guerre.
Le LIELTENANT-COLONEL HeNRT. — Moi?
Me Leblois. — On pourrait faire appel à la mémoire des membres du conseil de guerre.
Sur invitation de M® Labori, M® Leblois fait la description du cabinet du lieutenant-colonel Henry.